Vidéo de la conférence Eric Danon : La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ?

Par Eric DANON, Estelle MENARD, Fabien HERBERT, Pierre VERLUISE, Selma MIHOUBI, le 26 janvier 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Ambassadeur, Eric Danon est Directeur Général adjoint pour les affaires politiques et de sécurité au Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France). Propos recueillis par Pierre Verluise, Selma Mihoubi et Fabien Herbert. Image et son Fabien Herbert et Selma Mihoubi. Montage Fabien Herbert. Résumé par Estelle Ménard.

Éric Danon, spécialiste des questions de sécurité internationale et de prospective stratégique s’interroge dans cette passionnante conférence : La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ? Une heure de réflexion partagée pour nourrir le débat citoyen.

Cette vidéo peut facilement être diffusée en classe ou en amphi pour illustrer un cours ou un débat.

Résumé par Estelle Ménard pour Diploweb.com

Tandis qu’on observe un vaste mouvement anti-nucléaire, incarné notamment par le prix Nobel de la paix, le Vatican, la dissuasion nucléaire reste au cœur des questions géopolitiques. L’incertitude est centrale à la philosophie de la dissuasion nucléaire : nul ne peut dire si cela fonctionne réellement, à part si l’on est militant. Par ailleurs, si la dissuasion semble avoir fonctionnée jusqu’ici, on ne peut pas dire que cela continuera à l’avenir. Comme Éric Danon l’expose, « la dissuasion est une forme de croyance, de pari et de représentation créé dans l’imaginaire de l’autre et de soi-même. »

À l’occasion de cette conférence organisée par le Diploweb et GEM sur son campus parisien, Eric Danon partage ses connaissances et réflexions, de façon très claire.

Les États-Unis et la Russie possèdent environ 2000 têtes nucléaires opérationnelles ; la France 300 ; la Chine en possèderait moins de 300 ; le Royaume-Uni 160 ; l’Inde et le Pakistan une centaine ; Israël 80 et enfin 5 à 10 pour la Corée du Nord.

La dissuasion nucléaire est une doctrine, mais aussi un arsenal : les deux sont indissociables. Un total de neuf pays possède cet arsenal : il s’agit des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, auxquels s’ajoutent l’Inde, le Pakistan et Israël, puis plus récemment la Corée du Nord. Tous les détenteurs d’un arsenal nucléaire ne possèdent pas la même force. Les États-Unis et la Russie possèdent environ 2000 têtes nucléaires opérationnelles ; la France 300 ; la Chine en possèderait moins de 300 ; le Royaume-Uni 160 ; l’Inde et le Pakistan une centaine ; Israël 80 et enfin 5 à 10 pour la Corée du Nord. Ces pays entretiennent une relation d’asymétrie avec tous les pays qui y ont renoncé en signant le Traité de non-prolifération (TNP) en 1958. Il convient de rappeler que l’Inde, le Pakistan et Israël n’ont pas adhéré au TNP, tandis que la Corée du Nord en est sortie.

Vidéo de la conférence Eric Danon : La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ?
Éric Danon, spécialiste des questions de sécurité internationale et de prospective

Les détracteurs de la dissuasion nucléaire remettent en cause l’utilité de la bombe, le système international qu’il sert et qu’il entretient, et soulignent enfin le danger qu’il représente pour l’humanité. On accorde de plus en plus de valeur à la vie humaine. L’évolution des normes du droit humanitaire s’accompagne de préoccupations toujours plus grandes pour la santé et l’environnement, accentuées par les risques d’accident nucléaire, d’erreurs dans la chaîne de décision et dans l’interprétation de la menace. L’argument selon lequel la bombe est inutile s’appuie sur toutes les guerres que la dissuasion nucléaire n’a su empêcher ou qu’elle a au contraire déplacées. On parlera notamment des affrontements qui n’ont pas eu lieu entre les États-Unis et l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) grâce aux guerres « proxy » (Corée, Viêtnam, Afghanistan). Elle est aussi inutile car beaucoup trop puissante pour être utilisée aujourd’hui – les dommages seraient entre 100 et 1000 fois plus importants que ceux d’Hiroshima – et contreproductive car, en l’utilisant, un pays s’exposerait à sa propre destruction. Somme toute, la dissuasion nucléaire ne serait plus crédible. Un troisième argument contre la dissuasion nucléaire serait qu’elle correspond à un ordre mondial qui n’est plus souhaitable, à commencer par l’asymétrie qu’elle créée entre les membres permanents du Conseil de sécurité et le reste du monde. Si tous les pays doivent avoir le même poids décisionnel, il n’est pas normal que la stabilité mondiale repose sur neuf individus. Inversement, il n’est pas rassurant de savoir que le déclenchement de la bombe par une puissance nucléaire relève de la décision d’un seul homme, qui plus est si l’on doute de sa rationalité. Les opposants affirment qu’il ne faut pas se leurrer quant au désarmement : les pays nucléaires n’y ont pas intérêt, ne serait-ce que pour l’image. Par ailleurs, l’histoire a montré que la réduction effective d’armement s’est toujours faite unilatéralement (France) ou bilatéralement (URSS-Etats-Unis) : le multilatéralisme est difficile à accepter lorsqu’il est question du nucléaire.

Les cinq membres du Conseil de sécurité offrent des garanties négatives de sécurité à tous ceux qui signent et qui s’engagent à respecter le TNP.

À ces arguments, les défenseurs de la dissuasion nucléaire rappellent que celle-ci est centrale à la géostratégie. D’abord, elle contribue à la paix et à la stabilité. Pour preuve, il n’y a pas eu de grande guerre comme celles du XXème siècle, ni en termes de morts, ni en termes d’intensité. La dissuasion remplace aujourd’hui le souvenir de la guerre comme garant du maintien de la stabilité dans le monde occidental. Par ailleurs, la tension nucléaire s’est limitée à quatre problèmes géopolitiques – la Guerre froide ; l’Inde et le Pakistan ; le Moyen-Orient et la Corée – et cette tension ne peut diminuer que si le problème géopolitique est d’abord résolu. Il suffit de regarder l’impact de la réunification de l’Allemagne (1990) sur la réduction de l’arsenal de la Russie et des États-Unis. Par ailleurs, le nucléaire à un effet de stabilisation et de réduction des inégalités : si un pays possède la bombe, il n’a pas besoin d’un arsenal conventionnel trop important, et les cinq membres du Conseil de sécurité offrent des garanties négatives de sécurité à tous ceux qui signent et qui s’engagent à respecter le TNP. Enfin, le risque de détournement terroriste est extrêmement faible, bien que la récupération de matières fissiles par des entités criminelles, dans le but de créer une bombe dite « sale », reste une menace à ne pas écarter.

De manière générale, à l’échelle mondiale, la profondeur stratégique se perd avec l’allongement des missiles, la discrétion des sous-marins, les drones et le développement du risque cyber.

Qu’en est-il de l’avenir de la dissuasion nucléaire ? D’abord, les alliances, leur stabilité et leur longévité sont incertaines, notamment en présence d’acteurs comme le Président américain Donald Trump. Les questions de l’Iran et de la Corée du Nord vont servir de cas d’école pour la lutte contre la prolifération nucléaire. Si l’Iran a la bombe, l’Arabie saoudite la voudra aussi. Du côté asiatique, le déploiement américain de forces anti-missiles (Japon, Corée du Sud, île de Guam) inquiètera les voisins chinois et russes, menant certainement à une nouvelle course aux armements dans la région. Somme toute, les États-Unis doivent repenser les architectures de sécurité avec l’Asie et le Moyen-Orient. C’est également vrai avec l’Europe, où la Russie souhaite retrouver sa place perdue après la Guerre froide. Géorgie, Crimée, Ukraine : la menace se rapproche. De manière générale, à l’échelle mondiale, la profondeur stratégique se perd avec l’allongement des missiles, la discrétion des sous-marins, les drones et le développement du risque cyber. Capable de paralyser un pays et ses infrastructures vitales, l’intelligence artificielle sera d’ailleurs peut-être une forme de dissuasion plus efficace.

La dissuasion nucléaire soulève plusieurs questions morales et éthiques. Peut-on utiliser la bombe si elle empêche quelque chose de plus grave de se produire ? Peut-on être certain que « quelque chose de plus grave » se produira ? Cette question est au cœur des débats sur l’utilisation de la bombe à Hiroshima et à Nagasaki. Le fait que la bombe nucléaire n’a plus jamais été utilisée alimente deux arguments opposés. Pour empêcher qu’un tel événement ne se reproduise, les anti-nucléaires appuient qu’il faut se débarrasser de la bombe ; les pro-nucléaires, que celle-ci est indispensable. Pour E. Danon, il s’agit surtout de trouver un régime de sécurité collective aussi fort car, tel qu’il le résume, « l’équilibre de la dissuasion nucléaire est à la sécurité ce que la démocratie est à la politique : c’est le pire système à l’exception de tous les autres que l’on a essayé avant ».

Copyright pour le résumé Janvier 2018-Ménard/Diploweb.com


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L’entretien accordé par l’Ambassadeur Eric Danon au Diploweb à l’occasion de sa conférence, La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ? (7 minutes)

Photos de la conférence de l’Ambassadeur Eric Danon, La dissuasion nucléaire a-t-elle un avenir ?

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. Emmnanuelle Maitre : Quel avenir pour l’accord nucléaire iranien ?

. Benjamin Hautecouverture : La Corée du Nord et l’arme nucléaire

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. François Géré : Lucien Poirier, stratège français de la dissuasion nucléaire

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