Vidéo. N. Gnesotto. L’Europe : changer ou périr ?

Par James LEBRETON, Marie-Caroline REYNIER, Nicole GNESOTTO, Pierre VERLUISE, le 20 avril 2022  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Conférencière : Nicole Gnesotto, professeure émérite du CNAM (Conservatoire national des arts et métiers) ; vice-présidente de l’Institut Jacques Delors. Conférence organisée par Pierre Verluise fondateur du Diploweb.com, le 24 mars 2022, à la Prépa du Lycée ENC Blomet, en partenariat avec le Centre Géopolitique et ADEA MRIAE de l’Université Paris 1. Images et son : James Lebreton. Photos : Dongjin Lee et P. Verluise. Montage : James Lebreton et Pierre Verluise. Synthèse réalisée par Marie-Caroline Reynier, étudiante en Master de relations internationales à Sciences Po Paris, validée par N. Gnesotto.

Pourquoi les fondamentaux de l’Union européenne ne sont-ils plus adaptés au monde actuel ? Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine pour l’Union européenne ? Pourquoi est-il encore plus urgent de changer les fondamentaux européens ? Au moment de la publication de « L’Europe : changer ou périr  » (éd. Tallandier), Nicole Gnesotto répond clairement. Sans langue de bois.

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Cette conférence s’articule autour du livre de Mme Nicole Gnesotto, « L’Europe : changer ou périr  » (éditions Tallandier, 2022). En préambule, N. Gnesotto explique que le titre de son ouvrage, choisi en 2021, traduit la situation paradoxale dans laquelle se trouve l’Union européenne. En effet, alors que l’Union européenne débloquait des consensus dans son fonctionnement et les crises traversées depuis la fin de la Guerre froide, elle se montre incapable de construire une voie lui permettant de s’affirmer sur la scène internationale dans le contexte de la crise économique de 2008, de la crise des réfugiés de 2015 et de la crise du COVID de 2020. N. Gnesotto exprime également son inquiétude quant à la désaffection de la population européenne vis-à-vis de l’Union européenne. Dès lors, N. Gnesotto cherche à comprendre d’où vient l’impuissance de l’Union européenne à répondre de façon constructive et crédible aux crises : elle suggère que le problème réside dans l’ADN même de la construction européenne, dont les principes de base correspondaient au monde de 1950 mais ne fonctionnent plus dans celui de 2020. Elle actualise également son raisonnement au regard du moment historique que constitue la guerre en Ukraine depuis le 24 février 2022.

Vidéo. N. Gnesotto. L'Europe : changer ou périr ?
Nicole Gnesotto publie « L’Europe : changer ou périr  » (éditions Tallandier, 2022). Photo : P. Verluise

Pourquoi les fondamentaux de l’Union européenne ne sont-ils plus adaptés au monde actuel ?

Deux principes de bases ont construit le fonctionnement de l’Union européenne après la fin de la Seconde Guerre mondiale. En premier lieu, les pays européens ont souhaité construire la paix par le commerce, par une intégration économique et commerciale autour des deux anciens ennemis, la France et l’Allemagne. Il s’agit de l’idée fondatrice, défendue par R. Schuman et J. Monnet, qui a présidé à la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) signée en 1951 : le commerce adoucit les mœurs et pacifie le monde.

Deuxièmement, l’Europe communautaire s’est construite en déléguant les questions de sécurité et de défense aux Etats-Unis. Ces derniers, ayant identifié le système communiste comme la principale menace dès le début de la guerre de Corée en 1950, ont souhaité réarmer l’Allemagne fédérale. Ainsi, en 1954, l’Allemagne fédérale et l’Italie, deux pays vaincus de la Seconde Guerre mondiale, intègrent l’OTAN (créée en 1949). La Communauté économique européenne (CEE) accepte donc un partage des tâches en gérant la prospérité des pays membres et en confiant la sécurité à l’OTAN.

Ce partage des tâches satisfait les différents acteurs jusqu’à la chute de l’URSS en 1991 puisqu’il permet à l’Union européenne de devenir la première puissance commerciale mondiale, une très grande puissance démographique et monétaire. L’Union européenne, en payant peu pour sa défense, peut consacrer une grande partie de ses ressources à la croissance économique, elle-même génératrice de protection sociale. Néanmoins, ce système, fonctionnel durant la Guerre froide, se met à patiner à la fin de la Guerre froide. En effet, 1991 ne marque pas seulement la fin de la Guerre froide mais également l’entrée dans la mondialisation. Les deux grands blocs communistes, la Chine et l’URSS, décident, pour des raisons différentes, de rentrer dans l’économie de marché.

Le modèle de référence de l’Union européenne, construit autour de la paix par le commerce et la garantie de sa défense par les Etats-Unis, montre alors son inefficacité.

La thèse de la pacification par le commerce mondial est battue en brèche lors de la crise économique de 2008. Cette crise, qui engendre une récession de l’économie européenne en 2011 et 2012, illustre les limites de la déréglementation des marchés économiques. La crise du COVID en 2020 a également renforcé le caractère utopique du modèle d’interdépendance économique : l’interdépendance n’est pas une garantie contre la géopolitique au contraire. Dans la mondialisation, le commerce est géopolitique. C’est ainsi que la crise sanitaire de COVID-19 a montré la dépendance de l’Union européenne à l’égard notamment du régime communiste chinois (masques, doliprane…).

Il devient urgent de changer la foi absolue dans l’excellence du marché en remettant du contrôle politique sur les marchés et construire une plus grande souveraineté européenne en matière de sécurité.

Deuxièmement, l’idée d’une protection sécuritaire garantie par les Etats-Unis vacille dès 2003 lorsque George W. Bush envahit l’Irak sans mandat onusien. L’élection de Donald Trump à la présidence américaine en 2016 constitue un réel tournant dans la mesure où il part en guerre contre tous les fondamentaux occidentaux. Face aux déclarations de Trump sur l’obsolescence de l’OTAN, les Européens s’inquiètent que les Etats-Unis ne remplissent pas leurs obligations contenues dans le traité de l’OTAN. Cette fissure dans la croyance aveugle des Européens dans la protection américaine s’accroit lors du départ rapide des Américains de l’Afghanistan en août 2021.

Selon N. Gnesotto, les fondamentaux de l’Union européenne ne fonctionnent plus car le monde actuel n’a rien à voir avec celui dans lequel l’Union européenne est née. N. Gnesotto souligne donc la nécessité de changer les concepts de base ayant présidé à la construction de l’Union européenne, à savoir changer la foi absolue dans l’excellence du marché en remettant du contrôle politique sur les marchés et construire une plus grande souveraineté européenne en matière de sécurité.

Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine pour l’Union européenne ? Pourquoi est-il encore plus urgent de changer les fondamentaux européens ?

L’agression de V. Poutine à l’encontre de l’Ukraine constitue un moment de rupture et de choc pour les pays membres de l’Union européenne. Leur réveil est douloureux, tout particulièrement pour l’Allemagne dont le modèle fondé sur les vertus du commerce, le dialogue, le « soft power » et l’interdépendance comme facteur de paix, s’effondre. N. Gnesotto insiste sur ce triple choc pour l’Allemagne dans la mesure où elle prend conscience de sa triple dépendance, à l’égard de la Chine pour le commerce, à l’égard de la Russie pour son gaz et à l’égard des Etats-Unis pour sa défense. L’Allemagne, leader de l’Union européenne, devient aujourd’hui le maillon faible de la construction européenne.

Quelles ont été les réactions des pays Européens ? L’Allemagne fait le choix de se réarmer, en annonçant débloquer 100 milliards d’euros pour sa défense (ce qui représente plus de deux fois le budget de défense français). Cette volonté allemande de construire une puissance militaire solide constitue une révolution psychologique fondamentale.

Tous les pays de l’Union européenne décident également d’augmenter leur budget de défense pour atteindre au moins 2% de leur PIB. Il faut également noter l’unanimité extraordinaire des pays occidentaux dans les sanctions, très dures sur le plan économique comme en témoigne le bannissement de la Russie du réseau bancaire SWIFT.

Enfin, les citoyens européens constituent un front uni contre cette guerre, ce qui amène les grandes entreprises occidentales à quitter la Russie, en vertu de leurs engagements de RSE (Responsabilité sociétale des entreprises). Ainsi, pour préserver leurs images de marque, les entreprises du luxe, les grandes entreprises américaines tels que Coca-Cola, McDonalds, Starbucks, mais aussi Zara, H&M, Adidas ont fermé leurs boutiques en Russie. Après les récentes annonces de retrait de Renault et Total de la Russie, seuls Auchan et Leroy Merlin, propriétés du groupe Mulliez, maintiennent leur implantation dans ce pays.

Toutefois, si la réaction européenne est très forte, une grande incertitude demeure sur l’avenir de la guerre. Au vu de la décision du sommet de l’OTAN le 24 mars 2022 de fournir des éléments de protection aux Ukrainiens face aux attaques chimiques, N. Gnesotto redoute un des scénarios du pire. Elle espère également que l’Union européenne soutiendra sans réserve les compromis diplomatiques possibles que pourraient accepter V. Zelensky.

N. Gnesotto conclut en soulevant la question du réveil stratégique de l’Union européenne, qui prend une importance significative à l’heure de la guerre en Ukraine. Si les chefs de gouvernement européens ont adopté le 24 mars 2022 une boussole stratégique, N. Gnesotto appelle à rester prudent sur le qualificatif d’Europe puissance. Un moment de prise de conscience se produit actuellement mais il s’agit bien plus d’un moment d’émotion que d’un moment de puissance. L’Union européenne se réveille mais d’abord au sein de l’OTAN, comme en atteste l’achat par les Allemands d’avions de combat américains F-35 en mars 2022. Parler d’autonomie stratégique européenne est inaudible aujourd’hui, à l’heure où il faut s’appuyer sur la communauté atlantique face à la Russie ; son temps viendra dans une seconde étape.

Copyright pour le texte Avril 2022-Reynier/Diploweb.com


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. Nicole Gnesotto, « L’Europe : changer ou périr » (éditions Tallandier, 2022) Découvrir un extrait via le site de l’éditeur

L’Europe ne convainc plus. Au mieux, elle agace. Trop abstraite, elle est devenue un paquebot bureaucratique qui ne répond pas aux attentes du citoyen. Cet essai stimulant nous invite à repenser nos fondamentaux et notre ambition collective afi n de rebâtir une Europe à la mesure des défi s du XXIe siècle.

Les crises successives ont révélé les nombreuses failles existantes de l’Union européenne : culte de la rigueur budgétaire, ignorance des inégalités sociales, manque de réflexion stratégique, Brexit… Nicole Gnesotto revient sur les fondements de la construction européenne – ses succès, ses ambitions, ses ratés, les divergences grandissantes entre les pays membres –, et dessine une stratégie globale capable de ressusciter l’adhésion des citoyens. Après un espace commun entièrement voué au marché, il est temps de construire une Europe politique : changer le modèle européen, mais changer aussi la notion même de puissance. Cette Europe, dans laquelle la France a un rôle à jouer, devra défendre l’identité et ses intérêts dans le monde, mais aussi faire la différence en matière de social, de solidarité et de souveraineté. Face à une Amérique égocentrique et versatile, à une Chine conquérante et autoritaire, à un Moyen-Orient explosif, à l’ingérence russe et aux risques multiples pour la démocratie représentative, nous avons le devoir de réinventer notre modèle car si l’on ne change pas l’Europe maintenant, elle disparaîtra.


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