Conférences géopolitiques #12 : la synthèse du Diploweb

Par Anna MONTI, Antonin DACOS , Floriane BERTHIER, Jeanne DURIEUX, Julie MATHELIN, le 19 janvier 2021  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Synthèses rédigées par Floriane Berthier, étudiante au MRIAE à l’Université Paris 1 ; Antonin Dacos, étudiant à Sciences Po Rennes ; Jeanne Durieux, étudiante à la Sorbonne Université (Paris IV) ; Julie Mathelin, étudiante en Master géopolitique à l’Institut catholique de Paris (ICP) ; Anna Monti, diplômée d’une licence d’Économie et Gestion de l’Université Lumière Lyon II. Secrétariat de rédaction : Anna Monti, contributrice au Diploweb depuis novembre 2020, elle produit des synthèses de conférences et a également effectué une mission de rédaction.

Voici les précieuses synthèses de 15 conférences ou visioconférences de référence retraçant les contours de grands questionnements géopolitiques et internationaux. Quatre grands thèmes sont abordés : La COVID-19 : une crise sanitaire, économique et diplomatique mondiale (I) ; Le numérique : au cœur des problématiques internationales (II) ; Défis et enjeux internationaux du XXIème siècle (III) ; Conflits armés, sécurité et coopération (IV).

Le Diploweb.com publie cette douzième édition dans l’intention d’étendre dans l’espace et le temps le bénéfice de ces moments d’intelligence du monde. Faire rayonner l’intelligence du monde, c’est dans l’ADN du Diploweb.com. Bonne lecture.

I. La COVID-19 : une crise sanitaire, économique et diplomatique mondiale

L’avenir du multilatéralisme dans un monde (pas encore) post-pandémique (A) ; Les comportements en situation de crise et de post-crise : mission Castex (B) ; L’impact de la COVID-19 en Amérique latine (C) Quelle souveraineté économique pour la France du XXIe siècle ? (D)

A. L’avenir du multilatéralisme dans un monde (pas encore) post-pandémique

Visioconférence organisée en anglais par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS), le 23 novembre 2020. Participants : Akiko Fukushima, chercheuse au Centre international d’Asie et chercheuse principale à la Fondation de Tokyo ; Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) ; Eva Pejsova, analyste et commentatrice politique spécialisée dans le domaine de la sécurité en Asie, affiliée à la FRS et conseillère principale de l’Asia Pacific Research and Advice Network ; Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, politologue spécialisé dans l’analyse géopolitique et stratégique et modérateur de la conférence. Synthèse réalisée en français par Anna Monti.

L’année 2020 est marquée par une terrible crise sanitaire, humaine, sociale, économique et géopolitique, engendrées par l’apparition de la COVID-19 en Chine, qui s’est largement diffusée de manière différenciée sur l’ensemble des continents.

À son début, la gestion de la pandémie et son impact sur la santé furent les principaux enjeux. Si la santé est toujours au cœur des débats actuels, d’autres s’y sont invités. Entre autres, la survie du multilatéralisme, ses institutions et ses ambitions post-crise.

Concernant la santé, plusieurs pays ont fait le choix de reconfiner leur population, à l’automne 2020, suite à un nouveau pic de l’épidémie. Parallèlement, de nouvelles alliances économiques se tissent. Le 15 novembre 2020, l’Accord de partenariat économique global régional (RCEP) regroupant 15 pays de la région Asie-Pacifique, incluant les 10 pays membres de l’Asean ainsi que la Chine, le Japon, l’Australie, la Corée du sud et la Nouvelle-Zélande, a été signé après huit ans de négociations. Le RCEP va devenir la plus grande zone de libre-échange du monde et va représenter 30% du Produit intérieur brut mondial. Qu’en est-il de son impact réel sur le multilatéralisme ?

Les pays de la région Asie-Pacifique avaient pour la plupart, excepté le Japon, déjà signé des accords bilatéraux. Ce nouveau partenariat vient ainsi les renforcer et redynamiser les ambitions régionales. Outre l’accord commercial aux aspects purement économique, il est également question de libéralisation, de coopération et de connectivité entre ces pays membres. Les interrogations principales portent sur la Chine, cet accord renforce son pouvoir à l’échelle régionale mais également internationale. Chacun peut se demander quel rôle joue vraiment la Chine dans ce multilatéralisme. Très peu connue pour son adhésion au concept, elle voit dans ce partenariat une occasion de s’imposer en tant que leader asiatique et renforcer ainsi sa capacité d’opposition aux États-Unis. Elle cherche à créer un multilatéralisme parallèle par le biais des divisions idéologiques et stratégiques que la région entretient avec les pays de l’Ouest. Rappelons que les États-Unis et la Chine se sont menés une guerre commerciale acharnée durant l’année 2019. Les relations bilatérales entre ces deux États étaient un des grands défis du multilatéralisme pré-COVID-19. Peut-on espérer que l’élection de Joe Biden (novembre 2020) mette fin à cette querelle ?

Le futur président des États-Unis et son administration sont attendus le 20 janvier 2021 sur différents sujets. Très opposés à l’isolationnisme américain mis en place par Donald Trump, ses voisins et le reste du monde s’interrogent sur la future politique étrangère de Joe Biden. Une forte participation et un large soutien américain sont des conditions essentielles à la pérennité du multilatéralisme, notamment dans les domaines de la santé, de l’environnement et du commerce. Cependant, il reste difficile de se prononcer sur l’évolution de la relation sino-américaine. Alors, le multilatéralisme doit-il se réinventer ?

Sans renier ses bienfaits passés, il est essentiel de le rendre plus efficient afin de résoudre les problèmes techniques et structurels existants. Tout d’abord, en priorisant la réforme des institutions multilatérales les plus nécessaires, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), sous le feu des critiques, suite aux concessions faites à la Chine. Depuis le début de l’épidémie, seuls les inspecteurs chinois, avec le feu vert de l’OMS, ont pu analyser l’origine de l’épidémie. Les institutions internationales doivent reprendre leur rôle au sein de la communauté, en commençant par servir les intérêts de tous et non pas de seulement certains pays. L’enjeu est de réussir à créer un environnement pacifique, stable et prospère. Finalement, commencer par respecter les règles de ces institutions serait un bon début pour assurer la pérennité du multilatéralisme.

B. Les comportements en situation de crise et de post-crise : mission Castex

L’École d’Affaires publiques de Sciences Po a organisé sa 10ème conférence du cycle « Comprendre et agir face à l’épidémie de COVID-19 », le 27 novembre 2020, sur le thème des comportements en situation de crise et de post-crise. Intervenants : Coralie Chevallier, chercheuse en sciences cognitives, membre de la mission Castex sur le déconfinement et Daniel Benamouzig, directeur de recherche au CNRS, titulaire de la Chaire santé de SciencesPo, membre du Conseil scientifique Covid-19. Synthèse par Anna Monti.

La présentation se construit autour de la problématique suivante : La psychologie peut-elle sauver des vies ? S’il est vrai qu’une part majeure de ce travail se base sur l’utilisation d’outils médicaux (vaccins, médicaments, protocoles de suivi), il ne faut pas sous-estimer l’importance des outils non-médicaux tels que la psychologie. Cette dernière analyse les comportements humains, joue un rôle dans la prévention des maladies et propose des outils pour soutenir les personnes malades. Selon L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), plus de la moitié des années en bonne santé sont perdues à cause des dérives comportementales (tabagisme, alcoolisme, malnutrition…). Fin novembre 2020, une quarantaine de sociétés pharmaceutiques en sont à l’étape du test clinique pour un vaccin contre la COVID-19, la dernière étape avant la commercialisation mais, est-ce suffisant en termes de santé publique d’avoir trouvé un vaccin ? Il apparaît que l’expertise médicale doit être soutenue par une stratégie. Comment réussir à faire passer la population de l’intention de se faire vacciner à l’action ? Comment la rendre accessible à tous ? Voici quelques outils, utilisés par les experts en psychologie : les revues littéraires sur lesquelles se basent les recherches, aussi appelés, les précédents ; les enquêtes et focus groups menés dans une approche qualitative ; les essais randomisés contrôlés, étape cruciale dans la recherche d’un vaccin et enfin les expériences en laboratoire ou en ligne.

Tant qu’un vaccin ou un traitement n’est pas trouvé, le médicament est le comportement. Ainsi la mission Castex s’est construite en trois étapes. La première fut la création d’une doctrine sanitaire par le Conseil scientifique et le Haut conseil de santé publique. L’élaboration des conditions d’application de la doctrine aux plans logistiques et administratifs était la deuxième. Celle qui nous intéresse actuellement est la troisième et dernière étape : les processus et outils utilisés pour que les informations soient comprises, acceptées et finalement appliquées.

Afin de clarifier l’information, il est nécessaire d’améliorer la communication, en utilisant des supports visuels, en simplifiant l’information, en étant transparent et en prenant exemple sur la communication des pays qui réussissent à endiguer l’épidémie.

Ensuite, l’objectif est l’adhésion du plus grand nombre. Pour l’atteindre, trois éléments ont été retenus. Premièrement, être clair sur ce qu’il faut et ne faut pas faire, en ne laissant aucune place à l’interprétation. Deuxièmement, ne pas avoir peur de faire peur. Une information négative est toujours mieux retransmise, le fait de rendre la menace visible, encourage le citoyen à agir. Troisièmement, il faut s’appuyer sur des leviers sociaux, en mettant par exemple l’accent sur la sécurité de tous plutôt que sur la sécurité personnelle.

Dernière étape, identifier la meilleure stratégie pour atteindre la cible, c’est à dire préparer l’opinion à la vaccination. Un constat général se dégage vis-à-vis de la vaccination ; entre mai et septembre 2020, le pourcentage de personnes disposé à se faire vacciner a fortement diminué. Les principales raisons évoquées sont le manque de confiance, le sentiment de ne pas être concerné, l’impression d’inefficacité du vaccin, le prix et la non-adhésion aux vaccins de manière générale. En se référant aux précédentes campagnes de vaccination, le refus permanent de tous les vaccins est rare, il représente entre 1 et 2% de la population. Cependant, un arsenal d’outils pour encourager la vaccination existe. En voici quelques exemples : inciter à l’altruisme, mettre en évidence les dangers du virus, activer le regret de ne pas s’être vacciné avant de tomber malade ou de contaminer quelqu’un. Ce type de communication n’a qu’un effet très modeste. La discussion avec des sources de confiance comme les médecins généralistes est bien plus efficace. Enfin, il faut rendre le vaccin le plus accessible possible. Pour cela, il est important de le rendre gratuit, accessible dans des lieux familiers voire de proposer des rendez-vous automatiques. Ainsi, on peut en conclure que trouver un vaccin est certes une étape cruciale mais qu’aujourd’hui plus qu’hier, cela ne suffit plus.

C. L’impact de la COVID-19 en Amérique

Débat en espagnol organisé par le Real Instituto Elcano (Madrid, Espagne) en visioconférence le 30 avril 2020. Intervenants : Professeur Carlos Malamud, chercheur principal du Real Instituto Elcano ; Jorge Sicilia, économiste en chef de la Banco Bilbao Vizcaya Argentaria ; Susana Malcorra ministre des Affaires étrangères en Argentine de 2015 à 2017 ; Cristina Gallach, secrétaire d’État aux Affaires étrangères et pour l’Amérique latine et les Caraïbes du gouvernement espagnol. Modérateur : Rafael Estrella, vice-presidente du Real Instituto Elcano. Synthèse par Julie Mathelin.

Le Real Instituto Elcano de Madrid organise ce débat autour de l’impact de la COVID-19 en Amérique latine. Si l’Amérique latine a semble-t-il eu plus de temps que les pays d’Europe pour se préparer face aux premiers cas, tous les pays de la région ne sont pas égaux dans le traitement de la crise sanitaire et de ses effets et les chiffres officiels le montrent.

Intervention de Carlos Malamud : la gestion de la crise

C. Malamud revient sur les réactions inquiétantes du Président J. Bolsonaro (Brésil) et Manuel López Obrador (Mexique) face à la crise, montrant qu’il y a différentes manières de traiter la COVID-19. Il distingue trois types de gestion de la crise allant d’une mauvaise à une bonne gestion. Premièrement, il y a les gouvernements de Maduro, Manuel Lopez Obrador et Bolsonaro appelés les « Hobbits populistes ». Deuxièmement, les gouvernements de Cuba et de l’Équateur, qui ont une gestion régulière de la crise, selon les chiffres. Troisièmement, l’Uruguay et le Chili ayant, à la fin avril 2020, une bonne gestion.

Globalement, la gestion de la crise en Amérique latine est compliquée, l’appareil d’État et les administrations publiques sont faibles. De plus le déficit en matière de santé est important (nombre de médecins, de lits et d’unités). Il explique aussi que la conception du confinement varie en fonction des pays. Dans de nombreux pays latino-américains, plus de 40% de la population vit de l’économie informelle. Une région aussi fragmentée, hétérogène et incertaine que l’Amérique latine, exigerait des réponses d’ensemble, or, il y en a très peu, mise à part l’initiative de la Banque centraméricaine de développement d’intégration. Le Marché commun du Sud (Mercosur) ou le Centro Ecuatoriano de Derecho Ambiental (CEDA) ont mené très peu d’actions concrètes. D’ailleurs l’Argentine s’est retirée de la table des négociations.

D’autre part, les difficultés d’accès au numérique en période de confinements posent problème. Par exemple, en Argentine les banques ont été ouvertes afin d’effectuer le versement des retraites et des subventions. Beaucoup ont dû risquer leur vie dans les files d’attente.

Intervention de Jorge Sicilia : angle économique

En comparant la crise de 2008 à celle de 2020, de natures différentes, Jorge Sicilia affirme qu’il faut davantage s’inquiéter qu’en 2008. Il faut s’attendre à une forte baisse du prix des matières premières (pétrole, cuivre, soja), à une baisse de l’envoi des remises des émigrés et à une réduction des entrées en capitaux. Une chute du PIB dépassant les 5% est attendue et un retour aux niveaux d’avant crise sera long. Toutefois, il y a une marge de manœuvre dans les politiques publiques, celle-ci étant plus grande dans certains pays.

En somme, chaque gouvernement doit protéger les revenus et aider les entreprises afin qu’une fois la demande retrouvée, elles puissent sortir de la crise. Malheureusement, il y a des pays plus à même de le faire que d’autres, cela varie, principalement, en fonction du facteur temps.

Selon lui, l’approche à court et moyen termes dans les processus de sortie de crise peut s’avérer bénéfique. Le problème est structurel en Amérique latine et cela fait des années que des politiques sont mises en place pour tenter de le résoudre, sans grand effet.

Intervention de Susana Malcorra : perspective structurelle

Susana Malcorra se focalise sur le plan structurel de l’Amérique latine. Selon elle, le manque d’intégration (politique, économique, sociale) est évident et était déjà mis en lumière avant la crise. Cependant, la pluralité des positions politiques et sanitaires a généré une fracture rendant impossible le développement d’une entente. Ces pays sont également confrontés à des dynamiques internes de type migratoires, économiques et sociales. Peu de moments d’échange ou de dialogue ont eu lieu pour trouver des solutions communes et régionales à ces questions.

Ensuite du point de vue social, la pandémie a mis en suspens les nombreux mouvements de revendications sociales de la région, notamment en raison du confinement. S. Malcorra souligne que si les gens respectent le confinement c’est aussi parce qu’il y a cette crainte de revendications dans les rues et d’explosion sociale.

Dans le domaine des libertés, quand les craintes surgissent, il y a une tension très nette entre liberté d’un côté puis contrôle et sécurité de l’autre. Des dérives autoritaires apparaissent. Une des conséquences de la crise est la réduction des libertés et du respect des droits. . Selon elle, il faut absolument arriver à une coopération du XXIe siècle qui surmonte les failles et les limites de la coopération de 2020 et qui se mette résolument au travail sur les vecteurs essentiels.

Intervention de Cristina Gallach : coopération et intégration

Pour la première fois dans l’Histoire, une question de santé devient une question de sécurité planétaire, rappelle Cristina Gallach. C’est aussi la première fois que nous avons un défi planétaire comme celui-ci en fermant les frontières. Le continent Sud-américain a réagi, de manière générale, plus rapidement que les États-Unis, notamment via la mise en place de bases de protection sociale et de solidarité internationale. Par ailleurs, le gouvernement espagnol a beaucoup soutenu l’Amérique latine. Elle parle d’ « européisme » et de la construction d’une réponse plus ouverte et surtout multilatérale.

Selon elle, l’urgence première est la santé publique. La deuxième est l’économie, il faudrait mettre en place une série de mesures, bien ciblées, allant de l’aide aux micro PME à toutes formes d’actions susceptibles de réduire le poids de l’économie informelle. La troisième est la fracture numérique. Le fossé numérique en Amérique latine est massif contrairement aux pays européens où les élèves peuvent continuer à travailler à distance.

La question du renforcement des institutions est essentielle dans un climat de populisme et d’autoritarisme. Il est temps de créer une alliance puissante entre les pays pour que, ceux à revenus intermédiaires, bénéficient de mesures spéciales notamment de la part de grandes institutions financières internationales, affirme-t-elle. Il faut aussi travailler sur une union des sociétés et du continent.

En somme, il y a dans cette crise profonde l’opportunité pour l’Europe d’approfondir ses relations avec l’Amérique latine et d’avoir une approche concrète dans des domaines essentiels.

D. Quelle souveraineté économique pour la France du XXIe siècle ?

Visioconférence co-organisée par le Diploweb.com et la Prépa Blomet (Paris), le 3 décembre 2020. Intervenants : Anaïs Voy-Gillis, docteure en géographie de l’Institut Français de Géopolitique et consultante au sein du cabinet June Partners et Axelle Degans, professeure de chaire supérieure au lycée Faidherbe de Lille, docteure en géopolitique, membre du laboratoire HABITER de l’URCA, collaboratrice et membre du conseil scientifique du Diploweb. Images et son Jérémie Rocques, montage Jérémie Rocques et Pierre Verluise. Synthèse par Jeanne Durieux.

La France se pense comme une puissance. Pourtant, en mars 2020 elle ne dispose plus, sur son territoire, des industries capables de produire du doliprane ou des masques. Le grand public prend alors conscience de la désindustrialisation du territoire de la France. Comment comprendre cette situation et que faire ?

Conférences géopolitiques #12 : la synthèse du Diploweb
A. Degans et A. Voy-Gillis Quelle souveraineté économique pour la France du XXIe siècle ?
Une visioconférence organisée par Diploweb.com et la Prépa ENC Blomet. Conception et réalisation de la couverture : James Lebreton (ENC Blomet)

Pour Anaïs Voy-Gillis, la COVID-19 a mis en avant la dépendance de la France et a questionné son image de puissance. La dépendance est à la fois productive, numérique et technologique. Les outils actuels de travail et de communication à distance sont majoritairement non-européens. La France a fait le pari de devenir une économie de services au milieu des années 1970, au détriment de son industrie. Elle n’a pas pour autant réussi son pari de société post-industrielle. Depuis mars 2020, on entend des appels à relocaliser les activités productives de la France et à reconquérir la souveraineté française. Anaïs Voy-Gillis rappelle la notion de souveraineté, selon la définition de Louis Le Fur, comme la qualité d’un État de n’être obligé ou déterminé que par sa propre volonté dans les principes supérieurs du droit et conformément au but qu’il est appelé à réaliser. Elle insiste sur le fait qu’il n’existe pas de souveraineté européenne mais 27 souverainetés nationales. En supposant la souveraineté liée à l’autonomie stratégique, alors la crise a montré que sur certains domaines stratégiques, la France n’est peut-être plus capable d’être autonome.

En France, la vision industrielle s’est, longtemps, faite à travers la politique gaullo-pompidolienne de grands plans avec une stratégie gouvernementale d’autonomie stratégique qui passait également par une maîtrise des approvisionnements, d’où la naissance d’Elf-Aquitaine et de la Cogema par exemple.


Bonus vidéo. A. Degans et A. Voy-Gillis Quelle souveraineté économique pour la France du XXIe siècle ?


Cette question de l’autonomie est critique. En effet, lorsqu’on parle aujourd’hui de relocalisation, on sous-entend un retour des activités en territoire français. Pourtant, on se pose peu la question de la définition et de la compréhension des chaînes de valeur, de leur complexité et des points de dépendance. Ce constat plaide pour une approche systémique des problèmes. Par exemple, la France se dote aujourd’hui d’usines pour assembler les batteries électriques mais le problème est la capacité à maitriser les composants clés des batteries. En conséquence, pour repenser l’industrie en France, il faut une approche systémique qui intègre ces points de dépendance dans l’approvisionnement. Au-delà de la nécessité pour les industriels de renforcer leur capacité en analyse des risques, il faut que l’État se dote d’une vision de long terme sur les sujets industriels. Sans cette vision stratégique, nous ne retrouverons pas notre autonomie.

Le deuxième enjeu tient dans la compréhension de la nécessité d’une industrie forte en France. Il faut penser cette stratégie industrielle au service d’un projet de société. Cette stratégie est également nécessaire à l’échelle européenne, notamment pour les projets à soutenir et à financer. Les collectivités territoriales doivent aussi être inclues car elles ont un rôle essentiel à jouer dans l’essor de leur territoire industriel, démontré par le programme Territoires d’industrie. Les entreprises sont, aussi, essentielles dans la politique de réindustrialisation. Une modernisation de l’outil productif est nécessaire pour répondre aux attentes du marché.

Le troisième enjeu tient dans la capacité à se différencier par l’innovation. L’innovation concerne les produits, les procédés et le capital humain. En effet, la modernisation induit une autonomisation des sites, donc une nécessité d’évolution en profondeur des compétences et l’industrie française souffre justement d’un déficit en matière de compétences.

Enfin, il faut comprendre la question de la relocalisation ou de la localisation des activités. Une relocalisation d’activités, parties depuis 1980, induit souvent une mécanisation de ces activités, soit un rapatriement des volumes mais sans créer autant d’emplois qu’on en a détruit. L’enjeu majeur est surtout l’accroissement des volumes produits au sein des usines en France ou en Europe. Cela favoriserait mécaniquement un mouvement de relocalisation en France. Il faut donc qu’acheteurs publics et privés fassent évoluer leur stratégie pour augmenter la part des produits français dans leurs approvisionnements. En outre, il faut prendre en compte la capacité du tissu productif à supporter cette crise. Malgré les garanties de l’État, certaines entreprises ne retrouveront pas leur chiffre d’affaires avant mi 2021-22. Il s’agit donc de préserver les compétences individuelles et collectives. Il y a un vrai risque de connaître une nouvelle vague de désindustrialisation.

De même, la crise de la COVID-19 pose des questions de responsabilités collectives : il faut faire évoluer nos achats vers des produits « made in France ». Il s’agit, également, en acceptant la relocalisation des entreprises, d’accepter la part de risque industriel et environnemental qui l’accompagne. Les produits asiatiques, faisant le tour du monde, sont fortement critiqués, pourtant, certains sites asiatiques sont plus modernes et plus en adéquation avec l’enjeu environnemental. La France doit moderniser ces sites mais cela a un coût. En outre, dans le cadre de cette question environnementale, si l’économie s’oriente vers une économie d’usage, s’organisant en termes de système de prêts ou de locations, les volumes produits seront moins importants et les bouleversements économiques et sociaux seront conséquents. Il faut donc lier la souveraineté et l’indépendance aux grands défis que nous pose le XXIe siècle. La France doit avoir une industrie forte car celle-ci est au service de la cohésion territoriale et sociale des territoires (en témoignent les inégalités sociales et territoriales dénoncées par les Gilets jaunes).

L’UE est naïve dans sa réponse aux contraintes imposées par les Américains et par la Chine. Pourtant, l’Union européenne représente un marché d’ampleur, capable de rivaliser avec les marchés asiatique ou américain.

Selon Axelle Degans, la puissance française se cristallise principalement autour de l’industrie, qui est au cœur de la souveraineté. Elle s’interroge, d’abord, sur la souveraineté économique française, alors même que la crise sanitaire a mis en avant notre dépendance et notre vulnérabilité, sur le plan économique comme stratégique.

La souveraineté, soit la capacité de conserver la maitrise de son destin est politique, stratégique et économique donc par essence globale.

La souveraineté économique représente ainsi une partie de la souveraineté nationale et la sécurité économique est au service de la souveraineté économique, permettant de limiter la dépendance et la vulnérabilité de l’économie française. Cette sécurité économique est une déclinaison de l’intelligence économique, qui permet de prendre des décisions éclairées dans un environnement en mutation. Longtemps considérée comme secondaire, elle est aujourd’hui reconnue comme une activité stratégique.

Cette souveraineté économique est nécessairement multidimensionnelle et comporte un volet offensif et défensif. Le volet défensif porte sur la protection et la promotion des intérêts nationaux. Ce sont les initiatives et les actes pris par la puissance publique, d’une part pour protéger et défendre l’économie et les entreprises des atteintes de toute nature et, d’autre part, pour subvenir aux besoins de la défense nationale. Il couvre deux domaines, à savoir un domaine régalien qui veille au fonctionnement général de l’économie à titre préventif ou curatif et un domaine émanant de l’État stratège et partenaire, dirigé vers les entreprises et relatif à la défense, la sécurité et l’intelligence économique. Le volet offensif de la souveraineté économique s’inscrit dans l’expression majeure d’un rapport non militaire, dans un contexte d’hyper compétitivité mondiale depuis la fin de la Guerre froide. Ce volet offensif se traduit par la guerre commerciale.

L’acteur étatique, public, comme l’acteur privé, joue son rôle dans la guerre économique. Mener une guerre économique, c’est œuvrer à la souveraineté économique. Cette dernière ne peut s’exercer sans protection juridique et sans sûreté des locaux et personnels conservant des informations stratégiques. En effet, la numérisation rapide de l’économie augmente les formes de vulnérabilité.

La souveraineté française est une souveraineté partagée par les acteurs publics et privés. La France a pris conscience de son intérêt à développer des stratégies industrielles en fonction d’objectifs à atteindre. C’est grâce au rapport Carayon que la politique des pôles de compétitivité a été mise en œuvre.

La liaison avec les acteurs privés est en effet indispensable et réside dans le transfert des travaux de recherche financés par les pouvoirs publics vers les entreprises. Les acteurs publics doivent prendre conscience de la nécessité de protéger l’intégralité et l’intégrité des filières industrielles jugées stratégiques. Dans le cas de l’affaire Alstom, la filière des chaudières, utilisées dans les sous-marins à propulsion nucléaire, a été cédée à General Electric, alors même qu’elle est un des maillons de la capacité de dissuasion nucléaire de la France. Cette cession met à mal la souveraineté économique française donc l’indépendance stratégique.

La souveraineté économique est aussi un défi d’ambition, puisque la politique d’indépendance d’un pays est militaire, mais aussi largement économique. On fait donc aujourd’hui une sorte de révolution intellectuelle pour contrer cette incapacité française à définir des objectifs depuis les années 1970. L’objectif est de promouvoir les intérêts économiques d’une nation et de préserver un cadre et un haut-niveau de vie à l’ensemble des citoyens. C’est parce que nous nous pensons encore comme une puissance que nous nous intéressons à la souveraineté économique.

Enfin, la souveraineté numérique est au cœur de la souveraineté économique et est une notion centrale des enjeux de puissance. Les acteurs et les échelles sont nombreux et cette souveraineté ne peut que s’articuler avec l’échelle européenne.

II. Le numérique : au cœur des problématiques internationales

Les nouvelles technologies : puissance des géants du numérique. Impuissance des États et des Organisations internationales ? (A) ; La révolution numérique à l’assaut de la démocratie américaine ? (B) ; Surveillance d’Internet : une recomposition géopolitique (C).

A. Les nouvelles technologies : puissance des géants du numérique. Impuissance des États et des organisations internationales ?

Conférence co-organisée le 9 décembre 2019 à Paris par le Diploweb.com et le lycée Blomet, en partenariat avec le Centre Géopolitique. Intervenant : Laurent Bloch, précédemment responsable de l’informatique scientifique de l’Institut Pasteur. Directeur du Système d’Information de l’Université Paris-Dauphine. Laurent Bloch est auteur de plusieurs ouvrages sur les systèmes d’information et leur sécurité. Il se consacre à la recherche en cyber stratégie. Synthèse par Julie Mathelin.

La conférence porte sur la place des géants du numériques. Ces grandes puissances correspondent à un nouveau modèle économique, explique d’emblée Laurent Bloch.

Afin de comprendre leur émergence, il convient de revenir sur les trois grandes révolutions industrielles de l’Histoire : la première est celle du textile et de la machine à vapeur (XVIIIe siècle) ; la deuxième est celle de l’électricité industrielle et du moteur à combustion interne (XIXe siècle) qui a permis la grande industrie du XIXe siècle ; la troisième est celle de l’informatique (début des années 1970).

Elles ont toutes entraîné, non seulement, un bouleversement complet du fonctionnement des entreprises notamment de la fonction de production, mais aussi un bouleversement de toutes les institutions : éducatives, politiques ou juridiques. Par exemple, la première révolution industrielle a exigé que tout le monde sache lire et écrire. Pendant la 3e révolution industrielle, les télécommunications des années 2010 sont très brutalement passées à l’internet. Actuellement, toutes les télécommunications utilisent les procédés techniques d’internet, cela a obligé les entreprises à renouveler leur stratégie.


Bonus vidéo. Laurent Bloch. Les nouvelles technologies : puissance des géants du numérique. Impuissance des États et des organisations internationales ?


En 2020 le leader mondial de la modernité téléphonique est Huawei. En dix ans, on a assisté à l’extinction des géants européens de la télécommunication et dix ans après nous sommes face au recul des géants américains. Jusqu’en 2007, Nokia était le leader de la téléphonie mobile, puis est apparu l’iPhone et Nokia a quasiment disparu du paysage. Ces changements brutaux ont marqué le monde et ont accordé une certaine puissance à ces entreprises, moteurs de la révolution. Leur évolution est remarquable, par exemple Netflix et Facebook ont doublé leur chiffre d’affaires en deux ans. En 2019, le PIB français était estimé à 2 707 milliards de dollars et le chiffre d’affaires d’Apple de 2018 à 266 milliards, soit un dixième du PIB français. Dans cette perspective, Apple peut être comparable à un pays.

Pourquoi y-a-t-il aussi peu de variétés sur le marché ?

Le système économique a changé. Amazon a lancé une transformation très importante de la façon de travailler l’informatique en entreprise. Appelé le Cloud Computing (informatique en nuages), il consiste à déporter données et traitements à bord de machines virtuelles que l’on peut multiplier et déplacer dans le réseau au gré de la charge de travail et de la disponibilité des ressources d’infrastructures. ». En quelques années, Google a largement supplanté Microsoft dans les domaines du système d’exploitation et du traitement de texte, c’est pourquoi l’entreprise essaie de se réorienter dans d’autres domaines. Huawei est l’entreprise de pointe dans la 5G, un modèle de réseaux entièrement nouveau utile pour l’internet des objets et les objets connectés. Aujourd’hui, quand on achète une voiture, 40% de la valeur ajoutée de la voiture est de l’informatique embarquée. Nous voyons apparaître des luttes extrêmement violentes entre les grandes entreprises.

Peut-on penser que les puissances des entreprises puissent se comparer à celles des États ? Comment se fait-il que chacune de ses entreprises soit unique dans son domaine ?

Le système d’exploitation de Google est né après le rachat, en 2005, d’une entreprise qui s’appelait Android. Il s’agissait d’une petite PME qui avait commencée à travailler sur un système d’exploitation pour téléphone basé sur Linux. En 2007, l’iPhone est annoncé et Google riposte en lançant le système Android (été 2017). Notons que derrière un système comme Android, qui semble sortir du néant, il y a en réalité 1 000 à 2 000 ingénieurs qui ont travaillés pendant 6 à 7 ans. L’ordre de grandeur de l’investissement pour produire Android est de l’ordre du milliard de dollars. Ainsi, la tentative d’interdiction, de l’utilisation d’Android à Huawei, par le gouvernement américain est très grave, car elle remet en remet en cause de lourds investissements. Par conséquent, Huawei a créé son propre système de remplacement pour se défendre contre l’embargo sur Android. Elle travaille dessus depuis 2012. Les investissements sont énormes, mais sans certitude d’un retour sur investissement.

Concurrence monopolistique

Dès qu’une entreprise prend de l’avance sur les autres, les autres sont condamnées ; c’est le cas de Microsoft, devenu le leader dans le traitement de texte. Sur chaque segment de marché, il y a un seul fournisseur possible. Le marché est caractérisé par de lourds investissements et des coûts marginaux très faibles. Ainsi, le premier en lice a un avantage décisif. Mais ce monopole est temporaire, nous le voyons avec l’exemple de Nokia qui a été supplanté par l’iPhone. La cohabitation n’est donc possible que par la différenciation : Apple et Google sont différents parce que l’iPhone se positionne comme un produit de luxe. Ce régime économique s’appelle la concurrence monopolistique, il est celui de l’économie contemporaine. Sur chaque créneau du marché, il y a une entreprise qui a le monopole et qui est indéracinable jusqu’au prochain bouleversement du marché, cela explique la très grande puissance de ces entreprises. Le phénomène de l’informatique est aujourd’hui plus important que l’automobile qui avait été pendant toute la deuxième révolution industrielle, l’industrie la plus massive. En effet, aujourd’hui le chiffre d’affaires mondial de l’automobile est de 2 500 milliards de dollars (soit le PIB de la France). L’informatique et les télécoms représentent, elles, 4 200 milliards de dollars.

Exemple de Netflix

La position de monopole de Netflix n’est pas encore complètement établie et il pourrait apparaître des concurrents (HBO, Disney, Amazon Prime Video, Hulu, Google). Toutefois, elle performe dans l’organisation de son réseau et dans la réalisation technique de ses diffusions. Netflix loue de la fibre optique à des opérateurs qui les ont posées eux-mêmes ce qui est intéressant sur les coûts. L’entreprise propose également aux fournisseurs d’accès à internet comme Orange, Free, Bouygues, SFR de mettre un serveur gratuitement dans leurs installations. C’est très habile, puisque c’est dans l’intérêt du fournisseur d’accès. De plus, les clients sont mieux desservis et l’accès aux données de Netflix est beaucoup plus rapide. Netflix représente en 2019 15% du trafic internet mondial, devant YouTube (11,35%) avec un chiffre d’affaires de 15 milliards de dollars, 5 400 employés et 140 millions de clients.

Pourquoi ces entreprises géantes et puissantes ne peuvent en aucun cas se comparer à la puissance des États ?

L’État américain a joué un rôle fondamental dans le développement de l’informatique. La naissance de l’informatique et des premiers travaux, amenant à la création de l’ordinateur, tirent leur origine d’un contrat de l’Université de Pennsylvanie pour créer une machine capable de calculer les tables de tir de la marine américaine pendant la guerre du Pacifique. La marine américaine employait des milliers de personnes, notamment des femmes pour faire des calculs à la main, mais ce n’était pas assez précis d’où le lancement de ce projet.

Le projet Manhattan, était un grand projet pour l’informatique puisque l’on a dû imaginer des moyens de calcul automatiques et cela a donné naissance à l’ordinateur. Aussi, l’industrie des semi-conducteurs a été largement financée par des crédits militaires, notamment lors de la guerre du Vietnam. Il y a donc eu des financements publics américains énormes, qu’ils soient civils ou militaires.

En août 2018, Trump a donné un ordre exécutif qui interdit aux entreprises chinoises de déployer des réseaux 5G aux États-Unis : il est question de priver Huawei d’Android. Les Américains étaient très en retard dans le déploiement de la 5G, il semble que ce soit le principal motif de cette guerre économique. C’est un exemple d’une application extraterritoriale du droit américain dont il joue sur le plan international. Toutefois, Huawei pourra toujours résister grâce à la population chinoise, les principales victimes pourraient être les Européens.

Dans les années 1980, la montée de la puissance industrielle japonaise semblait irréversible puisque leur production était moins chère, plus rapide, plus fiable que celle des Américains. Tout semblait fait pour que le Japon devienne une puissance dans ce domaine. La signature, le 22 septembre 1985, des accords du Plaza à New York a renversé la donne. Il y a eu une dépréciation des cours du dollar par rapport au Yen japonais et au Mark allemand. Une des armes les plus importantes des États-Unis est leur monnaie. Le dollar est en quelque sorte invincible parce qu’il n’a aucun concurrent. La confiance dans une monnaie est celle que l’on a dans la dette de son émetteur. La dette chinoise est sapée par l’opacité de ses marchés financiers, et en 2019, il n’y a pas de dette de l’Eurozone [1], uniquement des dettes nationales. Donc la puissance de ces grandes entreprises, toutes américaines, est une puissance qui doit l’essentiel de sa force à la puissance de l’État américain. Cependant, la politique de Trump est beaucoup plus favorable aux entreprises américaines du passé (sidérurgie, aluminium...) qu’à celles de l’avenir (micro-électronique, informatique).

Quel est le risque pour l’Europe ?

Au XVIIIe siècle la Chine produisait 30% de la richesse mondiale et l’Inde 20%. La puissance de ces pays a été liquidée par la première révolution industrielle, par les interventions militaires françaises et britanniques. L’Europe est confrontée au même risque de décadence que l’ont été la Chine et l’Inde qui ont été humiliées par les pays européens, conclut Laurent Bloch.

B. La révolution numérique à l’assaut de la démocratie américaine ?

Visioconférence organisée pour le E-festival de géopolitique, le 21 avril 2020. Intervenant : Anne E. Deysine, juriste et américaniste. Professeur émérite de l’université Paris-Nanterre où elle a créé et dirigé pendant 20 ans un Master d’Affaires Internationales, elle s’est spécialisée sur les questions juridiques et politiques aux États-Unis. Elle a notamment écrit « Les États-Unis et la démocratie », Paris, L’Harmattan, 2019. Synthèse par Antonin Dacos.

Durant cette visioconférence, Anne Deysine souligne les bouleversements qu’entraîne le « big data » dans la vie démocratique américaine. Alors que se déroule la campagne présidentielle, le sujet est important.

Les espoirs qui entouraient l’usage politique d’internet dans les démocraties se sont, au moins en partie, révélés infondés.

Le « big data », un nouvel outil aux services des candidats

Durant le processus électoral aux États-Unis, les candidats ne cherchent pas à attirer de la même manière tous les électeurs. Certains sont plus enclins à naturellement voter pour eux. Il est donc possible de les viser tout particulièrement pour accroître la participation. Or, le « big data » permet de cibler le profil politique d’un citoyen par son activité numérique. Il est donc aujourd’hui facile de pratiquer un ciblage électoral très précis. Les publicités numériques sont de plus en plus fabriquées sur mesure pour chaque groupe social (par exemple, les chasseurs). Le coût de ces nouvelles techniques de communication est relativement faible par rapport à celui d’autres moyens, comme des spots de télévision. Leur instantanéité permet à ces méthodes de ciblage numérique de suivre l’actualité. Ainsi, dès le premier jour de sa procédure d’ « impeachment », Donald Trump a dépensé 5,4 millions de dollars en publicité politique, qui lui ont apporté 100 millions de visites sur son site de soutien, permettant de récolter une quantité importante de dons tout en remobilisant sa base électorale alors que celui-ci était relativement fragilisé politiquement. Bien sûr, cette pratique n’est pas née avec Donald Trump. Barack Obama, dès 2008, était notamment parvenu à se servir de Facebook pour mobiliser un électorat jeune.

Le constat dressé par Anne Deysine montre que les espoirs qui entouraient l’usage politique d’internet dans les démocraties se sont, au moins en partie, révélés infondés. Au lieu de devenir un espace de débat citoyen, l’Internet permet l’usage des données par les candidats afin d’influencer le comportement des électeurs. Ce phénomène entraîne une polarisation accélérée du champ politique.

La révolution numérique, responsable d’une bipolarisation du champ politique aux États-Unis

A. Deysine explique que 80 % des publicités politiques sont négatives, c’est-à-dire qu’elles attaquent les concurrents d’un camp politique. En plus des candidats, des lobbys puissants et des multimillionnaires ou milliardaires recourent souvent à ce type de publicité. Ces torpillages de l’adversaire ne reposent pas toujours sur des éléments factuels et objectifs. L’attaque peut devenir très personnelle, voire carrément de mauvaise foi. Ainsi, Anne Deysine raconte un montage de Nancy Pelosi (présidente de la chambre des représentants et opposante déterminée à Donald Trump) dans lequel la démocrate est présentée au ralenti pour la faire apparaître peu énergique.

Ce phénomène politique prend place dans une montée de la société de l’information où n’importe qui, y compris les acteurs politiques, peut produire de l’information sans y être formé ou sans respecter les codes déontologiques du journalisme. Le nombre d’informations fausses, incomplètes ou modifiées n’a donc jamais été aussi important.

Les réponses à apporter à cette altération de l’information sont pour l’instant rares et insuffisantes. Ainsi, le « fact checking » ne parvient pas à convaincre les convaincus. Une expérience citée par Anne Deysine a montré que si des citoyens croyants à la falsification du certificat de naissance américain d’Obama sont exposés à des éléments de « fact-checking » convaincants (photo du vrai certificat, parole d’expert), une moitié continuera de croire à la fausse information du faux certificat.

Ces éléments polarisent et fragmentent l’opinion. Anne Deysine cite en exemple le clivage entre CNN et Fox News, chaînes d’information au contenu diamétralement opposé, CNN étant plutôt proche de la ligne démocrate et souvent ciblée par Donald Trump. Tandis que Fox News tend à soutenir l’action du président. Le fossé entre démocrates et républicains se creuse à toutes les échelles de la société.

La politique américaine, victime de la polarisation de ses citoyens ?

Un journaliste du média The Atlantic a pratiqué une immersion numérique prolongée avec un faux compte pro-Trump, interagissant avec des soutiens acharnés du président. Celui-ci a donc été ciblé par les messages politiques publiés par le noyau dur républicain ainsi que par des publicités adaptées. Il raconte que la profusion d’informations fausses l’amenait à douter de chaque chose, y compris des faits dont il était certain de la véracité en tant que journaliste. La profusion d’informations mélangées aux « fake news », créent donc, un état de suspicion où la vérité, même factuelle, devient impossible à retrouver.

Le principe démocratique de « libre marché des idées » consacré par la Cour Suprême des États-Unis apparaît donc largement menacé par les conséquences politiques du « big data ». Le champ politique américain se polarise de plus en plus, avec à la clé une augmentation de la conflictualité, dans un régime où l’organisation constitutionnelle force la coopération entre institutions. Le corollaire de cette situation est la diminution de l’approbation entre les gouvernants et les gouvernés. Ainsi, avant la crise du Covid-19, seulement 9 % des Américains avaient confiance dans le Congrès.

En fin de conférence, Anne Deysine explore différentes solutions qu’il serait possible d’envisager. Il serait possible de demander plus de transparence des publicités ciblées afin d’identifier plus facilement les messages partisans. On peut également obliger les entreprises gérant les réseaux sociaux à les réguler en les rendant responsables des propos tenus sur leur réseau. Cependant, ces solutions sont quasiment impossibles à mettre en pratique. Pour la spécialiste, la Cour Suprême américaine pratique un « fondamentalisme du premier amendement » qui rend impossible la transparence des publications. Quant à la responsabilisation des plateformes, hors l’aspect juridique, il est difficile de s’assurer que cette restriction de leur contenu n’avantage ou ne désavantage pas un candidat par rapport à un autre. Une piste alternative pourrait néanmoins être de soutenir les médias locaux qui bénéficient d’un taux de confiance important chez les Américains tout en respectant les codes déontologiques du journalisme.

Conclusion

Le « big data » influence le comportement politique des Américains en avantageant les candidats faisant le meilleur usage des données. Il est intéressant de noter qu’Obama et Trump ont tous les deux dépensé plus d’argent en communication numérique que leurs adversaires durant leurs élections respectives. Ce rôle majeur du numérique pose la question de l’atteinte, à ce que la Cour Suprême appelle, le « libre-marché des idées ». Les élections américaines apparaissent de moins en moins « fair and free ». À cet égard, le duel entre Trump et Biden (2020) permettra peut-être de mesurer l’importance de la communication numérique (Trump part largement en avance sur ce secteur de la campagne) face à d’autres facteurs de vote (positionnement sur l’échiquier politique et rapport aux médias traditionnels par exemple).

C. Surveillance d’Internet : une recomposition géopolitique

Conférence organisée par le Festival Géopolitique, le 7 mai 2020. Intervenants : Antoine Champagne, rédacteur en chef de Reflets.info, journal d’investigation en ligne et d’information-hacking. Animé par Jean-Christophe Giesbert, Directeur associé chez Giesbert & Mandin. Synthèse : Antonin Dacos.

Introduction. Quelle est la définition de la surveillance massive ?

La surveillance massive est à distinguer de la surveillance globale. La surveillance globale consiste en la récupération du maximum de données techniquement possible. Une surveillance massive dépasse la surveillance ciblée. En France, cela peut être le cas lors d’interceptions judiciaires que l’on étend à ceux ayant un lien avec une personne visée par la justice ou lorsque dans un cadre administratif, les services du Premier ministre valident des écoutes couvertes par le secret défense. La surveillance massive est donc une surveillance pratiquée au-delà des juges.

(Question internaute) Peut-on craindre que les opposants au projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure soient mis sur écoute ?

Il est effectivement possible de représenter des liens entre activistes pour mieux les comprendre en utilisant les informations d’une surveillance. Il est donc possible que cette hypothèse se vérifie.

La surveillance de masse existe depuis les années 1970, apparue avec la surveillance par la NSA d’opposants à la guerre du Vietnam. Est-ce qu’aujourd’hui la surveillance de masse devient plus efficace, voire dangereuse, via l’apport d’internet ?

Pour les services de sécurité, l’intérêt de la surveillance est de pouvoir cibler une personne et de collecter des informations sur celle-ci. Lorsque les Américains collectent des données de façon absolument massives, ils se noient dans un nombre d’informations trop important pour les analyser correctement. C’est une erreur qui ne permet donc pas une surveillance significativement plus efficace. Antoine Champagne souligne également que ces nouveaux outils sont notamment utilisés pour surveiller la population, rôle qui peut être en décalage avec les objectifs affichés et qui peut rompre la confiance entre citoyens et gouvernants.

Présentation d’Antoine Champagne

Aujourd’hui, Internet est au cœur de tous les usages. Or, les données générées par cette activité sont collectées par un grand nombre d’acteurs, entreprises comme État. Elles permettent de générer une projection de la vie numérique de chaque individu. On a donc des possibilités techniques d’écoute qui sont « globales » plutôt que « ciblées ». Cela est particulièrement visible en France où tous les fournisseurs d’accès ont une obligation légale de déclencher une interception, par le téléphone ou internet, si demandée.

Cette surveillance peut s’appliquer à tous. Il existe alors le risque qu’elle touche des journalistes, afin de les influencer ou d’atteindre leurs sources mais également des politiques, voire la justice, ce qui peut constituer un réel danger pour la démocratie.

Après la crise boursière de 2001 liée aux nouvelles technologies, notamment internet, le projet d’un Web 2.0 apparaît pour réinventer internet et rendre cet espace plus attractif et intuitif. Cette nouvelle période est aussi marquée par les révélations d’Edward Snowden qui met en évidence l’existence d’une surveillance de masse. Celle-ci se construit autour de la collecte des données transitant par les câbles, sous-marins ou terrestres, posés par des consortiums et servant au fonctionnement d’internet. En effet, celui qui a la main sur les câbles a aussi la main sur les données qui y circulent. Cela entraîne une recomposition géopolitique. L’acteur, par exemple les États-Unis, ayant la meilleure connectivité verra passer plus de communications par ses réseaux, communications qu’il sera donc en mesure d’intercepter. Ainsi, il est très facile d’intercepter des contenus en circulation sur internet, chacun peut donc être observé sans que cette interception ne puisse être détectée.

Ces opportunités sont notamment exploitées par les « Fives eyes », cinq pays qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ont décidé d’échanger, par l’intermédiaire de leurs services de renseignement, un grand nombre d’informations : l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis. Le 13 décembre 2017, le journal Intelligence Online annonce que la France va intégrer les « Five eyes ». Cette information montre que la recomposition géopolitique dans le monde du renseignement s’effectue en fonction des capacités d’interception des pays.

Pour Antoine Champagne, le web « était au début un Far West », un espace à découvrir et à s’approprier par les individus et où les États étaient peu présents. Aujourd’hui, « le shérif fait sa loi ». C’est-à-dire que les États sont capables d’agir à leur guise et ne se privent d’aucun moyen pour répondre à leurs besoins. Ainsi, les États-Unis aspirent autant de données possibles, y compris lorsqu’elles concernent leurs alliés. Dans le cas de la France, Antoine Champagne rappelle que Snowden a révélé l’existence d’un accord franco-américain qui amenait les deux pays à échanger des données en masse. Il y a donc une mise en commun de données.

Antoine Champagne ajoute qu’il existe une tradition française dans la surveillance de masse assez peu connue. Ainsi, la technologie permettant les interceptions de masse sur les câbles (« Deep Packet Inspection ») est d’origine française et provient de l’Université Pierre et Marie Curie.

Avant les révélations de Snowden la totalité du trafic (mis à part les échanges marchands) circulait sans chiffrage. Suite à ces révélations, de grandes entreprises comme Gmail ou Facebook ont chiffré leurs données. Il est donc plus difficile de se servir des données récupérées lors d’interceptions. C’est pour cela que le ciblage des extrémités est désormais de plus en plus utilisé. Il permet, en effet, d’accéder aux données avant (à l’envoi) ou après (à la réception) leur cryptage. Chacun demeure donc une cible des services de renseignement. Ainsi, la communauté du renseignement aux États-Unis comprend 17 services pour 71,8 milliards de $ de budget (2016) et 100 000 salariés.

Questions des internautes :

Les outils décortiqués dans votre présentation sont-ils mis au service d’une manipulation du public ?

Antoine Champagne explique ne peut pas avoir d’informations particulières à ce sujet. Il rappelle, cependant, que les partis politiques utilisent des technologies pour créer des tendances sur les réseaux sociaux et ainsi créer des débats publics sur certains enjeux.

Quelles sont les stratégies des puissances émergentes ? Certaines, comme le Brésil par exemple, cherchent-elles à se doter d’un système de surveillance de masse ?

Tous les États tentent effectivement de se doter de ces outils soit de leur propre chef soit par le biais de tests dans d’autres pays, notamment des régimes autoritaires.

La crise sanitaire du Covid-19 peut-elle banaliser l’usage de ces outils ?

Tout à fait. Antoine Champagne renvoie vers les analyses de la Quadrature du Net. Il est possible que les États déploient, lors de cette crise, des outils constituant des atteintes aux libertés individuelles (drones, moyens de surveillance, etc.).

Selon vous, les citoyens doivent-ils consentir à une restriction de leur vie privée en échange d’une sécurité accrue que leur apporterait la surveillance de masse ?

Non seulement, cela serait abandonner le droit des citoyens à la vie privée, mais il est surtout prouvé que l’efficacité de tels dispositifs est très largement discutable.

Peut-on parler de dictature numérique, par exemple dans le cas de la Chine ?

Il est effectivement juste que ces outils permettent un contrôle social en Chine. Cependant, ces dispositifs se développent également dans des démocraties, comme en France à Nice.

Les citoyens sont-ils complices de la surveillance de masse en recourant à des technologies comme les assistants vocaux ?

Oui, à la différence que ces données sont exploitées par des entreprises privées plutôt que des États. Au-delà des assistants vocaux, Antoine Champagne évoque son inquiétude face à l’absence de réactions à des nouveaux outils capables d’espionner, comme par exemple les nouveaux modèles de télévision équipés de caméra.

La conférence à laquelle nous venons de participer peut-elle faire l’objet d’une surveillance ?

Tout à fait. Zoom est ainsi suspecté de transmettre un grand nombre de données à Facebook. Toute personne ayant participé à cette conférence est donc potentiellement une personne s’intéressant à la question de la surveillance de masse, et est donc susceptible de s’y opposer. Cette information peut être utile, par exemple à un État.

III. Défis et enjeux internationaux du XXIème siècle

Comment Trump a-t-il changé le monde ? (A) ; Les routes de la soie. (B) ; Fin de partie pour le leadership américain ? (C) ; Le TNP dans les relations internationales depuis 50 ans (D).

A. Comment Trump a-t-il changé le monde ?

Entretien réalisé pour Diploweb le 16 septembre 2020. Intervenants : Charles-Philippe David est professeur titulaire de science politique à l’université du Québec à Montréal (UQAM) et président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. Cet entretien est une présentation panoramique du nouvel ouvrage de Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet, « Comment Trump a-t-il changé le monde ? Le recul des relations internationales », Paris, CNRS éditions. Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb. Entretien, images, son, montage : P. Verluise. Synthèse par Anna Monti.

Une idée fausse irritante

Charles-Philippe David évoque d’abord l’illusion que beaucoup avaient au sujet de Donald Trump, selon laquelle, une fois élu, il se comporterait comme un chef d’État. Barack Obama a, lui-même, signalé, durant la Convention démocrate, que le siège du bureau ovale transformerait le candidat Donald Trump pour en faire un président. Pour une majorité de ses proches conseillers, ils leur semblaient possible de canaliser l’énergie trumpienne en activisme présidentiel. Les uns après les autres ont quitté le navire, le qualifiant d’incontrôlable. Il est devenu son propre décideur, pensant qu’il était l’État et il n’a pas vraiment écouté ses conseillers.

La notion de recul en relations internationales

C’est une notion assez originale, peu répandue dans la théorie des relations internationales explique C-P. David. Celle de « changement » est davantage utilisée. Robert Gilpin, chercheur en économie politique internationale et un des auteurs phare du réalisme à l’ère contemporaine de la théorie des relations internationales, s’est beaucoup voué à la compréhension de cette notion de changement. Pourquoi ce changement amène-t-il parfois des conflits armés entre grandes puissances. La notion de changement est très liée à la notion de recul. Dans leur livre les auteurs ont souhaité montrer pourquoi des reculs et des progrès notables dans les relations internationales sont observables. En 2020, nous sommes dans la première tendance, celle de la dégradation des rapports internationaux. Cette tendance est accélérée par Trump. Quatre grandes dimensions dans lesquelles on peut observer, empiriquement, cette notion de recul sont soulignées dans ce livre. Pour autant, le recul n’est pas irréversible. Les changements peuvent être très marquants, ils peuvent être jugulés ou être irrémédiables au sein du système international.


Bonus vidéo. Charles-Philippe David : Comment Trump a-t-il changé le monde ?


Le recul diplomatique, son impact sur le multilatéralisme et sa corrélation avec le leadership américain

Le recul diplomatique est le premier angle d’attaque de cette notion de recul. Il y a, selon Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet, deux fondements dans le système international. Premièrement, l’état des relations diplomatiques entre les entités, surtout entre les grandes puissances, mais au sein du système interétatique. Durant l’ère Trump, les reculs en matière de mise en œuvre du multilatéralisme sont nombreux et concernent notamment le climat, l’économie et la sécurité. La coopération entre les États a été fragilisée par ce président. Le système connaissait déjà des ratés auparavant mais il avait tout de même offert certains résultats, par exemple, l’accord sur le nucléaire avec l’Iran (2015). Deuxièmement, le rôle accordé aux leaders du multilatéralisme, du système coopératif international et du maintien d’un certain « ordre international ». Dans le système international contemporain, ce sont les États-Unis qui ont joué ce rôle de leader depuis la Guerre froide (1947-1990). Or, ce rôle de leader tient en partie à sa capacité à maintenir l’ordre international et à apaiser les relations diplomatiques internationales. Sous Trump, ce rôle de leader recule délibérément. La doctrine de « l’Amérique d’abord » en est une preuve. Ainsi, les difficultés diplomatiques sont en partie dues à cette perte de leadership américain. Ce président a d’abord et essentiellement été élu pour des raisons domestiques. Plusieurs experts définissent la doctrine politique étrangère des États-Unis de D. Trump comme une doctrine néo-isolationniste. Ainsi, de nombreux dossiers ne suscitent aucun intérêt durant sa gouvernance.

Les alliés européens et canadiens

Trump s’entend mieux avec les dictateurs et les ennemis de ses alliés qu’avec ses propres alliés. Le Canada subit les mêmes travers et ressent le même manque de confiance de la part de Trump que les Européens. Les alliés des États-Unis ont dû s’adapter à ce changement. Pourtant, il y a, malheureusement pour ce président américain, des problèmes qui ne peuvent se régler qu’avec la participation de tous, notamment dans le domaine du commerce, du droit international, des droits de la personne et de la sécurité. Par exemple la Russie et sa politique d’ingérence dans les élections américaines ou la Chine et l’expansion de sa puissance sont des problématiques qu’ils ne peuvent pas résoudre seuls.

Les reculs sécuritaires

Les reculs sécuritaires sont sûrement les plus dangereux, le désordre international, la concurrence sur le plan militaire, le réarmement et l’affaiblissement des accords de désarmement en sont les grands axes. Il y a également tous les problèmes d’insécurité, notamment dans la région du Moyen-Orient, de l’Asie de l’Est, particulièrement en Mer de Chine méridionale. Les tendances deviennent de plus en plus inquiétantes. L’un des meilleurs indicateurs de ces reculs sécuritaires est le durcissement des frontières. Ce n’est pas Trump qui a initié ce mouvement déjà bien en marche, mais sa présidence l’a accéléré. Sous Trump, le durcissement des frontières s’est surtout accompagné d’un durcissement du discours anti-migratoire. Les politiques anti-migratoires participent à la tendance de recul des relations internationales. La fin de la Guerre froide s’est conclue par la chute du mur de Berlin (1989). Or, il n’y a jamais eu autant de murs qui se sont construits, à l’échelle planétaire, que depuis la chute de ce mur. Ce système international qui devait être voué au progrès, surtout dans les années 1990, puis qui a connu la vague terroriste des années 2000, pour ensuite vivre une nouvelle vague d’espoir pour la coopération internationale avec l’élection de B. Obama (2008), est finalement revenu à la case départ avec la présidence de Trump (2017-21). Il y a un repli vers l’état souverain. Il a d’ailleurs, devant l’Assemblée générale des Nations-Unies, expliqué que « la souveraineté est quelque chose qu’il faut chérir ».

Les reculs démocratiques et le rôle du populisme

Reculs démocratiques et essor du populisme préexistaient à l’ère Trump, cependant, il ne fait rien pour réduire ce malaise qui prend de l’envergure sur la scène internationale. La récession démocratique est d’abord observable par la montée ou la recrudescence du populisme dans le monde. Trois pays sont particulièrement responsables de cette augmentation : le Brésil, l’Inde et les États-Unis. Pour la première fois dans l’Histoire américaine, on observe un président qui est clairement identifié populiste. Les instances démocratiques américaines ont été grandement affaiblies par le président qui les met en question régulièrement. La procédure de destitution de Donald Trump en est un exemple marquant. Or, si les États-Unis ne convainquent plus personne de la justesse de leur modèle alors les États-Unis ne peuvent plus promouvoir à l’échelle internationale les valeurs démocratiques. Il y a donc bien un lien entre récession démocratique et populisme à la Donald Trump. Il y a une dégradation de la croyance dans les institutions démocratiques, le discours démocratique et les fondements même de la démocratie comme modèle à promouvoir. L’opinion publique internationale perd foi dans le modèle américain. La réputation du président est jugée, en termes d’image, moins bonne que celle de Vladimir Poutine ou de Xi Jinping auprès de l’opinion publique. Le modèle autocratique est moins critiqué.

Les reculs normatifs dans l’application du droit international et le recul onusien dans la promotion de la paix

La dimension juridique des relations internationales a été élaborée grâce à la contribution des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Ils ont eu un rôle majeur dans la construction d’un ordre international relativement stable. Cet édifice est mis en doute et fragilisé par l’absence de leadership et par l’autodestruction, de cet ordre international, par Trump, dans lequel il ne croit pas. Il s’est par exemple retiré de nombreux traités internationaux qui vont du climat jusqu’aux accords de désarmement, notamment le traité des forces nucléaires intermédiaires en Europe. Il laisse, ainsi, le champ-libre à d’autres puissances. Le deuxième aspect est la gestion des crises régionales et l’appui tacite des États-Unis dans l’engagement des Nations-Unies sur le terrain. En termes de financement ou de déploiement de troupes, le maintien de la paix est en grande difficulté. Il y a des blocages absolument spectaculaires, par les grandes puissances, au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations-Unies. Il n’existe plus de résolution votée à l’unanimité, ainsi certains des enjeux et dossiers ne sont même pas traités. Par exemple sur la question de la pandémie de COVID-19, il n’y aucune résolution ou programme sur lesquels la communauté internationale s’entend et est appuyée par les grandes puissances. Il existe une absence de détermination, de moyens consentis collectivement par les grandes puissances pour faire face à cette crise pandémique. On s’éloigne de l’idéal onusien des débuts.

B. Les routes de la soie

Conférence co-organisée par Diploweb.com et le lycée Blomet (Paris), en partenariat avec le Centre Géopolitique, le 2 décembre 2019. Intervenant : Thierry Garcin, docteur en sciences politique, est chercheur associé à l’Université Paris Descartes (École doctorale) et professeur invité à la Sorbonne Abou Dhabi. Maître de conférences à HEC et chercheur au centre HEC de géopolitique, il a dirigé l’émission quotidienne « Les Enjeux internationaux » à France-Culture (Radio-France) de 1984 à 2017. Image et son : Lou Skornicki et Thomas Torres. Montage : Lou Skornicki. Synthèse par Julie Mathelin.

Dans un premier temps, on ne peut pas comprendre le projet vu de Pékin, sans comprendre qu’il s’insère dans un contexte de déploiement de la Chine dans sa région. Non seulement il s’agit d’une expansion économique en Asie-Pacifique (du littoral de la Russie, en passant par les deux Corée, le Japon…), mais aussi d’une expansion et d’une réactivation de l’océan Indien. Ce sont deux façades qui seront l’objet du déploiement de la Chine dans 20 à 30 ans. Cependant, il y a des incertitudes puisque c’est un projet, mais aussi un chantier que le président chinois aimerait voir abouti en 2049, soit 100 ans après la révolution communiste.

Le constat que nous pouvons faire, c’est que la Chine n’a jamais cherché à fédérer ni à gagner des territoires en Asie au cours de l’histoire (à l’exception du Vietnam). La Chine est psychologiquement un pays introverti qui n’est pas tourné vers l’extérieur ni vers la mer, c’est une dominante dans l’Histoire chinoise. Elle n’a pas de comportement colonial même s’il s’agit d’un territoire immense très conscient de son poids démographique. La Chine a été le premier PIB du monde qui ne commerçait qu’avec lui-même. Cependant depuis 40 ans, le pays a entrepris des réformes économiques, absolument magistrales et subites, sur la base d’un système économique qui ne s’y prêtait pas. Nous assistons depuis 1979 et les réformes économiques, à une transformation radicale du territoire chinois.


Bonus vidéo. T. Garcin Les routes de la soie


À travers l’histoire chinoise, nous remarquons que la Chine n’a jamais voulu jouer le rôle de colonne vertébrale dans son environnement. Si nous prenons une carte du monde et que nous faisons disparaître le pays, nous remarquerons paradoxalement que le monde chinois est entouré d’une mosaïque de cultures différentes, de sociétés différentes.

La Belt and Road initiative a été précédée de nombreuses extensions volontaristes de son économie. Maintenant, elle imagine pouvoir favoriser le commerce sino-européen, à la fois par des routes terrestres et maritimes. C’est pourquoi il s’agit d’analyser la diplomatie d’expansion chinoise.

La diplomatie d’expansion chinoise

Les routes de la soie s’insèrent dans une grande expansion de la Chine et une diplomatie volontariste. On assiste à une montée en puissance de la diplomatie chinoise : le budget du ministère des Affaires étrangères a beaucoup augmenté, la Chine est devenue le deuxième réseau diplomatique, elle a des ambitions de long terme, une politique de défense soutenue, des institutions bancaires et financières qui se développent, puis dans l’océan Indien nous voyons s’établir un « collier de perles ». La Chine coopère avec la Russie, organise des forums et reste très active à l’Organisation des Nations-Unies. Le projet des routes de la soie n’émerge pas seul dans un effort d’expansion chinois, c’est un élément parmi bien d’autres.

Le développement portuaire depuis 1980

La Chine a conquis une dimension mondiale grâce à son littoral linéaire qui s’est développé depuis 40 ans. Les ports du littoral chinois sont les plus grands ports du monde puisque 90 % des plus grands ports sont en Asie, 70% sont en Chine et 5% sont en Europe. En 40 ans, il y a eu un réel bouleversement du trafic mondial. Ce qui est également significatif de ce bouleversement, c’est que le pays s’est aussi développé en signant un certain nombre d’accords de libre-échange avec ses voisins, « à la façon américaine ». Les routes de la soie s’inscrivent dans un desserrement de l’économie chinoise vers l’Europe, mais aussi dans une « vision décomplexée du capitalisme à l’occidentale » explique Thierry Garcin.

L’expansion militaire en mer de Chine méridionale

Il y a des revendications en mer de Chine puisque certaines îles sont revendiquées par les Chinois alors que les pays voisins s’y opposent. Cette expansion régionale s’accompagne d’une expansion de la marine chinoise qui s’inclut dans le « grand renouveau de la nation chinoise ». L’expansion de la marine chinoise vise à protéger les intérêts chinois à l’étranger, participe à la construction d’installations en mer de Chine méridionale, réalise des opérations d’évacuation de chinois outre-mer (Libye, 2011 ; Yémen, 2015). Il s’agit aussi d’un réseau de facilités maritimes en expansion avec toujours ce souci avoué de la sécurité des grandes routes maritimes, dans l’océan Indien notamment.

Le « collier de perles » dans l’océan Indien

Le collier de perles gagne un certain nombre de positions géographiques. Par exemple un pays comme le Sri Lanka loue des installations portuaires à la Chine pour 99 ans. Ces installations ont une double fonction : parfois civile et parfois militaire. En effet, le collier de perles est un réseau qui vise à étendre, éventuellement, la force de la Chine vers l’Afrique et l’océan Indien. C’est un chantier extrêmement puissant, dont la décision a été longuement mûrie. Les États-Unis ont compris que la Chine voulait étendre ses intérêts dans des régions qui sont souvent sous contrôle ou influence américaine. Les États-Unis conduisent d’ailleurs une politique d’endiguement qui essaie de contrer cette descente Nord-Sud et Est-Ouest de la Chine.

Le projet des routes de la soie

Il est nécessaire de rappeler que les routes de la soie sont en réalité des tronçons. C’est à la fois une route et un important réseau terrestre de trains mais encore une bretelle maritime via l’océan Indien. Pour revenir sur le projet historique des routes de la soie, rappelons que l’idée était d’ouvrir des corridors à travers les très hautes montagnes du Xinjiang, de l’ouest du Tibet vers l’Europe et du Moyen-Orient. Ces régions étaient très hostiles à l’homme et il était très difficile de franchir cette barrière naturelle.

En 2013, le projet aussi appelé OBOR : « One Belt, One Road », a été lancé par le président Xi. Il s’agit du « projet du siècle », selon lui. Rappelons que c’est un projet assez flou qui pourrait connaître des évolutions considérables dans les dizaines d’années à venir.

La perspective de la Chine à l’horizon 2050 est de désenclaver l’Asie. Pour cela, 24 000 milliards d’euros seraient nécessaires d’ici à 2030. 113 milliards d’euros d’investissements et de prêts étaient annoncés par le président Xi en mai 2017.

Les objectifs de la Chine sont plus ou moins avoués. D’un point de vue interne, la Chine a les plus grandes réserves de change. Elle souhaite stabiliser et ouvrir le Xinjiang (province mal sinisée et malmenée par des groupes indépendantistes), favoriser ses géants industriels, exporter la main-d’œuvre, attirer les étudiants étrangers et imposer des normes non américaines ou non occidentales sur les produits afin de se libérer des classifications américaines en matières commerciales et industrielles. D’un point de vue externe nous pouvons constater qu’il s’agit aussi de profiter de points d’appui dans l’ex-Asie centrale soviétique, d’utiliser ses excédents financiers, d’affaiblir la Russie, de se créer une clientèle et d’ouvrir un corridor terrestre Chine-Pakistan vers l’océan Indien occidental de façon à encercler l’Inde.

Ce double mouvement d’un point de vue géopolitique est nouveau. La Chine a une connaissance relativement faible de l’intérieur de l’ancienne Union soviétique. Les routes de la soie au Nord passeront par des pays qui en fait sont issus de l’écroulement de l’Union soviétique (1991). Il est important de noter la rivalité inévitable entre Moscou et Pékin parce que ce n’est pas quelque chose de favorable, vue de Moscou. La Russie est inquiète de cette enfoncée des intérêts chinois vers l’Europe.

En Asie du Sud-Ouest, le point de passage obligé se situe au nord de Téhéran pour aller dans le Proche Orient. Effectivement, ce passage terrestre (train, route) est le seul possible puisque l’antagonisme structurant entre l’Arabie Saoudite et l’Iran rend cet espace extrêmement dangereux à moyen terme.

Les critiques des routes de la soie

De manière générale, ce projet est critiqué. D’une part parce qu’il y a une mainmise chinoise et une volonté de domination. Ensuite, parce que l’Asie centrale est potentiellement instable et le corridor sino-pakistanais inquiète l’Inde. Enfin parce que nous sommes dans un grand mouvement qui se déplace sur la carte petit à petit sans que nous sachions précisément où il peut aller.

Pour conclure, il faut être conscient que le projet segmenté des routes de la soie s’étend sur plusieurs décennies. Notre vision occidentale du court terme ne convient pas à l’analyse géopolitique de la Chine. Ensuite, il y a trois obstacles ou freins qui viennent de puissances historiquement impériales à savoir la Russie, l’Iran et la Turquie qui, à terme, peuvent conduire à des jeux d’empires. Enfin, sur le plan terrestre, la question de l’insécurité sous tous ses aspects est à prendre en compte.

C. Fin de partie pour le leadership américain ?

Entretien par visioconférence le 4 juin 2020 avec Barthélémy Courmont, maître de conférence à l’Université catholique de Lille et responsable pédagogique du Master Histoire / Relations internationales. Il est également directeur de recherche à l’IRIS, responsable du programme Asie-Pacifique et co-rédacteur en chef d’Asia Focus. Entretien, images, son et montage par Antonin Dacos pour Diploweb.com.

Des crises actuelles

Pour Barthélémy Courmont, les États-Unis font aujourd’hui face à des événements conjoncturels qui les affaiblissent. Début juin 2020, on recense près de 2 millions de cas d’infection au coronavirus pour déjà plus de 100 000 morts. Cette épidémie affecte l’économie américaine de façon particulièrement brutale. Dans un pays où les aides publiques pour les chômeurs sont particulièrement faibles, le quasi-doublement du taux de chômage fait planer un risque important pour l’économie américaine. L’action de Donald Trump contribue à déstabiliser le pays. Celui-ci polarise le champ politique américain, empêchant le travail bipartisan pourtant nécessaire dans un régime présidentiel où les démocrates occupent la chambre des représentants. Symboles de cette instabilité : le record du plus long « shutdown » de l’histoire du pays et une procédure d’ « impeachment », arrivés en seulement deux ans. Dans ce contexte, la mort de Georges Floyd a soulevé une contestation massive et virulente contre Donald Trump, annonçant une élection présidentielle particulièrement conflictuelle.

Les États-Unis sont déstabilisés par l’addition de ces crises. Mais il faut avoir à l’esprit que leur impact est démultiplié par des faiblesses structurelles qui prennent de plus en plus d’importance.

Une crise existentielle interne

Barthélémy Courmont souligne qu’à la question des violences policières, les manifestations aux États-Unis ajoutent une preuve du manque de cohésion de la société américaine. Son organisation sociale et économique, dont la quasi-absence d’État providence est un point important, est de plus en plus contestée comme l’illustre la surprise qu’a été le relatif succès de Bernie Sanders, candidat à l’investiture démocrate se réclamant du “socialisme démocratique”. De même, le spécialiste souligne que la mort de Georges Floyd et la réaction qu’elle a entraîné sont “un échec du multiculturalisme américain”.


Bonus vidéo. B. Courmont : Fin de partie pour le leadership des Etats-Unis ?


Barthélémy Courmont pointe également la difficulté des Américains à proposer une vraie alternance politique, notamment sur les questions de sécurité. Dénuée de vision stratégique renouvelée, la politique américaine est très dépendante de la Maison blanche et de son administration. Elle a donc plus de risque d’être changeante, voire incohérente.

Une politique incohérente

Cette déstabilisation politique joue sur l’action extérieure des États-Unis. La bipolarisation de plus en plus forte du champ politique amène ainsi à des revirements importants dans le domaine régalien où la constance est primordiale. Ainsi, pendant deux mandats, Barack Obama a cherché à tendre la main aux anciens adversaires de son pays, via l’ouverture avec Cuba ou les accords sur le nucléaire iranien.

Aussitôt arrivé au pouvoir, Donald Trump a saboté ces initiatives diplomatiques et ravivé les tensions avec la Chine et l’Iran. Sa stratégie nord-coréenne a totalement basculé, passant d’une opposition frontale à une politique très accommodante où “rocket man” est devenu “l’ami” de Donald Trump, premier président américain à entrer en Corée du Nord. Peu populaire à l’étranger, ses alliés le considèrent avec méfiance et ses adversaires avec une hostilité renouvelée.

La vision stratégique et les structures de défense américaines ont peu évolué depuis la Guerre froide. Ainsi, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) est devenue une contrainte pour les États-Unis. Depuis les années 1990, des élus et des experts pointent cette structure lourde qui, d’après ces critiques, met à la disposition des Européens les forces américaines sans contrepartie équivalente. Sans être nouvelle, elle a pris de l’ampleur avec le temps jusqu’à arriver à un point de rupture, le mandat de Donald Trump agissant comme un révélateur.

La politique extérieure américaine reflète donc les hésitations de sa société. Les États-Unis, face à leur plus grave crise depuis la guerre de Sécession, affaiblis et clivés, se cherchent un cap. Dans l’immédiat, c’est leur leadership qui fait les frais de ces doutes.

Un leadership américain diminué

En 1991, les États-Unis sortent largement victorieux de la Guerre froide avec le bloc de l’Est. Ceux-ci deviennent un “hégémon bienveillant” qui se donne pour but d’utiliser sa puissance, à l’époque sans rivale, pour stabiliser le monde. Un arbitre bienveillant, qui a toutefois également opté pour une politique d’extension du modèle américain libéral au-delà de ses frontières, notamment avec les présidents Bill Clinton et Georges W. Bush (junior). Barthélémy Courmont parle d’un “leadership à la carte” où les États-Unis choisissent les combats qu’ils veulent mener en prenant en compte leurs intérêts. A cette fin, les coalitions qu’ils ont créées leur permette d’agir, par exemple en Irak, mais cela nourrit aussi la mise en doute de la bienveillance américaine.

Le contraste est saisissant entre la situation en 1991 et en 2020. Pour B. Courmont, il était impensable il y a 20 ans que les États-Unis soient aussi diminués. Leur diplomatie apparaît hésitante, dénuée de toute vision stratégique. “On ne sait aujourd’hui plus ce que veulent les États-Unis” explique le spécialiste. Les alliés de Washington tendent donc à se chercher de nouveaux partenaires, comme Israël avec la Chine, tandis que ses adversaires occupent le vide créé. La crise du Coronavirus a ainsi révélé une Chine plus affirmée, ripostant aux critiques visant sa politique.

Un monde sans leadership ?

B. Courmont évoque plusieurs scénarios pour le futur leadership américain. Les États-Unis peuvent décider de s’affirmer en se confrontant aux puissances émergentes comme la Chine lors d’une compétition à grande échelle. Mais, il est peu probable qu’une figure présidentielle forte parviennent à stabiliser et unir le pays à l’intérieur tout en reconstruisant une vision stratégique globale et cohérente à l’extérieur. Il apparaît donc possible que les États-Unis se placent plus en retrait du monde et ce, pour une longue période. En manque de moyens, ceux-ci pourraient réviser leur ambition à la baisse et se cantonner progressivement à une présence sur quelques points ciblés du monde. Le pays est, en effet, de plus en plus tourné vers lui-même et son actualité intérieure immédiate.

Dans cette hypothèse, “on peut s’attendre à une absence de leadership international” explique B. Courmont. Le monde se partagerait alors en différentes zones d’influence selon les puissances régionales et globales. Le risque de “zones grises”, dans lesquelles aucune grande puissance ne s’impliquerait, serait alors plus important, rendant probable l’apparition de zones d’instabilité.

D. Le TNP dans les relations internationales depuis 50 ans

Conférence organisée par la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) le 20 juillet 2020. Intervenants : Georges-Henri Soutou, membre de l’Institut, Président de l’Institut de Stratégie Comparée et Benjamin Hautecouverture, Maître de recherche, FRS. Synthèse par Antonin Dacos.

Quelle est la genèse institutionnelle du Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires ?

Le TNP s’inspire de la « résolution irlandaise » adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Elle est considérée comme l’acte fondateur du TNP et constitue l’aboutissement d’un long travail diplomatique. Il y est demandé à tous les États de s’efforcer de parvenir à un accord sur le contrôle des armes nucléaires comprenant l’engagement de ne pas en fournir à d’autres États tandis que ceux n’en possédant pas s’engagent à ne pas en vouloir. Après la résolution irlandaise, une nouvelle résolution en 1965 sur la non-prolifération est adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU (numéro 2028). Elle lance la négociation d’un traité avec 5 principes qui vont au-delà de ce que demandait la résolution irlandaise.

Comment va s’établir le TNP ?

La première date importante est 1955, année qui voit le lancement d’un missile intercontinental soviétique. Ce succès rend le territoire américain susceptible de recevoir des frappes nucléaires. Il change l’équation qui régit l’OTAN depuis sa création, la garantie nucléaire des Américains pour leurs alliés apparaît moins convaincante. Les Européens, notamment, manifestent une inquiétude vive face à l’évolution du rapport de force nucléaire. Les crises de Berlin et de Cuba, connaissant chacune des implications nucléaires sérieuses, aggravent ce phénomène. L’administration Kennedy souhaite éviter un dérapage vers une guerre nucléaire. Mais elle cherche aussi, par « l’arms control », à conduire les Soviétiques vers une compréhension plus fine de l’arme nucléaire. La première doctrine soviétique nucléaire était en effet très agressive. Les Américains ont voulu amener les Soviétiques d’une doctrine d’emploi déstabilisatrice vers une doctrine de dissuasion stabilisatrice. Cette pédagogie est passée par le processus de dissuasion nucléaire et d’autres accords (comme SALT). Pourtant, outre l’affrontement américano-soviétique, certains pays essayent également d’obtenir l’arme nucléaire, voire l’obtiennent (Chine). Dans ce contexte, l’apparition du traité de non-prolifération à l’initiative des États-Unis et de l’URSS fait sens. Il est une tentative de canaliser les évolutions de l’usage nucléaire international plutôt que de les contrôler.

En quoi consiste le TNP ?

Le TNP est supposé reposer sur trois piliers : la non-prolifération, le désarmement et l’usage pacifique de l’énergie nucléaire. Tous les cinq ans, les États signataires du traité se retrouvent pour une conférence d’examen. Ces conférences donnent lieu à la publication de documents ou d’initiatives politiques visant à établir des progrès dans le respect des trois piliers. La durée initiale de 25 ans est prolongée en 1995 sans limite. C’est également en 1995 que tous les États signataires s’engagent à soutenir le projet de zones exemptes d’armes de destructions massives, notamment au Moyen-Orient, et à poursuivre le désarmement. Le protocole de 1997 permet un renforcement des garanties après les inquiétudes relatives aux armes de destructions massives en Irak et en Corée du Nord.

Entre 1970 et 2000 on assiste donc à une montée en puissance du TNP. Celui-ci résiste à la fin de la Guerre froide et s’internationalise. Il illustre, après 1991, la peur de la prolifération d’armes de destructions massives dans un monde multipolaire.

Comment le TNP a-t-il été mis en place pour structurer l’ordre international, autant pendant qu’après la guerre froide ? Quelle est la place de la France par rapport à ce traité ?

Le TNP est globalement un succès. Il ne vise pas à empêcher tous les pays de posséder une arme nucléaire, la plupart ne le souhaitent pas plus qu’ils ne le peuvent. Il s’agit surtout d’empêcher des candidats sérieux et dangereux de l’obtenir. De nombreux pays comme la Suisse, la Suède ou le Brésil renoncent ainsi à se doter de l’arme nucléaire. Dans les années 1960 une prise de conscience se fait, et l’on se rend compte que la frontière entre nucléaire civil et militaire est bien plus fine que supposée. Cela amène le besoin d’un contrôle plus strict de l’usage du nucléaire. Une collaboration franco-américaine permet notamment de mettre en place un système de contrôle viable. En effet, à partir de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing (1974), la France fait évoluer sa position. Elle affirmait auparavant qu’elle respectait l’esprit du TNP. Cette affirmation devient, après 1974, une réalité. Le président François Mitterrand poursuit cette politique en décidant l‘adhésion de la France au TNP. Ces actes accompagnent une réflexion sur la dissuasion nucléaire. La politique française donne plus d’importance à la non-prolifération, tout en maintenant sa propre dissuasion.

Quelles sont les évolutions possibles du TNP ?

Le phénomène de prolifération nucléaire a été correctement enrayé et continue à l’être. Seule la Corée du Nord, cas géostratégique atypique, est apparue comme une nouvelle puissance nucléaire depuis la fin de la Guerre froide. Benjamin Hautecouverture estime que ce résultat honorable peut être mis au crédit du TNP et de son action. Pour Georges-Henri Soutou, le TNP a quelques succès à son actif, avec le renoncement de la Lybie en 2003 et en Afrique du Sud. Cependant, des fragilités sont de plus en plus présentes. La tentation de l’emploi d’armes nucléaires de puissance réduite est de plus en plus forte. La dissuasion dans les pays démocratiques apparaît comme moins acceptable, phénomène que Georges-Henri Soutou observe par les positions du « sismogramme social » qu’est l’Église catholique. Le Pape a notamment condamné en 2019 le concept de dissuasion. Par ailleurs, la nature de plusieurs régimes, comme la Corée du Nord ou l’Iran, peut les amener à poursuivre leur progression nucléaire, malgré le TNP.

Fin du dialogue, début des questions du public :

Question sur la crédibilité de l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique, sur l’Europe et l’arme nucléaire, sur la France et les essais nucléaires, les usages tactiques et stratégiques du nucléaires et la Chine et son environnement proche :

Sur l’AIEA : L’AIEA a toujours assuré sa neutralité politique et sa crédibilité technique. Celle-ci a donc une autorité préservée en tant qu’organisation internationale. Sa décrédibilisation est donc peu probable et il n’est pas possible de faire un parallèle avec la position de l’OMS en 2020.

Sur l’Europe : La France a subi une pression considérable pour la faire rentrer dans le rang et permettre un contrôle sur son arme nucléaire durant la Guerre froide. La possession par l’Allemagne ou l’Europe, en tant qu’entité politique, de l’arme nucléaire était donc très difficile durant la Guerre froide. Lors de sa réunification, l’Allemagne renonce définitivement à l’arme nucléaire. La mise en place d’une arme nucléaire européenne (UE) demeure donc assez hypothétique.

Sur la France et l’intérêt de ses essais nucléaires  : Lors des tests réalisés par la France avant les années 1990, un nombre insuffisant de données avait été collectées. La dernière salve d’essai décidée sous Chirac apparaissait donc techniquement nécessaire [2]. Mais de nouveaux tests ne sont plus d’actualité du fait de leur faible intérêt technique.

Sur l’usage tactique et stratégique du nucléaire  : Depuis le président Mitterrand l’usage tactique d’armes nucléaires est proscrit. Mais les Américains et l’URSS s’étaient procurés des armes nucléaires tactiques, servant notamment à atteindre des abris fortement protégés par le moyen de frappes ciblées. Le traité ne fait pas de différences entre les deux usages et les vise donc tous les deux.

Sur la Chine et son environnement : la Chine semble pratiquer un usage de l’arme nucléaire similaire à la France, c’est-à-dire sans course à l’armement et stockage de quantités importantes d’armes. Toutefois, la Chine demeure assez opaque et il est compliqué de savoir si son arsenal connaît une évolution qualitative ou quantitative.

Conclusion

Le TNP a su structurer l’ordre international, participer à l’évitement d’une guerre nucléaire entre blocs et empêcher un nombre important de pays de se doter de l’arme nucléaire. Son action après la Guerre froide continue de connaître des succès.

En revanche, les zones de conflits sont moins caractérisées qu’avant les années 2 000, notamment par la présence de forces armées moins facilement identifiables. La dissuasion nucléaire perd beaucoup de son sens dans ce type de circonstances. Les résultats ukrainiens et syriens de Poutine n’auraient pas pu être empêchés par les armes nucléaires. La subversion intérieure se révèle également de plus en plus efficace que l’arme nucléaire. Même en France, la dissuasion nucléaire ne répond pas à des menaces immédiates. Le « pic nucléaire » de l’histoire semble donc être passé. Mais les deux experts soulignent que ces hypothèses sont soumises aux aléas du futur.

IV. Conflits armés, sécurité et coopération

Enjeux des élections américaines : quels enjeux pour le Moyen-Orient ? (A) ; Des guérillas au reflux de l’Occident (B) ; Une nouvelle ère de coopération transatlantique sur les biens publics mondiaux ? (C) ; Repenser les stratégies européennes de sécurité nationale (D).

A. Enjeux des élections américaines : quels enjeux pour le Moyen-Orient ?

Conférence organisée par l’iReMMO le 18 novembre 2020. Intervenants : Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris ; Julien Zarifian, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université de Cergy-Pontoise ; Annick Cizel, enseignante-chercheuse spécialiste de politique étrangère américaine à l’Université Sorbonne Nouvelle. Synthèse par Floriane Berthier.

Comme souvent ces dernières décennies, la présidence démocrate élue en novembre 2020 hérite d’une situation géopolitique difficile de son prédécesseur républicain. On assiste selon Philip Gobul aux derniers actes d’un désengagement partiel, annoncé prudemment sous Obama et poursuivi de manière désordonnée sous Trump.

Julien Zarifian s’est attaché à étudier plus précisément deux relations bilatérales des États-Unis, l’Iran et la Turquie.
Donald Trump a été élu en novembre 2016, sur un projet de durcissement de la relation entre les États-Unis et l’Iran : retrait de l’accord de 2015 et remise en place de sanctions envers l’Iran. Les tensions se sont intensifiées jusqu’à frôler le conflit armé en juin 2019 après que l’Iran ait détruit un drone américain. En 2020, sur fond de tensions en Irak entre l’armée américaine et les milices chiites pro-iranniennes, les États-Unis tuent un haut responsable militaire iranien. Lors de sa campagne, Joe Biden a critiqué la « politique de pression maximale » de Trump. S’il reste méfiant envers l’Iran, dont il dénonce les activités déstabilisatrices dans la région, le futur Président a laissé entrevoir la possibilité d’une nouvelle main tendue, qui ne sera cependant possible que si le Congrès le permet, et si l’Iran y est réceptif.

On observe ainsi un écart entre une rhétorique de démocratisation de la région et une réalité d’impérialisme, guidée par la peur américaine de perdre le contrôle.

La politique de Trump vis-à-vis de la Turquie, peu existante, est ambiguë. Trump et Erdogan entretiennent certes de très bonnes relations, mais beaucoup de sujets restent tendus. Biden fut lui très critique au sujet du rôle de la Turquie en Syrie, et est un soutien de longue date des Kurdes, ce qui peut inquiéter Ankara. Récemment, Biden et Harris ont dénoncé la participation de la Turquie dans le conflit du Haut-Karabakh. Une fois Président, il est peu probable que Biden s’oppose frontalement à la Turquie, dont la position géopolitique reste à un atout ; mais on peut supposer que, selon l’attitude d’Erdogan, l’administration Biden ne cherchera pas trop à s’investir pour sauver cette relation de plus en plus tendue.

L’enjeu principal pour le Moyen-Orient reste la question du désengagement des États-Unis. L’opinion publique américaine s’oppose à des engagements militaires de grande envergure, en raison de leurs insuccès et de leurs coûts croissants. Mais cette fatigue impériale n’explique pas tout. Le désengagement militaire reflète aussi une nouvelle vision stratégique.

Dès 1945, le Moyen-Orient fut une clé de voûte de la « Pax Americana », structurée autour des grands pôles de l’économie capitaliste mondiale. Il s’agissait notamment de gérer cette région à distance, exercice impérialiste classique. Cette doctrine s’effondre en 1979 lors de la révolution iranienne. Selon Philip Golub, cet événement fut en un sens plus significatif que la défaite au Vietnam, car elle a entraîné une expansion des engagements directs dans le Golfe. L’endiguement dual contre l’Irak et l’Iran pendant les années 1990 ne fit qu’accentuer ces tensions, débouchant sur l’aventure impériale malheureuse de G. W. Bush. On observe ainsi un écart entre une rhétorique de démocratisation de la région et une réalité d’impérialisme, guidée par la peur américaine de perdre le contrôle.

Élu sur une promesse de retrait des forces d’Irak et d’Afghanistan, Barack Obama hérite des ruines de son prédécesseur et cherche à diminuer l’exposition américaine au Moyen-Orient pour recentrer la politique étrangère américaine vers l’Asie. Donald Trump mène quant à lui une politique régionale marquée par un abandon du multilatéralisme et du droit international. S’il y a de très fortes différences de style entre les deux Présidents, certains éléments de continuité reflètent une tendance de fond. Les coûts matériels et symboliques de la gestion du Moyen-Orient sont devenus des fardeaux pour les États-Unis, tandis que la relation avec la Chine est devenue une priorité. La tentation actuelle de se désengager de la région est également liée à la nouvelle autonomie énergétique des États-Unis.

Cependant, Annick Cizel insiste sur le fait que ce désengagement est à nuancer. S’il est certes militaire – mais là encore, pas total –, les sanctions économiques envers l’Iran n’ont jamais été aussi fortes que sous l’administration Trump. De plus, afin de rétablir un climat moins tendu, Biden pourrait faire usage du soft power américain, pour tenter de faire baisser l’anti-américanisme présent au Moyen-Orient, notamment en Iran.

Alors que Trump laisse derrière lui un « tapis de bombes politiques », on peut supposer que Biden reprendra le cours essentiel de la politique d’Obama, à savoir restaurer la stabilité, limiter les interventions américaines physiques dans la région pour se concentrer sur l’Asie. Mais ce retrait sera d’autant plus compliqué que la donne s’est considérablement régionalisée ces derniers mois.

B. Des guérillas au reflux de l’Occident

Entretien co-organisé par le Diploweb et la Prépa ENC Blomet, le 4 novembre 2020. Interview de Gérard Chaliand, géopoliticien spécialiste des conflits armés, par Pierre Verluise, à l’occasion de la publication d’une somme de Gérard Chaliand, « Des guérillas au reflux de l’Occident, » Paris, Passé composé. Images et son : Jérémie Rocques. Montage : Jérémie Rocques et Pierre Verluise. Synthèse par Jeanne Durieux.

Pour Gérard Chaliand, le reflux de l’Occident est net et quasi- irréversible. Comment en est-on arrivé là ? Il convient pour comprendre la situation, de retracer le contexte historique mondial des trois derniers siècles en insistant en parallèle sur l’évolution des mentalités au cours du temps. L’enjeu essentiel de ce retournement des rapports de force mondiaux tient alors pour le géopoliticien, dans l’apparition d’une cause nationale pour laquelle il est nécessaire de se sacrifier. L’effacement progressif de l’Occident dans ces rapports de domination mondiaux se justifie par l’incapacité des Occidentaux à mener des guerres irrégulières face à des populations qui n’ont qu’un objectif : vaincre ou mourir.


Bonus vidéo. G. Chaliand : Des guérillas au reflux de l’Occident


En premier lieu, rappelons la domination première de la sphère occidentale sur le monde. La révolution industrielle qui survient à la fin du XVIIIe s. fait réaliser, à l’Europe et aux États-Unis, seuls au monde à avoir accompli cette transition, un formidable bond en avant. Samuel Huntington, professeur américain de sciences politiques, évoque au lendemain de la Guerre froide un « choc des civilisations ». En réalité, ce choc a eu lieu deux siècles plus tôt, avec la formidable expansion européenne menée par la Grande-Bretagne et la France. Le monde afro-asiatique est conquis, l’Afrique est colonisée. C’est l’entreprise humaine d’occupation de l’espace la plus considérable depuis 6 000 ans. Les vaincus sont en plein désarroi face à cet ennemi si puissant.

Il est dès lors possible de faire une sociologie des différentes générations des pays envahis. Si la première génération est ébahie et ne sait répliquer face à ces armées européennes si organisées (on soulignera notamment la victoire de Napoléon en Égypte, avec une poignée d’hommes organisés et bien armés), la deuxième s’occidentalise. On s’interroge sur les origines de la supériorité de l’adversaire qu’on tente alors d’imiter. Là encore, insistons sur l’exemple du Japon qui se met à l’école de l’Europe pour éviter le sort des autres pays asiatiques, en suivant la révolution Meiji (1868). Pour autant, il faut attendre la troisième génération pour qu’un déclic se produise : le nationalisme, idée neuve apparue en Europe, surgit chez les populations vaincues et justifie la lutte contre le colonialisme par les mouvements de libération nationale.

En parallèle, les circonstances aident : la victoire des Japonais sur les Russes en 1905, qui augure la première défaite d’une nation « blanche » face à une nation « non-blanche », remet en cause l’idée du social-darwinisme auparavant à l’avantage des « blancs » : l’Occident n’est pas supérieur par essence.

Le nationalisme comme moteur de la lutte des populations est pertinent mais il doit s’accompagner de stratégies concrètes permettant à ces mouvements de libération nationale de vaincre. L’idée est donnée par Mao Zedong qui décide de passer à une guerre d’irréguliers, la guérilla, qui ne triomphe pas mais fait saigner l’adversaire, à une guerre révolutionnaire. Il s’agit de mobiliser les masses pour obtenir le soutien de la population. C’est ce que nous, Français, découvrons en Indochine : si le pays est contrôlé par la France le jour, l’ennemi, ravitaillé et soutenu par la population locale, domine la nuit. L’exemple de Dien Bien Phu (1954) est révélateur : on ne peut vaincre une armée qui a le soutien complet de sa population, mobilisée par une idéologie pour laquelle elle consent à risquer sa vie. La question d’une cause pour laquelle on peut mourir est le levier responsable, pour Gérard Chaliand, du basculement des rapports de force mondiaux.

Dès lors, la position des Occidentaux à l’étranger s’effondre dans la seconde moitié du XXème siècle. En témoigne le reflux majeur des Américains au Vietnam, qui débarquent animés d’un sentiment de puissance considérable pour s’enliser dans une guerre de dix ans, face à un adversaire prêt à mourir pour sa cause. Les stratégies vietnamiennes parlent d’elles-mêmes. Giap, maitre d’œuvre de la stratégie vietnamienne, affirme qu’il faut « les prendre par la ceinture », faisant combattre les armées vietnamiennes si près de l’adversaire que les hélicoptères ne sauraient qui bombarder. Si la tactique est coûteuse en hommes, elle fonctionne, car la démographie vietnamienne est vigoureuse. On souligne là encore un des points clés de l’affaiblissement des Occidentaux : moins nombreux, ceux-ci refusent de perdre trop d’hommes.

Alors que le rapport à la mort se trouve complètement modifié, l’arrière, le civil, devient pratiquement plus important que l’avant, le combattant. Gérard Chaliand avance « qu’aujourd’hui, il y a davantage d’attendrissement pour la victime que de glorification du vainqueur ». Ce type de guerre violente et chère en hommes, devient dès lors de plus en plus impopulaire chez les Occidentaux : on retiendra notamment l’attitude du président D. Trump (janvier 2017-janvier 2021), qui, ayant conscience du refus de sa population de davantage d’aventures militaires, a préféré l’embargo à la stratégie militaire pour l’Iran.

La bataille de Dien Bien Phu et l’échec des Français deviennent représentatifs du dernier siècle : passage d’une période d’expansion extraordinaire à une période de reflux accéléré. Selon lui, cette bataille sonne le premier échec politique et la première non-victoire militaire des Occidentaux.

Les tortures et les humiliations, notamment sexuelles, qui sont infligées sur les prisonniers par les soldats américains sonnent le coup de grâce de la débâcle américaine en Irak.

Malgré l’effondrement de l’URSS signé en 1991 et les bombardements américains de l’Irak au lendemain de la guerre du Golfe (1990-91), le déclin est bien réel. Il s’observe lors de la gestion de la crise du 11 septembre 2001. L’expédition punitive lancée en Irak (2003) est justifiée par l’objectif de faire de l’Irak un état démocratique, pour, à long terme, instaurer un grand Moyen-Orient démocratique. Pourtant, l’Irak est un échec, dès 2004, les hommes manquent et l’idée de nouer des liens avec l’Irak est abandonnée. L’opprobre est jeté sur les États-Unis après le scandale de la publication de photos prises dans la prison d’Abou Ghraib. Les tortures et les humiliations, notamment sexuelles, qui sont infligées sur les prisonniers par les soldats américains sonnent le coup de grâce de la débâcle américaine en Irak. Les populations s’offusquent, et la guerre psychologique, fondamentale dans cet objectif de contre-insurrection menée par les américains, est perdue.

La situation s’enlise également en Afghanistan : les moudjahidines (futurs talibans) battus, se replient au Pakistan. Or, les Pakistanais, supposément des alliés des États-Unis, n’ont cessé de placer une partie de l’argent américain dans l’organisation talibane, à qui on dit que l’ennemi est américain. Vingt ans plus tard et malgré la présence des Américains, des mercenaires, et des alliés, soient un total de 350 000 hommes, Trump lance des négociations avec les Talibans : tant qu’ils ne laissent pas passer les plus extrêmes, la discussion se maintient. Cela signe le véritable fiasco de l’opération.

La gestion des crises au Moyen-Orient en dit long sur le repli de la domination des Occidentaux. L’Europe est confrontée au chantage de la Turquie, état expansionniste, qui étend progressivement son influence dans la corne de l’Afrique, dans les Balkans… L’enjeu des trois millions de réfugiés retenus pour l’instant aux frontières de l’UE pèse comme une épée de Damoclès au-dessus des relations, déjà conflictuelles, entre l’UE et la Turquie.

L’UE est alors divisée entre les États qui sont effrayés par les Russes, les États peu démocratiques (Hongrie, Pologne) et les États progressivement pénétrés par la Chine. Pour Gérard Chaliand, on peut avoir quelques doutes sur la capacité des Européens à se ressaisir. La désunion est visible, et poignante.

« Vous dites que le Sahel est une impasse : pourquoi ? »

La situation s’enlise et s’empire au fil des années. En témoigne la gestion de la crise en Lybie. En 2011, N. Sarkozy organise grâce à l’aide britannique et américaine, une défense de la population de la ville lybienne de Benghazi, menacée par Kadhafi de répressions profondes. Dans la pratique, les Occidentaux s’occupent de mettre à bas M. Kadhafi et de le liquider. Or, le général tenait le pays, en contrôlant les islamistes, les Touaregs… Avec l’effondrement du régime, ces groupes émigrent vers le Sahel. Les dégâts collatéraux sont immenses et se manifestent au Mali dès 2011-2012. L’aire d’expansion des islamistes est considérable et s’oppose à, à peine, 5 000 hommes venant d’Europe et une aide américaine. On marche vers l’impasse. En outre, les armées formées par les Occidentaux, certes bien organisées, n’ont aucun désir de combattre, et sont confrontées à des armées certes peu organisées mais animées par cette volonté. On revient toujours au même enjeu : sans une cause qui anime et pour laquelle il est nécessaire de mourir, la bataille est perdue d’avance. Ce reflux est donc un fait, dont il faut tirer des leçons.

« Pourquoi parler de non-victoire au lieu de défaite ? »

Il n’y a pas eu de défaite absolue chez les Occidentaux. Cependant, malgré l’argent, les années, les hommes investis, ils n’ont pu l’emporter : or l’importance de la guerre tient dans les fruits qu’elle engendre. C’est donc un échec politique. En définitive, l’adversaire qui mène une guerre irrégulière n’a pas besoin d’écraser l’armée régulière : l’enjeu est de l’écœurer, afin qu’elle finisse par rentrer chez elle, poussée par l’opinion publique qui est lassée de cet enlisement.

C. Une nouvelle ère de coopération transatlantique sur les biens publics mondiaux ? (A new era of transatlantic cooperation on global public goods ?)

Ce webinaire est organisé en anglais, le 10 décembre 2020, par l’Institut Clingendael (Pays-Bas) en collaboration avec la Brookings Institution (États-Unis). Il est financé par la municipalité de La Haye afin de favoriser le débat public et le dialogue des deux côtés de l’Atlantique sur l’avenir d’un ordre international fondé sur des règles. Intervenants : Thomas Wright, directeur du « Center of the United States and Europe » à Brookings ; Louise Van Schaick, chef de l’unité « Affaires européennes et mondiales » de l’Institut Clingendael ; Constanze Stelzenmüller, maître de recherche au « Center of the United States and Europe » à Brooklings, modérateur du débat ; Ties Dams, chercheur à l’Institut Clingendeal, lien avec l’auditoire. Synthèse en français par Anna Monti.

L’Union européenne et les États-Unis connaissent en 2020 une période de fortes turbulences dans leurs relations diplomatiques et commerciales. Le scepticisme gangrène les relations des deux côtés de l’Atlantique. Quels en sont les causes ? Si l’administration Trump (janvier 2017-janvier 2021) a joué un rôle majeur, en rompant sa relation privilégiée avec l’Union européenne, en s’éloignant des valeurs et intérêts européens, en empruntant parfois le ton des hommes politiques autoritaires, il n’en est toutefois pas l’instigateur. Au cours des mandats de Bush et d’Obama, l’intérêt croissant et dominant pour l’Asie a posé les bases du scepticisme européen. La pandémie de la COVID-19 a, davantage encore, accentué et exacerbé cette méfiance. L’UE est un allié de long-terme des États-Unis, elle entretient des liens culturels et historiques forts qui dépassent le simple partage du même mode de gouvernance démocratique. Il faut surmonter ces querelles pour travailler ensemble sur les défis du XXIème siècle. Entre autres, la santé mondiale, le besoin de transparence notamment dans le domaine des technologies et des données et la coercition à l’œuvre dans certains États. L’Australie face à la Chine, l’Union européenne avec la Hongrie et la Pologne en sont deux exemples. Afin de les surmonter, il est nécessaire que les démocraties coopèrent afin de mettre en place des mesures, des politiques internationales qui bénéficient directement aux populations et au respect de leurs droits. Les États-Unis et l’UE ont un rôle majeur a joué dans leurs créations et mises en place.

La santé mondiale est le défi numéro un de tous les États. Il est assez perturbant de voir dans quel contexte politique la COVID-19 est apparue. Un contexte dans lequel le populisme nationaliste prime et où virtuellement, il n’y a pas de coopération internationale. En Chine, après une décennie et demie d’espoir, le manque de transparence reste criant. Son recours à des pratiques répressives et secrètes rappelle la pandémie de SARS en 2003. Donald Trump, lui, a miné les démarches et efforts internationaux en se retirant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il a également nuit à l’effort interne, puisqu’une part significative des citoyens américains ne mesure pas la gravité de la pandémie. Il incombe à l’OMS de retrouver une légitimité auprès de la population mondiale. La COVID-19 n’est sûrement pas la dernière épidémie, d’autres plus sévères pourraient apparaître. Il faut s’y préparer. La nouvelle administration Biden, entrant en fonction le 20 janvier 2021, doit en priorité, reprendre sa place au sein de l’OMS ; rejoindre l’initiative « Covax Facility », un fonds mis en place par l’OMS pour garantir une distribution équitable du vaccin de la COVID-19 dans le monde ; aborder les enjeux cruciaux de la reprise mondiale au Sommet du G20.

À plus long-terme, il semble urgent de prendre en compte les événements de ces dix dernières années et d’en tirer des leçons. L’OMS a par exemple été très réticente à annoncer la mise en place de restrictions de voyage ou à annoncer l’urgence sanitaire internationale. Pour ne pas reproduire les erreurs du passé, travailler collectivement, en coalition avec des États partageant les mêmes valeurs semble être l’option la plus adéquate. La Chine, a réussi, par un manque cruel d’attention de la part des États-Unis mais également de l’UE, à s’imposer dans des organisations clés des Nations-Unies, lui donnant ainsi droit de façonner les règles dans son propre intérêt. Il faut admettre qu’en 2020, la Chine devient un acteur majeur et indissociable à la résolution des problèmes auxquels nous faisons face. Le comportement de l’OMS vis-à-vis de la Chine a été fortement critiqué. Les États-Unis avec l’aide de l’UE notamment, aurait dû faire le choix de l’unité au lieu de se retirer. Montrer un front uni face à la Chine, en exerçant une pression sur la Chine au sein de l’OMS aurait été bénéfique.

Les États-Unis ne sont pas les seuls à s’être montré individualistes, il y a également eu une fracture dans l’unité européenne. Le principal problème n’a pas été la fermeture des frontières, mais, le cruel manque de communication entre les pays européens. Plusieurs d’entre eux ont fermées leurs frontières sans en avertir leurs voisins et cela a gravement affecté l’image d’unité et de cohésion européenne. Privilégier une politique commune de gestion de la crise, plutôt que des réponses nationales différentes, permettrait à l’Union européenne de se rassembler. Dans les États fédéraux comme l’Allemagne, les États-Unis ou l’Australie, il est aussi difficile d’adopter une politique unique. A l’échelle nationale comme internationale il faut d’urgence réintroduire le concept de coopération. Durant la deuxième vague de l’automne 2020, certains efforts ont été engagés, les frontières n’ont pas été refermées et les vols et les manigances de la première vague ne sont pas réapparues.

Enfin une hausse des inquiétudes de la population vis-à-vis de divers aspects de l’économie globale s’observe depuis une dizaine d’années, cela a pu s’illustrer par une montée du populisme. La politique économique extérieure de la communauté transatlantique s’est principalement focalisée sur une plus grande ouverture des économies, une diminution des taxes et un alignement réglementaire. Il est désormais temps de s’intéresser à certaines des demandes de la population. Parmi elles, la pertinence d’un système international de taxes, la question de la taxation, aujourd’hui inexistante, des géants du numérique (GAFAM), l’économie du climat ou encore la question de la protection des données. Les conséquences économiques de la pandémie, encore difficilement quantifiables pourraient avoir des répercussions diverses et dévastatrices. Il semble pertinent de ne pas envisager un choix dichotomique entre ouverture et protectionnisme mais plutôt d’engager collectivement une série d’efforts axée sur les résultats sans s’attacher fermement à l’aspect institutionnel ou sans chercher à l’intégrer coûte que coûte à un plus grand ensemble multilatéral. Accumuler des victoires ensemble et en accord avec les demandes populaires est la première étape.

D. Repenser les stratégies européennes de sécurité nationale

Visioconférence en anglais organisée, le 29 mai 2020, par « Chatham House » et intitulée « Rethinking European National Security Strategies ». Alice Billon-Galland, associée de recherche au programme Europe de « Chatham House », fait dialoguer Thanos Dokos, conseiller adjoint à la sécurité nationale grecque, Lord Peter Ricketts, conseiller à la sécurité nationale du Royaume-Uni de 2010 à 2012 et ancien ambassadeur et Clare Wenham, professeure assistante de santé mondiale à l’ École d’économie de Londres. Synthèse en français par Antonin Dacos.

La réaction des Européens au coronavirus : des résultats contrastés

Les pays européens n’ont pas tous eu la même réaction face au coronavirus. Thanos Dokos souligne que la réaction rapide du gouvernement grec a permis de réduire les potentiels dégâts de la pandémie. Les événements publics ont été annulé avant même que le premier cas de coronavirus ne soit signalé sur le sol grec. La faiblesse du système de santé grec a conduit les autorités à une grande prudence. Le gouvernement a rassemblé un groupement temporaire (task force) d’experts afin de conseiller le gouvernement.

Cette décision a été douloureuse à prendre pour la Grèce qui – après de longues années de crise - anticipait 2020 comme une année avec de bons résultats économiques. Pourtant, le conseiller à la sécurité nationale grecque souligne l’absence de protestation contre les mesures de prévention et l’explique par une bonne compréhension par l’opinion des décisions du gouvernement. Pour Thanos Dokos, la clarté et la continuité du discours gouvernemental ont participé à cette réussite. À l’inverse, d’autres pays comme le Royaume-Uni ont davantage tardé à mettre en place le confinement ou ont, comme en France, commencé par minimiser l’ampleur du danger.

Même si des gouvernements, à l’instar de la Grèce, ont su réagir efficacement à l’épidémie, on peut souligner un déficit de coordination entre les différents États européens. Pour Lord Peter Ricketts, la plupart des États européens ont agi à court terme et souvent trop tard. En l’absence de stratégie planifiée et pensée à l’avance pour une situation de pandémie mondiale, le confinement a été une solution improvisée. Si des moyens ont été investis a posteriori contre la pandémie, cela masque le fait que peu de ressources étaient destinées à la gestion de ce type de crise a priori.

De façon générale, la pandémie a amené dans un premier temps un repli des États sur leurs problèmes internes, au détriment d’une action internationale multilatérale et cohérente. Cela malgré l’existence d’espaces de discussion (Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations-Unies, Union européenne) dont le potentiel n’a pas été pleinement utilisé. Pour l’ancien conseiller à la sécurité nationale du Royaume-Uni, cela révèle un manque de vision stratégique de la part de gouvernements, plongés dans la gestion des affaires courantes, pour anticiper de possibles défis futurs et pour agir efficacement une fois la crise concrétisée.

Une fois passé le plus fort de la (première) crise, la question se pose de la réponse des gouvernants européens afin de parer aux effets à moyen et long termes de l’épidémie, alors que l’hypothèse d’une seconde vague est toujours possible. La relance économique est particulièrement importante dans le cas de plusieurs pays qui, comme la Grèce, dépendent de leur activité touristique ou de leurs exportations. De même, le Royaume-Uni serait très vulnérable à une situation prolongée de pandémie, notamment du fait de la faiblesse de ses services publics et de sa sortie de l’Union européenne engagée le 1er février 2020.

Mis à part leur situation intérieure, les États ne doivent pas perdre de vue que la situation géopolitique mondiale continue d’évoluer. Certains acteurs continuent d’avancer leurs pions, comme la Chine à Hong Kong. Comment les gouvernements européens peuvent-ils parer aux crises conjoncturelles tout en préservant leur vision de long-terme ?

Il leur faut augmenter l’adaptabilité des sociétés européennes à des menaces non-conventionnelles. La crise du coronavirus a vu apparaître des réponses nationales et westphaliennes. Le manque de coordination entre les États a empêché une limitation optimale de la propagation du virus. Quant à la société civile, celle-ci a peu été sollicitée et s’est retrouvée, pour sa plus grande part, réduite au rôle de spectatrice. Pourtant, celle-ci peut apporter une aide précieuse de plusieurs façons, par exemple, en apportant des moyens assouplissant les contraintes budgétaires qui pèsent sur l’action des gouvernements.

La pandémie a montré la nécessité d’une coopération internationale. Si l’un des pays du globe présente une faille, qu’importe laquelle, il constitue un maillon faible qui accroît les vulnérabilités de tout le système international. Il apparaît pourtant impossible de créer une nouvelle organisation mondiale. La seule solution est donc de s’appuyer sur l’ONU en rendant son action plus efficace. Ainsi, au-delà de la simple pratique du « name and shame » (forme de mise au pilori symbolique visant à dénoncer des comportements inacceptables), la question se pose de contraindre et sanctionner des États déstabilisant le système international. L’attitude de la Chine durant la crise a ainsi questionné de nombreux observateurs.

La question de la création de mécanismes flexibles permettant de s’adapter aux caractéristiques de chaque crise se pose également. Ainsi, la création d’une sorte de « task force » permanente regroupant une masse critique de professionnels permettrait une expertise à 360 degrés donc polyvalente et capable de prendre en charge des crises nouvelles.

Enfin, la résilience des territoires européens peut également être améliorée. Les intervenants évoquent l’exemple des préfets français, très utiles pour permettre au gouvernement central d’agir sur les territoires en cas de crise. Leur efficacité, décrite par plusieurs intervenants, montre que les pays européens peuvent progresser en ce sens. La mise en place d’un réseau d’outils de gouvernance locale permettrait ainsi d’augmenter la capacité de nos territoires à réagir aux menaces potentielles.


Améliorer la résilience de nos sociétés aux risques potentiels

Le nombre de menaces auxquelles les gouvernements doivent se préparer est important. Des catastrophes environnementales ou industrielles jusqu’aux cyberattaques et l’usage d’armes de destruction massive, les scénarios à anticiper sont nombreux. Les gouvernements, plongés dans les affaires courantes, ne parviennent pas toujours à maintenir une vision de long terme tout en gérant les crises lorsque celles-ci apparaissent.

Il y a donc un intérêt certain à augmenter la résilience de nos sociétés à ces risques potentiels. Plusieurs pistes de réponses sont possibles. La coordination internationale, au niveau régional comme au niveau mondial, peut être améliorée. Il est possible d’agir sur l’organisation des territoires afin d’augmenter leur résilience. La mise à contribution d’acteurs non-étatiques, notamment au sein de la société civile, permettrait de mettre en œuvre plus de moyens intellectuels et matériels afin de faire face aux crises. Enfin, il est nécessaire de créer des outils permettant aux gouvernements de penser des politiques de long-terme et d’apporter des solutions aux menaces non-conventionnelles.

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[1NDLR : La situation a changé depuis, avec la création d’une dette commune sur 30 ans via le plan de relance à 750 milliards d’euros créé durant l’été 2020 par l’UE.

[2NDLR : Cette ultime campagne a produit une vaste campagne de critiques dans la région Pacifique et jusqu’à l’Assemblée générale des Nations-Unies.

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