Carte commentée. Le Groenland dans le viseur de Trump : menace chinoise ou course aux minéraux critiques ?

Par CASSINI CONSEIL, Darío SALINAS PALACIOS, Thomas CATTIN, le 10 janvier 2026.

Thomas Cattin, Doctorant en géographie à l’Institut Français de Géopolitique et au CentroGeo de Mexico, Thomas Cattin est également responsable du pôle cartographie et expert Amérique latine du cabinet d’analyse Cassini Conseil. Ses recherches portent sur la conflictualité et les enjeux locaux des politiques de contrôles migratoires aux frontières du Mexique et dans le sud-ouest des Etats-Unis.
Darío Salinas Palacios, Docteur en géopolitique de l’Université Paris 8 et de l’Université de Murcie. CEO de Cassini Spain, cabinet de conseil spécialisé en analyse géopolitique, intelligence territoriale et cartographie. Ses travaux portent sur l’évaluation des risques géopolitiques liés à la gestion et à l’exploitation des ressources naturelles, avec un focus stratégique sur les transitions climatique, écologique et énergétique. Il est également enseignant à l’Universitat Oberta de Catalunya et chercheur associé à l’IFG Lab de Paris (Institut Français de Géopolitique – Université Paris 8).

L’insistance de Donald Trump à vouloir acquérir le Groenland répond, selon la Maison-Blanche, à des impératifs de sécurité nationale face à la Chine. Toutefois, une analyse territoriale permet d’identifier, sous cette rhétorique sécuritaire, des facteurs matériels — notamment l’accès aux minéraux critiques — qui expliquent avec plus de précision l’intérêt américain. Alors que le discours officiel met en avant une prétendue « omniprésence chinoise » dans l’Arctique, les données révèlent une réalité plus nuancée.
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JANVIER 2026. Donald Trump réitère avec insistance sa volonté d’acquérir le Groenland, invoquant une « priorité de sécurité nationale » face à ce qu’il décrit comme la menace chinoise dans l’Arctique. Cette proposition, qui avait déjà suscité la controverse lors de son premier mandat en 2019, revient aujourd’hui avec une intensité rhétorique accrue et dans un contexte géopolitique transformé. Mais cette ambition répond-elle réellement à des impératifs défensifs, ou dissimule-t-elle des objectifs stratégiques d’une autre nature ?

Carte commentée. Le Groenland dans le viseur de Trump : menace chinoise ou course aux minéraux critiques ?
Carte. Le Groenland dans le viseur de Washington : menace chinoise ou course aux matières premières ?
Au Groenland, il s’agit pour Washington d’assurer un contrôle états-unien sur l’Arctique et de mettre la main sur des ressources minières et énergétiques. Carte au format PDF pour impression haute qualité. Conception et réalisation : Cassini, janvier 2026
Cassini

Une analyse cartographique permet de décomposer les différents facteurs qui convergent vers ce regain d’intérêt américain. La plus grande île du monde, avec 2,16 millions de km² dont 81 % demeurent sous les glaces, n’abrite que 56 000 habitants dans des établissements côtiers dépourvus de liaison terrestre entre eux. Les motivations de l’administration Trump ne se limitent pas à l’endiguement de la Chine ; elles s’entremêlent avec la compétition mondiale pour les ressources minérales critiques, les opportunités ouvertes par le changement climatique et la reconfiguration des routes commerciales arctiques. Comprendre la complexité de cet espace géographique exige d’aller au-delà de la rhétorique officielle.

L’argument sécuritaire : une présence chinoise limitée

La Maison-Blanche justifie son intérêt pour le Groenland par la nécessité de contrecarrer ce qu’elle présente comme une influence chinoise croissante dans l’Arctique. Il est vrai que le gouvernement chinois, qui s’est autoproclamé « État proche de l’Arctique » en 2018, a renforcé ses capacités dans la région par la construction de brise-glaces et la promotion d’une « Route de la soie polaire ». Cependant, la Chine ne dispose que de trois brise-glaces face à la flotte de plus de quarante unités opérées par la Russie, et la présence physique chinoise sur le territoire groenlandais lui-même s’avère considérablement plus modeste que ne le suggère le discours de la Maison-Blanche.

Les tentatives de pénétration économique chinoise sur l’île se sont heurtées à des obstacles récurrents. En 2018, lorsque China Communications Construction Company s’est portée candidate pour financer l’extension des aéroports de Nuuk et d’Ilulissat, l’exécutif danois est intervenu directement pour prendre en charge le projet, évitant ainsi un contrôle chinois sur des infrastructures jugées critiques. Un schéma similaire a été précédemment observé en 2016, quand l’entreprise General Nice, basée à Hong Kong, a tenté d’acquérir une base navale danoise désaffectée à Grønnedal. À l’époque, le gouvernement danois avait déjà bloqué l’opération en invoquant des raisons de sécurité nationale.

D’autres projets extractifs impliquant des participations chinoises ont connu des sorts divers, mais aucun ne s’est concrétisé. La licence d’exploitation de la mine de fer d’Isua, acquise par General Nice en 2015, a été révoquée par le gouvernement groenlandais en 2021 après des années d’inactivité et d’impayés. Le projet de zinc du fjord Citronen, où NFC (China Nonferrous Metal Industry) avait signé un protocole d’accord en 2014, a perdu de son élan et ses promoteurs se sont finalement tournés vers des investisseurs américains. Quant au gisement de terres rares de Kuannersuit, dans le sud de l’île, le rétablissement en 2021 de l’interdiction d’extraction d’uranium, présent aux côtés des terres rares, a paralysé de facto le projet, malgré la participation du groupe chinois Shenghe Resources comme actionnaire. La société mère, Energy Transition Minerals, réclame actuellement 11,5 milliards de dollars de compensation par voie d’arbitrage international.

Ce bilan de tentatives avortées relativise fortement le récit d’une « omniprésence chinoise », tout autant que celui d’une supposée impuissance danoise à enrayer la montée en puissance de la Chine sur l’île, présentée comme une menace pour la sécurité américaine. L’urgence invoquée par l’administration Trump contraste en outre avec la position consolidée que les États-Unis maintiennent déjà sur l’île. La base aérienne de Pituffik, anciennement connue sous le nom de Thule, constitue l’installation militaire américaine la plus septentrionale et fonctionne sans interruption depuis la Guerre froide. Son radar d’alerte précoce fait partie du système de défense antimissile de l’Amérique du Nord. Les États-Unis disposent d’accords avec le gouvernement danois qui leur permettraient d’élargir cette présence s’ils le jugeaient nécessaire.

Une opportunité climatique

L’intérêt pour le Groenland ne peut être dissocié des transformations que le changement climatique opère dans l’Arctique. Le recul accéléré de la calotte glaciaire groenlandaise ouvre des perspectives qui semblaient impensables il y a quelques décennies. Entre 1979 et 2024, l’étendue de la banquise estivale s’est réduite d’environ la moitié des valeurs enregistrées dans les années 1980, libérant des zones côtières et facilitant l’accès à des territoires jusqu’alors inaccessibles.

Cette évolution a des conséquences directes sur les ressources naturelles. De vastes étendues du Groenland, actuellement recouvertes de glaciers, recèlent des gisements minéraux dont l’exploitation était techniquement et économiquement irréalisable. À mesure que la glace recule, ces réserves deviennent progressivement accessibles. Parallèlement, la réduction de la glace de mer élargit la fenêtre de navigabilité des corridors arctiques, tels que le Passage du Nord-Ouest canadien, qui permet d’économiser jusqu’à deux semaines par rapport à la route du canal de Panama, ou la Route maritime du Nord sibérien, qui réduit de moitié le trajet entre l’Asie et l’Europe.

Dans ce contexte, le contrôle du Groenland acquiert une dimension prospective. Il ne s’agit pas uniquement de la situation présente, mais d’anticiper un scénario où l’Arctique deviendrait un espace de transit commercial et d’extraction de ressources comparable à d’autres régions stratégiques de la planète. Les États-Unis ne disposent pas d’un littoral arctique significatif au-delà de l’Alaska, tandis que la Russie concentre plus de la moitié du littoral arctique et le Canada un autre quart. Les routes arctiques fonctionnent encore avec des fenêtres de navigation limitées, mais les modèles climatiques projettent des étés essentiellement libres de glace avant le milieu du siècle. Le Groenland, avec ses plus de 44 000 kilomètres de côtes, offrirait aux États-Unis une porte d’entrée privilégiée vers ce nouvel espace de compétition mondiale.

La course aux minerais critiques : un enjeu de premier plan

Si l’argument sécuritaire mérite d’être nuancé et si le facteur climatique opère à moyen terme, il existe une motivation immédiate qui explique avec plus de précision l’insistance américaine : l’accès aux minéraux critiques. Le Groenland abrite 25 des 34 minéraux que l’Union européenne a classés comme critiques pour la transition énergétique et technologique, notamment les terres rares, le graphite, le cobalt et le cuivre. Ses réserves de terres rares, estimées à 1,5 million de tonnes métriques, sont comparables à celles des États-Unis et supérieures à celles du Canada. Des gisements comme Kvanefjeld concentrent du néodyme, du dysprosium et du terbium, des éléments essentiels à la fabrication d’aimants haute puissance.

Cette richesse géologique acquiert une pertinence stratégique lorsqu’on examine la structure actuelle du marché. La Chine contrôle environ 90 % de la capacité mondiale de raffinage des terres rares, des éléments indispensables à la fabrication d’éoliennes, de véhicules électriques, de systèmes de guidage militaire et de pratiquement tout dispositif électronique avancé. Le gouvernement chinois a utilisé cette position dominante comme instrument de politique étrangère, imposant des quotas d’exportation qui conditionnent les chaînes d’approvisionnement occidentales. En avril puis en octobre 2025, dans un contexte d’escalade des tensions commerciales avec les États-Unis, la Chine avait ainsi annoncé de nouvelles restrictions sur l’exportation de terres rares et de technologies affiliées, provoquant une inquiétude dans plusieurs filières à l’échelle mondiale.

Les États-Unis ont directement éprouvé cette vulnérabilité. La dépendance aux importations chinoises pour des composants essentiels de leur industrie de défense et technologique représente une fragilité structurelle que les administrations successives ont tenté de résoudre. Les efforts pour développer des capacités extractives domestiques (les mines de Mountain Pass en Californie, les projets de Vulcan Elements ou les installations de recyclage de ReElement Technologies) constituent des avancées dans cette direction, mais restent insuffisants pour modifier l’équation à court terme.
L’intégration du Groenland dans l’espace économique américain offrirait une solution plus directe. Les réserves groenlandaises, si elles venaient à être exploitées à une échelle significative, fourniraient aux États-Unis une source d’approvisionnement propre, réduisant l’exposition aux restrictions chinoises et renforçant leur autonomie stratégique dans des secteurs clés. Cette logique s’inscrit dans une tendance plus large de la politique étrangère récente, également observable dans les accords miniers signés avec l’Ukraine après l’invasion russe, visant à sécuriser l’accès aux matières premières critiques par le biais d’alliances bilatérales.

Cependant, la distance entre les réserves et leur exploitation effective est considérable. Le Groenland ne dispose pas de routes entre ses établissements, possède des infrastructures portuaires limitées et n’exploite actuellement que deux mines sur l’ensemble de son territoire, la mine d’or de Nalunaq et la mine de White Mountain dédiée à l’extraction d’anorthosite pour l’isolation thermique. Le risque politique, après la révocation de licences comme celle de Kuannersuit, a détérioré la confiance des investisseurs. Les analystes estiment un horizon de dix à quinze ans et un investissement de plusieurs milliards de dollars avant que tout projet de terres rares n’atteigne la phase de production. Et même alors, le minerai extrait devrait être envoyé en Chine pour être traité, étant donné le monopole chinois sur les capacités de raffinage.

Dilemmes européens dans la rivalité arctique

L’insistance de l’administration Trump sur le Groenland révèle un écart considérable entre le discours officiel et les motivations sous-jacentes. La rhétorique de la menace chinoise remplit une fonction de légitimation, fournissant un récit compréhensible pour l’opinion publique. Ce n’est pas tant la présence chinoise effective sur l’île, très limitée, qui motive l’intérêt du gouvernement américain, que la perspective d’un accès aux ressources minérales du Groenland, susceptible de tempérer la domination chinoise sur les chaînes de valeur des minéraux critiques.

Le changement climatique agit comme catalyseur, transformant un territoire périphérique en un espace d’importance stratégique croissante. Et les minéraux critiques constituent le noyau matériel de cet intérêt. Sans eux, la transition énergétique occidentale reste conditionnée aux décisions prises par le gouvernement chinois.

Pour l’exécutif danois et le gouvernement autonome groenlandais, cette convergence de pressions pose des dilemmes considérables. L’économie groenlandaise dépend à 50 % des subventions danoises (environ 600 millions de dollars par an) et les exportations de produits de la pêche représentent près d’un quart de son PIB. La relation avec les États-Unis est une pièce centrale de l’architecture de sécurité danoise, mais les propositions d’acquisition territoriale se heurtent tant au droit à l’autodétermination groenlandais qu’à la sensibilité du gouvernement danois face aux ingérences dans son espace de souveraineté. Le débat sur le statut futur du Groenland (qui dispose déjà d’un exécutif autonome aux larges compétences) s’intensifiera vraisemblablement dans les années à venir.

Pour l’Union européenne, l’affaire pose un dilemme supplémentaire. Le Danemark est un État membre depuis 1973 ; le Groenland, bien qu’en dehors de l’espace communautaire depuis 1985, maintient des accords d’association avec les institutions européennes. Une pression soutenue de l’administration américaine sur ce territoire obligerait le Conseil européen à définir une position collective, exposant possiblement les divergences entre les gouvernements plus atlantistes et ceux qui défendent une plus grande autonomie stratégique. Si les États membres de l’UE se montraient incapables d’articuler une réponse commune face aux pressions sur l’espace de souveraineté de l’un d’entre eux, la viabilité même d’un projet d’intégration qui aspire à être un acteur géopolitique serait remise en question.

Ce que le cas groenlandais illustre clairement, c’est la centralité acquise des ressources naturelles, et particulièrement des minéraux critiques, dans la compétition géopolitique contemporaine. La transition énergétique, loin de dépolitiser l’accès aux matières premières, génère de nouvelles formes de dépendance et de rivalité. Dans ce contexte, des territoires autrefois considérés comme périphériques acquièrent une importance inattendue. Le Groenland est aujourd’hui l’un de ces espaces où la compétition pour les ressources critiques se territorialise, et où le résultat dépendra autant des décisions des grandes puissances que de la capacité des acteurs locaux à défendre leurs propres priorités.

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Ce n’est pas la présence chinoise au Groenland, très limitée, qui motive l’intérêt du gouvernement américain, mais la perspective d’un accès aux ressources minérales de ce territoire, susceptible de tempérer la domination chinoise sur les chaînes de valeur des minéraux critiques.


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| Dernière mise à jour le vendredi 9 janvier 2026 |