Jérémy Bachelier, Capitaine de frégate, officier d’active de la Marine nationale. Il occupe actuellement les fonctions d’expert aéro-maritime au sein de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), au titre desquelles il a travaillé à la préparation de la stratégie française de défense pour l’Arctique, publiée en juillet 2025. Il s’exprime en son nom propre.
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur Radio Notre Dame et RCF. Cette émission a été diffusée en direct le 10 février 2025.
Synthèse par Émilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a travaillé en alternance au sein de la cellule sûreté d’un grand groupe. Elle a la charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.
Longtemps relégué à la périphérie des préoccupations stratégiques, l’Arctique a bénéficié d’une forme d’« exception polaire » tacite, garantissant à la région une stabilité relative. Cet espace, perçu comme marginal, scientifique et coopératif, semblait durablement éloigné des grandes rivalités de puissance. Pourtant, dès 2017, la Revue stratégique du ministère des Armées identifiait déjà l’Arctique comme un possible « espace de confrontation ». L’évolution récente du contexte international lui a donné raison. La relance de la guerre russe en Ukraine en 2022 a profondément bouleversé les équilibres géopolitiques et mis fin à l’exception arctique. En juillet 2025, la France publiait sa Stratégie de défense pour l’Arctique. Quelques mois plus tard, en janvier 2026, le président des États-Unis réaffirmait sa volonté de prendre, d’une manière ou d’une autre, le contrôle du Groenland, suscitant un moment de fortes tensions, y compris entre alliés au sein de l’OTAN. Pourquoi l’Arctique est-il devenu un espace stratégique à part entière, et comment la France entend-elle y jouer son rôle ? Pour le savoir, Planisphère reçoit à son micro Jérémy Bachelier. Podcast et synthèse rédigée.
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Synthèse de cette émission, Planisphère, Pourquoi l’Arctique devient-il stratégique ? Avec J. Bachelier. Rédigée par Émilie Bourgoin pour Diploweb.com. Revue et validée par J. Bachelier.
LONGTEMPS perçu comme un espace marginal, stable et coopératif, l’Arctique a bénéficié d’une forme d’« exception polaire » qui l’éloignait des grandes rivalités stratégiques. Pourtant, cette vision a été progressivement remise en cause. Dès 2017, la Revue stratégique du ministère des Armées identifiait déjà l’Arctique comme un espace potentiel de confrontation. La guerre en Ukraine, relancée par la Russie en 2022, a accéléré cette bascule, transformant l’Arctique en un espace pleinement intégré aux rivalités de puissance contemporaines. La publication, en juillet 2025, de la Stratégie française de défense pour l’Arctique, puis les tensions suscitées début 2026 par les déclarations américaines sur le Groenland, confirment que l’Arctique est désormais un enjeu géopolitique majeur, au carrefour des dimensions climatiques, économiques et sécuritaires. Dans ce contexte, Jérémy Bachelier éclaire les raisons de cette montée en puissance stratégique et la manière dont la France entend y défendre ses intérêts.
Contrairement aux représentations communes, l’Arctique n’est ni vide ni figé. Situé au nord du cercle polaire arctique, il comprend l’océan Arctique, plusieurs mers périphériques (Barents, Kara, Beaufort) et les territoires septentrionaux de huit États riverains. Près de quatre millions de personnes y vivent, dont près de deux millions en Russie, avec la présence de populations autochtones mais aussi de villes de taille significative.
Depuis plus de quarante ans, cet espace connaît une transformation environnementale rapide et profonde. Les données satellitaires disponibles depuis 1979 attestent d’une réduction de la superficie de la banquise de 10 à 12 % par décennie, ainsi que d’une perte moyenne d’épaisseur d’environ 30 cm par décennie. Ces évolutions modifient radicalement les usages de la région, en rendant accessibles des espaces jusqu’alors inexploitables, tant pour les activités économiques que pour l’accès aux ressources énergétiques et minières.

Historiquement, la gouvernance de l’Arctique reposait sur une logique de coopération, notamment au sein du Conseil de l’Arctique, centré sur les enjeux environnementaux et scientifiques. Le changement climatique a profondément bouleversé cet équilibre. L’ouverture progressive de routes maritimes et l’accès à des ressources stratégiques ont transformé l’Arctique en nouvel espace de compétition entre puissances.
Ce basculement se traduit par une lecture de plus en plus géopolitique de la région, où les enjeux économiques, militaires et stratégiques prennent le pas sur la seule coopération scientifique. L’Arctique est désormais analysé à travers le prisme de la rivalité entre grandes puissances, avec des conséquences directes sur la sécurité euro-atlantique.
Depuis 2022, la Russie a renforcé considérablement son activisme militaire en Arctique. La région est devenue une zone d’intérêt vital dans sa doctrine navale, reléguant l’Atlantique à un rang secondaire. Cette évolution s’explique par la volonté russe de protéger sa dissuasion nucléaire océanique, de sécuriser l’accès aux ressources et de contrôler les nouvelles routes maritimes ouvertes par la fonte des glaces.
L’Arctique russe sert également de point d’appui à un débordement de puissance vers l’Atlantique Nord, notamment via le passage stratégique du détroit GIUK (Groenland–Islande–Royaume-Uni). Cette dynamique représente un enjeu majeur pour la France et l’Europe, en rapprochant les capacités navales russes des façades européennes.
Par ailleurs, l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN en 2023-2024 a conduit la Russie à réorganiser son dispositif militaire, en rétablissant les districts de Leningrad et de Moscou. Cette militarisation s’accompagne d’actions hybrides croissantes : brouillage GPS, pressions sur les infrastructures sous-marines critiques, survols aériens et contestation de la souveraineté norvégienne sur le Svalbard.
Si la Chine ne dispose pas aujourd’hui de capacités militaires déployées en Arctique, elle y développe une stratégie d’influence assumée et méthodique. Depuis son Livre blanc de 2018, Pékin se définit comme un « État quasi-arctique » et cherche à s’imposer comme un acteur légitime de la région.
Cette stratégie repose principalement sur des investissements économiques, notamment dans les infrastructures énergétiques et portuaires, ainsi que sur des partenariats avec la Russie. La coopération sino-russe en Arctique reste toutefois marquée par une certaine méfiance réciproque. Les patrouilles conjointes de garde-côtes en 2024 dans le détroit de Béring illustrent néanmoins une convergence d’intérêts, à la fois économiques et maritimes, qui renforce la présence chinoise dans la région.
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Planisphère. Pourquoi l’Arctique devient-il stratégique ? Avec J. Bachelier
L’intérêt des États-Unis pour le Groenland ne constitue pas une nouveauté. Déjà exprimé sous la présidence Trump entre 2017 et 2021, il s’inscrit dans une logique de sécurité nationale de long terme. Le Groenland occupe une position géostratégique centrale au cœur du dispositif de contrôle des flux militaires entre l’Arctique et l’Atlantique Nord. Il joue un rôle clé dans la détection, la surveillance et l’alerte avancée face aux activités russes, notamment dans le domaine sous-marin et balistique.
À ces considérations sécuritaires s’ajoutent des enjeux économiques et industriels croissants, en particulier liés aux minerais stratégiques et aux terres rares, indispensables aux transitions énergétique et numérique. Dans ce contexte, Washington cherche à empêcher toute implantation durable de la Russie ou de la Chine dans cet espace, perçu comme un maillon essentiel de la stabilité du flanc nord de l’espace euro-atlantique.

Pour la France, l’Arctique fait pleinement partie de sa profondeur stratégique, indissociable de la sécurité euro-atlantique. La Stratégie française de défense pour l’Arctique, publiée en juillet 2025, identifie quatre enjeux prioritaires.
Le premier est celui de la sécurité collective. En tant que membre de l’Union européenne et de l’OTAN, la France considère que toute agression contre un État nordique aurait des conséquences directes sur l’ensemble de ces organisations.
Le deuxième enjeu concerne la liberté d’action, qu’il s’agisse de navigation, de survol ou d’accès aux espaces communs. La France entend préserver sa capacité à opérer librement, tant sur le plan commercial que militaire.
Le troisième enjeu porte sur la sécurisation des ressources. L’Arctique recèle un potentiel important en hydrocarbures, minerais stratégiques et métaux critiques. La France souhaite éviter toute situation de dépendance ou de fait accompli, en sécurisant les chaînes d’exploitation et de transport.
Le quatrième enjeu porte sur la protection des biens et des personnes.
Enfin, certaines zones, comme le Groenland, la mer de Kara et le Svalbard, sont identifiées comme prioritaires, en raison de leur importance stratégique et des engagements de solidarité envers les partenaires européens et euro-atlantiques.
La France inscrit clairement son action en Arctique dans une approche coopérative, privilégiant le multilatéralisme et les partenariats. L’OTAN constitue le cadre central de la coopération sécuritaire, notamment à travers le Joint Force Command de Norfolk, dont la zone de responsabilité inclut désormais la Finlande et la Suède. Cette structure permet d’articuler de manière cohérente la défense de l’Arctique et de l’Atlantique Nord, désormais étroitement liés.
L’Union européenne joue également un rôle, en particulier sur les questions de résilience, de protection des infrastructures critiques et de sécurisation des ressources. Une révision de la stratégie arctique européenne est attendue en 2026, avec une intégration renforcée des dimensions défense et sécurité.
Parallèlement, la France développe des coopérations bilatérales étroites avec les pays nordiques (Norvège, Suède, Finlande, Danemark, Islande), afin de renforcer l’interopérabilité, la connaissance du milieu arctique et les capacités adaptées aux conditions extrêmes.
Opérer en Arctique implique des contraintes opérationnelles majeures. Les températures extrêmes, pouvant atteindre –35 °C, exigent des équipements, des infrastructures et des doctrines spécifiques. La Marine nationale, l’Armée de l’air et de l’espace et l’Armée de terre sont déjà engagées dans des démarches d’adaptation progressive, qu’il s’agisse de missions « Grand Nord », de certifications grand froid pour les aéronefs ou de formations spécialisées, notamment via l’École militaire de haute montagne (EMHM).
Ces adaptations concernent également les capteurs, radars et sonars, dont les performances varient fortement selon les conditions climatiques et géophysiques propres à l’Arctique.
La France ne cherche pas à militariser l’Arctique, mais à y être un acteur crédible et responsable. À court terme, l’objectif est d’adapter les capacités existantes aux contraintes du grand froid. À moyen terme, les spécificités arctiques doivent être intégrées dès la conception des futurs équipements, notamment dans le cadre de la loi de programmation militaire.
À plus long terme, dans les années 2030, la France pourrait envisager la possibilité de développer des capacités dédiées à l’Arctique, potentiellement en coopération européenne ou internationale, intégrant à la fois des missions militaires, scientifiques et environnementales. Ce n’est pas prévu à ce jour cependant.
Le domaine spatial constitue également un levier majeur, avec le développement de capacités de surveillance et de télécommunications reposant sur des orbites polaires et elliptiques, particulièrement adaptées aux hautes latitudes.
L’intervention de Jérémy Bachelier met en lumière une réalité désormais incontournable : l’Arctique est devenu un espace stratégique à part entière, au croisement d’enjeux climatiques, économiques et sécuritaires. Fondée sur la coopération, l’anticipation capacitaire et la préservation de l’autonomie stratégique européenne, l’approche française se veut mesurée, lucide et responsable. Dans un contexte de rivalités accrues, l’Arctique apparaît ainsi comme un laboratoire des transformations contemporaines de la sécurité internationale, où le changement climatique agit comme un puissant accélérateur géopolitique.
. Voir sur le site du MINARM la Stratégie de défense pour l’Arctique (PDF)
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[1] Cette émission a été enregistrée le 27/01/2026 et diffusée le 10/02/2026.




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