Quelles sont les perspectives stratégiques ? Dès juillet 2025, le Secrétaire général de l’OTAN nous a averti du risque d’une coordination entre la Russie et la Chine pouvant mener à des conflits simultanés en Europe et en Asie. Et le 5 novembre 2025 le chef d’état-major des armées françaises, le général Fabien Mandon a pointé la Russie comme notre principale menace. La Russie, dit le CEMA, "peut être tentée de poursuivre la guerre sur notre continent" et tester les limites françaises et européennes "d’ici 3 à 4 ans", avec un risque de "choc" plus violent. Alors, la guerre russo-ukrainienne peut-elle s’étendre à l’ Europe ? Pour en parler, Pierre Verluise reçoit Cyril Gloaguen au micro de Planisphère.
Cette émission [1] Planisphère, La guerre russo-ukrainienne peut-elle s’étendre à l’ Europe ? Avec C. Gloaguen, sur RCF et Radio Notre Dame
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Synthèse de cette émission, Planisphère, La guerre russo-ukrainienne peut-elle s’étendre à l’Europe ? Avec C. Gloaguen. Rédigée par Émilie Bourgoin pour Diploweb.com. Relue et validée par C. Gloaguen
INVITE de l’émission Planisphère, Cyril Gloaguen analyse la dégradation de l’équilibre stratégique mondial et les risques de conflit entre la Russie et l’Europe. Son propos s’inscrit dans le contexte des alertes récentes du secrétaire général de l’OTAN et du chef d’État-major des armées françaises, le général Fabien Mandon, qui considèrent la Russie comme la principale menace et évoquent la possibilité de tensions majeures d’ici quelques années. Pour Cyril Gloaguen, le désordre international, la fragilité européenne et la stratégie offensive de la Russie composent un tableau particulièrement préoccupant.
Cyril Gloaguen décrit un monde entré dans une phase de désordre global. Les grandes opérations occidentales en Irak (2003) et en Libye (2011) sont derrière nous, mais elles ont laissé derrière elles des États faillis et des zones d’instabilité durable, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Parallèlement, de nouveaux acteurs montent en puissance : la Chine poursuit son renforcement, la Russie reste un acteur stratégique central malgré ses fragilités, tandis que des puissances régionales comme l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie, la Corée du Sud ou encore le Pakistan s’imposent sur la scène internationale, notamment comme exportateurs d’armes. Cette recomposition se superpose à la persistance d’une menace djihadiste protéiforme, active en Europe, en Afrique et en Asie, qui nourrit un climat de tension permanente.

Face à ce désordre géopolitique, l’Europe apparaît, selon Cyril Gloaguen, comme fragilisée et désorientée. Elle accumule les faiblesses structurelles : une démographie en chute, une économie marquée par la crise de 2008 dont les effets ne sont pas complètement résorbés, un découplage énergétique brutal lié à la guerre en Ukraine et une vulnérabilité particulière à la pression commerciale chinoise, renforcée par la confrontation entre Pékin et Washington. À cela s’ajoute ce que l’intervenant qualifie de naïveté économique, sécuritaire et militaire. Il considère que l’UE s’est parfois entravée elle-même par ses propres normes, notamment dans des secteurs stratégiques comme le nucléaire, les batteries, les énergies renouvelables ou l’industrie automobile. Enfin, il rappelle que l’Union européenne reste une coalition de vingt-sept États aux cultures politiques et diplomatiques différentes, ce qui rend très difficile l’émergence d’une véritable puissance politique et militaire.
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Planisphère. La guerre russo-ukrainienne peut-elle s’étendre à l’ Europe ? Avec C. Gloaguen
Pour illustrer la dépendance européenne, Cyril Gloaguen rapproche la situation actuelle de la « Ligue de Délos » de l’Antiquité grecque [2], où des cités versaient un tribut à Athènes en échange de sa protection. Aujourd’hui, l’UE s’apparente, selon lui, à un quasi-protectorat américain, tant sur le plan sécuritaire qu’industriel. Il rappelle que les États-Unis ont identifié depuis longtemps la faiblesse stratégique de l’Union européenne, comme en témoigne par exemple l’épisode des visées américaines sur le Groenland, territoire lié au Danemark et à l’UE. Sur le plan concret, la dépendance militaire est manifeste : depuis février 2022, une très large majorité des équipements achetés par les pays européens l’ont été auprès d’industriels américains, bien plus que d’entreprises européennes. L’Europe parle d’« autonomie stratégique » et d’« Europe de la défense », mais dans les faits, elle reste largement arrimée à l’OTAN et donc à Washington.
La guerre en Géorgie en 2008, l’annexion de la Crimée et la déstabilisation du Donbass en 2014 auraient dû déclencher une véritable rupture. Ce ne fut pas le cas.
Cyril Gloaguen revient ensuite sur la politique de sécurité et de défense de l’Union européenne depuis le traité de Maastricht. De nombreux dispositifs ont été mis en place sur le papier, comme la coopération structurée permanente, censée identifier et développer les capacités essentielles au réarmement européen. Pourtant, ce programme est resté largement dormant pendant près d’une décennie, avant d’être timidement relancé autour de 2017–2018, puis plus fortement après 2022 avec la guerre en Ukraine. Pour l’intervenant, l’Europe n’a pas véritablement tiré les leçons des alertes successives : la guerre en Géorgie en 2008, l’annexion de la Crimée et la déstabilisation du Donbass en 2014 auraient dû déclencher une véritable rupture. Ce ne fut pas le cas. Résultat : au moment du choc ukrainien, les capacités industrielles et militaires européennes se sont révélées insuffisantes, obligeant les États à acheter des armements à l’étranger.
Interrogé sur l’idée d’« européaniser l’OTAN », Cyril Gloaguen estime qu’en théorie, le mécanisme n’est pas insurmontable : si les États-Unis se retiraient, il « suffirait » de remplacer les officiers américains par des Européens dans les structures de commandement de l’Alliance et de reprendre la main sur les postes clés. En pratique, toutefois, deux problèmes majeurs se posent. Le premier est éminemment politique : il faudrait s’accorder sur la nationalité du futur commandant suprême européen, ce qui serait un sujet sensible entre États. Le second est capacitaire : bon nombre de pays européens dépendent très largement du matériel américain, parfois à plus de 80 % pour leurs équipements militaires. Sans les États-Unis, de nombreux « trous capacitaires » apparaîtraient, notamment dans les domaines du renseignement, des satellites, de la défense antiaérienne et des avions de surveillance (AWACS). La question centrale devient alors : comment faire sans les Américains, alors même que les structures existent, mais que les moyens manquent ?
L’intervenant évoque la Russie, qui dispose d’un arsenal nucléaire particulièrement étoffé, probablement le plus important au monde en nombre de têtes, devant même les États-Unis. Moscou bénéficie d’une force océanique stratégique, de missiles intercontinentaux terrestres, de bombardiers stratégiques et d’un grand nombre d’armes nucléaires tactiques. L’attention internationale se focalise notamment sur quatre systèmes très médiatisés : la torpille nucléaire Poséidon, le missile de croisière Orechnik, le missile à propulsion nucléaire Bourevestnik et le missile intercontinental Sarmat. Cyril Gloaguen insiste cependant sur la dimension propagandiste de ces armes : on dispose surtout de vidéos et de montages, et la physique impose des limites concrètes à des performances annoncées parfois comme spectaculaires. Il rappelle également que Vladimir Poutine brandit régulièrement la menace nucléaire, bien avant 2022, chaque fois qu’une crise éclate avec l’OTAN, les États-Unis ou un pays européen. Ces menaces ont une fonction politique précise : rappeler que la Russie se considère comme l’égale des États-Unis sur le plan stratégique et qu’elle entend rester une puissance incontournable. Elles visent aussi à terroriser les opinions publiques européennes et à peser sur leurs dirigeants. Pour autant, la dissuasion nucléaire occidentale, notamment française et britannique, continue de s’appliquer pleinement, que Moscou menace ou non.
Sur la possibilité d’un conflit direct entre la Russie et l’Europe, Cyril Gloaguen fait une distinction claire entre le court et le moyen terme. À court terme, il juge peu probable une attaque directe de Moscou, tant que la Russie est militairement engagée en Ukraine. En revanche, dans un horizon de cinq à dix ans, le risque lui paraît réel, surtout si la Russie parvient à reconstituer ses forces. Il insiste sur un point : la « Russie poutinienne » ne cessera pas son travail de sape contre les démocraties européennes. Pour elle, le modèle européen, séparation des pouvoirs, transparence économique, État de droit, libre concurrence, représente un danger mortel, car il contredit profondément la nature du régime.
Une fois le conflit ukrainien stabilisé ou gelé, Moscou pourrait être tentée de tester les limites européennes, par exemple en direction des pays baltes, tout en se trouvant face à une ligne de défense comprenant la Finlande, la Suède, la Pologne et, potentiellement, une Ukraine fortement armée. La Russie mène déjà des actions hybrides : opérations de sabotage, manipulations politiques, exploitation des minorités, désinformation, notamment en Pologne, en Allemagne ou dans les pays baltes.
Cyril Gloaguen identifie deux grands scénarios pouvant déboucher sur une confrontation majeure.
Le premier scénario est celui d’un retrait total des États-Unis du continent européen, c’est-à-dire non seulement le départ des troupes, mais aussi celui des équipements prépositionnés et des garanties de sécurité. L’Union européenne se retrouverait alors seule face à la Russie, avec des armées insuffisamment coordonnées et des capacités encore limitées, en dépit des efforts engagés depuis 2022.
Le second scénario est celui d’un double front, dans lequel la Chine attaquerait Taïwan, monopolisant l’attention et les forces américaines, japonaises et sud-coréennes en Asie, tandis que la Russie serait incitée à profiter de cette distraction pour tester l’Europe. La question clé devient alors celle du calendrier : la remise en état des forces russes pourrait-elle coïncider avec un éventuel conflit majeur en Asie ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, d’autant que, dans cinq à dix ans, on peut espérer que l’Union européenne aura renforcé sa coordination militaire et développé davantage ses propres capacités industrielles de défense.
Cyril Gloaguen souligne enfin que la Russie a énormément appris de la guerre en Ukraine. Elle a pu analyser des matériels occidentaux récupérés sur le terrain, adapter ses propres armements, faire progresser sa guerre électronique et ses systèmes de missiles. L’OTAN bénéficie aussi des retours d’expérience ukrainiens et de la capture de matériels russes, mais, selon lui, l’Union européenne n’a pas suffisamment intégré la détermination russe à saper les démocraties européennes. Il met en garde contre la combinaison de ces actions subversives avec une évolution politique interne au sein de l’UE : l’arrivée au pouvoir, dans un grand pays européen, d’un gouvernement populiste, d’extrême droite ou d’extrême gauche, plus complaisant envers Moscou, constituerait une opportunité considérable pour la Russie. Celle-ci cherche précisément à encourager et exploiter ce type de bascule politique.
Les perspectives stratégiques esquissées par Cyril Gloaguen sont sombres mais lucides. L’ordre international se fragmente, de nouveaux acteurs armés émergent, la Russie reste agressive et la Chine poursuit ses ambitions, tandis que l’Europe apparaît encore vulnérable, affaiblie démographiquement, économiquement et militairement, et dépendante des États-Unis. Pourtant, une marge de manœuvre existe. Si l’Union européenne parvient à sortir de sa naïveté, à assumer sa condition de puissance, à investir dans sa base industrielle de défense et à coordonner véritablement ses forces armées, elle peut réduire significativement sa vulnérabilité. À défaut, elle risque de demeurer un simple théâtre d’affrontement entre grandes puissances, exposée aux initiatives de la Russie dans les dix prochaines années.
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Cyril Gloaguen, ancien attaché naval et militaire en Russie et au Turkménistan, ancien collaborateur des Nations Unies en Abkhazie/Géorgie. Docteur en géopolitique (IFG, Paris VIII). Auteur de plusieurs articles sur le Diploweb.com dont récemment : « Stratégie. Portrait possible du missile russe Oreshnik tiré sur l’Ukraine le 21 novembre 2024 » ; et « Le couple SNLE Borey-missile Bulava, une histoire de la Force océanique stratégique (FOST) russe ».
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur Radio Notre Dame et RCF. Cette émission a été diffusée en direct le 30 décembre 2025.
Synthèse par Émilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a travaillé en alternance au sein de la cellule sûreté d’un grand groupe. Elle est en charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.
[1] Cette émission a été enregistrée le : 01/12/2025 et diffusée le 30/12/2025.
[2] NDLR : La ligue de Délos est une alliance militaire entre les cités grecques dominées par Athènes créée à la fin des guerres médiques en 478 av. J.-C. pour faire face aux Perses. La ligue de Délos a été dissoute en 404 av. J.-C..
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Date de publication / Date of publication : 2 janvier 2026
Titre de l'article / Article title : Planisphère. La guerre russo-ukrainienne peut-elle s’étendre à l’ Europe ? Avec C. Gloaguen
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Quelles sont les perspectives stratégiques ? Dès juillet 2025, le Secrétaire général de l’OTAN nous a averti du risque d’une coordination entre la Russie et la Chine pouvant mener à des conflits simultanés en Europe et en Asie. Et le 5 novembre 2025 le chef d’état-major des armées françaises, le général Fabien Mandon a pointé la Russie comme notre principale menace. La Russie, dit le CEMA, "peut être tentée de poursuivre la guerre sur notre continent" et tester les limites françaises et européennes "d’ici 3 à 4 ans", avec un risque de "choc" plus violent. Alors, la guerre russo-ukrainienne peut-elle s’étendre à l’ Europe ? Pour en parler, Pierre Verluise reçoit Cyril Gloaguen au micro de Planisphère.
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