Cécile Marin, docteure en histoire contemporaine, Enseignante en histoire à Sciences Po au sein du programme Europe/Afrique. C. Marin y anime le séminaire "Histoire et géopolitique de la présence russe en Afrique".
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur Radio Notre Dame et RCF. Cette émission a été diffusée en direct le 3 février 2026. Synthèse par Émilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a travaillé en alternance au sein de la cellule sûreté d’un grand groupe. Elle a la charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.
Quelle est la réalité de la présence russe en Afrique ? S’agit-il d’une nouveauté ou d’un retour réinventé ? Quelles sont ses formes et … ses limites ? Pour comprendre au mieux la présence russe en Afrique, Pierre Verluise reçoit au micro de Planisphère Cécile Marin, docteure en histoire contemporaine de l’INALCO. Claire, précise, nuancée. Podcast et synthèse rédigée.
Cette émission [1] Planisphère, Quelle présence russe en Afrique ? Avec C. Marin, sur RCF
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Synthèse de cette émission, Planisphère, Quelle présence russe en Afrique ? Avec C. Marin. Rédigée par Émilie Bourgoin pour Diploweb.com. Revue et validée par C. Marin
LA PRESENCE russe en Afrique suscite de plus en plus d’attention dans un contexte où les puissances occidentales, notamment la France, semblent en retrait sur le continent. Pour autant, cette influence russe, si elle paraît récente et vigoureuse, s’inscrit dans une histoire longue, marquée par les héritages soviétiques et les recompositions géopolitiques post-Guerre froide. Cécile Marin nous propose une lecture nuancée de cette présence, en soulignant à la fois ses continuités, ses transformations et ses limites structurelles.
L’histoire des relations russo-africaines est relativement récente. Les premières tentatives de présence russe au XVIIIᵉ siècle sous Pierre le Grand et au XIXᵉ siècle en Éthiopie furent marginales. Ce n’est qu’à partir des années 1950, durant la Guerre froide (1947-1990), que l’URSS s’impose comme un acteur majeur en Afrique, soutenant les mouvements de libération et exportant son modèle idéologique. Cependant, après la chute de l’URSS en 1991, la Russie se retire massivement du continent, fermant une grande partie de ses ambassades et centres culturels. Le retour observé depuis les années 2010 est donc un « retour réinventé », fondé sur des outils d’influence modernisés, diplomatiques, médiatiques, sécuritaires et culturels, adaptés au XXIᵉ siècle.

L’isolement de la Russie après l’annexion illégale de la Crimée en 2014 l’a poussée à chercher de nouveaux partenaires, notamment en Afrique. Sa doctrine de politique étrangère de 2023 consacre pour la première fois un chapitre entier au continent africain, signe de son importance stratégique.
Cette diplomatie s’exprime par l’organisation de sommets Russie-Afrique (Sotchi 2019, Saint-Pétersbourg 2023), la réouverture d’ambassades et de multiples forums multilatéraux ou régionaux. Ces rencontres très médiatisées visent à mettre en scène un rapprochement entre Moscou et les États africains. Les dirigeants africains trouvent dans ce partenariat une alternative narrative : la Russie se présente comme une puissance non coloniale, en opposition à l’Occident. Ce discours anticolonial, bien que paradoxal pour un "ancien" empire, séduit certains régimes en quête de légitimité face à leurs opinions publiques.
Sur le plan économique, la présence russe reste modeste. Malgré des annonces ambitieuses, 90 accords signés lors du sommet de 2019 et une promesse d’atteindre 40 milliards de dollars d’échanges commerciaux d’ici 2024, les résultats sont faibles : seulement 27 milliards atteints fin 2025.
Les projets de coopération, notamment dans les domaines nucléaire et énergétique, peinent à se concrétiser. Plusieurs accords avec l’Éthiopie, le Niger ou le Burkina Faso restent à ce stade symboliques.
Cette stagnation s’explique par les sanctions occidentales, les coûts de la guerre en Ukraine et les priorités budgétaires russes. Moscou conserve toutefois une position forte dans le secteur de l’armement, même si ses exportations vers l’Afrique sont en baisse depuis 2025.
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Planisphère. Quelle présence russe en Afrique ? Avec C. Marin
La principale dimension de la présence russe en Afrique est sécuritaire. Profitant du retrait français au Sahel, la Russie s’appuie sur des sociétés paramilitaires, notamment le groupe Wagner, puis Africa Corps après 2023. Ces forces soutiennent des régimes fragiles (Mali, Centrafrique, Niger) dans leurs luttes contre les groupes armés et deviennent un outil d’influence politique. Wagner ne s’est pas limité au mercenariat : le groupe a mené une guerre informationnelle, diffusant une propagande pro-russe et anti-occidentale via les réseaux sociaux, des campagnes de désinformation et des médias affiliés.
Cette influence numérique et psychologique exploite les ressentiments postcoloniaux et contribue à remodeler les perceptions locales : la Russie y apparaît comme le partenaire libérateur face à l’Occident déclinant.
La Russie a développé un écosystème médiatique offensif en Afrique. Après l’interdiction de Russia Today et Sputnik en Europe, ces médias ont recentré leurs activités sur le continent africain, avec la création de Sputnik Afrique en 2022. Ces médias diffusent massivement du contenu en français et en anglais, parfois relayé gratuitement par des chaînes locales africaines grâce à des accords de partenariat. En parallèle, la Russie mène des campagnes numériques sophistiquées, souvent appuyées par des IA génératives, comme l’a révélé le service français Viginum. Face à cela, l’Europe et la France ont tardé à réagir, concédant un retard stratégique dans la bataille des récits.
Enfin, la Russie déploie un soft power structuré, inspiré de la période soviétique.
. Culture et éducation : ouverture des Maisons russes, diffusion de contenus audiovisuels pro-Kremlin, renforcement de la coopération universitaire, notamment via l’Université Patrice Lumumba à Moscou pour former des étudiants africains, forums de la jeunesse et événements sportifs (Spartakiades).
. Religion : création en 2021 d’un exarchat orthodoxe d’Afrique, développement rapide de paroisses (4 en 2019, plus de 350 en 2025), et coopération avec des pays musulmans autour de valeurs dites « traditionnelles » opposées à celles de l’Occident. Ces outils visent à forger des liens culturels et moraux durables, consolidant une présence symbolique plus qu’économique.
La présence russe en Afrique est donc une réalité plurielle, plus politique et symbolique qu’économique. Elle s’appuie sur la mémoire soviétique, les fragilités africaines, le rejet de l’Occident et des stratégies hybrides d’influence. Toutefois, ses ambitions se heurtent à des limites structurelles : contraintes financières, faible ancrage local et concurrence chinoise [2]. Ce « retour » russe en Afrique n’est pas une conquête, mais un jeu d’influence multiforme fondé sur la visibilité, la communication et la guerre des récits.
. Cécile Marin, Quelle est la dimension historique de l’engagement russe en Afrique ? Aux racines des relations russo-africaines de 1917 à nos jours, Diploweb.com
. Document du Parlement européen (février 2024) : Russia in Africa : an Atlas
. Travaux de Thierry Vircoulon (IFRI)
. Travaux de Maxime Audinet (IRSEM/INALCO)
. Documentaire Arte : Afrique, point chaud de la guerre froide
. Ramani S., Russia in Africa : Resurgent Great Power or Bellicose Pretender ?, Hurst & Company, 2023.
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[1] Cette émission a été enregistrée le 3/11/2025 et diffusée le 3/02/2026.
[2] Cf. Alexandre Lauret, Mathieu Mérino, Carine Pina (dir.), La Chine en Afrique : Des « diplomaties » alternatives pour de nouveaux enjeux sécuritaires, Étude 129, IRSEM, décembre 2025. https://www.irsem.fr/storage/file_manager_files/2025/12/etude-irsem-129-chine-afrique-a4.pdf




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