Sylvain Domergue, Agrégé et docteur en géographie, enseignant à Sciences Po Bordeaux, auteur de « Géopolitique des espaces maritimes » (Armand Colin) et de « Géographie des mers et des océans » (Documentation Photographique – CNRS Éditions).
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été diffusée en direct le 5 mai 2026.
Synthèse par Emilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle est en charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.
Vous le savez, la mer représente 71% de la superficie de la planète Terre. Et la plupart des produits que nous utilisons sont venus à nous… dans des conteneurs transportés par la mer. Et pourtant, nous ignorons beaucoup des réalités de ces espaces dont nous dépendons chaque jour davantage. La géopolitique des mers et des océans s’affirme comme un champ essentiel pour appréhender les transformations du monde contemporain et anticiper les conflits et coopérations de demain. Alors, que nous apprend la géopolitique des espaces maritimes ? Pour répondre à cette question, Planisphère à la joie de recevoir Sylvain Domergue. Podcast et synthèse rédigée.
Cette émission [1] Planisphère, Que nous apprend la géopolitique des espaces maritimes ? Avec S. Domergue, sur RCF Notre Dame
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Synthèse de cette émission, Planisphère, Que nous apprend la géopolitique des espaces maritimes ? Avec S. Domergue. Rédigée par Emilie Bourgoin pour Diploweb.com . Revue et validée par S. Domergue.
Les espaces maritimes occupent une place centrale dans la mondialisation contemporaine, tant pour les échanges économiques que pour les enjeux stratégiques et sécuritaires. Pourtant, ils restent largement méconnus du grand public, malgré leur importance cruciale. À travers son analyse, Sylvain Domergue met en évidence la montée en puissance de la mer comme espace de dépendance, de rivalités et d’innovations géopolitiques. Il propose ainsi de repenser la géopolitique à partir du fait maritime, en insistant sur la diversité des acteurs, des menaces et des transformations en cours.
Sylvain Domergue redéfinit la notion de « maritimisation » en dépassant la simple intensification des échanges commerciaux. Il insiste sur une dépendance beaucoup plus large des sociétés contemporaines à l’égard des espaces maritimes.
Cette dépendance se manifeste à plusieurs niveaux. D’abord, le commerce mondial repose majoritairement sur le transport maritime. Mais au-delà, les océans jouent un rôle essentiel dans la transmission des données, avec environ 97 % des communications internationales passant par des câbles sous-marins. Ils sont également une source majeure de ressources, qu’il s’agisse des ressources halieutiques, énergétiques (pétrole, gaz), génétiques (RGM : ressources génétiques marines) ou minérales (métaux, sable), ces deux dernières étant encore très peu exploitées à ce jour.
Ainsi, la mer apparaît comme un espace stratégique multidimensionnel, indispensable au fonctionnement des économies contemporaines.
Les espaces maritimes sont aussi le théâtre d’une transformation des équilibres de puissance. Si certaines puissances traditionnelles comme les États-Unis ou la France conservent une capacité d’action globale, de nouveaux acteurs émergent.
Une transformation de la « grammaire de la puissance ».
La Chine s’impose aujourd’hui comme une puissance navale majeure, avec un développement très rapide de ses capacités militaires. D’autres États comme l’Inde ou la Turquie renforcent également leur présence maritime. Par ailleurs, des puissances comme la Russie ou le Japon connaissent un regain d’activité navale après des périodes de relative mise en retrait.
Cette évolution traduit une transformation de la « grammaire de la puissance » : maîtriser les espaces maritimes devient un levier essentiel pour affirmer son influence et garantir son autonomie stratégique.
Les espaces maritimes sont marqués par une diversification des formes de violence. Sylvain Domergue souligne que la conflictualité ne se limite plus aux affrontements militaires classiques, mais s’étend à des actions indirectes, souvent difficiles à attribuer.
Les attaques contre des infrastructures stratégiques, comme les gazoducs ou les câbles sous-marins, illustrent cette évolution. Ces actions permettent de fragiliser un adversaire tout en restant sous le seuil de la guerre ouverte.
Par ailleurs, la dronisation des conflits navals constitue une rupture majeure. L’exemple de la guerre en Ukraine montre qu’un acteur disposant de moyens limités peut neutraliser une puissance navale importante grâce à des drones ou des dispositifs télécommandés. Cette évolution remet en cause les équilibres traditionnels et redéfinit les capacités militaires en mer.
Au-delà des États, les espaces maritimes sont encore le théâtre d’activités menées par des acteurs non étatiques. La piraterie, motivée par des objectifs économiques, reste présente dans plusieurs zones stratégiques comme le golfe de Guinée, le détroit de Malacca ou le golfe d’Aden.
D’autres formes de violence existent, plus discrètes mais tout aussi préoccupantes. Sylvain Domergue évoque notamment les conditions de travail dans certains secteurs maritimes, proches du travail forcé, ainsi que les trafics illicites qui exploitent les failles du contrôle maritime.
Ces phénomènes illustrent la complexité des enjeux sécuritaires en mer, où coexistent des logiques économiques, criminelles et stratégiques.
Les espaces maritimes sont également au cœur des enjeux environnementaux. La surexploitation des ressources halieutiques, avec une part importante des stocks en situation de surpêche, constitue une menace majeure.
Des pratiques comme les navires-usines ou la pêche illégale accentuent ces pressions, tout en permettant de contourner les régulations. Par ailleurs, des phénomènes comme l’exploitation du sable ou le réchauffement climatique contribuent à dégrader les écosystèmes marins.
Ces dynamiques peuvent avoir des conséquences indirectes en matière de sécurité, en poussant certaines populations à se tourner vers des activités illégales comme la piraterie ou les trafics.
La gouvernance des espaces maritimes repose sur une articulation complexe entre échelles nationale, régionale et mondiale. Si des progrès ont été réalisés, notamment avec le développement du droit international de la mer et des institutions multilatérales, des limites importantes subsistent.
À l’échelle nationale, les États ne peuvent agir que dans leurs zones de souveraineté, ce qui limite la lutte contre des phénomènes transnationaux. À l’échelle mondiale, les dispositifs existent mais souffrent d’une mise en œuvre lente et complexe.
Le traité sur la haute mer (BBNJ), entré en vigueur en 2026, constitue une avancée importante, notamment en matière de protection environnementale. Toutefois, il reste pour l’instant largement déclaratif et dépendra des mécanismes futurs de mise en œuvre.
L’échelle régionale enfin, de plus en plus valorisée depuis quelques décennies, présente des intérêts multiples : réduire le nombre d’acteurs impliqués – comparativement à l’échelle mondiale – tout en mettant en commun des moyens et des leviers d’action, afin de lutter plus efficacement contre des risques et menaces transnationaux (narcotrafic, risques climatiques majeurs, criminalité maritime, etc.). Toutefois, les coopérations mises en œuvre à cette échelle souffrent encore de nombreuses carences de gouvernance, et de degrés d’avancement très inégaux selon les régions et les thématiques considérées.
L’analyse de Sylvain Domergue met en évidence le rôle central des espaces maritimes dans les dynamiques contemporaines de puissance, de sécurité et de développement. La mer apparaît à la fois comme un espace de dépendance, de compétition et d’innovation stratégique.
Cependant, cette centralité s’accompagne de défis majeurs : diversification des menaces, fragilité des équilibres environnementaux et insuffisance des mécanismes de gouvernance. Dans ce contexte, une approche multiscalaire et multidimensionnelle s’impose pour comprendre et réguler ces espaces.
Ainsi, la géopolitique des mers et des océans s’affirme comme un champ essentiel pour appréhender les transformations du monde contemporain et anticiper les conflits et coopérations de demain.
Plus :
. Sylvain Domergue, « Géopolitique des espaces maritimes » (Armand Colin) et de « Géographie des mers et des océans » (Documentation Photographique – CNRS Éditions).
. Sur Diploweb.com, Florian Manet, « Thalassopolitique du narcotrafic, la face cachée de la mondialisation ? » et ouvrage complet au format PDF sur le site de la Fondation SEFACIL
. Sur Diploweb.com, Dossier géopolitique : Mers et océans au cœur de la mondialisation
. Minarm, Centre d’étude stratégique de la Marine
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[1] Cette émission a été enregistrée le 01/04/2026 et diffusée le 05/05/2026.




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