Méthodologie. Comment réaliser des cartes et croquis à la main pour le plaisir… ou les concours ?

Par Christophe CHABERT, Matthieu ALFRE, Pierre VERLUISE, le 18 septembre 2019  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Matthieu Alfré est diplômé de master de HEC Paris, de Sciences-Po Paris et de la Sorbonne. Il intervient en géopolitique comme formateur dans l’enseignement su-périeur et consultant pour les entreprises. Christophe Chabert est diplômé d’HEC Paris, fondateur et rédacteur en chef du site internet www.mindthemap.fr. Matthieu Alfré et Christophe Chabert sont co-auteurs du livre « Le monde en cartes. Méthodologie de la cartographie », préface Emilie Aubry, éd. Autrement, 2019. Propos recueillis par P. Verluise, fondateur du Diploweb.com.

De nombreux lycéens et étudiants doivent réaliser des cartes à la main pour leurs examens et concours… mais les manuels comme les médias présentent des cartes réalisées… à l’ordinateur. C’est pourquoi l’ouvrage présenté ici marque une réinvention : le retour à une pratique de la cartographie à la main, comme lors des épreuves qui décident parfois d’une orientation. Le Diploweb.com a rencontré ses auteurs pour en savoir plus sur cet ouvrage : Matthieu Alfré, Christophe Chabert, « Le monde en cartes. Méthodologie de la cartographie », préface Emilie Aubry, éd. Autrement, 2019.

Pierre Verluise (P. V. ) : Pouvez-vous nous expliquer la genèse de votre ouvrage, Le Monde en Cartes – Méthodologie de la Cartographie (éditions Autrement, 2019) ?
Matthieu Alfré (M. A.) :
Notre projet éditorial provient d’une belle rencontre qui a donné naissance à cette envie commune au tout début de l’année 2018. Christophe et moi sommes deux diplômés de HEC, passés par le conseil en stratégie et passionnés de géopolitique. Alors que Christophe a étudié à l’étranger dans le monde latin, à Lisbonne et à Buenos Aires, je suis allé à Sciences Po Paris et à la Sorbonne avant de faire un tour du monde d’aventures pendant près de deux ans (« Faire de sa vie une aventure »). Lors de notre rencontre, nous nous sommes dit qu’il fallait combiner nos atouts, un sens esthétique et une vision intellectuelle, pour répondre à ce besoin de cartes de plus en plus grand. Nous avons décidé de créer un atlas méthodologique qui permet d’appréhender le monde contemporain. Deux raisons plus fortes et plus précises ont déterminé la teneur de notre ouvrage : le besoin de comprendre le monde et celui de produire ses cartes.

Je crois d’abord qu’il y a une appétence croissante, du grand public et des professionnels, pour comprendre le monde par les cartes. Dans une civilisation de l’image, et de l’instantané, le support visuel de la carte rencontre un grand succès. C’est ce qu’atteste bien la réussite d’émissions de décryptage géopolitique fondé sur les cartes, comme Le dessous des Cartes, dont la rédactrice et présentatrice, Émilie Aubry est aussi notre préfacière. Au-delà du grand public, Christophe et moi avons répondu avec plaisir aux demandes de professionnels pour les accompagner dans leur production cartographique, et plus encore, dans l’analyse géopolitique qui en résulte pour leurs activités. De grandes entreprises privées, notamment dans le secteur de l’énergie et du commerce international, ont été amenées à construire avec nous les bons messages pour piloter leurs opérations.

En complément, grâce à nos expériences en formation, nous répondons au besoin d’un public cherchant à produire ses propres cartes. Par exemple, j’ai pu accompagner des dizaines d’élèves de classes préparatoires pendant plus de 5 ans. Cela m’a permis de cibler les carences de leur formation et d’exploiter leur mode d’apprentissage. En synthèse, les étudiants en classes préparatoires, au CAPES et même à l’agrégation, sont toujours friands de conseils concrets et pragmatiques pour réussir leurs épreuves. C’est aussi pourquoi nous avons créé cet atlas méthodologique qui se veut aussi pratique que visuel : une méthodologie de la cartographie avec une carte pas à pas, une trentaine de belles cartes réalisées à la main par Christophe ainsi qu’une présentation des enjeux et perspectives pour chaque chapitre (mondialisation, Europe, Afrique subsaharienne, monde arabo-musulman, Asie, Amérique). J’ai tout particulièrement apprécié de traiter l’Europe, en pleine période de turbulences entre le Brexit et la crise migratoire, ainsi que la mer de Chine méridionale, espace maritime circonscrit dont dépend pourtant la stabilité régionale de l’Asie orientale !

Méthodologie. Comment réaliser des cartes et croquis à la main pour le plaisir… ou les concours ?
Christophe Chabert et Matthieu Alfré
Christophe Chabert et Matthieu Alfré, co-auteurs du livre « Le monde en cartes. Méthodologie de la cartographie », éd. Autrement.


P. V. : Pourquoi avez-vous fait le choix de réaliser l’ensemble des cartes à la main ?

Christophe Chabert (C. C. ) :
La grande majorité des cartes des atlas géopolitiques sont produites sur ordinateur. Or, les candidats aux concours doivent les réaliser à la main lors des épreuves. Nous avons par conséquent voulu proposer un ouvrage qui, au-delà des connaissances qu’il délivre, permette aux étudiants de comprendre, et de voir, ce qui est réellement attendu d’eux en termes de graphisme et d’organisation. Les 31 cartes sont des exemples concrets de ce qui peut être fait le jour J.

Nous avons misé sur la dimension esthétique du livre par rapport aux ouvrages classiques destinés aux étudiants. L’idée consistait à répondre à un double objectif : créer un contenu complet et de qualité tout en proposant un bel objet. Chaque carte est unique, authentique, presque un travail d’orfèvre. Il m’a fallu beaucoup de temps, de patience et de minutie pour que le résultat soit à la hauteur des attentes que nous nous étions fixées. Grâce à notre travail, ainsi que celui de l’éditrice qui s’est assurée de la bonne colorimétrie et du choix du papier, les cartes de l’ouvrage sont à la fois riches en contenu et belles à regarder. L’esthétique soignée participe pleinement à l’envie de se plonger dans les problématiques complexes qui sont abordées. L’alliance des dimensions géopolitiques et artistiques est novatrice et nous sommes persuadés qu’elle permettra d’attirer un public plus large que les seuls étudiants.

Travailler à la main est enfin un choix personnel. Je trouve qu’il est très gratifiant de produire quelque chose de ses propres mains, de voir le résultat final après des heures voire des jours de travail. J’aime aussi l’idée que chaque carte soit unique et qu’elle ait de petits défauts. Même si j’essayais d’en reproduire une à l’identique, il y aurait toujours des différences dans les couleurs, le tracé des lignes et des formes … Cet ouvrage a été conçu comme une invitation pour les étudiants à prendre le temps de réaliser leurs propres cartes et d’y prendre du plaisir. Résumer ses cours avec des cartes est une méthode très efficace pour apprendre les localisations et fixer les grands phénomènes, le cerveau ayant souvent tendance à mieux intégrer les contenus visuels.

Le monde en cartes est donc une première dans son genre qui, nous l’espérons, séduira les élèves, le monde enseignant et tous ceux qui aiment la géopolitique et la cartographie.

P. V. : Que pouvez-vous nous dire de votre carte de conclusion (
« Notre vision du monde en 2050 » ) qui assume ses prises de position et sa dimension prospective ?
M. A. :
Tout comme Christophe, j’apprécie beaucoup les recherches de prospective, et aussi les œuvres de science-fiction. Nous lisons tous deux avec autant de plaisir le magazine Usbek et Rica que les articles et livres du Diploweb.com ! Il était donc naturel pour nous de chercher à transposer nos réflexions prospectives à la discipline géopolitique. Nous nous sommes mis d’accord pour proposer une synthèse à forte valeur ajoutée des tendances perceptibles dans la géopolitique aujourd’hui qui pourraient se prolonger jusqu’au milieu du XXIe siècle. Voici l’acte de naissance de notre analyse et de notre carte sur « Notre vision du monde en 2050 » qui figure en conclusion de notre ouvrage.

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Carte. Notre vision du monde en 2050, Matthieu Alfré et Christophe Chabert
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte. Source : Matthieu Alfré, Christophe Chabert, « Le monde en cartes. Méthodologie de la cartographie », préface Emilie Aubry, éd. Autrement, 2019.

Dans ce commentaire raisonné, nous proposons de mettre en évidence les principales tendances qui façonneront le monde en 2050. Pour les établir, nous nous sommes fondés sur des rapports d’institutions internationales, comme l’OCDE (OECD environmental outlook to 2050) et l’ONU (Perspectives de la population dans le monde 2017), ainsi que sur des travaux de centres de recherche, dont notamment l’atlas de l’équipe de Virgine Raisson : 2038, les futurs du monde. Ce qui apparaît le plus notable à la lecture de tous ces travaux, c’est que la question géopolitique par excellence, celle de la stabilité du monde, est de plus en plus conditionnée par une question lancinante, plus métaphysique et plus écologique, qui est celle de la viabilité du monde. Conscients de ce constat, nous avons mis en exergue cinq tendances lourdes qui pourraient déterminer les enjeux de la géopolitique de 2050 :
. 1 : Le bouleversement démographique poussera à la colonisation des marges
. 2 : La destruction environnementale affectera nos conditions de vie
. 3 : Les nouvelles mobilités redessineront la carte des échanges planétaires
. 4 : La transition écologique et énergétique transformera les rapports de force géopolitiques
. 5 : La fragmentation politique promettra un monde traversé de nouveaux combats

Le défi principal de cette cartographie prospective était de les représenter à une échelle mondiale tout en invitant le lecteur à sortir de ses habitudes et de ses certitudes. C’est ce qui explique le parti-pris de sélectionner un fond de carte appelé « projection Fuller ». Il a été créé par Richard Buckminster Fuller au début du XXe siècle dans sa carte Dymaxion pour représenter le monde projeté sur la surface d’un polyèdre. Cette projection Fuller surprend le regard du lecteur anesthésié d’avoir trop vu l’orientation du Nord en haut (qu’il s’agisse de projection Mercator ou Peters), elle reflète la surface réelle des continents et elle autorise la prise de conscience de l’interdépendance des territoires du monde. C’est donc un très bon début pour comprendre la nécessité d’assurer dès aujourd’hui la viabilité du monde à l’horizon 2050...

P. V. : Dans un monde où la désinformation et le complotisme gagnent du terrain, quelle est la place des cartes ?
C. C. : Dans leur livre « Comment faire mentir les cartes » (éd. Autrement, 2019), Mark Monmonnier et Christian Grataloup rappellent que « toutes les cartes, projections sur le papier d’éléments d’un monde en plusieurs dimensions, sont une déformation de la réalité jusqu’à la rendre parfois fausse ». La projection, les éléments cartographiés ou non, les échelles, les couleurs, les figurés et l’angle donné au contenu relèvent de choix effectués consciemment ou non par le cartographe. Une carte est un instantané à un moment t, rapidement caduque et son message est forcément biaisé par la culture et la subjectivité de son auteur.

Elles ont souvent été utilisées au cours de l’Histoire humaine pour tromper les populations. Je pense naturellement aux cartes de propagande des deux blocs lors de la Guerre froide. L’ Union des républiques socialistes soviétiques ou l’Union soviétique (URSS) était souvent représentée avec l’image d’une pieuvre étendant ses tentacules vers l’Europe de l’Ouest (et inversement pour la propagande soviétique contre les États-Unis). Aujourd’hui, de nombreuses cartes sont toujours détournées pour servir des logiques politiques. Une carte sur les routes migratoires en Méditerranée, si elle n’est pas expliquée, pourra être utilisée pour conforter des théories comme celle du « grand remplacement ». L’auteur peut se retrouver dépossédé du message qu’il avait voulu transmettre initialement.

Matthieu et moi-même connaissons nos limites. Nous sommes deux Français, des occidentaux, et notre culture nous influence forcément. Conscients de cela, nous avons cherché à mener un travail le plus rigoureux possible, en attachant une importance centrale à la recherche de données fiables. Nous avons toujours croisé les informations, en éliminant celles où nous pouvions avoir des doutes, et avons abordé les différents sujets de manière dépassionnée. L’objectif était de tendre vers une neutralité maximale et de laisser de côté nos opinions. La présentation qui accompagne chaque carte participe à contextualiser le contenu et à expliquer ouvertement les choix que nous avons fait, dans une démarche transparente.

Les cartes, comme tout élément visuel, peuvent être dangereuses si elles sont utilisées à des fins de propagande, de manipulation, de désinformation. L’important, hier comme aujourd’hui, est de former les jeunes générations à la vérification et à la confrontation des sources, au doute méthodique qui permet de repérer les messages simplistes. Nous espérons que notre livre permettra aux lecteurs d’avoir toutes les cartes en main pour mieux évoluer dans ce monde de flux d’informations continues et que nos cartes éveilleront en eux le désir de connaissances sur la géopolitique contemporaine.

Copyright Septembre 2019-Chabert-Alfré-Verluise/Diploweb.com


Plus

. Matthieu Alfré, Christophe Chabert, « Le monde en cartes. Méthodologie de la cartographie », préface Emilie Aubry, éd. Autrement, 2019. Via Amazon

4e de couverture

Une méthode unique pour réussir ses cartes et croquis

Acquérir les bons réflexes est essentiel pour aborder sereinement l’épreuve de création et de réalisation des cartes et croquis. Cet ouvrage donne toutes les clés pour élaborer une carte dans les conditions du concours.

Un ouvrage pour comprendre les enjeux géopolitiques mondiaux

Une analyse des enjeux mondiaux et régionaux pour réviser efficacement les grands repères géopolitiques. Chaque carte est accompagnée d’un commentaire qui éclaire sa construction : explication du sujet, justification de la problématique, architecture de la légende, mise en perspective du sujet.

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