Selma Mihoubi, docteure en géopolitique de Sorbonne Université. Consultante spécialisée en influence informationnelle. S. Mihoubi partage au micro de Planisphère son expertise des dynamiques informationnelles à l’œuvre au Mali, au Niger et au Burkina Faso.
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur Radio Notre Dame et RCF. Cette émission a été diffusée en direct le 17 février 2026.
Synthèse par Émilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a travaillé en alternance au sein de la cellule sûreté d’un grand groupe. Elle a la charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.
Voici quelques années, la France était un acteur géopolitique important au Sahel. Puis la France a été contrainte de laisser la place à d’autres acteurs. Cette éviction s’est notamment faite au moyen d’une lutte informationnelle qui a diffusé des récits géopolitiques défavorables à Paris. Pour comprendre comment le Sahel est devenu un espace de confrontation informationnelle, Planisphère a la joie de recevoir Selma Mihoubi. Podcast et synthèse rédigée.
Cette émission [1] Planisphère, Le Sahel, espace de confrontation informationnelle ? Avec S. Mihoubi, sur RCF-RND
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Synthèse de cette émission, Planisphère, Le Sahel, espace de confrontation informationnelle ? Avec S. Mihoubi. Rédigée par Émilie Bourgoin pour Diploweb.com. Synthèse relue et validée par S. Mihoubi
LONGTEMPS zone d’influence prioritaire de la France, le Sahel est devenu en quelques années un espace central de confrontation informationnelle. La perte d’influence française, les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger comme l’arrivée de nouveaux acteurs étrangers ont profondément reconfiguré le paysage médiatique et géopolitique de la région. Selma Mihoubi, docteure en géopolitique et spécialiste de l’influence informationnelle, éclaire les mécanismes de diffusion des récits, les rivalités médiatiques et les stratégies d’acteurs qui transforment l’espace public sahélien. Son analyse met en évidence la complexité d’un environnement où se croisent désinformation locale, propagande étrangère et fragilité structurelle des systèmes médiatiques.
Selma Mihoubi conteste l’idée selon laquelle la désinformation au Sahel serait essentiellement importée par des acteurs étrangers, en particulier russes. Selon elle, cette vision occulte la responsabilité et l’activité propres des acteurs locaux : autorités politiques, groupes sociaux ou communautaires, organisations sous-régionales. La désinformation circule souvent en lien direct avec les dynamiques internes, les tensions politiques, les crises sécuritaires et les récits historiques déjà présents. Ignorer cette dimension revient à méconnaître les logiques sociales et politiques qui façonnent la réception des discours.

L’espace informationnel sahélien est profondément géopolitique car il constitue un champ de rivalité pour le contrôle des opinions publiques. Les acteurs cherchent à façonner les représentations collectives par le contrôle des médias d’État, le développement d’infrastructures médiatiques et la diffusion de récits orientés. Le choix même des informations mises en avant et la manière de raconter les événements participent à la construction de rapports de pouvoir. Les récits s’appuient également sur des références culturelles et historiques préexistantes, renforçant leur crédibilité auprès des populations.
Plusieurs facteurs fragilisent structurellement l’espace informationnel sahélien : faible développement économique, faiblesse des infrastructures médiatiques, contexte de guerre contre les groupes djihadistes, dépendance historique aux médias étrangers. Ces vulnérabilités attirent des acteurs cherchant à influencer les perceptions locales. Par ailleurs, l’héritage colonial et postcolonial, notamment avec la France, continue de structurer les imaginaires et offre un terreau fertile à des narratifs hostiles. L’accès dominant des agences de presse occidentales accentue aussi les inégalités dans la production d’information.
Entre 2021 et 2023, les trois coups d’État militaires au Mali, Burkina Faso et Niger ont engendré une reconfiguration profonde. Les nouvelles autorités ont cherché à rompre avec l’ancienne puissance coloniale et à diversifier leurs partenariats stratégiques, notamment en se rapprochant de la Russie. Dans ce contexte, plusieurs acteurs, étatiques et non étatiques, ont investi l’espace informationnel pour y diffuser leurs récits. La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) s’accompagne d’un renforcement des coopérations médiatiques destinées à promouvoir les actions et la légitimité des autorités militaires.
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Planisphère. Le Sahel, espace de confrontation informationnelle ? Avec S. Mihoubi
Les régimes militaires sahéliens ont accru leur contrôle sur les médias publics et privés. Intimidations, arrestations de journalistes, restrictions de diffusion : ces pratiques renforcent l’autocensure et limitent les discours critiques. Les autorités cherchent à uniformiser les narratifs et à empêcher toute remise en cause de leur légitimité. Sur les réseaux sociaux, une multiplication de comptes, authentiques ou non, pro-AES et pro-russes accompagne cette stratégie, relayant des discours hostiles à la France et valorisant les nouvelles alliances.
L’AES a développé un régime narratif structuré autour de trois axes.
1. La souveraineté retrouvée, mettant en scène la rupture avec la France comme condition de l’émancipation politique.
2. L’instrumentalisation de l’histoire coloniale, alimentée par des récits parfois complotistes sur le rôle de la France dans le contrôle du franc CFA ou des ressources.
3. La désinformation sécuritaire, marquée par la minimisation des attaques djihadistes ou des revers militaires.
Ces récits visent à consolider l’adhésion interne et légitimer les nouveaux pouvoirs.
Les groupes djihadistes constituent eux aussi des acteurs centraux du paysage informationnel sahélien. Ils utilisent la propagande pour délégitimer les autorités, recruter de nouveaux membres et diffuser des récits alternatifs sur la gouvernance et la sécurité. Ces messages s’appuient parfois sur des frustrations locales, accentuées par l’absence de présence étatique ou la perception de corruption des institutions. Leur influence contribue à la fragmentation de l’espace informationnel et à la radicalisation de certains segments de la population.
La Russie et la Chine déploient des stratégies informationnelles au Sahel, mais leurs intérêts divergent.
. La Russie s’appuie largement sur le numérique, les comptes inauthentiques [2] et la diffusion de contenus pro-russes pour renforcer sa présence sécuritaire et son accès aux ressources.
. La Chine, déjà premier partenaire commercial de la région, investit dans les infrastructures médiatiques : antennes relais, équipes locales, production de contenus. Elle diffuse gratuitement les dépêches de l’agence Xinhua, favorisant leur reprise directe par les médias locaux, souvent sans mention de la source.
Cette stratégie plus discrète mais structurelle permet à la Chine de consolider une influence durable dans les imaginaires médiatiques.
La France souffre aujourd’hui d’un affaiblissement marqué de sa capacité d’influence au Sahel. Le ressentiment lié à l’histoire coloniale, déjà existant, a été instrumentalisé par de nombreux acteurs. Parallèlement, la France a tardé à s’adapter aux transformations du numérique et à renouveler ses stratégies informationnelles. RFI et France 24, pourtant très suivis historiquement, ont été progressivement interdits de diffusion dans plusieurs pays sahéliens. La France peine ainsi à toucher les jeunes audiences, majoritaires dans la région, qui consomment prioritairement du contenu via les réseaux sociaux et les plateformes numériques.
La France tente aujourd’hui de redéployer sa présence informationnelle. En 2025, France Médias Monde a lancé ZOA, une plateforme 100 % numérique et panafricaine basée au Sénégal, à Dakar. Son ambition est d’adopter un ton plus jeune et d’intégrer davantage de journalistes locaux, répondant aux critiques sur la distance culturelle entre les médias français et les publics africains. Cette initiative pourrait marquer un renouveau de la stratégie française en s’alignant davantage sur les usages médiatiques contemporains et les attentes des jeunes générations.
Pour approfondir ces sujets :
. Alexandre Lauret, Mathieu Mérino, Carine Pina (dir.), « La Chine en Afrique : Des « diplomaties » alternatives pour de nouveaux enjeux sécuritaires », Étude 129, IRSEM, décembre 2025. Selma Mihoubi y a signé : L’influence informationnelle de la Chine en Afrique francophone.
. Compte LinkedIn de Selma Mihoubi
. L’émission « Les dessous de l’infox » (11 juillet 2025) sur RFI, avec Harouna Drabo
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