Pierre Mirel, Docteur en Droit public (Université de Poitiers), a servi dans les ambassades de France au Caire (1971-1974) et à Saïgon (1974-1976), ainsi qu’à l’Institut international d’Administration publique, Paris (1979-1981). Entré à la Commission européenne en 1981, il y a été Directeur pour les négociations d’adhésion avec Hongrie, Slovaquie, Tchéquie et Slovénie, puis Croatie et Turquie, avant d’avoir la responsabilité des Balkans occidentaux jusqu’à sa retraite fin 2013. Chargé d’enseignement à Sciences Po-Paris (2010-2022) sur l’UE et ses voisinages, il a publié des articles à la Fondation Robert Schuman, Politique étrangère et Défense nationale sur ces thèmes. Il continue à intervenir dans les Balkans (formation, séminaires, missions). Il a également publié « L’Égypte des ruptures », Ed. Sindbad, 1982. Pierre Mirel vient de publier « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », Paris, L’Harmattan, 2026.
Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb.com.
Alors que les Européens étudient l’ouverture du premier chapitre du processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, voici une solide expertise pour éclairer le débat public. Fort de son expérience et sans langue de bois, Pierre Mirel invite à la prudence. Il apporte aussi d’utiles clarification à propos de la Turquie et des Balkans Occidentaux. Pierre Mirel publie "L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages", Paris, L’Harmattan, mai 2026. Il répond aux questions de Pierre Verluise pour Diploweb.
Pierre Verluise (P. V. ) : Pierre Mirel, vous avez été de 1981 jusqu’en 2013 très impliqué à la Commission européenne, notamment dans des processus d’élargissement. Vous publiez aujourd’hui un ouvrage – remarquablement informé et rédigé : « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », (Paris, L’Harmattan). Votre propos est souvent critique. Quelles illusions, voire quelles erreurs, ont été faites par l’Union européenne dans ses voisinages ?
Pierre Mirel (P. M. ) : Dans le monde apaisé de l’après-guerre froide, chacun pensait que le soft power de l’Europe, ce que j’appelle le « consensus de Bruxelles », allait prévaloir sur le continent : démocratie libérale, économie de marché, normes communes, coopération régionale par le compromis entre États et relations de bon voisinage. Notamment après le succès du grand élargissement de 2004. D’où le lancement de la politique de voisinage à l’Est, étendue au voisinage Sud. Et de la politique d’élargissement à la Croatie, à la Turquie et aux Balkans occidentaux. Tout cela entre 2003 et 2005. L’Union européenne se voulait alors « acteur international majeur », couronnée par le prix Nobel de la Paix en 2012.
C’était sans compter sur le retour des passions, nationalistes, religieuses, identitaires. Pierre Hassner a parlé de leur revanche. Comme si la substitution des passions calmes de l’économie et du consensus politique avait échoué face aux crises successives dans l’Union et aux ruptures extérieures. Passions exacerbées par des « entrepreneurs identitaires » (selon l’excellente formule de Bruno Tertrais) qui manipulent l’histoire et érigent la victimisation en principe politique, comme Viktor Orban en Hongrie, Aleksander Vucic en Serbie, Recep Tayyeb Erdogan en Turquie. L’Europe devient bouc émissaire et le repli national la voie à suivre.
P.V. : Et quelles sont les évolutions de ces voisinages ou du reste du monde qui devraient nous mobiliser davantage ?
P.M. : Les métastases de l’idéologie nationale populiste de Viktor Orban ont gagné de nombreux partis politiques européens et essaimé dans les voisinages. Idéologie en concordance avec les thèses professées à Moscou et, de façon étonnante, à Washington depuis le second mandat de Donald Trump. Où « la paix par la force », délibérément pratiquée en Ukraine et au Moyen-Orient, a provoqué un basculement du monde, reléguant le droit international au cimetière des principes défunts et le « doux commerce » de l’Europe au paradis des illusions perdues.
Dépendante des États Unis stratégiquement, l’Europe est devenue otage de la Russie y compris dans ses voisinages. Ce que révèlent les fragilités de l’Arménie et de la Bosnie- Herzégovine, les dépendances assumées de la Géorgie, de la Serbie et de l’Algérie. C’est aussi l’irruption spectaculaire de la Chine qui constitue l’évolution la plus forte, bien loin d’être achevée. Le fossé technologique et commercial de l’Europe avec elle est béant. Proie des entreprises chinoises, l’Europe perd ses marchés face à elles en Turquie et en Serbie. Et surtout dans le voisinage Sud où les pays pratiquent un non-alignement actif pour profiter des avantages que peuvent offrir toutes les grandes puissances dans le monde multipolaire.
Pékin y brandit fièrement ses succès spectaculaires et son modèle qui remettent en cause le « consensus de Washington » (notamment démocratie libérale et privatisations) par son mélange de planification, de capitalisme d’État, de mécanismes d’économie de marché et d’exportations agressives. Quel attrait pour de nombreux autocrates, las des leçons de l’Europe sur les droits de l’homme ! Même le président Vucic se plaisait à souligner devant la première conférence parlementaire des BRICs à Belgrade : « les BRICS n’imposent pas de conditions et respectent la souveraineté, là où l’Union européenne établit des conditions strictes contre les intérêts serbes. » On mesure la perte d’influence de l’Europe s’agissant d’un pays en négociation d’adhésion à l’UE, qui a souhaité librement en devenir membre. Face à ces bouleversements puissants, c’est une mobilisation urgente et énergique que l’Union devrait lancer.
P. V. : Venons-en à un sujet majeur des dernières et des prochaines années : l’Ukraine. Pourquoi écrivez-vous : « L’Europe a en tout cas payé cher de lancer une politique audacieuse sans avoir la volonté et les capacités de l’appliquer et de la faire respecter. » (p. 66)
P. M. : Pologne, Suède, États baltes, trouvèrent vite que les résultats de la politique de voisinage n’étaient pas à la hauteur des attentes. Ils souhaitaient surtout que l’Union offrît à l’Ukraine une « perspective européenne », comme elle le fît aux Balkans occidentaux au Sommet de Thessalonique en 2003.
Le Partenariat oriental est lancé le 7 mai 2009 à Prague sous leur impulsion. Il va se traduire par des accords d’association, couplés à des « accords de libre-échange complets et approfondis » proposés à l’Ukraine, à la Moldavie, à la Géorgie et à l’Arménie. L’Allemagne et la France, en particulier, se sont opposées à la candidature de l’Ukraine. Ce double accord est donc un compromis. Il va pourtant très loin : association politique, y compris alignement sur la politique étrangère de l’Union, et intégration économique très large par l’adoption de plus de cent directives européennes.
L’Agenda 2000 (1997) sur les perspectives du grand élargissement de 2004 avait expressément souligné la nécessité de relations prudentes avec les nouveaux voisins de l’Est. Le double accord proposé répondait-il à cette prudence, alors qu’il étendait implicitement la zone d’influence de l’Union ? Le refus du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de le signer déclencha en décembre 2013 la « révolution de Maïdan. » En réaction, Moscou intégra en 2014 la Crimée dans la Fédération de Russie et ouvrit le conflit du Donbass.
Comment lancer une politique audacieuse sans la volonté, l’unanimité et la capacité nécessaire à la mettre en œuvre et à la faire respecter ?
Pour la seconde fois – après la Géorgie en 2008 – la paix des vainqueurs de 1945 était brisée par l’agression d’un État souverain aux frontières reconnues. Or, et c’est là le point clé, l’Europe ne réagit pourtant que par condamnations et sanctions, face à ce qui se révèlera comme le prologue à 2022. D’où effectivement ma question : comment lancer une politique audacieuse sans la volonté, l’unanimité et la capacité nécessaire à la mettre en œuvre et à la faire respecter ?
Bien que les situations fussent totalement différentes, on peut mutatis mutandis, tirer la même leçon quant à l’offre d’adhésion aux Balkans occidentaux, ainsi qu’à la politique avec le voisinage Sud. Là-encore, l’unanimité autant que les moyens et capacités de les mettre en œuvre ont fait défaut. Conséquences : affaiblissement de l’Union dont la crédibilité pâtit et influences extérieures accrues. La géopolitique a horreur du vide !
P. V. : La Russie a commencé la guerre contre l’Ukraine en 2014 (Crimée, Donbass) et lancé une agression totale le 24 février 2022. Quelques mois plus tard, l’Ukraine obtenait le statut de pays candidat à l’UE. Quels sont les défis que pose son adhésion à l’Union européenne ?
P. M. : Le veto de Viktor Orban aux négociations d’adhésion de l’Ukraine a rassuré ceux qui n’étaient pas mécontents que le processus soit ralenti. L’élection récente en Hongrie de Peter Magyar a rétabli l’unanimité des 27 États membres de l’Union, sans enthousiasme toutefois à Budapest et dans d’autres capitales. En effet, une chose était de manifester la solidarité de l’Europe avec l’Ukraine au lendemain de l’agression et d’infliger un revers à Vladimir Poutine, une autre est de la soutenir jusqu’à l’adhésion.
C’est la taille du pays, sa population, les caractéristiques de son économie et bien sûr sa situation géographique qui en font un candidat exceptionnel. Son adhésion changera les équilibres au sein de l’Europe, dont le centre de gravité se déplacera à l’Est. Ce sont les défis de son adhésion plus que la volonté des parties qui vont conditionner le processus.
Le premier défi est d’ordre financier. Il est impossible de l’estimer aujourd‘hui sans connaître les périodes de transition qui seront négociées pour l’application intégrale de la législation européenne. Il s’agirait en tout cas de montants substantiels s’ajoutant au coût de la reconstruction que la Banque mondiale a provisoirement estimé à 588 milliards de dollars.
Le second défi concerne l’agriculture qui figure parmi les plus compétitives au monde. Dès lors, comment l’intégrer dans l’agriculture européenne sans détruire celle-ci ? Dans les autres secteurs économiques, nul doute que la Commission européenne trouvera des solutions transitoires. L’Europe aura d’ailleurs beaucoup à gagner à la reconstruction du pays. De même que dans les industries de défense où ses innovations rapides et surprenantes attirent déjà des entreprises de l’UE.
La mise en place d’une justice indépendante et transparente restera un grand défi. Des décennies de gouvernance faible et de corruption endémique ne vont pas s’effacer rapidement malgré les efforts, alors que des aides colossales affluent. Les pas en arrière récurrents le confirment avec de graves cas de corruption. La voie sera donc étroite et semée d’embûches. Sans compter sur le veto possible d’États membres puisque l’unanimité est requise à tous les stades du processus.
P.V. : Qu’en est-il du défi sécuritaire s’agissant d’un pays en guerre, partiellement occupé par la Russie ? Comment voyez-vous la suite du processus ?
P.M. : Voilà bien là l’obstacle majeur, celui des frontières et de la sécurité. D’aucuns clament aujourd’hui que l’adhésion de l’Ukraine à l’Union serait un gage de sécurité et font même pression pour qu’elle devienne membre rapidement. Quelle naïveté génératrice d’illusions graves ! La guerre actuelle a précisément souligné les faiblesses militaires de l’Europe hors OTAN. Or, l’article 42.7 du Traité de l’UE prévoit que « au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir. » On voit mal comment le soft power de celle-ci pourrait terrasser le hard power de la Russie, en l’absence d’une défense européenne solide et autonome.
L’occupation de parties du territoire ukrainien dans des républiques créées et reconnues par Moscou est un autre obstacle qui rend l’Europe otage de Moscou. Osons la question gênante : cette adhésion saurait-elle être sûre et durable sans des accords de sécurité continentaux, appuyés par de solides garanties ?
En toute hypothèse, la seule option raisonnable et sûre serait d’intégrer l’Ukraine à l’Union de façon graduelle, secteur par secteur, avec participation aux organes gérant ces secteurs mais sans droit de vote. C’est aussi la formule que vient de proposer le chancelier Merz, avec en outre le statut de « membre associé » pour sceller son appartenance à la famille européenne. Il conviendrait, à mon sens, de maintenir ouverte une étape finale jusqu’à un accord satisfaisant avec la Russie. Face à cette perspective improbable à moyen terme, de solides garanties de sécurité devront être au cœur des négociations d’un cessez-le-feu avec une capacité suffisante pour prévenir de nouvelles attaques.
Le président Zelinsky vient de rejeter cette adhésion graduelle. Gageons que le Conseil européen de juin 2026 sera fort divisé. Gageons aussi que les Ukrainiens, auxquels certains ont laisser imprudemment miroiter une adhésion rapide, vont se sentir frustrés, voire abandonnés. D’autant que Washington plaide pour une adhésion rapide [1] : plus le fardeau serait lourd pour l’Europe, plus difficile serait son intégration. Donald Trump ajouterait même, plus sûre serait sa désintégration ! Et plus perturbée serait son opinion publique, loin d’être acquise à cette cause.
P. V. : Vous abordez aussi dans votre ouvrage, « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », (Paris, L’Harmattan), les candidatures des pays des Balkans occidentaux. La relance de la guerre russe en Ukraine a indirectement placé ces pays en mesure d’exiger de ne pas être « les dindons de la farce », en redynamisant les négociations. Comment ces candidatures sont-elles chacune engagées ?
P. M. : Il y a quelques années, une blague avait cours dans les Balkans : « l’Union fait semblant de vouloir nous intégrer, nous faisons semblant de nous réformer ! » Il est vrai que les crises européennes successives (financière, économique, migratoire, du Covid) n’ont guère incité à de nouvelles adhésions. Alors même que la Hongrie puis la Pologne inventaient l’illibéralisme. Les élites au pouvoir dans les Balkans préféraient les avantages du pouvoir plutôt que les bénéfices lointains d’adhésions incertaines. Et lorsque les réformes étaient jugées suffisantes pour avancer, le veto d’un État membre venait enrayer le processus et mettre en cause la crédibilité de l’UE, comme la Grèce, puis la Bulgarie, avec la Macédoine du Nord.
C’est le paradoxe des vingt dernières années : une intégration européenne limitée face à une stabilisation inachevée. Ce qui présente un risque pour la sécurité de l’Europe face aux influences extérieures habiles à profiter des incertitudes géopolitiques. Où en est-on aujourd’hui ? La Macédoine du Nord doit intégrer dans sa constitution l’existence d’une minorité bulgare pour satisfaire Sofia. Mais sans garantie que la Bulgarie ne mettra pas son veto au cours des négociations d’adhésion. En Bosnie-Herzégovine, une ethno-oligarchie (Bosniaques, Croates, Serbes) continue à se déchirer sans pouvoir réaliser les quelques réformes nécessaires à l’ouverture des négociations. La Serbie a versé dans l’autoritarisme, si loin de l’État de droit que la poursuite du processus d’adhésion est compromise. Le Kosovo n’est toujours pas reconnu par cinq États membres, ce qui bloque son avancée vers l’Union (Chypre, Espagne, Grèce, Roumanie et Slovaquie). Le dialogue pour la normalisation entre Belgrade et Pristina n’avance plus.
Pour ces quatre pays, l’adhésion graduelle est à ce stade la seule voie réaliste. Avec, là-aussi, l’octroi du statut de « membre associé » sous conditions, par exemple, de l’adoption de la Charte des droits fondamentaux et d’un alignement sur la politique étrangère de l’Union.
P. V. : Quels sont les pays qui pourraient intégrer l’UE à l’horizon 2030 ? Pour quels bénéfices réciproques ?
P. M. : Deux pays pourraient effectivement devenir membres d’ici à 2030, l’Albanie et le Monténégro.
L’Albanie a fait de grands progrès, notamment grâce à une audacieuse réforme judiciaire, le veting des magistrats. C’est-à-dire une vérification de leurs compétences et de leur éthique avant confirmation ou mise à l’écart. La justice a déjà inculpé plusieurs ministres et maires, fait plutôt rare dans les Balkans. Le volontarisme du premier ministre Edi Rama et son habileté politique en font aujourd’hui un leader écouté par l’Europe. Les progrès du pays sont tels qu’il devrait être aux portes de l’Union d’ici à quelques années.
Un autre pays souhaite adhérer d’ici à 2028, le Monténégro. La coalition de onze partis politiques reste toutefois fragile. Sera-t-elle en mesure de faire respecter sur le terrain les lois votées au parlement ? Ou bien une recomposition politique sera-t-elle nécessaire pour ouvrir la voie à l’adhésion ? Elle reste promue par une société civile vigilante et active. Son succès, comme celui de l’Albanie, crédibiliserait l’Union et devrait entraîner les autres Balkans dans un mouvement de réformes. Leurs atouts sont évidents : petits pays aux communautés vivant en harmonie, en paix avec leurs voisins et dont la façade méditerranéenne est importante pour la sécurité de l’Europe. Il y va de cette dernière dans son arrière-cour tant convoitée par des puissances ré-émergentes, comme la Russie, la Chine et la Turquie.
P. V. : Vous abordez encore le cas de la Turquie dans votre livre, « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », (Paris, L’Harmattan). La candidature de la Turquie semble depuis longtemps mal engagée, mais Ankara reste officiellement candidate. Pourquoi et comment en sortir ?
P. M. : Les relations de l’Europe avec la Turquie sont allées d’ambiguïtés en malentendus depuis l’ouverture des négociations d’adhésion en 2005, dans une illusion de négociations jusqu’à leur interruption de facto. A commencer par le refus de Recep Tayyeb Erdogan de reconnaître la république de Chypre. Comment entrer dans un club dont on ne reconnaît pas tous les membres ? Erdogan a utilisé des principes de l’UE pour affirmer son pouvoir (contrôle du militaire par le pouvoir civil) et diffuser l’idéologie islamo-nationaliste (retour sur des avancées du kémalisme).
Cette dynamique d’un régime devenu totalisant, son reniement de l’État de droit et ses actions extérieures agressives pour restaurer un empire néo-ottoman aux couleurs islamistes ont brisé le processus d’adhésion. Les tenants de son ouverture, chez les sociaux-démocrates allemands en particulier, faisaient valoir que l’intégration de la Turquie dans l’Union démontrerait qu’islam et démocratie étaient compatibles.
L’adhésion de la Turquie est obsolète.
Cette ouverture fut une erreur, sans débat public. Le maintien de sa candidature affecte le crédit de la politique d’élargissement. Ni Ankara ni Bruxelles ne sont dupes. L’adhésion de la Turquie est obsolète. Les conditions sont pleinement réunies pour y mettre fin de jure. Mais l’Union ne le fera pas tant que subsistera la crainte qu’Erdogan n’ouvre à nouveau les vannes de l’immigration, comme il a menacé de le faire à de nombreuses reprises.
C’est plutôt un partenariat stratégique que l’Europe devrait définir avec la Turquie. Partenaire ô combien stratégique par sa situation, sa taille, celle de son armée et son marché, la Turquie l’est aussi comme pont avec le Caucase. Notamment avec l’Azerbaïdjan et l’Arménie – deux pays du voisinage Est désormais en paix – et alors que les frontières de cette dernière seront prochainement ouvertes avec Ankara. Or, l’Europe perd des parts de marché par rapport à la Chine. Ce qui appelle une modernisation et une extension de l’Union douanière. L’Europe devrait aussi engager une coopération stratégique pour profiter de sa position géopolitique.
La pratique actuelle du pouvoir à Ankara rend-elle illusoires ces ambitions ? Car il se pose ici pour l’Union le délicat équilibre entre ses intérêts et ses valeurs dans les pays tiers. Mais à trop vouloir mettre en avant ces dernières, l’Europe sortira plus difficilement de ses dépendances. A tout le moins, la liberté de l’opposition et la libération de ses prisonniers politiques devraient être les conditions pour avancer vers une relation nouvelle.
P. V. : Israël et la Palestine font partie du voisinage de l’UE que vous abordez dans votre ouvrage , « L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages », (Paris, L’Harmattan). Sur le long terme et depuis le 7 octobre 2023, comment évaluez-vous l’action et le poids de l’UE sur la question israélo-palestinienne ?
P. M. : Depuis sa guerre victorieuse de juin 1967, Israël n’a respecté aucune des résolutions des Nations Unies. Et poursuit la colonisation sauvage des territoires occupés de Cisjordanie. Des colons détruisent des écoles financées par l’Europe et des États membres. Leurs ambassadeurs font rapport. Le Conseil des ministres regrette et condamne régulièrement. Il répète son soutien à une solution à deux États comme une incantation sans lendemain. Sans jamais imposer de sanctions, sinon récemment contre des personnalités extrémistes. Sans jamais remettre en cause l’accord d’association signé en 2000 auquel l’État hébreu contrevient pourtant depuis des années (article 2). Ni les programmes de recherche de l’Union auquel il participe.
C’est bien évidemment le lourd héritage de l’antisémitisme séculaire des sociétés et États européens, et surtout celui de la Shoah, qui paralysent l’Europe et en premier lieu l’Allemagne. Mais le passé coupable et honteux de l’Europe peut-il la rendre aveugle pour autant aux actions d’Israël ? Elie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, grande voix lucide et courageuse pour la paix, affirme à juste titre qu’une « culpabilité ne fait pas une politique. » Divisions et impuissances de l’Union la privent de pouvoir y jouer un rôle en ne s’opposant pas à ce que le pays s’enfonce dans une impasse sous la direction de politiques extrémistes. Et elle suit depuis cinquante ans la politique de Washington, quelles qu’en soit les décisions, dans un lien de dépendance étroit qui augure mal de sa quête d’autonomie stratégique.
L’accord d’association UE/Israël et la participation d’Israël aux programmes de recherche devraient être suspendus.
De nombreux pays tiers accusent l’Europe de pratiquer un double langage. Une fois encore, c’est l’absence d’unité des États membres et d’une vision commune qui lui est néfaste. A tout le moins, l’accord d’association et la participation d’Israël aux programmes de recherche devraient être suspendus. L’Europe risque de payer cher son silence assourdissant sur Gaza et sa position bien trop timide sur la Cisjordanie.
P. V. : Comment comprenez-vous Trump II et quels sont les défis que cela pose pour l’UE ?
P. M. : Qui pourrait prétendre comprendre Trump II ? Cet étonnant mélange d’improvisation et d’imprévisibilité, d’hubris et de refus des règles internationales pourtant largement établies par les États Unis, de volonté d’abaisser les faibles et de respecter les forts. C’est ce dernier trait de caractère qui se révèle être le premier défi pour une Union européenne plus que jamais partagée entre atlantistes et souverainistes, entre libéraux et protectionnistes. C’est-à-dire affaiblie par ses divisions. On l’a bien vu avec l’accord commercial de Turnburry sur les tarifs douaniers conclu en août 2025 où l’Union a craint une escalade et la perte du soutien sur l’Ukraine. Or cette dernière est largement actée et rien ne garantit que Washington ne présentera pas de nouvelles demandes sur les échanges, notamment numériques.
Par contraste, la Chine qui a résisté dicte aujourd’hui son agenda. D’aucuns objectent qu’elle a des atouts substantiels. L’Union aussi qui représente un marché essentiel pour les États Unis avec 356 milliards d’euros en 2025. L’autre défi est stratégique. En l’absence d’une défense européenne autonome, l’Europe est contrainte de compter sur les États-Unis et l’OTAN. Et les pressions pour des achats d’armement américain obèrent le développement de sa propre industrie militaire.
L’extension de l’Union freine son intégration réelle, évitant ainsi d’en faire un concurrent pour Washington.
Les États Unis ont toujours soutenu l’élargissement de l’Union à ses voisinages : à l’Europe centrale avant 2004, à la Turquie et aujourd’hui à l’Ukraine. N’est-ce pas toujours la doctrine Brzezinski de 1997 ? L’extension de l’Union est un gage de stabilité économique, l’Otan apportant la sécurité stratégique. Or, l’extension de l’Union freine son intégration réelle, évitant ainsi d’en faire un concurrent pour Washington. Le défi va toutefois au-delà avec Donald Trump puisqu’il a exprimé à maintes reprises son aversion pour l’Union, comme un obstacle à jouer des partitions nationales. Étonnante concordance avec Vladimir Poutine qui ne rêve que de la détruire. Les deux leaders partagent aussi leur hostilité aux valeurs de l’Union et cultivent a contrario des relations avec les partis extrémistes nationaux comme le Rassemblement national et l’AfD en Allemagne ou encore VOX en Espagne.
P. V. : Face aux Etats-Unis de Trump II, à la Russie de V. Poutine et à la Chine de Xi Jinping, que faire ?
P. M. : L’Union doit développer un pilier européen au sein de l’Otan jusqu’à l’avènement d’une défense commune. Et mettre en œuvre d’urgence les recommandations des rapports de Enrico Letta et de Mario Draghi pour compléter le marché intérieur et combler le fossé technologique et économique béant avec les États Unis et la Chine. Pour ce faire, elle doit aussi cultiver une culture stratégique commune qui lui fait cruellement défaut. Un Conseil européen de prospective et un Conseil de sécurité sont devenus indispensables.
Les outils existent pour réduire la dépendance de l’Europe et cesser d’être la proie des entreprises chinoises en particulier. Encore faut-il trouver au Conseil la volonté et la majorité pour les utiliser contre la Chine mais aussi contre les États-Unis si nécessaire. Sinon l’Union ne sortira pas de ses dépendances. Il ne s’agit pas de devenir indépendant. Aucun pays ne l’est. Construire sa souveraineté c’est plutôt forger une volonté commune de dire non, c’est acquérir la capacité de faire ses propres choix, de faire jouer les interdépendances et de réduire les dépendances excessives et dangereuses.
Dans ce contexte, l’Union doit accomplir son « émancipation narrative » comme le clame le philosophe Luuk van Middelaar), fière de son modèle et de ses réalisations, honnête sur ses erreurs et ses faiblesses, loin de conclusions du Conseil trop souvent lénifiantes. Narratif essentiel alors que les États Unis affichent un narratif alternatif agressif et que la Chine brandit son développement fulgurant comme une épopée proposée au monde.
P. V. : Resserrons la focale sur la France. Dans moins d’un an, la France aura des élections présidentielles. Au vu de votre compréhension des enjeux européens et du monde tel qu’il émerge, quels sont les enjeux de cette élection pour optimiser les chances de la France dans l’UE et dans le monde ?
P. M. : Je voudrais affirmer haut et fort, contre tous les extrêmes, qu’hors de l’Europe point de salut. Pour tous les pays. Y compris bien sûr pour la France, puissance moyenne endettée, aux faibles marges d’action. Elle doit cesser de considérer que l’Europe devrait être une France en plus grand, conception d’un passé révolu, qui d’ailleurs jamais ne fut réellement. J’entends les lecteurs penser : « c’est bien une remarque d’eurocrate. » Non, seulement le constat cruel de développements fulgurants dans le monde et qui risquent de nous conduire vers une sorte de « vassalisation heureuse » pour reprendre la formule ironique du président italien Matarella si nous ne réagissons pas.
Or, à la veille de l’élection présidentielle en France, je suis frappé par l’absence d’une vision européenne pour la France dans la majorité des forces politiques, au-delà de positions souvent crispées, purement électoralistes et rétives au compromis. Sans parler des déclarations péremptoires et autres formules simplistes autant que mensongères des partis extrêmes. Ces dernières doivent être remisées au paradis perdu de leur mentor, Viktor Orban. Il est donc temps que des politiques courageux œuvrent à redonner à la France toute sa place en Europe avant que la France ne soit marginalisée au Conseil européen.
Copyright Juin 2026-Mirel-Verluise/Diploweb.com
Plus
. Pierre Mirel, L’Europe dépendante, otage et proie - Les illusions perdues dans ses voisinages, Paris, L’Harmattan, mai 2026.
4e de couverture
L’Europe a su répondre à la chute du Mur de Berlin et à la dissolution de l’URSS par l’intégration pacifique des pays d’Europe centrale. Et pour éviter que leur prospérité ne créé de nouvelles lignes de partage, l’Europe a lancé en 2004 la politique de voisinage avec ses voisins orientaux, étendue aux riverains sud de la Méditerranée. Grisée par le succès de son grand élargissement, elle offrit aussi une « perspective européenne » aux Balkans occidentaux et ouvrit les négociations d’adhésion avec la Croatie et la Turquie. L’optimisme était de mise, porté par la conviction qu’avec le soft power européen, la démocratie libérale et l’économie de marché allaient se répandre sur le continent dans un mouvement irrépressible marquant la fin de l’Histoire. Mais celle-ci n’allait pas tarder à faire son grand retour en Ukraine comme au Proche-Orient. Et l’on ne prévoyait pas alors « la revanche des passions » au cœur même de l’Europe et de ses voisinages. Renforcée par les crises et l’illibéralisme de Viktor Orban. Manipulation de l’histoire et victimisation, ou le populisme contre l’Europe. Crises qui allaient provoquer un ressentiment contre l’Europe libérale, et décadente pour certains, avec repli identitaire et nationaliste. Illusions perdues d’une Europe souvent divisée où la faiblesse de la politique étrangère et de défense est bien le péché majeur. Les politiques d’élargissement et de voisinage se sont fracassées sur les fractures internes de l’Union et sur ses dépendances face à l’agression russe, à l’irruption spectaculaire de la Chine et à l’idéologie de Trump II. De Kiev à Erevan, d’Ankara à Belgrade, de Tunis à Tel-Aviv, les illusions se sont dissipées. Au sud, où le non-alignement actif triomphe, le poids de l’Europe s’est affaibli. Dans ces conditions, comment l’Ukraine peut-elle adhérer à l’UE ? Faut-il en finir avec l’adhésion de la Turquie ? Pourquoi les Balkans occidentaux font-ils toujours antichambre ? Et surtout pourquoi le grand silence de l’Europe face au conflit israélo-palestinien ? Devenue vassale de Washington, otage de Moscou et proie de la Chine, l’Europe doit se réinventer. Pierre Mirel ouvre des pistes, et en confirme d’autres, pour un changement profond : reconquête de la souveraineté, création d’un véritable pilier européen dans l’Otan, développement d’une culture stratégique commune pour dépasser intérêts et divisions, défense du modèle européen, adhésions conduites selon un processus graduel et refonte de la gouvernance.
Bonus vidéo
Youtube / Jacques Delors Institute. « L’Europe dépendante, otage ou proie » : Les illusions perdues des voisinages » avec Pierre Mirel. Un entretien recommandé par Diploweb, complémentaire de l’entretien écrit ci-dessus.
Voir sur youtube / Jacques Delors Institute
[1] NDLR : Il serait pertinent de se demander pourquoi les Etats-Unis et la Russie soutiennent à leurs façons une adhésion de l’Ukraine à l’UE.




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