Pourquoi un Dictionnaire géopolitique du monde occidental ? Entretien avec J S Mongrenier

Par Jean-Sylvestre MONGRENIER, Pierre VERLUISE, le 12 juin 2026  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Jean-Sylvestre Mongrenier est chercheur à l’Institut français de Géopolitique, directeur de recherche à l’Institut Thomas More et collaborateur de Desk-Russie. Il est l’auteur aux PUF d’une « Géopolitique de l’Europe » (Que sais-je ?, 2023), d’une « Géopolitique de la Russie » (Que sais-je ?, 2024) et des deux dictionnaires que sont « Le monde vu de Moscou. Géopolitique de la Russie et de l’Eurasie postsoviétique » (2020) ; et « Le Monde vu d’Istanbul. Géopolitique de la Turquie et du monde altaïque » (2023). Jean-Sylvestre Mongrenier vient de publier le « Dictionnaire géopolitique du monde occidental », préface de Laure Mandeville, éd. PUF. Il répond aux questions de Pierre Verluise, docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb.com.

Pourquoi la notion d’Occident reste-t-elle essentielle à l’intelligence de l’histoire universelle comme à celle des équilibres géopolitiques des temps présents ? Comment la réexaminer, aussi bien sous l’angle de l’histoire des idées que sous ses aspects géostratégiques ? Voici les réponses de Jean-Sylvestre Mongrenier qui publie « Dictionnaire géopolitique du monde occidental », préface de Laure Mandeville, PUF. Il répond aux questions de Pierre Verluise pour Diploweb.com.

Pierre Verluise (P. V. ) : Pourquoi ce « Dictionnaire géopolitique du monde occidental » (PUF) ? Comment définir aujourd’hui la notion d’Occident ? Quelles sont les idées reçues à son sujet qui ne vous semblent pas pertinentes ?

Jean-Sylvestre Mongrenier (J.-S. M. ) : Ce dictionnaire s’inscrit dans un travail de recherche au long cours sur la géopolitique des enjeux de défense et de sécurité de l’Europe et de l’OTAN. Une recherche qui m’a précédemment conduit à écrire et publier sur la Russie, à l’est des frontières de l’ensemble euroatlantique, ou encore sur la Turquie, pilier de l’OTAN au sud-est de l’Europe mais aussi un acteur géostratégique de plein exercice qui s’affirme au carrefour de l’Orient et de l’Occident. Au fur et à mesure de ces recherches, j’ai pris l’habitude d’écrire de courts articles et des notices de taille variable qui ont constitué la matière de plusieurs dictionnaires géopolitiques (sur la Russie et l’Eurasie post-soviétique, la Turquie et le monde altaïque, le monde occidental enfin).

L’Occident, le monde occidental, sont des notions complexes (elles impliquent plusieurs critères) qui s’inscrivent dans la longue durée, et dont la dimension géographique (l’assiette spatiale) varie au cours de l’histoire. Pour autant, elle n’est pas réductible à une représentation abstraite, moins encore à un discours autoréférentiel. Il existe bien un ensemble de pays qui ont pour berceau géohistorique l’Europe occidentale et centrale (l’ancien Occident), pays qui partagent un certain nombre de traits philosophico-politiques et culturels. Cet ensemble a vu se développer une « civilisation de la personne ». Cette approche en termes de civilisations, de « Grand-Espace » et de temps long renvoie à Oswald Spengler, Arnold Toynbee, ou encore à Samuel P. Huntington dont il est coutume de dire pis que pendre. On rappellera notamment l’intérêt de Fernand Braudel - dont la géohistoire met en évidence l’insertion des États et autres unités politico-territoriales dans des ensembles spatiaux plus larges (zones d’influence, économies-mondes, civilisations) -, pour l’oeuvre de Toynbee. Il voyait dans l’histoire des civilisations de ce dernier le triomphe de sa propre conception de la « longue durée ».

Un aussi vaste ensemble géoculturel que l’Occident, d’envergure planétaire depuis les Grandes découvertes et leurs conséquences (le « Nouveau Monde » et des « morceaux d’Europe » outre-mer), ne constitue évidemment pas un bloc monolithique, d’autant plus qu’il est historiquement partagé entre plusieurs États et « puissances » en lutte pour la suprématie (l’Occident est un ensemble polyarchique). Toutefois, les Etats-Unis, héritiers des pouvoirs historiques de l’Occident après les deux guerres mondiales du premier XXe siècle, lui ont donné une forme stratégique et géopolitique. Ce phénomène géopolitique global persistera-t-il ? L’histoire de l’Occident est animée par une dialectique entre l’un et le multiple : on doit penser à la fois comme Parménide et Héraclite (l’Un et le mobilisme universel). En dernière analyse, l’Occident n’est pas réductible à une représentation géopolitique globale ou à une vision du monde (une expérience phénoménale du monde). D’une manière générale, le monde est à la fois volonté et représentation : l’idée d’Occident renvoie à des réalités politico-culturelles concrètes.

Pourquoi un Dictionnaire géopolitique du monde occidental ? Entretien avec J S Mongrenier
Jean-Sylvestre Mongrenier
Docteur en géographie, spécialité géopolitique. Jean-Sylvestre Mongrenier est directeur de recherche à l’Institut Thomas More, collaborateur de Desk-Russie.eu. Crédit photographique : Pierre Verluise
Verluise/Diploweb.com

P. V. : L’existence d’un axe géopolitique anti-occidental est-elle un fantasme ou une réalité ? Quels sont ses pôles et comment s’articulent leurs relations pour former un axe voire un projet ?

J.-S. M. : Cet axe géopolitique anti-occidental s’affirme au moyen de synergies et d’alliances, plus ou moins serrées et formelles, entre la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord : ce que l’on appelle outre-Atlantique les « CRANKs » (China/Russia/Iran/North Korean), l’acronyme constituant un jeu de mot (un crank désigne une personne dérangée, un « cinglé »). Les convergences de vues entre ces pays s’affirment par opposition à l’ « Occident collectif » (une expression de Vladimir Poutine) perçu comme affaibli, décadent et dépassé par l’histoire telle qu’elle advient : « Donnez-moi un bon ennemi et je vous ferai un bon ensemble ». Les dirigeants de ces pays semblent persuadés qu’ils vivent la fin de l’Occident et que leur propre heure a sonné. La diplomatie erratique de Donald Trump d’une part, d’autre part le caractère timoré du semblant de politique étrangère commune des Européens, confortent leurs vues. Le long cycle historique ouvert en 1492 se terminerait. Du reste, bien des Occidentaux en sont eux-mêmes persuadés et voient dans la dissolution de leur hégémonie collective un effet de la justice universelle.

En vérité, la reconstitution d’une force d’opposition à l’Occident fut amorcée dès les années Eltsine (1990-1999), lorsque la Russie mit au point la « diplomatie Primakov » pour explorer la voie des « coalitions anti-hégémoniques ». Cela aboutit notamment à un partenariat stratégique sino-russe, à la constitution du Groupe de Shanghaï, depuis devenu l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), au développement des liens diplomatico-stratégiques avec l’Iran islamique, ou encore à la consolidation des liens militaro-industriels avec l’Inde, celle-ci se tenant dans un « entre-deux » géostratégique (voir par ailleurs ses liens avec les Etats-Unis, le Quad Indo-Pacifique ainsi que le rapprochement Union européenne/Inde).

La Chine populaire est désormais le grand ordonnateur de cet ensemble géopolitique dont la Russie poutinienne se voulait le concepteur et la cheville ouvrière.

Si l’on considère les évolutions au cours des vingt-cinq ou trente dernières années, le renforcement des synergies au sein des CRANKs est impressionnant. Pourtant, ce phénomène géopolitique massif aura été l’objet d’un long déni. Cela pourrait s’expliquer par la conviction occidentale que les dirigeants des CRANKs sont du mauvais côté de l’Histoire (la « Whig History » résiste à l’analyse stratégique et géopolitique). La différence par rapport aux années 1990-2000 réside dans le fait que la Chine populaire est désormais le grand ordonnateur de cet ensemble géopolitique dont la Russie poutinienne se voulait le concepteur et la cheville ouvrière. Les dirigeants russes en sont conscients mais leurs griefs géopolitiques sont à l’ouest et non pas à l’est de leurs frontières. D’une certaine manière, ils se placent dans le sillage du plus fort (la Chine populaire) et cherchent à pratiquer une sorte de maraudage géopolitique. Ne pensons pas que brocarder la Russie poutinienne, avec des variations sur le thème de la « vassalisation » (terme mal choisi : le vassal n’était pas le serf de son suzerain), modifiera la situation. Fondamentalement, Russes et Chinois ont besoin des uns des autres et ils s’appuient réciproquement. Dans le cas d’une conflit sino-américain ouvert autour de Taïwan et dans le Pacifique occidental la Russie serait le « grand arrière » géostratégique de la Chine populaire.

P. V. : Réfléchir comme vous le faites au monde occidental conduit à se poser deux questions. Où va l’Amérique ? Où va l’Europe ? Question subsidiaire, qu’entendez-vous exactement par Europe : géographique, institutionnelle, autre ?

J.-S. M.  : Ces questions restent ouvertes. Un certain nombre de décisions et de tendances en cours semblent de fait éloigner l’Amérique de l’Europe , i.e. les Etats-Unis d’une part, de l’autre une constellation d’États européens membres des instances euro-atlantiques (Union européenne/OTAN). S’il faut envisager le pire, soit la possibilité d’un « schisme d’Occident », mais il ne s’agit pas là d’une fatalité historique. L’Amérique oscille en fait entre un « grand retranchement », à l’échelle d’un quadrilatère géographique nord-américain, et un « redéploiement » et de nouvelles combinaisons interalliées sur les principaux théâtres géopolitiques mondiaux (Europe-Eurasie, Grand Moyen-Orient, Asie-Pacifique/Indo-Pacifique).

Le « grand retranchement » impliquerait à terme la destruction de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis, la possibilité d’un telle destinée évoquant dans une certaine mesure le fameux « Tout empire périra » de Jean-Baptiste Duroselle. Dans une certaine mesure car l’Amérique n’est pas un empire stricto sensu. Par ailleurs, d’autres formations politico-territoriales (cités-Etats, principautés et Etats territoriaux) ont disparu au fil de l’histoire. Toujours est-il que l’effondrement de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis (la « République impériale » de Raymond Aron) serait là un phénomène géopolitique colossal. Ce serait la conséquence d’une succession d’erreurs stratégiques majeures (« Things happen »). Amateurisme, arrogance et impéritie portent leurs effets.

Un « grand redéploiement » bien conduit, en bonne intelligence avec les alliés et partenaires des Etats-Unis dans le monde, serait la réponse adéquate à la redéfinition des équilibres mondiaux et la mise sous tension du système géostratégique américain, menacé d’un « hyper-étirement » - la « strategic overextension » de l’historien britannique Paul Kennedy, auteur d’une histoire sur la destinée des grandes puissances -, entre les deux extrémités de la masse terrestre euro-asiatique, en sus de l’engagement au Moyen-Orient (le boulevard méridional de l’Eurasie), engagement dont les coûts sont amplifiés par l’actuelle « guerre d’Iran » (les derniers développements d’un conflit pluridécennal). Confrontés à ce défi, les Etats européens pourraient être conduits à assumer de plus grandes responsabilités (cf. infra). Certes, le processus peut sembler chaotique, l’Administration Trump apparaissant parfois erratique, mais il en est souvent ainsi dans l’Histoire (« Tout a toujours très mal marché »).

L’erreur serait de croire que les difficultés et les hésitations américaines bénéficieront automatiquement à l’Europe, comme s’il y avait des vases communicants entre les deux rives de l’Atlantique Nord : la perte de puissance des Etats-Unis et son désengagement militaire pourraient provoquer des conséquences gravissimes en Europe, dont l’unité géopolitique ne va pas de soi. Rappelons-nous l’importance historique du rôle des Etats-Unis en tant que « stabilisateur hégémonique », dans le processus historique d’unification de l’Europe. La première organisation européenne n’est-elle pas l’OECE (Organisation européenne de coopération économique), établie en 1948 pour gérer le plan Marshall ?

La question est de savoir si l’Europe est parvenue à ce que Pierre Manent nomme le « moment cicéronien », ce point de bascule entre deux formes politiques.

Conservons aussi à l’esprit que le discours européiste du Soft Power – l’Union européenne comme incarnation d’un « Brave New World » multilatéral -, aura servi à habiller l’impuissance diplomatico-stratégique et militaire de l’Union européenne. Ce n’est pas en invoquant le « droit international » (comme s’il se posait de lui-même) et le multilatéralisme, que l’Europe deviendra un centre de puissance, doté d’une réelle autonomie politico-stratégique. La question est de savoir si l’Europe est parvenue à ce que Pierre Manent nomme le « moment cicéronien », ce point de bascule entre deux formes politiques. Dans le cas présent, cela signifierait le passage d’un Commonwealth de nations européennes, à géométrie variable, à une forme de fédération capable d’agir comme un acteur géostratégique global de plein exercice (un « Commonwill »).

L’enjeu global serait déjà de faire émerger et d’organiser un ensemble paneuropéen, plus large que l’Union européenne donc, qui engloberait le Royaume-Uni, la Norvège, l’Islande, l’Ukraine bien entendu, par ailleurs d’autres États candidats à l’entrée dans l’Union européenne (la Moldavie, certains États des « Balkans occidentaux), voire la Turquie au sud-est de l’Europe géographique. Il s’agirait de couvrir et de protéger les frontières de l’Europe depuis le Grand Nord jusqu’au Bassin pontico-méditerranéen, d’ouvrir un grand axe stratégique au Caucase en direction de la Caspienne et de l’Asie centrale, cela entre la Russie et l’Iran, en concurrence avec la Chine populaire qui entend constituer une Grande Asie structurée par les « nouvelles routes de la soie » (la « Belt and Road Initiative »). Au vrai, la « Communauté politique européenne » préfigure un tel ensemble spatial. Bref, l’Europe à laquelle je me réfère n’est pas sans liens avec la Pan-Europe du comte Richard Coudenhove-Kalergi.

P. V. : Longtemps l’OTAN a été un élément de l’articulation des éléments du monde occidental. Depuis quelque temps, l’OTAN traverse une crise inédite. Quelles sont les forces à l’œuvre de cette crise inédite ? Où va l’OTAN ? Il est parfois fait référence de ce côté de l’Atlantique à un « pilier européen de l’OTAN », concrètement qu’est-ce que cela veut dire ?

J.-S. M. : Bien entendu, l’hostilité connue de Donald Trump à l’encontre de l’OTAN joue un rôle majeur dans cette crise, les Etats-Unis constituant le chef de file (l’hegemon) et l’ « assureur en dernier ressort » de cette alliance sans pareille. Lorsque l’on met cette crise en perspective, il appert que le désinvestissement militaire des alliés européens, au cours des « Trente paresseuses » qui suivirent la fin de la Guerre froide, aura aussi été décisif. Le fait est que les appels de responsables américains pour que leurs alliés européens dépensent plus dans le domaine militaro-industriel n’auront pas manqué. Mais les dirigeants européens ne leur accordaient qu’une attention distraite, même après la saisie manu militari de la Crimée par la Russie et le déclenchement d’une guerre au Donbass (2014). Le 10 juin 2011, Robert Gates, secrétaire à la Défense de l’Administration « Bush fils », puis de l’Administration Obama, prononçait à Bruxelles un discours prémonitoire [1]. Il y mentionnait le fait que l’impéritie militaire des alliés européens suscitait un ressentiment croissant à Washington.

L’expression de « pilier européen de l’OTAN » était déjà employée dans les années 1990, mais elle n’avait pas fait fortune en France. La politique française privilégiait le développement d’une politique de défense dans le cadre de l’Union européenne (l’actuelle PSDC/Politique de sécurité et de défense commune). Selon le « schéma » français, l’OTAN n’aurait conservé qu’un rôle résiduel, dans la perspective alors jugée improbable d’une nouvelle menace massive contre l’Europe. Eh bien, nous y sommes, et l’OTAN demeure le cadre de la défense collective de l’Europe. Aussi faudrait-il parvenir à conserver les atouts stratégiques de l’OTAN : états-majors et chaînes de commandement, savoir-faire et interopérabilité. Cela passerait par une « européanisation de l’OTAN », sur la base d’un transfert de responsabilités et d’un partage du fardeau (le « burden-sharing ») entre les Etats-Unis et leurs alliés européens.

Cela impliquerait une négociation transatlantique et un processus soigneusement conduit. Mais il n’est pas assuré que Donald Trump résiste à la tentation de jouer les « spoilers », d’autant que cela correspond à sa nature profonde. Pourtant ne nous installons pas dans le temps de la finalité accomplie : les relations transatlantiques n’ont pas atteint un point de non-retour et peut-être est-il inévitable que le « partage du fardeau » entre alliés se fasse de manière brutale, dans l’acrimonie et le ressentiment (« Humain, trop humain »). De part et d’autre, il semble qu’il y ait des forces de rappel, tant les enjeux sont vitaux. Sur la question de l’Ukraine, malgré le discours de Donald Trump et sa fascination apparente pour Vladimir Poutine, le soutien américain n’est toujours pas interrompu. Il est par ailleurs sain que l’Europe ait été amenée à en assumer la plus grande part, sur le plan financier notamment. Il faudrait aller plus loin encore.

P. V. : Depuis peu, le concept d’empire est utilisé pour caractériser des pays comme les Etats-Unis, la Russie ou la Chine. Cet usage vous semble-il convaincant ?

J.-S. M. : Il est vrai qu’il n’est pas facile de définir ce qu’est un empire. Un emploi rigoureux du concept d’empire implique la prise en compte d’un certain nombre de critères : le régime politique (une forme d’autocratie), la taille géographique, la présence de plusieurs peuples et nations à l’intérieur de l’unité politico-territoriale considérée, des statuts divers et inégaux entre ces peuples, l’impérialisme conquérant, et donc le caractère mobile des limites géographiques (voir Poutine : « La Russie n’a pas de frontières »). Guère usité en France, le concept d’ « État-civilisation » recoupe et actualise celui d’« Empire ». Il présente l’avantage de rappeler que l’État-nation n’est pas la raison et la fin de l’Histoire. Au demeurant, on oublie parfois que la constitution et l’affirmation des États territoriaux européens, qui préfiguraient les États-nations du XIXe siècle, s’accompagnèrent de la formation d’empires ultra-marins (les « Empires coloniaux »).

Mais le plus souvent, le terme d’« Empire » est utilisé comme une métaphore de la puissance. C’est évidemment le cas pour les Etats-Unis qui, stricto sensu, ne constituent pas un empire, même s’ils partagèrent la cosmologie impériale des grandes puissances européennes du XIXe siècle (voir par exemple le thème de la « Destinée manifeste »). Ainsi Raymond Aron préférait-il évoquer une « République impériale », une superpuissance sans équivalent capable d’exercer pouvoir et influence à l’échelle planétaire. Il soulignait déjà les contradictions entre le système politique américain, dominé par le localisme (toutes choses égales par ailleurs) et les enjeux domestiques, et les responsabilités mondiales des Etats-Unis qui exigent de voir large. Force est de constater que les dynamiques intérieures des Etats-Unis et une sorte d’autisme géopolitique mettent en péril leur hégémonie mondiale.

Du fait de leur histoire impériale, au sens classique du terme, de leur système politique plus ou moins autocratique et de leur révisionnisme géopolitique conquérant, les « États-civilisations » russe et chinois peuvent être comparés à de nouveaux empires. Il est même loisible de penser les crispations « impériales » de Donald Trump et l’exhibition de la force des Etats-Unis comme une réaction passionnelle à l’affirmation de puissance d’un axe eurasiatique sino-russe, susceptible de faire basculer les équilibres mondiaux. Je suis donc réservé à l’égard du discours européiste des « trois empires prédateurs », ces modernes « carnivores » menaçant les « herbivores » que nous (les Européens) serions. Censé réveiller le Vieux Continent, ce « narratif » zoologiste et victimaire donne le sentiment que les classes dirigeantes européennes rêvent toujours d’un monde post-politique dans lequel il n’y aurait plus de polarité ami/ennemi, de rapports de puissance et de domination, de conflits et de guerres. En somme, ce que l’on nomme le « retour des empires » ne serait que la redécouverte du « Politique » saisi dans son essence (cf. Julien Freund, « L’essence du politique », Sirey, 1965). Rien de nouveau depuis Sumer et Akkad, lorsque les premières villes-États, hégémonies régionales et empires émergèrent.

P. V. : Dans le contexte géopolitique présent, notamment dans le monde occidental, comment comprenez-vous les enjeux de l’élection présidentielle qui aura lieu en France dans moins d’un an ?

J.-S. M. : En regard des périls de l’heure, les enjeux internationaux s’avèrent de première importance mais ils ne constituent pas la priorité des électeurs. Au vrai, ce n’est pas un mal spécifiquement français : l’électorat américain nous l’a montré lors de la dernière élection présidentielle. Sur le plan occidental, la question centrale est celle de l’unité et de la cohésion de l’Europe, pilier d’une Alliance atlantique rénovée (voir le « concept de l’haltère », de George Kennan) : un ensemble paneuropéen capable de défendre les frontières de ses États, de se projeter dans le monde et de faire respecter la liberté de navigation, enfin de contribuer à l’avènement d’un « nouveau siècle occidental ».

Se pose la question du rôle de la France dans une telle morphogenèse. L’état catastrophique de ses finances publiques, la morosité de sa croissance et la perte de contrôle des flux migratoires annulent une partie des avantages comparatifs français acquis dans le domaine diplomatico-stratégique. Il ne suffira pas de rappeler régulièrement que la France est une puissance « dotée » (un siège de membre permanent au Conseil de sécurité et la possession de la force de frappe). Le chauvinisme et, parfois, la tendance à considérer les dirigeants des autres États européens comme des gredins ou des crétins pourraient aussi avoir des contrecoups. Enfin, la politique de Donald Trump et ses effets alimentent un anti-américanisme français qui, trop souvent, sert de justificatif à l’« encanaillement » international. Que de commentaires complaisants à l’égard du régime islamique iranien ! Quel aveuglement de certains à l’égard de la Chine populaire ! Qui sait si cet anti-américanisme ne pourrait pas bénéficier un prochain jour à une Russie post-poutinienne, avec une « pérestroïkiste » à sa tête afin de nous aveugler et de justifier le retrait des sanctions internationales ?

Bref, nous sommes sur un chemin de crête. Active au cœur de ses alliances et appartenances, la France dispose toujours d’avantages comparatifs lui permettant de jouer un rôle clef dans l’avènement d’un « leadership » partagé en Europe : la constitution d’un « G-4 » (Paris-Londres-Berlin-Varsovie) ou d’un « G-5 » (Rome en sus), auquel il faudrait associer l’Ukraine, en passe de devenir le principale puissance militaire du Vieux Continent. A plus long terme, il serait essentiel d’établir une sorte de Conseil de sécurité paneuropéen, avec des membres permanents et des membres provisoire, dans le souci de combiner l’efficience diplomatico-stratégique et le pluralisme géopolitique de la Grande Europe (Pan-Europe). Par là même, l’Alliance atlantique pourrait être refondée sur des bases saines et solides (« Un nouvel OTAN » anticipait De Gaulle).

Convenons du fait que ces propositions constituent plus un idéal régulateur qu’un programme diplomatico-stratégique à court terme : l’unité et la cohésion de l’Europe sont à la fois une exigence vitale et un problème géopolitique majeur (il suffit de se reporter à l’histoire des derniers siècles). Une certitude à notre sens : la victoire en France d’une forme de chavisme ou de partisans d’un isolationnisme aux couleurs nationales causerait une rupture d’équilibre et un grand déclassement français.

Copyright Juin 2026-Mongrenier-Verluise/Diploweb.com


Plus

. Jean-Sylvestre Mongrenier, « Dictionnaire géopolitique du monde
occidental », préface de Laure Mandeville, PUF
Sur Amazon

4e de couverture

Utilisée avec parcimonie, voire démonisée, la notion d’Occident est essentielle à l’intelligence de l’histoire universelle, comme à celle des équilibres géopolitiques des temps présents. De part et d’autre de l’Atlantique Nord et jusqu’aux antipodes, nombreux sont ceux qui voudraient ôter tout contenu concret et valeur objective à cette identité de civilisation. En d’autres termes, l’Occident ne serait qu’un discours creux ; il n’existerait pas. Ainsi le Quai d’Orsay s’interdit-il longtemps d’employer le terme d’Occident : la France était « ailleurs ». Mais les puissances hostiles de l’axe eurasiatique, leurs alliés et leurs affidés, ne sont pas dupes de tels jeux de langage ; Moscou, Pékin, Téhéran, d’autres encore, désignent l’Occident comme leur ennemi. Cela au moment où l’« Amérique-puissance » s’éloigne de la vieille Europe Aussi la notion d’Occident et les vertus associées doivent-elles être réinvestis.

Diploweb est sur Tipeee
Vous aussi soyez acteur du Diploweb ! Soutenez-nous via notre page tipeee.com/Diploweb
Les livres de Diploweb sont sur Amazon
des références disponibles via Amazon sous deux formats, Kindle et papier broché

DIPLOWEB.COM - Premier site géopolitique francophone

SAS Expertise géopolitique - Diploweb, au capital de 3000 euros. Mentions légales.

Directeur des publications, P. Verluise - 1 avenue Lamartine, 94300 Vincennes, France - Présenter le site

© Diploweb (sauf mentions contraires) | ISSN 2111-4307 | Déclaration CNIL N°854004 | Droits de reproduction et de diffusion réservés

| Dernière mise à jour le vendredi 12 juin 2026 |