Anaïs Meunier parle en son nom propre. Elle a été analyste en Ingérences numériques étrangères chez Viginum, au SGDSN. Elle travaille maintenant sur l’usage des outils et méthodes pour anticiper les attaques informationnelles et lutter contre les manipulations de l’information. Anaïs Meunier est responsable de projet Recherche et Développement chez Storyzy et auteure du podcast Signal sur bruit.
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été diffusée en direct le 16 juin 2026.
Synthèse par Emilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle est en charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.
Avec les importants moyens d’aujourd’hui, est-il possible de détecter une campagne de manipulation de l’information dès qu’elle commence ? Quel est le véritable but d’une telle opération, parfois pensée plusieurs mois à l’avance, ou improvisée de manière opportuniste ? Comment les experts font-ils pour analyser concrètement une manipulation sans tomber eux-mêmes dans la spéculation ? Pour répondre au micro de Planisphère, nous avons la joie de recevoir Anaïs Meunier. Podcast et synthèse rédigée.
Cette émission [1] Planisphère, Face aux attaques informationnelles, vers une riposte réaliste ? Avec Anaïs Meunier
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Synthèse de cette émission, Planisphère, Face aux attaques informationnelles, vers une riposte réaliste ? Avec Anaïs Meunier. Rédigée par Emilie Bourgoin pour Diploweb.com. Revue et validée par A. Meunier
L’ENTRETIEN avec Anaïs Meunier met en lumière la complexité croissante des opérations de manipulation de l’information dans les sociétés contemporaines. À travers une approche inspirée de la cybersécurité, elle explique comment les experts analysent ces phénomènes sans tomber dans la spéculation, quels sont les véritables objectifs poursuivis par les acteurs malveillants et pourquoi il est souvent difficile de détecter une opération dès son lancement. L’échange insiste également sur la nécessité d’adopter une vision de long terme fondée sur la résilience narrative, la compréhension des mécanismes psychologiques et une approche méthodique des observables numériques.
Anaïs Meunier remet d’abord en question l’expression couramment utilisée de « campagne de manipulation de l’information ». Selon elle, ce terme est problématique car il suppose une vision globale que seuls les attaquants possèdent réellement. Les observateurs extérieurs, qu’ils soient analystes, journalistes ou citoyens, ne voient en réalité que des fragments dispersés : des contenus, des comportements suspects ou des publications isolées. Par conséquent, parler de « campagne » revient inconsciemment à adopter le point de vue de l’attaquant. Elle préfère donc une approche fondée sur l’observation progressive d’indices et de corrélations permettant, avec le temps, de reconstruire une cohérence globale.
Elle critique également l’usage du terme « signal faible », qu’elle juge inadapté. Pour elle, un signal est soit observable soit inexistant ; la difficulté réside davantage dans la capacité à recouper plusieurs informations afin de donner du sens à des événements apparemment isolés. Cette logique d’accumulation d’indices constitue le cœur du travail analytique en manipulation de l’information.
Pour illustrer concrètement ces mécanismes, Anaïs Meunier évoque l’opération « Doppelgänger », un dispositif de désinformation pro-russe apparu après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Cette opération consistait notamment à créer de faux sites imitant des médias reconnus comme Le Monde, Le Parisien ou le Washington Post. Les imitateurs reproduisaient l’apparence visuelle et les liens internes des véritables médias afin de renforcer leur crédibilité et diffuser des contenus hostiles à l’aide occidentale envers l’Ukraine.
L’intérêt analytique de ce cas réside dans la répétition des comportements techniques et narratifs. Les experts identifient progressivement une infrastructure récurrente : mêmes méthodes, mêmes outils, mêmes logiques de diffusion. Ce n’est donc pas un élément isolé qui permet l’identification de l’opération, mais l’accumulation d’indices dans le temps. Cette approche rappelle fortement les méthodes utilisées en cybersécurité pour identifier des groupes d’attaquants.
Contrairement à une idée largement répandue, Anaïs Meunier explique que les manipulations de l’information ne cherchent pas nécessairement à faire changer brutalement d’opinion. Elle s’appuie sur les travaux de l’historienne Bénédicte Chéron pour souligner que la propagande agit principalement comme un amplificateur d’idées déjà présentes dans les sociétés. Les opérations informationnelles exploitent des peurs, des divisions ou des croyances préexistantes afin de les renforcer.
Elle distingue alors deux grands types d’opérations :
. Les opérations stratégiques, menées sur le long terme, visant à ancrer des divisions sociales ou à banaliser certaines idées extrêmes.
. Les opérations tactiques, plus courtes et ciblées, destinées à provoquer une action immédiate ou une réaction spécifique.
Cette distinction est essentielle car elle montre que les manipulations de l’information ne poursuivent pas toutes le même objectif. Certaines cherchent à modifier progressivement l’environnement idéologique d’une société, tandis que d’autres visent simplement à influencer un comportement ponctuel.
L’entretien aborde également la notion de « fenêtre d’Overton », c’est-à-dire l’ensemble des idées considérées comme acceptables dans le débat public. Les opérations stratégiques cherchent souvent à élargir cette fenêtre afin de rendre progressivement tolérables des discours auparavant perçus comme extrêmes.
Anaïs Meunier explique que cette normalisation passe par la répétition continue des mêmes récits. Ce mécanisme, qu’elle compare à un « drum beat », repose sur une diffusion régulière et persistante de certains messages jusqu’à leur banalisation progressive. Toutefois, elle nuance l’idée selon laquelle un mensonge répété deviendrait automatiquement une vérité : selon elle, ces récits ne fonctionnent réellement que lorsqu’ils s’appuient sur des peurs ou des croyances déjà présentes dans la société.
L’exemple de la pandémie de COVID-19 illustre ce phénomène. Certaines théories sur les vaccins ou les laboratoires biologiques existaient déjà avant la crise sanitaire. Les campagnes de désinformation n’ont fait que réactiver et amplifier ces récits dans un contexte émotionnel favorable.
L’analyse montre ensuite que les manipulations de l’information ne suivent pas toutes le même rythme temporel. Certaines opérations sont préparées durant des mois, voire des années, avec des infrastructures techniques sophistiquées et des stratégies narratives cohérentes. D’autres sont au contraire opportunistes et exploitent rapidement l’actualité.
Anaïs Meunier cite notamment l’exemple de l’arrestation de Pavel Durov, fondateur de Telegram. Quelques jours seulement après cet événement, une fausse vidéo attribuée à Al Jazeera affirmait que des contrats de vente de Rafale entre la France et les Émirats arabes unis avaient été annulés. Cette réaction extrêmement rapide montre la capacité des acteurs malveillants à réutiliser instantanément des infrastructures déjà en place pour exploiter un contexte médiatique sensible.
L’entretien revient également sur les opérations informationnelles menées au Sahel contre la France, notamment lors du retrait de l’opération Barkhane au Mali. Anaïs Meunier évoque le cas du « charnier de Gossi », où des individus liés au groupe Wagner auraient enterré des cadavres afin d’accuser la France d’avoir laissé derrière elle des crimes de guerre. Grâce à la surveillance par drones de la zone évacuée, l’armée française a pu démontrer la manipulation.
Cet exemple montre que les manipulations de l’information peuvent aussi reposer sur des mises en scène physiques et non uniquement sur des contenus numériques. Il souligne également l’importance des preuves techniques et de la capacité à documenter les événements rapidement afin de contrer les récits mensongers.
Pour éviter la spéculation, les analystes doivent s’appuyer sur des éléments strictement observables. Anaïs Meunier insiste sur la nécessité de revenir systématiquement aux faits : comptes utilisés, horaires de publication, modes de diffusion, schémas de nommage ou comportements automatisés.
Le rôle des analystes n’est pas de déterminer si une information est vraie ou fausse, tâche relevant davantage du fact-checking journalistique, mais d’étudier les mécanismes de diffusion et les comportements coordonnés. Les experts cherchent donc principalement à détecter des comportements inauthentiques ou artificiels, comme l’usage massif de bots ou la synchronisation anormale de publications.
Elle mentionne également la matrice « DISARM », un framework inspiré des méthodes de cybersécurité permettant de classifier les techniques utilisées dans les opérations informationnelles. Cet outil aide les analystes à adopter un langage commun et une approche rigoureuse dans la description des attaques.
L’un des enjeux centraux reste l’attribution des attaques informationnelles. Anaïs Meunier explique qu’il est extrêmement difficile de prouver avec certitude qu’une opération provient d’un État ou d’un acteur précis. Les adresses IP peuvent être falsifiées, les comptes localisés artificiellement et les infrastructures techniques dissimulées.
Les analystes sont donc souvent contraints de travailler par hypothèses et probabilités, en cherchant des erreurs techniques ou des fuites internes. Dans le cas de Doppelgänger, des documents divulgués provenant de l’entreprise chargée de produire les contenus ont permis de mieux comprendre l’organisation interne de l’opération.
Les sociétés démocratiques doivent apprendre à développer des discours de long terme capables de résister aux tentatives de fragmentation sociale.
Pour Anaïs Meunier, la réponse efficace aux manipulations de l’information ne peut pas être uniquement réactive. Elle repose sur trois piliers essentiels :
. L’adoption d’un langage commun et d’outils méthodologiques partagés.
. La maîtrise des émotions afin d’éviter des réactions impulsives exploitables par les attaquants.
. La construction d’une « résilience narrative », c’est-à-dire la capacité d’une société à produire et maintenir des récits cohérents fondés sur ses propres valeurs.
Elle insiste particulièrement sur le fait que les sociétés démocratiques doivent apprendre à développer des discours de long terme capables de résister aux tentatives de fragmentation sociale. Selon elle, la manipulation de l’information exploite souvent les divisions existantes et les sujets fortement polarisants. La meilleure défense consiste donc à accepter la complexité du monde plutôt qu’à rechercher des explications simplistes.
Encore plus
Cet entretien montre que les manipulations de l’information sont des phénomènes complexes, souvent construits sur le long terme et destinés davantage à renforcer des divisions existantes qu’à changer brutalement les opinions. Face à ces menaces hybrides mêlant cyber, géopolitique et psychologie, les analystes doivent s’appuyer sur une méthode rigoureuse fondée sur l’observation des comportements et des réseaux de diffusion. Anaïs Meunier insiste également sur l’importance de construire une résilience narrative durable afin de limiter l’impact de ces opérations informationnelles.
Pour approfondir le sujet, Anaïs Meunier signale son podcast Signal sur bruit, qui vulgarise les enjeux liés à la manipulation de l’information à travers des échanges avec des experts du domaine. Elle conseille aussi les séries « La Fièvre » et « The Undeclared War », qui permettent de mieux comprendre les mécanismes de propagande, d’influence et de cyberattaque de manière réaliste et accessible
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[1] Cette émission a été enregistrée le 14/04/2026 et diffusée le 16/06/2026




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