Stratégie

P. M. Gallois, stratège et pédagogue de la dissuasion nucléaire
La pensée stratégique française contemporaine

Par François GERE, le 4 février 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

François Géré est Directeur de l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS). Il se spécialise à partir de 1980 dans l’étude des différents courants de la pensée stratégique française et américaine depuis 1945.

Dans le cadre de sa série consacrée au grands stratèges français, François Géré présente une magistrale étude de l’oeuvre du général Pierre Marie Gallois (1911-2010). Il présente successivement son parcours et sa caractérisation psychologique (I), son apport à la dissuasion nucléaire (II), le pédagogue de la stratégie et de la géopolitique (III).

Après avoir été portée par Diploweb de 2014 à 2017, cette série d’études de François Géré à propos des stratèges français contemporains fait l’objet d’un livre de François Géré, "La pensée stratégique française contemporaine", Paris, Economica, février 2017.

« Le soldat qui ne se reconnait pas vaincu a toujours raison ».
Inscription sur la croix de Lorraine érigée à la mémoire des marins de l’île de Sein qui, tous, rejoignirent Londres après l’appel du 18 juin 1940.

Repères chronologiques

1911 : Naissance de Pierre Marie Gallois à Turin
1936 : Gallois entre dans l’armée de l’Air. Affecté à Alger
1943 : Gallois rejoint Londres
1949 : Traité de Washington. Création de l’OTAN
1953 : L’Union soviétique réalise son premier essai thermonucléaire
1953 : Gallois est affecté au SHAPE (Grand quartier général des puissances alliées en Europe)
1955 : Création de l’Organisation du traité de Varsovie
Décembre 1956 : Expédition de Suez
Novembre 1957 : Lancement par l’URSS du premier satellite artificiel
1957 : Pierre Marie Gallois quitte brutalement l’armée de l’Air et entre chez Marcel Dassault.
Février 1960 : Premier essai atomique français
1960 : Publication de « Stratégie de l’âge nucléaire », Calmann-Lévy

P. M. Gallois, stratège et pédagogue de la dissuasion nucléaire
Général Pierre Marie Gallois, stratège français (1911-2010)

1962 : Crise de Cuba.
1966 : L’OTAN adopte la riposte graduée.
1967 : Traité de non-prolifération nucléaire. Sortie de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN.
1970 : Accords américano-soviétiques SALT sur la limitation des vecteurs stratégiques.
Août 1968 : Premier essai thermonucléaire français
1968-72 : Accords américano-soviétiques sur la limitation des défenses anti missiles.
1972 : Lancement du premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) français
1973 : Guerre du Kippour
1979-1981 : Crise des Euromissiles
1988 : Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) en Europe
1990 : Fin de la Guerre froide et guerre du Koweït.
1990-1999 : Guerres de démembrement de la République Fédérale de Yougoslavie.
1994 : Livre blanc français sur la défense. Livre « noir » de Gallois.
2003 : Guerre d’Irak.
2005 : Referendum sur un Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Gallois s’engage pour le « non » qui l’emporte.
2010 : Décès du général Gallois à Paris.

Première Partie. Parcours et caractérisation psychologique

De tous les penseurs de la stratégie militaire française, P. M. Gallois est celui dont les traits de caractère transparaissent le plus ouvertement et le plus directement dans les conférences et les écrits. Homme de conviction, polémiste par tempérament, il ne recule pas devant l’attaque ad hominem, sans ménagements pour la personnalité de ceux qu’il tient pour des contradicteurs.
Gallois dit être entré dans l’armée sur un pressentiment, une anxiété. Mesurant la menace allemande, constatant les faiblesses de la politique de défense française, il délaisse ses études des Beaux-Arts pour embrasser la carrière militaire.
Il éprouve le traumatisme de la trop prévisible défaite de 1940. En poste en Algérie et au Maroc, il rejoint Londres en 1943 où il côtoie notamment Raymond Aron et le futur général Paul Stehlin.
Après la guerre, il devient un spécialiste réputé du transport aérien, publiant sans interruption une chronique dans la revue « Forces Aériennes Françaises » jusqu’en 1957.
En 1953 Gallois entre au cabinet du ministre la défense René Pleven où il est chargé des affaires aériennes.
Ses compétences techniques et son aptitude à parler anglais font de lui l’homme idéal pour les relations avec les Etats-Unis et l’OTAN. Il est affecté au Supreme Headquarters Allied Powers Europe (SHAPE).
En septembre 1954, Gallois soutient devant un jury de l’Armée de l’Air ce que l’on pourrait qualifier de « thèse professionnelle ».
Est-ce un homme de cabinets ? Pas exactement. Gallois utilise ses relations pour convaincre les hommes politiques de la justesse de ses vues sur l’arme nucléaire.
Comme Charles Ailleret et parfois en parallèle, il rencontre tous les responsables politiques ministres et secrétaires d’Etat accessibles, sans distinction d’appartenance. Et il y en eut tant sous la IVème République.
1956 fut une année d’activité intense auprès de Guy Mollet, Pierre Mendès France, Maurice Bourgès-Maunoury, Félix Gaillard, Max Lejeune, Jacques Chaban-Delmas, Louis Anxionnaz, Henry Laforest. Cet effort culmina lors de la grande réunion du 4 juillet 1956 qui marqua fortement le colonel Gallois. [1] Sans doute parce qu’il éprouva les tensions considérables entre partisans et adversaires d’une force nucléaire française indépendante.
Dans son cours consacré aux opinions publiques et aux gouvernements Gallois dresse un tableau de la classe politique française entre 1954 et 1958, largement fondé sur les entretiens personnels qu’il a eu avec ces responsables. [2] Il ne manque pas de relever impitoyablement les retournements de position selon que l’homme politique passe du gouvernement à l’opposition et réciproquement. Constat cruel mais nécessaire pour expliquer les volte-faces à l’égard du nucléaire. Revirements non pas liés à l’arme nucléaire mais à la manipulation politicienne qui en est faite dans une stratégie de conquête ou de reconquête du pouvoir par des hommes comme François Mitterrand, Pierre Mendès-France, Jules Moch, Gaston Deferre.
N’ayant jamais varié dans ses convictions, Gallois n’apprécia guère les transfuges professionnels et moins encore ces généraux qui, passant en politique, renièrent leurs engagements initiaux (Stehlin) [3]
Gallois fut également un homme de médias, commentateur passionné des événements et des hommes. Très précocement il occupa une position médiatique bien au-delà des seules revues militaires : tribunes dans les journaux, tables-rondes radiophoniques. La « grande muette » ne fut jamais son fort. Il était apprécié pour la clarté, la simplicité percutante de ses arguments et la rigueur logique de ses positions. Pour les mêmes raisons, il fut mal vu de sa hiérarchie. Relevons que les quatre officiers supérieurs, Ailleret, Beaufre, Poirier et Gallois, quel que soit le niveau hiérarchique atteint, ont toujours entretenu des rapports difficiles voire hostiles avec l’appareil militaire, ses préjugés, ses conformismes, son corporatisme. Gallois et Poirier ont été mis sur la touche, tandis que Beaufre prenait ses distances. Ailleret n’a dû qu’à De Gaulle son ascension au sommet.
Affecté à SHAPE dès 1953, Gallois fait partie du New Approach Group (NAG) petite équipe chargée par le Supreme Allied Commander Europe (SACEUR), le général Gruenther, de proposer une nouvelle doctrine stratégique pour l’OTAN adoptée en 1955.
Cette même année 1955, il est invité par le général Lauris Norstad à assister à une manœuvre nucléaire dans le désert du Nevada, ce qui lui permet de mesurer les graves contraintes tactiques résultant du feu nucléaire. Norstad lui a alors fortement suggéré d’informer le général de Gaulle de l’importance de l’arme nucléaire.
L’entretien du colonel Gallois avec le général de Gaulle eut lieu à l’hôtel La Pérouse le 2 avril 1956. Gallois en a fait un récit détaillé maintes fois répété à ses interlocuteurs. Beaucoup a été écrit sur cette rencontre transformée en mythe. On a dit que Gallois avait fait comprendre à de Gaulle la nécessité de l’acquisition par la France de cette arme. En vérité, le général en était convaincu dès la création du CEA en 1945 et Norstad était quelque peu naïf de croire qu’il fallait attirer l’attention du général sur l’arme atomique. Le groupe nucléaire composé de Pierre Guillaumat, Olivier Guichard et des frères Ailleret avait déjà entamé son action pour préparer fort discrètement il est vrai, la « filière plutonium ». Il me semble que ce fut un entretien à somme positive. Gallois apporta à de Gaulle des précisions techniques et des arguments stratégiques tandis que celui-ci l’informa des conceptions qu’il s’était faites ainsi que de l’importance qu’il accordait à quelques principes politiques comme l’indépendance nationale et la maîtrise du destin de la France. Gallois en fut conforté dans ses convictions. Les événements qui suivirent : l’humiliation de Suez, le Spoutnik soviétique abondèrent dans ce sens.
1957 est un tournant majeur. La brillante carrière de Gallois, l’originalité de ses conceptions et son franc parler lui ont valu de graves inimitiés. Sa hiérarchie cherche à l’enterrer. Il préfère prendre la porte et entrer chez Dassault Aviation. Chargé des ventes à l’export, il étudie le premier vecteur de la force de frappe, le Mirage IV.

En 1958, De Gaulle ne fait pas appel à lui.
1963, De Gaulle consulte Gallois sur le nucléaire chinois.
1982, Gallois est admis à la retraite. Avec Marie-France Garaud, il fonde l’Institut international de géopolitique.
1990-2000, Gallois parcourt le monde pour y donner des conférences.
Il se rend notamment en Irak et en Bosnie.

« La pensée Gallois »

La méthode de raisonnement
Gallois adopte une démarche systématique qu’il ne caractérise pas en tant que telle. Esprit pratique, éminemment rationnel mais n’aimant guère théoriser, Gallois prouve le mouvement en marchant. Néanmoins, il fonde ses démonstrations sur un socle de données techniques, notamment l’énergie des explosifs et la portée des vecteurs (avions ou missiles). Il en tire les conséquences en matière de principes stratégiques. Il les propose avec clarté, concision et simplicité. Ainsi établis, les énoncés sont péremptoires, définitifs et intangibles. Gallois les défend bec et ongles.
Pour étayer ses démonstrations, il aime utiliser des outils pédagogiques, des tableaux synthétiques, des planches illustratives à l’américaine, selon la méthode SHAPE.

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Stratégie. Exemple de planche couramment utilisé par P. M. Gallois pour ses démonstrations

Tout exposé commence par une étude approfondie, aussi précise que possible des données techniques chiffrées du problème. Puis par inférence, Gallois crée une chaîne de principes si étroitement liés entre eux qu’il devient impossible d’en distraire aucun. La construction devient donc logiquement inattaquable sauf à en contester les prémisses techniques, ce qui est évidemment difficile. Ceci explique en partie la querelle avec Raymond Aron qui s’exaspère de n’avoir pas prise sur le système de pensée Gallois.
Enfin, intervient la troisième étape, celle que j’appellerai du « test en contre ». Gallois dans des articles courts, des interviews présente sa construction de manière délibérément agressive à la fois pour devancer les critiques et pour dénoncer les illogismes des positions incohérentes de ceux qui ne tiennent aucun compte des principes que lui, Gallois, a fondé.
Cette méthode accorde à l’armement et donc à la technique un rôle déterminant. Dans sa courte étude sur Friedrich Engels, Gallois fait comprendre qu’il a retenu le compagnon de Marx parmi les grands penseurs de la stratégie en raison de l’importance que celui-ci a accordé à l’influence de la technique industrielle sur la guerre. [4] Dans ses études de géopolitique Gallois insiste également sur la relation forcément contrainte entre l’espace et la technique, celle-ci cherchant à dominer celui-là qui par nature tend à s’en affranchir. Du chemin de fer au missile balistique, la technique tend à contracter l’espace-temps qui cependant conserve ses propriétés et ses exigences.
« La stratégie des moyens à l’âge balistique et nucléaire est tout… il n’y a plus de place pour la stratégie des opérations. » [5]
Il n’est de stratégie que des moyens puisque ceux-ci ont pris le dessus par rapport à la tactique et à la stratégie militaire classique : encore faut-il bien les choisir en qualité comme en quantité et ne pas gaspiller les ressources pour des matériels inutiles, superflus ou inadéquats. Ces moyens doivent aussi être adaptés à la stratégie et à la doctrine qui ont été retenues contribuant ainsi à renforcer la logique d’une conception invariante établie sinon une fois pour toutes, du moins aussi longtemps que les axiomes de base demeurent inaltérés. Gallois comme Poirier, en raison sans doute de la longévité de leur puissance intellectuelle, rencontre une même difficulté : faire valoir la logique d’un modèle cohérent qui ne tolère pas de variations dès lors que les axiomes de départ demeurent constants. Des incidents de conjoncture, politiques ou techniques ne peuvent ébranler le modèle qui en prend acte et les intègre, se bornant à démontrer qu’au niveau des fondements, rien n’apparait qui puisse justifier un changement.
Par la suite Gallois dénoncera l’affreux gaspillage de la course aux armements nucléaires entre les deux Grands. [6] Comme on va le voir plus loin, il s’inquiétera aussi des dérives françaises liées au développement d’armes nucléaires tactiques.

Interactions et influences intellectuelles
Au regard des références dans les écrits on constate que la culture stratégique classique de Gallois ne se constitue que tardivement, à travers une boulimie de lectures. Son esprit capte et absorbe à grande vitesse. Dans les débuts les inspirateurs sont encore peu nombreux. On relèvera Castex, de Gaulle, Douhet, Wohlstetter et les études de la RAND Corporation.
Gallois n’a pas consacré de cours spécifique à de Gaulle. Il s’y réfère cependant constamment, témoignant d’une connaissance profonde de tous les écrits gaulliens de l’entre-deux guerres.
Pour l’italien Giulio Douhet, Gallois éprouve d’abord une fascination pour le théoricien visionnaire du bombardement stratégique de l’arme aérienne : vitesse, pénétration et puissance de destruction. Mais il relève l’échec des bombardements stratégiques sur l’Allemagne et constate l’optimisme très excessif des chiffres avancés par Douhet. Mais survient Hiroshima, le 6 août 1945. « Il a suffi d’un bombardier et d’un seul projectile pour matérialiser - et bien au-delà - les prévisions du général Douhet. » [7]
Pourtant presqu’aussitôt intervient une réfutation due au nucléaire : les raisonnements sont devenus caducs dès lors que l’offensive est devenue impossible. « L’association de l’avion et de l’explosif atomique permit de porter à distance de tels coups qu’aussitôt mis en pratique le « douhetisme » se trouva dépassé » [8]. La dissuasion mutuelle annule le principe même du bombardement stratégique. Finalement c’est dans l’apaisement de son enseignement que Gallois se réconcilie avec le grand inspirateur de la jeune stratégie aérienne en lui assignant sa juste place.
Avec Albert Wohlstetter, né en 1912 à New York, Gallois a entretenu une relation intellectuelle amicale sur fond de désaccords majeurs – l’analyste de la RAND C° a combattu la création de la force de dissuasion française- régis par une sorte de coexistence pacifique faite de connivence sur quelques points fondamentaux : la stratégie des bases, l’équilibre de la terreur, et la dialectique entre coercition et représaille, entre première et seconde frappe. Il n’est pas jusqu’à l’importance de la surprise qui les rapproche. L’épouse de Wohlstetter y a consacré un ouvrage majeur. [9] Quand bien même ils s’opposent, ces deux esprits se comprennent en connivence. Gallois ira même dans la revue Commentaire en 1984 jusqu’à se féliciter d’une convergence de vue à l’occasion de la publication d’une importante étude de l’économiste américain : « Cette convergence nouvelle entre les idées d’Albert Wohlstetter et les miennes m’enchante. » [10]
Les écrits de Gallois comportent aussi de très nombreuses références à des articles et ouvrages scientifiques et techniques sur lesquels il assoie ses démonstrations ou qui, parfois, servent de base à une dure critique. Il est aussi des influences par la négation. Car Gallois est un homme de rebonds dont l’esprit a besoin de punching balls. JF Kennedy « un Machiavel de saloon » et son ministre de la défense Robert Mc Namara en font les frais. Du dirigeant américain, Gallois relève les incohérences logiques [11], les retournements et autres volte faces qui se prolongeront de 1962 à 1968.

Deuxième Partie. La Dissuasion nucléaire

Nous ne prétendons pas faire un exposé détaillé des principes énoncés dès 1960 par Gallois dans son livre fondateur de 1960 « Stratégie de l’âge nucléaire ». Toutefois l’ouvrage est si fondamentalement normatif dans ses énoncés inlassablement reconduits que nous l’utiliserons comme mètre-étalon au regard des autres documents.
Ces principes ont été rappelés par leur auteur en maintes occasions et sous diverses formes. Nous nous bornerons à utiliser les éléments apportés par les pièces inédites versées au Fonds Gallois de la Bibliothèque patrimoniale de l’Ecole Militaire. Ils émanent principalement du général lui-même à travers sa thèse « professionnelle » de 1954 et ses cours en Sorbonne en 1974-75. Nous nous appuyons également sur une étude de Lucien Poirier dans le cadre d’un enseignement au Cours supérieur interarmées (CSI) en 1971. On en retrouve certains éléments, développés et augmentés, dans l’ouvrage « Des stratégies nucléaires », publié chez Hachette en 1977. Nous utilisons également nos entretiens et rencontres avec le général Gallois à partir de 1987 et jusqu’en 2002 lors de réunions de réflexion organisées à la mairie du XIème arrondissement par le député socialiste Georges Sarre. Enfin certains détails de nature biographique proviennent de ses Mémoires publiées en 1999 sous le titre « Le sablier du siècle » aux éditions L’Age d’Homme. [12]

L’apport de Gallois. En quoi innove-t-il ?
L’intuition originelle de la dissuasion nucléaire revient à Raoul Castex. Mais l’amiral ne l’a pas développée en sorte que la pensée stratégique française sur l’arme atomique a connu de nombreuses errances. Il y avait ceux qui la tenaient pour inutile, ceux qui ne voyaient en elle qu’une arme de plus, tout juste bonne à valoriser diverses conceptions de la guerre classique. Finalement rares furent ceux qui, se refusant à cette banalisation, en affirmèrent le caractère exceptionnel et en conclurent à une rupture stratégique. Ailleret peut être considéré comme le pionnier par ses conférences dans les années Cinquante, même s’il ne constitue pas un corpus théorique fondé sur un concept assuré de dissuasion. Gallois est donc le premier à donner une forme achevée et « grand public » à la dissuasion nucléaire au moment même où en février 1960 Ailleret procède dans le Sahara aux premiers essais de l’arme nucléaire française, avec quinze ans de retard sur Hiroshima. L’introduction à la stratégie de Beaufre est contemporaine de Stratégie de l’âge nucléaire. Certes le chapitre trois représente le quart (30 pages) de ce petit ouvrage dont le sujet, la stratégie, est bien plus englobant C’est seulement en 1966 que paraîtra Dissuasion et stratégie.
La particularité de Gallois est moins d’avoir pensé le premier la stratégie de dissuasion nucléaire que d’avoir montré l’existence et imposé le besoin d’un instrument désormais incontournable que tous devaient prendre en compte. Plus encore, en mettant l’arme atomique sur la place publique, il a contribué à la sortir de l’obscurité confidentielle des cabinets ministériels et des enseignements militaires spécialisés. Aidé en cela mais fort peu de temps, par Raymond Aron, Gallois fait de la stratégie de dissuasion un « objet-citoyen ». Au demeurant l’infernale et déplorable polémique entre les deux hommes n’aura pas peu contribué à placer le nucléaire au centre des débats publics. De tout cela, Poirier est encore loin, lui qui, revenant de la guerre d’Algérie, commence les travaux du Centre de Prospective et d’Evaluation du ministère de la défense, soutient l’Institut de Beaufre et n’apparaîtra publiquement qu’avec « Des Stratégies Nucléaires » en 1977 soit dix-sept ans après l’ouvrage séminal de Gallois.

2.Les principes de la stratégie de dissuasion nucléaire
Il convient de mesurer l’écart chronologique considérable entre la « thèse » de 1954 et les cours de 1974. Vingt années durant lesquelles la Guerre froide a battu son plein, riche d’événements durant lesquels les progrès techniques ont été considérables mais sans que la situation fondamentale du rapport des forces et des antagonismes idéologiques ait été affectée. De la sorte les principes établis en 1960 représentent des invariants Dès lors que l’URSS a pu accéder à l’arme thermonucléaire, dès lors qu’elle est parvenue à loger sur un vecteur balistique une ogive de cette nature la dissuasion s’est imposée qui ne connaîtra pas de variation mais au contraire s’affirmera, de crise en crise, pour se stabiliser à travers des accords de compromis entre les deux grands adversaires entre 1967 et 1972. Gallois prend acte de cette situation finale en veillant à préserver la constance des principes contre toutes velléités d’altération et de dénaturation.
La présentation de la dissuasion nucléaire, quelle qu’en soit la forme, livre, article, cours, se divise en deux parties : les caractères techniques du système d’armement nucléaire et aéro-balistique puis la stratégie de dissuasion, ses principes et ses implications politiques et diplomatiques.
C’est cette dualité que nous allons respecter, reprenant en cela l’organisation des cours de Gallois à l’Université de Paris I.

2.1. Le fondement technique
Entre 1954 et 1974, les effets des armes nucléaires choc, chaleur, radiations demeurent constants. Les différents exposés reposent sur des données inchangées qui affectent les matériels et les personnels. [13]
Les propriétés de l’arme atomique (explosif) sont la « puissance de destruction par unité de feu » (Capacité unitaire de destruction) et la compacité de l’unité de feu ». A quoi il faut ajouter l’instantanéité.
« L’arme atomique et surtout l’arme thermonucléaire apportent une puissance de destruction hors de proportion avec les moyens anciens, ce que l’on appelle en biologie une mutation c’est-à-dire une discontinuité dans l’évolution des phénomènes militaires. » [14]
Les capacités des armes nucléaires produisent une rupture qui affecte tous les niveaux : politique, diplomatique, économique, de la stratégie. La guerre en est bouleversée dans sa préparation (effectifs, logistique) comme dans la planification de la conduite des opérations. Gallois en étudie les modalités pour les forces aériennes, terrestres et navales.
Les propriétés des vecteurs sont : la compacité de l’unité de transport, la portée. C’est dans ce domaine que les variations sont les plus remarquables à mesure que l’allonge et la portée s’accroissent. A quoi s’ajoute la vitesse qui permet de frapper avec une quasi instantanéité ; la précision et la multiplication des ogives. En 1975, Gallois peut prendre en compte la panoplie complète. Les bombardiers, les lanceurs sol-sol et les sous-marins ainsi que les missiles qu’ils peuvent emporter. Il s’intéresse aussi aux armes spatiales que pourrait installer en orbite l’Union soviétique. « Evoluant sur orbite basse, les ogives spatiales ne seraient détectées comme telles qu’au moment où, …. Elles passeraient de l’orbite circulaire ou elliptique à la trajectoire balistique… Le préavis donné à la défense s’il elle existait- serait donc très faible, de l’ordre de « 3 à 4 minutes…. (contre 15 ou 20 minutes pour les missiles balistiques. Au cours de la seule année 1971, les Soviétiques avaient procédé à une vingtaine de lancements de « Cosmos » destinés à l’expérimentation du vecteur orbital. » [15]
Gallois accorde une attention particulière aux têtes séparément guidées nouvellement apparues. Il fait remarquer que de ce fait le nombre des armes va considérablement augmenter ; que la course aux armements sera relancée tandis qu’augmentera le nombre de cibles. La défense s’en trouve encore amoindrie et la défense anti missiles encore plus éloignée de ses espérances d’efficacité.

2.2 Déclinaisons du concept de dissuasion
Le concept de dissuasion émerge tardivement quinze ans après l’intuition de l’amiral Castex d’octobre 1945 [16], intuition à laquelle Gallois rend hommage. [17]
Centrée sur l’arme aérienne, la thèse « professionnelle » de septembre 1954, contemporaine des études du New Approach Group (NAG), ne mentionne jamais le mot dissuasion. Gallois se réfère à Ailleret (responsable alors des armes spéciales) mais pas à Castex. Il évoque « une posture défensive fondée sur des capacités de représailles » et une « arme efficace de découragement à l’agression ».
« A partir du moment où les armes atomiques existent, il est donc probable que, pour un conflit dont l’enjeu serait majeur, ces armes seraient utilisées soit initialement, soit au cours de la lutte ». [18]
« Aujourd’hui, il est admis aussi bien à l’Est qu’à l’Ouest que l’Europe occidentale serait atomiquement défendue… Toute agression soviétique déclencherait une riposte atomique…. Cette riposte atomique serait automatiquement lancée, quelle que soit la forme, atomique, ou non, de l’attaque ennemie. » [19] Jusqu’en 1960 les armes nucléaires sont unanimement considérées comme utilisables sur le champ de bataille européen. Cependant on mesure les effroyables conséquences de leur emploi « tactique » sur les populations civiles. C’est progressivement, à mesure que s’équilibrent les arsenaux nucléaires des deux adversaires, que la position de Gallois se démarque pour retenir exclusivement une stratégie de dissuasion en raison de l’impossibilité rationnelle de recourir à ces armes. A partir de 1963, les forces nucléaires des deux Grands entrent par nécessité dans une phase de « dissuasion minimum bilatérale stable » ou « stabilité forcée » puisqu’aucun des deux ne dispose de la supériorité nécessaire pour détruire les forces stratégiques de l’autre et « de part et d’autre restent en otages les habitats respectifs. » [20]
Si la dissuasion demeure la clef de voute de la stratégie pour contrer la supériorité conventionnelle des forces du Pacte de Varsovie, deux conceptions divergent de plus en plus. D’un côté l’organisation de la bataille sur le sol européen, de l’autre le refus de toute bataille, y compris conventionnelle sur cet espace réduit et densément peuplé. Pour Gallois la dissuasion dure s’exerce immédiatement et s’exprime dans un « tout ou rien » dont ses adversaires n’auront de cesse de dénoncer l’irréalisme.
La posture dissuasive repose sur l’affichage de la détermination à ne pas accepter l’invasion, la défaite et l’occupation ; sur le choix d’une stratégie anti cités afin d’infliger des dommages intolérables et sur la proportionnalité, donc la valeur de l’enjeu France pour l’agresseur qui n’entend pas anéantir l’enjeu qu’il convoite et perdre ainsi tout bénéfice. Devant cette résolution à employer la frappe nucléaire l’ennemi doit donc faire un calcul entre espérance de gain et crainte d’une perte considérable.
Il ne s’agit donc pas d’un choix entre suicide et capitulation après l’échec de la dissuasion mais en amont, avant toute agression ennemie de contraindre l’agresseur à faire un calcul dont l’incertitude même décourage ses velléités. Le « tout » n’est nullement un suicide mais une menace brandie avec détermination afin d’avertir l’agresseur du risque qu’il court ; des dommages qu’il subirait avec une quasi certitude. Libre à lui, une fois frappé, de punir et, irrationnellement, de détruire le bénéfice qu’il pouvait espérer retirer.

2.3. Comment structurer la force de dissuasion ? Quels critères satisfaire pour être efficace et crédible ?
La force de dissuasion doit être « capable d’échapper à la destruction si elle est attaquée par surprise sur ses bases, conçue pour franchir les défenses adverses, et organisée de manière qu’une certaine automaticité décide de son emploi, la force de représailles devrait encore représenter une quantité de destruction suffisante pour que l’éventuel adversaire la redoute. » [21] Le niveau de pertes tolérable est lié à la capacité d’absorption . « C’est l’importance et l’efficacité des forces restantes après cette première attaque qui déciderait non seulement de l’issue d’un conflit atomique mais qui pourrait suffire à décourager toute velléité d’agression atomique. Si l’adversaire se sait dans l’impossibilité de paralyser la riposte, il est douteux qu’il s’engage dans une pareille aventure. » [22]
L’efficacité et la crédibilité de la posture dissuasive exigent de la part du dissuadeur de disposer d’une capacité de pénétration assez efficace pour être, même faiblement, crédible. Cependant fondamentalement l’attaque a gagné, la défense est impuissante, reste une seule solution : la dissuasion mutuelle. Afin de renforcer la crédibilité, Gallois préconise « la quasi fatalité de la réaction à la menace » car il craint la faiblesse, l’irrésolution, les atermoiements… de dirigeants versatiles sans vision ni volonté. Il redoute également le lâche soulagement des opinions publiques manipulables par la désinformation et les rumeurs, des peuples intimidables et effrayés, privés d’esprit de résistance ; se préférant « plutôt rouges que morts ». Comme tant de ses contemporains, hantés par le spectre de Munich de 1938, Gallois refuse la défaite, l’occupation, l’asservissement grâce à une arme dont il suffit de brandir la menace pour obliger l’ennemi à renoncer. L’agresseur potentiel doit être persuadé qu’en « pressant sur le bouton de l’attaque (il) actionnerait aussi la détente de la riposte ». [23]
Gallois propose alors une première définition. La dissuasion « peut être assimilée à un produit de deux facteurs dont l’un, purement technique, représente la valeur opérationnelle des moyens militaires utilisés pour exercer la représaille et dont l’autre, subjectif, exprime la volonté de la nation menacée d’user de la force plutôt que de composer. » [24]
Le couple missile-ogive nucléaire rend la « défense active » impuissante. Il ne s’agit plus de réduire les effets d’un bombardement mais d’intercepter intégralement les vecteurs susceptibles d’emporter une arme nucléaire, tâche impossible hier comme aujourd’hui. « Militairement, la politique de dissuasion a pour origine cette carence de la défense aérienne… à partir du moment où le pouvoir de destruction d’un seul projectile est un multiple élevé de ce qu’il était auparavant, la défense est inefficace et la menace de représailles doit lui être substituée. » [25]
Par la suite, sans rien modifier dans l’esprit , Gallois enrichit cette définition initiale. « La dissuasion résulte de deux données technico-militaires :
L’impossibilité de trouver une parade suffisante aux effets d’un armement thermonucléaire qui, même s’il n’atteignait ses objectifs qu’en très petite quantité, y matérialiserait des dommages insupportables ;
La démesure du risque qu’il faudrait prendre à recourir à un échange de coups nucléaires. » [26]
« La dissuasion nucléaire, c’est encore le refus de s’en remettre, comme par le passé, au jugement de Dieu (le duel), à l’épreuve de force (la guerre) ». Bien entendu Gallois ne signifie pas que l’usage de la violence organisée ne puisse pas s’appliquer dans de ce qu’il a qualifié de « différends de second ordre ».
De surcroît, Gallois prend soin de distinguer entre dissuasion et coercition deux modes d’action (c’est nous qui soulignons) qui induisent des stratégies différentes. Le « pouvoir de coercition » correspond à « la faculté pour un Etat d’être à même de détruire préventivement et en quasi-totalité- l’appareil militaire adverse….Pareil pouvoir de coercition est également dissuasif…. Car le pouvoir de dissuasion correspond à la faculté de détruire les richesses principales de l’adversaire et par conséquent de décourager l’agression de cet adversaire contre soi ». [27]
Les définitions classiques de la dissuasion ne sont plus pertinentes dès lors qu’il s’agit du nucléaire. Au dialogue visant la persuasion s’est substitué le constat objectif du « déséquilibre…. Entre l’enjeu d’un conflit et le prix dont il faudrait payer le fait d’atteindre les objectifs qu’implique ce conflit ». [28]
« On ne fait donc pas la guerre avec les « armes de la dissuasion ». On la prévient, on la rend impossible ». [29]
Dans ses cours, Gallois procède aussi à un réexamen systématique des concepts fondamentaux.
Il récuse les définitions de la stratégie aussi bien celle de Liddell Hart que de Beaufre car « il n’y a plus conflit au sens habituel du mot, mais reconnaissance mutuelle d’un état de fait qui interdit l’emploi de la force et impose que l’affrontement -s’il a lieu- se poursuive sur d’autres terrains que l’échange de coups. » [30] Allant au bout de cette logique, Gallois considère que la guerre n’est plus « le prolongement de la politique par d’autres moyens selon la formule de Clausewitz. » [31]
« On renoncera donc à la stratégie en tant que substantif pour utiliser seulement l’adjectif stratégique. » [32] Opération difficile car il faut bien disposer d’un substantif pour nommer le domaine de développement de la pensée. Non sans réticences et précautions, Gallois finit par proposer la formule suivante : « la stratégie est l’art de combiner l’idée politique et les moyens disponibles en vue de faire accepter à l’adversaire –ou aux adversaires- le ou les objectifs visés » » [33]
Dans le même esprit, Gallois indique « que le mot « frappe » doit être exclu. Il s’agit d’une mauvaise traduction de l’expression anglo-américaine STRIKE… Aussi abandonnera-t-on les expressions première FRAPPE en faveur de : AGRESSION et SECONDE FRAPPE en faveur de : REPRESAILLES. [34]
Ce réexamen des concepts fondamentaux est l’occasion de récuser des conceptions et des raisonnements erronés. Tel est le cas remarquable du général Beaufre et de son « Introduction à la stratégie » de 1960. L’importance accordée par celui-ci au facteur psychologique et à la personnalité des dirigeants dans la manœuvre dissuasive parait inopportun à Gallois. Le « jeu psychologique » des chefs d’Etat est sans importance réelle. Citant encore Beaufre : « l’élément décisif repose sur la volonté de déclencher le cataclysme. Faire croire qu’on a cette volonté est plus important que tout le reste. Naturellement chacun bluffe mais jusqu’à quel point ? » Gallois commente : « Ces affirmations sont puériles et ces raisonnements hors de propos… le phénomène dissuasif n’est pas dans le calcul politique ; il résulte de la prise de conscience des perspectives d’un éventuel échange de coups. » [35] Seul le constat d’un état de fait résultant de l’existence des forces nucléaires crée la dissuasion. La subjectivité n’entre pas en compte au regard de cette réalité objective.
Sans se hisser au niveau de virulence de la controverse avec Aron, les relations intellectuelles entre Gallois et Beaufre ont été très difficiles. Dès 1953, le jeune Gallois s’opposa aux conceptions, selon lui trop traditionalistes, de Beaufre pour organiser la défense de l’Europe occidentale par l’OTAN. Par la suite, il lui reprocha durement d’accepter l’idée d’une dissuasion multilatérale. [36] Plus encore, il l’accusa d’être un des promoteurs, avec Raymond Aron de l’idée du « détonateur » nucléaire. [37] De son côté Beaufre a critiqué à plusieurs reprises les conceptions de Gallois sur l’incompatibilité entre dissuasion nucléaire autonome et alliances. A quoi il ajoute : « Contrairement à l’affirmation du général Gallois, il n’était pas vrai en thèse générale que cinquante bombes françaises puissent dissuader les milliers de bombes soviétiques et les centaines de divisions. » [38] En outre, Beaufre récuse l’affirmation selon laquelle il aurait soutenu la théorie du détonateur. « La théorie simplificatrice du détonateur ne mérite même pas qu’on la discute. Personne ne veut déclencher un conflit nucléaire. » [39] Plus qu’un malentendu cet antagonisme révèle le heurt de deux fortes personnalités qui n’entendaient rien modifier à leurs analyses de la situation nucléaire et à leurs raisonnements respectifs. Ce rejet des positions de Beaufre conduisit Gallois dans le même mouvement à dénoncer le passéisme de Liddell-Hart, critiquant dans une tribune du magazine L’Express de 1963 l’insuffisance de la contribution française au nombre de divisions de l’OTAN consacrées à la défense de l’Europe. [40]

Implications des principes

En tout premier lieu Gallois constate l’émergence d’un nouvel ordre international fondé sur une hiérarchie différente des puissances. « Entre la hiérarchie des Puissances atomiques et celle des pays qui ne disposent pas d’explosifs nucléaires, l’écart est plus considérable qu’il ne l’a jamais été au temps des armes conventionnelles. » [41]
Seconde implication, une des plus importantes : le « pouvoir égalisateur » de l’atome. Un petit nombre d’armes nucléaires suffit pour donner à un pays les moyens de compenser son infériorité conventionnelle.
Les propriétés de l’arme nucléaire et la durable incapacité de la défense à stopper toutes les armes nucléaires emportées par divers vecteurs éliminent la valeur traditionnelle du facteur quantitatif : « une certaine infériorité quantitative et même qualitative ne condamne pas forcément à capituler devant le plus fort. » [42] Ainsi « Un petit pays peut imposer le non-recours à la force. … « Militairement, voici le faible équivalent au fort ». [43]
Autre implication, la proportionnalité. La dissuasion est proportionnelle à la valeur de l’enjeu estimée par le candidat agresseur. Elle résulte de la confrontation de deux calculs rationnels fondés sur l’estimation du rapport entre les valeurs respectives de l’Enjeu et du risque. « Il y a fort longtemps qu’en évaluant les risques qu’il court, l’initiateur d’un conflit sait les comparer à l’enjeu du différend… Hier, à l’issue d’une guerre malheureuse, le perdant cédait une partie de son territoire, changeait son gouvernement, modifiait sa politique, s’en remettait à une nouvelle dynastie. Aujourd’hui, … c’est de l’existence même des peuples … qu’il s’agit…. La plus petite erreur dans l’évaluation des forces de l’adversaire et de son comportement conduirait à des destructions qui, mutuellement subies, seraient hors de proportion avec la cause comme avec l’enjeu du conflit. » [44]
Dans une série de graphes, Gallois montre que ce calcul est aussi à la base de la décision d’engagement d’une Puissance nucléaire à l’égard de ses alliés. La relation existant entre le risque à prendre en usant de l’atome contre une Puissance nucléaire et l’enjeu qu’on défendait en courant ce risque… Il s’agissait donc du risque couru par l’Amérique à intervenir militairement dans certaines affaires, compte tenu des possibilités stratégiques des Soviétiques. [45] Or l’évolution fait apparaître la baisse de l’enjeu Europe à mesure que s’élève le niveau des capacités nucléaires soviétiques. Il fallait bien en tirer les conséquences.
. Aucune alliance ne peut être fondée sur le nucléaire. Au regard des intérêts vitaux, il n’existe pas de garantie absolue apportée par un tiers, aussi puissant soit-il. Or en raison de la gravité exceptionnelle de l’arme nucléaire la menace d’emploi ne peut être crédible que si justement elle porte sur les intérêts vitaux. Les engagements de « protection nucléaire » ou de « dissuasion élargie sont vides de sens » soulignera le général Poirier. [46]
« Naturellement ces armes ne prennent un sens et ne seraient redoutées que dans des circonstances exceptionnelles. Il ne serait pas crédible qu’un gouvernement brandisse un arsenal atomique à l’occasion de différends d’ordre second. En fait une réaction nucléaire ne serait redoutée que si la vie même de la nation menacée était en jeu. » [47] Lorsque l’ennemi a commencé son agression et semble avoir l’intention de la poursuivre, la décision nucléaire ne se partage pas avec quiconque. Je résumerai en disant que c’est « un acte égoïste et solitaire ». Egoïste parce qu’il ne peut valoir que pour les intérêts vitaux de la nation. Solitaire parce que in fine un homme et un seul prend la décision.
La décision nucléaire ne se vote pas à l’issue d’un débat parlementaire. Elle procède de l’appréciation du chef de l’Etat qui doit être le dépositaire légitime de la volonté nationale. A cette préoccupation répond l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel établie en 1962 dans la foulée de l’attentat du Petit Clamart où de Gaulle avait failli perdre la vie.

Riposte graduée et armes nucléaires tactiques
Gallois a donc accepté et soutenu la posture stratégique des Etats-Unis durant la période des représailles massives formulée par le secrétaire d’Etat, John Foster Dulles. Il a même participé à l’élaboration de la doctrine de l’OTAN. Mais après 1960 lorsqu’avec le général Maxwell Taylor l’administration Kennedy s’engage dans la voie de la riposte graduée, nouveau concept stratégique de l’OTAN qui sera adopté en 1966, Gallois entre dans une opposition résolue. Il rejette la riposte graduée non qu’elle soit fausse et inadaptée pour les Etats-Unis mais parce qu’elle n’offre plus aucune garantie pour la France et les Etats européens. Au contraire elle fait place à un certain temps de bataille conventionnelle et nucléaire limitée dans l’espoir incertain de rétablir une dissuasion initialement rompue.
Confrontée à une agression majeure contre ses intérêts vitaux, la France ne peut se permettre une succession de batailles conventionnelles et nucléaires sur un espace étroit. La menace de représailles ne peut donc être que totale et délivrée en une frappe majeure quasi automatique infligeant à l’agresseur des dommages insupportables. Il n’est d’alternative que le renoncement, la dissuasion ayant échoué. Mais l’agresseur ne peut toujours pas exclure une punition nucléaire sur ses « oeuvres vives », sanction qui appellerait de sa part une vengeance bien peu rationnelle au regard des espérances de gain initiales. Gallois pose en fait la question fondamentale : pourquoi agresse-t-on ? Qu’espère-t-on gagner ? Eventuellement, quelle menace croit-on devoir prévenir par anticipation en attaquant préventivement ? Dès lors quel type de riposte nucléaire faut-il envisager ? On en revient au fameux « tout ou rien » et à l’arme nucléaire tactique (ANT). Farouchement opposé à toute bataille nucléaire, Gallois rejette comme une aberration la décision de développer des armes nucléaires sol-sol de courte portée (le Pluton, puis le Hadès) mises à la disposition de la 1ère armée française. Le principe en a été acquis par le Centre de Prospective et d’Evaluation (CPE) du ministère de la défense où œuvrait Lucien Poirier. [48] Sur ce sujet n’y a pas eu de polémique entre Gallois et Poirier. Cependant Poirier, entendant la critique de Gallois à l’égard de l’atome tactique français a voulu rétablir la validité du modèle théorique par rapport au dévoiement qu’il a subi. L’ANT avait pour mission d’informer le décideur sur la gravité de l’agression. « Au lieu d’inventer une authentique manœuvre du test, on s’est borné à rebaptiser ainsi la mission jusqu’alors assignée à la 1ère armée. P-M Gallois a cent fois raison pour la réalité de l’alibi. Mais celui-ci procède du concept et le CPE n’a pas construit le concept pour l’alibi…. » [49]
Ce malentendu s’explique par la formidable résistance à se réformer des appareils établis à l’égard des ruptures stratégiques. En fait ni Gallois, ni Poirier ne sont parvenus à transformer selon leurs vues les organisations militaires. Il fallut de Gaulle et la crise algérienne pour imposer en France la stratégie de dissuasion nucléaire au prix de controverses violentes et d’intenses résistances corporatistes. Seule consolation : c’est partout pareil !

Le substrat conceptuel

Au sein même de ce système achevé en des principes rigoureux, nous avons voulu au plus profond de la pensée en recherchant des constantes, non plus seulement les principes de la dissuasion mais les concepts structurants les plus récurrents ; ceux-là qui subsument la pensée en amont de la formulation des principes et qui contribuent à leur formulation. Ces notions sont à la fois pérennes et adaptatives en fonction des évolutions de la technique affectant les explosifs, les vecteurs, les radars…etc. Une analyse lexicale des textes de Gallois permet d’en dresser la liste.
Ces constantes se répartissent en deux catégories : d’une part physico-techniques intéressant les fonctions stratégiques et les principes de la conduite des opérations militaires ; d’autre part politico-psychologiques.
Dans la première catégorie figurent des notions offensives et défensives.
Sur le versant offensif on relèvera : la vitesse, la portée, la précision, la soudaineté, l’instantanéité [50] et la surprise. Cette dernière constitue une donnée omniprésente dans les écrits de Gallois. Il considère que l’agresseur peut envisager une frappe désarmante massive contre les capacités de riposte de l’agressé. Elle pourrait être déclenchée durant une période de relaxation des tensions et de dialogue destiné à endormir la vigilance du défenseur.
Côté défensif, la protection sera assurée par la mobilité et l’enfouissement, la dispersion, la « dilution » en petites unités pour ne pas présenter d’objectifs valant une attaque atomique. » [51] Cette survie de la capacité de riposte sera renforcée par « la détection et la transmission rapide de l’alerte » [52].
La thèse « professionnelle » de septembre 1954 constitue un jalon dans le parcours intellectuel de Gallois. En raison de sa date, elle exprime l’adaptation des concepts de la stratégie aérienne classique au fait nucléaire. Elle considère une stratégie nouvelle valable pour les Etats d’Europe Occidentale, pour l’Alliance atlantique, stratégie devant être mis en œuvre en grande partie par les Etats-Unis. Bien des facteurs qui caractérisent ce qui est encore la guerre nucléaire seront progressivement abandonnés au profit de principes adaptés à la situation purement dissuasive et aux capacités de la France seule et autonome. Par exemple la France devra se prémunir contre une attaque désarmante par surprise, recourir à la mobilité et à l’enfouissement. Toutefois, c’est en des termes forcément très différents déterminés par la géographie et la technique que les Etats-Unis continueront à développer l’analyse stratégique des éventuels échanges de frappes affectant leur territoire. On peut ainsi relever qu’à mesure que la France se dotait de capacités techniques relativement identiques (SNLE, centrales inertielles) le différentiel géographique (position, dimension du territoire) n’a cessé d’accentuer la séparation de la démarche stratégique française par rapport à celle des Etats-Unis.
En planificateur professionnel, Gallois conçoit le rôle des bases dans leur nécessaire ambivalence : à la fois point de départ de l’attaque initiale ou de la riposte mais aussi cibles de l’agression adverse. Il accorde une grande valeur à cette donnée stratégique si bien que dans son cours sur Alfred Mahan il lui consacre un long développement. [53] La recherche de bases est essentielle non seulement pour la stratégie navale mais pour toute stratégie aérienne. A l’âge nucléaire les bases constituent les points de départ des SNLE comme des bombardiers stratégiques. Comment les protéger ? Essentiellement par la mobilité des vecteurs en circulation permanente de bases en bases. Gallois sera logiquement séduit par le concept de missile sol-sol mobile. Cette protection permet d’établir le « facteur d’absorption » défini par « la faculté d’être à même « d’encaisser » un certain nombre de projectiles atomiques tout en conservant la capacité morale (mis en gras par nous) et physique de poursuivre la lutte… » [54]
L’ensemble de ces notions opérationnelles forme un tissu cohérent qui les rend indissociables l’une de l’autre. Finalement on peut considérer que chez Gallois l’ensemble se ramène à une matrice primordiale : la relation dynamique entre offensive et défensive. Parfaitement classique dans la guerre conventionnelle, elle fait l’objet d’un réexamen en guerre nucléaire ce qui modifie radicalement les rapports traditionnels.
A ce stade du raisonnement se pose la question des cibles. Antérieurement à la conception finale de la dissuasion française qui fera le choix nécessaire de l’anti cités, l’analyse initiale de la guerre nucléaire privilégie une stratégie antiforces prenant pour cible les moyens militaires de l’ennemi.
Rejoignant les analyses de la RAND C° et notamment celles d’Albert Wohlstetter, Gallois développe pour la première fois en France cette dialectique entre frappe désarmante en premier, riposte en second puis riposte à celle-ci : « Le problème serait donc de réussir à minimiser les effets de la première attaque et de s’opposer ensuite, avec tous les moyens ayant survécu, à la seconde. » [55] Calcul fort délicat avait remarqué Wohlstetter. Après une frappe désarmante par surprise l’agresseur a réduit la capacité de représaille de l’agressé dont les forces réduites seront forcément plus vulnérables à la défense de l’agresseur qui de surcroit aura eu soin de déplacer ses forces et de brouiller l’efficacité du ciblage. Dans ces conditions, l’agressé aura tendance à privilégier des cibles démographiques, les centres de population fixes et difficiles à protéger. L’agression anti forces conduit inexorablement à une riposte anti cités. [56]
Une politique pacifique comme celle de la France conduit à n’envisager qu’une stratégie défensive, ce qui ne veut pas dire passive. Il en va de même de l’OTAN dont la stratégie initiale reposait sur la combinaison entre le bouclier et l’épée du Strategic Air Command modèle recommandé par le New Approach Group auquel participait Gallois. Offensif par tempérament, mais dissuadeur par raison et nécessité, il n’a cessé de condamner l’esprit Maginot et la mauvaise utilisation diplomatique et militaire qui a été faite de cette fortification. Gallois rappelle la contradiction lamentable entre le soutien français à la lointaine « Petite Entente » (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) et les déclarations publiques du général Maurin, ministre de la guerre qualifiant de folie l’idée d’une stratégie offensive et la recherche de l’aventure militaire. [57] A l’opposé il valorise la dissuasion, « stratégie de défense active ». On pense à ce « bouclier hérissé de pointes » qu’évoquait Clausewitz pour caractériser la forme supérieure de la défensive sur l’offensive.
Il n’est donc pas étonnant de constater que les cours du « professeur » Gallois accordent une grande importance à la relation entre offensive et défensive. Examinant successivement les conceptions françaises et allemandes qui se succédèrent entre 1900 et 1940, il rapporte l’esprit offensif qui anime un Foch ou un von Schlieffen à l’évolution des armements disponibles et, en conséquence, aux incidences de la puissance de feu sur le facteur humain. Il en va de même pour les quatre principes fondamentaux de Foch : Economie des forces, Liberté d’action, Libre disposition des forces et Sureté. [58] Autant de notions qui entrent en relation étroite avec l’esprit offensif, la volonté, la ténacité qui relèvent de l’ordre psychologique.
Dans la seconde catégorie de ce substrat conceptuel, conformément à la définition de la dissuasion présentée ci-dessus, figurent les éléments psychologiques dans l’ordre socio politique.
Dans sa leçon consacrée à la stratégie française Gallois s’attarde sur l’ouvrage du colonel d’Ardant du Picq, « Etudes sur le combat ». Il souligne l’importance considérable des forces morales en insistant sur cette « quantité de terreur » supportable par le soldat. « Aujourd’hui « l’effet Ardant du Picq » joue un rôle capital dans le statu quo forcé entre Puissances nucléaires. Ce n’est plus au combat, dans certaines circonstances qu’il paralyserait toute action, mais avant, les gouvernements et les opinions publiques sachant parfaitement ce que signifierait un échange de coups nucléaires. » [59] Transposée à l’âge nucléaire la notion de force morale concerne l’esprit des dirigeants et des peuples, la volonté de résister et la capacité d’endurance. Autant de composantes fondamentales quelque peu perdues de vues depuis qu’on les a amalgamées de manière aseptisée dans la notion fourre-tout d’« esprit de défense ».
A travers ces études apparemment classiques, entendons, en lisant entre les lignes, que ce qui intéresse Gallois, ce qu’il cherche à faire comprendre c’est l’indispensable transposition ou, plus exactement, la conversion nécessaire des concepts et doctrines de la stratégie traditionnelle en stratégie nucléaire. C’est dans cet esprit qu’il conclut sa courte présentation de Clausewitz. Le besoin de la supériorité quantitative de jadis a perdu sa raison d’être. « Le phénomène nucléaire, brutalement, bloque le « système de coercition » dans lequel le monde s’était engagé. Le déséquilibre, d’entrée de jeu, y apparait si grand entre l’objectif éventuellement convoité et le risque couru à vouloir s’en emparer que le recours à l’emploi des armes (nucléaires) ne peut plus être « la continuation de la politique par d’autres moyens » et que la conception clausewitzienne de la guerre s’effondre, du moins entre Puissances nucléaires. [60]

Troisième partie. Le pédagogue de la stratégie et de la géopolitique

Tout stratège, tout stratégiste est forcément un autodidacte qui apprend de la lecture de ses prédécesseurs et de la leçon des événements qu’il analyse pour en tirer des principes théoriques. La dialectique théorie/pratique/théorie constitue un mouvement obligé et permanent de sa pensée. A cette règle Gallois n’échappe pas. Il témoigne d’une boulimie de culture stratégique classique qui se conjugue avec son imprégnation par les données de la technique.
Une vie parallèle des illustres penseurs de la stratégie montrerait la désynchronisation initiale entre Poirier et Gallois. Gallois démarre relativement tôt dans l’étude du nucléaire, soit huit ans après Hiroshima, au moment même où l’Union soviétique procède à son premier essai atomique ; tandis que Poirier ne s’y consacre qu’à partir de 1963 mais seulement trois ans après le premier essai français. Poirier s’est imprégné de culture stratégique dès la captivité. Gallois guère avant 1970. La convergence objective des savoirs et des enseignements n’intervient qu’en 1975-1980.
Lorsque l’université française avec vingt ans de retard sur ses consoeurs américaines et britanniques s’intéressa à la stratégie, l’enseignement s’ouvrit aux penseurs de la dissuasion nucléaire et de la stratégie militaire en général. En dehors des Ecoles militaires, la discipline « stratégie » n’existait pas. [61] A partir de 1974 Gallois est chargé d’un enseignement au département de sciences politiques de Paris 1 Sorbonne.
A une exception près, les cours sont globalement d’une grande sérénité. Ils s’organisent en deux grandes parties. La première est consacrée aux principes fondamentaux de la stratégie de dissuasion nucléaire : elle comporte trois fascicules, l’explosif, les vecteurs et les opinions publiques. Les deux premiers exposent de manière très détaillée les propriétés qui ont été évoquées ci-dessus. Deux volumes de graphiques et de tableaux illustratifs complètent l’ensemble.
Le dernier fascicule forme un recueil des principales critiques adressées par Gallois à ceux, ils sont nombreux, qui, selon lui n’ont rien compris à la mutation liée au fait nucléaire ou qui pour des raisons financières ou morales s’opposent à l’acquisition par la France de l’atome militaire. Voisinent des journalistes d’occasion et des personnalités plus ou moins renommées (hommes politiques, militaires, écrivains) qui du haut de leur autorité se sont mêlées de juger la stratégie nucléaire de la France. Virulentes, les réfutations n’épargnent personne y compris des penseurs réputés : le philosophe catholique Jean Guitton -réfuté avec ménagements- ou le très respecté stratégiste britannique Basil Liddell Hart, bien plus maltraité comme on l’a vu plus haut.
Composée de 13 leçons la seconde partie de l’enseignement de Gallois est constituée par des exposés plus ou moins approfondis de la pensée des stratèges et stratégistes classiques. Ces cours sont complétés et comme illustrés par des études de cas d’actualité, en l’occurrence l’analyse stratégique des événements stratégiques, tels que les crises du Moyen Orient, le conflit sino-soviétique ou les accords de maîtrise des armements entre les deux grandes puissances nucléaires.
Gallois prend soin de présenter aussi fidèlement que possible la pensée des « maitres de la stratégie moderne ». Le résultat demeure conforme dans ses choix et ses énoncés à l’ouvrage collectif d’Edward Mead Earle de 1943 dont il suit assez exactement l’organisation générale [62].
En effet les exposés commencent à l’époque moderne avec Machiavel, laissant de côté l’Antiquité, chinoise, grecque et romaine et le Moyen Age. Comme chez Earle la conception de la stratégie n’est pas limitée aux seules opérations militaires. Elle intègre politique et économie. Gallois présente donc Marx et surtout Engels, ainsi que les révolutionnaires Lénine, Staline, Mao Tse Toung, Il analyse l’œuvre d’Adam Smith et de Friedrich List montrant comment ils ont mis en relation l’économie avec l’Etat, la puissance militaire et la guerre.
Cette présentation pédagogique des grands classiques, accorde à l’enracinement national et géographique de la pensée stratégique une importance particulière. Gallois infléchit à sa manière la pensée des stratégistes classiques en donnant son « coup de patte », effet de signature plus ou moins discret par lequel se reconnaissent sa personnalité et ses convictions. Il s’agit parfois d’insistances malicieuses sur les mésaventures de carrière militaire des pionniers de la stratégie aérienne Douhet ou Mitchell à qui une indomptable conviction valut au départ de graves condamnations par les tribunaux militaires. Puis vint la reconnaissance de la justesse de leurs vues. Fréquemment Gallois trouve dans la pensée de ses illustres prédécesseurs la préfiguration, l’illustration et la confirmation de ses propres principes.
Cette pédagogie est finalement moins classique qu’il n’y paraît de prime abord, d’autant que Gallois introduit des penseurs nouveaux. Dans son cours consacré aux économistes de la guerre (Adam Smith et Friedrich List) Gallois fait aussi figurer un stratégiste contemporain, Charles Hitch de la RAND C° en qui il trouve le premier penseur de l’économie de défense à l’âge nucléaire. « Les stratégies sont les moyens d’utiliser les budgets ou les ressources disponibles pour atteindre un objectif militaire déterminé… La technique fixe les stratégies qui sont possibles…La stratégie la plus efficace est celle qui, atteignant l’objectif fixé, se révèle comme la plus économique ». [63] A l’évidence les termes stratégie et économie sont utilisés par Hitch dans un sens non militaire. On ne manquera pas d’être étonné par la relation ainsi établie entre stratégie et technique. Les économistes américains entrent dans le domaine de la stratégie militaire nucléaire avec leur outillage conceptuel et leur langage propre. C’est en effet le début de l’époque de la quantification de tous les phénomènes, y compris la guerre. Approche alors novatrice qui prétendait apporter des solutions assurées aux situations les plus complexes dont la guerre du Vietnam, avec la quantification des pertes introduite par McNamara, montrera les limites voire les erreurs. Pour l’heure cette méthode convenait bien aux calculs abstraits affectant des missiles et des têtes nucléaires à des cibles valant des quantités connues de population et de potentiels industriels et militaires. L’intérêt de Gallois est attiré par le fait de disposer d’une méthode d’évaluation des budgets à consacrer à la capacité d’infliger au potentiel humain de l’ennemi des dommages insupportables. Combien d’armes nucléaires seront-elles suffisantes ? Cette méthode valide un certain « pouvoir égalisateur ». En outre « on voit que la recherche de solutions militaires efficaces dans lesquelles le rapport entre le coût et l’efficacité est aussi limité que possible conduit à des constatations pratiques qui peuvent être à l’origine d’une importante formule stratégique. En l’occurrence celle de la « dissuasion proportionnée » » [64].
En créant avec Marie-France Garraud l’Institut International de Géopolitique en 1982, Gallois ne fait donc que donner un caractère institutionnel à un intérêt déjà ancien. Les cours à Paris 1 Sorbonne de 1974-75 font une place importante à la présentation des géopoliticiens. Pour l’aviateur qu’il n’a jamais cessé d’être, la géographie en tant que science de l’espace physique et humain, constitue une donnée fondamentale de la stratégie. Rappelant la formule de Napoléon « la politique d’un Etat est dans sa géographie », Gallois cite longuement « Vers l’armée de métier » où de Gaulle en 1934 affirmait : « la géographie commande ». [65] On en revient à l’importance accordée dès les débuts de la réflexion de Gallois aux bases. Dans son esprit de planificateur elles représentent ces points géographiques à partir desquels se constitue la stratégie dans le rapport dialectique entre offensive et défensive du temps de guerre ou de crise mais aussi les points d’appui de la fondation et du développement de la puissance dès le temps de paix.
Entre 1945 et 1980 on a cru, surtout en France, à la fin de la géopolitique, de ces conceptions anciennes, périmées par un déterminisme excessif, condamnées par l’usage qui en fut fait par les expansionnismes totalitaires italiens, allemands et japonais. Cependant alors que se terminait la Guerre froide les approches géopoliticiennes sont réapparues comme un instrument d’analyse efficace lorsqu’il s’est agi de repenser le monde. Dès 1990, à la fin de la présidence Bush père, l’équipe de prospective du Pentagone sous la direction de Richard Cheney entreprenait de réorganiser le monde en fonction des intérêts de puissance des Etats-Unis. L’ancien conseiller pour la sécurité nationale du président Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski a cherché à redessiner les rapports de puissance mondiaux selon les critères de la géographie politique. [66] Plus récemment encore, en 2007 au début de l’administration Obama, la stratégie des Etats-Unis a été pensée en termes de « pivot » (rebalancing) selon la formule de McKinder entre l’Europe et l’Asie, entre Atlantique et Pacifique, cette dernière zone, de par son dynamisme et sa richesse, devenant l’espace privilégié sur lequel la puissance des Etats-Unis devait désormais se concentrer.
Dans ses cours, Gallois donne une place importante à la géopolitique allemande. Plus tard, son livre « Géopolitique » constitue un recueil d’études sur l’espace où se retrouvent les études sur les grands classiques de la géopolitique. Concernant l’Allemagne, Gallois amplifie l’analyse donnée dans ses cours par l’insertion des grandes figures de la philosophie allemande, Kant, Fichte et surtout Hegel. Dans les écrits de ce dernier, Gallois trouve les racines d’une géographie politique déterministe qu’il met fréquemment en application. Privilégiant le rapport entre la mer et la terre, Hegel distingue trois différences fondamentales : « le haut pays sans eau, en second lieu des vallées parcourues par des cours d’eau et, en troisième lieu des pays côtiers. » [67]
Dans son enquête sur les fondements de la géopolitique germanique Gallois souligne l’importance prise dans la pensée allemande par le concept d’espace vital. « Dans son livre « L’Etat, organisme vivant », le suédois Kjellen considéra tout Etat comme un organisme biologique. » [68] « Corps vivant, l’Etat a droit à l’espace vital… (qui) s’obtiendra, si besoin est, par la guerre ». Conceptions reprises par Ratzel, Haushofer [69], puissant courant de pensée qui inspira la Weltpolitik de Guillaume II et dont l’aboutissement désastreux fut l’expansionnisme nazi annoncé dans Mein Kampf de Hitler. Par cette dernière référence Gallois retrouve naturellement ses toutes premières conférences de 1942 à Marrakech consacrées à l’idéologie hitlérienne. [70]
Cette approche se trouvait indirectement soutenue par les travaux de l’écossais McKinder qui dès 1904 croyait pouvoir assurer la fin de la prédominance des Etats de l’Ouest européen sur le reste du monde…l’évolution des techniques conduisait à l’émergence d’un « Etat-pivot » qui serait celui occupant le centre de l’Eurasie (Heartland).. [71] Pour les pangermanistes, cet Etat était nécessairement le Reich.
« Nous avons vu comment Frédéric le Grand, Jomini, List, Engels avaient contribué, chacun à sa manière, à créer une pensée stratégique allemande. Le monde s’est rendu compte, au cours de cette première moitié du XXème siècle, de ce que signifie pareille conception de la force considérée comme le prolongement de la politique par « d’autres moyens » » [72]. L’affirmation d’une continuité intellectuelle à travers laquelle s’est constitué un objet caractéristique d’une personnalité allemande ne va pas sans poser de problèmes.
Faut-il parler d’une germanophobie de Gallois ? Il reste marqué comme tant d’autres par les effets tragiques d’un excès de puissance allemand. « Encore l’Allemagne ! Pourquoi toujours l’Allemagne ? s’exclame-t-il, Sans doute parce que la nature a fait qu’elle s’est progressivement constituée dans une zone géographique dépourvue de frontières physiques naturelles… » [73] Gallois avait sans doute fait sien le mot de François Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je me réjouis qu’il y en ait deux ». [74] Après l’unification de 1990, Gallois reste vigilant à l’égard de la volonté de puissance d’une Allemagne susceptible de dominer l’Europe en complicité avec les Etats-Unis. George Bush père n’avait-il pas évoqué dès 1990 un « partnership in leadership” ? Le spectre d’un condominium germano-américain sur l’Europe hantait alors, faut-il le rappeler, Margaret Thatcher et François Mitterrand.
Parallèlement, est-il légitime de parler d’un antiaméricanisme de Gallois ?
On a vu ci-dessus la rupture du début des années 1960 avec l’administration Kennedy et la querelle avec Robert McNamara. Cela n’a jamais empêché Gallois d’entretenir des liens avec de nombreuses personnalités américaines elles-mêmes critiques à l’égard de la politique de leur gouvernement. Au début de l’administration Ronald Reagan, en compagnie de Marie-France Garraud, Gallois fréquente à Washington DC. les milieux politiques et militaires qui s’engagent dans le programme « High Frontier » préfiguration de l’Initiative de défense stratégique. Séduit mais sceptique à l’égard des programmes mirifiques de la « guerre des étoiles », il exprime son point de vue dans le livre « La guerre de cent secondes » [75].
J’en ai trouvé confirmation dans sa lettre sur le programme « brilliant pebbles » ou « cailloux fûtés »,1990 [76]. On a constaté aussi le lien amical constant avec quelques grands experts américains. Toutefois la politique américaine dans les Balkans, -dans ce cas combinée à la crainte de l’expansionnisme allemand en Centre Europe-, et au Moyen-Orient a suscité de sa part une critique de plus en plus acerbe dans les années 1990, en rupture totale avec le « politiquement correct » de l’époque. A l’égard de la politique américaine dans les Balkans puis en Irak, les critiques se sont faites de plus en plus acerbes. Toutefois, elles n’épargnaient pas davantage les gouvernements français de l’époque.
Incontestablement souverainiste, Gallois, fidèle à lui-même, ne s’est jamais rallié à une tendance politique plutôt qu’à une autre. Il a continué à présenter ses analyses aussi bien dans les cercles de droite que dans les forums de gauche.
Durant une carrière hors normes, Gallois n’a suivi qu’une seule voie, celle de la rigueur logique et n’a fait confiance qu’à un seul pouvoir, celui de la Raison. En cela il a rejoint la démarche des (rares) penseurs français qui depuis 1950 ont fondé et maintenu contre toutes les oppositions une ligne directrice qui a jusqu’à présent, guidé la stratégie de la France. Personnalité multiple, associant l’ingénieur militaire, le planificateur des forces, le visionnaire géopolitique mais aussi l’esthète et l’artiste, la personnalité de Gallois évoque une sorte de Léonard de Vinci de l’âge nucléaire qui aurait pris pour devise « rationalité avant tout ».

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La série consacrée au grands stratèges français par François Géré sur Diploweb

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. Général Lucien Poirier : une oeuvre stratégique majeure

. Pierre Marie Gallois : stratège et pédagogue de la dissuasion nucléaire

[1Entretien personnel, 1987 et « Le sablier du siècle », L’Age d’homme, 1999, p. 365.

[2Cours de Sorbonne Attitude des opinions publiques, fascicule 3.

[3Ayant pris sa retraite en 1963 le général Paul Stehlin, ancien chef d’Etat-major de l’Armée de l’Air, rallia la formation centriste de Jean Lecanuet qui professait l’abandon de l’arme nucléaire nationale et la participation à la force multilatérale proposée par Kennedy. Suite au Livre blanc de 1972, député de Paris, le général Stehlin publie une critique virulente de la stratégie nucléaire française « La force d’illusion », Robert Laffont, 1973.

[4Cours de Sorbonne, 1975

[5Tribune dans Le Monde, 14-15 février 1960, à l’occasion de l’explosion de la première bombe A au Sahara.

[6Dénonciation très précoce comme en témoigne l’article : Les accords de Moscou mettront-ils un terme au plus formidable gaspillage de l’Histoire ?, Le Monde, 28-29 juillet 1963.

[7Cours de Paris I, février 1975, p. 69.

[8SAN p.142

[9Roberta. Wohlstetter, “Pearl Harbor, Warning and Decision”, Stanford, 1962,

[10P.M. Gallois « Eloge de la dissuasion dure », Commentaire n°25, printemps 1984.

[11« Les sophismes de M. McNamara », Revue de Défense nationale, 1963.

[12Pour la commodité de la lecture des références nous avons adopté les abréviations suivantes :
Thèse pour la thèse « professionnelle » soutenue en septembre 1954.
SAN pour Stratégie de l’âge nucléaire.Cours de Paris 1 pour les leçons du département de sciences politiques de la Sorbonne. BPEM pour Bibliothèque patrimoniale de l’Ecole militaire.

[13Voir par exemple dans la thèse de 1954 les pages 6 à 11.

[14L’arme nucléaire, ses effets militaires et politiques, cours à l’université de Paris I, Sorbonne, Département de sciences politiques, février 1975. Fonds Gallois, Bibliothèque Patrimoniale de l’Ecole Militaire.

[15L’arme nucléaire…. 2ème partie, p.76.

[16Aperçus sur la bombe atomique, Revue de Défense nationale

[17« Attitudes des opinions publiques et des gouvernements devant le fait nucléaire ». Cours de Sorbonne, 1974. p. 3 ?

[18Thèse, p.5.

[19Thèse, p.4.

[20Cours de Paris 1, L’arme nucléaire, op. cit. Schémas, Annexe 35.

[21SAN, pp.173-174.

[22Thèse, p.20-21.

[23SAN, p.172

[24SAN, p. 151.

[25SAN, p.143

[26« Attitude des opinions publiques … » Cours de Paris 1, op.cit. p.22.

[27Ibidem,,p.5-6.

[28Ibidem, p.3.

[29Le Monde, 14-15 février 1960.

[30Cours de Paris 1, Cycle nucléaire, Terminologie, C.11 p.2

[31Ibidem, p.4.

[32Ibidem, p.2.

[33Cours de Paris 1, C.2. p.7, sans date.

[34Ibidem, p.17.

[35Cours de Paris 1, L’arme nucléaire, fascicule 2, Les vecteurs, p.96.

[36Sur la position exacte de Beaufre, voir l’étude que je lui ai consacré, cinquième partie, « un faux débat », consultable en ligne sur le site diploweb.

[37« Le sablier du siècle », op.cit.p.389.

[38La stratégie mondiale de dissuasion, étude reproduite sans date dans « Crises et guerres », Presses de la Cité, 1974, p.219.

[39Général Beaufre « Dissuasion et Stratégie », p. 94 note 1, Armand Colin, 194

[40Cours de Paris 1, Fascicule 3, p.92-93.

[41Thèse p.12.

[42Tribune dans Le Monde, février 1960...

[43« Le Sablier du siècle », op.cit. p.366.

[44SAN p.150.

[45Cours de Paris 1, L’arme nucléaire, ses effets militaires et politiques, Schémas, Annexe 22 et 23.

[46Conférence au Cours supérieur interarmées, CSI,1972, p.66, document déposé dans le Fonds Poirier de la BPEM.

[47Ibidem.

[48Voir la monographie que j’ai consacrée à Lucien Poirier, Première partie, les concepts fondateursmentaux, le seuil d’agressivité critique, consultable en ligne sur le site Diploweb.

[49Lucien Poirier, « Des Stratégies nucléaires », Hachette, 1977, p.335.

[50Thèse p.35.

[51Ibidem, p.38.

[52Ibidem,p..40

[53Cours de Paris 1, C.10, 1975, p.8.

[54Thèse, p.20.

[55Défense aéro-nucléaire, Revue de Défense Nationale, avril 1955, p.606.

[56Se reporter à l’article de Wohlstetter « The delicate balance of power », Foreign Affairs, janvier 1959 et SAN, p.180.

[57Cours de Paris 1, L’Ecole stratégique française, C.8 p.17-18.

[58Ibidem, p.10

[59Ibidem,p.6

[60Cours de Paris 1, C 5, p.27.

[61En vérité, elle n’existe toujours pas !

[62Cet ouvrage initial a été publié par Princeton University Press a connu avec le même titre une nouvelle version « Makers of Modern Strategy » sous la direction de Peter Paret, Princeton, 1986 qui a ajouté une composante nucléaire.

[63Cours de Paris 1, C5 « Economie et stratégie », décembre 1974, p.14

[64Ibidem, p.17.

[65C.8 p.21

[66Son livre « The Grand Chessboard » de 1997 a connu un fort succès.

[67G.W.F. Hegel, « La raison dans l’histoire » (écrit entre 1822 et 1828), Plon 1965 édition à laquelle renvoie Gallois dans son livre « Géopolitique » chapitre 10, pp. 203 sqq.

[68Ibidem, p.16.

[69On se reportera à la republication de fragments de Karl Haushofer, « De la Géopolitique », préfacé par le professeur Jean Klein, Fayard, 1973 et aussi le fonds Jean Klein de la BPEM, en cours d’archivage.

[70Le sablier du siècle, p.

[71Ibidem, p.17.

[72Cours de Paris 1, « Les écoles stratégiques prussiennes. La géopolitique », C.7, p.1

[73Ibidem, p.16.

[74Au début des années 1990, à l’occasion de divers colloques j’ai été le témoin parfois embarrassé de décharges d’agressivité de Gallois à l’égard de généraux de la Bundeswehr présents à ses côtés à la tribune. Surpris et éberlué par cet emportement soudain, le traducteur improvisé que j’étais cherchait comment modifier diplomatiquement mais honnêtement les propos de Gallois pour éviter l’incident.

[75Sous-titré, « Les Etats-Unis, l’Europe et la guerre des étoiles » Fayard, 1985, le livre illustre la méthode pédagogique de Gallois où la représentation statistique et cartographique joue un rôle essentiel.

[76Lettre en réponse à un rapport de mission de François Géré du 7 septembre 1993. Fonds Gallois, Bibliothèque Patrimoniale de l’Ecole Militaire, cotation en cours.


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