Stratégie, guerre et rationalité

Par François GERE, le 28 septembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Président de l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS), fondé en 2001, et Directeur de recherches à Paris 3. François Géré est aussi Professeur invité à l’université Johns Hopkins de Washington et Professeur associé à la Link Campus University de Rome. Agrégé et docteur habilité en histoire contemporaine. Il a récemment publié « La France au coeur du monde » (2016) et « La pensée stratégique française contemporaine » (2017). Il vient de co-signer un ouvrage de référence : François Géré, Lars Wedin, « L’Homme, la Politique et la Guerre », éd. Nuvis, 2018.

De façon brillante et synthétique François Géré présente la nature de la stratégie militaire et du recours à la guerre. Il explique aussi pourquoi l’exercice de la violence a changé de valeur morale alors que de nouvelles causes de guerre sont apparues. Il vient de co-signer un ouvrage de référence : François Géré, Lars Wedin, « L’Homme, la Politique et la Guerre », éd. Nuvis, 2018.

LE MOT stratégie est utilisé communément pour désigner les calculs et les procédés qui permettent d’identifier et de mettre en oeuvre les moyens qui permettront d’atteindre une fin. En ce sens toute action procède d’une stratégie. Dès lors qu’il y a calcul, il y a usage de la raison. Sous ce rapport le champ est immense. Tout est stratégique. Dans cet ouvrage, « L’Homme, la Politique et la Guerre » (éd. Nuvis, 2018), nous avons donc dû réduire en ramenant la stratégie à un calcul des actions à mener dans un milieu conflictuel où le recours à la violence armée organisée est toujours envisageable et ne peut jamais être exclu. S’agit-il seulement de stratégie militaire et de préparation à la conduite de la guerre ? Non pas. La stratégie qu’on la qualifie de totale, intégrale ou générale (grande stratégie) se développe par l’utilisation et la mise en œuvre de tous les moyens dont dispose un Etat. La stratégie militaire s’insère dans un ensemble incluant la diplomatie, l’économie, la culture, l’information. Chaque Etat, à sa manière, mène une grande stratégie visant à assurer la conservation de son être et la promotion de ses intérêts par la recherche de la prospérité.

La stratégie générale militaire est pour nous cette méthode de raisonnement et cette pratique qui fait le lien entre le politique et le militaire, entre la politique et la guerre. Elle a pour objet la définition, la création et la planification des forces jugées nécessaires pour réaliser le but de guerre si celle-ci devait advenir.

La guerre est une composante de la stratégie générale, un moyen parmi d’autres de parvenir aux buts que l’on s’est fixé. La conduite de la guerre obéit à des buts stratégiques tandis qu’elle se réalise par des opérations (opératique) et des actions tactiques. Dans la guerre, la stratégie assure la coordination des opérations sur les différents théâtres quelle que soit leur dimension.

Guerre et Raison

On connaît la formule, « [la force est] le dernier argument des rois » (ultima ratio regum) [1].

La guerre intervient lorsqu’il devient impossible de régler un litige par des voies pacifiques. C’est donc une décision rationnelle d’ultime recours et non un saut dans l’irrationnel. Cependant ce saut comporte des risques considérables. Nul ne peut être assuré de l’issue favorable d’une guerre sauf une disproportion quasi absolue des potentiels entre adversaires. Et encore ! La supériorité n’est parfois qu’une illusion. Le plus faible peut compenser ses insuffisances par une volonté exceptionnelle de résistance et par une habilité surprenante. La victoire n’a de sens que si elle procure à l’un des belligérants des bénéfices tels qu’il puisse considérer avoir acquis des gains substantiels et durables correspondant à ses buts de guerre. C’est la raison pour laquelle le recours à la guerre est si souvent déconseillé par les stratégistes anciens et contemporains. Elle est coûteuse, incertaine et si elle se prolonge provoque le mécontentement des peuples. Après deux grandes guerres mondiales la tendance est de n’y recourir qu’avec prudence, de manière limitée dans l’espace et dans le temps. De surcroît, l’entrée dans l’ère nucléaire interdit les prises de risque audacieuses pour obtenir des gains aléatoires.

Cette tendance est renforcée par un phénomène que j’appelle économie militaire de l’épargne. Elle combine trois phénomènes : la raréfaction des hommes ; la raréfaction des matériels ; la restriction morale et l’épargne des populations.

Dans des situations démographiques où la fécondité est déclinante, les sociétés répugnent aux pertes. Chaque combattant est un investissement affectif et économique. L’affreuse saignée des deux guerres mondiales est devenue inconcevable. Si le « zéro mort » reste un mythe la protection des combattants en opérations est devenue une priorité. La formation du soldat moderne coûte cher. On ne saurait dilapider ce capital.

Stratégie, guerre et rationalité
Avion de chasse Rafale (Dassault)
Source : Wikipedia

Le coût exorbitant de matériels de plus en plus sophistiqués en réduit le nombre et l’usage. On n’expose pas inconsidérément des « bijoux technologiques » comme l’hélicoptère Black Hawk ou l’avion de combat Rafale face à un adversaire qui dispose d’armes rudimentaires mais encore efficaces d’un prix de revient dérisoires.

Enfin, l’exercice de la violence a changé de valeur morale. Il n’est plus question de frapper les populations, de massacrer et de faire souffrir mais au contraire de les protéger, de les libérer du joug d’une dictature. La haine de l’ennemi a quitté le monde occidental pour céder la place à la compassion et à l’esprit humanitaire.

La conjonction de ces différents facteurs pourrait nous faire croire à l’obsolescence de la guerre comme moyen rationnel de la politique. L’Europe a imaginé pouvoir dire adieu à Clausewitz (1780-1831). L’Union européenne, incapable de se doter d’une défense commune et d’assurer l’autonomie stratégique est entrée depuis 1990 dans un cycle de débellicisation. La réalité montre qu’il s’agit d’une nouvelle et dangereuse illusion. Car il n’en va pas de même pour la plupart des Etats et notamment des grandes puissances qui modernisent leurs armées et augmentent leurs budgets militaires (plus de 700 milliards de dollars annuels aux Etats-Unis qui entendent demeurer, de loin, la première puissance militaire mondiale).

De nouvelles causes de guerre sont apparues. Elles sont liées aux déséquilibres démographiques, à la persistance des idéologies agressives de type islamiste radical, à la compétition pour la mainmise sur les ressources naturelles de la planète. La libre circulation et le libre accès sont plus que jamais des enjeux pour garantir la prospérité des nations. Parallèlement, les flux d’information indispensables pour assurer la puissance donnent une valeur accrue aux océans, à l’espace et au cyberespace. Dans ce nouveau domaine la compétition pour la maîtrise et le contrôle va s’intensifiant.

Sous des formes différentes et avec des moyens nouveaux propres à l’âge de l’information, les affrontements persisteront et les risques de conflits majeurs entre grandes puissances ne peuvent être écartés.

*

Ainsi dans l’incertitude, dans le déchainement des passions et l’incessante mutation des technologies nous conservons une assurance : la raison stratégique s’imposera pour évaluer, contrôler et limiter l’exercice de la violence.

Copyright Septembre 2018-Géré/Diploweb.com


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François Géré, Lars Wedin, « L’Homme, la Politique et la Guerre », éd. Nuvis, 2018

4e de couverture

Un livre au cours duquel Lars Wedin et François Géré examinent minutieusement, loin des idées reçues et des modes bien pensantes, la guerre et la stratégie dans leur relation à la politique au XXIè siècle.

Où en sont les relations pluriséculaires entre l’homme et l’Etat, sujets de la politique et acteurs de la guerre ? Comment évolue la violence organisée à mesure que s’accroît l’emprise de la technologie mettant à disposition des moyens de destruction inouïs ? A partir d’expériences professionnelles et culturelles différentes deux stratégistes, un universitaire français et un officier de la marine suédoise procèdent à un réexamen complet des fondements de la stratégie définie comme un savoir-faire finalisé par des mobiles idéologiques susceptible d’utiliser la violence armée organisée pour atteindre ses objectifs politiques. Au terme d’un vaste tableau des causes et des développements des guerres passées, actuelles et futures, ce livre présente les possibles scénarios de guerre nucléaire sans craindre de « penser l’impensable ». Cherchant à remettre à leur juste place les grands classiques tels que Sun Zi et Clausewitz inutilement sacralisés, les auteurs ont également voulu réorienter « l’occidentalo-centrisme » de la stratégie en faisant leur part à l’Afrique, à l’Asie et au Moyen Orient, en interrogeant les pluralismes culturels et la diversité des sociétés humaines. A travers la globalisation des échanges, le lecteur mesurera les effets des transferts de technologie qui conduisent les Etats à acquérir des systèmes d’armes sensiblement identiques tout en recherchant la différence qui conférera la supériorité.

François Géré est Président de l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS), fondé en 2001, et Directeur de recherches à Paris 3. Il est aussi Professeur invité à l’Université Johns Hopkins de Washington et Professeur associé à la Link Campus University de Rome. Agrégé et docteur habilité en histoire contemporaine, il a reçu une formation à la physique des armes nucléaires et des missiles balistiques aux Etats-Unis et en France et il a été l’assistant du général Lucien Poirier de 1988 à 2010 avec qui il a publié en 2001 « La Réserve » et « L’Attente, avenir des armes nucléaires françaises. » Il a récemment publié le « Dictionnaire de la désinformation » (2011), « La nouvelle géopolitique » (2012), « La France au coeur du monde » (2016) et « La pensée stratégique française contemporaine » (2017).

Lars Wedin est Capitaine de vaisseau de la Marine suédoise. Officier de surface, il a commandé plusieurs fois à la mer. Breveté d’études militaires supérieures des écoles de guerre suédois et française, il a travaillé comme conseiller auprès le Ministère des affaires étrangères et comme chef du bureau stratégique dans l’Etat-major de l’Union européenne. Il est membre des Académies royales des sciences de la guerre et des sciences navales ainsi que membre associé de l’Académie de marine française. Son dernier livre, « Stratégies maritimes au XXIe siècle. L’apport de l’amiral Castex » vient d’être traduit en anglais et en portugais.

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[1NDLR : La formule « ultima ratio regum » était l’expression favorite du cardinal de Richelieu. Le Roi Louis XIV (1661-1715) reprit cette formule à son compte et la fit graver sur ses canons. Cette locution signifie que, lorsque tous les recours pacifiques et diplomatiques ont été épuisés et qu’il ne reste plus aucune solution raisonnable, on peut se résigner à utiliser la force pour imposer ses vues.

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