Stratégie. Carl von Clausewitz en son temps : "die Natur des Mannes"

Par Olivier ZAJEC, le 25 mars 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Olivier Zajec est maître de conférences en science politique et relations internationales à l’université Jean Moulin - Lyon III (Laboratoire de recherche EA 4586). Agrégé et docteur en Histoire des relations internationales (Paris-IV Sorbonne), diplômé de l’École Spéciale Militaire de Saint Cyr et de Sciences-Po Paris, il est chef du cours de géopolitique de l’École de Guerre (Paris) depuis 2015.

Le général prussien Carl von Clausewitz inspire depuis longtemps les stratèges. Voilà pourquoi il importe de mieux connaître ce "classique". Chef du cours de géopolitique de l’École de Guerre, Olivier Zajec nous fait bénéficier de son impressionnante culture stratégique et géopolitique pour nous guider pas à pas.

LES HUIT LIVRES de Vom Kriege (De la Guerre), écrits entre 1820 et 1831 par le général prussien Carl von Clausewitz, inspirent depuis longtemps stratèges et stratégistes, en dépit de l’inachèvement de l’ouvrage et du criticisme philosophique souvent ardu qui en structure la trame [1]. Centre de gravité, point culminant, supériorité de la défensive ou notion de friction, pour ne citer que quelques-uns des concepts généraux clausewitziens, ont été en grande partie absorbés par la pensée et les doctrines des forces militaires du monde entier, de Moltke à Foch, de Lénine à Mao, du Corps des Marines américain aux combattants irréguliers contemporains de toutes obédiences. Rançon de ce succès, Clausewitz a bien entendu été critiqué et parfois mal lu, se voyant accusé d’être responsable de l’obsession napoléonienne pour la bataille décisive (B. Liddell Hart [2]), de ne plus être vraiment pertinent pour l’analyse des « nouvelles guerres » (M. Kaldor [3]) dans lesquelles la victoire militaire ne suffit plus (B. Heuser [4]), et de faire faire reposer sa théorie sur une conception trinitaire (Gouvernement, Armée, Peuple) trop stato-centré pour analyser les guerres de basse intensité (« non-trinitaires ») qui seraient l’avenir de la conflictualité (M. Van Creveld [5]). Ces remises en cause régulières (« The Grand Tradition of Trashing Clausewitz », pour reprendre Christopher Bassford), aboutissent surtout à mettre en relief la centralité du Prussien, qui reste considéré – et à bon droit pour l’essentiel - comme le plus grand stratégiste de l’histoire, en tout cas le plus profond [6]. L’intemporalité de son analyse, renforcée par l’insistance qu’il met à rappeler le caractère politique que revêt toute guerre, lui a valu de rayonner bien au-delà de la sphère opérationnelle des engagements terrestres, qui forme pourtant la matière quasi-exclusive de ses études historiques et des illustrations de Vom Kriege. Alors même qu’il n’a pas abordé la matière navale, Clausewitz a ainsi inspiré au début du XXe siècle la pensée de spécialistes de la stratégie maritime comme Julian Corbett ou Herbert Rosinski [7]. Le général prussien, mort en 1831, n’a, de même, jamais contemplé un satellite ou une bombe atomique ; on retrouve pourtant aujourd’hui les concepts clausewitziens dans des travaux consacrés à la stratégie spatiale (Donald R. Baucom [8]), la guerre de l’information (David J. Lonsdale [9]), la stratégie nucléaire (S. Cimbala [10]) ou la contre-insurrection (E. Simpson [11]). Clausewitz a, de même, intéressé bien au-delà des armées dites « régulières ». Quelques mois avant que n’éclate la Révolution en Russie, un certain Vladimir Illitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, passe la frontière avec la Finlande pour échapper à la police tsariste ; il n’a eu le temps d’emporter que deux ouvrages : La guerre civile en France de Karl Marx. Et Vom Kriege [12]. Un siècle plus tard, en 2001, un journaliste occidental fouillant une cache d’Al-Qaida en Afghanistan y découvre l’exemplaire d’une édition anglaise de De la Guerre. Le livre est annoté, et les passages sur le courage au combat y ont été soulignés. Universelle, cette célébrité de l’œuvre fait néanmoins oublier que son auteur lui-même est passablement méconnu. Non que d’excellentes biographies ne lui aient été consacrées. Celle de Peter Paret, en particulier, a fait date, mais elle remonte à 1976 et il s’agit d’une étude essentiellement intellectuelle [13]. De même, c’est en priorité au contenu ou à la réception de Vom Kriege que se sont consacrés Emmanuel Terray, René Girard ou Benoît Durieux, pour ne citer que les travaux français récents les plus emblématiques [14]. Les contours de la personnalité de Clausewitz ont été, pour le dire autrement, assez largement estompés par son livre. Paret lui-même a souligné en 2015 à quel point il était nécessaire, pour appréhender plus complètement le mouvement et les articulations d’un ouvrage aussi subtil que De la Guerre, de mieux connaître le milieu, le parcours et les valeurs de son auteur [15].

Stratégie. Carl von Clausewitz en son temps : "die Natur des Mannes"
Le général prussien Carl von Clausewitz (1780-1831)
Les huit livres de Vom Kriege (De la Guerre), écrits entre 1820 et 1831 par le général prussien Carl von Clausewitz, inspirent depuis longtemps stratèges et stratégistes. Source de l’image : Wikipedia

Le Clausewitz publié relativement récemment par les éditions Perrin est venu répondre avec brio à cet appel [16]. Ceux qui, nombreux parmi les amateurs et les chercheurs en études stratégiques, connaissent l’œuvre de Bruno Colson, professeur à l’université de Namur, spécialiste éminent de l’histoire stratégique européenne et américaine, savent son souci du détail, l’ampleur systématique de son travail d’archive, et la ligne claire qu’il conserve toujours pour exposer les plus abstraits des concepts doctrinaux et des manœuvres militaires. Les qualités analytiques et narratives qui caractérisaient déjà son Leipzig (2013), couronné par la fondation Napoléon, et l’étude plus ancienne mais absolument fondamentale qu’est La culture stratégique américaine (1993), centrée sur Jomini, se retrouvent, encore rehaussées, dans cette biographie de près de 400 pages, la première véritablement scientifique du stratège prussien en français [17]. Ceux qui viendront chercher dans ce Clausewitz une fine exégèse scholastique de Vom Kriege seront déçus. Il s’agit bien d’une Vita classique, du moins en apparence. Aboutissement de plusieurs années de travail – et, pour paraphraser le mot célèbre de Winterhalter, de toute une vie de méditation - l’ouvrage met en rapport trois éléments trop souvent disjoints : le parcours de Clausewitz d’une part ; ses valeurs politiques et civiques d’autre part ; enfin, ses conceptions proprement stratégiques. Les passerelles entre ces trois pôles avaient déjà pu être jetées, ainsi que l’illustre par exemple le titre que donnait en 1957 Werner Hahlweg à son Clausewitz : Soldat – Politiker -Denker. Colson ne manque pas de rendre hommage aux travaux de ce grand bibliographe clausewitzien, ainsi qu’à ceux de Schwartz, Rothfels, Aron, Paret, Langendorf ou, plus récemment, Strachan, Herberg-Rothe ou Bellinger [18]. Il constate cependant avec raison qu’en deux siècles, « le penseur a été beaucoup plus étudié que l’acteur [19] ». Ajoutons que certains de ceux qui se penchèrent avec le plus d’acuité sur l’œuvre fascinante qu’est Vom Kriege le firent parfois avec un objectif autre que celui de comprendre Clausewitz lui-même. Il a ainsi pu s’agir, comme dans Penser la Guerre. Clausewitz, de Raymond Aron (1976) de défendre une certaine vision de la stratégie – nucléaire, en l’occurrence – ou bien (par exemple chez Keegan, ou dans une moindre mesure chez Hauser) de voir dans De la Guerre une fascination exclusive de la « bataille décisive » napoléonienne, forcément dépassée [20]. Il est vrai que le « complexe de Clausewitz » (Langendorf) – tentation qui hante tout stratégiste qui se respecte - en encourage un bon nombre à considérer qu’une confrontation avec le maître relève du passage obligé. Ce combat avec l’Ange débouche sur des réinterprétations critiques que l’on peut diviser en deux groupes [21]. Celles qui, pour être formellement brillantes, n’en distordent pas moins la pensée clausewitzienne, totalement ou en partie (Liddell Hart, Van Creveld) ; et celles qui, la saisissant au contraire pour l’essentiel, n’en voilent pas moins certains de ses soubassements. Ainsi Raymond Aron résume-t-il le général prussien de la manière suivante : « Romantique et raisonnable, impitoyable en ses analyses et d’une sensibilité frémissante, pauvre au milieu des riches, frustré de la gloire à laquelle il aspirait, Clausewitz appartient à la lignée des Thucydide et des Machiavel qui, grâce à leur échec dans l’action, trouvent le loisir et la résolution d’élever au niveau de la conscience claire la théorie d’un art qu’ils ont imparfaitement pratiqué. » En dehors de l’analyse elle-même, sur laquelle nous allons revenir à la lumière du Clausewitz de Bruno Colson, ces mots ne correspondraient-ils pas davantage à un autoportrait inconscient du « Spectateur engagé », plutôt qu’au portrait du Kriegsphilosopher prussien [22] ? C’est précisément pour aider les étudiants en stratégie et le grand public à se forger un avis sur ce type de nuances que le Clausewitz de Bruno Colson présente un intérêt particulièrement marqué.

Sur le plan méthodologique, Colson suit pas à pas le parcours de Carl von Clausewitz, inscrivant la structure sensible de son ouvrage dans la ligne patiemment reconstruite d’une vie complexe et heurtée. Après une introduction qui fait utilement le point sur les recherches clausewitziennes récentes, le biographe chemine avec son héros, renvoyant aux textes de ce dernier, se nourrissant des remarques de ses contemporains, ou empruntant aux notations les plus pertinentes des précédents biographes du Prussien. En permanence, il nous ramène aux faits têtus des archives et des sources primaires. En cela, cette biographie recoupe, vérifie, valide et souvent corrige : il s’agit donc avant tout d’un très beau travail d’historien. Il faut aussi souligner l’écriture sans apprêts de Bruno Colson : attentive à synthétiser une matière extrêmement riche, elle ne cherche ni l’effet, si l’artifice. De temps à autre, avec une modestie sans doute excessive compte tenu de la masse de travail dissimulée par cette synthèse, le biographe fait entendre sa propre voix. La notation est alors éclairante, comme dans ce passage où il commente un portrait de Clausewitz peint par la femme de celui-ci, Marie von Brühl : « Le regard n’est pas dénué d’une certaine froideur (…) mais il est surtout lucide, sans concession. Il a vu des événements terribles et il a compris leur implication mieux que personne. On se dit aussi qu’un tel personnage ne doit se confier qu’à un petit nombre de proches. Ce qu’il a compris de la guerre interminable qui secoue l’Europe, il ne pourra vraiment l’expliquer qu’en se livrant à l’écriture. Son regard témoigne enfin d’une fierté incontestable, d’un sens élevé du devoir compatible avec une forme d’ambition, d’un idéalisme farouche mais aussi, en fin de compte, d’un certain humanisme nourri de l’expérience vécue, des souffrances partagées et de la méditation sur la condition humaine [23]. » En quelques mots, les deux pôles du parcours clausewitzien, ceux du devoir et de la méditation, se trouvent dégagés. Il ne reste plus à Bruno Colson qu’à en préciser l’articulation, afin de nous permettre de comprendre mieux et plus profondément le lien essentiel entre une vie et une œuvre qui ont changé la conception que nous nous faisons de la guerre.

C’est entre 1809 et 1812 que le caractère, l’expérience, l’intellect et la sensibilité de Carl von Clausewitz, né en 1780, cristallisent autour d’un projet de synthèse théorique qui débouchera sur la fresque inachevée qu’est Vom Kriege. Le premier contact avec l’armée de ce rejeton d’une famille de hobereaux déclassés est précoce : il entre dans un régiment à l’âge de douze ans, observe la campagne du Rhin en 1793-94 face aux Français, entre enfin en 1801 à l’Institut pour jeunes officiers de Berlin, où il va rencontrer son mentor, Gerhard von Scharnhorst. Sa vraie naissance à la stratégie date néanmoins de l’effondrement de la Prusse en 1806. Bouleversé par la débâcle totale, non seulement de l’armée, mais aussi de l’État des Hohenzollern face à la maîtrise stratégique de l’Empereur Napoléon, Clausewitz va faire montre d’une implacable et froide résolution à contribuer au projet de renaissance de sa patrie. Ce « prophète inexorable (…) sombre fils du destin » [24] s’inscrit de ce fait dans « l’unité du mouvement allemand » (Erich Weniger) que chantera Kleist dans son Hermannsschlacht. Clausewitz admire l’aventure désespérée du major Schill, insurgé romantique contre l’occupation française de Rhénanie en 1809 [25]. Mais ce Liniensoldat, comme le note Colson, est « trop attaché à l’armée régulière pour devenir un exalté des corps francs [26] ». Il choisit de jouer un rôle de premier plan dans une réforme plus structurelle, celle d’un appareil militaire prussien qui a vécu trop longtemps sur la gloire passée du grand Frédéric. Il s’investit pour ce faire dans la commission de réorganisation de l’armée avec Scharnhorst, qui devient chef d’état-major en 1810, et l’aide à préciser ses idées sur un renouveau tactique inspiré des succès français, tout autant que sur le sujet fondamental des rapports entre guerre et politique. Scharnhorst, âme incontestable du redressement militaire prussien, témoignera toujours à celui qui devient vite son collaborateur principal une confiance allant au-delà des liens fonctionnels et hiérarchiques : « C’est seulement avec vous, va-t-il ainsi jusqu’à écrire à Clausewitz, que je me comprends moi-même [27]. » Le travail de la commission d’infanterie de 1807 n’est que l’un des exemples de l’œuvre de relèvement à laquelle Clausewitz va se vouer corps et âme. Dans l’entourage de Scharnhorst, il fait la rencontre de Gneisenau, héros de la défense de Kolberg en 1806, qui devient pour lui un ami et un protecteur. Admirateur de Napoléon, « sur lequel il lit tout ce qu’il peut trouver », Gneisenau prône le réalisme en acceptant un temps que la Prusse « lie son destin à la France [28] ». Mais il professe aussi une profonde détestation des Français, et conseille de préparer les conditions d’une guérilla à la manière espagnole, dès lors que l’étreinte impériale pourra être desserrée. Cette croyance dans le rôle de la « guerre populaire » est partagée par Clausewitz et Scharnhorst. Avec Gneisenau, ils forment – suivis par bien d’autres militaires, de moindre envergure peut-être – ce qu’il faut bien appeler une conjuration intellectuelle d’aristocrates adeptes d’une réforme radicale cherchant à faire émerger un nouveau lien social qui dépasserait les différences de classe, et qui ouvrirait sur une prise de conscience générale de l’unité des peuples allemands, au-delà même de la Prusse. Le livre de Colson rappelle à quel point cette réforme relève d’une œuvre collective qui ne se résume pas aux aspects militaires – y compris pour les militaires qui y participent. La sensibilité de Clausewitz, ses réflexes, les serments qu’il se fait à lui-même sont avant tout politiques  ; sa vie et ses écrits ne se comprendront nullement en dehors de la réforme intellectuelle et morale prussienne. Celle-ci, néanmoins, ne va pas sans paradoxes et tiraillements. Conservateurs et réformateurs (Clausewitz se rangeant dans la seconde catégorie) agissent certes de concert dans le cadre du relèvement de l’armée prussienne, afin de « substituer l’enthousiasme à l’entraînement » ; reste que les conclusions politiques générales que les uns et les autres en tirent ne sont pas strictement identiques. Il est intéressant de constater que Clausewitz et Scharnhorst, qui s’attirent rapidement la méfiance des conservateurs, puissants à la Cour, demeurent au fond pour ces derniers deux « parvenus », qui vivent la stratégie loin des leçons apprises des élites de leur temps. Scharnhorst, dans une lettre à Clausewitz, laisse ainsi clairement entendre que leur œuvre commune, pour être opérante, doit viser au-delà de l’armée elle-même : « S’il était possible, après une telle suite de violences et de souffrances illimitées, de se relever des ruines, qui ne voudrait tout sacrifier pour répandre la semence de ce nouveau fruit ? Mais on ne peut le réaliser que d’une seule façon : il faut donner à la nation le sentiment de son autonomie, lui apprendre à se connaître afin qu’elle prenne conscience d’elle-même ; alors seulement elle se respectera et saura se faire respecter par les autres. Œuvrer dans ce sens est la seule chose que nous puissions faire. Détruire les vieilles formes, briser les chaînes des préjugés, conduire et développer la renaissance et écarter tous les obstacles de notre route est tout ce que nous pouvons entreprendre [29]. »

« Détruire les vieilles formes »… Ce mot d’ordre, Clausewitz – plus courageusement d’ailleurs que d’autres réformateurs de ses amis, qui ménagent convictions et carrière – va l’appliquer à la lettre. Son patriotisme intransigeant lui fait repousser ce qu’implique le traité d’alliance du 24 février 1812 entre Berlin et Paris. La rupture fondamentale, pour lui, est bien celle de cette année du tournant où, coupant les ponts avec la facilité, il choisit d’être de la petite dizaine d’officiers qui, en se mettant au service de la Russie, vont combattre des troupes prussiennes alliées – de force – à Napoléon. C’est un choix qui, pour son roi, se situe à la limite de la trahison. La famille royale lui en voudra d’ailleurs extrêmement longtemps, ce qui nuira à son avancement. Le comportement de Clausewitz dans cette campagne qui changea le cours de son existence n’avait jamais été totalement documenté, y compris dans les biographies anglo-saxonnes. Il faut souligner l’intérêt cardinal des développements que lui consacre Bruno Colson, lequel, appuyé sur les archives russes du RGVIA, défriche ici une matière peu exploitée. C’est un point d’autant plus important que la campagne de 1812, davantage peut-être que celle de 1806, a contribué en profondeur à modeler le philosophe de la guerre que devient Clausewitz. Suivre l’officier rebelle de Drissa à Moscou, de la route de Riazan à la Bérézina puis à Riga, comme nous y entraîne Colson, c’est, en premier lieu, reprendre conscience du rapport de Clausewitz au combat. Malgré ce qu’il avoue en effet lui-même de sa pente spéculative et contemplative – sensible dans ses descriptions de paysages et sa sensibilité aux œuvres d’art et à l’architecture - Clausewitz est d’abord un combattant. Défense en retraite de Vitebsk, batailles de Smolensk et de Borodino : cheminer avec lui dans cette campagne atroce permet de prendre conscience que le courage physique est l’une des vertus et des clés de son œuvre stratégique tout entière. « Sa formation s’est faite sur le terrain avant de se poursuivre dans l’étude et les livres. Il y a là une inversion qui n’a pas été assez soulignée », rappelle son biographe [30], qui corrige l’image que la postérité a retenue, celle d’un Clausewitz exclusivement stratégiste d’état-major. On reprend conscience que la liaison entre l’expérience et la théorie clausewitziennes se retrouve dans toute sa carrière : à Auerstedt, officier subalterne, il entraîne le troisième rang de son bataillon à se déployer en tirailleur, en opposition avec le règlement d’alors, mais en conformité avec les idées de réforme tactique qu’il prône lui-même. Sa conduite à Lützen, où Scharnhorst est mortellement blessé et où lui-même est sévèrement atteint, montrera qu’il est un incontestable guerrier [31]. Autre point intéressant, de ce point de vue : le lien confirmé entre la pensée de Clausewitz et la « Petite guerre ». Toujours associé à la bataille décisive, au choc des grandes masses d’hommes ou à la guerre d’anéantissement, à la suite des interprétations d’une partie des stratégistes anglo-saxons (Liddell Hart, en particulier, qui le surnomme le « Mahdi des masses »), Clausewitz se révèle en réalité l’un des plus fins observateurs des ressources obliques de la guerre populaire. Dès les années 1810, l’enseignement qu’il assure à la Kriegsschule prépare de nombreux officiers à « des formes d’engagement plus souples et plus actives [32] ». Le premier cours qu’il y donnera est consacré à ce que l’on appellerait sans doute aujourd’hui des « guerres asymétriques ». Les exemples qu’il utilise sont fondés sur une étude de la Guerre de Sept ans entre Français et Britanniques en Amérique du Nord, sur les guerres contre les Turcs, ainsi que sur les campagnes de la Guerre d’indépendance américaine : là aussi, la « fascination exclusive » de Clausewitz pour les campagnes napoléoniennes, qui a fini par s’imposer comme un lieu commun, se trouve relativisée. Plus tard, en Prusse orientale, au retour de sa propre campagne dans les armées du Tzar, il donne un tour concret – et à vrai dire politique - à ces méditations opérationnelles en participant à la conception de la Landsturm (« levée populaire ») et de la Landwehr [33] prussiennes. Au moment de la signature du traité de Kalisz de 1813, qui marque l’alliance entre la Russie et une Prusse détachée de Napoléon, l’influence des idées de Clausewitz et de Scharnhorst sur la nécessité d’une levée en masse peut se lire indirectement dans l’appel que lance Frédéric-Guillaume III de Prusse à son peuple, en invoquant l’exemple des guerres populaires de Vendée, d’Espagne et du Tyrol [34]. Les opérations que Clausewitz mènera enfin lui-même comme chef d’état-major du corps de Wallmoden dans le Mecklembourg en 1813 lui seront une autre occasion de pratiquer en réel cette guerre d’embuscades et de coups de main à laquelle il a beaucoup réfléchi, pour des raisons aussi opérationnelles que politiques, les deux ne se séparant jamais chez lui [35].

Malgré tout, pour certains spécialistes de son œuvre comme Eberhard Kessel, la vie de Clausewitz montrerait un fossé béant entre la réflexion et l’action. Wilhelm von Schramm, on le sait, a fait remarquer que Clausewitz n’avait jamais participé directement à une victoire durant les guerres napoléoniennes dont il a pourtant été un acteur permanent [36]. Il serait trop pessimiste, voyant tout en noir, « manquant de l’audace du joueur » (Delbrück). En 1815, alors qu’il sert comme chef d’état-major du 3e corps prussien lors de la bataille de Waterloo, on lui reproche d’avoir laissé échapper Grouchy. À ces critiques, Colson oppose une contextualisation analytique, en rappelant que l’on ne peut juger d’une guerre en fonction des seules batailles qui en scandent les périodes. Waterloo, comme tous les engagements décisifs, dépend ainsi, avant comme après le choc principal, d’une cinétique complexe, faite de mouvements et de rencontres montés en système dans un espace-temps à plusieurs niveaux. C’est la définition même de ce qu’est l’art opératif, chargé de traduire une intention politique en résultats opérationnels, et qui ne se réduit pas aux chocs cinétiques. Dans la campagne qui mène à Waterloo (et qui dépasse cette bataille), l’action du 3e corps et de son chef d’état-major Clausewitz prend une autre signification. Pour juger de l’action de ce dernier, il s’agit donc plutôt, en termes stratégiques, de calculer le volume et l’échelonnement des forces françaises qui auraient pu venir renforcer Napoléon au point principal, si cette action n’avait pas été menée correctement. Le procès serait donc biaisé, et Colson fait aussi remarquer que ceux qui vécurent la campagne de 1815 comprirent l’importance de l’action retardatrice de Wavre, menée par le 3e corps. Ceux qui, en revanche, dans le calme d’un cabinet, étudièrent 50 ans plus tard le rôle et les décisions du colonel Clausewitz, furent beaucoup plus critiques.

Admiré par la plupart des chefs de l’armée prussienne, Clausewitz connaîtra pourtant une deuxième partie de carrière marquée par une série de déceptions. Il obtient certes la direction de l’Ecole de guerre en 1818, et devient général-major à seulement 38 ans. Sa carrière est donc de premier plan, mais elle ne correspond pas pour autant à ce qu’il se sentait capable d’accomplir. L’échec de sa nomination comme ambassadeur de Prusse à Londres en 1819, qu’on lui laisse espérer avant qu’elle ne soit brusquement annulée, montre que le positionnement libéral-conservateur qu’il affecte n’est pas parvenu à désarmer la méfiance des réactionnaires prussiens – et britanniques - qui n’oublient pas le rebelle de 1812, et le desservent auprès du gouvernement. Pour certains membres de l’aristocratie conservatrice prussienne qui ne se sont pas remis de la défaite de 1806, Clausewitz, l’homme des brûlots que furent les Manifestes de 1812, reste « un patriote à l’intransigeance excessive [37] ». À l’approche de la cinquantaine, il mène donc une existence morose, qu’il estime porter, écrit-il à un ami « comme un bras en bandoulière » et se voit , selon ses propres mots, tel qu’une figure « sans lumière et sans ombre [38] ». Il éprouve en permanence la tentation de la mélancolie, sans que l’on puisse vraiment déterminer si cette attitude est due à un stoïcisme naturel (« la fermeté et la ténacité dans le malheur, écrit-il, sont de bien plus belles qualités de l’âme que toutes les variétés de l’enthousiasme [39] »), ou bien à la conscience déçue et lucide d’avoir mené une carrière extrêmement honorable, mais non politiquement brillantissime comme celles de Scharnhorst ou Gneisenau [40]. Après une dernière campagne où il sert comme chef d’état-major de ce dernier à la frontière polonaise pour surveiller les révoltes antirusses, il meurt en 1831, à cinquante et un ans, victime du choléra.

Complétant le suivi du parcours de l’officier, la peinture par Bruno Colson du caractère de Clausewitz vient nuancer ce que la description de sa carrière aurait pu avoir de trop uniment militaire et stratégique. Sa rigueur, nourrie par le sens du devoir sans considération du prix à payer, est en permanence transcendée par l’idéalisme et la droiture. Il n’en paraît pas moins roide. Trop fier pour n’être pas timide, il ne semble s’ouvrir qu’à une écoute de qualité : « C’est une étrange chose, confie-t-il à sa femme, cette gravité rigide que la nature a mise en moi et dont je suis tout à fait incapable de me libérer. Je ne saurais à aucun prix me résoudre à participer à une mascarade, à jouer un rôle amusant dans la société. » Peut-être est-ce dû, comme la biographie le suggère parfois, à l’insécurité sociale de celui qui n’est pas né dans l’aristocratie, qui s’est réattribué une particule problématique, et qui souhaite prouver avec passion et à force de hauteur et d’exemplarité pour justifier et conforter son ascension d’homo novus. Au-delà du rôle essentiel qu’a joué pour lui son commerce d’âme avec Marie von Brühl, son épouse, on constate aussi que sa personnalité est comme polie par le contact des femmes, mieux saisie peut-être par leurs perceptions plus émotives. Pour Karoline von Rochow, qui le fréquente, cet officier qui parle peu est d’un abord froid et hautain, « comme si les sujets abordés n’étaient pas assez élevés pour lui », mais elle distingue aussi un être « habité par une passion poétique, une sentimentalité », qui a par ailleurs la réputation d’être « un excellent militaire aux vastes connaissances » [41]. Une lettre de Germaine de Staël, qu’il fréquente à Coppet durant sa captivité française en 1807, approfondit ces notations : « C’est un homme d’un esprit très fin et très ferme, et dont le cœur aussi réunit l’énergie à la sensibilité [42] ». Il se confirme en tout cas que sa correspondance avec sa femme Marie livre sans doute l’une des clés de sa personnalité, comme le montrent les travaux récents de Bellinger (2016) cités avec approbation par Bruno Colson.

La précision avec laquelle le parcours personnel est rendu apporte également un éclairage bienvenu à la philosophie de la guerre clausewitzienne. De son itinéraire de guerrier puis d’officier d’état-major, vécu dans une Europe en plein bouleversement culturel et stratégique, Clausewitz reçoit des impressions que sa personnalité sensible médiatise peu à peu, l’amenant à une vision intersubjective de la guerre. Confronté au chaos et à la fureur de situations paroxystiques, il en cherche instinctivement les points de fuite, comme le ferait l’analyste d’une peinture de paysage, attentif aux structures du dessin plutôt qu’à la palette des couleurs utilisées. Il y a du qualitativisme formel dans cette position d’observation participante qui rappelle, d’une certaine façon, les études classiques de la sociologie interactionnelle américaine. Son action chez les Russes en 1812 le montre : il analyse, médite et note, retenant l’essentiel, rejetant l’accessoire. C’est cette qualité de synthèse qui faisait d’ailleurs pour Scharnhorst tout le prix du dialogue quotidien avec son collaborateur. On se rend finalement compte, en saisissant l’enchaînement de ces expériences successives, à quel point, dans son œuvre, tout sera incarné, y compris les concepts en apparence les plus théoriques exposés dans Vom Kriege, tels ceux du point culminant, de la friction, du lien entre guerre et politique, ou de la supériorité de la défensive. Le point culminant se retrouve dans la campagne de 1812, avec l’inversion entre attaque et retraite dont est témoin Clausewitz. La friction s’incarne pour lui au travers des horreurs de cette même campagne de 1812 : ses observations sidérées du passage de la Bérézina le mène à des notations presque « pacifistes ». Ce visage de Clausewitz a jusqu’ici été peu abordé, comme le dit à raison Colson [43]. La supériorité de la défensive, il la contemple dans la campagne de 1815 à laquelle il participe, et où l’Empereur, pressé par toute l’Europe, manque pourtant de lasser ses adversaires à force de succès tactiques. Le lien entre Guerre et Politique, enfin, Clausewitz l’expérimente pendant la campagne de 1813 qui s’achèvera avec la bataille des Nations de Leipzig : elle lui permet de mieux distinguer la relativité foncière des notions de bataille, de victoire et de défaite, qui se subsument dans un schéma politique d’ensemble où la défaite en détail peut contribuer au succès en général, ainsi qu’il le constate à Lützen et Bautzen [44]. Le lien guerre-politique, il le vit par ailleurs personnellement en agissant en décembre 1812 pour la conclusion de l’accord de Tauroggen qui réoriente la politique de la Prusse en commençant à la détacher de l’alliance napoléonienne. En convainquant Yorck, général prussien combattant aux côtés de Napoléon sur l’ordre de son roi, de changer de camp, Clausewitz joue un rôle essentiel dans les événements dramatiques de cette campagne fatale aux Français, tant sur le plan opérationnel que politique : « Sa réflexion continue sur les liens entre la guerre et la politique, note son biographe, trouve ici sa justification et une sorte de couronnement. Il a vu clair avant les autres [45]. » L’observateur sait ainsi donner sa part à l’action, et ne garde pas pour lui ses « rapports d’étonnement » intimes. Lorsqu’il le faut, et serait-ce – comme souvent - au détriment de sa carrière, il pèse sur les événements, sans se laisser arrêter par les conventions ou les traditions. Toujours, remarque son biographe, « son sens du concret le préserve de toute forme de dogmatisme [46]. » Cette conformation d’esprit s’inspire des influences intellectuelles de Kant, Fichte (avec qui Clausewitz échange une correspondance sur Machiavel), Kiesewetter ou Schleiermacher. Ainsi que le rappelle Colson en citant Paret, « le pragmatisme de Clausewitz se nourrit de la destruction par Kant de l’illusion rationaliste [47]. » Clausewitz laisse ainsi poindre une répugnance extrême à rationaliser a posteriori les mouvements des armées. Selon lui, cette complaisance, si elle conforte la gloire des vainqueurs, sous-estime le brouillard de la guerre, laisse aussi croire faussement à une vision supérieure ou au « coup d’œil » des généraux, largement mythique [48]. Vom Kriege apparaît, Colson le met très bien en lumière, comme une méthodologie critique de la guerre qui cherche des justifications aux dérogations stratégiques, tout en comprenant l’importance systémique de l’ordre, de la doctrine et de la discipline.

Même si, nous l’avons dit, ce Clausewitz n’est pas une biographie intellectuelle en soi, la question de l’œuvre n’est évidemment pas contournée. En lisant la biographie de Bruno Colson, on peut être amené à penser que Vom Kriege tout entier est une métaphore stratégique de la propre conduite politique de Clausewitz. Voilà un homme qui sert avec honneur et discipline dans l’armée prussienne, qui a été choisi très jeune par la Cour pour instruire le prince royal lui-même au combat et à la tactique, et qui décide, en 1812, à peine établi et marié (au-dessus de sa condition, ce qui laisse espérer un considérable avancement social), de déroger à cette position car il estime qu’un basculement politique majeur est en cours, et qu’il doit en témoigner par son engagement, pour le bien à long terme de sa patrie. Au milieu des turbulences et des frictions politiques d’une Prusse alliée de force à la puissance française, il décrit clairement un objectif et s’y tient, quitte à se dérober au comportement social et militaire qu’on attendrait de lui. Au fond de la rupture de 1812 qui le pousse à s’engager au service du Tzar, il y a pour Clausewitz le sens de l’honneur, un patriotisme blessé et le goût de l’action. Ces critères, qui jouent indubitablement un rôle, se trouvent néanmoins surplombés par une vision politique qui donne à sa rébellion son unité et son sens, d’un point de vue stratégique. Clausewitz pense finalement plus loin que les doctrinaires systémiques de son temps. Avec ce témoignage dérogatoire, il saute les raisonnements intermédiaires et distingue l’essentiel de l’accessoire. Cette logique informelle, illustrée par les choix stoïciens d’une vie singulière, s’est bien trouvée transposée dans le mouvement d’ensemble d’une œuvre servie par une tension critique permanente favorisant des conclusions de nature philosophique [49]. De fait, l’édifice inachevé de Vom Kriege apparaît soutenu par une pensée politique de l’objectif proportionné, réaliste, clairement défini, au nom duquel se trouve justifiée une adaptation permanente au « genre de guerre » entrepris. La stratégie, si elle veut mériter son nom, doit en d’autres termes imprimer à la guerre une direction compatible avec une politique nécessairement contextualisée. S’il faut pour cela bousculer l’esprit de la doctrine militaire en place, le stratège ne doit pas hésiter. On retrouvera cette conviction dans la manière dont Clausewitz pense le programme de l’École de Guerre qu’il remet à Gneisenau en 1815. Selon lui, la chose militaire n’a pas de sens en soi : elle doit s’insérer dans un contexte plus large, à la fois politique, intellectuel et tout simplement humain [50].

Dans les passages qu’il consacre au processus de rédaction de Vom Kriege – dont on sait les débats qu’il soulève –Bruno Colson fait le point sur les dernières découvertes archivistiques (celles de Paul Donker en 2015, entre autres) [51]. Mais il ne commet pas l’erreur de se perdre dans les méandres d’une controverse parfois byzantine et préfère concentrer son propos autour des « Körner », ces « petites graines de pur métal [52] » autour desquelles Clausewitz envisagea dans un premier temps d’organiser son ouvrage. Le choix de citer les lettres adressées par Clausewitz à Roeder en décembre 1827 est excellent, en cela qu’il ramène à la source du livre, et permet de remettre en perspective la fameuse « Formule » : « (…) les lignes directrices de tout plan stratégique majeur, écrit Clausewitz à cette occasion, sont largement de nature politique (…) D’après ce point de vue, il ne peut être question d’une évaluation purement militaire pour la résoudre (…) Néanmoins cela n’a pas encore été pleinement accepté, comme le montre le fait que les gens aiment toujours séparer les éléments purement militaires d’un plan stratégique majeur de ses aspects politiques et traiter ceux-ci comme s’ils étaient quelque chose d’extérieur. La guerre n’est rien que la continuation des efforts politiques par d’autres moyens. » Bien loin de prôner, comme certains voudront le croire, une distinction subordonnée entre politique et guerre, la première dominant nécessairement la seconde, Clausewitz fusionne bien l’une à l’autre : « Nous ne devons pas, prévient-il, nous laisser égarer à regarder la guerre comme un pur acte de force et de destruction, et déduire logiquement de ce concept simpliste une série de conclusions qui n’ont plus rien à voir avec le monde réel. Au contraire, nous devons reconnaître que la guerre est un acte politique qui n’est pas entièrement autonome ; un véritable instrument politique qui ne fonctionne pas de lui-même mais est contrôlé par quelque chose d’autre, par la main de la politique. Plus la politique est motivée par des intérêts d’envergure, affectant l’existence même de l’État, plus la question est formulée en termes de survie ou d’extinction, plus la politique et les sentiments d’hostilité coïncident [53]. » La vie de Clausewitz suggère en fin de compte qu’il fut surtout préoccupé par la relation qui s’établit entre ces « sentiments d’hostilité » et la politique. Comment vaincre politiquement sans semer chez le vaincu les ferments de haine et de revanche qui motiveront une guerre prochaine mettant en danger les gains réalisés, ou l’équilibre préservé ? C’est à cette question que les stratèges politiques et militaires allemands, qui pourtant se réclameront de Clausewitz sous l’influence de Moltke, seront incapables de répondre après la guerre de 1870, pour en avoir fait une lecture partielle qui ne retenait que le grand-tacticien de la bataille décisive, et non le politiste des intérêts de long terme.

Cela ne veut surtout pas dire qu’il faut par réaction faire de Clausewitz un philosophe qui occulterait la spécificité sanglante de la guerre en raison de son caractère politique. Ainsi que le rappelait Hew Strachan, ce serait commettre une erreur fatale de se contenter du Livre I de Vom Kriege, et de ne pas lire les autres sous prétexte que, discutant des campagnes napoléoniennes, ils auraient moins de pouvoir de résonance avec notre époque. En 2007, le professeur britannique conseillait, pour contrebalancer le Clausewitz « libéral » du Livre I, de mieux relire le Livre VIII de Vom Kriege qui montre, une fois le combat engagé, que l’interaction entre guerre et politique se nourrit de la haine et du hasard, et pas seulement – ou même principalement – de la raison [54]. À rebours de certaines des interprétations de Paret ou d’Aron, il faut bien revenir au fait que Clausewitz est un guerrier, et que rien de ce qu’il écrit n’est compréhensible si l’on ne retourne à la source sanglante et vécue de son inspiration. Et en le lisant, il faudrait se servir d’une baïonnette comme marque-page, afin de ne pas être tenté de l’oublier. Lui-même, trempé dans le combat, de retraites harassantes en brusques poursuites, a subi les impressions que peut déclencher la haine de l’adversaire. À tel point qu’au début de sa carrière, on a parfois peine à juger si Clausewitz est effectivement un maître de volonté, ou un patriote jusqu’au-boutiste passablement exalté. Sa critique du comportement du prince de Hohenlohe à Iéna et Auerstedt, qu’il oppose au comportement de Blücher dans sa défense sanglante de Lübeck, montre une violence de sentiments et un patriotisme très profondément blessé. Dans le décret du 21 avril 1813 signé par Frédéric-Guillaume III, qui accompagne le retour de la Prusse dans la coalition contre la France, un texte « d’une radicalité inédite, [qui] appelle à une guerre insurrectionnelle où tous les moyens sont permis [55] », on retrouve les idées de Gneisenau et celles de Clausewitz, deux hommes qui s’étaient jurés qu’ils ne perdraient plus jamais, et ce quel qu’en soit le prix. Les Manifestes de 1812 de Clausewitz lançaient déjà des appels à la « sainte » guerre contre Napoléon : la guerre totale, peuple contre peuple, y apparaissait comme une possibilité. À ce moment, Gneisenau et Clausewitz poussent bien les feux d’une guerre populaire, et bousculent les Vieux-Prussiens

Pour autant, et contrairement à Gneisenau, le criticisme inné de Clausewitz le mène à convertir peu à peu cette passion en analyse, et – c’est le sens de sa fameuse « trinité » - à démonter la mécanique de l’ascension aux extrêmes en faisant apparaître sa dépendance aux pondérations changeantes de la haine, de la raison et du hasard qui influencent le rôle et les choix de l’armée, du peuple et du gouvernement [56]. Après 1815, la capacité de Clausewitz à clarifier la distinction entre buts dans la guerre (Ziel) et objectifs de la guerre (Zweck), le mène à prôner la retenue dans la victoire. Le vrai fond de son caractère est celui d’un amateur de mesure, et non de fureur vengeresse. Selon son biographe belge, Clausewitz, pour qui l’écriture a sans doute eu une « fonction cathartique et expiatoire » [57], est bien « une nature profonde faite de modestie et soucieuse du fond plus que de la forme [58] » qui tout en luttant pour les intérêts de son pays, refuse finalement « de céder à toute forme d’exaltation nationaliste [59] ». On pourrait dire ici que l’hostilité politique, comme les opérations militaires, possède un « point culminant », que Clausewitz se refuse à franchir. Lorsqu’il s’agit, en 1815, de régler le sort de la France vaincue, il jugera sévèrement les pulsions vengeresses de Blücher et de Gneisenau, en comprenant instinctivement – pour l’avoir vécu lui-même après Auerstedt – ce que peut produire d’irréductible l’humiliation d’un vaincu. Regrettant, selon ses propres mots, « l’esprit de vengeance envers le peuple français [60] », il ne comprend pas « les exigences teintées de haine du haut commandement prussien (…) ». Pour Colson, « [il] est plus proche de la position conciliante [du roi de Prusse] que de celles de Blücher et, surtout, de son ami Gneisenau. C’est un changement radical ! La victoire a un effet modérateur sur lui, alors qu’elle enflamme la tête du bouillant Gneisenau (…) D’instinct, Carl a compris le danger d’un nationalisme de revanche et l’importance, pour le conjurer, de savoir « gagner la paix » [61]. » Son analyse le porte plutôt vers la logique diplomatique d’un Metternich tentant de convaincre les Alliés de rester modérés envers la France revenue à ses frontières d’avant la Révolution. S’il y a opposition entre les principes de la guerre et les intérêts des États, il s’agira pour lui de privilégier ces derniers, car les principes de la guerre ne sont que pure forme, tandis qu’en s’éloignant des intérêts politiques, observe Clausewitz, « on prive les opérations de leur âme, de cette force qui doit leur donner la vie. L’histoire, note-t-il, confirme cette opinion [62]. » Il s’agit au final pour lui « de vivre libre et respecté, dans un État libre et respecté [63] » : il n’est pas ici question de puissance ou d’expansion, mais d’équilibre. Son hostilité envers la France se nourrissait du sentiment qu’elle était devenue « un État trop puissant pour l’équilibre de l’Europe et trop hautain pour la dignité de plusieurs autres puissances [64] », ce qui renvoie à une perception classique du balance of power. Son approche de la politique internationale n’est donc pas celle d’un quelconque impérialisme prussien. Il fallait vaincre politiquement Napoléon, et pour cela y employer tous les moyens militaires disponibles ; mais la guerre finie, il s’agit de conserver les bénéfices de ce résultat politique, et le premier rang doit être donné à la diplomatie. Avec la disparition des pôles positif (Scharnhorst) et négatif (Napoléon) qui avaient donné sens à sa première carrière, Clausewitz a donc mûri brusquement : « Les événements, résume Colson, ont accentué son réalisme [65] ».

Aron, qui avait saisi tant de choses chez Clausewitz, se trompait sans doute en le décrivant comme un solitaire. Vom Kriege n’a pas été écrit par un homme, mais par une époque. En interrogeant la dynamique quintessentielle de la Guerre, Clausewitz, qui ne se comprend pas en dehors du groupe des officiers réformateurs de 1812, souhaitait saisir die Natur der Sache (« la nature de la chose »), de cette chose soudain rendue incandescente par le génie napoléonien, et qui bouleversait le cadre de son existence. Avec cette biographie qui renouvelle son sujet à bien des égards, Bruno Colson nous fait mieux comprendre l’ampleur de cette ambition, en restituant avec talent die Natur des Mannes, c’est-à-dire le portrait sensible de l’homme qui, alliant énergie et méditation, a pu construire, en y versant toutes les ressources de son âme, le vaste édifice intellectuel qui allait lui assurer l’immortalité.

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[1Carl von Clausewitz, De la Guerre, trad. Denise Naville, Paris, éditions de Minuit, coll. « Arguments », 1955. Édition originale : Vom Kriege. Hinterlassenes Werk des Generals Carl von Clausewitz, (hrsg. von Marie von Clausewitz), Bd. 1–3, Berlin, Ferdinand Dümmler, 1832–1834.

[2Voir Basil Liddell Hart, The Ghost of Napoleon, New Haven, Yale University Press, 1934, en particulier le ch. 2 de la troisième partie, intitulé « The Mahdi of Mass ».

[3Mary Kaldor, « Inconclusive Wars : Is Clausewitz Still Relevant in these Global Times ? », Global Policy, vol.1, n° 3, octobre 2010, p. 271–281.

[4Beatrice Hauser, « La victoire militaire ne suffit plus pour imposer la paix », Le Monde, 16 juillet 2013. Voir également, du même auteur, Reading Clausewitz, London, Pimlico, 2002.

[5Martin van Creveld, The Transformation of War, New York, The Free Press, 1991.

[6Cf. Hew Strachan, « A Clausewitz for Every Season. On misreading On War », The American Interest, vol. 2, n° 6, July 2007.

[7Voir B. Mitchell Simpson III (dir.), The Development of Naval Thought. Essays by Herbert Rosinski, Newport, Naval War College Press, 1977. Également : Herbert Rosinski, « La structure de la stratégie militaire », Stratégique, n° 97-98, mai 2009, p. 17-50. Sur les relations entre les développements théoriques de Corbett et les enseignements de Clausewitz, voir Joseph Henrotin, Julian Corbett. Renouveler la stratégie maritime, Paris, Argos, 2013.

[8Donald R. Baucom, Clausewitz on Space War : An Essay on the Strategic Aspects of Military Operations in Space, Maxwell Air Force Base, Air University Press, 1992.

[9David J. Lonsdale, The Nature of War in the Information Age : Clausewitzian Future, London/New York, Frank Cass, 2004.

[10Stephen J. Cimbala, Clausewitz and Escalation : Classical Perspective on Nuclear Strategy, London, Frank Cass, 1991.

[11Emile Simpson, War from the Ground Up, Twenty-First Century Combat as Politics, London/New York, Columbia University Press, 2013.

[12Voir Thierry Derbent, Clausewitz et la guerre populaire (suivi de Notes sur Clausewitz de Lénine et Conférences sur la petite guerre de Clausewitz), Bruxelles, Aden, 2004. À noter que le premier à avoir traduit et commenté en français les écrits de Lénine sur Clausewitz est Berthold C. Friedl, avec Les fondements théoriques de la guerre et de la paix en URSS, suivis du Cahier de Lénine sur Clausewitz, Paris, Médicis, 1945.

[13Peter Paret, Clausewitz and the State. The Man, his Theories, and his Times [1976], Princeton, 2007. Voir également la traduction extrêmement influente que Paret donne avec Michael Howard en 1976 : Carl von Clausewitz, On War. éd. M. Howard et P. Paret, Princeton, Princeton University Press, 1976.

[14Emmanuel Terray, Clausewitz, Paris, Fayard, 2005 ; Benoît Durieux, Clausewitz en France : Deux Siècles de Réflexion sur la Guerre, Paris, Economica, 2008 ; René Girard, Achever Clausewitz, Entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Carnets Nord, 2007.

[15Peter Paret, Clausewitz in His Time. Essays in the Cultural and Intellectual History about War, New York/Oxford, 2015, p. 26-27.

[16Bruno Colson, Clausewitz, Paris, Perrin, 2016.

[17Bruno Colson, Leipzig, la bataille des Nations, Paris, Perrin, 2013. Du même : La culture stratégique américaine. L’influence de Jomini, Paris, Economica, 1993.

[18Raymond Aron, Penser la guerre. Clausewitz, t. 1 : « L’Âge européen » ; t. 2 : « L’Âge planétaire », Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1976. Werner Hahlweg, Carl von Clausewitz : Soldat – Politiker – Denker, Göttingen, 1957. H. Rothfels, Carl von Clausewitz, Politik und Krieg : Eine ideengeschichtliche Studie, Berlin, 1920. Hew Strahan, Carl von Clausewitz’s On War : A Biography, London, 2007. Andreas Herberg-Rothe, Clausewitz’s Puzzle, 2007. V. E. Bellinger, Marie von Clausewitz : The Woman behind the Making of On War, New York, 2016. Jean-Jacques Langendorf, La Pensée militaire prussienne. Études de Frédéric le Grand à Schlieffen, Paris, N. Gex, 2012. Karl Schwartz, Leben des Generals Carl von Clausewitz und der Frau Marie von Clausewitz geb. Gräfin von Brühl, 2 vol., Berlin, 1878.

[19Bruno Colson, Clausewitz, Paris, Perrin, 2016, p. 11.

[20John Keegan, A History of Warfare, New York, Vintage Books, 1993, p. 17-18. Pour une critique de la thèse de Keegan, voir Christopher Bassford, « John Keegan and the Grand Tradition of Trashing Clausewitz : A Polemic », War in History, 1, November 1994, p. 319-36.

[21Nous mettons ici de côté le hors-sujet non scientifique, qui consiste à enrôler Clausewitz au service de sophismes de diverse nature. Voir par exemple, du côté des schöne Seele, Bernard-Henri Lévy, La Guerre sans l’aimer : Journal d’un écrivain au cœur du printemps libyen, Paris, Grasset, 2011, en particulier les notes des 8 et 9 juin 2011.

[22Cela semble à vrai dire suggéré par la question qui précède cet extrait de la quatrième de couverture de Penser la Guerre : « Pourquoi cette longue familiarité, cette sympathie que j’avoue avec un homme dont tout devrait me séparer ? »

[23Bruno Colson, Clausewitz, op. cit. p. 229.

[24Ibid., p. 98

[25Ibid., p. 107

[26Ibid., p. 230. Compte tenu de l’intérêt que portera Clausewitz à la Petite guerre (voir la suite de la présente recension), la séparation est-elle si étanche entre le Liniensoldat qu’est indubitablement Clausewitz, et ce que l’on pourrait appeler sa « tentation du Corps-franc » ? La légion russo-allemande qu’il commandera en 1814 ne se rapproche-t-elle d’ailleurs pas de cette définition ? On pourrait, nous semble-t-il, établir un parallèle – prudent - avec Ernst Jünger : mêmes qualités introspectives, même froideur apparente, même sensibilité à la philosophie, même ouverture à l’esthétique d’une campagne militaire (Jardins et routes), même âpreté (Orages d’Acier). Et le souci de réinventer une forme d’énergie nationale dans un temps d’humiliation et de désastres, qui mène cet aristocrate de nature à établir une synthèse entre la discipline prussienne du Junker et la sombre détermination corsaire du nettoyeur de tranchées.

[27Ibid., p. 185

[28Ibid., p. 98

[29Ibid., p. 88

[30Ibid., p. 51

[31Ibid., p. 192

[32Ibid., p. 127.

[33Ibid., p. 182

[34Ibid., p. 184

[35Ibid., p. 206

[36Wilhelm von Schramm, Clausewitz. Leben und Werk, Esslingen am Neckar, Bechtle-Verlag, 1983.

[37Bruno Colson, Clausewitz, op. cit. p. 125

[38Ibid., p. 235

[39Ibid., p. 191

[40Ibid., p. 231

[41Ibid., p. 125

[42Ibid., p. 85.

[43Ibid., p. 170

[44Ibid., p. 195

[45Ibid., p. 177.

[46Ibid., p. 183.

[47Ibid., p. 118

[48Après la prise de Moscou par Napoléon, la dérobade latérale vers Riazan et Kalouga qui permet aux Russes de revenir harceler les Français tout au long de leur retraite et qui, à ce titre, fut portée au crédit du génie de Koutousov, a été, selon Clausewitz qui y a participé, « surfaite par les écrivains », Voir Colson, op. cit., p. 161.

[49Ibid., p. 345.

[50Ibid., p. 279.

[51Paul Doncker, « The Genesis of Clausewitz’s On War Reconsidered », British Journal for Military History, vol. 2, n° 3, July 2016, p. 101-117.

[52Bruno Colson, Clausewitz, op. cit., p. 309.

[53Ibid., p. 349.

[54Hew Strachan, « A Clausewitz for Every Season. On misreading On War », 2007, art. cit.

[55Bruno Colson, Clausewitz, op. cit. p. 199

[56Colin M. Fleming, Clausewitz’s Timeless Trinity : A Framework For Modern War, Routledge, 2016.

[57Bruno Colson, Clausewitz, op. cit. p. 79

[58Ibid., p. 132

[59Ibid., p. 206

[60Ibid., p. 272

[61Ibid., p. 273

[62Ibid., p. 50

[63Ibid., p. 57

[64Ibid., p. 50

[65Ibid., p. 283

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