Stratégie

Charles Ailleret, stratège français
La pensée stratégique française contemporaine

Par François GERE, le 14 février 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

François Géré est Directeur de l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS). Il se spécialise à partir de 1980 dans l’étude des différents courants de la pensée stratégique française et américaine depuis 1945. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

La pensée du stratège français Charles Ailleret (1907-1968) nous apparaît aujourd’hui comme un itinéraire rationnel sur un chemin stratégique semé de paradoxes toujours actuels. C’est pourquoi il importe de le bien connaître. Dans le cadre de sa série consacrée au grands stratèges français, François Géré présente une étude richement documentée, puissamment pensée et clairement rédigée : Le parcours de Charles Ailleret ; Méthode de raisonnement et interactions intellectuelles ; Convaincre , l’inlassable pédagogue (1950-1960) ; Le champ de bataille à l’ère nucléaire (1950-1962) ; Genèse et élaboration de la stratégie de dissuasion nucléaire française ; Stratégie nucléaire et liberté d’action politique (1965-1968).

Repères chronologiques pour Charles Ailleret

Né le 26 mars 1907 à Gassicourt (Seine et Oise).
1926 entrée à Polytechnique où il choisit l’artillerie.
1944 Commandant de l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée) pour la zone Nord ; déporté à Buchenwald.
1947-49 commande une unité parachutiste
1952 Commandant des Armes spéciales (Terre)
13 février 1960 dirige le premier essai nucléaire français « Gerboise bleue » sur le site de Tanezrouft-erg Chech (Reggan).
Juin 1960 Commandements en Algérie (Constantinois).
Avril 1961 s’oppose au putsch des généraux en Algérie
9 juin 1961 nommé par De Gaulle commandant supérieur des forces en Algérie.
Mars 1962, rue d’Isly dans le quartier algérois de Bab el oued la troupe ouvre le feu sur une manifestation interdite des « pieds-noirs ».
15 juillet 1962 choisi pour occuper le poste de Chef d’état-major des Armées (CEMA).
9 mars 1968 décès dans un accident d’avion.

Charles Ailleret, stratège français

I. Le parcours de Charles Ailleret

Polytechnicien, artilleur, résistant et déporté. Ces quatre termes permettent de cadrer une personnalité peu expansive. Esprit critique, volontiers provocateur et abrupt, Charles Ailleret se confiait peu. L’humour décapant confine parfois au sarcasme cruel. Ses carnets (non publiés) le révèlent peu enclin à l’indulgence pour la bêtise, le conformisme et l’insuffisance de caractère. Lucien Poirier a connu Ailleret en Algérie, sur le barrage, mesurant la clairvoyance mais aussi la dureté du chef. [1] Les deux livres de mémoires d’Ailleret et ses carnets révèlent un contestataire non de l’ordre militaire mais de ses scléroses, des pesanteurs hiérarchiques, de tout établissement figé et conformiste. Lors d’une conférence à l’Ecole de guerre devant un parterre d’officiers plutôt traditionalistes, il déclare : « De nos jour il vaut certainement mieux prendre Le Pirée pour un homme qu’un volt pour un ampère. » [2] « Général du contingent » lui a-t-on jeté à la figure. Mépris de caste qu’il assume au point d’en faire le titre de ses mémoires d’Algérie. S’il avait un avenir programmé d’inspecteur général de l’artillerie, des circonstances exceptionnelles et une personnalité hors normes en décidèrent tout autrement. Par la force des choses Ailleret s’est en effet trouvé engagé dans la lutte contre l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) qui plastiqua son domicile parisien. Peu de chefs militaires auront été autant critiqués, voire haïs, sauf peut-être de Gaulle lui-même. C’étaient pour les ultras des hommes à abattre. Aussi sa mort accidentelle a-t-elle suscité les plus étranges affabulations. On y a vu la main de l’OAS bien sûr mais tout autant de la CIA. Il est vrai que l’on vivait alors une époque tourmentée où les avions explosaient fréquemment (Dag Hammarshoeld, secrétaire général des Nations Unies, Patrice Lumumba, Errico Mattei (patron de l’ENI, Agence nationale italienne des hydrocarbures).

De tous les penseurs de la stratégie française contemporaine, hormis de Lattre, c’est celui qui est monté le plus haut dans la hiérarchie militaire. Car lorsqu’il s’agit en 1962 de choisir un nouveau CEMA, de Gaulle donna la préférence à Ailleret sur Beaufre. Le chef de l’Etat appréciait le technicien de l’atome et l’originalité d’une personnalité qui n’avait pas hésité à se démarquer des mentalités traditionnelles et savait regarder à distance le corps militaire. [3] En conséquence, Ailleret se fait une certaine idée de la stratégie fondée sur le niveau de responsabilité décisionnelle. Beaufre ne dit rien d’autre : « cette stratégie est celle des chefs de gouvernement, assistés de leurs chefs d’état-major de la Défense nationale. ». [4] Et d’ajouter : « pour moi la stratégie n’est pas un art ou une science mais un niveau d’où l’on examine et d’où l’on traite les questions relatives à la guerre, que ce soit pour la préparer et pour la conduire ou pour utiliser à des fins politiques les situations qui en résultent ». En somme la stratégie c’est ce que je fais, moi CEMA. Ailleret distingue la stratégie militaire « où les commandants en chef préparent et conduisent les opérations » et la stratégie gouvernementale : « niveau de ceux qui décident de la guerre et qui en assurent ensuite la conduite d’ensemble en fixant aux commandants en chef les buts qu’on leur demande d’atteindre » [5] Cette hiérarchisation reconnaît la prééminence du politique et assigne aux chefs militaires un rôle d’exécutants techniques. Ailleret remarque cependant que « les deux stratégies réagissent donc l’une sur l’autre » et sont difficiles à dissocier. Le mot stratégie désigne leur unité dynamique. Ailleret souligne également que le gouvernement n’est que le représentant du peuple dont la volonté et le soutien constituent la condition suprême de l’exercice de l’autorité politique. La conception d’Ailleret de la relation entre autorités civiles et militaires détermine son approche à l’égard du rôle de l’arme atomique dont il a immédiatement reconnu la nature éminemment politique. Partant de l’objet concret, de sa nature technique et des incidences militaires opératives du feu nucléaire, Ailleret remonte graduellement vers les niveaux supérieurs de la stratégie, atteignant au niveau politique. Conformément à sa conception, il suspend là sa démarche, laissant à l’autorité gouvernementale le soin et la responsabilité de la prise de décision. Cependant il est bien exact que sa confiance dans cette autorité est totale. Cette conception générale perdure, identique en son principe, jusqu’à nos jours. Elle procédait, à l’époque, me semble-t-il, de la relation de très forte d’empathie entre Ailleret et de Gaulle. Par la suite, d’un président et d’un gouvernement à l’autre, elle deviendra plus institutionnelle mais immuable.

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C. Ailleret. Conférence au Collège de l’OTAN
Extrait des archives

II. Méthode de raisonnement et interactions intellectuelles

L’examen de la pensée d’Ailleret a ceci d’unique qu’elle fait apparaître l’évolution de la stratégie française au cœur du dispositif entre projet politique et génétique des forces. Dispositif décisionnel supérieur auquel n’ont pu avoir pleinement accès les autres théoriciens de la dissuasion nucléaire.

L’œuvre se développe comme une démonstration dont la logique inexorable ne laisse aucune place à l’objection. Ailleret ne prétend pas faire œuvre théorique mais une machine à penser qui fait se succéder inlassablement conférences et articles. Cette mécanique intellectuelle repose sur une double conviction : l’arme nucléaire révolutionne la stratégie militaire et la France en a besoin pour exister politiquement. Ailleret privilégie la méthode démonstrative scientifique à la culture stratégique. C’est pourquoi les références historiques sont rares, limitées aux guerres du XXe siècle. Lorsqu’il étudie la relation entre l’épée et le bouclier, l’offensive et la défensive, Ailleret se soucie fort peu de Clausewitz. Ses lectures (en dehors des romans policiers, dont par coquetterie il dit occuper ses loisirs) sont principalement techniques, traitant des performances des armes (batterie-contre batterie). Il se réfère parfois aux scientifiques américains comme Edward Teller ainsi qu’à des ouvrages directement utiles au sens où ils participent immédiatement aux évolutions doctrinales nucléaires. Il fait grand cas du général Jacquot, un ami qui l’a utilement guidé dans les débuts de sa carrière. « La stratégie périphérique devant la bombe atomique », chez Gallimard en 1954 dont André Malraux avait préfacé le précédent ouvrage, en 1953. [6]

C’est sans aucun doute la réflexion du général de Gaulle qui aura eu la plus grande influence sur Ailleret bien qu’il ne le cite jamais.
Toutefois, simultanément s’exercent des interactions intellectuelles. L’analyse des discours inscrite dans la temporalité de leur construction permet en effet de mettre en évidence l’existence d’une brève période de recouvrement entre la progression des études du CPE depuis sa création le 27 février 1964 qui débouchent sur le modèle stratégique, présenté le 15 mars 1966 (donc sans impact sur la seconde loi de programmation) et la réflexion d’Ailleret jusqu’à sa mort soudaine en mars 1968.

La réflexion initiale d’Ailleret comme celle de Gallois et de Beaufre irrigue le champ d’analyse et stimule les interrogations du CPE. En retour, Ailleret peut désormais appuyer sa réflexion sur les travaux du CPE qui se développent. Tout se passe comme si ces deux démarches interagissaient en s’épaulant mutuellement. Mais rien ne permet à ce jour (ce point devrait constituer un domaine de recherche) de dire comment ces réflexions et ces travaux ont véritablement fonctionné en synergie.

La place déterminante de l’Armement

Les premiers ouvrages d’Ailleret portent sur l’armement : une Histoire de l’armement aux Presses Universitaires France en 1948 puis L’art de la guerre et la technique en 1950, chez Lavauzelle. Il s’intéresse donc prioritairement à la puissance des feux d’artillerie terrestres et aériens. S’interrogeant sur la performance intrinsèque des matériels, il s’attache à montrer la relation dynamique entre agression (la puissance de destruction) et protection conçue comme la capacité à absorber donc à réduire les effets de l’agression. Mais bien évidemment il s’interroge aussi sur la capacité à neutraliser la capacité de récupération adverse, notamment par la saturation. Toute arme ne vaut qu’autant qu’elle est capable de prendre en compte, pour les surmonter, les capacités qu’on lui oppose. Autant de raisonnements élémentaires en apparence mais qui bien souvent ne sont pas ou pas suffisamment pris en compte. A peine Ailleret a-t-il pris son commandement sur le barrage en Algérie face à la Tunisie (ce que l’on nomme parfois la « ligne Morice »), il se demande comment optimiser les moyens dont il dispose. Bien souvent il suffit de corriger les erreurs de conception, en surmontant les préjugés et les manies corporatistes [7]. Il met en garde contre « l’expérience », entendre par là les habitudes prises depuis trop longtemps, figées en doctrines, répétées sans égard pour les transformations de l’armement, au mépris même de la réalité. [8]

Ces principes et cette tournure d’esprit sont donc rigoureusement appliqués à l’arme nucléaire de manière en évaluer les effets exceptionnels et à obtenir le meilleur rendement. C’est pourquoi afin de faire comprendre la nature de l’atome militaire, Ailleret se réfère constamment en préambule de ses démonstrations au rapport entre offensive et défensive durant les deux guerres mondiales, insistant sur les erreurs d’évaluation et sur l’inversion du rapport entre offensive et défensive d’une guerre à l’autre. Il combat intellectuellement ce que j’appellerais le « syndrome Azincourt » : faire la guerre selon des codes périmés qui, au nom de la tradition et de conformismes de caste, non seulement diminuent l’efficacité mais plus encore créent les conditions de la défaite face à un ennemi qui a su s’affranchir, non sans difficultés d’ailleurs, de ses propres habitudes en intégrant les armes nouvelles et les procédés tactiques.

Les démonstrations d’Ailleret se fondent souvent sur la comparaison avec les performances des armes conventionnelles. Toujours la présentation des propriétés et des qualités des armes nucléaires est introduite par une réflexion liminaire sur l’évolution des armements. L’ensemble se développe selon un mode de raisonnement démonstratif propre à l’ingénieur.

Cette réflexion et ce penchant originels le conduisent à s’intéresser aux armes spéciales dont, depuis peu font partie les armes nucléaires. En 1952 fut créé le Commandement des armes spéciales de l’armée de terre qui comprenait les trois volets d’armes dites dès cette époque « de destruction massive » : chimique, biologique et nucléaire. Réservé sur les performances et l’emploi efficace des deux premières, Ailleret concentre son intérêt sur ce comble de la puissance destructrice que représente l’arme nucléaire.

III. Convaincre, l’inlassable pédagogue. (1950-1960)

La rencontre avec l’arme nucléaire ne va pas de soi. Pourquoi lui Ailleret se rend il compte plus et mieux que d’autres des propriétés extraordinaires de l’atome ? Comment expliquer cette « révélation » ? Il semble qu’elle fut le résultat d’une coïncidence entre la réflexion classique sur l’évolution historique de l’armement et la découverte bouleversante d’une rupture irréversible. L’arme nucléaire n’est pas un progrès supplémentaire dans l’évolution de la puissance des explosifs. Elle introduit une autre dimension de la stratégie militaire et de la conduite des opérations. Les effets sont si considérables qu’ils affectent le niveau supérieur de la politique des Etats. C’est pourquoi désormais Ailleret s’attache à conduire une pédagogie à l’adresse de tous ceux qui sont concernés.

Démonstration des propriétés exceptionnelles de l’arme nucléaire.

Pour y parvenir il faut considérer dans leur intégralité les effets matériels de son utilisation ainsi que les conditions de sa mise en œuvre.

Ailleret répartit ces différentes données sur quatre points majeurs.
. Exceptionnelle capacité unitaire de destruction, en comparaison avec les effets des bombardements classiques. Dans ses démonstrations Ailleret prend pour étalon de référence les 14Kt d’Hiroshima. Il constate que les 20 000 tonnes de TNT devraient être tirées en quatre minutes par 6000 pièces d’artillerie de 105, « concentration de moyens qu’il ne serait pratiquement jamais possible de réaliser pour traiter un objectif de 12 km carrés. » [9]. Plus encore, une bombe de 1MT représenterait une salve de 200 millions de canons de 75 ». A quoi il faut ajouter les effets durables engendrés par les diverses formes de radio activité.

. Arme de mise en place très facile ;

. Arme sans logistique importante ;

. Arme d’action instantanée car elle produit ses effets en un temps très bref, de l’ordre de la minute (une dizaine de secondes ?), elle « exclut toute manœuvre d’évasion. ». C’est donc une arme de destruction massive plus immédiatement décisive que les armes chimiques et biologiques.

La conjonction de l’ensemble de ces propriétés impose une double mutation.

La première est militaire. La « grande » guerre est devenue impossible. L’art opératif s’en trouve bouleversé en raison des impossibilités créées par les feux nucléaires. Toute concentration de forces et de moyens constitue une cible facile à détruire d’un seul coup qui permet la destruction immédiate et durable des têtes de pont comme celle du débarquement du 6 juin 1944, des infrastructures logistiques, des « hubs », plaques tournantes de distribution des approvisionnements en munitions, carburants… etc., des grands centres de commandements et de communications.

Or aujourd’hui c’est (durablement) fini parce qu’il n’y a plus de guerre possible entre deux Etats nucléaires.

La seconde est d’ordre politique.Un Etat cesse d’être un sujet politique autonome s’il ne dispose pas de l’arme nucléaire et doit s’en remettre à des alliés qui la détiennent. Sans cet instrument la France ne compte plus politiquement et militairement. La nécessité de l’acquisition de l’arme nucléaire est donc impérieuse et urgente, au regard du retard pris par la France par rapport aux Etats-Unis, à l’Union soviétique et au Royaume-Uni. Pour combler cette insuffisance majeure il faut surmonter les nombreux obstacles qui depuis la fin de la seconde guerre mondiale ont freiné le processus d’acquisition. Ailleret s’y emploie avec un sens remarquable de la communication multipliant les slogans (« l’arme nucléaire, ultima ratio des peuples ») et les formules frappantes, quasi provocatrices (« arme à bon marché »).

Le second temps de la démarche consiste à réfuter les objections pour justifier l’acquisition par la France de l’arme nucléaire
D’où les objections viennent-elles ? De tous les milieux. On ne trouve pas de clivages entre partis politiques, entre civils et militaires. Sur quoi portent-elles ? Sur tous les domaines.

. Politiques :

« La France n’aurait pas besoin de l’arme dès lors que sa défense et celle de l’Europe occidentale est garantie par les moyens nucléaires des Etats-Unis dans le cadre de l’OTAN ». A quoi Ailleret rétorque : « une force sans armes atomiques, opposée à une force disposant de celles-ci, n’a plus aucun moyen de réaliser d’effets de puissance…Quelle que soit la puissance de ses moyens classiques, elle serait donc en position du faible au fort… Ce n’est plus le canon comme du temps du grand roi, ni même le char et l’avion comme hier, mais bien le projectile atomique qui devient l’ultima ratio des peuples ». [10]

. Stratégiques : « l’arme est superflue puisqu’on ne peut rien en faire ».

Le conservatisme militaire conduisait à réduire l’impact des armes nucléaires sur la stratégie et les opérations. Ailleret constate que les exercices traditionnels sont conçus de telle manière que les armes nucléaires n’interviennent que marginalement, comme un supplément dont on se débarrasse.

. Financières : l’arme est trop chère bien au-dessus des moyens de la France. Par ailleurs elle obligerait à réduire dangereusement la dimension des forces conventionnelles, donc notre position dans l’OTAN. C’est pourquoi Ailleret s’efforce de démontrer la faiblesse relative des dépenses liées à l’emploi de l’arme nucléaire qui permet de réaliser des économies considérables. C’est donc une « arme à bon marché » qui s’avère peu couteuse sur le long terme au regard des dépenses liées à une capacité militaire conventionnelle. Elle permet également de faire des économies substantielles sur des matériels désormais périmés et inutiles.

. Ethiques : l’arme nucléaire, en raison de sa puissance dévastatrice serait immorale. Très tôt, Ailleret prend la précaution de s’entourer d’un théologien, le père jésuite Jean Moretti. [11] Une arme n’est ni bonne ni mauvaise mais trouve sa légitimité dans sa finalité. Or la France, pays pacifique, entend adopter une stratégie défensive que renforcent les armes nucléaires en évitant les guerres majeures qu’a connue la première moitié du XXème siècle.

C’est dans cette optique qu’Ailleret s’attache aussi à démontrer l’impossibilité technique du désarmement atomique, en montrant les risques qu’il pourrait comporter. Autant une erreur à la marge sur des quantités d’armes conventionnelles dissimulées reste tolérable et sans conséquences irrémédiables, autant la dissimulation de quelques armes nucléaires constituerait un danger insupportable. Or comment garantir l’efficacité du contrôle à 100% tant il est facile de cacher un petit stock d’armes nucléaires ? Ici encore l’argumentation sur les difficultés de la vérification et les limites de fiabilité des contrôles conserve une exemplaire modernité.

Afin d’étayer ses démonstrations Ailleret dispose de solides appui qui ne sont pas que théologiques. Son frère Pierre se trouve à la direction d’EDF, ce qui permet d’éclairer les problèmes liés à la consommation d’énergie requise pour disposer de la quantité de plutonium qui servira à la création des matières de qualité militaire nécessaire à la bombe française. Si l’on ajoute, entre autres, le soutien de Pierre Guillaumat ministre des Armées, on mesure la puissance du corps X-Mines, véritable complexe nucléaro-industriel d’Etat qui, durant la Quatrième République, a porté le projet de l’arme nucléaire française au-delà des incertitudes dues à l’instabilité politique chronique et aux tergiversations résultantes.

IV. Le champ de bataille à l’ère nucléaire. (1950-1962)

Ayant montré les effets de l’arme, Ailleret s’attache à examiner dans le détail les conséquences à en tirer sous forme d’un mode d’emploi concevable sur l’ensemble des théâtres d’opérations, notamment sur le continent européen.

Comment « domestiquer » c’est-à-dire rendre maniable et utile cet instrument si démesuré qu’il en devient encombrant ? Quels dispositifs, stratégique et tactique, trouver afin qu’il puisse servir des objectifs militaires ?

Les deux chapitres de l’Essai consacrés à la bataille aéroterrestre font apparaître l’étonnante (pour nos conceptions d’aujourd’hui) proximité de la guerre nucléaire faisable. A l’époque la logique d’emploi prévaut tant elle paraît encore naturelle. Toute nouvelle arme aussi bouleversante qu’elle fut par ses effets est vouée à trouver sa place sur le champ de bataille quitte à provoquer la péremption de celles qui les a précédées. Dans un premier temps chacun s’efforce donc d’intégrer l’arme nucléaire en tirant le meilleur parti de ses exceptionnelles propriétés. A mesure que l’OTAN organise la défense de l’Europe face au pacte de Varsovie créé en 1955, les Etats-Unis mettent en place dans les Etats occidentaux un arsenal nucléaire de plus en plus diversifié : mines, obusiers, missiles de courte portée….etc. La planification d’une guerre nucléaire terrestre tactique se développe sous le parapluie des bombardiers américains du Strategic Air Command en charge des « représailles massives ».

Or Ailleret est un de ceux, plutôt rares, à avoir compris que l’arme nucléaire n’était pas intégrable dans les conceptions opérationnelles traditionnelles mais qu’au contraire, c’étaient ces dernières qui avaient à se repenser de fond en combles afin de s’adapter. Révolution donc à quoi l’on cherche pourtant à échapper en réduisant le plus possible l’énergie dégagée, soit 1kt. Or cela supposerait que les adversaires tombent d’accord pour n’utiliser que ces « petites » armes, réputées tactiques en s’interdisant de tirer parti d’armes infiniment plus puissantes, supposées stratégiques.

Terrain familier pour Ailleret qui dès 1946, s’élevait contre la distinction simplificatrice fondée sur la seule portée des vecteurs. Elle n’a guère d’importance au regard des effets globaux que l’on est susceptible de retirer de l’utilisation (en grand nombre) des armes dont on dispose pour un théâtre donné (le lieu où l’on est, hic et nunc). Ce qui est tactique pour les Etats-Unis devient stratégique pour les Européens. [12] C’est exactement le raisonnement que font les militaires soviétiques qui, dès cette époque et en continuité par la suite, ont multiplié le nombre et la qualité des armes de courte portée, inférieure à 500 et 1000 km, tout en recherchant les énergies mégatonniques L’utilisation en grand nombre d’armes nucléaires tactiques sur un front de dimension réduite ne manquerait donc pas de produire des effets de niveau stratégique. [13] « Une arme n’est ni stratégique ni tactique. Il y a, pour envisager toute arme un point de vue stratégique, un point de vue tactique et un point de vue technique. » Dans ces conditions, en fonction de ces contraintes nouvelles, à quoi pourrait ressembler la guerre future ?

Ailleret distingue trois types de formes de guerre de l’époque nucléaire :

. « la guerre de destruction du potentiel auquel correspond le « deterrent nucléaire », fondement récent de la stratégie des Etats-Unis ;

. la guerre révolutionnaire ;

. le choc des corps de bataille.

Par « potentiel », Ailleret entend classiquement l’ensemble des moyens qui permettent à chacun des adversaires d’approvisionner puis de soutenir dans leur effort offensif ou défensif les forces qu’il engage.

Qu’est-ce que ce « deterrent » dont, à l’époque, la traduction en français n’est pas même encore établie ? La capacité des Etats-Unis à interdire par la menace de représailles nucléaires massives l’invasion de l’Europe par les forces conventionnelles de l’Union soviétique. « L’existence d’une force de représailles susceptible d’être déclenchée instantanément en cas d’agression constitue un très réel « deterrent » [14] C’est sur cette capacité que se fonde dès le départ la doctrine stratégique de l’OTAN mais pour peu de temps encore.

En raison des circonstances de l’époque, la guerre révolutionnaire occupait en France tous les esprits. Il importe de noter qu’elle n’est prise en compte que tardivement, dans l’Essai de 1959. Auparavant en 1953-55, Ailleret n’identifiait que les deux autres formes. Par la suite il ne sera plus question que de « guerre subversive » justifiant la Défense opérationnelle du territoire (DOT).

Les propriétés des armes nucléaires rendant très difficile les autres formes de guerre, Ailleret estime que la subversion est la plus praticable. Toutefois, l’arme nucléaire ne peut pas jouer un rôle direct. Elle permettrait à des organisations subversives équipées en sous-main par un Etat hostile de mener une action insidieuse de type indirect. C’est pourquoi Ailleret étudie le cas d’armes nucléaires suffisamment petites pour être facilement transportables par des saboteurs qui pourraient ainsi gravement paralyser les infrastructures du pays. [15] Cette forme devait perdre progressivement de son intérêt.

Quant aux corps de bataille, c’est-à-dire en stratégie classique l’usage des forces terrestres et aéro terrestres majeures dont chacun dispose, la probabilité d’y avoir recours paraît de plus en plus faible Elle suppose en effet des concentrations de forces et de moyens de soutien qui seraient immédiatement détruites par quelques armes atomiques. Ici Poirier note en marge : « il ne s’agit pas de dissuader par considération du risque prohibitif mais par destruction des forces armées de l’agresseur (action en espérance de gain). De fait Ailleret achève sa démonstration en indiquant : « il est inutile pour que le « deterrent » » soit agissant qu’il soit considérable…Il suffit de quelques bombes pour causer à une nation des pertes telles que même victorieuse, le gain de la guerre perdrait toute signification pour elle. » Inversement, « un pays si grand soit-il, n’a plus en propre de défense possible contre un « grand » nucléaire s’il n’a pas lui-même au moins en quantités élémentaires, des armes atomiques…. il a donc perdu toute liberté d’action. » [16]

Triomphe (temporaire) de l’offensive, misère de la défensive, essor de la dissuasion.

Comme Gallois au même moment, Ailleret retrouve la théorie de Giulio Douhet chapitre VIII et des théories du bombardement stratégique. Dans son livre Il Dominio del Aria, publié en 1921, le général italien considérait que « compte tenu de la stabilité des fronts, la guerre ne pouvait être gagnée par la bataille terrestre. C’est le bombardement stratégique dans la profondeur du territoire ennemi contre ses ressources et sa population qui provoquera la décision. Or cette théorie a été infirmée par la seconde guerre mondiale où la stratégie dominante fut fondée sur la mobilité. Or voici que la puissance de destruction de l’arme nucléaire combinée à l’insuffisance des capacités d’interception antiaérienne restitue en principe sa valeur à la théorie de Douhet. Il suffit en effet que quelques bombardiers puissent traverser la défense anti aérienne ; ce sera encore plus vrai des missiles) pour que le potentiel ennemi soit détruit et durablement inutilisable par contamination radioactive. Ailleret estime à 30% au mieux le taux d’interception. Dès lors la théorie de Douhet « rentre désormais dans le domaine des possibilités pratiques certaines. » [17]

Reste le problème de la protection anti aérienne contre les bombardiers et les missiles balistiques, ce que l’on nommait encore « engins auto propulsés ». « L’engin guidé et balistique moderne ne se conçoit que comme le vecteur de la seule charge qui le valorise d’une manière valable : la charge nucléaire » [18]. Sur ce point particulier Ailleret est victime du succès de son raisonnement logique, sans doute trop précoce. Certes la stratégie nucléaire va conduire à renoncer à l’emploi des capacités balistico-nucléaires en les versant au service de la seule dissuasion. Cependant, le développement considérable des missiles de toutes catégories et des missiles de croisière conduit à les doter de charges conventionnelles aussi puissantes que possible afin d’en faire soit une « super artillerie » dévastatrice, soit une arme de démonstration psycho-politique (les tirs de missiles Scuds).

Protection et Défense

Dans ces conditions, comment contrer ? Est-ce seulement possible ? La protection constitue une préoccupation majeure et un moment fort des raisonnements d’Ailleret. [19] Ayant constaté qu’une protection absolue relevait de l’impossible, en raison de « l’efficacité relative de l’interception » [20], il examine les procédés par lesquels il serait possible de réduire les effets de l’arme nucléaire sur les forces engagées.

. La dispersion des dispositifs

. La dissimulation

. L’organisation du terrain ou la fortification

. L’imbrication du dispositif ami avec celui de l’ennemi. [21]

Chacune de ces méthodes présente des avantages en théorie bien qu’elle se révèle difficile à mettre en pratique. Mais une certitude s’impose : le problème de la protection se trouve aggravé dès lors qu’il s’agit des populations. « Il est facile de conduire de brillants exercices de guerre nucléaire sur la carte… sur un fond vide de population. Si l’on tient compte de celles-ci (sic), le problème devient angoissant au dernier degré… car il possède des incidences …Tant du point de vue politique que du point de vue moral et humain. » [22] En effet une guerre nucléaire, fût-elle limitée, se déroulerait d’abord au cœur de l’Europe fortement urbanisée où les densités de population ont le mauvais goût d’être très élevées comme l’avait démontré en 1955 l’exercice OTAN « carte blanche », tenu secret mais dont Ailleret devait connaitre les conclusions. En conséquence il serait illusoire de penser que les « petites bombes » [23] épargneront les populations civiles. Inutile également de s’imaginer de « ne tirer qu’à l’extérieur des centres de population » [24]. Au contraire un adversaire sans scrupules va « essayer de profiter par un chantage à la sauvagerie de la protection morale que leur apporterait le mélange avec les femmes, les enfants, les malades des hôpitaux. » [25] Le constat final est donc sans appel : « La protection anti atomique peut permettre de sauver beaucoup de vies humaines et de biens aux alentours des objectifs attaqués…Mais ne peuvent pratiquement pas sauver ces derniers qui sont voués à la destruction quelles que soient les mesures prises pour les mettre à l’abri. » Ailleret constate donc « un effroyable et irrémédiable déséquilibre entre l’attaque et la protection. » [26] Ce jugement sert et servira à justifier le renoncement à la protection civile.

Eu égard aux inconvénients, risques et impossibilités des trois types de guerres identifiés, quel dispositif adopter sur le terrain ? Ailleret donne sa préférence à un « front continu » mais dans une conception totalement différente. [27] « Il ne s’agit plus de livrer une bataille défensive de type classique… le bouclier devrait être continu de manière à éviter toute tactique d’infiltration…
Il devra protéger les bases de départ des feux nucléaires stratégiques que l’ennemi s’efforcera soit de détruire soit dont il cherchera à s’emparer.

Enfin, ce bouclier devra « être assez fort, pour repousser un degré très réduit d’agression, et servir « de sonnette d’alarme et de déclencheur en cas d’agression de degré supérieur. » Il en résulte que le bouclier qui constitue le thermostat de l’agression doit répondre aux deux conditions essentielles suivantes :

. être en mesure de stopper toutes les agressions de volume minime…

. déclencher la machine de haute puissance qui prendra à son compte l’interdiction de l’accès du continent. » [28]

Il faut en effet pouvoir comprendre les intentions de l’adversaire. Mais comment ? Ailleret recourt à la métaphore du système thermostatique. « Il faut… définir et constater le degré d’agression qui déclenchera automatiquement le système de feux nucléaires protecteur du continent…. » ce qui revient à suggérer une manœuvre de test comportant une quantité modeste de forces conventionnelles associées aux forces nucléaires. Remarquable anticipation de ce qui va devenir quelques années plus tard la stratégie française. Ailleret approche déjà d’une notion que Lucien Poirier théorisera quelques années plus tard dans les modèles du CPE en établissant le concept de « seuil d’agressivité critique » que permettra le test, manœuvre limitée, strictement réservée à l’information du décideur sur le modèle napoléonien. Ainsi, dès le départ, dix ans avant l’évolution de la doctrine des Etats-Unis, on constate que dans l’esprit des stratégistes de la dissuasion française ce test thermostatique ne constitue en rien une sorte de « riposte graduée à la française ». Encore faut-il disposer des instruments adéquats.

Mais au-delà, au niveau supérieur politico-stratégique, que recherche l’agresseur ? Quels gains espère-t-il obtenir ? En quoi l’emploi de l’arme nucléaire pourrait-il satisfaire des buts de guerre ? S’emparer d’un territoire dévasté par le nucléaire ne présente aucun intérêt. Constatons qu’Ailleret, comme Beaufre et Poirier, recourt à la méthode probabiliste afin de déterminer la signification de la victoire en guerre nucléaire. Tous convergent sur la même conclusion. En raison, la victoire par la guerre nucléaire n’a point de sens. Toutefois Ailleret considère les cas particuliers envisageables.

Aujourd’hui, les gouvernements des Etats d’Europe occidentale entraînés par le souci de coller aux opinions publiques, c’est-à-dire à l’immédiateté de perceptions superficielles, ont progressivement perdu l’échelle des risques de long terme , donnant de l’importance à ce qui n’en a pas ou peu. Le mineur est présenté comme majeur.

Le « Pearl Harbour nucléaire » par la surprise, ce que l’on nommera par la suite la « frappe désarmante ». Ailleret la considère comme concevable mais sous deux conditions fortement restrictives : « que l’assailli ait négligé toutes mesures de précaution » [29] ou perdu « l’aptitude à répondre immédiatement » par ses bombardiers stratégiques et ses missiles balistiques sol-sol ». Notons que les forces nucléaires sous-marines indétectables et invulnérables ne sont pas encore disponibles bien que les Etats-Unis soient en passe d’y parvenir rapidement avec la mise au point des missiles « Polaris » déclarés opérationnels en novembre 1960. [30]

Compte tenu de l’immensité des destructions assurées et de l’inanité du bénéfice à retirer de l’agression nucléaire, « cette forme de guerre… ne pourrait être déclenchée que par un fou. » [31] Ailleret expose très soigneusement le « cas » Hitler, prêt à sacrifier la vie d’un ou deux millions de jeunes allemands afin d’obtenir le triomphe du Reich millénaire. Mais en l’absence de l’arme nucléaire Hitler ne pouvait pas concevoir des représailles nucléaires qui auraient eu pour conséquence l’anéantissement de la plupart des villes allemandes. « On est donc amené à conclure que la forme de guerre par écrasement réciproque sera évitée au maximum par les gouvernements même les plus violents et les plus nerveux ». [32] Constatons qu’Ailleret a envisagé et traité tous les cas de figure, ceux qui constituaient les débats de l’époque et qu’il tranche. A mesure de la progression de son raisonnement sur l’emploi des armes nucléaires, il élimine un à un les scénarios qui pouvaient être retenus. Il faut donc trouver à cette arme d’exception un autre rôle, véritablement conforme à ses propriétés. La voie de la dissuasion s’ouvre. Dans l’ensemble, les démonstrations d’Ailleret se fondent sur des hypothèses de symétrie. Les deux adversaires se trouvent en équilibre de puissance conventionnelle et nucléaire. Il n’envisage pas, même à ce stade le scénario d’un grand pays puissamment doté d’armements conventionnels mais sans forces nucléaires face à un petit Etat disposant de quelques armes nucléaires. Constatons que l’histoire ne nous a jamais encore présenté ce cas de figure. Sans doute pour cause d’absurdité . Ailleret a lui-même fait valoir (voir ci-dessus quatrième partie) que la parité des potentiels nucléaires n’était pas nécessaire. Une quantité même faible mais assurée d’armes nucléaires garantit les effets de puissance nécessaires pour rétablir une équation favorable au plus faible des deux adversaires. Non seulement l’atome est compensateur de l’infériorité conventionnelle mais la parité des potentiels nucléaires n’est pas nécessaire pour fonder une dissuasion efficace.

Recueil de conférences, l’Essai de stratégie nucléaire de 1959 constitue donc un double achèvement. C’est la récapitulation de douze années de réflexion combinant la compréhension du fait nucléaire et l’investigation de ses implications pour la guerre désormais dénommée « conventionnelle ». Cette synthèse marque une pause tout en annonçant les développements à venir. Car on y trouve en germe mais encore épars, la plupart des éléments constitutifs de l’approche stratégique française de dissuasion nucléaire. Or en 1959, Ailleret est l’un des mieux placés pour savoir que les efforts français approchent de l’aboutissement.

V. Genèse et élaboration de la stratégie de dissuasion nucléaire française

Premiers linéaments de la stratégie militaire de la France

Le discours de De Gaulle dit de la « rotonde Gabriel » à l’Ecole militaire, le 3 novembre 1959 trace précocement les lignes directrices de ce qui sera l’action de Charles Ailleret, une fois devenu Chef d’état-major des Armées (CEMA). « Il serait indispensable que la défense française… nous soit propre, que la France se défende par elle-même, pour elle-même et à sa façon… C’est dire que pour la France le système que l’on a appelé « l’intégration » a vécu. » [33] De fait, le gouvernement a déjà entamé ce processus en retirant la flotte de Méditerranée de l’OTAN dès mars 1959, suivie par l’interdiction signifiée aux Etats-Unis d’entreposer armes nucléaires et missiles sur le territoire national. Autant dire que le retrait de la structure militaire intégrée de 1967 fut sans doute spectaculaire mais que, dans la réalité, il ne faisait que parachever un processus entamé huit ans auparavant. Sans doute la décision fut-elle intervenue plus tôt si de Gaulle et son gouvernement n’avaient pas eu à faire face à la rude crise d’Algérie de 1961-62, celle-là même qui accapara entièrement Ailleret. Le président de la République sait que tout est prêt pour le premier essai nucléaire de la France, sous la responsabilité d’Ailleret. Le projet politique et sa réalisation matérielle coïncident.

Bien que les grandes crises nucléaires « pédagogiques » (Berlin, Cuba) ne se soient pas encore produites, même si les missiles balistiques de moyenne et longue portées commencent tout juste à entamer leur prodigieux développement, le chef de l’Etat anticipe un avenir fait de crises et d’arrangements. Car bientôt, inexorablement, les deux « super puissances » vont disposer de la capacité de destruction mutuelle par-dessus le continent européen. Dès lors les conditions d’emploi des armes nucléaires s’en trouvent radicalement modifiées. Un affrontement sur le théâtre européen peut désormais escalader vers un paroxysme nucléaire. Pour toutes ces raisons, chacune des puissances nucléaires élabore sa propre stratégie conformément au principe égoïste de l’intérêt national. La France doit faire de même.

Evolution de la conception américaine : de la guerre limitée à la riposte graduée

Dès 1957, tandis que l’URSS, disposant depuis 1953 de l’arme thermonucléaire, lançait son premier satellite le Spoutnik, un certain nombre de stratégistes américains, Henry A. Kissinger, Nuclear Weapons and Foreign Policy, Robert E. Osgood, Limited War, posent une question fondamentale : à quoi peuvent bien servir les armes nucléaires au service d’une politique étrangère active, conforme à l’intérêt national des Etats-Unis ? C’était jeter un pavé dans la mare. En effet, la doctrine des représailles massives commençait à se fissurer.
A partir du moment où les Etats-Unis ont perdu le monopole de l’arme nucléaire et qu’une sorte de parité des potentiels s’est installée les représailles massives perdent toute crédibilité pour les Etats-Unis. De plus la progression des capacités balistico-nucléaires soviétiques, quand bien même eut elle été fortement exagérée, convainc Washington du fameux « missile gap  » qu’il convient de compenser.

Ceci conduit Ailleret à examiner les conditions et les implications du nouveau rapport de forces nucléaires entre les deux « super puissances ». Car une fois l’équilibre établi, la doctrine doit prendre en compte les conséquences de la parité au regard des alliances. Cependant le processus intellectuel est lent. La doctrine américaine de riposte graduée n’est formulée qu’en 1962 par Maxwell Taylor. Elle est cette fois contemporaine des crises de Berlin et de Cuba dont le ministre de la défense Mac Namara et son équipe tirent les leçons au regard de l’intérêt national des Etats-Unis et de leur engagement avec les alliés européens. Ce sinueux parcours de la réflexion stratégique américaine contribue irrémédiablement à la conception et à la formulation d’une stratégie de dissuasion nucléaire française à part entière.

Dans un article publié en mars 1958, Ailleret avait donné une excellente définition de la guerre limitée : « conflit armé dans lequel les deux parties emploient la force non pas dans le but de détruire leurs ennemis ou à leur imposer une capitulation sans condition mais au contraire pour atteindre un objectif bien défini, relativement modeste… Elle n’a donc pour objet que de changer par les armes les conditions défavorables à une solution diplomatique déterminée en conditions favorables. » [34]. Elle est limitée dans le développement géographique de ses théâtres d’opérations et dans l’intensité des moyens de destruction mis en œuvre. [35]

La conception stratégique de la guerre limitée se développe lentement mais sûrement, prenant la forme dans le déclaratoire américain de la « flexible response » ou « riposte graduée ». Le discours s’adapte à une nouvelle réalité où l’antagonisme se fait plus complexe, plus ambigu. Car tout en poursuivant une course aux armements visant à obtenir la supériorité technologique, Américains et Soviétiques recherchent à travers un dialogue strictement bilatéral un modus vivendi, une « coexistence pacifique » qui permette d’éviter les dérapages d’une nouvelle crise. Ils s’accordent également pour limiter le nombre d’Etats nucléaires. La nouvelle stratégie américaine implique de fait, en dépit de toutes les déclarations d’intention et le stationnement de dizaines de milliers de GIs sur le continent européen un découplage entre deux espaces : l’Europe occidentale, le territoire des Etats-Unis d’autre part. Mais nul ne saurait préjuger des décisions prises dans l’urgence d’une situation tragique. Au demeurant en juin 1940 les Britanniques n’avaient-ils pas retiré leurs forces du continent ?

Evolution de la « menace » soviétique

La doctrine soviétique est officiellement présentée par le maréchal Sokolovsky, « Voennaya strategia”, en 1963. Il affirme que « la guerre moderne en ambiance nucléaire ne pourrait être qu’une guerre totale ». Très attentif à cet ouvrage doctrinal, Ailleret, tout en restant critique quant aux intentions soviétiques, souligne la posture défensive officielle des stratèges soviétiques : « il ne semble pas question pour l’URSS d’envisager d’autre stratégie que de déclencher en cas d’agression impérialiste… la guerre nucléaire totale » [36]. A lire Sokolovsky, toute agression contre l’Union soviétique ne peut qu’entraîner une riposte fulgurante recourant à tous les moyens disponibles. Mauvaise foi, intimidation ou dissuasion conforme à la culture stratégique soviétique ? On en a débattu à l’époque et aujourd’hui encore c’est un objet de controverse. Cette affirmation d’une défense agressive correspond bien à l’évolution de la position internationale de l’URSS. Ailleret prend acte du passage de l’impérialisme stalinien agressif à la coexistence pacifique. Sans pour autant baisser la garde, il devient envisageable d’admettre une réduction significative de la menace. Cette conception nuancée a conduit la France à se garder de jamais désigner nommément un ennemi mais, serait-on tenté de dire, une orientation variable sur l’azimut. Dans ce cadre le nouveau CEMA expose une stratégie de dissuasion nucléaire française reposant sur deux principes :

. L’autonomie de décision qui exclut l’intégration des forces françaises au sein de l’OTAN ;

. Le non emploi du nucléaire sur le théâtre européen, ce qui exclut ipso facto toute bataille d’envergure. Pas de bataille nucléaire, même limitée en Europe. La réalité d’une dévastation, hélas trop bien assurée, est inacceptable. « Il est clair que l’échange nucléaire, même simplement tactique, écrasera complètement l’Europe sur trois mille kilomètres de profondeur depuis l’Atlantique jusqu’à la frontière soviétique » [37].

Car rien ne prouve, estime Ailleret, que les belligérants se contenteraient d’une guerre limitée dans ses objectifs et ses moyens, s’en tenant aux seules forces classiques. Pour l’emporter ou pour éviter la défaite, fût-ce à la marge, la tentation serait trop forte d’introduire au moins quelques armes atomiques « tactiques ». Dès lors la voie serait ouverte à l’escalade et la guerre changerait de nature.

Fondements de la politique militaire de la France

Une fois remplie avec succès sa mission nucléaire au Sahara, Ailleret avait pris un commandement en Algérie dont les péripéties inattendues l’absorberont durant deux ans. [38]

De fait, investi de la fonction de CEMA en juillet 1962, il revient aux affaires nucléaires. Mais cette fois le changement de situation est fondamental. Jusqu’en 1960, Ailleret a développé ses raisonnements dans l’abstraction d’une France privée de moyens. Il a donc conçu et exposé des hypothèses d’école. A son retour en 1962, l’arme nucléaire est disponible. Certes, les vecteurs aériens sont encore modestes mais suffisants cependant pour être crédibles. Désormais les programmes sont en cours, sans entraves, pour disposer et de l’arme thermonucléaire et des vecteurs balistiques terrestres et navals. Impatient, mais très confiant, Ailleret porte un regard assuré sur l’évolution de la stratégie nucléaire, celle de la France au regard des Etats-Unis, de l’Union soviétique et de l’ensemble du monde. Cette conception, n’en doutons pas, est directement inspirée par la vision du chef de l’Etat.

Ailleret progresse vers la conception d’une stratégie spécifique à la situation géopolitique de la France, conforme à ses intérêts. En tirant le meilleur parti des limites de sa puissance économique et des contraintes de la position géographique d’un territoire de petite dimension au regard de celui des géants.

Ces deux principes impliquent une nécessaire prise de distance à l’égard de l’OTAN et des Etats-Unis.

Ailleret se refuse également à accepter la logique américaine des « frappes antiforces » opposées aux « frappes anticités ». « Elle conduit à de telles absurdités qu’elle ne paraît possible qu’à condition qu’elle soit décidée et conduite par des fous caractérisés ». [39]

Ainsi, tout bien pesé, s’affirme la posture stratégique de la France. Récusant la doctrine de la riposte graduée introduite en 1962 par le général Maxwell Taylor, le principe du « tout ou rien » que l’on peut me semble-t-il tenir pour une malheureuse formule) est réaffirmé mais avec des aménagements dont rend compte la seconde loi de programmation militaire de 1965. Elle établit désormais l’organisation des forces de la France. Ailleret la commente abondamment, notamment dans sa conférence d’avril 1966, au préalable revue et, très succinctement, corrigée, par le chef de l’Etat, principalement consacrée à l’explication du refus de l’intégration.

« Destinés d’abord à dissuader un agresseur éventuel par la menace d’une riposte atomique, les moyens de cette politique affirment notre volonté de combattre si la guerre nous est imposée. » [40]On constatera que ces trois composantes étaient déjà envisagées par Ailleret en 1957.
Les armées françaises s’organisent désormais de la manière suivante :

« . les forces nucléaires stratégiques chargées « d’infliger à l’ennemi les principales destructions ;

. les forces de manœuvre résistant aux tentatives d’invasion ennemie ;

. les forces de défense opérationnelle du territoire contribuant, dans le péril, à maintenir l’armature de la nation. » [41].

Il est remarquable de constater qu’entre les conceptions abstraites des années 1950 et, à partir de 1963, la mise en place du dispositif concret, l’écart se révèle peu important. Ailleret, CEMA, met en place ce qu’Ailleret, simple colonel sans moyens, ne pouvait qu’envisager théoriquement. Remarquable continuité qui s’est renforcée de la double évolution des techniques et du contexte géostratégique.

De cette arme désormais opérationnelle qu’entend-on faire ? La détermination d’emploi constitue la pierre angulaire de la crédibilité de la stratégie de dissuasion nucléaire. Ailleret considère toujours l’emploi réel de l’arme nucléaire. Par définition, la dissuasion n’a de valeur que s’il est affirmé, établi et reconnu que la riposte interviendra dès lors que l’agression sera caractérisée. Mais comment et par quoi ? Tel est le but recherché par le test envisagé théoriquement dès 1957.

Cette détermination à utiliser l’arme ne signifie pas l’acceptation de la guerre nucléaire… Au contraire, elle a pour fonction de renforcer la crédibilité de la posture dissuasive. En réclamant que la France se dote des armes stratégiques « les plus puissantes » (ce qui implique la bombe thermonucléaire), Ailleret s’attache à réfuter la conception de la dissuasion « pure » que par la suite on qualifiera « d’existentielle » c’est-à-dire « celle qui résulterait automatiquement de la possession de certaines armes en certaines quantités n’existe pas. » Il qualifie par dérision d’« épouvantail à moineaux » une telle conception. [42] Cette critique touche au cœur même de la dissuasion nucléaire : la capacité n’est rien sans la volonté. Ainsi réfute-t-il une conception qui persistera et demeure encore : arme de « non guerre » et de « non emploi ». Non sans malice, Ailleret mentionne, la déclaration du 1er octobre 1967 (ici encore les dates sont essentielles) de l’ambassadeur des Etats-Unis à l’OTAN, Harlan Cleveland : « pour n’avoir pas à faire appel aux armes nucléaires, le secret est de démontrer que, le cas échéant, nous aurons la volonté et la capacité de nous en servir ». Le chef d’Etat-major ajoute : « Il n’y a dissuasion que si l’agresseur potentiel à dissuader sait que sa victime présumée ne se laissera pas envahir et préférera risquer la destruction plutôt que la déchéance. (souligné par nous F.G.) » Ailleret rejette par principe, sans doute aussi par conviction personnelle, que la France puisse à nouveau subir l’occupation et ses humiliations. Il s’oppose fondamentalement à l’idéologie (la propagande) largement diffusée par les mouvements pacifistes et les partis communistes occidentaux depuis 1955 qui prennent pour slogan « Plutôt rouges que morts ». Dilemme permanent durant toute la guerre froide, relancé à chaque période de crise en Europe jusqu’en 1981-84 (les Euro-missiles, SS-20 soviétiques les Pershing 2 de l’OTAN). Affaire de crédibilité donc qui renvoie aux intérêts vitaux égoïstes et à la solidité des alliances mise à l’épreuve d’une crise majeure. Jusqu’à quel point le président Kennedy est-il un Berlinois comme il le déclare spectaculairement devant le Mur en 1962 ? Nous voici bien au cœur de l’entreprise stratégique : « épreuve des volontés et des forces afin de résoudre leur conflit », selon la formule de Beaufre. Mais dans ce cas la puissance nucléaire exerce sa pression dans la virtualité, c’est-à-dire l’éventualité d’un emploi toujours possible mais jamais absolument certain.

Pour l’heure, devenu CEMA, Ailleret s’attelle à la tâche de transformation des armées françaises que ses éphémères prédécesseurs n’avaient guère eu le temps d’entreprendre en profondeur. Il faut rénover, réorienter et insuffler un esprit nouveau à une armée durement éprouvée par la défaite politique en Algérie, les dissensions internes et le douloureux dégagement des cadres lié à la réduction drastique des effectifs. La nouvelle politique militaire se développe sur deux axes : l’intégration des forces conventionnelles et nucléaires, rendue possible par le dégagement militaire d’Algérie et la mise en place d’un véritable système inter armées. L’heure des choix, parfois déchirants, a donc sonné.

L’intégration de l’arme nucléaire au sein des armées est bien connue. Ce qui l’est moins c’est l’inlassable effort pour promouvoir l’inter armées dans la matérialité des forces mais plus encore afin d’en pénétrer les esprits. Ailleret multiplie les conférences comme autant d’exhortations à faire admettre l’indispensable unité des armes. Ainsi s’établit une répartition des tâches entre le « gros » et les « détails ». Les forces conventionnelles reçoivent une double mission.

. « Garantir la protection des forces nucléaires et s’engager dans les conflits limités, non vitaux, sur appréciation de l’autorité politique, en fonction des circonstances.

. « Participer à des incidents locaux mineurs ne mettant pas en jeu l’existence même du pays » [43] Ceci revient à une répartition des tâches entre le « gros » et les détails. La décolonisation est en effet terminée mais de nombreux jeunes Etats africains ont jugé nécessaire de signer des accords de coopération militaire avec la France. Afin de garantir ces accords il importe de disposer de forces sur place et d’une capacité d’intervention en cas de demande sur préavis court. Néanmoins, en termes de coût, Ailleret n’envisage pas de sortir des limites des 4% de PIB consacrés à la défense. C’est une affaire de répartition des masses financières. [44]

Embarras de la stratégie nucléaire française : l’atome tactique

On constate que même dans ses derniers exposés de la posture stratégique française, Ailleret ne mentionne pas l’ultime avertissement, concept tardif et mal assuré, [45] non plus que le rôle éventuel de l’atome tactique. La volonté de créer l’incertitude chez l’adversaire, constitue, à juste titre, un des principaux ressorts de la dissuasion nucléaire efficace. Toutefois les stratèges français ne sont jamais parvenus à lever l’ambiguïté sur la fonction et la nature exactes des forces « intermédiaires » tant conventionnelles que nucléaires. Les CEMA qui se sont succédés ont diversement interprété le rôle des moyens dévolus à l’ultime avertissement, à mesure que ceux-ci se diversifiaient ; tandis que les armées, notamment l’armée de Terre, revendiquaient un rôle accru dans la manœuvre dissuasive. On a même prétendu que cette confusion servait l’incertitude. Pauvre justification destinée à masquer le trouble introduit par l’hétérogénéité des intérêts corporatistes contradictoires.

Poirier s’efforcera de trancher en clarifiant le rôle de l’ANT … mais l’ultime avertissement introduit une ambiguïté par rapport à la riposte graduée. Il faudra caler rigoureusement la signification de l’ultime avertissement au regard de l’atome tactique en introduisant les notions d’armes préstratégiques et parachever la clarification par l’affirmation du refus absolu de la bataille nucléaire, même limitée, sur le territoire européen. Poirier lui-même procédera à une sorte d’autocritique par rapport à l’atome tactique. [46]

VI. Stratégie nucléaire et liberté d’action politique. (1965-1968)

Le rejet de l’intégration et la sortie du commandement intégré de l’OTAN

Ailleret dénonce la « fiction de la direction collective de l’alliance » dont il a fait l’expérience à l’OTAN où l’on écoutait poliment ses objections sans en tenir le moindre compte. Ainsi se mettait en place cette riposte graduée dont l’adoption conduirait la France à n’être plus qu’une force d’appoint de second rang sous l’ombrelle nucléaire des Etats-Unis « des sortes de tirailleurs français des armées américaines…. (de surcroît). L’OTAN avait cet inconvénient de nous lier à une stratégie américaine qui peut ne point nous convenir… Nous risquions d’être engagés, sans avoir pu décider de notre attitude, dans un conflit qui pourrait ne pas être celui de la France. » [47]

En effet l’intégration suppose la présence sur le territoire français de bases et de dépôts alliés. Or certains pourraient s’engager dans un conflit qui ne concerne pas la France. [48] Cette automaticité paraît incompatible avec l’autonomie de décision.

L’OTAN ne couvrait qu’un danger. On a remarqué (supra) que précocement, Ailleret s’était interrogé sur l’évolution des objectifs politiques de l’URSS. L’impérialisme stalinien semblait céder la place à une diplomatie de « coexistence pacifique ». Il faut désormais prendre en compte d’autres hypothèses, d’autres incertitudes, en Asie voire en Afrique.

L’ami américain

Par ailleurs rien ne garantissait qu’en cas de besoin d’aide la France ne soit pas « lâchée » en sorte qu’elle ne puisse s’engager conformément à ses intérêts.

Anti américanisme ? Non pas, mais refus de l’alignement et de l’intégration. En 1962, lors de la crise de Cuba de Gaulle avait choisi de soutenir les Etats-Unis. Il devra en être de même dans l’avenir.

Que signifie au demeurant pour les Etats-Unis la défense de l’Europe ? « Cela veut dire ne pas laisser cette tête de pont tomber intacte aux mains des Soviets » [49]. Cela créerait un déséquilibre géostratégique qui affaiblirait considérablement les Etats-Unis : la somme des deux potentiels (URSS et Europe conquise) surclasserait extrêmement rapidement les Etats-Unis qui se verraient dans une position extrêmement difficile sur tous les plans, y compris militaires. » [50]

On constate qu’Ailleret fonde son analyse sur la prise en compte de l’intérêt égoïste de chacun. En « real politicien » et en stratège, il écarte le discours trop idéologique sur les valeurs, supposées être communes des deux côtés de l’Atlantique. Il admet parfaitement que les Etats-Unis abandonnent la doctrine des représailles massives et lui préfèrent une utilisation plus souple (flexible) de l’atome. Celle-ci est bien plus conforme à la prise de risque qu’ils acceptent d’assumer au service de leurs alliés européens. Mais, objection de taille, elle comporte pour ces alliés la perspective d’une bataille sur le théâtre européen, d’abord avec des armes conventionnelles et ensuite, presque simultanément, un échange dévastateur de frappes nucléaires tactiques. Or les villes et les populations européennes devraient en subir les effets. La France entend donc s’y refuser. Préfère-t-elle pour autant un impossible retour aux représailles massives désormais impossible en raison de l’abandon américain ? Non pas. Elle choisit d’élaborer sa propre stratégie et, à sa manière, d’aménager le « tout ou rien ». Aménagement doctrinal qui s’affirme à son rythme, à mesure que les capacités se développent en fonction des moyens disponibles, réclamés par le politique, conformément à la loi de programme de 1965. Bientôt va se poser la question de l’atome tactique désormais disponible et susceptible de donner un rôle à la « laissée pour compte », l’armée de Terre.

Le rejet de l’intégration ne signifie pas la désintégration de l’alliance. Les accords Ailleret-Lemnitzer de novembre 1967 matérialisent la liaison étroite entre les forces françaises et l’OTAN. Ce sera donc, au cas par cas, en tant que de besoin, en fonction de l’appréciation française de la situation. Position qui ne va pas sans écorner l’esprit sinon la lettre de l’article Cinq du traité de Washington qui suggère une solidarité automatique. Faut-il aller plus loin encore ?

Défense dirigée ou tout azimut ? Grand malentendu ou grande imprudence ?

Publiée en décembre 1967 soit trois mois avant l’imprévisible décès d’Ailleret cette réflexion sur l’orientation des forces stratégiques nucléaires de la France a suscité, des années durant, controverses et spéculations. A elle seule elle mériterait une étude. Nous nous limiterons aux éléments de compréhension.

S’agit-il de l’annonce d’une inflexion stratégique majeure ? Ou d’un simple ballon d’essai ?

Comme à l’ordinaire la réflexion d’Ailleret se développe sur deux axes : d’une part les avancées techniques des systèmes d’armes, notamment les missiles balistiques, à mesure aussi des progrès de la course aux armements américano-soviétique. Entreprise démesurée dont le chef des armées constate le caractère superflu en général et pour la France en particulier.

D’autre part l’évolution du géosystème stratégique où se trouve insérée la France. Fin 1967, la conclusion d’un traité de non prolifération nucléaire (TNP), consacre une entente, voire une connivence croissante entre les Etats-Unis et l’Union soviétique tandis que s’amorcent des négociations de maîtrise concertée des armements (arms control). Par ailleurs, la fracture du monde communiste parait de plus en plus évidente. Chine et URSS s’affrontent militairement en Sibérie orientale. La Chine approche elle aussi de la capacité thermonucléaire. Son premier essai aura lieu en 1968. Parallèlement, Ailleret relève la forte diminution de la menace soviétique : le péril semble, sous sa forme d’origine, avoir considérablement diminué. « Les Soviets ne paraissent actuellement n’avoir aucune envie de déclencher la guerre. » Le système global s’en trouve-t-il à long terme apaisé ? « La situation mondiale nous offre… le spectacle d’un tel désordre… que, s’il n’est guère possible de déceler quelque part de manière précise des menaces pesant sur notre pays, il est en même temps impossible de se baser sur les équilibres actuels pour augurer de l’avenir » [51].

Se fondant sur un calcul prospectif, Ailleret suggère donc un système de défense multidirectionnel sans ennemi désigné, système susceptible de faire face à toutes les crises et à réagir contre toutes les surprises. Il propose « un système de défense qui ne soit dirigé contre personne, mais mondial et tous azimuts… enfin qui, au cours des crises qui peuvent dans l’avenir ébranler le monde, mettrait la France en mesure de déterminer librement son destin. » [52]. Chaque terme a été pesé. La défense ne serait donc plus dirigée vers un azimut limité, en l’occurrence l’Union soviétique et le Pacte de Varsovie, mais élargie au monde entier. La formule « contre personne » a été immédiatement interprétée en « contre tout le monde ». Certains y virent l’intention de placer les Etats-Unis sur le même plan que l’URSS ou la Chine. Absurdité, eu égard à l’alliance de la France que de Gaulle n’entend pas rompre. Il s’agit de dissuader toutes les capacités nucléaires militaires existantes ou proches de l’existence indépendamment des intentions dont ne sait rien. Mais le raisonnement se nuance de lui-même dès lors qu’il existe alliance voire amitié comme dans le cas des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Toutefois, il s’agit bien d’une prise de distance récusant, par principe, tout alignement et toute dépendance automatiques. Voilà qui suppose la poursuite de la stratégie des moyens. « La France, écrit Ailleret, doit se donner pour but de disposer, en quantité significative, d’engins balistiques de portée mondiale, d’une force thermonucléaire mégatonnique et tous azimuts capable d’atteindre tout point du globe et qui puisse s’extrapoler en force spatiale. » [53]

Il est vrai que la France approche de la réalisation de l’arme thermonucléaire en dépit de grandes difficultés, en partie liées aux obstructions des Etats-Unis. Les missiles sol-sol moyenne portée du plateau d’Albion sont en voie d’achèvement. Enfin la mise au point des SNLE, force sous-marine indétectable et invulnérable, est aussi à portée. [54] En outre le développement de la recherche spatiale suscite de grandes espérances.

Fallait-il voir dans cette suggestion une orientation anti-américaine ; le choix d’une sorte de neutralisme nucléaire inspiré par le discours du général de Gaulle à Phnom Penh, le 1er septembre 1967 ? Ou la concrétisation d’un projet politique de monde « dépolarisé », échappant au corset de la logique des blocs dominés par deux superpuissances ?

Toujours est-il que les événements furent contraires : Ailleret meurt accidentellement ; la France est ébranlée par la crise de mai-juin 1968. Et si l’essai de Mururoa consacre la plénitude de la force nucléaire nationale, en ce même mois d’août 1968, les forces du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie mettant brutalement fin au « printemps de Prague ». L’impact psycho-politique est si puissant que l’on ne prête pas assez attention au fait que l’URSS (ceci sera confirmé plus tard durant la crise de Pologne en 1980) se borne à agir militairement à l’intérieur de sa sphère d’influence afin d’en maintenir la cohésion et d’y conserver sa domination. Elle n’entend pas pour autant menacer les pays membres de l’OTAN. L’action ou l’intimidation militaire à but négatif vise à préserver le statu quo en interdisant à tout Etat membre du Pacte de Varsovie de faire défection en choisissant librement une autre orientation politique. Cette suggestion fut critiquée bien plus tard par le général Poirier : « Projet vite abandonné : trop peu réaliste étant donné le nombre très réduit d’Etats qui, dans l’avenir prévisible, auraient motif d’attaquer militairement et directement le sanctuaire français. » [55]

Modernités d’Ailleret 1

Voilà qui est bien connu dira-t-on. A quoi bon répéter ce qui relève de la leçon d’histoire ? N’est-ce pas au demeurant bien mal venu de vanter les effets destructeurs de l’arme alors que l’on s’est engagé dans la voie vertueuse de la non prolifération ? Et pourtant, constate Ailleret, c’est bien cette arme dont les effets potentiellement dévastateurs, interdisant l’aventurisme, ont protégé le continent européen d’une grande guerre depuis 1945.
L’intérêt et non des moindres de cette réfutation d’objections des années 1950 est que soixante ans plus tard, dans un environnement stratégique évidemment très différent on les voit cependant revenir, quasiment identiques. En sorte que la réfutation d’Ailleret prend des accents d’une étonnante modernité.

Aujourd’hui en France le dogme de la stratégie de dissuasion nucléaire est si puissant qu’on le tient pour définitivement acquis. On a fini par laisser de côté, les propriétés exceptionnelles de l’arme. On a basculé vers l’impossibilité de tout emploi. L’arme nucléaire est devenue une abstraction doublée d’un tabou…Un objet intellectuel et moral « intouchable » presqu’au sens indien du terme ne demeurant concrète que pour un petit groupe de praticiens et de spécialistes au demeurant discrets.

Dès le départ la France avait exclu le principe d’une bataille nucléaire en Europe. Restait la question de la mise en œuvre de la dissuasion par la menace de recours à l’arme atomique tactique. Or depuis la suppression du missile sol-sol de courte portée Hadès (450km, successeur du Pluton) en 1995, la problématique des frappes nucléaires terrestres en ultime avertissement a disparu. Car la plupart de ces raisonnements se sont développés dans un contexte de guerre froide face à l’Union Soviétique ; face aussi à la dynamique de la guerre révolutionnaire et de subversion dont l’influence ne s’effacera qu’au milieu des années 1960.

Or aujourd’hui en 2016, les gouvernements des Etats d’Europe occidentale entraînés par le souci de coller aux opinions publiques, c’est-à-dire à l’immédiateté de perceptions superficielles, ont progressivement perdu l’échelle des risques de long terme , donnant de l’importance à ce qui n’en a pas ou peu. Le mineur est présenté comme majeur.

Modernité d’Ailleret 2

Après la guerre du Koweit de 1990-91, les experts militaires ont réfléchi à l’intervention des Etats-Unis et de leurs alliés. Tous sont parvenus à la même conclusion : si Saddam Hussein avait disposé de quelques armes nucléaires opérationnelles, il eut été impossible d’attaquer les forces irakiennes de cette manière. La concentration des forces américaines (500 000 hommes) quand bien même eussent elles été réparties sur plusieurs points aurait été interdite.

L’arme nucléaire ne peut pas tout. « Je professais aussi couramment qu’il était possible que leur extraordinaire capacité de détruire rende pratiquement impossibles parce que désastreuses pour tous, vainqueurs comme vaincus, les grandes guerres totales ; qu’il ne fallait pas en conclure que les hommes cesseraient pour autant de régler leurs oppositions par la violence. » [56]

La stratégie de dissuasion nucléaire ne se confond donc pas avec la paix générale comme on a cherché, par opportunisme et démagogie, à le faire croire par la suite, après la guerre froide.

Dialectique remarquable, presque perverse : plus la menace d’une invasion et d’une occupation s’estompait, plus l’opinion a identifié, à tort, l’arme atomique à la paix absolue ; mais, seconde phase, plus la paix semblait établie, plus l’arme nucléaire est apparue comme superflue, devenant même une menace pour la paix, à laquelle finalement elle n’aurait jamais contribué. Etrange révisionnisme de ce qui n’a pas eu lieu, demeurant dans le virtuel.

La pensée d’Ailleret nous apparaît aujourd’hui comme un itinéraire rationnel sur un chemin stratégique semé de paradoxes toujours actuels, d’incertitudes sans assurances, d’interrogations sans réponses.

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ACRONYMES

ANT arme nucléaire tactique
CEA commissariat à l’énergie atomique
CEMA chef d’état-major des armées
CIA central intelligence agency
CPE centre de prospective et d’évaluation
IHEDN institut des hautes études de défense nationale
OTAN organisation du traité de l’atlantique nord
RDN revue de défense nationale


Plus

Les précédentes études de F. Géré sur les stratèges français

. Au Commencement était de Lattre. La pensée stratégique française contemporaine.

. André Beaufre et l’Institut Français d’Etudes Stratégiques 1902-1975

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[1Mes entretiens de 1990 avec son fils Michel, seul membre de la famille à n’avoir pas pris place dans l’avion.

[2L’aventure atomique française, Grasset, 1968, p. 54.

[3Sur la préférence de De Gaulle se reporter à mon étude précédente sur Beaufre sur le Diploweb

[4André Beaufre, Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1960, p. 25

[5Léo Hamon, La stratégie contre la guerre, Grasset, 1966, préface p. 11.

[6Il s’agit de Général P. E Jacquot, Essai de stratégie occidentale, 1953, Gallimard.

[7Ailleret, Général du contingent, En Algérie, 1960-62, pp. 38-39, Grasset, 1998.

[8« Considérations sur la méthode d’étude des problèmes de tactique et de stratégie atomiques », Revue militaire d’information, n° 243, 10 décembre 1954, p. 22

[9Charles Ailleret, Essai de stratégie nucléaire, décembre 1959, p. 49.
En prenant connaissance des annotations du colonel Lucien Poirier (pour ce faire nous avons utilisé l’original de l’Essai de Stratégie nucléaire annoté par Poirier, déposé aux Archives du Fonds de la Bibliothèque patrimoniale) nous constatons la coïncidence/concomitance de fait de deux esprits qui, cheminant sur un même sentier, dont ils comprennent le tracé et les contours, parviennent à une même conclusion finale, celle qui correspond aux intérêts propres de la France.

[10Charles Ailleret, « L’arme atomique, ultima ratio des peuples », RDN, décembre 1954.

[11Voir parmi d’autres, l’article du père Jean Moretti « Le problème moral posé par les armes nucléaires », Revue de Défense nationale, janvier 1956.

[12Essai, Chapitre XI, pp. 136 sqq.

[13On constatera la précocité du raisonnement, développé dans une correspondance « Armes tactiques et stratégiques », RDN, 1946, pp. 818-821.

[14Essai, chapitre XIV, « Stratégie périphérique et défense continentale », p. 166.

[15Ibid., p.174.

[16Essai, Chapitre XVII, Conclusions, p.197.

[17Ibidem, p.96

[18Ibidem, p.74

[19Préoccupation générale pour tous les stratèges français de l’époque et constat unanime chez Beaufre, Gallois, Poirier qui, ayant décliné les différentes modalités de la protection, la tiennent pour incertaine et d’un coût exorbitant. Seuls Soviétiques et Américains s’essaieront dans cette voie qui, malgré les dépenses, ne tient toujours pas ses promesses.

[20ibid. p. 99

[21Ibid. p. 105

[22Ibid. p.135.

[23Ibid. p.133

[24Ibid. p.134

[25Ibid.p.134

[26Ibid.p.91

[27Ibid. p.169

[28Ibid, p.169.

[29Ibid. p.101

[30En octobre 1962, durant la crise de Cuba, les Etats-Unis disposaient de 5 SNLE, chacun doté de 16 Polaris. Sans doute les Soviétiques ne le savaient-ils pas avec certitude mais ils avaient bien conscience de leur retard en ce domaine.

[31Essai, p.101

[32Ibid.p.102

[33Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir, p. 259 tome 1, Livre de poche, 1972.

[34« Guerre nucléaire limitée ou « drôle de guerre », RDN, mars 1958

[35Ibid, pp.420-421.

[36« Opinion sur la théorie de la flexible response », RDN, août-septembre 1964, p. 1988, conférence du 26 juin 1964 devant les anciens auditeurs du Collège de l’OTAN.

[37« Opinion sur la théorie de la flexible response », RDN août-septembre 1964, p. 1883.

[38Il est remarquable que dans ses mémoires sur l’Algérie intitulées « Général du contingent », jamais Ailleret ne fasse allusion à l’évolution de la situation nucléaire internationale. Les crises de Berlin et de Cuba en sont étrangement absentes.

[39« Unité fondamentale des armements nucléaires et conventionnels », RDN, avril 1964, p. 571

[40Conférence devant l’IHEDN, 19 décembre 1967, p. 2.

[41Ibidem, p.3

[42Ibidem, p.3

[43« Unité fondamentale des armements nucléaires et conventionnels », RDN, avril 1964, p. 570.

[44Relevons que ce montant est demeuré constant sous les présidences suivantes jusqu’en 1990.

[45Le terme apparait septembre 1981 dans le discours du premier ministre André Mauroy devant l’IHEDN.

[46Se reporter à la prochaine étude sur le général Poirier dans Diploweb.

[47RDN, décembre 1967 p. 1967.

[48Nous pouvons ici penser au cas de la Turquie depuis 2003.

[49Conférence sur la politique militaire de la France devant l’IHEDN, 19 décembre 1967, p. 7.

[50Ibidem, p. 6.

[51RDN, décembre 1967, p. 1927.

[52« Défense « dirigée » ou défense « tous azimuts » » RDN, décembre 1967.

[53Sur ce point très particulier j’emprunte la citation chez Lucien Poirier dans Des Stratégies nucléaires, p. 330, Hachette, 1977.

[54Le Redoutable est opérationnel en 1967 et emporte ses missiles nucléaires M 1 en 1971.

[55Lucien Poirier, Des Stratégies nucléaires, p. 330.

[56Charles Ailleret, L’Aventure atomique française, Grasset, 1968, p. 160.


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