Hala Abi Saleh doctorante en sciences politiques et sociales (relations internationales), UCLouvain, Belgique. Spécialiste de la politique étrangère des pays du Golfe, ses recherches portent sur les stratégies de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis dans un ordre international en mutation. Membre du GERMAC (Groupe d’études sur le Monde arabe contemporain) au CECRI (Centre d’études des crises et conflits internationaux) et rattachée à l’ISPOLE, elle combine l’analyse théorique, l’analyse des discours et des enquêtes de terrain pour décrypter les choix géopolitiques de ces acteurs.
En investissant dans l’observation de la Terre et en mobilisant les données spatiales au service de la gestion des biens publics mondiaux, les Émirats s’inscrivent dans une diplomatie scientifique à vocation multilatérale. Cette capacité à conjuguer innovation technologique, soft power et coopération internationale leur permet d’occuper une position singulière : celle de médiateurs techniques et d’acteurs de confiance dans les relations internationales. Le programme spatial apparaît ainsi comme un levier central de légitimité et d’influence, contribuant à la construction d’une image d’État moderne, fiable et engagée.
Cependant, cette ambition reste confrontée à certaines limites, notamment à une dépendance partielle à l’égard de l’expertise étrangère et aux incertitudes quant à la durabilité de ces investissements. Dans un contexte de multiplication des acteurs spatiaux et de rivalités croissantes, l’espace pourrait devenir un terrain de compétition accrue. Et la guerre israélo-américaine contre l’Iran jette de l’incertitude sur l’ensemble du Moyen-Orient.
EN 2021, les Émirats arabes unis (EAU) sont devenus le cinquième pays au monde à envoyer une sonde en orbite autour de Mars. Un exploit réalisé seulement une décennie après la création de leur première agence spatiale (l’Agence spatiale des Émirats arabes unis, créée en 2014). Baptisée Hope (Espoir), cette mission, couronnée de succès, a projeté les Émirats sur le devant de la scène spatiale mondiale et les a fait apparaître comme un acteur sérieux dans ce domaine. Derrière cette réussite technique, se dessine une stratégie bien plus vaste : celle de l’affirmation d’un État jeune, mais déterminé à se faire une place parmi les puissances influentes du XXIe siècle.

Situés dans la péninsule arabique, au bord du golfe Arabo-Persique et du golfe d’Oman, les Émirats arabes unis occupent une position géopolitique à la fois importante et délicate : entourés de géants régionaux comme l’Arabie saoudite et l’Iran, ils doivent composer avec les tensions persistantes du Golfe, tout en affirmant leur souveraineté. Face à ces défis, les Émirats ont adopté une stratégie de diversification à la fois économique et diplomatique, investissant dans la haute technologie, la diplomatie multilatérale et, désormais, dans l’espace. C’est dans ce contexte que s’inscrit leur ambition de devenir une “puissance moyenne”, un État qui, sans rivaliser avec les grandes puissances mondiales, parvient à influencer l’ordre international par des moyens technologiques, économiques et diplomatiques. Pour les EAU, le programme spatial représente ainsi bien plus qu’une vitrine scientifique : il devient un outil de projection de puissance, de modernité et de leadership.
Dès lors, une question centrale se pose : dans quelle mesure cette conquête spatiale contribue-t-elle à la redéfinition du rôle international des Émirats ?
Pour répondre à cette problématique, nous analyserons d’abord les motivations internes qui poussent les Émirats à investir massivement dans le domaine spatial, qu’elles soient politiques, ou économiques. Dans un second temps, nous évaluerons les retombées internationales de cette stratégie, en examinant comment le programme spatial renforce la position des Émirats sur la scène mondiale, tant sur le plan diplomatique que sur le plan symbolique. (NDLR : Chacun conviendra qu’il est encore trop tôt pour avoir une vision consolidée des suites de la guerre contre l’Iran engagée par Israël et les Etats-Unis le 28 février 2026).
Historiquement, les agences spatiales étaient réservées aux grandes puissances telles que les États-Unis ou l’Union soviétique (aujourd’hui la Russie). Toutefois, cette dynamique évolue, avec l’émergence de nouveaux acteurs tels que la Turquie, l’Argentine et, plus récemment, les Émirats arabes unis, qui s’imposent désormais comme des nations pleinement engagées dans l’exploration spatiale. Depuis la création de leur agence spatiale en 2014, les EAU se sont affirmés comme membres actifs de ce groupe en pleine expansion.
Un programme spatial national et une présence durable dans ce secteur offrent à un État un levier stratégique : la diplomatie spatiale. Ce type d’initiative renforce son soft power en accroissant son attractivité, sa capacité à coopérer et son influence mondiale. Plus qu’un simple symbole, un programme ambitieux incarne l’engagement technologique, scientifique et politique d’une nation.
Les Émirats arabes unis en font une démonstration : leur programme spatial ne se réduit pas à une prouesse technique, mais s’inscrit dans une stratégie visant à les ériger en puissance moyenne, tant dans le domaine spatial que sur la scène internationale. Cette ambition s’inscrit dans une dynamique de rivalité régionale, notamment avec l’Arabie saoudite et le Qatar.
Les Émirats arabes unis ont lancé leur programme spatial dans le cadre de la Vision 2021, [1] une stratégie de développement à long terme visant à positionner le pays parmi les nations les plus avancées au monde. Cette ambition s’est concrétisée par la politique spatiale nationale [2] adoptée en 2016, qui définit les orientations et les objectifs de l’Agence spatiale des Émirats arabes unis. L’accent est mis sur la construction d’un secteur spatial national robuste, durable et compétitif à l’échelle internationale.
Ce programme spatial répond à plusieurs enjeux majeurs. D’une part, il vise à protéger les intérêts nationaux, notamment les infrastructures critiques, et, d’autre part, à stimuler la diversification économique. D’autre part, il ambitionne de développer des compétences spécialisées, de promouvoir l’innovation scientifique et technologique et de renforcer le sentiment de fierté nationale. À travers ces objectifs, les EAU aspirent à consolider leur position à la fois sur la scène régionale et sur l’arène mondiale.
Loin de se limiter à de grands projets emblématiques, le programme spatial émirati repose sur une approche collaborative et inclusive. La politique spatiale nationale a été élaborée avec la participation active d’acteurs variés : institutions gouvernementales, entreprises privées, universités, ainsi que des partenaires internationaux. Cette dynamique de coopération crée un écosystème propice à l’émergence d’un secteur spatial performant, en phase avec les ambitions nationales.
La volonté de diversification économique constitue également un moteur fondamental du programme spatial. Les chocs économiques provoqués par la crise financière mondiale de 2007 et la pandémie de COVID-19 ont mis en lumière les vulnérabilités d’un modèle économique trop dépendant des secteurs du pétrole, du tourisme et de la finance. En réponse, les autorités émiraties ont redoublé d’efforts pour promouvoir une économie fondée sur le savoir, centrée notamment sur les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM). À travers le développement d’activités de recherche et d’innovation, et la réussite de missions spatiales ambitieuses, notamment l’envoi de satellites et de sondes interplanétaires, les EAU cherchent à affirmer leur statut de pôle technologique et économique d’envergure mondiale.
Les retombées positives d’un secteur spatial florissant sont nombreuses. D’un point de vue technologique, il constitue un levier majeur de l’innovation. Les exigences de la recherche spatiale favorisent le développement de technologies de pointe, [3] avec des effets multiplicateurs dans d’autres secteurs économiques. Cela s’inscrit pleinement dans les objectifs de la Vision 2021 et de la politique spatiale nationale, qui visent à faire des EAU une société fondée sur la connaissance.
Par ailleurs, le programme spatial joue un rôle clé dans la formation d’une main-d’œuvre hautement qualifiée. En investissant dans les filières STEM, les Émirats encouragent leurs citoyens à embrasser des carrières scientifiques et techniques. Ce processus suppose également un renforcement de l’enseignement supérieur et de la recherche, contribuant, à long terme, à la consolidation d’un capital humain compétent et innovant.
Selon M. Ali Al Shehhi, [4] directeur du Centre national des sciences et technologies spatiales, les Émirats ont d’ores et déjà investi dans le développement de capacités logicielles et matérielles, illustrant leur volonté de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur du secteur spatial.
Enfin, il convient de souligner que les avancées technologiques d’un pays sont étroitement liées à son rayonnement géopolitique. La maîtrise des technologies de pointe confère une autorité accrue sur la scène internationale, renforçant à la fois le prestige et l’influence diplomatique et militaire. Les nations technologiquement avancées disposent ainsi d’un levier stratégique non négligeable pour orienter les discussions régionales et participer activement à la gouvernance mondiale.
L’accent mis sur le leadership national et l’influence internationale se reflète dans l’ensemble du document relatif à la politique spatiale des Émirats arabes unis. Des sections telles que les « principes fondamentaux », les « objectifs et ambitions », les « facteurs clés » et les « lignes directrices » soulignent toutes l’importance stratégique du programme spatial dans l’ascension des Émirats arabes unis sur la scène mondiale. La stratégie spatiale nationale 2030 s’inscrit dans cette dynamique, en positionnant le secteur spatial comme un vecteur de diversification économique et d’ouverture de nouveaux marchés. Cette stratégie s’aligne avec d’autres visions nationales, telles que la Vision 2021, qui promeut une économie de la connaissance compétitive, et le Plan centenaire 2071, [5] dont l’ambition est de faire des Émirats « la meilleure économie du monde ». Cette orientation stratégique vers une économie fondée sur le savoir est également conforme aux principes de l’image de marque nationale.
Dans ce cadre, le programme spatial joue un rôle clé dans la construction d’une image sophistiquée et modernisée de l’État. Dès les années 1990, les Émirats arabes unis ont entrepris, de façon proactive, des efforts pour améliorer leur image, leur réputation et la perception qu’en a le public, tant au niveau régional qu’au niveau international. Le programme spatial figure parmi les initiatives majeures de cette stratégie d’image. Comme l’expliquent Ahmad Goular et al. [6] dans leur étude sur le Nation Branding des Émirats arabes unis, les États peuvent gérer de manière délibérée leur réputation afin de se transformer en « marques attractives ». Cette construction symbolique repose certes sur des réalisations concrètes, mais elle est également largement tributaire de la perception du public. Or, dans ce processus, les domaines de la connaissance et de l’innovation technologique jouent un double rôle : ils renforcent à la fois la compétitivité économique et l’image internationale d’un pays.
Dans cette logique, le programme spatial des Émirats arabes unis répond également à une quête de prestige et de statut internationaux. Historiquement, les nations engagées dans la conquête spatiale ont bénéficié d’un prestige considérable. Michael Sheen, dans son ouvrage The International Politics of Space, souligne que la « course à l’espace » durant la Guerre froide était avant tout motivée par une rivalité pour l’influence et le prestige : « Dans l’utilisation de l’espace, nous avons assisté à une évolution, passant d’une compétition pour le prestige, souvent sous-tendue par des motivations militaires, à une compétition davantage scientifique et économique, sans pour autant exclure la dimension militaire. » [7] Le prestige, dans les relations internationales, constitue un levier essentiel d’influence. Le théoricien réaliste Hans Morgenthau le définit comme une « réputation de puissance », utile pour atteindre des objectifs politiques plus vastes. Dans le même esprit, Karl Deutsch propose une analogie éclairante : « Le prestige est au pouvoir ce que le crédit est à l’argent liquide ». Ainsi, tout comme un bon crédit facilite l’accès aux ressources, un prestige élevé permet à un État d’exercer son influence sans avoir à recourir directement à la force.
De plus, cette quête de statut et de prestige se manifeste par une démonstration multiforme de puissance. Le financement de projets ambitieux témoigne de la solidité économique du pays ; le développement de technologies de pointe met en lumière son savoir-faire scientifique ; et l’engagement idéologique en faveur de l’exploration symbolise une volonté de repousser les frontières du savoir humain. Les Émirats arabes unis, par l’intermédiaire de leur programme spatial, cherchent donc à affirmer leur place parmi les leaders de la nouvelle ère spatiale. Ces initiatives participent clairement à la consolidation de leur image, de leur prestige et de leur réputation, tant à l’échelle régionale qu’internationale.
Des limites structurelles invitent à nuancer l’image d’un programme spatial totalement maîtrisé.
Par ailleurs, le programme spatial émirien revêt une double finalité. D’une part, il s’appuie sur des projets civils emblématiques, comme la sonde Hope à destination de Mars ou la mission lunaire à venir, qui renforcent la visibilité internationale du pays. D’autre part, il accorde une attention particulière aux applications à finalité stratégique et militaire. Cette orientation illustre la reconnaissance croissante, par les autorités émiriennes, de la valeur géopolitique des ressources spatiales dans des domaines tels que les télécommunications ou la guerre de l’information. À cet égard, le développement de capacités nationales, à travers des satellites d’imagerie haute résolution tels que KhalifaSat [8] et le futur MBZ-SAT, démontre clairement la volonté d’autonomisation technologique et de sécurisation des intérêts stratégiques. Ces outils permettent notamment de surveiller des zones sensibles, renforçant ainsi la souveraineté et la sécurité nationales.

Cependant, cette dynamique de valorisation symbolique et diplomatique ne doit pas occulter un certain nombre de limites structurelles qui invitent à nuancer l’image d’un programme spatial totalement maîtrisé. Toutefois, il apparaît nécessaire de nuancer le caractère volontariste du discours émirien en adoptant une lecture plus critique des limites qui accompagnent ce programme spatial ambitieux. En dépit de ses succès, le secteur spatial des Émirats demeure largement tributaire de l’expertise internationale, dont les expertises américaine et européenne, que ce soit pour la conception des sondes, le développement technologique ou la formation des équipes scientifiques. Cette dépendance met en lumière les marges de progression qui subsistent avant l’atteinte d’une véritable autonomie. De même, l’écart entre les objectifs affichés, parfois très élevés, et les capacités nationales réellement maîtrisées soulève la question d’un éventuel déséquilibre entre les ambitions et les moyens, notamment dans la perspective d’un développement durable du secteur. À cela s’ajoutent des interrogations d’ordre budgétaire : malgré des ressources financières importantes, la soutenabilité à long terme d’un investissement aussi lourd dans un secteur encore en construction n’est pas garantie, surtout dans un contexte de diversification économique en cours. Enfin, la montée en puissance spatiale des Émirats pourrait, à terme, alimenter certaines rivalités régionales, en particulier avec des États déjà engagés dans l’exploration spatiale, ce qui ajouterait une dimension supplémentaire aux tensions géopolitiques du Golfe. Intégrer ces éléments critiques permet d’équilibrer l’analyse et d’éviter une lecture strictement institutionnelle ou linéaire de la stratégie spatiale émirienne.
L’ambition spatiale des Émirats arabes unis dépasse les enjeux scientifiques et technologiques : elle s’inscrit dans une stratégie de politique étrangère visant à accroître leur influence internationale. En mobilisant le soft power, le prestige et l’image de modernité associés à leur programme spatial, les Émirats cherchent à consolider leur statut de puissance moyenne.
Dans cette perspective, l’espace devient un levier diplomatique structurant. Les Émirats développent des partenariats bilatéraux avec des puissances spatiales, participent activement aux instances de gouvernance internationale et promeuvent une coopération interarabe, se positionnant ainsi comme un leader régional.
Le programme spatial devient également un instrument d’affirmation statutaire, articulant l’innovation, la diplomatie et l’engagement global. Il permet aux Émirats de passer d’une logique bilatérale à une influence multilatérale et de s’affirmer comme un acteur influent au sein du système international.
Dans le paysage mondial de l’exploration spatiale, plus de soixante pays disposent d’agences actives. Au Moyen-Orient, les Émirats arabes unis ne sont pas seuls à investir dans ce domaine : l’Iran et Israël disposent de programmes établis depuis 1983, incluant la construction de satellites, les capacités de lancement et la technologie des missiles balistiques. [9] D’autres États, tels que Bahreïn, l’Égypte, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Syrie, la Turquie, Oman et le Qatar, ont également lancé des initiatives spatiales, dont l’ampleur varie : de la simple acquisition de satellites à leur fabrication. Toutefois, seuls l’Arabie saoudite, la Turquie, les Émirats arabes unis et l’Oman ont formulé des stratégies spatiales nationales.`
Au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), plusieurs États manifestent un intérêt croissant pour l’espace, dans une logique de diversification économique. Ainsi, dans le cadre de sa Vision 2030, l’Arabie saoudite [10] a investi 2,1 milliards de dollars dans son programme spatial en 2020, puis a lancé le programme Saudi Space Accelerator en 2022. La désignation de deux astronautes pour une mission vers la Station spatiale internationale, en partenariat avec Axiom Space, témoigne de cette ambition renforcée.
Oman, [11] sans programme spatial officiel, joue néanmoins un rôle stratégique grâce à la station de surveillance par satellite la plus avancée du CCG, essentielle au contrôle des signaux de communication. Son investissement [12] dans SpaceX en 2021 illustre un intérêt croissant pour l’économie spatiale. Le Qatar, [13] pour sa part, s’est distingué par le Qatar Exoplanet Survey (2010) et par le lancement de son premier satellite en 2013. Le Koweït [14] a suivi en 2021, rejoignant ainsi le cercle des États disposant de capacités spatiales autonomes.
La Turquie [15] affirme également son ambition avec un programme spatial structuré par TÜBİTAK, qui élabore une feuille de route décennale. Le projet AYAP, visant une mission lunaire, incarne les aspirations nationales. L’Égypte, [16] quant à elle, renforce sa présence spatiale avec le lancement de treize satellites (jusqu’en 2025).
Dans ce contexte d’expansion régionale, les Émirats arabes unis se démarquent par une stratégie cohérente et multiforme. Ils sont les seuls à disposer d’une capacité nationale de fabrication de satellites, comme l’a démontré le lancement de KhalifaSat en 2018. Cette autonomie technologique les distingue de leurs voisins immédiats. De plus, leur volonté de coopération régionale est manifeste, notamment à travers l’appui au lancement du satellite bahreïni Light-1 en 2021. Cette dynamique se prolonge par des partenariats stratégiques [17] avec l’Arabie saoudite et le Bahreïn pour le développement de technologies spatiales communes, tout en s’étendant à l’Égypte via la création d’un centre d’excellence au Caire dédié à l’assemblage et à l’intégration de satellites.
Les résultats de cette stratégie sont significatifs : les Émirats arabes unis disposent du secteur spatial le plus vaste et le plus diversifié de la région, articulé autour d’acteurs majeurs tels que le Centre spatial Mohammed Bin Rashid (MBRSC), Yahsat et Thuraya. Le pays exploite une flotte de plus de six satellites couvrant un large éventail de domaines et prévoit une expansion continue. Les investissements publics dans les technologies spatiales s’élèvent à 20 milliards d’AED, ce qui souligne l’ampleur de l’engagement national.
Cependant, malgré ces avancées, l’autonomie technologique demeure partielle. Le succès de la mission martienne Hope, bien qu’emblématique, a nécessité une collaboration internationale étroite pour sa conception et son lancement, révélant les marges de progression nécessaires pour rivaliser avec les grandes puissances spatiales. Néanmoins, grâce à la structuration de leur écosystème spatial depuis la création du MBRSC en 2006, les Émirats arabes unis se positionnent désormais comme un acteur incontournable dans le paysage spatial régional et, de plus en plus, international.
Les Émirats arabes unis s’emploient activement à promouvoir un leadership régional dans le domaine spatial. À cet égard, la création du Groupe arabe de coopération spatiale, qui réunit quatorze pays et a été initiée par les Émirats, constitue une initiative structurante. Ce consortium a lancé en décembre 2025 le satellite 813, désormais en orbite, afin de collecter des données environnementales critiques, notamment sur le changement climatique. Ce projet répond non seulement à des enjeux globaux, mais s’inscrit également dans une stratégie de valorisation symbolique du patrimoine scientifique arabe : le nom « 813 » fait référence au règne du calife al-Ma’mūn, fondateur de la Maison de la Sagesse, durant l’âge d’or islamique. Ce lien entre la modernité technologique et l’héritage civilisationnel renforce l’image des Émirats en tant qu’acteur culturellement légitime et technologiquement avancé.
Par ailleurs, la politique spatiale nationale accorde une priorité claire à l’émergence d’une industrie spatiale commerciale durable, compétitive et innovante, en phase avec l’ambition des Émirats de s’imposer dans l’économie spatiale mondiale. Conscients que l’exploration spatiale repose sur des dynamiques de collaboration, les Émirats arabes unis ont adopté une approche résolument multilatérale, en multipliant les partenariats internationaux.
Depuis sa création en 2014, l’Agence spatiale des Émirats arabes unis (UAESA) a réalisé des avancées significatives, tant sur le plan national qu’international, marquant ainsi l’émergence des Émirats arabes unis comme un acteur majeur dans le domaine spatial.
Ces progrès sont d’abord le fruit d’une structuration interne rigoureuse. L’adoption d’une Politique spatiale nationale en septembre 2016, suivie de la Stratégie spatiale nationale 2030 en mars 2019, a jeté les bases solides du développement du secteur spatial émirati.
Parallèlement, l’UAESA a tissé un vaste réseau de coopérations internationales. De nombreux mémorandums d’entente (MoUs) ont été signés avec des partenaires clés, notamment de grandes agences nationales telles que la JAXA (Japon), la NASA (États-Unis) et Roscosmos (Russie), ainsi que des États tels que l’Allemagne, l’Italie, la Corée du Sud et la France. Cette dynamique de collaboration franco-émiratie [18] a franchi un nouveau jalon avec la signature d’un contrat majeur entre le NSSTC et la société française U-Space. Cet accord porte sur la conception et la fabrication d’un satellite 12U « clé en main », illustrant l’étroite synergie entre les Émirats et la France en matière d’innovation et de constellations de petits satellites.
Ces partenariats se sont concrétisés par des projets emblématiques qui témoignent de la capacité des Émirats à s’insérer dans les grandes initiatives de l’exploration spatiale contemporaine. Le lancement de la sonde martienne Hope en partenariat avec le Japon, ou encore la contribution émiratie au sas lunaire Artemis Gateway, en collaboration avec la NASA, en sont des illustrations frappantes.
Sur le plan opérationnel, l’UAESA a piloté avec succès plusieurs programmes d’envergure, à l’instar de la mission martienne Emirates Mars Mission (Hope Probe), du lancement du satellite KhalifaSat, ou encore de l’envoi d’astronautes émiratis dans l’espace. Actuellement, l’UAESA contribue au projet Lunar Gateway, renforçant ainsi sa position dans les missions spatiales de nouvelle génération.
Cet engagement dépasse les seuls intérêts techniques ou scientifiques. Les Émirats participent également à des structures multilatérales, telles que la Charte internationale « Espace et catastrophes majeures » ou le Bureau des affaires spatiales des Nations unies (UNOOSA). La mobilisation des capacités spatiales émiriennes au service de l’aide humanitaire, notamment lors du tremblement de terre au Maroc en septembre 2023, démontre une volonté de mettre à profit les technologies spatiales à des fins éthiques et diplomatiques.
Cette stratégie de coopération répond à plusieurs objectifs : tirer parti de l’expertise de partenaires établis, mutualiser les ressources pour des projets ambitieux, et renforcer la position des Émirats dans l’architecture spatiale mondiale. Elle permet également d’alimenter les ambitions nationales en matière d’autonomie technologique, tout en consolidant leur crédibilité en tant que partenaire fiable et engagé.
Enfin, le programme spatial des Émirats s’inscrit dans une vision plus large de la politique étrangère, fondée sur le multilatéralisme [19], la diplomatie scientifique et la promotion d’un usage pacifique de l’espace. Cette approche, caractéristique des puissances moyennes, vise à renforcer l’image des Émirats en tant que « bons citoyens internationaux ». Leur participation active aux travaux du Comité des Nations Unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extra-atmosphérique (COPUOS) et à la rédaction des traités encadrant le droit spatial, ainsi que leurs accords avec des entités telles que le Commandement stratégique des États-Unis, illustrent cette posture. Le programme spatial devient ainsi un outil diplomatique, à la fois au service de l’influence émirienne et de sa légitimité sur la scène internationale.
Le programme spatial des Émirats arabes unis dépasse largement le cadre de l’innovation technologique ou du prestige : il s’affirme comme un instrument stratégique de projection internationale. Ainsi, la question de savoir dans quelle mesure la conquête spatiale contribue à la redéfinition du rôle international des Émirats trouve une réponse nuancée. En effet, ce programme s’inscrit à la fois dans une dynamique interne de diversification économique et de transition vers une économie de la connaissance, et dans une stratégie externe visant à renforcer leur influence diplomatique et leur statut de puissance moyenne.
En investissant dans l’observation de la Terre et en mobilisant les données spatiales au service de la gestion des biens publics mondiaux, les Émirats s’inscrivent dans une diplomatie scientifique à vocation multilatérale. Cette capacité à conjuguer innovation technologique, soft power et coopération internationale leur permet d’occuper une position singulière : celle de médiateurs techniques et d’acteurs de confiance dans les relations internationales. Le programme spatial apparaît ainsi comme un levier central de légitimité et d’influence, contribuant à la construction d’une image d’État moderne, fiable et engagée.
Cependant, cette ambition demeure confrontée à certaines limites, notamment à une dépendance partielle à l’égard de l’expertise étrangère et aux incertitudes quant à la durabilité de ces investissements. Dans un contexte de multiplication des acteurs spatiaux et de rivalités croissantes, l’espace pourrait devenir un terrain de compétition accrue. Dès lors, la capacité des Émirats à concilier ambition stratégique, autonomie technologique et coopération internationale constituera un enjeu déterminant pour leur affirmation durable sur la scène mondiale. (NDLR : Enfin, il est trop tôt pour mesurer l’impact de la guerre israélo-américaine contre l’Iran. Parfois, la guerre est un accélérateur, particulièrement dans le domaine scientifique et du renseignement.)
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[1] Vision2021.ae
[2] The UAE’s National Space Policy, uaelegislation.gov.ae, 04 septembre 2016.
[3] Srijana Mitra Das, the benefits of space will keep growing for countries and companies — ISRO is the most inspiring model for space development now : Matthew C. Weinzierl, economictimes.indiatimes.com, 15 septembre 2023.
[4] Hope and An Eye on the Future : UAE’s Space Sector, youtube.com, 18 août 2023.
[5] UAE Centennial 2071, u.ae.
[6] Gouher Ahmed et al., “Nation Branding as a Strategic Approach for Emerging Economies : The Case of UAE,” in Palgrave Studies of Marketing in Emerging Economies, 2022, 41–57.
[7] Michael Sheehan, The International Politics of Space, Routledge eBooks, 1st ed., 2007, 13.
[8] Beatrice Hainaut, The Middle East Enters the Space Race, Stimson.org, 3 novembre 2023.
[9] Lawrence Rubin, « A Middle East Space Race ? Motivations, Trajectories, And Regional Politics » , Space Policy, 1 janvier 2024, 101608.
[10] Reuters, Saudi Arabia to invest $2.1 bln for space program by 2030, english.alarabiya.net, 20 octobre 2020.
[11] Kendall Russell, Kratos Delivers Radio Monitoring System for Oman, satellitetoday.com, 14 juillet 2017.
[12] Oman Investment Authority Takes a Stake in SpaceX, swifinstitute.org, 12 mai 2021.
[13] Charles W. Dunne, Arab Space Programs Level Up, arabcenterdc.org, 9 septembre 2022.
[14] Bayly Winder, Space sector developments across the GCC, medi.edu, 20 avril 2023.
[15] Ayse Isin Kirenci, Türkiye to advance space exploration through its National Space Program, trtworld.com, 21 janvier 2024.
[16] Egypt Tops Africa with Highest Number of Satellites in Orbit, sis.gov.eg, 4 janvier 2025.
[17] Naser Abdullatif Al Hammadi, Smart Power in Orbit : The Emotional Intelligence of UAE Space Diplomacy, trendsresearch.org, 7 décembre 2025.
[18] U-space, New contract signed between the NSSTC and U-Space : A new milestone in UAE-France cooperation in space innovation, spacenews.com, 26 septembre 2025.
[19] NDLR : Depuis Trump I et plus encore Trump II, le multilatéralisme est brutalement attaqué par les Etats-Unis qui font tout pour l’entraver. Le Forum de Paris pour la paix initié en France dès 2018 est-il en capacité d’enrayer cette fragilisation ?




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