Docteur en histoire, ancien membre de l’École française de Rome et diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris. Maître de conférences à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en histoire médiévale, il est également membre de l’UMR 8167, Orient et Méditerranée. Ses recherches portent en particulier sur l’histoire de la papauté et ses relations avec les mondes orientaux et asiatiques. Il est notamment l’auteur d’une Histoire de la papauté en Occident publiée dans la collection Folio Histoire.
Après avoir examiné la semaine dernière les relations entre Donald Trump et Léon XIV, l’étude de cette semaine rappelle que celles-ci s’inscrivent dans une transformation de fond, qui voit conjointement la mutation des sociétés occidentales et l’émergence d’un monde véritablement multipolaire. L’Amérique, qui ne peut plus être la puissance dominante qu’elle a été, est en train du sortir du système atlantique d’après-guerre et du modèle de globalisation des années 1990, qui restait centré sur l’Occident.
Parallèlement, le modèle américain traditionnel, fondé sur une culture protestante et calviniste, s’effrite tandis qu’émerge une société métropolitaine, plus diverse et plus latine, où le catholicisme prend une place croissante. Cette évolution s’accompagne de la montée d’un nouvel électorat catholique MAGA, et qui est lui aussi métropolitain, en partie latino. Mais il témoigne également de la rupture entre les jeunes générations et le système politique washingtonien, y compris son catholicisme institutionnel, habitué à travailler avec le Vatican.
Or, argumente Thomas Tanase, la papauté a trouvé sa place dans le système mondial grâce au soutien américain dans le cadre atlantiste de l’après-guerre. Elle est donc singulièrement bouleversée par ces évolutions, et ce d’autant plus que celles-ci entraînent le monde dans un tourbillon de crises et de guerres, tandis que les évolutions à venir sont encore imprévisibles.
Cependant, le véritable enjeu des décennies à venir sera bien pour la papauté de s’adapter à ce changement pour reconstruire une véritable interaction avec tous les partenaires du nouveau monde en train d’émerger, non sans une certaine realpolitik.
Lire la première partie. Thomas Tanase, Léon XIV et les États-Unis. I. Un pape américain face à Donald Trump
IL FAUT prendre la mesure du changement. L’élection de Donald Trump en 2016, couplée avec le Brexit, n’a pas été un accident de l’histoire, refermé en 2020 comme beaucoup l’espéraient. Elle a au contraire marqué le début d’un nouveau cycle historique, qui voit lentement émerger une nouvelle Amérique, laquelle à la date de rédaction de cet article (2026) est encore en formation et dont les évolutions de demain sont largement imprévisibles, même si l’on peut voir se dessiner quelques lignes de force. Sauf que l’émergence d’une nouvelle société provoque par définition des ruptures, des conflits, des décalages entre certains groupes et un système de pouvoir lié aux anciennes structures. Et ce d’autant plus qu’il s’agit d’un processus complexe, qui porte en lui des risques de violence voire de désagrégation sociale. Ce n’est que très progressivement, et à travers bien des surprises, qu’émerge une nouvelle synthèse, appuyée sur une nouvelle manière de penser l’être humain et la société, d’organiser l’économie et de canaliser les intérêts de groupes opposés dans un nouveau système politique. Une nouvelle Amérique métropolitaine, aux populations d’origines variées, est aujourd’hui en train de se structurer devant faire face à la crise économique et aux révolutions induites par les nouvelles technologies. Or le phénomène MAGA (Make America Great Again), porté un temps par Donald Trump, mais qui est beaucoup plus large que lui, est une autre forme de réinvention de l’identité américaine dans le contexte nouveau des métropoles.
Cependant, la première difficulté, outre les conflits internes à la nation états-unienne, est que cette transformation s’accompagne d’un redimensionnement de la puissance américaine, qui ne peut plus dominer le monde par sa capacité industrielle et économique comme autrefois, mais qui, couplée à son allié israélien, peut toujours se lancer par effet de compensation dans des conflits particulièrement dangereux comme en Iran afin de réaffirmer son statut. La deuxième est la rupture de l’ordre atlantique qui a commencé à muter à partir des années 1970 pour donner naissance à l’ordre globalisé des années 1990, lequel a assuré la montée en puissance de la Chine, la désindustrialisation des États-Unis et de l’Occident. Ce qui aujourd’hui ne convient plus à la puissance américaine. Les États-Unis sont obligés de se repenser comme un élément central, mais non hégémonique, dans un système complexe d’États-continents pluriel et multipolaire, avec la Chine, la Russie, sans doute demain l’Inde, plus encore de nombreux autres acteurs – et plus ce système sera fin et complexe, plus la papauté aura un mot à dire, comme d’ailleurs d’autres pays capables d’être un point de rencontre à l’image de la France ou de l’Italie.
La question de fond reste la réorganisation d’un système international qui ne peut plus être dominé par le seul Occident, alors que les États-Unis doivent réinventer leur position dans le monde, mais sans perdre la face. La partie se joue dans un ensemble de conflits connectés le long d’un grand front européen-moyen-oriental, de l’Ukraine au Moyen-Orient, voire le Sahara, en espérant qu’un nouveau front ne s’ouvre pas en mer de Chine. Des conflits qui forment bien la « troisième guerre mondiale en morceaux » évoquée par le pape François. Le problème pour les États-Unis, et plus encore pour les pouvoirs européens actuels, est qu’ils ne semblent pour l’instant capables ni d’obtenir la victoire ni d’accepter une défaite limitée qui entérine leur changement de statut : l’incapacité à faire la paix nourrit le risque d’embrasement global. Cet état de fait découle aussi de la crise du modèle politique des pays occidentaux, incapables de retrouver un élan intérieur et de renouveler un pacte démocratique pour le moins mis à mal. Or la combinaison de crise interne et d’échecs militaires a été jusqu’à présent le plus grand moteur d’accélération de l’histoire et de révolutions.
Le processus n’est en effet pas inédit. La Révolution industrielle et les progrès du XIXe siècle ont été accompagnés par les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, le déplacement du centre du monde vers une Angleterre en marge du continent européen et l’émergence du système libéral. Outre-Atlantique, cette phase se traduit notamment par la guerre de Sécession, qui marque le passage de l’Amérique à la Tocqueville première version, celle des toutes petites villes prospères, à la population éduquée, croyante et homogène dans le cadre d’une démocratie héritée du XVIIIe siècle, pour passer à une nouvelle version, celle du Nord industriel. L’ordre international atlantique est le résultat de la deuxième Révolution industrielle, de l’ère des masses et de deux Guerres Mondiales qui ont permis le déplacement des centres de pouvoir vers les États-Unis – lesquels ont eux-mêmes dû se modifier en profondeur à l’âge rooseveltien pour devenir l’Amérique moderne capable de gouverner le monde.
Les conflits actuels témoignent de l’émergence dans la douleur d’un nouveau système mondial, qui sera véritablement multipolaire, alors qu’il y a encore seulement un demi-siècle, vers 1976, le monde était divisé en deux blocs découplés économiquement. La richesse était concentrée autour des pays du G7 ; la Chine de Mao Zedong était un des pays les plus pauvres et les plus isolés de la planète ; le « tiers-monde » était soit en situation de périphérie, soit en dehors du jeu. Toutefois, la complexité du processus, qui clôt ce que Mackinder avait appelé il y a un siècle « l’âge colombien » de domination occidentale du monde implique une réorganisation d’une ampleur sans précédents, qui ne peut demander une simple adaptation de « gouvernance », c’est-à-dire un non-changement sur le fond. Cependant, l’histoire nous apprend aussi qu’au-delà des changements de la géographie du pouvoir, le processus implique également une révolution technologique, une réinvention des sociétés et l’émergence de nouveaux modèles sociaux, de croyance, très précisément ce qui commence à poindre aux États-Unis.
Cela fait longtemps qu’Emmanuel Todd, avant d’être emporté par le pessimisme de la crise actuelle, a souligné le paradoxe de cette Amérique proclamant haut et fort son exceptionnalisme et son caractère indispensable au monde au moment où sa puissance diminue, où le reste de la planète connaît un rattrapage éducatif, économique, et où elle finit par ressembler de plus en plus au reste du monde [1]. Il montre également comment la crise actuelle peut donner une impression d’impasse, de nihilisme, d’exaltation de l’argent, du sexe, de la réussite sociale et de la violence, et surtout comment ce nihilisme provient de la dissolution de la matrice religieuse des sociétés occidentales, avec un effet particulièrement brutal aux États-Unis, qui devaient tant à une matrice calviniste qui a résisté plus longtemps chez eux [2]. Toutefois, le nihilisme est aussi par définition la marque d’une situation de transition, comme les États-Unis en ont déjà connu, même si celle en cours actuellement est peut-être encore plus profonde et encore plus systémique que par le passé. La vieille Amérique de Tocqueville n’en a pas moins jamais cessé de se réinventer, et de réinventer le monde – certes à travers des événements souvent dramatiques.
Or, signe des transformations en cours de l’Amérique, la question religieuse y réapparaît d’une manière nouvelle, entre d’une part la sortie d’une matrice culturelle commune, avec sa « religion civique » traditionnelle, et de l’autre la montée en puissance d’un catholicisme contre lequel s’était construite la nation américaine, et qui pourtant est en train d’en devenir aujourd’hui un élément constitutif. Parallèlement, les convulsions du système international redonnent de l’importance à la papauté, comme cela s’est vu lors de la guerre en Iran. Mais c’est aussi un problème pour elle. En effet, la papauté, qui avait réussi contre toute attente grâce à son appareil d’État et au protecteur américain à obtenir un rôle dans le système international supra-étatique hérité de la Seconde Guerre mondiale, se voit désormais obligée de réinventer sa place en ayant bien du mal à accepter la réapparition d’un système interétatique fait de négociations et de rapports de force changeants entre les grands États-continents de Donald Trump, Xi Jinping, Vladimir Poutine et Narendra Modi, effectivement bien éloignés du catholicisme. C’est la raison pour laquelle, après avoir fait dans une première partie le tour des premiers mois de pontificat de Léon XIV et de son rapport avec Donald Trump, il faut dans cette deuxième partie aller plus loin et analyser l’histoire de long terme de l’Église catholique comme des États-Unis, pour essayer de voir en quoi les évolutions en cours changent de concert le visage du catholicisme et de l’Amérique.
La réalité est que quelle que soit la personnalité des pontifes ou la conjoncture du moment, la papauté a de toute manière toujours eu du mal à accepter l’idée d’un monde organisé autour des acteurs étatiques et des principes de la realpolitik, explicitement condamnés par Léon XIV dans la Magnifica Humanitas [3]. C’est aussi ce qui permet de mieux comprendre les difficultés et les limites de la politique de Léon XIV. D’une certaine manière, le pape en a peut-être dit plus qu’il ne le voulait, lorsqu’il a expliqué devant le corps diplomatique le 9 janvier 2026 que « bien que le contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui soit différent de celui du Ve siècle, certaines analogies restent très actuelles. Comme à ce moment-là, nous vivons une époque de profonds mouvements migratoires ; comme à ce moment-là, nous vivons une période de profonde réorganisation des équilibres géopolitiques et des paradigmes culturels ; comme à ce moment-là, nous ne sommes pas, selon l’expression bien connue du pape François, dans une époque de changement, mais dans un changement d’époque » [4]. Mais si nous sommes comme au Ve siècle, à l’époque de la chute de Rome, d’Attila et du premier pape Léon, c’est alors tout un monde qui est en train de s’effondrer et de se réinventer, et dans ce cas les appels aux règles de gouvernance mondiale de l’après-guerre ou des années 1990 risquent d’être un peu courts.
Lorsque le pape Léon tweete pour déclarer que Dieu ne bénit jamais la guerre, et que le chrétien est toujours contre ceux qui hier maniaient le glaive, et aujourd’hui lâchent les bombes [5], cela semble pour beaucoup une évidence venue du fond des âges. Pourtant, le rejet de la guerre, l’appel à la collaboration internationale et au respect des autres – en l’occurrence ici l’Iran - ne sont pas tout à fait un dogme catholique de toujours. Après tout, la papauté, héritière à bien des égards dans le monde médiéval de l’empire romain disparu dans sa partie occidentale aux temps de saint Augustin et de Léon Ier, a commencé à partir de la réforme grégorienne du XIe siècle à se poser de manière systématique comme cour suprême d’une chrétienté qui devait s’étendre au monde – rompant au passage avec l’Église de Constantinople, qui peinait à suivre ces changements [6]. L’Église devait rassembler dans la christianitas ou la Res publica christiana la diversité du monde féodal, dont les guerres seigneuriales étaient appelées à être réorientées vers les ennemis de l’extérieur et les croisades, y compris à partir du XIIIe siècle contre les ennemis de la chrétienté occidentale, de Constantinople à la péninsule ibérique, des régions baltes aux hérétiques albigeois. Toute la querelle médiévale des papes et des empereurs, puis du pape Boniface VIII et de Philippe le Bel tient dans le refus pontifical d’accepter une indépendance du pouvoir politique en dehors du cadre défini par la papauté et sous sa surveillance. Les pouvoirs séculiers disposent d’une autonomie limitée et doivent rester sous l’autorité supérieure de papes capables de les corriger dans une forme de subsidiarité, pour reprendre un terme contemporain, tant le pouvoir laïc est entaché de péché parce qu’il appartient à la Cité des hommes de saint Augustin, définie par l’orgueil et l’amour de soi.
Ce projet échoue, alors que les légistes du roi de France théorisent un champ d’action spécifique du roi de France, qui par l’onction bénéficie d’un lien particulier d’inspiration avec Dieu. Les papes de l’époque moderne continuent d’appeler les États à défendre l’Église les armes à la main, qu’il s’agisse de la lutte contre les protestants ou de celle contre les Ottomans, tandis que les juristes catholiques de la péninsule ibérique ont systématisé et donné un tour nouveau à la doctrine de la guerre juste avec la conquête de l’Amérique, doctrine qui passe ensuite avec Hugo Grotius dans le droit naturel européen non-confessionnel.
Cependant, l’échec à maintenir une Europe unie autour du catholicisme et l’émancipation des États font naître un ordre interétatique moderne qui ne tient plus compte des principes supérieurs édictés par la papauté, même si son langage juridique, ses concepts et sa sociabilité sont imprégnés d’héritage catholique – il suffit de penser au rôle des cardinaux Richelieu et Mazarin dans la naissance de cet ordre de l’État moderne. En échange, la papauté invente dès le XVIIe siècle une forme de gouvernement mondial, capable de faire remonter jusqu’à Rome les informations d’Amérique, d’Afrique, d’Asie, où se trouvent les missionnaires notamment jésuites, un processus qui va s’accélérer avec les colonisations de la fin du XIXe siècle. La papauté, qui depuis la réforme grégorienne et sa lecture de saint Augustin a toujours eu tendance à regarder avec méfiance les États et n’a accepté qu’à contre-cœur l’idée de souveraineté des monarchies catholiques, commence ainsi dès l’époque moderne à se déconnecter des États.
Dans le sillage de la Révolution française les États européens se sécularisent au XIXe siècle. La monarchie italienne fait même concrètement la guerre à la papauté pour achever l’unité italienne. Le catholicisme devient ultramontain, et ne répond plus qu’au pape, alors que la figure du monarque catholique qui avait joué un rôle fondamental depuis le Moyen Âge, souvent en conflit avec les papes, s’efface. Plus que jamais les papes condamnent l’idée de la Realpolitik, malgré l’héritage des anciennes pratiques royales et princières autrefois largement italiennes, que les papes, en tant que souverains d’un État indépendant en Italie centrale jusqu’en 1870, n’ont pas manqué de pratiquer. Face à la catastrophe de la Première Guerre mondiale, la papauté adopte le discours pacifiste devenu depuis une forme d’évidence de toujours. Le pape Benoît XV choisit la neutralité pontificale et multiplie les appels à la paix, d’une manière non dénuée d’ambiguïté, alors que les empires centraux restent ses derniers protecteurs et que les appels à la paix visent notamment à empêcher, sans succès, l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Entente ou l’écrasement de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Cette position de neutralité, condamnant la guerre et les massacres d’une manière générale, se retrouve avec ses ambiguïtés au moment de la Seconde Guerre mondiale, même si Pie XII, déjà à l’époque où il n’était encore que secrétaire d’État, en 1936, avait commencé à préparer le rapprochement avec les États-Unis. Précédemment, les accords du Latran avec Mussolini en 1929 avaient assuré la situation institutionnelle et financière du Vatican.
Si les États-Unis ont été capables en 1945, à la différence de l’après-Première guerre mondiale, de prendre le relais et d’imposer leur hégémonie, c’est largement grâce à la construction du Big government rooseveltien qui devait beaucoup aux immigrés européens. Les Irlandais, les Italo-Américains issus des milieux populaires investissent les professions liées à la police, à la défense et à l’État, un mouvement représenté par le parti démocrate des Kennedy. En retour, alors que le mouvement séculier hérité des révolutions du XIXe siècle avait une dimension parfois violemment anti-catholique, la pax americana d’après-guerre permet l’arrivée au pouvoir en Europe des gouvernements chrétiens-démocrates d’Alcide de Gasperi en Italie ou de Konrad Adenauer en Allemagne de l’Ouest, qui participent aux débuts d’une construction européenne que Pie XII avait appelée de ses vœux. Cependant, les États-Unis comme la papauté, au moment où ils s’allient dans les débuts de l’ordre atlantique, ont aussi en commun un idéal de dépassement des vieilles pratiques géopolitiques européennes perçues comme cyniques pour aller vers des formes de juste gouvernance (évidemment comprises de manière différente) dont le continent européen devient le banc d’essai – même si les succès américains dans la Guerre froide sont largement dus à l’apprentissage de la Realpolitik à l’européenne, que l’on retrouve aussi quand il le faut dans les couloirs du Vatican.
Le concile de Vatican II du début des années 1960, entreprend de réformer en profondeur l’Église catholique, mais avec pour résultat de l’adapter aussi aux valeurs de la modernité atlantiste. Même si, pour la première fois, des évêques du monde entier, et notamment des pays du Sud en train de sortir de la colonisation, participent au concile, l’essentiel des réformes est porté par les épiscopats de l’Europe des Six, tandis que l’épiscopat américain joue un rôle majeur dans l’affirmation nouvelle du caractère fondamental de la liberté religieuse. Au-delà même du concile, le rite est transformé et modernisé au cours des années qui suivent, en particulier en Europe et au Québec, avec la volonté d’intégrer la spontanéité, l’individu, de laisser la place au sentiment et à la liberté face à la hiérarchie et à la tradition, des manières de faire qui portent le sceau des modes américaines et que l’on retrouve à la même époque dans l’essor du renouveau néo-évangélique porté notamment par Billy Graham.
Les années de Vatican II verront la papauté et l’Église catholique multiplier les appels à l’engagement, à la paix universelle, au désarmement mondial, et au développement de formes de gouvernance mondiale. La papauté n’a cessé depuis d’insister sur cet héritage humaniste conçu comme une base fondamentale de son message chrétien permettant de construire des ponts avec l’extérieur. La papauté s’est ainsi faite l’avocate d’un ordre mondial appuyé sur les principes onusiens et surtout sur la myriade d’O.N.G., d’associations caritatives et d’acteurs infra-étatiques particulièrement investis par les réseaux catholiques, d’une manière très calquée sur les modes de faire américains, permettant à la papauté de devenir un acteur central du système de gouvernance mondiale [7]. Cela explique par exemple pourquoi la papauté va investir le thème des migrations, alors que les associations catholiques jouent un rôle essentiel sur le terrain dans l’accueil, une évolution qui aboutit à l’adhésion officielle du Vatican au pacte de Marrakech en 2018 sous le pape François [8].
Le paradoxe est donc que c’est cette inscription atlantiste, avec la protection américaine, qui a permis à la papauté de jouer à plein son rôle de conscience portant la voix des plus pauvres et des plus démunis sur la scène mondiale. Toutefois, cette adaptation du XXe siècle lui a également permis d’accomplir son idéal millénaire de se poser comme un siège au-dessus d’États à souveraineté limitée, même si c’était au risque d’apparaître comme une sorte de junior partner écouté poliment par les grandes puissances, à commencer par les États-Unis, lorsqu’il dénonce la guerre ou parle du Sud, sans que cela n’ait trop d’importance. Cependant, en Europe, la désacralisation et l’engagement social des prêtres, qui devaient rapprocher l’Église des fidèles et permettre un renouveau, se traduisent par un effondrement de la pratique [9], bien moins présent dans les régions restées plus en retrait de ce mouvement, non seulement l’Afrique, l’Asie ou, en partie l’Amérique latine, mais aussi la Pologne. En ce sens, on peut dire que le concile de Vatican II a participé à sa manière à l’américanisation de l’Europe par l’essor de la société de consommation, achevant la vieille culture des campagnes, des paroisses et d’un certain modèle urbain hérité du Moyen-Âge, ce qui explique en partie pourquoi le catholicisme comme fait social s’affaisse en Europe à partir des années 1960.
Les différents papes et le monde associatif catholique seront jusqu’au traité de Maastricht de 1992 au premier rang du projet de construction d’une Europe fédérale post-étatique.
De la même manière, l’adaptation à l’atlantisme combinée à la vieille méfiance pour les États a également amené le catholicisme de Vatican II à passer par pertes et profits en parlant de « phase post-constantinienne » un autre héritage européen multiséculaire, celui d’un certain réalisme politique interétatique et surtout, plus profondément, celui d’une certaine sacralité, qui n’était pas seulement celle de l’Église mais aussi celle de l’État et de la chose publique, lesquelles s’étaient construites au fur et à mesure des siècles en interaction avec l’Église, une conception profondément rejetée par le modèle américain, mais qui avait connu dans les années 1960 un certain retour avec la figure du très catholique Charles de Gaulle, dont les relations avec les démocrates-chrétiens et les centristes ont toujours été difficiles. En échange, les différents papes et le monde associatif catholique seront jusqu’au traité de Maastricht de 1992 au premier rang du projet de construction d’une Europe fédérale post-étatique, devant servir de modèle pour une gouvernance mondiale. Ils se sont aussi souvent engagés dans les révolutions pédagogiques de l’enseignement scolaire, même si à l’arrivée la nouvelle culture qu’ils ont promue et l’Union Européenne qu’ils ont portée sur les fonts baptismaux ont fini par se retourner contre le catholicisme. Parallèlement, beaucoup d’anciens catholiques de Vatican II, qui forment aujourd’hui la base de l’électorat centriste européen, ont perdu la foi, tout en refusant de voir remettre en cause les principes hérités des années 1960.
On comprend dès lors pourquoi le Vatican et Washington ont suivi des trajectoires largement parallèles. La fin des années 1960 et le début des années 1970 voient le début du démantèlement du système hérité en 1945, avec notamment la fin annoncée de l’étalon-or. Si les cadres de 1945 continuent en principe d’exister à la base, ces années marquent l’essor du cycle de déréglementation internationale et de transformation métropolitaine qui va triompher avec la globalisation des années 1990 et s’étendre progressivement, avec des rythmes divers, à l’Europe et au monde. L’arrivée sur le trône de saint Pierre de Jean-Paul II en 1978 se déroule au moment où le secrétaire d’État démocrate d’origine polonaise Zbigniew Brzezinski instrumentalise délibérément le facteur religieux dans les pays musulmans, une politique dont l’Afghanistan sera la pointe. Elle précède de peu l’élection de Ronald Reagan et annonce la phase finale d’écroulement de l’URSS. Elle s’inscrit dans le renouveau religieux américain des années 1970 et l’émergence des néo-conservateurs, qui sont une autre forme de la transformation métropolitaine. Ils ont toutefois leur origine ailleurs que dans le catholicisme, et en particulier dans l’élan néo-évangéliste et le retour de la problématique religieuse après la guerre des Six Jours. En parallèle, le parti démocrate devient le parti des campus universitaires et des populations métropolitaines issues de la culture des années 1960, rompant avec les modèles religieux traditionnels. Une large partie du catholicisme working class ou lié aux fonctions d’État se réoriente vers un parti républicain qui abandonne l’école du réalisme politique à la Nixon pour reprendre à son compte la synthèse néo-conservatrice développée notamment dans l’entourage du sénateur démocrate pro-israélien et anti-soviétique Henry « Scoop » Jackson et de ses jeunes conseillers [10].
Les intellectuels catholiques américains (comme Michael Novak ou, plus tard, George Weigel), qui font face à l’ostracisme des campus libéraux, se rallient au mouvement et commencent dès lors eux aussi à citer Leo Strauss, à parler d’Athènes et Jérusalem, à se référer de plus en plus à l’idée d’une civilisation occidentale judéo-chrétienne mère des libertés et du progrès, à défendre face aux ennemis de ces valeurs (l’Islam, mais aussi le monde russe, qu’il soit communiste ou chrétien orthodoxe– à l’époque on ne s’intéresse pas tellement à la Chine « confucéenne » qui viendra elle aussi naturellement prendre place dans cette grille de lecture). Cette vision passera chez les intellectuels conservateurs européens en même temps qu’elle fera le lit de la théorie du « choc des civilisations » de Huntington. Cependant, dans le centre de l’Église catholique, à Rome, l’enthousiasme religieux nord-américain apparaît curieux, tandis que l’on continue à vouloir construire des ponts avec les pays du Sud. En ce sens, l’Église états-unienne, très imprégnée de ce néo-conservatisme dans son establishment, reste en décalage avec la Rome vaticane et d’une manière générale avec l’Europe, même si dans le domaine catholique aussi les idées américaines, portées par la puissance des financements et des réseaux états-uniens, finissent toujours par toucher le Vieux Continent.
De fait, avec la globalisation des années 1990, le monde devient unipolaire. Alors que le passage des néo-conservateurs du côté de Reagan avait favorisé la victoire de celui-ci, leur mécontentement face à la volonté de George Bush père de mener une politique réaliste et de compromis, notamment avec la Russie, pour gérer le monde de l’après-Guerre froide, jouera un rôle clé dans l’avènement de l’ère Bill Clinton-Tony Blair. En matière de politique étrangère, les thèmes néo-conservateurs, notamment en matière de politique étrangère, achèvent de s’imposer grâce à l’action de tout un ensemble de think tanks, activistes, groupes de pressions, chez les républicains comme chez les démocrates, pour façonner le consensus washingtonien et les règles de gouvernance mondiale qui vont par la suite s’imposer en Europe à gauche comme à droite. Les États-Unis bombardent Belgrade en 1999, et Brzezinski, qui sera un des mentors de Barack Obama, théorise dans le Grand Échiquier la nécessité d’imposer l’ordre libéral américain au monde en rejetant la Russie dans un coin d’Eurasie.
C’est dans ce contexte que le pape Jean-Paul II devient un des principaux critiques de la globalisation anglo-saxonne, tout en parlant des « deux poumons » de l’Europe, catholique et orthodoxe, manière aussi d’ouvrir la porte à la Russie [11]. Néanmoins il est impossible pour la papauté comme pour n’importe quelle autre puissance à l’époque d’imaginer se défaire du cadre de la globalisation atlantiste, et la nomination de Benoît XVI en 2005 se fait au moment où la présidence de George W. Bush marque l’apogée à Washington de la pensée néo-conservatrice. Dans un contexte de plus en plus hostile au catholicisme, en particulier en Europe, Benoît XVI commence à parler de « minorités créatrices ». Toutefois, le repli vers le militantisme communautariste, tout en se présentant comme conservateur, est en fait novateur et même largement en rupture avec la grande tradition de la Res publica catholique (laquelle a aussi largement façonné le modèle français), qui posait l’Église romaine comme centre capable de rassembler le monde entier par-delà les origines, les communautés ou les appartenances sociales, d’importance secondaire. Il s’agit d’autant plus d’une rupture que ce discours de militantisme minoritaire et communautaire est souvent doublé d’un discours civilisationniste de soutien aux guerres atlantistes ou à Israël.
L’ouvrage en 2013 de George Weigel au titre explicite, Evangelical catholicism est un révélateur. L’intellectuel catholique très conservateur, critique du pape François, soutien de toujours d’Israël et de la confrontation avec la Russie, y fait la promotion d’un catholicisme renonçant au modèle de la Contre-Réforme, autoritaire, pyramidal, et conformiste pour aller vers un catholicisme réformé, engagé, évangélique, refusant le laxisme, et surtout missionnaire et militant, en opposition au monde non-croyant. Un catholicisme dont l’auteur dit explicitement qu’il serait bien plus proche en communion de celui des protestants évangéliques que de celui de bien des intellectuels catholiques européens [12]. Derrière cette vision caricaturale et très américaine du catholicisme d’Ignace de Loyola, Thérèse d’Avilla, Philippe Néri, François de Sales et Vincent de Paul, il s’agit bien de dégager le catholicisme de l’héritage de l’Europe de Richelieu, du congrès de Westphalie et du réalisme politique dont le vieil européen d’origine Henry Kissinger fait à la même époque encore l’apologie [13] – un héritage aussi très lié à la France, qui n’est pas particulièrement appréciée des néo-conservateurs américains. Le modèle promu à la place est celui d’un catholicisme communautariste, de minorité, en rupture avec le reste du corps social, mais capable de faire pression et d’imposer son agenda aux hommes politiques par l’activisme et le lobbying. Un catholicisme dont George Weigel voit l’origine dans le pontificat de Léon XIII à la fin du XIXe siècle, en rupture avec les États européens séculiers, tandis que l’auteur, aussi conservateur soit-il, défend Vatican II, en particulier dans ses réformes liturgiques qui auraient permis de rompre avec les vieilleries de la Contre-Réforme.
Cet état d’esprit et ces manières d’agir imprègnent une large partie des catholiques conservateurs européens, en particulier parmi les générations les plus jeunes, avec ce paradoxe, y compris même chez ceux qui se définissent comme identitaires, que leur catholicisme est en fait une autre forme de rupture avec le passé et d’américanisation de l’Europe, tout autant que l’est le discours multiculturaliste à gauche. Dès lors, ce catholicisme nouvelle version, s’il peut connaître un certain dynamisme et donner du courage, n’est évidemment pas en mesure de compenser l’effondrement du catholicisme sociologique, pour reprendre une expression des années de Vatican II, qui touche également les États-Unis au cours des années de présidence de Barack Obama. Benoît XVI est obligé d’abdiquer en 2013, tandis que le pape François est un pape issu des métropoles du Sud adapté au nouveau contexte [14].
Mais entretemps, c’est l’Amérique elle-même qui a changé. Le cycle métropolitain démarré à la fin des années 1960 avait commencé comme une rupture à la pointe la plus avancée de la société américaine dans le cadre hérité de la période rooseveltienne et de 1945. Au cours des décennies, il s’est élargi à l’ensemble de la société américaine, puis avec un temps de décalage à l’Europe. Il a obligé l’ensemble du monde à se transformer dans le cadre de la globalisation en détruisant l’essentiel de ce qui avait été établi en 1945. Sur le modèle du « take off », après avoir fait accélérer l’ensemble de l’Amérique, celle-ci a désormais atteint le point critique qui l’a fait décoller et passer sur un autre plan, entrer dans cette phase qui n’est plus « une époque de changement, mais dans un changement d’époque », pour reprendre les paroles de François et de Léon XIV, et qui remet en cause les pouvoirs établis et les règles de la gouvernance globale héritées de la phase précédente. L’élection inattendue de Donald Trump en 2016 est la première grande manifestation de cette rupture, qui fait aussi émerger un nouvel électorat, celui d’une Amérique en souffrance, mais qui n’est déjà plus l’Amérique conservatrice traditionnelle.
De fait, Donald Trump, qui prend par surprise un establishment washingtonien qui n’a pas pris la mesure du changement, remet en cause les principes de gouvernance globale qui unissaient jusque-là les démocrates et les républicains comme l’Église états-unienne autour de trois grands thèmes cruciaux : Donald Trump fait campagne sur le refus de l’immigration non contrôlée, en faveur du protectionnisme économique et de la remise en cause des guerres outre-mer. La question catholique est au premier plan de l’élection présidentielle de 2016, tandis que le pape François prend parti de manière inédite contre le candidat qui « veut construire des murs » [15]. Cependant, l’électorat catholique américain vote majoritairement pour Donald Trump, sans doute aussi en bonne partie pour voter contre une Hillary Clinton qui incarne un certain mépris du catholicisme [16]. Les proches du pape François aux États-Unis comme Blaise Cupich, l’archevêque de Chicago, affichent des tendances plus progressistes et ne font pas mystère de leur hostilité à Donald Trump. L’Église américaine, plus conservatrice, reste plus divisée sur les questions sociétales mais favorable aux migrants, largement acquise dans sa partie institutionnelle au consensus washingtonien néo-conservateur et effrayée par la montée du phénomène Trump.
En retour, Donald Trump recherche le soutien des conservateurs catholiques, indispensable pour sa réélection, notamment en obtenant au terme de deux batailles féroces la désignation à la Cour suprême de deux jeunes juges catholiques conservateurs, Brett Kavanaugh en 2018 et Amy Coney Barrett en 2020 ce qui, compte tenu du système américain, aura une importance fondamentale pour les équilibres politiques des décennies à venir. Parallèlement, son conseiller Steve Bannon, qui reste largement un électron libre, tente d’organiser en Europe des réseaux catholiques qui remettraient en cause le pape François et défendraient les positions de Donald Trump. Cependant, la réalité est que cette politique très velléitaire ne donne guère de fruits. En outre, la plus grande partie des réseaux conservateurs catholiques hostiles au pape François en Europe, qui voient dans son anti-occidentalisme la source de son progressisme, sont aussi souvent anti-trumpistes, à l’image de l’establishment néo-conservateur washingtonien. Hostiles à la Chine, à la Russie et pro-israéliens, ils s’accommoderont de Joe Biden en 2020, pour ensuite se réjouir de l’arrivée sur le trône de saint Pierre de Léon XIV, qui semble les débarrasser d’un pape progressiste et tiers-mondiste [17].
Reste qu’avec le recul, la première présidence Trump de 2017 à 2021 ressemble plus à une période de freinage et d’incertitude qu’à une véritable rupture. Sur le plan extérieur, Donald Trump ne remet pas en cause l’OTAN et réoriente les États-Unis vers la bataille économique contre la Chine sans aller jusqu’à la guerre ouverte. S’il lance des actions spectaculaires comme l’assassinat revendiqué du général Soleimani en 2020 qui ne semble pas avoir particulièrement ému les partisans européens des règles de gouvernance internationale, il évite d’engager les États-Unis dans une grande guerre au Moyen-Orient, conformément à ce qu’attend une large partie de sa base électorale, en particulier chez les plus jeunes, qui ont grandi avec le fiasco irakien. Il évite aussi d’élargir le conflit commencé en Ukraine en 2014, dans lequel sont au contraire très impliqués les réseaux démocrates, parmi lesquels notamment le sénateur Joe Biden, ainsi que les opposants de toujours de Donald Trump au sein du parti républicain, comme John McCain. Ses opposants organisent une véritable guerre médiatique, multipliant les procédures d’impeachment qui distillent l’idée que Donald Trump refuserait la mobilisation sur le sujet ukrainien parce qu’il serait trop proche des Russes. Une bonne partie de l’establishment catholique américain, soutenu par le pape François, a aidé à l’élection de Joe Biden en 2020, qui a emporté avec une très faible marge le vote catholique.
Le succès électoral de Donald Trump en 2024 est en revanche largement dû à sa capacité à animer une base électorale large, capable de s’implanter dans les métropoles bleues auprès d’une population diverse, et notamment d’une grande partie de l’électorat masculin ainsi que de celui de jeunes femmes moins diplômées. À vrai dire, même le ralliement tant décrié de la Silicon Valley à Donald Trump est un marqueur de cette évolution : il est difficile de ne pas voir en Alex Karp, passé par l’école de Francfort et les enseignements de Jürgen Habermas, ou en Peter Thiel, qui se veut disciple de René Girard, une autre version de l’Amérique des campus, avec laquelle ils partagent une même sociologie et une même utilisation parfois abusive de la philosophie allemande et des auteurs français à la mode. L’électorat MAGA de 2016 et plus encore de 2024 a en fait opéré une union large entre la Bible Belt et la nouvelle Amérique multiraciale des métropoles, dans ses différentes composantes annonçant une structuration électorale qui verrait cette coalition s’opposer à celle des progressistes, affaiblie en 2024 par une crise profonde de son modèle politique et une candidate fragile.
Les catholiques, qui restent décidément l’aiguillon du système électoral américain, sont nettement repassés du côté de Donald Trump en 2024 (55%), et ce d’autant plus que la candidate Kamala Harris incarnait de manière évidente un rejet du christianisme [18]. Donald Trump a donc pu élargir sa base pour remporter l’élection de 2024 après l’élection hors normes de 2020, au cours de laquelle il avait déjà attiré des millions d’électeurs supplémentaires, en particulier dans les États du Sud (Texas, Floride), qui incarnent largement l’Amérique de demain et qu’il est impossible de gagner sans le soutien d’une partie conséquente de l’électorat catholique latino-américain. De fait, dès 2016, une partie de celui-ci avait commencé à passer du côté du Donald Trump, un mouvement qui n’a fait que s’accélérer en 2024, en particulier chez les hommes. Si Donald Trump a pu gagner l’élection présidentielle, c’est aussi parce qu’il a remporté plus de votes chez les hommes hispaniques que Kamala Harris. Dans l’ensemble, 48% des Hispaniques américains ont voté pour lui, (contre 51% pour sa rivale, même si celle-ci fait un meilleur score parmi les Hispaniques se définissant comme catholiques, avec 58%). C’est vrai notamment dans les États du Sud, par exemple dans une région aussi significative que la Vallée du Rio Grande à la frontière avec le Mexique [19], justement à cause des effets destructeurs des réseaux criminels qui font passer les migrants clandestins en même temps que la drogue alors que les États-Unis vivent la crise terrible des opiacés.
Un autre électorat, traditionnellement démocrate, et appelé à jouer un rôle de plus en plus important aux États-Unis, a également commencé à glisser vers la coalition MAGA : l’électorat asiatique, qui est en pleine ascension dans la société américaine grâce à sa réussite scolaire. En 2024, il a donné 40% de ses voix à Donald Trump (contre seulement 57% pour Kamala Harris, pourtant en partie originaire d’Inde). Là aussi, la question religieuse n’est pas absente, alors qu’une part de cet électorat est chrétienne et liée à l’évangélisme, notamment par exemple au sein de la communauté coréenne, et que cet engagement, même minoritaire, peut être très actif [20]. D’une manière plus générale, les Américains fréquentant un office religieux au moins une fois par mois ont voté massivement en faveur de Donald Trump, les autres ont voté majoritairement en faveur de Kamala Harris.
Cependant, l’élément peut-être le plus important de l’élection de 2024 est de voir Donald Trump faire jeu égal avec son adversaire chez les moins de cinquante ans (en fait celle-ci ne l’emporte que chez les électeurs nés de 1990 à 2006) : la relative jeunesse de cet électorat montre qu’il ne s’agit pas simplement d’un vote conservateur âgé, mais d’un camp en train de se structurer et qui devrait durer par-delà les victoires ou les défaites du moment – ce qui explique pourquoi Donald Trump a survécu à sa défaite de 2020 pour avoir une permanence sur la scène politique américaine d’une durée que l’on n’avait plus connu depuis Franklin Roosevelt.
On le voit, en aucun cas l’électorat de Donald Trump n’incarne l’Amérique traditionnelle de toujours, ce qui explique pourquoi Donald Trump a aussi repris des symboles catholiques très spectaculaires, comme par exemple le fait de célébrer la Vierge peu avant l’élection présidentielle en publiant sur son compte Truth une image de Notre-Dame de Guadalupe, c’est-à-dire de la grande apparition mariale s’adressant à la population métissée du Mexique [21]. Le 8 décembre 2025 la Maison Blanche a publié de manière inédite un message de félicitations pour la fête de l’Immaculée Conception [22].
La représentation d’une Amérique homogène unie autour d’une religion civile de matrice calviniste, regardant le monde à travers le miroir de l’exceptionnalisme américain, si elle nourrit encore le discours politique ou médiatique et si elle est sans doute encore vivante chez un électorat d’un certain âge, ne peut plus décrire l’Amérique des jeunes générations. Léon XIV, par sa double identité, états-unienne et péruvienne, est d’ailleurs un témoin du dépassement en cours du clivage autrefois si prégnant entre une Amérique du Nord protestante et dominatrice et une Amérique latine catholique périphérique et dominée, un dépassement dans lequel l’Église états-unienne, de plus en plus latino, joue évidemment un rôle central. Cette évolution participe d’ailleurs d’une transformation plus large : le dépassement de la coupure d’origine européenne entre un monde protestant central économiquement et un monde plus catholique périphérique, qui est un autre symptôme de la sortie d’un ordre mondial centré sur un Atlantique Nord éventuellement étendu à une partie du monde germanique, dominant économiquement et éducativement le reste de la planète.
Toutefois, la pratique religieuse a aussi décliné aux États-Unis. Même si elle reste nettement plus importante qu’en Europe (un quart des Américains continuent à fréquenter les offices religieux chaque semaine), elle n’a plus rien d’une norme sociale, avec des taux nettement plus bas dans les jeunes générations [23]. Le paradoxe est ici que cette situation fait resurgir avec encore plus de force la question du catholicisme aux États-Unis.
Alors que les chrétiens protestants sont plus rapidement touchés par la crise de la foi, le catholicisme est devenu la première dénomination religieuse aux États-Unis (19% de la population), devant les baptistes en pleine chute (12%), ce qui est en soi une révolution dans un pays fondé sur le puritanisme et le rejet du Vieux Monde européen. Le protestantisme, divisé en une multitude de dénominations, reste néanmoins majoritaire dans la population américaine (à 40%) tandis que, réunies, les Églises évangéliques représentent un poids légèrement supérieur au catholicisme (23%).
Grâce à leurs liens avec l’appareil d’État et une politique délibérée d’affirmation civique, les catholiques sont devenus en l’espace d’une génération surreprésentés dans le monde de Washington -les figures de Joe Biden ou de J.D. Vance étant la partie la plus visible du phénomène. Il n’est dès lors pas étonnant que l’administration Trump de 2025 représente toutes les nuances de catholicisme américain [24]. On y retrouve, entre autres, Robert Kennedy Jr., dont le ralliement a certainement joué dans l’élection de 2024, et a été une autre manifestation du divorce entre le parti démocrate d’aujourd’hui et ce qu’il a été au temps de la « nouvelle frontière ». La direction de la CIA a été confiée à un fidèle de toujours, John Ratcliffe, essentiellement connu pour sa ligne de confrontation avec la Chine [25], et également faucon sur la question iranienne. Tom Homan, nommé à la supervision de la question des frontières, incarne parfaitement la tradition d’un catholicisme populaire au sein des forces de l’ordre, et cette partie du catholicisme qui n’hésitera pas à répliquer au pape ou à la conférence épiscopale américaine [26].
Mais c’est aussi un des points problématiques. Justement parce que le catholicisme est devenu une partie du consensus washingtonien, il peut aussi servir de cible aux contestations de cet establishment, en particulier par la jeunesse « woke » des campus universitaires. La situation du catholicisme aux États-Unis est cependant plus complexe. Le puissant establishment catholique, qu’il s’agisse de la conférence épiscopale ou des hommes politiques qui s’affichent comme catholiques, ainsi qu’un électorat catholique plus âgé, reste globalement de population blanche, plus aisé et plus attaché à l’atlantisme, au néo-conservatisme et aux guerres américaines. Qu’il soit plus républicain ou plus démocrate, cet establishment et cet électorat âgé auront en commun de vouloir imposer un consensus politique autour de la globalisation, de l’ouverture des frontières, du soutien à l’Ukraine, à Israël et à Taïwan, pour limiter les débats aux seules questions d’impôts et de politiques publiques. Ce catholicisme institutionnel a aussi été traditionnellement très méfiant envers Donald Trump. De fait, les juges catholiques que Donald Trump avait fait nommer au cours de son premier mandat, qui ne l’ont guère aidé lors de l’élection contestée de 2020, s’ils prennent bien régulièrement des décisions importantes en faveur du camp conservateur sur les questions sociétales, sont devenus des adversaires du camp MAGA en censurant les décisions de Donald Trump sur les tarifs extérieurs ou sur l’immigration [27]. Une bonne partie des difficultés entre la Maison Blanche et le Vatican est venue du soutien apporté par ce dernier à la condamnation officielle faite par l’épiscopat américain sur la manière de traiter les migrants, qui reflète les préoccupations d’une part croissante de la population face à la brutalité de la police de l’immigration américaine (ICE) [28]
Cependant, le paradoxe est que ce phénomène de montée du catholicisme est essentiellement puissant dans l’Amérique des métropoles, où se trouvent les populations immigrées et catholiques, mais où se trouvent aussi les plus fortes contestations du catholicisme. Le poids du catholicisme sera donc particulièrement sensible dans la vieille Amérique du Nord-Est, à laquelle s’ajoute la nouvelle Amérique de la Floride, du Texas, de l’Arizona et, dans une moindre mesure, de la Californie. La Bible Belt traditionnelle reste en revanche davantage dominée par le protestantisme notamment évangélique, formant une autre base électorale qui peut accepter de voir le catholicisme s’agréger à elle tant qu’il s’inscrit dans la même synthèse néo-conservatrice, notamment sur les questions internationales.
Un peuple catholique nouveau est en train de se former dans les métropoles américaines.
En outre, si l’appartenance au catholicisme est devenue la première dénomination religieuse aux États-Unis, la réalité est que dans le sillage des réformes de Vatican II la religiosité catholique traditionnelle a aussi largement décliné aux États-Unis, qu’il s’agisse de l’assistance à la messe dominicale, des consécrations religieuses ou de l’entrée dans les ordres monastiques. Les enquêtes montrent que cette population ressemble beaucoup à la population américaine en général. Un tiers des catholiques sont mariés avec un partenaire non catholique, et même les catholiques allant régulièrement aux offices ont une attitude différente de celle de l’Église officielle en matière de mœurs ou d’ouverture de la prêtrise aux femmes [29]. En d’autres termes, un peuple catholique nouveau est en train de se former dans les métropoles américaines, porté par le mélange entre les populations catholiques de plus ancienne date et les Latino-Américains (qui représentent à présent 36% des catholiques). Si ce peuple est structuré autour d’un réseau associatif, scolaire et politique très institutionnalisé, dans la pratique la population catholique états-unienne reste très diverse et comporte tout un gradient d’attitudes. Elle ressemble à certains égards davantage aux populations métropolitaines progressistes qui la contestent qu’aux évangélistes de la Bible Belt, pour lesquels l’office du dimanche reste incontournable. Encore faudrait-il ajouter pour être complet que les croyants qui fréquentent les megachurches évangéliques eux-mêmes ne ressemblent guère aux générations précédentes, en témoigne leur taux de divorce et de remariage.
Cependant, si la chute de la pratique est largement le fait des catholiques plus âgés, les jeunes catholiques, nés au tournant du millénaire, qui ont grandi dans un monde où la foi n’était plus un phénomène social imposé, connaissent un renouveau de la pratique, qui semble se nourrir aussi d’une réaction aux excès de l’idéologie progressiste et métropolitaine. Moins de jeunes Américains vont à la messe, mais ceux qui y vont seront peu intéressés par la mobilisation sociétale progressiste et attendront une Église davantage tournée vers sa tradition liturgique et historique et répondant avant tout à leurs attentes spirituelles [30]. L’évolution du clergé est à cet égard significative. Les nouveaux prêtres sont bien moins nombreux que ceux des générations plus âgées, et sont passés par un processus bien plus sélectif qui demande une autre sorte d’engagement dans un monde où la prêtrise peut difficilement passer pour l’acquisition d’un statut social attractif. En comparaison avec leurs aînés, l’affiliation démocrate s’est effondrée, et la catégorie « très libéral » dans laquelle se reconnaissent encore 17% des prêtres ordonnés avant 1975 a littéralement disparu. Les jeunes générations de prêtres se montrent clairement indifférentes aux sujets LGBT, du changement climatique et, plus encore, de la synodalité. Cependant, la part des « Blancs » ne cesse de diminuer au sein des nouveaux prêtres ordonnés, et est devenue minoritaire au sein de ceux qui entrent dans les ordres religieux. Ce nouveau clergé conservateur est donc aussi un clergé ethniquement très divers, et qui se montre toujours très investi dans les questions de migration [31]. En ce sens, les États-Unis sont définitivement sortis du catholicisme sociologique d’autrefois, qui était bien entendu minoritaire à l’échelle du pays, mais qui s’imposait naturellement à l’ensemble des membres d’une communauté (irlandaise, italo-américaine). L’Église états-unienne elle aussi s’oriente désormais vers un modèle d’Église choisie dans une société ouverte, résultant d’un véritable engagement, moins dominée par le conformisme social.
Enfin, il est également possible de voir apparaître des signes de stabilisation. La chute de la foi religieuse a cessé et semble avoir atteint un palier. On a beaucoup parlé d’une masculinisation de la pratique religieuse, qui semble se voir dans certaines paroisses, et qu’il est facile de mettre en lien avec l’importance du vote masculin pour Donald Trump y compris dans certaines populations clés comme les populations latino-américaines. Toutefois, celle-ci doit d’abord être comprise comme un rééquilibrage, alors que jusque-là la croyance et la pratique étaient bien davantage le fait des femmes [32]. En ce sens, la « masculinisation » de la pratique, mise en opposition au libéralisme des jeunes femmes aisées métropolitaines, si elle recoupe bien de quelque chose, devrait sans doute être comprise comme un autre phénomène de transition. Néanmoins, les toutes dernières enquêtes font bien apparaître une accélération du rebond de l’intérêt religieux chez les hommes, faisant désormais de la pratique une affaire plus masculine que féminine, aux options sociétales différentes et qui reflètent l’évolution des prêtres. Toute la question est de voir si ce renouveau se confirmera, et s’il ne sera pas aussi capable à terme d’entraîner une partie de la population féminine, soutenant la transformation des communautés religieuses et le maintien du catholicisme dans une position consolidée.
La question est d’autant plus significative que le même phénomène se dessine au Royaume-Uni, avec une hausse significative par rapport aux niveaux très bas de naguère en particulier chez les 18-24 ans, où le catholicisme est devenu plus populaire que l’anglicanisme. C’est à la fois le reflet de la diversité croissante de la population britannique, mais aussi une autre forme de révolution dans un pays duquel le catholicisme avait été exclu de la synthèse nationale depuis Henri VIII, et qui voit aujourd’hui des jeunes de toutes origines renouer avec l’Angleterre d’Alfred le Grand et Édouard le Confesseur. Et on peut se demander si le frémissement observé dans un pays comme la France n’est pas aussi un prolongement de ce mouvement. Ainsi, lorsqu’il évoque le rebond de la foi en France et qu’il s’y rend pour nourrir ce mouvement, Léon XIV s’appuie en fait sur cette autre dynamique venue d’outre-Atlantique qui commence à s’exporter à l’Europe.
L’opposition entre une Amérique de l’intérieur, redneck et conservatrice mais votant pour le parti républicain des riches par anti-étatisme et une Amérique métropolitaine progressiste et multiethnique, si jamais elle a existé de manière aussi simpliste, est ainsi en train de disparaître pour laisser la place à autre chose. L’Amérique des small towns à la Tocqueville, homogène, démocratique, qui avait réussi dans une certaine mesure à s’adapter à l’émergence de la grande société rooseveltienne, a été emportée par la révolution des métropoles, tandis que son noyau protestant a éclaté. Même si l’ancienne Amérique de l’intérieur continue à avoir un poids électoral à travers la Bible Belt, et surtout un système washingtonien encore dominé par des politiciens à l’âge parfois canonique, un nouveau champ politique est en train d’apparaître entre deux formes d’Amériques métropolitaines, dont l’opposition a quelque chose à voir avec des questions religieuses. Quant aux catholiques américains, ils sont d’autant plus centraux qu’ils ressemblent aux autres Américains, dont ils épousent la diversité. Beaucoup d’entre eux font partie d’une population métropolitaine, plus jeune, qui vit les difficultés économiques et la rapide dégradation des conditions de vie des millennials en comparaison avec celles de leurs grands-parents. Il faut cependant distinguer entre différentes catégories : les jeunes élevés dans le catholicisme qui quittent la foi pour rejoindre les rangs du progressisme ; une large population peu pratiquante, qui pourra osciller politiquement ; un noyau en expansion, plus pratiquant, en rupture plus ou moins prononcée avec le discours des générations plus âgées et du catholicisme institutionnel, mais qui a pu se faire entendre en rejoignant la coalition MAGA, qui l’a attiré justement par son caractère disruptif, et qui a pour lui son dynamisme.
En ce sens, les catholiques MAGA sont bien eux aussi une forme de réinvention de l’identité américaine dans le contexte nouveau des métropoles, qui répond en miroir à l’Amérique wokiste. Ensemble, ces deux groupes sont en train de former un nouveau champ social et politique où les questions religieuses croisent les questions sociales. Si le stéréotype du mâle working class électeur de Trump opposé à la jeune femme libérale célibataire employée dans une D.R.H. a un tel succès sur les réseaux sociaux et dans la presse, c’est bien parce qu’il renvoie in fine à une nouvelle forme de lutte de classes entre des populations aisées d’autant plus progressistes qu’elles sont à l’abri et émancipées de la religion, et une population aux origines diverses vivant également dans les métropoles, subissant de plein fouet la précarité et l’insécurité, mais qui a souvent un rapport plus ouvert à la religion.
Le problème reste le décalage complet entre les structures d’encadrement, encore liées à l’ancien système, et cette nouvelle Amérique, ce qui donne l’impression de crise et de blocage. C’est en partie le cas pour l’épiscopat, même s’il est plus divers qu’en Europe– d’où l’importance des nominations de Léon XIV, qui recherche précisément des pasteurs plus jeunes, plus éloignés du système et capables de faire l’objet d’un large consensus tout en incarnant cette nouvelle Amérique. Mais d’une manière plus générale, ces difficultés ne font que refléter l’incapacité pour l’instant du système bipartisan traditionnel washingtonien à donner une expression politique à cette transformation, alors que tout grand mouvement politique doit être capable d’unir une élite à une base populaire large. L’échec démocrate de 2024 vient du fait que si Joe Biden a été élu en 2020 parce qu’il rassurait en parlant de ses origines populaires et catholiques, sa politique à la fois néo-conservatrice sur le plan international et ultraprogressiste, ne parlait qu’à une partie réduite de la population, blanche et élitiste : l’athéisme et l’indifférence religieuse, minoritaires même s’ils sont montés à un tiers de la population, restent essentiellement aux États-Unis un monopole blanc (75%), tandis que le vote hispanique sur la frontière avec le Mexique montre que la promotion de l’immigration comme valeur positive attire d’abord une classe blanche aisée, protégée par l’État et rarement confrontée aux réalités du terrain. C’est ce qui explique le paradoxe d’une Kamala Harris défaite parce que, malgré ses origines, elle a perdu beaucoup trop d’électeurs issus des minorités.
En sens inverse, l’Amérique MAGA peut bien se référer aux Pères fondateurs ou à la Boston Tea Party, elle n’en est pas moins une Amérique multiethnique, tandis que les jeunes MAGA s’en prennent à l’establishment washingtonien dans des termes qui ne sont pas sans rappeler ceux utilisés par les jeunes « wokistes ». Mais justement : jeunes wokistes et jeunes MAGA forment ensemble un nouveau champ politique en train d’émerger au sens de Pierre Bourdieu, c’est-à-dire structuré par des règles communes à l’intérieur desquelles se déroulera l’affrontement. Ils partagent le fait de s’inscrire naturellement dans une Amérique nouvelle, de rejeter le système washingtonien. Ils ont en commun les mêmes codes, les mêmes manières de s’exprimer sur les réseaux sociaux. Un point critique montre la connexion des deux pôles de ce nouveau champ : d’une manière qui était inconcevable il y a encore quelques années, une majorité d’Américains a désormais une opinion plus favorable de la Palestine que d’Israël, un phénomène particulièrement prononcé chez les moins de 50 ans et qui ne fait que s’accentuer au fur et à mesure que l’âge descend, y compris chez les sympathisants républicains (seuls les républicains blancs de plus de soixante ans restent véritablement attachés à Israël), phénomène que l’on retrouve chez les catholiques dans leurs ensemble – ce qui explique pourquoi l’attaque de Donald Trump contre Léon XIV a été particulièrement mal inspirée [33].
Mais on comprend aussi dès lors l’ampleur de la crise qui touche désormais Donald Trump, élu avec un programme America First et la promesse populaire auprès de l’électorat de ne plus faire de guerre inutile, mais qui a fini par suivre les faucons de son entourage pour lancer la guerre contre l’Iran. Cet establishment néo-conservateur a également travaillé de concert avec les dirigeants européens pour continuer la guerre en Ukraine contre les velléités de Donald Trump et de J.D. Vance de se désengager. Outre l’impasse stratégique qui en résulte, la guerre contre l’Iran a aussi fait éclater l’alliance entre le peuple MAGA et les républicains néo-conservateurs qui avait permis la victoire de 2024, éloignant notamment de Donald Trump une bonne partie de l’électorat catholique. Cette rupture se traduit par une guerre entre influenceurs au sujet d’Israël, alors que la question a pris un tour théologique, lorsque le sénateur Ted Cruz ou l’ambassadeur américain évangéliste en Israël, Mike Huckabbe, ont rappelé devant le très écouté Tucker Carlson que défendre Israël était un devoir pour chaque chrétien et que la Bible maudissait ceux qui s’y refusaient [34]. La crise a ainsi fait réapparaître une fracture entre catholiques et protestants que l’on croyait dépassée aux États-Unis. Plus que jamais, le pays semble plongé dans une crise de fond, lié au contraste entre une structure de pouvoir et de partis appuyés sur certains segments de l’ancienne Amérique (électorat âgé, Bible Belt) engagée dans la défense d’un modèle en crise qui l’entraîne aux surenchères et aux échecs militaires, et la réalité d’un nouveau monde auquel elle bloque tout débouché politique.
Cependant, quelles que soient les difficultés du moment, la transition vers l’Amérique des métropoles est en cours, qui amènera les États-Unis à réinventer leur singularité autour de l’exceptionnalisme de leur histoire et d’une géographie marquée par l’immensité du territoire et la distance avec l’overseas, sauf que cette réinvention se fera autour d’un nouveau peuple des métropoles bien plus latinisé. Les valeurs d’universalité et de mélange de cette Amérique permettront de diluer encore davantage celles du puritanisme calviniste et de sa vision d’un monde séparant les élus américains des damnés du reste du monde, une vision qui est encore le substrat du consensus washingtonien néo-conservateur. Deux Américains ont certainement compris cette dynamique : le vice-président J.D. Vance et Léon XIV, dont l’opposition s’inscrit là aussi dans un champ commun, celui du catholicisme états-unien recomposé et de la nouvelle Amérique.
Peut-être cet aspect multiforme du catholicisme américain est-il le mieux incarné par le vice-président J.D. Vance. Depuis son discours de Munich du 14 février 2025, où à travers sa condamnation des restrictions à la liberté d’expression, en particulier sur le plan religieux, et des interférences électorales, il a attaqué la gouvernance européenne [35], c’est désormais sur lui que se concentrent tous les discours au sujet des menaces que feraient peser sur l’Europe une « extrême-droite » catholique américaine. Il est également vrai que J.D. Vance est un ancien étudiant de Peter Thiel, dont il reconnaît l’influence intellectuelle, et qu’il a été recommandé par ce dernier et plusieurs oligarques de la Silicon Valley à Donald Trump pour le poste de vice-président [36], alors que ses discours sur la liberté d’expression font aussi écho aux préoccupations de la Silicon Valley. Pourtant Marco Rubio, ancien adversaire de Donald Trump en 2016 devenu secrétaire d’État en 2025, et pressenti pour être l’alternative néo-conservatrice à J.D Vance en 2028, a sans doute plus de responsabilité que ce dernier dans la guerre contre l’Iran. Ce fils d’immigrés cubains est également au premier rang de la guerre de déstabilisation menée contre les pouvoirs jugés hostiles du Venezuela à Cuba. Mais c’est sans doute aussi en cela qu’il rassure davantage en Europe, dans la mesure où il entre dans un schéma connu. Son catholicisme mis en avant d’une manière très éloignée des standards européens [37] peut apparaître comme une manière américaine assez classique d’utiliser la religion de manière électorale. Et, surtout, Marco Rubio semble pour l’instant plus proche des classes dirigeantes européennes en matière de politique étrangère, notamment au sujet de la Russie.
J.D. Vance est en revanche un nouveau converti au catholicisme, qui a trouvé dans la foi une réponse à une vie cabossée et une famille en souffrance dont il a fait un succès de librairie, Hillbilly Élégie, publié en 2016 et qui a assuré sa montée politique. Il est aussi marié à une Américaine d’origine indienne, et élève quatre enfants métis dans un foyer interracial et interreligieux, entre catholicisme et hindouisme. Son parcours représente presque l’idéal d’un catholicisme non « sociologique » : on ne peut pas l’accuser d’être né dans une communauté dont il se contenterait de suivre les règles par conformisme, et s’il peut être attaqué comme trop nationaliste en Europe, la réalité est que peu de défenseurs du multiculturalisme ont appliqué comme lui leurs principes d’ouverture dans leur vie privée. En ce sens, J.D. Vance est un véritable représentant de ce nouveau monde des métropoles, dont il incarne l’autre pôle face à des figures comme Kamala Harris ou Alexandria Ocasio-Cortez, à la différence d’un Donald Trump enfant de New-York qui a su parler à ce monde, mais qui est d’une autre génération. C’est la raison pour laquelle son avenir politique, et celui de Marco Rubio, seront des indicateurs pour les prochaines années des rythmes de la transformation de la société américaine et de leur traduction politique, à moins qu’une accélération des événements ne finisse par bousculer encore davantage en profondeur le système bipartisan avec des figures entièrement nouvelles.
Le rapport de J.D. Vance à Léon XIV et à l’Europe est aussi beaucoup plus nuancé qu’on ne peut le lire dans bien des commentaires. Son dernier ouvrage, Communion [38], qui sert évidemment à préparer sa campagne pour l’élection en 2028, et qui raconte son voyage vers le catholicisme, est déjà étonnant dans le choix de son titre : la communion est l’acte central du catholicisme et renvoie aussi à l’idée du corps commun du peuple des fidèles, et à une idée d’unité et d’universalité très différente de celles d’individualisme, de succès pour les élus de Dieu et de communautés séparées sur lesquelles s’est construite l’Amérique puritaine. En fait, tout l’ouvrage sert à couvrir d’éloges le protestantisme traditionnel américain qui était celui de la grand-mère de J.D. Vance, pour mieux justifier après une crise de foi puis son passage au catholicisme, en l’expliquant par son éloignement à l’égard d’un protestantisme obsédé par les guerres sociétales et les discours eschatologiques caricaturaux, témoignant d’une forme de fermeture au monde. Peut-être plus intéressant encore, parce que cela témoigne sur un mode personnel des évolutions en cours dans la nouvelle Amérique, sa conversion est expliquée par le sentiment de vide qu’il a eu au moment où il a réussi à faire fortune et à entrer dans un establishment à la fois bien moins riche sur le plan humain et beaucoup plus intolérant que le monde populaire et protestant de sa jeunesse, malgré tous ses défauts.
En échange, il insiste sur l’importance des questions sociales, sur l’idée de solidarité et d’intervention de l’État, critiquant un républicanisme américain qui se limiterait à être favorable aux riches, ce qu’il fait en se réclamant lui aussi de la doctrine sociale de l’Église – et en menant une véritable critique des indicateurs quantitatifs comme le PIB, pour y opposer l’importance de la qualité de vie, nourrie par la responsabilité des acteurs économiques et l’éthique sociale. Le catholicisme, et en particulier la doctrine sociale de l’Église qui sert également de référence fondamentale à Léon XIV, sont ce qui permet au vice-président américain de penser l’unité et la responsabilité de chacun vis-à-vis des autres. Le passage par un catholicisme initialement totalement étranger à la tradition américaine permet ainsi de manière pour le moins inédite de faire resurgir en milieu républicain des traditions liées au radicalisme, au progressisme de Théodore Roosevelt et de défendre en partie l’héritage de New Deal [39] et de la Grande Frontière de Kennedy, contre les intérêts de l’overclass économique reliée au néo-conservatisme et à l’appauvrissement d’une partie de la population – tout au moins sur le papier, puisque J.D. Vance recueille ici ce qui était le cœur du programme électoral de Donald Trump, bien peu mis en œuvre depuis son retour à la Maison Blanche.
En fait, une des cibles de J.D. Vance est même le catholicisme néo-conservateur traditionnel, notamment celui de George Weigel, critiqué pour ses guerres culturelles permanentes contre les papes Benoît XVI et François et contre l’idée de solidarité venue de la doctrine sociale de l’Église [40], tandis qu’une partie importante de l’ouvrage est consacrée à la critique des guerres néo-conservatrices, et notamment de l’échec de l’OTAN en Ukraine. J.D. Vance écrit en toutes lettres que les catholiques américains devraient moins se mêler de la politique du Vatican [41] ; mais c’est sur cette base qu’en retour, le vice-président américain n’hésitera pas à critiquer publiquement les prises de position sociales du pape François ou à demander au pape Léon d’être « très attentif lorsqu’il parle de théologie » au sujet de sa condamnation générale de la guerre [42]. Toutefois, au moins dans son livre, le vice-président américain n’a malgré les désaccords que des compliments pour François, qu’il a rencontré la veille de son décès, et pour Léon XIV. Reprenant la tactique habituelle de la critique du mauvais ministre pour complimenter le bon souverain, c’est le secrétaire d’État Parolin qui reçoit ses critiques pour sa manière de prendre des postures morales dans un style très ampoulé, cherchant toujours à éviter d’aborder les problèmes directement. Cela donne une idée de sa préférence lors du conclave entre les cardinaux Prevost et Parolin, mais finalement cela peut se conjuguer assez bien avec la volonté d’une large partie de l’Église, celle qui a porté François, dont il complimente le style direct, puis Léon, d’en finir par avec des modes de gouvernement surannés des palais du Vatican.
Enfin, lorsque l’on connaît l’image habituelle de la France diffusée par les milieux néo-conservateurs américains, qui témoigne souvent d’une véritable hostilité, il est frappant de voir le vice-président américain expliquer que sa conversion définitive au catholicisme a été déclenchée par sa visite dans une église bourguignonne dont la beauté lui a coupé le souffle [43] – J.D. Vance explique également comment son parcours a été marqué par la beauté des chants orthodoxes [44]. Ce ne sont pas des détails : dans un étonnant chassé-croisé, le très décrié vice-président américain réintroduit l’idée initialement très étrangère à la culture américaine de l’importance du corps politique, de la beauté, du lien avec l’histoire et d’une certaine forme de sacralité. Un peu plus loin, il cite l’Éducation sentimentale de Flaubert pour expliquer que le Paris de la moitié du XIXe siècle était grâce à son fond catholique un modèle de société entreprenante, permettant même l’essor d’idées anticonformistes et libertaires, par opposition à la culture conformiste et intolérante qui unit les campus universitaires aux comités d’administration d’Apple et de McKinsey (les exemples sont bien ceux de J.D. Vance) [45].
C’est aussi là qu’est le fond du problème : le vice-président américain revendique une posture de rupture assumée avec l’ordre issu de la Seconde Guerre mondiale, et ce qu’il appelle le « boomer leadership » [46] incarné par la classe politique européenne et atlantiste de la conférence de Munich, le tout dans une société à laquelle l’idée d’inspiration religieuse est devenue incompréhensible – alors qu’elle était au centre du discours américain de la Guerre froide, au moment où la conférence de Munich a été fondée. Cette idée de rupture revendiquée est la clé de voûte qui permet à la figure de J.D. Vance de faire converger et rassembler les discours de rupture de la Silicon Valley, le ralliement à Donald Trump et l’électorat MAGA de la nouvelle Amérique en train d’émerger. C’est elle aussi qui fait le cœur de son affrontement qui a en effet quelque chose de systématique avec l’Europe d’aujourd’hui, même s’il montre en même temps un intérêt pour l’héritage européen inédit chez un grand responsable américain.
Si on les lit attentivement, et que l’on met en parallèle d’un côté le discours devant le corps diplomatique de Léon XIV et la Magnifica Humanitas, et de l’autre Communion, les points de convergence entre J.D. Vance et Léon XIV sont étonnamment plus nombreux qu’on ne le pense. Tous deux se réclament du grand modèle de saint Augustin, en s’inscrivant dans une pensée de la continuité historique devenue bien rare chez les dirigeants occidentaux, et qui est d’autant plus spectaculaire qu’elle vient de deux représentants du nouveau monde, au moment où les classes dirigeantes du Vieux Monde se montrent peu intéressées par leur passé, quand elles ne le tournent pas en dérision. Tous deux soulignent l’importance des questions sociales et économiques et dénoncent l’obsession pour les seules questions de morale sexuelle, que ce soit dans un sens conservateur ou progressiste. Tous deux portent une critique de fond du modèle européen actuel, sur sa conception de l’être humain comme sur la restriction de la liberté d’expression, en particulier en matière de religion – à cet égard, le discours de Léon XIV devant le corps diplomatique du 9 janvier 2026 est tout aussi incisif que le discours de Munich de J.D. Vance. De fait, ces points de rencontre sont aussi ce qui fait dire à Peter Thiel que malgré toute l’estime qu’il a pour le vice-président, il commence à s’inquiéter de son « papisme » et, dans un étonnant écho aux peurs des catholiques de Vatican II, des risques d’une « fusion césaro-papiste » [47].
Dans le fond, le pape comme le vice-président américain viennent tous deux de cette Amérique en train de bouillir, et sont parfaitement conscients de l’ampleur des transformations en cours, que l’on se refuse souvent à voir ou à accepter en Europe en se contentant de parler d’extrémisme. Au passage, on voit qu’au moins dans son programme affiché, J.D. Vance relève bien d’une nouvelle forme d’identité à la fois très américaine, mais aussi inédite par son recours au catholicisme, qui est bien plus complexe que l’épouvantail que l’on en fait parfois d’un populisme nourri de « national-catholicisme », de rêves de « pacte carolingien » ou de la bien improbable résurgence outre-Atlantique de principes prétendument médiévaux ou relevant de « l’augustinisme politique » qui permettraient d’imposer un agenda religieux à la société à travers l’union de l’État et de l’Église– cet épouvantail ayant, en outre, l’avantage d’esquiver l’importance des nouvelles formes de néo-conservatisme dans les aspects les plus dangereux de la politique américaine actuelle, y compris en termes de langage eschatologique et d’inégalités entre civilisations, lesquelles viennent d’un autre héritage, celui des modèles calvinistes, puritains et vétérotestamentaires, qui ne sont justement pas ceux qui dominent chez J.D. Vance.
Il existe une dynamique de la crise, qui accélère les chocs inattendus et les recompositions.
Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas de danger. Personne ne peut savoir comment va évoluer l’Amérique, quelles sont les forces qui s’imposeront, ni ce que par exemple ferait J.D. Vance, lié au monde de la Silicon Valley avec ses pulsions néo-conservatrices dans le cas d’une hypothétique victoire à la présidence : il suffit de voir la manière dont Donald Trump a été entraîné dans un programme très différent de celui de son discours électoral, et à la date de rédaction de cet article (septembre 2026), le contexte de 2028 est totalement imprévisible. La seule chose que l’on peut dire, c’est qu’il y a une dynamique de la crise, qui accélère les chocs inattendus et les recompositions. La divergence de fond entre J.D. Vance et Léon XIV, liée à la fois à la différence de génération et à la position institutionnelle, vient d’ailleurs justement de l’attitude devant le constat de cette transformation de fond. Au moment où les États-Unis en pleine crise sont une force de déstabilisation qui menace d’emporter le monde avec elle, et où l’Europe atlantiste semble ne voir son salut que dans une politique de réarmement industriel autour de l’Allemagne entretenant le conflit avec la Russie, le pape cherche avant tout à canaliser les forces de rupture, au lieu de les promouvoir. Peut-être participera-t-il à éviter le pire, alors que l’on voit aussi les hésitations de l’administration Trump et de certains acteurs européens.
Cependant, sur le long terme, il n’est pas sûr que le principe de « subsidiarité » réaffirmé avec force dans la Magnifica Humanitas ne soit pas un peu court pour penser le monde de demain. Il s’enracine dans une longue tradition de défiance envers l’État que l’on retrouvait aussi chez Léon XIII, qui insistait dans la Rerum Novarum sur le fait que l’État devait être limité à ses fonctions les plus minimales pour laisser agir la famille, les patrons, les syndicats et la bonne volonté. Cela explique pourquoi la doctrine sociale de l’Église, si elle a incontestablement constitué un appel important à respecter la dignité des plus démunis en pleine époque darwinienne, raison pour laquelle les catholiques y sont très attachés, a été incapable d’arrêter la folie collective du premier XXe siècle.
Or aujourd’hui, c’est un tout nouveau système d’interactions, dans des sociétés radicalement transformées et dans un monde ouvert aux cinq continents qu’il faut réinventer. Le nouveau cycle qui s’ouvre est aussi lourd de menaces, alors que les dangers de la « statolatrie » autrefois dénoncée par Pie XI, surtout si elle s’appuie sur le contrôle des nouveaux outils technologiques, sont bien réels. Pour la papauté, la question sera d’accepter de se détacher du parapluie atlantiste lequel, tout en lui assurant une protection et une influence, la limitait à un rôle de conscience morale tenant des discours que l’on n’écoute guère, alors que les dynamiques actuelles, tout en la bousculant sérieusement, lui donnent aussi l’occasion de faire ressortir toute la puissance de ce qu’elle porte et de participer à redessiner le monde de demain. Son problème est que pour l’instant, elle n’a pas avec qui nouer de nouveau partenariat, entre la crise américaine, la volonté européenne d’aller toujours plus en avant dans la société postchrétienne, l’hostilité chinoise et la guerre ouverte entre l’OTAN et la Russie. Dès lors, les papes peuvent une nouvelle fois se replier sur leurs vieux réflexes de dénonciation du pouvoir et de la politique, qui sont aujourd’hui une évidence pour le catholicisme de Vatican II, nonobstant la force de l’appareil d’État du Vatican et de sa propre diplomatie. Or le véritable enjeu des décennies à venir sera pour la papauté et l’Église catholique de reconstruire une véritable interaction avec tous les partenaires qui viennent d’être cités, sans oublier l’Inde, les nombreux pôles de puissance musulmans, l’Asie du Sud-Est, afin de reprendre une place incontournable dans un monde en réseau, où l’influence viendra de la capacité à servir de carrefour. Sauf que ce processus passe aussi par sa capacité à nouer des interactions avec des États qui portent une autre logique, et à trouver un terrain d’entente qui passe également par la realpolitik.
Copyright 18 septembre 2026-Tanase/Diploweb.com
Lire la première partie. Thomas Tanase, Léon XIV et les États-Unis. I. Un pape américain face à Donald Trump
Lire la deuxième partie. Thomas Tanase, Léon XIV et les États-Unis. II. La papauté face aux défis de l’Amérique du XXIe siècle
[1] Emmanuel Todd, Après l’empire : essai sur la décomposition du système américain, Paris, 2002.
[2] Emmanuel Todd, La défaite de l’Occident, Paris, 2024.
[3] , §205.
[5] , 10 avril 2026.
[6] ¨Pour ce qui suit, nous faisons un résumé d’idées développées dans Thomas Tanase, La papauté en Occident. Paris, 2019.
[7] Thomas Tanase, « La papauté, une institution mondialisée ? », Diploweb.com, 29 octobre 2016 ().
[8] , 7 décembre 2018.
[9] Voir Guillaume Cuchet, Comment notre monde a cessé d’être chrétien : anatomie d’un effondrement, Paris, 2020.
[10] Nous renverrons ici à Justin Vaïsse, Histoire du néoconservatisme aux États-Unis : le triomphe de l’idéologie, Paris, 2008, p. 112-122.
[11] Initialement, l’expression des « deux poumons » de l’Europe est utilisée devant le Parlement européen de Strasbourg en 1988 afin d’encourager l’ouverture à l’Europe de l’Est et à sa composante slave. Mais dans l’encyclique Ut unum sit de 1995 Jean-Paul II reprend l’expression des deux poumons cette fois-ci pour parler des mille ans du baptême de la Rus’ de Kiev en 988 ( ; )
[12] George Weigel, Evangelical Catholicism. Deep Reform in the 21st-Century Church, 2013, New York, p. 51
[13] Notamment avec le classique Henry Kissinger, Diplomacy, New York, 1994, qui s’ouvre avec l’éloge de la raison d’État à la Richelieu.
[14] Thomas Tanase « Géopolitique. Le pape François face à l’Occident », Diploweb.com, 15 octobre 2023 ()
[15] Thomas Tanase., « Le monde catholique à l’épreuve de Donald Trump », Diploweb.com, 7 janvier 2017 ()
[16] Pour l’ensemble des chiffres des élections de 2016, 2020 et 2024 nous nous appuyons sur la synthèse très détaillée de Hannah Hartig, Scott Keeter, Andrew Danillerand et Ted Van Green, « Behind Trump’s 2024 Victory, a More Racially and Ethnically Diverse Voter Coalition », Pew Research Center, 26 juin 2025 (en particulier les p.1 et 3 : et ). Voir aussi Thomas Tanase « Géopolitique. Le pape François face à l’Occident », Diploweb.com, 15 octobre 2023 () et
[17] Thomas Tanase « Géopolitique. Le pape François face à l’Occident », Diploweb.com, 15 octobre 2023 (). Sur cet aspect plus complexe du conservatisme catholique : Jean-Benoît Poulle et Mikael Corre, « La fabrique d’un pape », Le Grand Continent, 7 juin 2026 ().
[18] Joe Biden avait obtenu 50% de l’électorat catholique en 2020, contre 49% pour Donald Trump. En 2024 Donald Trump a obtenu 55% de cet électorat, contre seulement 43% pour Kamala Harris.
[19] Will Weissert et Adriana Gomez Licon, « Trump’s gains with Latinos could reshape American politics. Democrats are struggling to respond », APNews.com, 9 novembre 2024.
[20] et , 11 octobre 2023.
[21] , 8 septembre 2024.
[22] , 8 décembre 2025.
[23] et , 26 février 2025.
[24] Heidi Schlumpf, , 13 février 2025.
[25] John Ratcliffe, , 3 décembre 2020 ;Dustin Volz, « », The Wall Street Journal, 18 mars 2026.
[26] Nicole Winfield, , 11 février 2025 ; , 14 avril 2026.
[27] Nate Raymond, , 3 juillet 2026.
[28] , 12 novembre 2025.
[29] Outre les enquêtes mentionnées plus haut, voir Patricia Tevington et Gregory A. Smith, , 30 avril 2025.
[30] Deepa Bharath, « What a new Gallup poll shows about young men’s religious revival » APNews.com, 16 avril 2026 ().
[31] Brandon Vaidyanathan, Stephen Cranney, Stephen P. White, et Sara Perla, « Morale, Leadership, and Pastoral Priorities : Highlights from the 2025 National Study of Catholic Priest », The Catholic Project/The Catholic University of America, octobre 2025, p. 16-21 () ; Mark Pattison, , 4 mai 2022.
[32] Voir supra note 21.
[33] Laura Silver, , 7 avril 2026 ; Benedict Vigers, « », Gallup, 27 février 2026.
[34] , 18 juin 2025 ; 20 février 2026.
[36] , 28 juillet 2024.
[37] Marco Rubio est par exemple apparu avec une croix de cendres très visible sur le front à l’occasion d’une interview sur Fox News : , 6 mars 2025.
[38] J.D. Vance, Communion. Finding My Way Back to Faith, New York, 2026.
[39] J.D. Vance, Communion. Finding My Way Back to Faith, New York, 2026 (e-book), p. 155.
[40] Ibid., p. 202.
[41] Ibid., p. 162.
[42] Cet argument a été décliné par plusieurs dirigeants américains, comme par exemple au même moment le Président de la Chambre des Représentants Mike Johnson : Juliette Picard, », Le Figaro, 15 avril 2026 ; Pierre Haski, , 17 avril 2026.
[43] J.D. Vance, Communion. Finding My Way Back to Faith, New York, 2026 (e-book), p ;.164-165.
[44] La référence qu’il fait à un psaume chanté lors de la visite du pape François en Géorgie en 2016 (Ibid, p. 162) doit probablement renvoyer à ce psaume chanté en araméen : .
[45] J.D. Vance, Communion. Finding My Way Back to Faith, New York, 2026 (e-book), p.276
[46] Ibid., p. 190.
[47] Johana Bhuiyan, Dara Kerr et Nick Robins-Early, , 10 octobre 2025.




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