Cartes. Des frontières chinoises intégrées ou exploitées ? Le cas du district de Fugong, dans la vallée du fleuve Salouen

Par David JUILIEN, le 23 juin 2020.

Doctorant à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris 8), David Juilien est spécialisé sur l’étude géopolitique des mondes chinois et sur l’aménagement du territoire. Il a été chargé de cours de niveau master 1 à l’Institut Français de Géopolitique.

Aux frontières de la RPC, souvent peuplées de minorités ethniques, la question de la stabilité sociale locale peut se doubler d’enjeux sécuritaires. C’est le cas à la frontière sino-birmane. Comment le Parti-État y adapte-t-il ses plans de développement ? L’auteur répond à partir de trois cartes commentées. Cartes grand format en pied de page.

À travers le monde occidental, les inégalités territoriales s’expriment aujourd’hui dans la sphère politique avec vigueur. Cette dynamique existe aussi en Asie, à Hong Kong par exemple. Est-ce différent en République Populaire de Chine (RPC) ? Préoccupé par sa légitimité et sa position de parti unique, le Parti communiste chinois (PCC) réfléchit depuis deux décennies à la question de la stabilité sociale. À ses frontières, souvent peuplées de minorités ethniques, la question de la stabilité sociale locale peut se doubler d’enjeux sécuritaires. C’est le cas à la frontière sino-birmane. Comment le Parti-État y adapte-t-il ses plans de développement ? Y observe-t-on un assouplissement du principe du centralisme démocratique ? Les intérêts nationaux et d’État sont-ils mis en retrait relatif par rapport aux besoins locaux ? La présente cartographie multiscalaire propose d’apporter quelques éléments de réponse à partir de l’exemple de la vallée du fleuve Salouen, à la frontière avec la Birmanie.

Cartes. Des frontières chinoises intégrées ou exploitées ? Le cas du district de Fugong, dans la vallée du fleuve Salouen
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Cliquer sur la vignette pour agrandir les cartes. Conception et réalisation David Juilien pour Diploweb.com

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I. Une frontière isolée, peuplée de minorités ethniques

À la différence de la majorité du territoire chinois, l’ethnie Han est très minoritaire dans la vallée du fleuve Salouen située dans la province du Yunnan (carte 1). Dans cette région, l’emprise chinoise Han n’est réelle et effective que depuis le XXe siècle. Si l’on en croit les récits oraux, les ethnies telles que les Lisu et les Nu [1] étaient autrefois davantage préoccupées par leurs relations respectives – parfois tendues – que par les empires chinois. Le PCC mit fin d’une certaine manière aux tensions dans la région et lui donna le nom de Nujiang Xiagu : les « gorges du fleuve Nu », du nom du peuple Nu.

Aujourd’hui, la vallée est l’objet de politiques de lutte contre la pauvreté. Le district de Fugong, sur lequel notre carte se concentre, est l’un des plus pauvres de Chine. Par manque de terres cultivables disponibles, les jeunes sont souvent poussés à devenir des travailleurs migrants ailleurs au Yunnan, voire en dehors, dans les grands centres industriels chinois. La géographie très accidentée de cette région ne facilite pas son rattachement aux réseaux économiques de la province. De fait, il n’existe qu’un point d’entrée du Yunnan vers la vallée. En revanche, il existe de multiples routes menant vers la Birmanie, où réside également une population Lisu nombreuse.

Les points de différence avec l’ethnie Han s’accentuent avec la question religieuse. L’essentiel de la population Lisu est chrétienne, tout comme une part significative du peuple Nu. Quatre fois par semaine, l’office est célébré dans les nombreuses églises que compte cette vallée. Inquiet du pouvoir potentiellement rival des organisations chrétiennes, le PCC rappelle sa présence avec constance à l’entrée des lieux de culte à travers les mots suivants : « Marcher avec le Parti ; écouter le Parti ; remercier le Parti » (carte 3). Parfois, le drapeau de la RPC est également dressé face aux églises.

II. Intégrer la frontière au territoire national : l’exploitation hydroélectrique

La Salouen est un fleuve rapide, tumultueux. Après l’ouverture économique de la Chine (1979), l’eau fut tenue pour la seule ressource importante de la vallée. Or, à la fin des années 1990, le développement économique rapide des provinces littorales de l’est avait créé un besoin aigu d’électricité. Aussi le gouvernement central y vit-il l’opportunité de faire d’une pierre deux coups : réduire les écarts de développement et lier par l’économie les différentes parties de la Chine, notamment l’Ouest chinois (carte 2).

Ainsi, il fut décidé en 2003 de lancer dans la vallée du fleuve Salouen un projet hydroélectrique. Dans la vallée formant la frontière avec la Birmanie, il était prévu de construire 12 barrages. La capacité prévue était de 17 gigawatts – équivalente à 27 % de la capacité des centrales nucléaire française (carte 1).

Ce projet ne vit jamais le jour. Une partie du gouvernement, alliée aux militants écologistes chinois, s’y opposa dès 2003, déclenchant une bataille qui a duré 14 ans. L’opposition reprochait notamment au plan de ne pas tenir suffisamment compte des impacts fortement négatifs sur les écosystèmes locaux. De surcroît, les opposants craignaient que les impacts sociaux aient été ignorés. La production massive d’électricité aurait alimenté les provinces orientales chinoises développées mais les populations locales, forcées au déplacement, auraient été privées de terres cultivables. Présentée par le pouvoir central comme un outil de développement, l’exploitation hydroélectrique aurait en fait selon les opposants fragilisé la région du point de vue tant écologique que social. Ainsi, elle aurait contribué à creuser les inégalités entre la Chine occidentale et orientale.

III. Le tourisme : une stratégie de développement mieux adaptée aux réalités du territoire ?

En 2016, peu avant l’annonce officielle des objectifs quinquennaux pour une « civilisation écologique » [2], le gouvernement provincial du Yunnan annonça que la vallée deviendrait un parc national destiné à l’éco-tourisme. Le projet était ancré dans des réalités déjà existantes : une partie de la région était inscrite au patrimoine mondial de l’humanité depuis 2003 (carte 1).

Pour ce faire, une des premières mesures fut l’ouverture de la vallée à un trafic routier plus important. Par son élargissement, l’axe Nord-Sud a drastiquement réduit les temps de trajet. Il demeure néanmoins l’unique point d’accès depuis le reste de la Chine.

Cependant, dans le district de Fugong, la durabilité du développement par l’éco-tourisme pose question. Les zones naturelles les plus impressionnantes sont au nord tandis que le sud bénéficie d’une situation stratégique pour l’accueil des touristes. En comparaison, le district de Fugong ne dispose que de peu d’atouts pour le développement d’une économie touristique.

La mise en tourisme de la vallée se double d’un projet plus ambitieux. Dans sa course au développement de la Chine, l’État-Parti demande une transition « civilisationnelle » [3] des territoires ruraux pauvres au plus vite : la sortie de l’état de pauvreté profonde (335 euros/an) est fixée pour l’année 2020 [4]. Certains aspects de cette transition ne sont pas toujours bien perçus par les habitants de la région de Fugong. C’est par exemple le cas de l’interdiction de la culture du maïs au profit de cultures économiquement plus profitables. Cultivé pour nourrir les élevages de poules et de porcs, le maïs est cependant essentiel pour ceux qui ne disposent que de maigres revenus. Son importance s’est accrue depuis les restrictions imposées aux activités de chasse découlant de la création de zones protégées. Par ailleurs, il faut noter que cette interdiction provient sans doute des autorités locales. Elle a provoqué une forte contestation populaire à travers le district de Fugong en 2019, date à laquelle l’interdiction fut levée après intervention des autorités provinciales [5].

Mais, en réponse aux ordres du gouvernement central, il s’agit aussi de reconfigurer la géographie de la population. Autrefois disséminée dans les montagnes, une partie de la population est reconcentrée dans de « nouveaux villages ». Situés près du fleuve, ces derniers sont loin des parcelles agricoles (cartes 1 et 3). Après 2020, à l’expiration des subventions d’État, quelles activités ces nouveaux citadins vont-ils occuper dans le district de Fugong ?

Conclusion

Avec le remplacement des grands projets hydroélectriques par un plan de développement du tourisme, la vallée de la Salouen et la province du Yunnan de manière générale sont entrées dans une nouvelle phase de développement. Depuis 2016, les mots d’ordre sont désormais ceux du développement durable, de la protection environnementale et écologique et, surtout, du développement économique des territoires [6]. Le gouvernement central a fixé des délais pour le plan quinquennal 2016-2020 qui sont courts. La pression sur les autorités locales, issue de la temporalité courte qui leur a été imposée, pourrait être la raison pour les erreurs stratégiques commises telles que celle de l’interdiction de la culture du maïs. Néanmoins, par rapport à la décennie 2000, la transformation socio-économique de la vallée de la Salouen et du district de Fugong devrait désormais mieux prendre en compte les spécificités locales de cette région peuplée de minorités ethniques.

Copyright pour le texte et la carte Juin 2020-Juilien/Diploweb.com

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[1Ces noms sont prononcés « Lissou » et « Nou ».

[2Traduction du chinois « shengtai wenming ». Le terme n’est pas originaire de Chine, mais est une des clés de voute des politiques publiques chinoises depuis 2007. Dernièrement, par cette expression, le gouvernement central organise des réformes systémiques destinées à corriger les sérieux dégâts environnementaux et écologiques dus à la surexploitation et au développement économique non contrôlé.

[3Traduction du chinois « wenming ». Le Parti s’inspire du terme conceptualisé au Japon durant la seconde moitié du XXe siècle. Il en reprend les deux parties : civilisations matérielle et spirituelle. Ces termes représentent tout à la fois un effort de réforme général (économique, social, culturel, etc.), une forme de discours et un outil de contrôle.

[4 Plan de lutte contre la pauvreté de la province du Yunnan (2016-2020), Gouvernement de la province du Yunnan, 2017.

[5Entretiens de l’auteur dans le district de Fugong, province du Yunnan, 2019.

[6Traduction du chinois « quyu jingji fazhan ». « Opinions du gouvernement provincial du Yunnan à propos de l’accroissement, de l’exploitation et du développement des barrages hydroélectriques de petite et moyenne taille », Gouvernement provincial du Yunnan, 8 juillet 2016.


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