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La doctrine Bush de remodelage du Grand Moyen-Orient:

entre idéalisme et pragmatisme,

par Catherine Croisier, chercheur associée à l'IRIS

 

« Tant que cette région sera en proie à la tyrannie, au désespoir et à la colère, elle engendrera des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des Américains et de leur alliés. Nous soutenons les progrès démocratiques pour une raison purement pratique : les démocraties ne soutiennent pas les terroristes et ne menacent pas le monde avec des armes de destruction massive. » Discours de George W. Bush au Congrès, le 4 février 2004.

Résumé : Faut-il saluer la vision américaine de remodelage du Grand Moyen-Orient à la lumière des avancées démocratiques qui semblent s’opérer dans cette région depuis le début de l’année 2005 ? C’est la question récurrente que se posent de par le monde, depuis janvier 2005, médias, gouvernements et opinions publiques. Annoncé début 2004, le grand projet de l’administration Bush avait été accueilli avec beaucoup de scepticisme. Il est depuis le début de l’année 2005 célébré par certains de ses détracteurs, au Congrès, comme dans la presse américaine ou étrangère.

L’administration Bush s’est gardée de tout triomphalisme, car la prudence s’impose face aux renversements de situation toujours possibles. Tandis que le président Bush aborde son second mandat sous des auspices particulièrement favorables et tente, par une ébauche de retour à l’approche multilatéraliste, de redorer le blason des Etats-Unis  dans le monde, il convient de s’interroger sur la capacité américaine à poursuivre la voie de la diplomatie alors que les enjeux de prolifération se font progressivement plus pressants. Il importe de se demander par ailleurs si l’Amérique de George W. Bush est prête à se doter des moyens nécessaires à la réalisation de ses grandes ambitions.   

Manuscrit clos en juin 2005.

Biographie de l'auteur en bas de page.

Mots clés - Key words: Mots clés – Key words : catherine croisier, chercheur associée à l’IRIS, états-unis, relations internationales, géopolitique, géostratégie, défense, remodelage du grand moyen-orient, initiative de partenariat au moyen-orient, prolifération nucléaire, révolution bush, engagement générationnel, retrait des troupes syriennes du liban, guantanamo, iran sanctions act (ISA), résolution 1559, lebanese sovereignty restoration act P.L. 108-175, double standard, néoconservateurs, natan sharansky, bastions de la tyrannie, choc des civilisations.

 

 

 

 

 

Cartes du Moyen-Orient disponibles sur ce site:

- Population et densité des pays du Moyen-Orient

- Jérusalem: répartition des populations

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une orientation résolument pragmatique de la politique étrangère américaine

Inspirée des thèses internationalistes et idéalistes wilsoniennes, la doctrine de remodelage du grand Moyen-Orient énoncée par l’administration Bush au début de l’année 2004 relève sans conteste d’une vision profondément idéologique du monde. Face à la fièvre anti-américaniste qui s’est propagée de part et d’autre de la scène internationale et notamment dans le monde arabo-musulman en réponse à l’intervention américaine en Irak, les Etats-Unis n’ont eu cesse (en prenant soin toutefois de ménager les susceptibilités de régimes alliés stratégiques peu conformes aux critères démocratiques) de rappeler leur volonté de libérer les peuples du joug de leurs dictateurs et de ramener la paix et la démocratie dans une partie du monde dont le potentiel déstabilisateur en faisait une zone particulièrement sensible et au cœur de l’intérêt national américain.

 

Cette approche, dont les détracteurs ont dénoncé un messianisme et un impérialisme sous-jacent potentiellement dangereux puisque susceptible de déclencher un choc des civilisations, ne saurait toutefois se comprendre sans appréhender l’orientation résolument pragmatique qui anime la politique étrangère américaine depuis le début de son histoire.  

 

A l’heure où cette vaste région du monde est marquée par d’importants bouleversements politiques dont il est encore difficile de déterminer les évolutions à court ou moyen terme, il convient d’évaluer dans quelle mesure la politique menée par l’administration américaine depuis le lancement de la « guerre contre le terrorisme » peut avoir affecté positivement cette zone et d’observer la manière dont est perçue dans la sphère politique et médiatique américaines et parmi les experts de cette région, l’influence de la politique menée par les Etats-Unis sur ces événements.     

 

Aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001, le président Bush et certains de ses conseillers, s’interrogeant sur l’exacerbation de la haine exprimée envers les Etats-Unis, en particulier au Moyen-Orient, ont apporté la réponse suivante : le ressentiment et la violence, physique ou verbale, manifestés par les terroristes, les fondamentalistes religieux et les dictateurs provenait du rejet des valeurs de liberté et de démocratie qui règnent sur le territoire américain. La « guerre globale contre la terreur » devait donc œuvrer à éradiquer d’une part le ferment terroriste de cette vaste région en traquant les organisations et réseaux terroristes et instaurer d’autre part des liens étroits et consensuels avec les gouvernements et populations des pays de cette zone. C’est dans cette optique que l’idée d’un remodelage du grand Moyen-Orient est progressivement apparue dans les arcanes du pouvoir américain.    

 

L’influence des néoconservateurs, présents dans l’entourage du chef de l’Etat américain, bien que temporisée quelque peu par certains des conseillers du président plus proches du courant réaliste, s’est révélée cruciale. Comme de nombreux ouvrages récents ont pu le démontrer[i], la guerre menée en Afghanistan contre le régime taliban ne devait constituer qu’une première étape, un passage obligé en quelque sorte, préalable à l’élaboration de la nouvelle « grande stratégie » américaine. Les néoconservateurs qui prônaient depuis le début des années 1990 le renversement de Saddam Hussein et la vision d’une Amérique en armes, messianique et surpuissante réussirent à imposer leurs vues auprès du président américain à l’issue des attaques du 11 septembre 2001. Alors que George W. Bush renvoyait dos à dos Département d’Etat, Pentagone et Conseil National de Sécurité, chacun promouvant une stratégie différente, la question du remodelage du grand Moyen-Orient a finalement trouvé réponse au cas par cas, pour ainsi dire « à la carte », selon un panachage des diverses propositions de l’équipe républicaine.

 

Il en ressort une politique à la fois pragmatique, puisque ménageant les intérêts (notamment sécuritaires, économiques et stratégiques) américains dans le monde et idéologique, dont le but ultime, si l’on en croit les discours officiels, est de propager la paix et la démocratie par un effet domino partant des deux « pays tests » : l’Afghanistan et l’Irak. Un projet d’une visée immense, puisqu’il couvre une zone comprenant plus d’une vingtaine de pays. La question de savoir si ces deux approches sont pour autant gage d’une bonne compréhension de cette zone d’influence et si les Etats-Unis sont prêts à se doter des moyens adaptés (présence sur le long terme, investissements financiers, consolidation de la paix) afin de mener à bien cette politique ambitieuse, reste à déterminer. 
 

Remodelage « à la carte »

« Nous devons rompre avec des décennies de politiques infructueuses au Moyen-Orient[ii]    

 

Afghanistan et Irak : pays tests.

« Notre guerre contre la terreur commence avec Al Qaida mais ne s’arrête pas là. Elle ne s’achèvera pas avant que tous les groupes terroristes de portée mondiale n’aient été trouvés, arrêtés et vaincus. »[iii]

Menée tambour battant après les sommations d’usage,[iv] la campagne américaine lancée en Afghanistan le 7 octobre 2001 visait à renverser le régime taliban qui sévissait dans le pays depuis le retrait des troupes soviétiques[v], dissoudre les camps d’entraînement abritant des jihadistes venus de par le monde et traquer les instigateurs du 11 septembre, parmi lesquels Oussama Ben Laden et le Mollah Omar. La tâche à accomplir, que la géographie escarpée de l’Afghanistan rendait d’autant plus ardue, nécessitait un investissement important - en termes de logistique, de déploiement de troupes et de budget- et une connaissance du terrain dont les services de renseignement américains ne disposaient pas nécessairement.[vi] En dépit des messages de sympathie délivrés envers les Etats-Unis, l’Amérique, désormais en guerre, a rapidement joué la carte de l’unilatéralisme. Déterminés à mener ce combat seuls et sans entraves, les Etats-Unis déclinèrent l’offre de participation des membres de l’OTAN formulée par l’invocation de l’article V du Traité de l’Atlantique Nord et déclarèrent achevée cette guerre éclair pratiquement dès la prise de contrôle de Kaboul par les troupes de l’Alliance du Nord (le 12 novembre 2001) et la fuite des taliban vers la région de Kandahar. Passant au second plan de la guerre contre le terrorisme l’Afghanistan a beaucoup perdu de son intérêt après les élections qui ont placé Hamid Karzaï à la tête de cet Etat. L’Afghanistan fut rapidement fragilisé par le retour progressif des taliban, la recrudescence du trafic d’héroïne et en dépit des discours rassurant, une insécurité manifeste y règne encore, pouvant faire basculer brusquement le pays dans un chaos généralisé[vii].

 

Ben Laden, déclaré ennemi numéro un des Etats-Unis mais toujours introuvable, fut alors écarté des priorités majeures, ne devenant plus au fil des discours présidentiels que l’une des cibles à atteindre avant de disparaître progressivement des propos de l’administration. Malgré les messages du chef de file d’Al Qaïda, envoyés par le biais de la chaîne télévisée Al-Jazira se rappelant avec une certaine régularité et à des moments cruciaux (élections américaines, élections en Irak…) aux souvenirs de l’administration américaine, c’est le dictateur de Bagdad qui fut placé au cœur des nouvelles préoccupations de l’équipe présidentielle américaine. Sitôt l’opération Liberté Pérenne (Enduring Freedom) achevée en Afghanistan, la logique de guerre américaine a enchaîné vers des paliers successifs jusqu’à atteindre le niveau désormais connu sous le titre de « doctrine Bush » promouvant changement de régime et action préventive.

 

La décision d’intervenir en Irak s’est dessinée clairement au sein de l’équipe présidentielle dès le lendemain du 11 septembre 2001[viii]. Que le président américain ait été réellement convaincu ou non de la présence d’armes de destruction massives sur le territoire irakien, l’histoire contemporaine ne saurait à ce jour l’avancer avec certitude. Il n’en demeure pas moins que c’est avec force conviction que le chef d’Etat américain s’est employé à désigner Saddam Hussein comme le premier dictateur d’une longue liste à renverser au nom de la sécurité des Etats-Unis et de leurs alliés d’une part, mais également afin de libérer un peuple d’une tyrannie sanglante et d’étendre la démocratie dans toute la zone environnante.[ix] Métamorphosé par les attentats du 11 septembre, le président Bush, remarqué jusqu’alors pour son désintérêt pour les affaires du monde,[x] a épousé la cause et les idées néoconservatrices selon lesquelles l’Amérique avait un rôle à jouer, un rang à tenir et une mission à accomplir. L’internationalisme « typiquement américain », formule un peu vague d’un discours de campagne électorale, a pris tout son sens avec la décision d’intervenir en Irak et de transformer la voie de la politique étrangère américaine tracée depuis le début de la guerre froide. Tout au long de l’année 2002 et en prélude à l’intervention américaine en Irak, le président et son équipe ont jeté les bases d’une nouvelle doctrine, identifiant et menaçant ouvertement des Etats perçus comme portant une atteinte directe à la sécurité du monde et des Etats-Unis[xi], annonçant le renoncement à l’endiguement et à la dissuasion[xii] et le recours à l’action préventive. [xiii]

 

La question de l’intervention militaire fit l’objet de vifs débats, non seulement sur la scène internationale et parmi les alliés des Etats-Unis, mais également au sein même de l’administration Bush. Le recours à la force, favorisé par le Pentagone, était contré par le Département d’Etat, plus enclin à la négociation, à une approche multilatérale, aux sanctions du Conseil de Sécurité des Nations Unies et au retour des inspecteurs de l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Le Conseil national de sécurité de son côté fut quelque peu « mis sur la touche » en raison de la démission et la défection d’un grand nombre de spécialistes de l’Irak et du Moyen-Orient, hostiles à l’emploi de la force militaire et désemparés par la tournure que prenaient des événements.[xiv] Mais la vision du monde de plus en plus manichéenne du président américain, symbolisée dès le 20 septembre 2001 par la formule  « Vous êtes avec nous ou vous êtes avec les terroristes », [xv] à laquelle s’ajoutait un sentiment patriotique exacerbé, relayé par les médias américains, finit de convaincre une nation désorientée du bien fondé de faire disparaître de la carte un dictateur sanguinaire qui menaçait la sécurité du monde.

 

L’impatience des néoconservateurs se propageant à l’équipe présidentielle, l’invasion de l’Irak devint rapidement un fait acquis au détriment des alliances, des incertitudes quant à l’issue de la guerre et de l’élaboration préalable d’un plan de reconstruction du pays dévasté.     

 

L’impopularité grandissante de George W. Bush et à travers lui des Etats-Unis tout entiers, les écueils rencontrés sur le terrain (prises d’otages, attaques systématiques des convois, dérapages américains, attentats en Irak mais également dans les pays alliés des Etats-Unis ou abritant des bases américaines : Madrid, Riyad, Casablanca…), l’érosion progressive des troupes de la coalition[xvi] et un début de pénurie d’unités américaines[xvii] ont terni et discrédité l’image des néoconservateurs qui avaient anticipé un accueil chaleureux des « libérateurs » américains en Irak. Sans jamais revenir sur les échecs de sa politique menée en Irak, mais consciente de la centralité de ce sujet lors des élections présidentielles, l’administration Bush a procédé à une réorientation tactique parallèle, fondée cette fois sur le dialogue, les réformes et la dissuasion.  

 

L’Initiative de partenariat au Moyen-Orient et le « cercle vertueux » de la démocratisation 

 

Evoquée tout d’abord devant un parterre de néoconservateurs de l’American Enterprise Institute (AEI) lors d’un discours prononcé le 26 février 2003[xviii], puis développée le 9 mai 2003 à l’université de Caroline du sud[xix], la doctrine de remodelage du Grand Moyen-Orient (GMO) regroupe un vaste ensemble d’Etats aux profils très divers (les 22 pays de la Ligue des Etats Arabes[xx] et 5 Etats non arabes[xxi]) s’étendant du Pakistan à la Mauritanie, dont elle vise à transformer le paysage politique et économique.

 

Devant la montée du fondamentalisme religieux, les Etats-Unis se sont penchés sur l’état de la démocratie dans toute cette région et proposé l’ « Initiative de Grand Moyen-Orient » (Greater Middle East Initiative, GMEI), approfondissant le premier pas accompli par le Département d’Etat le 12 décembre 2002 avec l’Initiative de partenariat au Moyen-Orient (Middle East Partnership Initiative, MEPI)[xxii].

 

Mal reçu tout d’abord par nombres de pays de cette zone[xxiii], peu convaincus de la sincérité de l’engagement américain et méfiants envers l’impérialisme souvent dénoncé à l’égard des Etats-Unis, le plan fut remanié afin de pallier à ses insuffisances et présenté de nouveau sous le titre de « Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord ». Promu par le vice-président Dick Cheney au forum de Davos du 26 janvier 2004[xxiv], le partenariat fut adopté lors du sommet de Sea Island en juin 2004 par les dirigeants du G8, l’Algérie, l’Afghanistan, Bahreïn, le Yémen, la Jordanie et la Turquie et rediscuté lors du sommet de l'OTAN des 28 et 29 juin 2004 à Istanbul. Si cette initiative recueille sur le fond l’adhésion des membres de l’Union européenne, soucieux de voir s’inscrire la démocratie au Moyen-Orient, elle vient néanmoins perturber un partenariat Euro-Méditerranéen déjà à l’œuvre depuis une décennie.[xxv] Les Européens et la France en particulier se sont s’inquiétés de l’influence que les Etats-Unis pourraient chercher à étendre dans ce qu’ils considèrent souvent comme leur pré carré (notamment en ce qui concerne les pays du Maghreb), d’autant qu’à l’heure actuelle, ce sont les partenariats économiques et non politiques qui sont étudiés en priorité.[xxvi] C’est sous la pression européenne que fut modifiée l’appellation Grand Moyen-Orient qui ne prenait pas suffisamment en compte la diversité des pays concernés et que fut clairement reconnue l'action et le rôle de « conciliateur » de l'Europe en Méditerranée et dans le monde arabe.

 

Les Etats-Unis  semblent bel et bien avoir encouragé un processus qui n’attendait qu’une étincelle pour s’allumer. Suite à l’initiative américaine, des représentants civils de 18 pays membres de la Ligue arabe se sont en effet réunis à Alexandrie du 12 au 14 mars 2004 afin de proposer un projet de « reforme du monde arabe » à la suite duquel fut publié un plan de démocratisation et de développement social et économique appelé « document d’Alexandrie ». Il est à ce titre nécessaire de noter l’authentique volonté de réforme exprimée par l’homme de la rue, à défaut des gouvernements, dans le monde arabe.

 

L’Initiative de partenariat au Moyen-Orient et le Partenariat pour le progrès et un avenir commun avec le Moyen-Orient élargi et l’Afrique du Nord participent au premier plan de la « stratégie avancée pour la liberté, la démocratisation, le développement et la sécurité » (forward strategy). Certaines réformes ont ainsi commencé à s’opérer. Les dirigeants arabes se sont engagés à "approfondir les bases de la démocratie” lors du Sommet de la Ligue Arabe à Tunis le 23 mai 2004. [xxvii] Les Etats-Unis soulignent également l’exemple du Maroc, qui a accueilli le premier sommet du « Forum pour l’Avenir » à Rabat les 10 et 11 décembre 2004[xxviii] et a acquis en juin 2004 le statut de Allié majeur non-OTAN pour les Etats-Unis (Major Non-Nato Ally). Ils espèrent ainsi créer un « cercle vertueux » de la démocratisation en soutenant de l’extérieur les réformateurs arabes.[xxix] 

 

Dialogue critique et alliances de circonstances : le jeu dangereux de la diplomatie américaine.

Le programme de remodelage par les réformes économiques et le soutien financier, bien qu’ambitieux, participe d’une volonté sans doute généreuse et d’une certaine idée de la mission de l’Amérique dans le monde. Mais les questions pragmatiques dépassent souvent de loin l’idéologie et l’on reste à certaines reprises circonspect face au traitement différencié et au double langage observé par les Etats-Unis vis-à-vis de leurs alliés ou ennemis.

 

Les revirements sur la scène internationale appellent parfois à rebattre les cartes diplomatiques en fonction d’enjeux plus ou moins immédiats. Le rapprochement des Etats-Unis avec le Pakistan depuis le lancement de la guerre contre le terrorisme en 2001, la constance dans la politique menée envers l’Arabie Saoudite en dépit de circonstances parfois aggravantes ou encore le retour en grâce de la Libye sont à ce titre exemplaires.

S’étonner de la légèreté du dialogue critique mené envers certains Etats dont les liens suspectés avec certains groupes terroristes sont présentés sans équivoque par le Département d’Etat (exemples de l’Arabie Saoudite[xxx] et de la Libye[xxxi]) quand d’autres pays, qui présentent les mêmes caractéristiques en termes de dangerosité, font de leur côté l’objet de sanctions (Corée du Nord, Iran…), menaces (Syrie…), voire de frappes ciblées (Soudan) ou d’attaques préventives (Irak) reviendrait à négliger tout simplement l’importance des alliances de circonstance et du pragmatisme imprimé dans la pratique de la politique étrangère américaine depuis le tout début de son histoire. Ce qui ne signifie pas néanmoins parfois un manque cruel d’analyse sur les conséquences au long terme -en particulier le soutien à certains régimes autoritaires au mépris d’une population opprimée,- un dédain profond pour certains Etats ou gouvernements par rapport à d’autres, ou un raisonnement faussé par des enjeux économiques ou des objectifs immédiats primant sur l’essentiel, à savoir la sécurité, non seulement des Etats-Unis mais également de la scène internationale toute entière.

 

Le cas de l’Arabie Saoudite est particulièrement significatif d’une gestion ambiguë et malhabile de la diplomatie américaine dans le monde arabo-musulman. Le soutien historique des Etats-Unis à la monarchie saoudienne, corrompue, autoritaire et elle-même ambivalente face au terrorisme, continue de ternir l’image de l’Amérique dans le cette région du monde, sans toutefois provoquer de modifications  dans l’approche américaine vis-à-vis de ce régime. 

Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont bouleversé le système d’alliances américaines. La fermeté américaine à l’égard des Etats soupçonnés de soutenir le terrorisme se voulait explicite. Pourtant, alors que 15 des 19 terroristes du 11 septembre furent identifiés comme de nationalité saoudienne, la Commission nationale d’enquête sur les attentats du 11 septembre 2001 notait dans son rapport final, publié le 23 juillet 2004,  que l’Arabie Saoudite apparaissait seulement comme un « allié problématique dans la lutte contre l’extrémisme islamique ».

Le régime saoudien a certes fait preuve de bonne volonté dans la lutte contre le terrorisme -application de la résolution 1373 du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur le financement du terrorisme, arrestations de citoyens suspectés d’entretenir des liens avec des réseaux terroristes, mise en place d’un groupe de travail commun (joint task force) avec les Etats-Unis…- mais comment expliquer l’attitude du gouvernement américain qui s’est opposé à ce que soit révélé le contenu des 28 pages relatives au royaume saoudien inscrites dans le rapport bicaméral des Commissions sur le Renseignement du Congrès ?[xxxii]

 

On peut citer brièvement au même titre le double langage d’une administration américaine qui mène une guerre préventive au nom de la lutte contre la prolifération nucléaire et qui accepte, sans autre forme de procès, le pardon formulé par Pervez Mousharaff au docteur Abdul Qadeer Khan, père de la bombe atomique pakistanaise, après que ce dernier a avoué avoir vendu les plans de la bombe à de nombreux pays -parmi lesquels la Corée du Nord[xxxiii]- de même que le rapprochement américain (et européen) avec la Libye.[xxxiv]

Comment expliquer également que d’autres Etats, en revanche, ne se voient pas octroyer la même patience et tolérance, sans évoquer une politique à géométrie variable, sous certains aspects inéquitable et dont la cohérence peut-être remise en perspective .

 

Washington-Téhéran : « toutes les options demeurent sur la table »

Les différents américains avec Téhéran sont nombreux. Même si le régime de Mohammed Khatami a semblé chercher à mettre en oeuvre une politique d'ouverture, l’indépendance du président iranien demeure contrée par les mollahs et les mouvements conservateurs autoritaires.

Parmi les reproches exprimés par les Etats-Unis  figurent  le soutien et l’implication dans le terrorisme international -notamment aux mouvements islamistes palestiniens, le Hamas et le Jihad islamique- l’opposition marquée au processus de paix au Moyen-Orient, le non respect des droits de l’homme mais par-dessus tout, les efforts iraniens pour se doter d’armes nucléaires.

 

Sous l’administration Clinton, les relations avec  l’Iran se sont assouplies, à la faveur de la focalisation sur la menace estimée du régime irakien. La secrétaire d’Etat, Madeleine Albright avait d’ailleurs plaidé pour un assouplissement des sanctions apposées à l’Iran (Iran Sanctions Act), mais soumise au vote du Congrès à majorité républicaine en 1998, et sous la pression de la minorité iranienne réfugiée aux Etats-Unis, l’ISA fut reconduite à la quasi-unanimité. En 2001, l’administration Bush a d’abord fait preuve de prudence face à l’attitude à adopter envers l’Iran. Le président Bush a tout d’abord émis le voeu que l’ISA, reconduite tous les 5 ans, soit soumise à réévaluation chaque année. Les relations avec l’Iran se sont dégradées progressivement à partir du 11 septembre 2001. Depuis cette date, le président Khatami  a à plusieurs reprises effectué des tentatives de rapprochement avec les Etats-Unis  en offrant par exemple des renseignements sur certaines activités terroristes ou en critiquant ouvertement la position tenue par Ben Laden sur l’islam. Mais  la quête iranienne d’obtention du statut d’Etat nucléaire -même si cette dernière remonte à l’époque du Shah- est devenue un obstacle insurmontable pour la diplomatie américaine dans le monde de l’après-11 septembre. L’Iran, tout comme la Corée du Nord furent ainsi identifiés comme parties intégrantes de l’« axe du mal ».

 

Ces deux Etats n’ont cependant pas subi le même traitement que l’Irak. Le chantage efficace exercé par Pyongyang a sans aucun doute incité l’Iran à poursuivre son programme nucléaire depuis le lancement de la guerre en Irak. Les Etats-Unis, lancés sur deux fronts (Irak et Afghanistan) et malmenés par l’anti-américanisme grandissant dans le monde arabe ont renoncé à l’approche militaire[xxxv] et déclaré que le cas l’Iran ne pouvait être comparé à celui de l’Irak, [xxxvi] une analyse très juste si l’on compare le niveau de représailles potentielles que peuvent exercer ces deux Etats avec l’état délabré des forces de Saddam Hussein, et qui a de quoi faire hésiter même les plus fervents faucons de l’administration américaine. 

 

Depuis le milieu de l’année 2004, les Etats-Unis oscillent sur la stratégie à mener pour contraindre Téhéran à renoncer à son programme nucléaire. Tandis que les faucons au sein du Congrès et de l’administration plaident pour le changement de régime[xxxvii], ce sont les réalistes de l’administration Bush privilégiant la diplomatie et la négociation, qui obtiennent gain de cause depuis le début du second mandat.[xxxviii] Lors de son voyage en Europe au mois de février 2005, la nouvelle  secrétaire d’Etat, Condoleeza Rice a affirmé que « le temps de la diplomatie était venu. » Cette approche, valable pour l’Iran à l’heure actuelle, ne signifie pas pour autant que côté américain, le temps de la diplomatie soit extensible et les négociations avec la troïka européenne (France, Allemagne et Grande-Bretagne) achoppent sur cette question.

 

Etats-Unis  et Europe ont mis sur la table des négociations l’adhésion de Téhéran à l’OMC et la vente d’avions de ligne en contrepartie de l’arrêt total et permanent de l’enrichissement d’uranium.  Mais le président Khatami, contraint par les mollahs qui insistent sur la souveraineté du pays, a jusqu’alors mis en avant le droit de l’Iran de se doter de l’énergie nucléaire civile et l’adhésion du pays au TNP. En visite à Paris le 5 avril 2005, le président iranien  a réaffirmé ce droit au nucléaire pacifique et il est peu probable que des percées aient lieu avant les élections du mois de juin 2005[xxxix].

 2005, l'armée américaine recrute. Photographie de P. Verluise

Depuis la fin du mois de février 2005, c’est désormais une stratégie de « gentil flic - méchant flic », selon les vœux de l’ancien secrétaire d’Etat adjoint Richard Armitage, qui est mise en œuvre avec l’Europe.[xl] Le 10 mars 2005, le président Bush a étendu pour un an supplémentaire le décret d’urgence nationale envers l’Iran du 15 mars 1995 (décret présidentiel 12957)[xli], le 12 mars 2005 c’est le vice-président Dick Cheney qui lors d’une interview menaçait Téhéran « d’actions plus fermes». En dépit l’assouplissement réel de l’administration Bush depuis le début du second mandat, il convient de noter que les changements s’opèrent davantage sur la forme que sur le fond. L’Iran constitue un véritable sujet de préoccupation et les risques de prolifération nucléaire dans cette région sont bel et bien réels. L’approche de la carotte et du bâton, si elle se révélait inefficace, contraindrait sans doute les Etats-Unis  à réagir d’une manière ou d’une autre. Alors que d’aucuns affirment que l’équipe Bush a consenti à œuvrer avec les Européens principalement afin d’éviter de devoir porter le poids d’un échec des négociations et afin de se rapprocher de l’Union européenne après la crise irakienne, il est possible que les compromis potentiels obtenus par la troïka européenne ne satisfassent pas les Etats-Unis.

 

Tandis qu’Israël menace de frapper préventivement l’Iran, sous couvert des Etats-Unis[xlii],  le journaliste du New Yorker, Seymour Hersh, a révélé que les services secrets américains opéraient clandestinement en Iran depuis l’été 2004[xliii]. L’administration Bush aurait ainsi autorisé des missions de reconnaissance secrètes depuis l’été 2004 afin d’identifier des sites de production chimique et nucléaire. Pour Seymour Hersh, l’Iran pourrait constituer la prochaine cible de Washington, idée rejetée vigoureusement par le président Bush en personne qui a déclaré que  « l’idée même que les Etats-Unis s’apprêtent à attaquer l’Iran est tout simplement ridicule »[xliv]. Mais, toujours selon le président des Etats-Unis, l’Iran aurait tort de prendre la bonne volonté américaine à la légère : « ayant dit cela, toutes les options demeurent sur la table. »[xlv]

Les chefs militaires américains reconnaissent leurs manques de renseignements sur les lieux de frappes potentiels et sur les risques de représailles. Les rares options possibles à l’heure actuelle seraient des frappes ciblées (de type opération Renard du Désert- décembre 1998), opérations commandos et attaques furtives ou clandestines[xlvi], mais qui ne manqueraient pas de raviver les tensions sur la scène internationale comme au plus fort de la crise irakienne.   Tous les regards se tournent à l’heure actuelle vers Téhéran où l’ancien président iranien Akbar Hachémi Rafsandjani a annoncé sa candidature aux élections présidentielles du 17 juin 2005 et part favori dans les sondages. L’ancien président iranien présente un programme de « Pacte avec le peuple », garant de réformes économiques et d'un apaisement des relations avec la communauté internationale et les Etats-Unis. Saura-t-il, s’il est élu, jongler avec l’opposition conservatrice des mollahs et sortir le pays de l’impasse diplomatique actuelle sur la question du nucléaire?

 

Damas sous haute surveillance

L’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafic Hariri le 14 février 2005 a précipité le départ des troupes syriennes du Liban et ravivé l’attention de la Syrie sur la scène internationale. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 et plus particulièrement encore depuis le début de la guerre en Irak -à laquelle la Syrie s’est opposée- le régime de Bachar el- Assad est en ligne de mire directe des Etats-Unis. Cet Etat est en effet au cœur de centres d’intérêts  cruciaux pour les Etats-Unis  comme la lutte contre le terrorisme (avec notamment le passage de terroristes en Irak par la frontière syrienne), les tensions au Liban et la lutte contre la prolifération. Le président Bush a par ailleurs interpellé directement la Syrie dans son discours sur l’Etat de l’Union du janvier 2005 et martèle que « la liberté avance au Moyen-Orient mais [que] la Syrie n’avance pas dans le sens du mouvement démocratique en cours. » L’assassinat de l’ancien premier ministre libanais, imputé à la Syrie, a eu pour conséquence un véritable retournement de situation stratégique pour Damas qui aurait pu avoir les cartes en main pour ramener le calme en Irak et en Palestine et qui depuis le 11 septembre 2001 avait cherché à se rapprocher de Washington, en menant la lutte contre le réseau Al Qaida et espérait disparaître de la liste noire du Département d’Etat [xlvii]

 

Le régime syrien, tout comme dans la configuration iranienne, est limité dans sa marge de manœuvre par l’ancienne garde d’Hafez el-Assad, toujours au pouvoir, plus conservatrice et plus autocratique que le jeune chef d’Etat au pouvoir depuis 2000. Le soutien actif au Hezbollah a rendu toute tentative de rapprochement de Bachar el-Assad avec l’administration Bush infructueuse[xlviii] et les efforts déployés par la Syrie avant le déclanchement de la guerre en Irak -et même après, le régime syrien livrant aux Etats-Unis les Baasistes irakiens interpellés sur son territoire- furent anéantis par ce lien à un groupe considéré comme terroriste par les Etats-Unis et opposé à Israël. Les néoconservateurs présents dans l’entourage du président américain dans la première administration Bush furent parmi les plus fervents conseillers à plaider pour une aggravation des sanctions à l’égard du régime syrien. Ce qui fut fait le 20 novembre 2003, le Congrès américain votant en faveur de la Loi sur la Responsabilité de la Syrie (Syria Accountability Act, P.L. 108-175, qui autorise le président à imposer des sanctions économiques contre ce pays accusé notamment de violer l’embargo contre l’Irak) et la Loi sur la Restauration de la Souveraineté Libanaise (Lebanese Sovereignty Restoration Act, P.L. 108-175).

 

La mise à l’index de la Syrie s’est aggravée  le 2 septembre 2004 avec la résolution 1559 votée au Conseil de sécurité des Nations Unies à l’initiative de la France et des Etats-Unis. Cette résolution, désormais acceptée par Bachar el-Assad, demandait le respect de la souveraineté politique et militaire du Liban, c'est-à-dire une véritable alternance du pouvoir[xlix], le retrait des troupes militaires étrangères et le démantèlement des milices armées libanaises (Hezbollah) et non libanaises (factions armées palestiniennes).

 

Selon une étude menée par le Congressional Research Service[l], les effets des sanctions contre la Syrie pourraient être limités, au moins à court terme, peu de firmes américaines opérant à ce jour en Syrie et le volume des échanges commerciaux entre les deux pays étant relativement restreint. Le CRS étudie plusieurs cas de figure relatifs à la politique à mener envers la Syrie :

- Processus de réforme interne ou changement de régime : cette option inquiète ceux qui craignent le remplacement de Bachar el-Assad par un régime islamique fondamentaliste encore plus hostile aux Etats-Unis.

- Action militaire américaine envers la Syrie : c’est notamment ce que préconisent certains des néoconservateurs de l’American Enterprise Institute qui titraient récemment dans un article du Los Angeles Times que « la communauté internationale doit se débarrasser du tyran Assad. »[li]  

- Soutien américain aux mouvements internes promouvant les réformes et la démocratisation du pays. La Syrie ne peut prétendre à recevoir une aide financière américaine en raison de sa présence sur la liste du Département d’Etat des Etats soutenant le terrorisme mais un financement parallèle par le FY2005 Consolidated Appropriation Act qui soutient l’avancement de la démocratie et des droits de l’homme en Syrie pourrait permettre de contourner les sanctions américaines.[lii]

- Une coopération des Etats-Unis avec l’Union européenne à travers notamment le Partenariat Euro-Méditerranéen pourrait enfin être approfondie.

 

La ligne menée par l’administration américaine depuis la victoire de George W. Bush  aux élections de novembre 2004 est celle de la diplomatie critique et de la dissuasion. La rencontre de Terje Roed-Larsen, l’émissaire des Nations Unies, avec Bachar el-Assad le 13 mars 2005 a débouché sur un accord de retrait complet des troupes syriennes (dont une grande partie sont redéployées dans la plaine de la Bekka depuis le mois de mars) et le rapatriement des services secrets syriens. L’agenda de retrait total est prévu pour le 30 avril 2005. Le 15 avril 2005, Najib Mikati, désigné par le parlement libanais, a succédé à Omar Karamé démissionnaire. Le nouveau premier ministre sunnite est présenté comme modéré, et malgré ses liens avec le régime syrien, sont mis en avant sa participation au gouvernement de Rafic Hariri. Mais la communauté internationale s’inquiète des possibles conséquences malheureuses qu’un retrait syrien précipité pourrait entraîner au Liban et en Syrie car la chute du régime de Bachar el-Assad, tout au moins sa fragilisation, pourrait agir comme force déstabilisatrice sur l’Irak. Il existe par ailleurs un risque concernant le grand nombre de syriens vivant au Liban. La situation actuelle – de nombreux attentats ont touché la communauté maronite de Beyrouth en quelques jours- incite donc à la prudence. En attendant les élections législatives prévues au Liban en mai 2005, les Etats-Unis appellent au désarmement du Hezbollah, devenu une force politique majeure et répugnent à l’idée que ce dernier puisse devenir un parti politique sans un désarmement complet préalable[liii] : un enjeu de taille, alors même que Wallid Jumblat, l’une des principales figures de l’opposition libanaise se dit prêt au dialogue avec le Hezbollah.

 

La politique américaine de remodelage du Grand Moyen-Orient relève donc de stratégies diversifiées, la difficulté étant de répondre à un vaste panel de situations (politiques, économiques, sécuritaires, communautaires…). A l’heure actuelle, George W. Bush dispose d’un certain crédit, côté occidental, à la lumière des avancées démocratiques récentes, en dépit d’une politique somme toute assez confuse et de « double standard ». Mais les troubles récents liés à la publication de Newsweek d’un article sur la profanation du Coran à Guantanamo, désavoué quelques jours plus tard sous la pression du gouvernement américain pourraient remettre en cause les intentions des Etats-Unis dans la zone « grand Moyen-Orient » et finir de ternir leur image déjà très affaiblie dans le monde arabe. Faut-il alors parler d’une révolution Bush dans le Grand Moyen-Orient ? C’est le débat qui fait rage depuis le mois de janvier 2005 à Washington comme dans toutes les grandes capitales du monde.    
 

Révolution Bush dans le grand Moyen-Orient ? Perceptions américaines 

« Pour être franc et direct, il nous faut beaucoup moins de rhétorique hautaine et beaucoup plus d’actes pragmatiques. […] Nous n’avons que faire des slogans, il nous faut de l’action significative. »[liv]

 

De nombreux bouleversements ont marqué la zone du grand Moyen-Orient depuis la fin de l’année 2004. Le décès de Yasser Arafat et sa succession par Mahmoud Abas (Abou Mazen) élu le 9 janvier 2005 ont été suivis d’un rapprochement sensible entre l’Autorité Palestinienne et l’Etat hébreu. Ariel Sharon s’est engagé à démanteler entre juillet et décembre 2005 les 21 colonies juives de la bande de Gaza ainsi que 4 colonies de Cisjordanie.

 

Les élections qui se sont tenues en Irak le 30 janvier 2005 dans une atmosphère marquée par les menaces d’attentats se sont déroulées sans heurts majeurs et le taux de participation, de l’ordre de 60% est apparu à la fois inespéré -notamment pour l’administration américaine- et gage d’espoirs pour l’avenir. L’élection du kurde Djalal Talabani à la présidence intérimaire de l’Irak avant les élections de décembre et la nomination du chiite Ibrahim al-Djaafari au poste de premier ministre, le 7 avril 2005, après deux mois de tractations difficiles, semblent pouvoir placer l’Irak sur la voie de la démocratie.

 

Le retrait progressif du Liban des troupes et services de renseignements syriens, qui devrait s’achever le 30 avril 2005 constitue également un tournant important dans l’histoire de cette région. Autres avancées démocratiques encourageantes, la décision d’Hosni Moubarak de tenir des élections multipartites lors des élections égyptiennes de l’automne 2005 et la première expérience démocratique en Arabie Saoudite où la population masculine fut appelée à voter  pour désigner la moitié des membres des conseils municipaux entre le 3 mars et le 21 avril 2005. Bien qu’il faille relativiser l’ampleur de cet aspect démocratique[lv], il n’en demeure pas moins que ces élections « populaires » sont les premières dans l’histoire du pays.

 

Ces bouleversements, opérés en quelques mois seulement ont ravivé l’optimisme éteint depuis le début de la seconde Intifada et invité à s’interroger sur l’influence de la doctrine Bush de remodelage du Moyen-Orient sur ces événements. L’intervention américano-britannique en Irak qui a débuté en mars 2003 a sans conteste provoqué des revirements dans le voisinage de l’Irak. Mais les analyses diffèrent quant à l’impact réel de l’influence américaine.

 

Une certaine euphorie médiatique

Depuis le mois de février 2005, médias nord-américains et Européens sont revenus sur les critiques formulées envers la politique étrangère des Etats-Unis depuis le 11 septembre 2001 et le lancement de la guerre en Irak. En Europe, Der Spiegel a comparé la visite et la personnalité du président américain à celle de Ronald Reagan, lequel face à la porte de Brandebourg, avait demandé, en 1987, à Mikhaïl Gorbatchev de démolir le mur (tear down this wall). Le magazine allemand a critiqué le « manque de vision de la vieille Europe » face à une nation américaine composée « d’immigrants dynamiques » et regretté que « Nous, les Européens, [désirions] le monde d’hier tandis que les Américains se battent pour le monde de demain. »[lvi] La presse britannique a relevé de son côté que l’administration Bush n’avait « pas tardé à identifier les souches de cette tentative de bourgeonnement de la démocratie parmi les peuples opprimés depuis longtemps au Moyen-Orient. »[lvii] et ne parie guère, contrairement à certains articles et éditoriaux, sur un retour en force des néoconservateurs dont elle rappelle la mise à l’écart au moment des élections présidentielles de 2004. The Economist explique ainsi que « les jours où Richard Perle pouvait résumer la politique étrangère américaine en utilisant le vibrant « à qui le tour ?» sont loin derrière. »[lviii] En France, le commentaire d’Hubert Védrine résume bien le malaise des médias de l’hexagone, qui répugnent à reconnaître au leader américain un quelconque succès au Moyen-Orient : « au fond, peu importe », déclare l’ancien ministre des Affaires Etrangères, qui n’hésite pas cependant à tancer les Européens pour leur immobilisme et ironiser sur la politique étrangère américaine : « Après tout, la situation actuelle du Moyen-Orient doit bien plus aux Etats-Unis  et aux errements de leur politique durant cette dernière décennie qu’aux Européens.»[lix] Même analyse de la part de l’essayiste Guy Sorman, selon lequel le « délire idéologique » de George W. Bush deviendrait presque « réaliste » et qui déclare : « soit Bush a de la chance, soit il est trop tôt pour en juger, soit son analyse n'était pas fausse. »[lx]

Tandis que de nombreux journaux nord-américains demeurent prudents sur les évolutions futures de la démocratie au Moyen-Orient mais estiment que le moment est néanmoins venu de « spéculer sur la question de savoir si l’Irak a servi de phare pour le changement démocratique au Moyen-Orient. »[lxi], d’autres font des gorges chaudes du débat qui anime les médias européens. Au Canada, Macleans note que les échos favorables à la politique américaine proviennent de sources assez surprenantes[lxii] et cite le leader druze libanais Walid Jumblatt interviewé par le Washington Post: « C’est étrange pour moi de dire cela, mais ce processus de changement a été déclenché par l’invasion de l’Irak par les Américains. Ma position au sujet de l’Irak était  assez cynique. Mais lorsque j’ai vu le peuple irakien voter, huit millions d’entre eux, ce fut [pour moi] le début d’un nouveau monde arabe. »  Aux Etats-Unis, Jefferson Morley du Washington Post, se rie ouvertement de l’embarras européen : « dans les pays où le président George W. Bush et sa politique sont profondément impopulaires, les commentateurs commencent à penser l’impensable »[lxiii] tandis que la satire gagne les plus conservateurs qui insinuent que certains européens auraient préféré l’anarchie et le chaos en lieu et place de la démocratie, pour satisfaire à leur ego.[lxiv] Max Boot, chercheur associé au Council on Foreign Relations et expert sur les sujets de sécurité nationale, n’hésite pas par exemple à proclamer que les néoconservateurs seront ceux qui riront les derniers et que les simples d’esprits ne sont finalement pas ceux que l’on pensait (who’s the simpleton now ?).[lxv]

 

Dans l’ensemble, les éditorialistes et chroniqueurs les plus enthousiastes ou vindicatifs[lxvi] ne sont finalement que ceux qui avaient soutenu les positions du président Bush pendant la guerre en Irak. Les médias plus neutres saluent les avancées démocratiques au Moyen-Orient mais, tout comme le font actuellement les militaires aux Etats-Unis, déconseillent en général la prétention démesurée et un retrait précipité des troupes américaines d’Irak.[lxvii]  

 

Washington sous le signe de la réconciliation.

L’administration ne peut que se féliciter de l’élan démocratique (sense of momentum) opéré dans la zone du grand Moyen-Orient[lxviii]. Conforté par sa réélection en novembre 2004 et par la majorité républicaine au Congrès, George W. Bush  est apparu beaucoup plus à l’aise dans son rôle, comme le soulignent deux articles du New York Times[lxix] et de l’International Herald Tribune[lxx] de la fin du mois de mars 2005. Tout comme les autres membres de son gouvernement -Donald Rumsfeld et Condoleeza Rice en particulier- George W. Bush a refusé de reconnaître de possibles échecs dans la politique menée en Irak, bien que l’administration ait néanmoins fait profil bas avant les élections du 30 janvier 2005 en Irak[lxxi]. Le président américain, qui croit fermement en la réussite de sa politique étrangère dans le grand Moyen-Orient[lxxii], a néanmoins choisi de jouer la carte de la modestie et de rétablir de bonnes relations avec les alliés des Etats-Unis et de partir en quelque sorte sur de nouvelles bases pour son second mandat.

 

Depuis le mois de novembre 2004, le message adressé au monde depuis Washington se veut plus modéré et plus conciliant même si les Etats-Unis se sont fixés trois grands objectifs pour les quatre prochaines années, dont les échos demeurent très idéologiques : « En cette époque cruciale, la diplomatie américaine doit accomplir trois grandes tâches. Premièrement, nous devons unir la communauté des démocraties dans la construction d'un système international fondé sur nos valeurs communes et la règle de droit. Deuxièmement, nous renforcerons la communauté des démocraties afin de contrer les menaces qui pèsent sur notre sécurité collective et d'apaiser le désespoir qui alimente le terrorisme. Et troisièmement, nous répandrons la liberté et la démocratie dans le monde entier. Telle est la mission que le président Bush a assignée à l'Amérique dans le monde... et telle est aujourd'hui la grande mission de la diplomatie américaine. »[lxxiii]

 

La tonalité du président américain conserve donc une grande part de messianisme[lxxiv] et la promotion par George W. Bush de l’ouvrage du dissident et homme politique juif d’origine soviétique Natan Sharansky : “The Case For Democracy: The Power of Freedom to Overcome Tyranny and Terror”, dont il affirme avoir fait son livre de chevet[lxxv], est à ce titre un exemple probant.

Bush a accueilli Sharansky, connu pour son profil néoconservateur, dans le Bureau Ovale en novembre 2004[lxxvi] et déclaré : « Cette philosophie fait partie de mon ADN présidentiel. C’est exactement ce que je pense. Elle sera dans le discours sur l’Etat de l’Union. Elle est dans le discours d’investiture. […] Ce livre confirme tout simplement ce en quoi je crois.»[lxxvii]  Pourtant, si les idées du ministre israélien rejoignent la pensée de George W. Bush sur de nombreux plans, on aurait tort d’y voir un mentor pour la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. En effet, Bush soutient et fait pression auprès d’Ariel Sharon pour le démantèlement des colonies juives de Gaza et de Cisjordanie[lxxviii] et pour la création d’un Etat palestinien tandis que Sharanski, tout comme de nombreux membres du Likoud, n’y voit qu’une « concession unilatérale » de la part d’Israël, susceptible d’encourager davantage d’actes terroristes.

 

Idéologie et pragmatisme se combinent donc, au profit d’une politique désormais plus réaliste et plus multilatérale. La démocratie au Moyen-Orient, leitmotiv de l’administration Bush est passé au plan de réalisation à long terme : « engagement générationnel à la cause de la liberté »[lxxix] et les Etats-Unis insistent désormais davantage sur le rôle de soutien à la cause de la liberté que sur celui de promoteur :  « En cette période de changements rapides au Moyen-Orient et ailleurs, le rôle principal des États-Unis consiste à encourager les pays à appliquer les principes démocratiques et à garantir la liberté, tout en reconnaissant que chaque pays doit pouvoir suivre sa propre voie. »[lxxx] Les écarts de langage sont également rectifiés, comme l’a montré l’attitude de Condoleeza Rice, qui ayant bien noté l’accueil glacial réservé à sa remarque de début janvier 2005 sur les « bastions de la tyrannie »[lxxxi] n’a pas réutilisé cette expression lors des mois suivants.

 

Depuis sa nomination en janvier, la nouvelle secrétaire d’Etat parcourt le monde afin de promouvoir l’image des Etats-Unis. Elle est assistée dans cette tâche par Karen Hughes, conseillère de longue date du président américain, nouvellement nommée responsable de la promotion des valeurs américaines et de l'amélioration de l'image des États-Unis à l'étranger

 

Mais la puissance douce que l’Amérique cherche de nouveau à exercer  à travers un gant de velours n’oblitère pas la main de fer du pays qui la tend. La diplomatie active et les diverses stratégies employées ne sauraient faire oublier les enjeux actuels (au premier plan : terrorisme et prolifération nucléaire) qui demeurent au cœur de l’intérêt national américain.

 

Washington face à ses responsabilités : valse hésitation de la diplomatie

Depuis l’ouverture de la première session en janvier 2005, le 109ème Congrès fait l’objet d’une fronde opposant les démocrates à la majorité républicaine. Tandis que sénateurs et députés s’opposent sur de grands sujets de politique intérieure -la réforme du système de retraite en particulier- les prises de position au sujet du Moyen-Orient demeurent assez rares. C’est le cas en particulier du côté des démocrates, même en ce qui concerne le nouveau leader du parti Howard Dean ou le leader de la minorité au sénat Harry Reid. Le sénateur du Massachusetts Edward Kennedy, l’un des opposants les plus virulents au gouvernement Bush, est l’un des rares à s’être avancé à quelques commentaires d’ailleurs relativement positifs sur le succès de la tenue des élections en Irak.[lxxxii] Les démocrates n’arrivant à porter crédit au gouvernement Bush pour les changements actuels au Moyen-Orient, s’abstiennent de commentaires sur ces événements. Une grande partie des démocrates s’est opposée à la guerre en Irak et admettre que les élections irakiennes aient pu avoir un impact sur les pays avoisinants reviendrait à reconnaître que la guerre de George W. Bush, armes de destruction massives ou pas, pouvait être justifiée. Le sénateur de l’Illinois Dick Durbin, assistant du leader de la minorité Harry Reid, a bien déclaré lors d’une interview à l’émission « Meet the Press » que les démocrates soutenaient le changement au Moyen-Orient,[lxxxiii] mais les démocrates pourraient avoir l’air de ne plus s’intéresser à ce qui se passe au Moyen-Orient et d’être coupés de la réalité, quelques mois seulement après une campagne électorale dont la toile de fond fut justement la politique étrangère des Etats-Unis. Tandis qu’aucun règlement de fond n’apparaît sur la question de l’Irak, le Democratic National Commitee pourrait avancer des idées sur une meilleure gestion de la crise ou prendre positions à prendre dans le règlement du conflit israélo-palestinien. Pourtant, les démocrates ne semblent pas encore remis de la défaite de John Kerry aux élections de novembre 2004 et manquent d’organisation. Avançant qu’il est trop tôt pour prévoir un véritable succès de la doctrine Bush au Moyen-Orient, le parti démocrate et les membres démocrates du Congrès sont dans l’attente de nouveaux événements, un attentisme qui pourrait à terme, finir par leur être préjudiciable.

 

Côté républicain, on affiche un optimisme prudent. Le comité sur les relations étrangères du Sénat a tenu début février 2005 une audience sur la politique étrangère en Irak et au Moyen-Orient au cours de laquelle ont été rappelés les enjeux cruciaux qui attendent les Etats-Unis : « L’élection en Irak a été vue par certains comme le premier pas vers une stratégie de sortie pour les Etats-Unis, mais nous devrions tenir compte de tout le travail restant à faire. […] Nous devons également nous préparer à ce que le gouvernement irakien et la Constitution irakienne prennent des directions n’étant pas en parfaite harmonie avec nos attentes. »