| www.diploweb.com Géopolitique du Moyen-Orient
L'influence de l'Iran au travers du chiisme. Mode opératoire, succès et limites de la politique pro-chiite iranienne. Par le chef d'escadrons Thierry Dufour. (Armée de Terre, France, 13 e promotion du CID)
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Religion encore peu connue en France, le chiisme représente aujourd’hui une donnée incontournable de la géopolitique du Moyen-Orient. Avec 140 millions de croyants et d’importantes minorités à travers le monde, le chiisme a connu récemment un renouveau identitaire qui lui a permis de rompre son isolement politique et de pouvoir à nouveau prétendre peser sur sa propre destinée. Les succès politiques du Hezbollah libanais mais surtout l’arrivée au pouvoir des chiites en Irak illustrent à merveille ce renouveau chiite. L’Iran, seule patrie où le chiisme est religion d’Etat depuis le XVIe siècle, s’est toujours présenté comme le défenseur de cette religion minoritaire et persécutée par la majorité sunnite. Du même coup, c’est l’ensemble des pays arabes de la région qui se met à trembler à l’évocation d’un possible arc chiite de Téhéran jusqu’au Liban en passant par les Etats du Golfe balayés par leurs fortes minorités. La République islamique fait peur à juste titre. Son histoire récente se caractérise par les ruptures, les actions occultes et un soutien aux mouvements terroristes. L’influence non négligeable de son réseau religieux et les moyens financiers consacrés à sa politique pro-chiite, permettent à Téhéran de faire entendre sa voix. Mais l’Iran, qui souffre depuis plusieurs siècles d’un vif sentiment obsidional, entouré qu’il est par des voisins aux visées parfois hostiles, se sent désespérément seul. Perse au contact des pays arabes et chiite au cœur de la puissance sunnite, il est en outre contesté dans son leadership en sein même du monde chiite. L’Iran a bien tenté une action de séduction en direction de l’ensemble du monde musulman en volant au secours d’un islam offensé. Il a dû faire face à un double échec relatif : celui du panchiisme, réduit à une capacité de nuisance plus qu’à une réelle influence, et celui qui repose sur l’incapacité d’une puissance perse à prendre la tête de l’Umma musulmane. L’Iran a bien conscience de ses limites : c’est bien pourquoi il fait montre d’une énergie décuplée pour tenter d’obtenir une arme nucléaire qui lui permette de s’affirmer plus encore.
Ce mémoire de géopolitique réalisé au Collège Interarmées de Défense dans le cadre du séminaire « Moyen-Orient » dirigé par Pascal Le Pautremat. |
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Bibliographique de la question et biographie de l'auteur en bas de page. Chef d'escadrons Thierry Dufour, 13e promotion du Collège interamées de défense. L’INFLUENCE DE L’IRAN AU TRAVERS DU CHIISME. Mode opératoire, succès et limites de la politique pro-chiite iranienne. Sommaire: PREMIÈRE PARTIE : LE PANCHIISME, UNE CARTE SEDUISANTE POUR TEHERAN.Les chiites à travers le monde. Des minorités en quête de soutien. Une nécessité pour l’Iran. DEUXIEME PARTIE : COMMENT L’IRAN ETEND SA TOILE ?Les principaux acteurs du pouvoir. Une influence tous azimuts. Les réussites de l’Iran. TROISIEME PARTIE : LES LIMITES DU PANCHIISME.Une « Polynésie confessionnelle ». L’exemple iranien en question. Quand l’Iran regarde au-delà du chiisme.
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INTRODUCTION L’Iran se trouve aujourd’hui au cœur de l’actualité. Enjeu d’une âpre bataille diplomatique, il est engagé dans un bras de fer avec la communauté internationale et se rêve en puissance nucléaire : la République islamique fait trembler le monde. Un président démocratiquement élu appartenant au camp conservateur, Mahmoud Ahmadinejad, multiplie les provocations à l’encontre d’Israël en des termes qui n’ont rien à voir avec le discours policé des chancelleries diplomatiques. L’Iran est aussi en première ligne en Irak où les Américains constatent tous les jours l’influence de Téhéran dans la gestion quotidienne de la crise irakienne. Un autre phénomène géopolitique majeur lié à l’évolution du monde musulman a vu le jour ces dernières années : il s’agit du réveil du chiisme. Hier religion de minorités persécutées et pauvres, sans pouvoir politique, le chiisme connaît un renouveau général qui lui permet de devenir une donnée géopolitique incontournable. L’accès au pouvoir de la majorité chiite en Irak grâce au jeu démocratique, le récent succès du Hezbollah libanais aux élections municipales ou même le rayonnement de la communauté chiite au Pakistan d’où proviennent la majorité des élites de Karachi, comme madame Benazir Butto, sont le signe que, partout, les chiites relèvent la tête. Or l’Iran, unique Etat chiite au monde, se présente comme le défenseur de l’ensemble des croyants, seul capable de fédérer les différentes communautés chiites. Grâce à son clergé et à ses centres de théologie, son influence sur le monde chiite est indéniable. Quelle est la réalité de cette influence ? Verra-t-on s’instaurer, comme les Etats sunnites voisins le craignent, un croissant chiite de l’Irak jusqu’au Emirats du Golfe en passant par le Liban sous la conduite de Téhéran ? Peut-on parler de l’avènement d’un « grand chiistan » comme le suggère Alexandre Adler ou le chiisme est-il si divisé que l’influence iranienne sur l’ensemble de ces communautés est pratiquement négligeable, comme le pense Gilles Kepel ? C’est cette relation d’influence de l’Iran sur l’ensemble des communautés chiites du monde qu’il importe de préciser ici. Comment se manifeste cette influence et quels en sont les contours ? Le chiisme fera-t-il de l’Iran la puissance majeure du Moyen-Orient ou sera-t-il une carte comme une autre dans le jeu de la République islamique, une carte somme toute secondaire ? L’Iran des mollahs véhicule un certain nombre d’images négatives qui peuvent venir brouiller une juste perception de son action. Théocratie révolutionnaire qui rêve d’exporter son modèle afin de faire triompher la vérité chiite dans le monde, la République islamique d’Iran a affronté l’Occident, dès le début de son existence, par la prise d’otages de l’ambassade américaine, sorte d’acte inaugural du nouveau pouvoir. Les images régulièrement retransmises à la télévision des cérémonies de l’Ashura, pendant lesquelles les fidèles honorent le martyre d’Hussein par des pratiques d’auto-flagellation, peut produire chez l’observateur occidental peu au fait de cette religion une impression déplorable. Le soutien aux mouvements radicaux du Moyen-Orient et l’utilisation avérée du terrorisme au cours des années 1980 ont fini de discréditer le régime auprès des Occidentaux. Il faut ajouter que le chiisme est une religion mal connue en France, ce qui est moins le cas dans le monde anglo-saxon confronté depuis de nombreuses années au chiisme par son histoire coloniale. Il importera donc tout au long de cette étude, autant vis-à-vis de l’Iran que du chiisme, de dépasser les a priori et d’essayer de se démarquer d’une perception purement occidentale. Le panchiisme représente à l’évidence une carte séduisante pour l’Iran et Téhéran n’hésite pas à la jouer. Cela lui permet, parfois, de tenir un rôle de premier plan. Mais cette politique pro-chiite trouve aussi ses limites et l’Iran doit chercher ailleurs le moyen de peser à long terme sur les destinés de la région.
PREMIÈRE PARTIE : LE PANCHIISME, UNE CARTE SEDUISANTE POUR TEHERAN Les chiites ont longtemps été une communauté brimée et maintenue sous l’étroit contrôle des sunnites à travers le monde. Dès sa création, le chiisme a été une religion de persécutés et d’exclus. Pourtant, au regard du nombre des croyants et de l’implantation géographique des différentes communautés chiites, ce vaste ensemble représente une puissance potentielle de premier ordre. Les minorités chiites, souvent isolées au cœur de populations majoritairement sunnites, sont en quête de reconnaissance et de soutien. L’Iran, seule puissance résolument chiite depuis le XVIe siècle, a tout intérêt à jouer cette carte du panchiisme pour imposer sa vision du monde tout en développant sa capacité d’influence. 11. Les chiites à travers le monde 11.1. Les origines du chiisme Le chiisme est la principale branche dissidente de l’Islam. Les causes de cette dissidence sont liées à un problème de succession plus qu’à des divergences d’ordre doctrinal. Le chiisme, comme le sunnisme majoritaire, se caractérise en effet par la croyance en un Dieu unique et une même référence au message du prophète Mahomet. Des problèmes de succession se sont fait jour dès la mort de ce dernier. Il convenait alors de confier la direction de la communauté musulmane dans le domaine politique comme dans le domaine religieux. Les premiers califes, qui combinaient, à l’instar de Mahomet, les deux fonctions de chef religieux et de chef politique, furent désignés parmi les compagnons du Prophète. Ils furent appelés les « bien Guidés ». Mais les califes suivants furent choisis par élection à l’extérieur de la famille du Prophète. Les chiites dans leur ensemble considèrent que la fonction califale aurait dû revenir à Ali, cousin et gendre du Prophète, mari de Fatima. La Chi’a, le parti d’Ali, défendait de fait un certain légitimisme dynastique. Les chiites attribuent à Ali une sainteté éminente et un rôle presque égal à celui du Prophète. Ils lui confèrent un droit absolu à la direction spirituelle de la communauté, ainsi qu’à ses descendants en ligne directe, les imams, choisis selon un principe héréditaire. Leur place est centrale pour le chiisme, puisqu’ils continuent le cycle des prophètes qui, pour les sunnites, est clos avec Mahomet. Un événement allait consacrer la rupture définitive entre chiites et sunnites : ce fut le meurtre de Hussein, l’un des fils d’Ali et troisième imam selon les chiites. Poursuivi par le calife Omeyyade Yazid, il fut cerné à Kerbala en octobre 680. Malgré la soif, il résista longtemps avec ses soixante-douze compagnons, mais il fut finalement tué. Kerbala est devenu depuis une des villes saintes du chiisme. La résistance et le martyre de Hussein jouent un rôle crucial dans la mythologie chiite. La fête annuelle d’Ashura, avec ses cérémonies expiatoires spectaculaires, célèbre le geste de Hussein. Le chiisme, par son culte des saints et des martyres, est une religion du désespoir, dont l’approche du sacré le distingue du sunnisme : le croyant ne se retrouve pas seul face à un Dieu lointain. Il dispose d’intermédiaires, soit le représentant du magistère religieux sur terre, soit le Saint lui-même à qui les croyants viennent porter leurs prières dans les mausolées. Yann Richard, dans son livre sur l’Islam chiite, précise : « si le massacre de l’imam a pris une telle place dans la sensibilité religieuse de ces musulmans qui furent mis en minorité, puis persécutés par les sunnites et qui durent pendant des siècles –hormis quelques intermèdes – vivre dans la clandestinité, c’est qu’il correspondait à l’attitude d’échec qui était la leur. Il justifiait le fait d’être vaincu et permettait une revanche morale dont l’achèvement était rejeté jusqu’à la fin des temps »[i]. Les minorités chiites se retrouvent autour d’une même sensibilité, d’une même lutte pour la justice sur cette terre nées du sentiment partagé de faire partie des pauvres persécutés. « Le monde chiite, après des siècles d’assoupissement, se réveille »[ii] comme le note François Thual, et il a soif de reconnaissance et de justice. Dans ce contexte, la solidarité chiite devrait pouvoir, au moins en théorie, s’exprimer pleinement. 11.2. Une puissance démographique Les musulmans sont plus d’un milliard aujourd’hui dans le monde. Sur ce milliard de croyants, entre 10 et 12 % sont chiites, ce qui représente une population totale de 140 millions de croyants[iii]. D’après l’édition la plus récente du CIA World Factboock, qui constitue une référence en la matière, les chiites représentent entre 60 et 65% de la population en Irak (soit 15 millions d’habitants), 10% en Arabie Saoudite (environ 2 millions), 30% au Koweït (environ 300 000), 70% dans l’émirat du Barheïn (environ 220 000), 19% en Afghanistan (environ 5,4 millions) et 20% (32 millions) au Pakistan[iv]. Au Liban, les chiites représentent plus du tiers de la population, avec un million d’habitants, et constituent la communauté disposant de la plus forte natalité. Ils ont acquis une nouvelle légitimité politique face à la puissance financière des maronites et à l’alliance syrienne incarnée par les sunnites en devenant la première communauté libanaise sur le plan démographique. Les chiites sont également nombreux en Inde, où l’on dénombre 25 millions de croyants, en Turquie, avec une minorité forte de 16 millions d’individus et en Syrie où les chiites alaouites comptent quelque quatre millions de fidèles. Quant à l’Iran lui-même, pays de 60 millions d’habitants en 1996, il a vu sa population passer à environ 70 millions dont 55 millions de chiites. 11.3. Une région clé du monde Outre le poids non négligeable des communautés chiites, qu’il est par ailleurs toujours difficile d’estimer lorsqu’elles vivent dans des pays majoritairement sunnites, le chiisme se distingue par sa répartition géographique : les communautés chiites occupent une des régions clé du monde contemporain. En effet, la zone du Golfe persique, où gisent les trois-quarts des réserves pétrolifères du monde, est peuplée par environ 70 % de chiites. La région du Hasa par exemple, située en Arabie Saoudite, région qui concentre l’essentiel des gisements de pétrole du Royaume, est principalement peuplée de chiites. Ces populations, très souvent constituées par les prolétariats urbains ou ruraux de cette zone, sont un défi permanent pour les pays du Golfe, tous à majorité sunnites. Le chiisme constitue une donnée géopolitique centrale par le nombre de ses fidèles et leur localisation dans une région vitale pour l’économie des grandes puissances.
12. Des minorités en quête de soutien 12.1. Une religion des exclus Chacune des communautés chiites représente dans son pays une minorité religieuse d’importance variable. Tenus à l’écart des centres de pouvoir, souvent déshérités, les chiites ont dès l’origine été persécutés par la puissance sunnite qui acceptait mal cette vision de l’Islam et ce conflit de légitimité à la tête des croyants. Cette persécution et ce statut de minorité sont intimement liés au chiisme. Ce dernier, pour éviter de disparaître, a été obligé de permettre à ses fidèles d’utiliser la taqiya, ou dissimulation mentale, qui justifiait le mensonge de survie. Les chiites étaient ainsi autorisés à ne pas avouer leur foi imamite et à poursuivre dans le plus grand secret leur pratique religieuse à l’abri du regard des musulmans sunnites. Les populations persécutées ont souvent trouvé refuge dans les montagnes, là où il était plus aisé de se défendre. Ainsi en est-il des communautés druzes du Liban ou de Syrie, ou encore des populations hazaras d’Afghanistan. Cela explique également l’existence du Djebel Alaouite en Syrie ou la montagne Zeydite, autre branche du chiisme implantée au Yémen. Comme le souligne Yann Richard, « un chiite libanais ou irakien peut-il oublier que l’Iran est le seul pays où sa religion soit vraiment dominante ? »[v]. Pour la plupart de ces communautés, l’Iran exerce une véritable fascination. Grâce à la religion, elles trouvent en effet un protecteur extérieur puissant, à même de compenser leur pauvreté et leur isolement. Les chiites pakistanais, comme leurs homologues indiens, aigris par les brimades qu’ils subissent de la part de la majorité, notamment à l’occasion des célébrations de l’Ashura, pendant lesquelles ils cherchent à organiser chaque année des deuils spectaculaires qui choquent les sunnites, sont fortement attirés par la protection iranienne. Ce fut aussi le cas des chiites libanais durant les années 1980 et 1990, ou des Hazaras afghans. L’Iran a traditionnellement accepté de se présenter comme le protecteur des chiites à travers le monde. Le Shah d’Iran lui-même se présentait comme le défenseur de l’ensemble des croyants. Il n’était pas rare, comme le rapporte Yann Richard, de trouver des portraits du Shah d’Iran dans les maisons des familles chiites déshéritées du Sud Liban[vi]. 12.2. Tensions entre sunnites et chiites Les tensions qui ont existé entre le chiisme et le sunnisme dès les origines demeurent aujourd’hui extrêmement fortes, comme en témoigne la situation en Irak et le récent attentat contre le mausolée chiite de Samarra. La solidarité intercommunautaire trouve là certainement de quoi se nourrir. Les différences entre ces deux familles de l’Islam reposent principalement sur des divergences d’ordre dynastique. D’un point du vue doctrinal, chacun fait en effet référence au même Coran, même s’il existe des spécialistes pour relever un certain nombre d’arguties à propos de différentes traductions du livre sacré, l’une étant réputée moins fidèle que l’autre. C’est au point de vue pratique que le débat s’envenime. Le culte des Imams est pour le sunnisme une forme de polythéisme inacceptable et les dévotions des pèlerins au tombeau des saints, même celui du Prophète, représentent un acte profondément païen. Lorsque les chiites se rendent à Médine en pèlerinage, ils passent à un endroit où, selon les anciens, se trouve la tombe de Fatima, qui n’est plus marquée par aucun signe distinctif, tout près de la tombe du Prophète. Là, ils doivent cacher leurs larmes vis-à-vis des saoudiens wahhâbites qui voient ces démonstrations d’un très mauvais oeil. A l’inverse, pour les chiites, le sunnisme est non seulement une erreur, mais il est profondément illégitime, car il procède des crimes commis contre les successeurs de Mahomet désignés par lui-même au sein de sa propre famille. L’histoire de l’Islam fourmille d’exemples de luttes plus ou moins violentes entre les deux familles concurrentes, autant de freins aujourd’hui à une coexistence pacifique et sereine. Pierre-Jean Luizard souligne l’ancienneté de la rivalité intercommunautaire et rapporte que « les sultans ottomans, porte-drapeau du sunnisme, considéraient volontiers les chiites d’Irak comme une « cinquième colonne » persane » »[vii]. Plus proche de nous, la gestion de leurs minorités chiites respectives sont, pour les Etats du Golfe, un motif d’inquiétude permanent. L’Arabie Saoudite a dû faire face à de graves émeutes chiites le 20 novembre 1979 à la grande mosquée de la Mecque et au soulèvement de la minorité chiite de la région d’Al-Hasa de novembre 1979 à février 1980. Le Koweït, de son côté, a tendance à considérer sa minorité chiite, qui représente un quart de sa population, comme un ensemble particulièrement instable à la solde de Téhéran. C’est dans l’Emirat de Barheïn que la question chiite atteint son paroxysme : le pouvoir sunnite en place doit en effet gérer une population à 75 % chiite. L’émirat n’a d’ailleurs pas cessé d’être régulièrement revendiqué par l’Iran qui développait le thème de l’iranité des chiites de Barheïn, y compris sous la dynastie des Pahlavi. Les tensions entre les principales branches de l’Islam se sont à l’évidence exacerbées avec l’avènement de la Révolution islamique. Les appels répétés de l’Ayatollah Khomeyni à destination des fidèles afin de les encourager à rejoindre l’élan révolutionnaire et faire triompher la cause imamite ne peuvent que faire trembler les pouvoirs nationalistes arabes du Moyen-Orient. Le concept de la nation est vu du côté du chiisme comme un risque de fracture importante de la communauté musulmane. En effet, comme l’explique François Thual, « les penseurs politiques du chiisme se sont toujours méfiés du fait national. Comme dans le communisme, l’Etat-nation, à leurs yeux, est appelé à se dissoudre un jour dans la victoire finale du chiisme et le triomphe de l’Islam »[viii]. Il est aisément compréhensible qu’une telle position indispose les différents pouvoirs en place qui maintiennent leur cohésion grâce à la défense de l’idée nationale. Leur aversion pour la cause chiite est aujourd’hui plus forte que jamais. La victoire du chiisme en Irak et l’immixtion au quotidien de la République islamique dans l’ensemble des rouages de la vie politique irakienne est un motif de profonde inquiétude. Le roi de Jordanie, Abdallah Ie, pourtant réputé mesuré et formé dans les meilleurs écoles britanniques, s’est récemment fait le porte parole de cette méfiance vis à vis du chiisme dans un entretien paru dans le Washington Post du 8 décembre 2004. Invoquant la crainte de l’établissement d’un croissant chiite de l’Iran au Liban en passant par l’Irak, Le roi y précise que « si l’Irak devient une république islamique, les pays de la région devront faire face à toutes une série de problèmes qui dépasseront très vite les frontières iraquiennes[ix] ». En outre, le fait que la secte wahhabîte caractérisée par une lecture rigoriste de l’Islam et dotée d’une capacité d’influence fondée sur une puissance financière hors norme, soit à la tête de l’Arabie Saoudite, ne va pas dans le sens d’un retour à un dialogue apaisé. De même, la doctrine salafiste, qui rencontre un certain succès auprès d’une partie des sunnites musulmans, fait du chiisme « l’ennemi proche » contre lequel il importe de lutter par le djihad avant même de s’en prendre à « l’ennemi lointain », les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux. Pour l’ensemble de ces raisons, il apparaît que les relations entre sunnisme et chiisme ne sont pas prêtes de s’améliorer. Les minorités chiites auront donc besoin, de manière encore plus pressante, d’un appui venant de l’extérieur.
13. Une nécessité pour l’Iran Si les minorités chiites sont à la recherche d’un soutien plus marqué de la part d’un allié compréhensif et attentionné, l’Iran, de son côté, a tout intérêt à faire usage du prestige dont il dispose pour rompre son encerclement. Mis au banc des nations depuis 1979, frappé d’embargos américains successifs qui interdisent les transferts massifs de technologies et les investissements commerciaux, il a un besoin urgent d’atténuer l’isolement dont il fait l’objet sur la scène internationale. L’Iran ne manque pas d’atouts pour entraîner derrière lui tout ou partie du monde chiite. 13.1. Un pays carrefour et une civilisation brillante La géographie place l’Iran au contact de trois ensembles : l’Asie centrale et l’ex-monde soviétique, le Moyen-Orient et le Golfe persique, ouvert sur l’océan Indien. Que ce soit par terre ou par mer, l’Iran partage une frontière avec quinze voisins dont trois sont apparus au cour de la décennie 1990 à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique. Idéalement placée géographiquement, le pays a vocation à rayonner dans l’ensemble du monde musulman. Il est depuis des siècles l’un des pays phares de la culture musulmane, l’un de ceux qui a donné à l’Islam ses plus grands savants, intellectuels ou artistes, à l’instar d’Avicenne ou d’Omar Hhasyyam. L’histoire deux fois millénaire de la Perse donne à l’Iran le statut de très vieille civilisation. Son histoire écrite remonte à Cyrus, roi des Perses, en 550 avant Jésus-Christ. L’invasion arabe de la Perse commencée en 637 et la conversion à l’Islam qui en découla ne firent pas disparaître pour autant la culture persane, et la langue persane est parvenue à s’imposer dans le monde islamique à côté de celle du Coran. Aujourd’hui, le farsi est toujours parlé par de nombreuses minorités dans toute l’Asie Centrale, principalement au Tadjikistan, en Afghanistan mais aussi en Ouzbékistan, dans les anciennes villes perses de Boukhara et Samarkand. Ismaïl Safavi créa en 1501 la dynastie des Safavide qui fit de la Perse un ensemble autonome à l’égard de l’Empire Ottoman sunnite. Il décréta la même année le chiisme religion d’Etat. Le sentiment d’être une puissance démographique et un pays de grande civilisation, riche en pétrole et en population éduquée, situé à un point stratégique du monde, est largement répandu chez les Iraniens. L’entretien donné récemment pour le mensuel Diplomatie par le chargé d’affaires iranien auprès de l’ambassade de la République Islamique d’Iran à Paris, Monsieur Seyed Ali Moujani, est à ce titre éclairant : « Nous sommes un Etat-nation plusieurs fois millénaire qui s’est fondé sur une civilisation et une culture rayonnantes sur la scène internationale. Sur le plan géographique, l’étendue du pays a fait en sorte que depuis des siècles, face à une menace extérieure et à l’occupation, nous avons toujours réussi à préserver notre identité (…). Le peuple iranien a réussi à rester debout par ses propres moyens. Il a traversé les crises les plus graves avec beaucoup de succès et a su maintenir son indépendance »[x]. L’histoire récente de l’Iran a fait de ce pays un Etat à part dans la région : jamais l’Iran n’a été colonisé, comme ce fut le cas de ses principaux voisins, et les Iraniens en tirent une certaine fierté. Mais le pays a été traumatisé lors de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il fut envahi par les britanniques et que l’armée iranienne, trop faible pour maintenir son indépendance, dut battre en retraite. Aujourd’hui, l’Iran se sent isolé sur la scène internationale et vit cette situation comme une menace directe contre son identité et son indépendance.
13.2. L’isolement de la République islamique sur la scène internationale La République islamique, dès les premières années qui suivirent son instauration, ne pouvait que provoquer un phénomène de rejet par son intransigeance, son mépris des règles internationales et sa volonté d’exporter son modèle révolutionnaire. Seul Etat chiite au monde, modèle unique de théocratie islamique, l’Iran est un pays qui fait peur. Au regard de la posture anti-impérialiste et de la condamnation irréductible de l’Etat d’Israël adoptées par Téhéran, Olivier Roy va même jusqu’à faire de l’Iran le « Cuba du Moyen-Orient »[xi]. 13.2.1. Un modèle unique et rejeté Pays chiite entouré d’Etats sunnites plus ou moins hostiles, identité perse contre identité arabe en opposition depuis le VIIe siècle, théocratie islamique révolutionnaire au contact d’un nationalisme soucieux de se maintenir au pouvoir ; les raisons ne manquent pas pour faire de l’Iran un pays à part, rejeté par ses voisins et par l’Occident. Dès les premiers pas de la Révolution islamique, Saddam Hussein redoutait une partition de son pays sous le coup de l’embrasement de sa majorité chiite encouragée par Téhéran. Il se saisissait alors du prétexte d’un vieux contentieux de frontière sur le Chat-El-Arab pour envahir son voisin. Les huit années de guerre qui suivirent furent un véritable traumatisme pour la jeune Révolution. Outre les millions de morts, l’Iran de Khomeyni ne pouvait que constater amèrement son total isolement diplomatique. A l’exception notable du Yémen et de la Syrie, c’est l’ensemble de la communauté internationale qui prit fait et cause pour la dictature baasiste, et soutint plus ou moins activement l’Irak tout au long du conflit. Aucune résolution de l’ONU pendant les années de guerre ne désigna clairement l’agresseur irakien. Lors de l’utilisation de l’arme chimique par les troupes de Saddam Hussein, le Conseil de sécurité évita de désigner nommément l’Irak et renvoya dos à dos les deux belligérants. Les instances de l’ONU, sans jamais l’avouer, avaient clairement choisi leur camp. Aujourd’hui, l’Iran n’a qu’un seul vrai allié : la Syrie. Les deux pays ont signé le 18 novembre 2004 un accord d’assistance mutuelle selon lequel chacun promet de voler au secours de l’autre en cas de sanctions internationales accrues[xii]. La première visite de chef d’Etat du président Ahmadinejad a ainsi été à destination de la Syrie. La nature de cette relation bilatérale n’est pas en mesure, loin s’en faut, de permettre un retour de l’Iran dans le giron de la communauté internationale. Un évènement intervenu en 2002 a encore renforcé l’isolement de Téhéran sur la scène internationale. Le 27 mars 2002, lors du sommet de la Ligue arabe à Beyrouth, une résolution a été votée sur la souveraineté des deux îlots de Tomb et celui d’Abou Moussa. Ces îlots avaient été ponctuellement occupés par l’armée du Shah quelques jours après la déclaration d’indépendance des Emirats Arabes Unis. Depuis, la question de souveraineté n’avait pas été tranchée. En dépit des efforts iraniens, la Ligue arabe décidait à l’unanimité, Syrie y compris, que la souveraineté des trois îlots devait revenir aux Emirats Arabes Unis. L’isolement diplomatique de l’Iran se double d’un isolement économique. Le pays a déposé depuis 2001 une demande d’adhésion à l’Organisation Mondiale de Commerce. Mais pour le moment, cette demande est rejetée. Les Etats-Unis s’opposent même à ce que l’Iran acquière le simple statut d’observateur. Enfin, au sein de l’OPEP, l’Iran ne dispose d’aucun relais et sa voix peine à se faire entendre. Les positions maximalistes de Téhéran pour un pétrole cher se heurtent en effet à la volonté de l’Arabie Saoudite qui souhaite ménager les puissances occidentales et éviter une crise économique durable chez les principaux clients du Royaume. La guerre contre le terrorisme dans laquelle se sont lancés Washington et ses alliés a renforcé encore un peu plus le sentiment d’encerclement qu’éprouve l’Iran. Le projet de grand Moyen-Orient développé par les néo-conservateurs américains et les contingents toujours plus imposants déployés dans la région par les Etats-Unis ne sont pas de nature à rassurer Téhéran. Les unités américaines stationnent en effet en Afghanistan et en Irak. Le Pakistan est le principal allié de Washington dans sa guerre contre le terrorisme. La Turquie, quant à elle, déjà membre de l’OTAN, se rapproche de l’Europe, et l’ensemble des pays du Golfe a signé des accords militaires de défense avec l’Amérique: l’Arabie Saoudite, bien sûr, mais aussi le Koweït, Qatar, les EAU, Bahreïn et Oman accueillent les soldats de l’Oncle Sam . 13.2.2. L’Iran fait peur Si Téhéran se retrouve aussi seul, il n’a, en partie du moins, qu’à s’en prendre à lui-même. L’Iran des mollahs fait peur et la politique extérieure menée par la République islamique dès ses premières années d’existence n’a fait qu’exacerber ce phénomène. Les déclarations à l’emporte pièce du régime vis-à-vis d’Israël, le soutien aux mouvements radicaux et l’utilisation du terrorisme d’Etat comme politique alternative, sont tour à tour stigmatisés. Dès les premiers jours qui ont suivi son élection, Monsieur Mahmoud Ahmadinejed a scandalisé la communauté internationale par ses formules appelant à la destruction de l’Etat d’Israël. Ce type de déclaration n’est pas très éloigné de la rhétorique de la Révolution iranienne et du vocabulaire habituellement utilisé par l’ayatollah Khomeiny pour décrire l’Etat juif. Mais il tranche singulièrement avec l’attitude de son prédécesseur, le président Kathami, homme de culture et d’ouverture, qui prenait un soin particulier à donner de l’Iran une image plus policée. L’attitude de l’actuel président iranien n’est pourtant pas isolée. Elle fait écho à un sentiment partagé par une frange de la population. Ainsi, à l’occasion du défilé militaire organisé pour les commémorations du début de la guerre Iran-Irak, le 22 septembre 2005, tous les attachés militaires européens ont dû quitter la tribune officielle en signe de protestation : devant eux venait de défiler un véhicule avec l’inscription en anglais : Israel must vanish by the face of the world. Du reste, l’objectif de la destruction d’Israël demeure inscrit dans la Constitution islamique[xiii]. Outre la rhétorique outrancière vis-à-vis d’Israël, l’utilisation du terrorisme d’Etat par l’Iran, principalement au cours des années 1980, a grandement participé à donner de la Révolution iranienne une image fortement dégradée. Ce pays est ainsi intimement associé aux prises d’otages au Liban commises à cette époque. Comme le fait remarquer Yann Richard, tous les otages libérés depuis 1986 l’ont été après une amélioration des relations diplomatiques de leur pays avec l’Iran[xiv]. De même, le rôle de l’Iran a été reconnu dans les attentats perpétrés contre la force multinationale déployée à Beyrouth, qui ont durement frappé les contingents français et américains. Par ailleurs, pour celui qui viendrait à se promener à Téhéran en portant une attention particulière au nom des rues, le goût de la provocation et l’hommage appuyé à l’action terroriste ne peuvent que surprendre le touriste occidental : l’ambassade de Grande-Bretagne se trouve dans une avenue qui porte le nom du terroriste de l’IRA Bobby Sands, tandis que la rue où se trouve l’ambassade d’Egypte, close depuis 1979, a été baptisée Khalid Chowqi Al-Ilsambouli, en l’honneur de l’assassin du président Anouar El-Sadate[xv]. De la même manière, Téhéran a aussi pris l’habitude néfaste d’utiliser et de soutenir pour ses seuls intérêts des mouvements radicaux chiites aussi bien au Pakistan qu’au Liban plutôt que d’encourager des organisations plus modérées. C’est une politique dont l’Iran paye encore les conséquences et que les résultats des récentes élections ne sont pas prêts d’atténuer. Un motif pousse enfin les Etats de la région à considérer avec méfiance l’action extérieure de la République islamique. A l’instar du communisme révolutionnaire et de la théorie léniniste de l’avant-garde éclairée, la révolution iranienne a vocation, du moins à l’origine, à entraîner derrière elle les différentes communautés chiites dans une révolution dont la perspective serait l’islamisation générale du monde et le triomphe de la vérité chiite. De même que la Révolution française faisait trembler les monarques européens qui redoutaient une contagion généralisée, la volonté de l’Iran d’exporter dans un premier temps sa révolution a exacerbé le ressentiment des Etats voisins. Le chiisme regroupe des populations qui ont vécu les mêmes difficultés et les mêmes pressions de la part de la majorité en place. Souvent persécutés, les chiites sont à la recherche de reconnaissance et de soutien. L’Iran est tout prêt à se saisir de ce rôle de protecteur afin de tenter de rompre son isolement diplomatique. Il existe assurément un terreau propice à l’expression d’une certaine solidarité entre ces différentes communautés. Tout semble donc réuni pour que la politique d’influence de Téhéran au travers du chiisme porte ses fruits. Il importe maintenant de comprendre comment se met en place cette influence et quels sont les leviers d’action privilégiés par la République islamique pour attirer à elle la plus grande partie possible de fidèles.
DEUXIEME PARTIE : COMMENT L’IRAN ETEND SA TOILE ? Il est difficile pour un non initié de bien saisir le fonctionnement du pouvoir iranien. La multiplicité des acteurs, le dédoublement des institutions à tous les niveaux de responsabilité et le rôle relatif du président de la République alors même qu’il est doté d’une légitimité démocratique expliquent notamment le trouble de l’observateur. Une description des institutions iraniennes s’impose et la place de chacun des acteurs de la politique extérieure doit être précisée. L’action même de l’Iran sur le terrain est difficilement lisible. Elle se caractérise en effet par un usage immodéré du double langage et de l’action secrète, encouragé par l’existence d’organisations non liées au pouvoir en apparence mais qui sont aussi, à leur manière, des vecteurs de l’influence iranienne. La politique active des oulémas a porté ses fruits d’une manière indéniable, aussi bien en Afghanistan qu’au Liban ou plus récemment en Irak.
21. Les principaux acteurs du pouvoir 21.1. Quand le clergé se mêle de politique Dès l’instauration de la République islamique en 1979, le clergé iranien cesse d’être le contre-pouvoir qu’il était au cours du 19e siècle. « Il n’est plus en recul, comme sous la dynastie des Pavlavi ; il est au sommet de l’Etat. Il sera bientôt un pouvoir absolu », fait remarquer François Thual[xvi]. Pour les chiites duodécimains, dont font partie les iraniens, le douzième Imam, Mohamed al Mahdi, a disparu du monde des vivants. Les chiites disent qu’il s’est « occulté ». Depuis, les fidèles attendent les fins dernières et le retour de « l’Imam caché ». En l’absence de ce dernier, aucun pouvoir n’a de vraie légitimité à gouverner les hommes. Mais une partie des clercs se sont estimés les plus qualifiés pour savoir ce que ferait l’imam disparu et vérifier que le régime en place gouverne conformément aux préceptes religieux. C’est dans cet esprit que l’ayatollah Khomeyni a transposé en terme politique le concept d’autorité suprême : il défend l’idée d’une tutelle (velâyat) au plus haut sommet de l’Etat d’un « jurisconsulte religieux » (faqih) désigné parmi ses pairs comme étant le plus compétent et le plus capable des religieux. L’Assemblée constituante de 1979 respecta le concept édicté par Khomeyni du velâyat-e faqih et décida de placer à la tête de la nation un guide religieux, chargé d’assurer une sorte de régence en attendant le retour, toujours espéré, du dernier Imam légitime. L’ayatollah Khomeyni fut évidemment ce premier Guide de la révolution. A sa mort en 1989, c’est Ali Khamenei qui fut alors désigné. Si dans les pratiques politiques occidentales, le rôle du président de la République est souvent prépondérant, il ne faut pas se méprendre dans le cas de l’Iran : l’essentiel du pouvoir est dans les mains du Guide. 21.2. La place centrale du Guide Le Guide est nommé à vie par l’Assemblée des experts qui regroupe 86 religieux eux-mêmes élus pour huit ans au suffrage universel direct[xvii]. Il est le véritable chef de l’Etat et le président iranien n’est que le chef du pouvoir exécutif. Le Guide définit la politique générale du pays dans tous les domaines. Sans gouverner directement, il coordonne l’action des trois pouvoirs établis par la Constitution. Il dispose de l’armée, de l’ensemble des forces de l’ordre et de la justice. Il peut à tout moment bloquer le fonctionnement des institutions. Si l’intérêt du régime le commande, il peut suspendre l’application d’une loi civile ou même religieuse. Ses décisions sont sans appel. Le pouvoir législatif est quant à lui dévolu à un parlement monocaméral appelé Assemblée consultative islamique. Elu au suffrage universel pour quatre ans, le parlement ne peut être dissous mais toutes les lois votées par les députés doivent obligatoirement, avant de devenir exécutoires, être vérifiées par un « Conseil de Gardiens » chargé de certifier leur conformité avec la loi religieuse et la Constitution. Ce Conseil fonctionne véritablement comme une seconde chambre avec un droit de veto que le parlement ne peut lever. Un autre centre de pouvoir fut mis en place par l’ayatollah Khomeyni peu avant sa mort. Face aux oppositions fréquentes entre les deux premières assemblées, causes de nombreux blocages, il créa un Conseil de discernement de l’intérêt du régime, nommé par le Guide et chargé de lui faire des propositions sur les dossiers qu’il lui confie. Les avis de ce Conseil ont toujours été suivis par le Guide[xviii]. Lors des élections législatives de février 2000, les partis réformateurs se sont retrouvés dans une situation très favorable : ils disposaient d’une majorité écrasante au Parlement, et l’un des leurs, le Président Kathami, était à la tête du pouvoir exécutif. Khatami fut même réélu à la présidence en 2001 avec 78% des voix et un taux de participation de 70 %, il accentua ainsi la légitimité du clan des réformateurs. Fort d’une double légitimité populaire, le Président aurait dû mettre en place son programme sans difficulté. Il n’en fut rien : les deux conseils législatifs dépendant du Guide s’opposèrent aux lois présentées par le Président et votées par le Parlement. Aucune réforme n’était susceptible d’aboutir sans l’intervention du Guide lui-même. Nul n’oblige ce dernier à se prononcer. Le juriste Michel Potocki relève que « de nombreuse lois votées par le parlement à des majorités confortables ont été systématiquement rejetées par le Conseil des Gardiens sous des prétextes divers d’inconstitutionnalité ou de non-conformité coranique : protection des investissements étrangers, interdiction de la torture en prison, droit des femmes, liberté de la presse, notamment »[xix]. Le pouvoir judiciaire de son côté est dirigé par un clerc chiite désigné là encore par le Guide. La durée de son mandat est de cinq ans renouvelable. Il nomme les juges et les procureurs, ainsi que les membres de la Cour suprême. Le Guide dispose, par l’intermédiaire de ce clerc désigné, de la possibilité de faire emprisonner quiconque viendrait à contester sa légitimité. En matière de politique étrangère, Denis Bauchard, ancien diplomate et spécialiste du Moyen-Orient, fait observer qu’il existe une grande continuité, sentiment partagé par Olivier Roy lorsqu’il intitule l’un de ses articles « sous le Turban, la Couronne »[xx]. « La définition de la politique étrangère relève d’une instance – le Conseil supérieur de la sécurité nationale – dans laquelle le Président n’est qu’un acteur parmi d’autres et pas le plus important. Dans cette enceinte collégiale, qui fonctionne par consensus, le Guide conserve une primauté. De plus, il dispose, dans la personne de l’ancien ministre des Affaires étrangères, Velayati, d’un conseiller diplomatique compétent, conscient des rapports de forces internationaux et influent »[xxi]. Le pouvoir du Guide ne s’arrête pas là. Il bénéficie en plus de l’action d’un bureau rattaché à sa personne, « le Bureau du Guide ». Ce simple cabinet privé en apparence se révèle être une structure de coordination de la politique étrangère secrète du Guide qui draine une partie des flux financiers considérables issus des revenus pétroliers du pays[xxii]. 21.3. Une organisation duale pour une action duale Le fait que l’ancien président Kathami cite Toqueville, qu’il se fasse l’apôtre d’un « dialogue des civilisations » au cours d’une interview à CNN, que l’Iran use de son influence auprès des tadjiks de l’Alliance du Nord pour qu’ils acceptent le leadership américain et que dans le même temps Téhéran accueille sur son territoire des membres d’Al Qaeda en fuite n’est pas surprenant : c’est une pratique courante de l’Iran, observée aussi en Irak aujourd’hui. La pratique du double langage et de la dissimulation ne date pas de la République islamique. Elle est une pratique ancienne, qui trouve peut-être son origine de la pratique de la traditionnelle taqiya. Farhad Khosrokhavar parle d’un « dédoublement des institutions qui se neutralisent mutuellement et ne peuvent réussir à résoudre leurs conflits de compétence et de légitimité sans en appeler à l’arbitrage d’un chef suprême »[xxiii]. Cette situation s’enracinne dans l’histoire du pays, surtout depuis la modernisation menée sous les Pahlavi : Reza Chah et son fils ont tenté de s’approprier chacun une partie de l’appareil d’Etat en le divisant en autant d’entités antagonistes. C’est ce qui a été fait, par exemple, pour les services secrets dont le Shah entretenait la division pour asseoir son hégémonie sur un système éclaté qui avait un besoin constant de son intervention. Aujourd’hui, de semblables structures de dédoublement existent à tous les niveaux de l’appareil étatique. Celles que l’on nomme généralement les « structures révolutionnaires » font partie des domaines réservés du Guide et ont pour fonction essentielle de contrôler ou de prendre en charge des domaines d’activité généralement sous l’autorité du gouvernement. Ainsi, face à l’armée nationale et ses 400 000 hommes, existent les Gardiens de la révolution. Fondé avec moins de 4 000 hommes en mai 1979, Ce corps constitue à l’heure actuelle une force d’environ 125 000 hommes. Les Pasdarans, en tant que conseillers militaires, sont régulièrement envoyés en mission à l’étranger. Parallèlement aux tribunaux civils, les tribunaux révolutionnaires continuent à fonctionner plus d’un quart de siècle après la révolution. De nombreuses structures policières et de sécurité échappent à l’emprise des instances officielles du gouvernement. Dans chaque ministère, auprès de chaque gouverneur de province, se trouve un représentant du Guide. En raison de cette double organisation systématique, l’action de Téhéran est peu lisible depuis l’extérieur et cela d’autant moins que l’Iran privilégie les actions secrètes menées en parallèle de la politique officielle au travers d’opérations révolutionnaires parfois violentes. Une multitude de petits groupes, souvent de simples extensions des Services iraniens, sont activés sans qu’il soit toujours aisé de déterminer la responsabilité même de l’Etat. L’Iran dispose par ailleurs d’un ministère du Renseignement, fait unique au monde, fort de quelques 30 000 employés et qui coordonne l’action du plus important service de renseignement du Moyen-Orient, le VEVAK. L’existence de ce ministère, pour Frédéric Tellier, « témoigne bien de cette institutionnalisation de la politique clandestine par laquelle les missions et tâches « spéciales » du régime islamique, tout en étant entourées du plus haut niveau de secret, sont néanmoins l’émanation d’un organe public qui se veut plus qu’un service secret pour se parer de la légitimité officielle que lui confère l’octroi d’un ministère »[xxiv]. Dans le domaine culturel, la double approche est également de mise. Des organisations prosélytes œuvrent en retrait de la politique culturelle officielle menée par les services du Guide. L’Organisation pour la propagation de l’Islam, sazeman-e tablighat-e eslami, se montre particulièrement active dans l’ex-Yougoslavie. L’Assemblée pour le peuple de la maison du Prophète, majùa-e jahani-ye baraye ahl-e bait, constitue un autre exemple d’une organisation qui vise à promouvoir l’Iran auprès des communautés chiites étrangères. Son influence est importante sur les Chiites du Liban, d’Irak ou du Pakistan.
21.4. Le clergé iranien, un acteur plus ou moins indépendant du pouvoir Le clergé iranien se caractérise par son organisation extrêmement structurée et hiérarchisée qui le distingue des autres clergés chiites. Celle-ci mérite d’être brièvement décrite lorsque l’on sait l’influence importante que le clergé a toujours eu dans la vie politique du pays notamment grâce à sa richesse, garant d’une autonomie financière. La société cléricale est divisée en deux groupes principaux : les clercs qui gèrent l’Etat, fidèles au principe du velayat-e faqih, et les religieux traditionnels des écoles de théologie qui profitent du système mais renforcent leur mode de fonctionnement indépendant. Les premiers, parfois désigné comme « clergé juré », peuvent être paradoxalement considérés comme les plus modernes et les plus expérimentés du monde car confrontés depuis bientôt 30 ans à la gestion d’un Etat de plus de 70 millions d’habitants. Ils ont en général fait assez peu d’études religieuses, mais ont intégré les tribunaux islamiques, les fondations, les services de renseignement ou l’armée, comme fonctionnaires, commissaires politiques ou encore envoyés spéciaux du Guide dans les administrations. Hassan Rouhani, par exemple, qui a récemment dirigé les négociations sur le nucléaire avec l’Union européenne, est une figure représentative de ce clergé d’Etat : il a fait des études de physique à Oxford, avant de faire de la théologie puis de la politique. Chez les clercs demeurés au service de la religion, on distingue trois niveaux hiérarchiques. Les mojtahed sont des religieux qui, après une cycle complet d’étude théologiques reçoivent par écrit de leur maître l’autorisation d’enseigner à leur tour et d’interpréter la loi islamique. Parmi les mojtahed, qui sont plusieurs centaines, un consensus interne sélectionne les théologiens de haut rang et d’âge respectable, les ayatollahs. Ces derniers peuvent réunir autour d’eux des cercles d’études, des classes où viennent se former les jeunes oulémas, noyaux des grandes écoles de théologie musulmane qui se perpétuent à Qom ou Mashhad mais aussi à Najaf, en Irak. Parmi eux, une nouvelle sélection s’opère par cooptation pour désigner les ayatollahs reconnus aptes à devenir des « modèles à imiter », marja’ ot-taqlid, qui portent le titre de « grand ayatollah ». En 1989, le chiisme duodécimain comptait cinq grands ayatollahs dont Khomeyni lui-même. Tout chiite laïc doit choisir parmi les grands ayatollahs lequel sera son guide, son « modèle à imiter ». Il s’engage à suivre les prescriptions religieuses consignées dans le « traité de vie pratique » rédigé par ce marja’ et à verser les taxes religieuses rituelles à l’un de ses représentants autorisés. Cette institution originale de la marja’iyya, ou direction spirituelle, est extrêmement importante pour les chiites. Il est essentiel de comprendre ce que le terme recouvre. La Marja’iyya est propre au chiisme duodécimain et peut être considérée comme une sorte de Vatican des musulmans chiites que l’Etat ne contrôle pas. Elle regroupe et organise les croyants autour d’une même autorité religieuse (le marja’). La direction religieuse des chiites se compose des plus grands marja’ et a son siège dans les villes saintes. La marja’iyya est aujourd’hui principalement implantée à Qom, en Iran, ville à partir de laquelle l’influence iranienne s’exprime pleinement sur l’ensemble du clergé chiite duodécimain. « Tous les chiites n’ont pas forcément le même guide religieux, précise Yann Richard dans son livre sur l’Islam chiite : si Khomeyni avait rassemblé une grande partie des Iraniens au début de la révolution, on estime qu’en 1988, déjà, la majorité des Iraniens choisissaient plutôt Kho’i, un théologien conservateur partisan de ne pas mêler la religion à la politique[xxv] ». Or les conséquences du choix des fidèles sont immenses pour les ressources des principaux ayatollahs. Les sommes en jeu sont considérables et donnent au bénéficiaire une capacité d’influence non négligeable. Le clergé, en accédant au pouvoir, a également pu bénéficier à son tour de l’argent du pétrole. Cette ressource associée à l’aumône, versée traditionnellement par les fidèles, a permis au clergé de se lancer dans de nombreux investissements en direction des entreprises les plus modernes du pays, y compris dans le secteur privé. Le clergé représente aujourd’hui une puissance financière autonome capable de mener des actions extérieures ambitieuses.
21.5. Les fondations, puissants vecteurs d’influence Le paysage économique iranien est marqué par l’existence de fondations très puissantes, appelées bonyad, qui contrôlent près de 20 % du PNB[xxvi]. Il existe deux types de fondations : celles qui sont d’origine religieuse et celles d’origine révolutionnaire. La fondation Astan-e Qods Razavi, dont le siège est Mashhad, est l’archétype de la fondation religieuse. Elle est chargée de gérer le sanctuaire du huitième Imam, objet du premier pèlerinage du monde puisque Mashhad attire plus de 12 millions de pèlerins par an[xxvii]. Ses revenus proviennent des héritages de fidèles et des dons des pèlerins. Elle est un empire financier, industriel et foncier qui couvre, avec plus d’une centaine de sociétés, tous les secteurs économiques. Elle peut entretenir un clergé nombreux de plus en plus présent dans tout le pays et développer des réseaux d’influence actifs à l’étranger. L’ayatollah Khomeyni avait dit à propos de la fondation de Mashhad, que « l’Astan-e Qods est le centre de l’Iran ». Cette petite phrase est presque devenue la devise de la fondation qui l’a inscrite sur tous les bâtiments de cette institution. En ce qui concerne les fondations révolutionnaires, la fondation des Déshérités est celle qui dispose de la plus grande notoriété. Formée en mars 1979, à partir de la fondation Pahlavi et des biens confisqués aux proches de la famille royale, elle est rapidement devenue un des plus importants conglomérats du Moyen-Orient et contrôle près de 347 sociétés. L’ensemble des fondations révolutionnaires contrôle des secteurs entiers de l’économie iranienne, notamment l’industrie du sucre et des pneumatiques, ainsi qu’une grande partie de l’industrie militaire. Le système des fondations est contrôlé par le Guide qui, dans ce domaine encore, fait la preuve de son rôle prédominant dans le système politique iranien. Si les fondations religieuses disposent certainement d’une autonomie relative par rapport au Guide, les institutions révolutionnaires sont régulièrement utilisées par Téhéran pour ses actions occultes. Il leur arrive de financer des groupes paramilitaires, d’organiser des manifestations sur ordre ou même de perturber celles des étudiants ou d’autres groupes de la société civile[xxviii].
22. Une influence tous azimuts La multitude d’acteurs précédemment décrits participent à des degrés divers à la promotion de la cause iranienne auprès des populations chiites. Le rayonnement de Téhéran se développe dans tous les domaines et dans toutes les directions. Le Guide demeure le grand coordinateur de cette politique même si certaines actions, dont la proportion est difficile à déterminer, échappent à son pouvoir. Sur un plan religieux, les écoles de théologie implantées dans les villes saintes iraniennes jouent un rôle de tout premier plan. Qom est aujourd’hui encore le centre théologique principal de tous les chiites. Les principaux oulémas chiites du monde entier viennent s’y former avant de devenir les futurs cadres des mouvements islamiques que l’on retrouve par la suite à la tête de l’Etat iranien ou du Hezbollah libanais. Pendant le temps que durent leurs études, ils nouent de solides amitiés parmi leurs pairs. Outre un enseignement standardisé et iranisé, c’est la création d’un réseau traditionnel et ancien regroupant les religieux qui contribue à faire rayonner la pensée iranienne. Les réseaux qui se tissent dans les milieux cléricaux participent à conférer au chiisme son caractère transnational. Les liens établis entre les maîtres et les disciples, entre les clercs qui étudient dans les mêmes écoles religieuses, participent à des cénacles, et se regroupent par affinités politiques et religieuses, perdurent bien au-delà des années d’étude. Les grandes familles religieuses tissent également des liens au travers du mariage, si bien que tous, au-delà des frontières, finissent par être cousins, neveux, beaux-pères ou gendres. Internet se trouve également au cœur de ce réseau transnational et participe à la diffusion du chiisme. Mashhad, par exemple, héberge un grand nombre de sites permettant toutes sortes d’échanges et de discussions entre les fidèles. Les pèlerinages sont eux aussi, à leur mesure, des lieux d’échanges, de diffusion des idées et donc des vecteurs de l’influence iranienne. Des auteurs islamiques de renom comme Shari’ati, dont Khomeyni s’est inspiré pour élaborer sa vision du velayat e-faqi, préconisent de transformer les rassemblements de fidèles à l’occasion des différents pèlerinages en une sorte de congrès politique annuel des peuples musulmans. Il serait surprenant que la République islamique passe à côté d’une telle opportunité. Le soutien aux minorités chiites peut prendre d’autre formes : soutien logistique ou financier à divers mouvements politiques ou militaires, envoi de conseillers, financement d’imposant projets d’infrastructures, soutien aux populations déshérités par la construction d’hôpitaux et de dispensaires, promotion de la culture iranienne par l’intermédiaire de la puissante Organisation pour la culture et les relation islamiques (OCRI) directement soumis à l’autorité du Guide. De tels exemples relèvent de ce que les anglo-saxons désignent comme le soft power. Les nombreux organismes occultes et la force des services dépendant du ministère du Renseignement permettent à Téhéran d’utiliser des moyens de pression beaucoup plus violents et persuasifs. Le terrorisme et l’assassinat ciblé sont toujours, semble-t-il, des options envisagées par l’Iran. Il existe enfin un dernier facteur d’influence, celui qui s’exerce par l’intermédiaire des réfugiés accueillis par la République islamique. L’Iran est en effet devenu le premier pays d’accueil de réfugiés au monde au début des années 1990 en accueillant environ 4,5 millions de personnes d’origine étrangère sur son territoire, réfugiés de la première guerre du Golfe, puis des répressions de la dictature irakienne à l’encontre des population kurdes et chiites. Ce chiffre a commencé à baisser à partir de la deuxième moitié de la décennie 1990. En 2002, le Worldwilde Refugee Information chiffrait le nombre de réfugiés hôtes de l’Iran à 1,9 millions, dont 387 000 irakiens[xxix]. La venue massive de cette population, leur intégration à la société iranienne, même si elles ont engendré de graves problèmes d’organisation, ont aussi permis de développer des affinités culturelles et religieuses évidentes. Celles-ci perdurent même après le retour au pays d’individus qui avaient fui les répressions et les combats et qui sont toujours redevables à l’Iran de leur avoir ouvert sa porte.
23. Les réussites de l’Iran 23.1. Afghanistan L’Iran n’a été, durant les deux dernières décennies, qu’un acteur de second rang sur la scène afghane. Une série de causes explique cette situation : la volonté de ne pas s’opposer trop frontalement à l’URSS quand celle-ci est intervenue en Afghanistan, la guerre avec l’Irak qui obligeait l’Iran à ne pas se disperser sur d’autres fronts, puis l’arrivée au pouvoir des Talibans, anti-chiites et anti-iraniens qui limitaient singulièrement les possibilités de Téhéran. Les mauvaises relations avec les Talibans atteignirent leur point culminant durant l’été 1998, quand les Talibans, après leur entrée à Mazar-e Sharif, firent assassiner dix diplomates iraniens. Mais depuis la chute des Talibans grâce à l’action de Washington, l’Iran fait son retour sur la scène afghane, en grande partie grâce à son réseau développé parmi la minorité chiite afghane des Hazaras. Ces derniers représentent 16 % de la population afghane et leur affrontement avec les Pachtounes sunnites majoritaires demeure l’une des clés de l’avenir du pays quelles que soient les alliances du moment. Une partie de l’Afghanistan avait été occupée au XVIIe siècle par l’empire perse. C’est de cette époque que vient la conversion au chiisme de la minorité hazara. Les Hazaras ont toujours été une population d’exclus marginalisés par les tribus pachtounes sunnites. Une nouvelle conscience hazara s’est formée, en partie grâce à la montée en puissance du clergé chiite. Formé en Iran avant même la victoire de l’ayatollah Khomeyni, ce nouveau clergé chiite, iranophone et iranophile, s’opposa au clergé traditionnel non seulement en cherchant à prendre sa place, mais surtout en modifiant la pratique de la religion et son enseignement. Pour le clergé formé en Iran, le chiisme ne devait plus se borner à exprimer la foi traditionnelle, il devait être une force de transformation. Cette mutation du clergé hazara a été en permanence accompagnée par Téhéran. La fondation de l’Astaneh Qods Razavi de Mashhad a joué à cet égard un rôle de tout premier plan. L’Iran favorisa la création d’un parti pro-iranien, le nasr, et cibla son aide militaire au profit du Hazb-i-Wahdat, parti chiite de la région de Herat, proche de la frontière iranienne. Plus récemment, lors de la conférence de Tokyo qui se tint après la chute des Talibans, Téhéran fit la promesse de contribuer de manière substantielle à la reconstruction de l’Afghanistan. L’Iran a promis une aide de 560 millions de dollars sur cinq ans dont 120 millions pour l’année 2002[xxx]. La stratégie iranienne, d’une manière très classique, repose sur des actions d’influence qui s’exercent dans quatre domaines : religieux, politique, militaire et financier. 23.2. Sud Liban Une approche identique peut être observée au Sud-Liban, mais l’engagement de l’Iran s’y fait à plus grande échelle encore. Le poids démographique de la communauté chiite libanaise, la première au pays du cèdre, puis la réussite politique du Hezbollah, font que la carte du chiisme jouée par Téhéran s’est avérée particulièrement pertinente. Lors de l’indépendance du Liban, les chiites libanais se perçurent comme une communauté à part et dans le cadre du Pacte national, il se virent attribuer la présidence de l’Assemblée nationale, poste tenu en 2006 par l’avocat chiite Nabib Berri, président du parti chiite Amal, pro-syrien. Géographiquement, le peuplement chiite au Liban se concentre dans trois régions : au sud du pays, à l’Est dans la Bekaa, autour de la ville de Baalbek et dans le quartier déshérité de Bourj Al-Barajneh, banlieue sud de Beyrouth. Dans les années 1960, un phénomène de résurrection du chiisme vit le jour. L’identité se structura autour du haut clergé chiite dans un mouvement de resserrement des liens entre chiisme libanais et chiisme iranien, mouvement rendu possible par l’extrême iranisation du clergé libanais. Ce dernier, formé essentiellement à Nadjaf mais aussi auprès de marj’a iraniens, a très vite adopté la vision révolutionnaire prônée par l’ayatollah Khomeyni : le pouvoir doit revenir aux oulémas. Mohammad-Javâd Maqniya, l’un des oulémas qui marqua le réveil du chiisme libanais est un exemple symbolique de ce type de parcours. Il rejoint Nadjaf en 1925 et devint l’élève de l’ayatollah iranien Abo’l-Qâsem Kho’i. Avec la domination britannique sur l’Irak, il découvrit la politique et noua pendant douze ans de solides amitiés parmi les oulémas de toutes les contrées chiites. L’ayatollah Mohammed Hussein Fadlallah, considéré comme le père spirituel du Hezbollah, a suivi un parcours similaire et fut également formé par Kho’i. Après 1979, le Sud-Liban est devenu l’un des objectifs et l’une des bases de l’Iran révolutionnaire au Proche-Orient. L’ensemble de la panoplie d’influence de la République islamique a alors pris le relais d’une action strictement religieuse. L’argent iranien a véritablement inondé le Liban, principalement à Baalbeck, dès 1982[xxxi]. Le soutien au mouvement Amal, mais plus encore au Hezbollah, est très vite devenu significatif avec l’envoi de plusieurs centaines de Gardiens de la Révolution armés et la fourniture régulière et toujours d’actualité d’un armement moderne au Hezbollah via la Syrie. L’argent iranien, outre le fait qu’il permettait le financement de la formation des miliciens du Hezbollah, était aussi destiné aux œuvres sociales à destination des populations chiites les plus démunies. Cette action a permis au mouvement libanais de réussir son implantation au sein de la communauté chiite en scolarisant les enfants des familles dans le besoin ou en soignant pour une bouchée de pain dans les dispensaires. Le « parti de Dieu » représente en 2006 une force incontournable, disposant de la dernière milice encore armée du pays, de sa propre chaîne de télévision ainsi que du soutien indéfectible de Téhéran. Le secrétaire général du parti, le cheikh Seyyed Hassan Nasrallah, entretient les meilleurs relations avec le Guide Khomenei, et multiplie les visites à Téhéran. Le Hezbollah, mouvement de libération pour les uns, organisation terroriste pour les autres, est dans tous les cas devenu un membre actif sur la scène politique libanaise. Le parti compte début 2006 14 députés sur 128 à l’assemblée et a fait, pour la première fois de son histoire, son entrée au gouvernement le 19 juillet 2005. Il a obtenu officiellement un ministère sur vingt-quatre, celui de l'énergie. Mais Faouzi Saloukh et Trad Hamadé, respectivement nommés aux postes de ministre des Affaires étrangères et du Travail, sont considérés comme pro-Hezbollah. L’action de l’Iran au Liban est également liée aux attentats terroristes ainsi qu’aux prises d’otages des années 1980, modes d’action indissociables des pratiques occultes du régime iranien.
23.3. L’Irak La stratégie d’influence tous azimuts développée en 2006 par la République islamique en Irak peut être considérée comme la répétition des solutions éprouvées au Liban quelques quinze années plus tôt. « Le levier le plus puissant dont dispose l’Iran pour interférer dans les affaires irakiennes est le chiisme. Environ 60% de la population d’Irak étant chiite, il est évident que Téhéran est pour ainsi dire naturellement enclin à rentabiliser cet atout en utilisant tous les liens qu’il entretient traditionnellement avec les chiites irakiens et qu’il a singulièrement développés, sur tous les plans, depuis plus de deux décennies[xxxii] ». Pour Mohammad-Rezza Djalili, c’est bien grâce au chiisme que l’Iran peut espérer peser sur les destinés de l’Irak. L’Afghanistan, et dans une moins large mesure, le Liban, représentent pour la République islamique un enjeu secondaire. En Irak, l’Iran pratique l’influence à grande échelle. Il s’agit de deux pays de grande civilisation. Babylone fait face à l’empire perse, avec en arrière plan le retour d’une population chiite brimée par les années de dictature de Saddam Hussein. Comparé aux quatre millions d’habitants du Liban, l’Irak est un ensemble de plus de 22 millions d’habitants qui dispose d’importantes ressources pétrolières. Les enjeux ne sont pas de même nature. Les deux pays entretiennent des relations complexes teintées de proximité religieuse et de méfiance. Plus la situation en Irak se détériore, plus l’Iran dispose de capacité d’immixtion au cœur des institutions irakiennes. L’Iran, avec ses 1 500 km de frontière commune avec l’Irak, consacre une grande part de son énergie afin de pouvoir peser sur les destinés de ce pays à l’avenir incertain. L’ensemble des canaux d’influence, comme au Liban ou en Afghanistan, est mis en œuvre en Irak avec des moyens décuplés.
23.3.1. L’Iran, premier ennemi de l’Irak ? Saddam Hussein, en déclenchant la guerre avec l’Iran, menait une guerre préventive contre la jeune révolution iranienne. Il craignait une contagion révolutionnaire chez sa majorité chiite et un éclatement communautaire de son pays. C’est lui qui est à l’origine du conflit. Mais, vers le mois de juin 1982, lorsque la guerre semble tourner à l’avantage de l’Iran, c’est bien l’ayatollah Khomeyni qui décide de poursuivre les hostilités. Les combats se portent alors en Irak même, dans le sud du pays à majorité chiite. Le Guide de la Révolution espère bien que les populations chiites rejoindront le camp iranien. Il n’en sera rien. Le raïs irakien, en maniant la carotte et le bâton, parvient à garder sous contrôle sa communauté chiite. L’idée nationale irakienne résista tant bien que mal à la solidarité religieuse. Les relations complexes entre les deux pays résultent à la fois d’un sentiment de proximité et de concurrence séculaire. Preuve que les relations avec l’Iran ne sont pas toujours simples, le ministre irakien de la Défense par intérim, Hazem Sha’alan, déclara en juillet 2004 au Washington Post, que « l’Iran était le premier ennemi de l’Irak »[xxxiii]. Depuis, les relations entre les deux Etats se sont normalisées. L’Iran a été l’un des tous premiers pays à reconnaître le gouvernement provisoire mis en place par les Américains et la première visite officielle du gouvernement par intérim irakien fut à destination de Téhéran.
23.3.2. Des mouvements chiites irakiens sous influence Il existe quatre forces politiques majeures chez les chiites irakiens. Chacun de ces courants, à des degrés divers, est lié à la République islamique. Les deux partis politiques principaux, le parti al-Dawa al-islamiya et le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (CSRII), participent au gouvernement. Les deux autres courants chiites refusent toute participation. Le grand ayatollah Ali al-Sistani, personnalité respectée et populaire, est un ouléma qui a toujours déclaré ne pas vouloir s’occuper directement de politique. Sa fonction est avant tout religieuse mais ses avis sont toujours très écoutés. Il est le grand marj’a irakien, dont l’enseignement religieux peut être suivi par tout chiite y compris iranien. Le dernier courant est porté par le jeune Moqtada al-Sadr, nationaliste acharné. La révolte fomentée par ses troupes en avril 2004 avait donné du fil à retordre à la coalition. Ces mouvements, à l’exception du CSRII très ouvertement pro-iranien, revendiquent une large autonomie vis-à-vis de Téhéran. Pour Moqtada al-Sadr même, l’influence iranienne est fermement rejetée. Pourtant, aucun courant chiite n’échappe à un certain contrôle iranien, direct ou indirect. Le parti Dawa est le plus ancien parti islamiste d’Irak. Pierre-Jean Luizard le considère comme le plus « irakien », c’est-à-dire comme le plus indépendant par rapport à l’Iran. Pourtant, ce parti a trouvé refuge de nombreuses années en Iran lors des terribles années de répression du régime baasiste. Il est aujourd’hui largement financé par l’Iran mais la lutte clandestine acharnée qu’il a engagée contre le pouvoir de Saddam Hussein et le fait que nombre de ses militants l’ont payé de leur vie, donne à la Dawa une légitimité comparable aux mouvements de la résistance française aux lendemains de la Libération. Son président, Ibrahim al-Jaafari, est ainsi devenu le premier ministre par intérim du gouvernement provisoire irakien. A ce titre, il s’est |