La nouvelle géopolitique du Front National en France

Par Anaïs VOY-GILLIS , le 24 avril 2017  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Doctorante à l’Institut Français de Géopolitique (IFG, Université Paris VIII), Anaïs Voy-Gillis est membre de l’Observatoire Européen des Extrêmes.

Comment peut-on expliquer que le Front National se trouve pour la deuxième fois depuis le début du XXIème siècle au second tour de l’élection présidentielle française ? Anaïs Voy-Gillis apporte une analyse documentée. L’enjeu des années à venir est de savoir si le Front National va réussir à s’installer sur les décombres de la droite française et à négocier en position dominante.

« Il est aussi facile de perdre la démocratie qu’il est difficile de la reconquérir »,
Noberto Bobbio, 1976 [1]

JUSQU’A la veille du premier tour de l’élection présidentielle française de 2017, les résultats étaient incertains et de nombreux électeurs indécis. Le taux d’abstention était difficile à prévoir et s’est avéré le 23 avril 2017 au soir du premier tour pas aussi élevé qu’attendu (22,7% contre 20,5% en 2012). La dernière enquête du CEVIPOF [2] du 13 avril montrait que plus de 80% des électeurs de Marine Le Pen et de François Fillon étaient certains d’aller voter pour ces candidats alors qu’en moyenne seulement 72% des électeurs jugaient leur choix de vote définitif.

La campagne a été floue et marquée par la déception des Français à l’égard de la classe politique, les querelles de personnes et les affaires Fillon [3] – Le Pen [4]. En outre, face à la crainte d’un Front National fort, le vote s’est révélé être plus un vote utile qu’un vote de conviction. Les électeurs de gauche étaient tiraillés entre Benoit Hamon qui a peiné à apparaître comme un candidat crédible et le tribun aux accents autoritaires Jean-Luc Mélenchon.

Malgré une campagne en demi-teinte, comment peut-on expliquer que le Front National se trouve pour la deuxième fois depuis le début du XXIème siècle au second tour de l’élection présidentielle française ?

La réussite du parti frontiste est le résultat d’un combat idéologique mené depuis plus de trente ans pour imposer ses mots et ses thèmes. Marine Le Pen a, certes, fait une campagne moins réussie que celle de Jean-Luc Mélenchon. Ses thèmes de prédilection que sont l’immigration, l’insécurité et l’Islam n’ont pas toujours été les thèmes principaux de la campagne, toutefois, ils sont ancrés dans la société française.

De plus, le contexte socio-économique et l’abandon du cadre national au profit d’un cadre supranational sont autant d’éléments à explorer pour comprendre les résultats frontistes au premier tour de l’élection présidentielle.

La nouvelle géopolitique du Front National en France
Carte du premier tour de l’élection présidentielle française 2017. Les candidats arrivés en tête dans chaque département
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte du résultat du 1er tour de l’élection présidentielle 2017 en France. Source : Ministère de l’Intérieur (France), 24 avril 2017

Une France fracturée et une recomposition du champ politique

La campagne a été marquée par les thématiques sécuritaire et identitaire du conservateur François Fillon et de la nationaliste Marine Le Pen. Le Front National a une base électorale stable et l’enjeu de ces présidentielles françaises était de savoir s’il arriverait à conquérir de nouveaux électeurs pour s’assurer une place au second tour. Marine Le Pen est en dynamique positive par rapport à l’élection présidentielle de 2012 (7,6 millions de voix contre 6,4 millions en 2012) et consolide encore sa base électorale par rapport aux élections européennes de 2014 et aux élections régionales de 2015. Les attentats qui ont émaillé l’année 2015 et 2016 ainsi que celui qui s’est produit le jeudi 20 avril 2017 sur les Champs Elysées ont participé à la consolidation de l’électorat frontiste.

De plus, le Front National n’étant pas seul sur la scène politique, il a bénéficié des désagréments vécus par les autres partis. Le Parti Socialiste a déçu et a perdu de nombreux électeurs qui se sont tournés pour une majorité soit vers Jean-Luc Mélenchon, soit vers Emmanuel Macron. Les électeurs de François Hollande à l’élection présidentielle de 2012 ont cru en ses nombreuses promesses mais ont été profondément déçus. Ils ont le sentiment d’avoir été trahis et instrumentalisés par le Parti Socialiste. Les Socialistes apportaient en 2012 l’espoir qu’avec la gauche les conditions de vie des Français allaient s’améliorer, or, les plus fragiles économiquement ont le sentiment que ces derniers n’ont pas agi pour eux. A partir de ce constat, les électeurs socialistes de 2012 ont largement pénalisé Benoit Hamon en s’abstenant, en se tournant vers la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon ou vers le Front National pour une minorité. Certains électeurs ont rejeté le mouvement des Frondeurs (courant du PS) dont était proche Benoit Hamon et se sont tournés vers le centre incarné par Emmanuel Macron. Ce dernier a réussi à la fois capter des électeurs de droite qui ne se retrouvaient pas dans François Fillon mais également les anti-Hamon.

A droite, François Fillon réunit 7,1 millions d’électeurs quand Nicolas Sarkozy en rassemblait 9,7 millions au premier tour de l’élection présidentielle de 2012. Le candidat républicain a été pénalisé par les affaires mais a également perdu une partie de la droite républicaine qui a dû se sentir plus proche du discours d’Emmanuel Macron que de la ligne politique portée par « Sens Commun » [5].

Cette élection montre également deux choses. La première est un pays fracturé électoralement, la deuxième est une recomposition de la scène politique. Selon une enquête IPSOS [6], Emmanuel Macron a séduit un électorat composite puisqu’il a recueilli plus de 20% des suffrages dans toutes les tranches d’âge de plus de 25 ans, séduit à la fois des salariés du public et du privé (25%), les cadres et les professions intermédiaires. Il est le candidat qui obtient le plus grand nombre de suffrages chez les électeurs les plus aisés. Globalement, il séduit une France optimiste, ouverte sur le monde et qui n’est pas en quête d’une protection de la Nation.

Marine Le Pen a en revanche perdu une partie de son électorat jeune au profit de Jean-Luc Mélenchon. Elle séduit 21% des 18-24 ans contre 30% pour ce dernier et les 25-34 ans se sont plutôt tournés vers Emmanuel Macron. Elle a convaincu en revanche l’électorat des 35 – 59 ans. Elle est la première candidate chez les ouvriers (37%), les employés (32%) et les salariés (26%). Elle séduit principalement les personnes qui estiment occuper une profession en déclin et qui s’en sortent le moins bien. Contrairement à Emmanuel Macron, elle dessine une société en déclin qu’elle souhaite fermer afin de protéger les nationaux en souffrance. Elle convainc principalement les électeurs de zones rurales et péri-urbaines.

Jean-Luc Mélenchon a su séduire les jeunes de 18 – 24 ans (30%) et les chômeurs (31%). Il a séduit des électeurs avec de faibles revenus et qui s’en sortent difficilement. A l’inverse du Front National, il a su convaincre un électorat plus urbain puisqu’il le dépasse dans plusieurs villes françaises de taille moyenne. Il a réussi à capter de nombreux électeurs de Marine Le Pen, notamment chez les jeunes. Le candidat de la « France insoumise » s’est démarqué dans le dernier mois de campagne. Sa progression dans les sondages s’est faite de manière proportionnelle à la baisse de Marine Le Pen. Contrairement à cette dernière, il souhaite dessiner une société protectrice des plus démunis mais pas fermée.

François Fillon quant à lui a séduit l’électorat âgé. L’électorat de droite traditionnelle parmi les plus diplômés et les hauts revenus a été capté en partie par Emmanuel Macron. Il a dessiné une société ouverte économiquement mais conservatrice socialement ce qui a permis de séduire uniquement 59% de l’électorat de Nicolas Sarkozy.

Une réussite du Front National malgré les scandales politiques

François Fillon partait en grand favori de cette élection présidentielle de 2017, pourtant, sa dynamique a été impactée par les nombreuses affaires qui l’ont touché. Sur ce plan, le Front National n’est pas en reste. Il est, par conséquent, légitime de se demander pourquoi les affaires qui touchent ce dernier ne l’affectent que très marginalement dans les sondages. Marine Le Pen surfe sur le registre de l’antisystème. Les affaires sont perçues comme des attaques générées par le système pour se défendre. Pour les électeurs frontistes, les partis politiques sont « tous pourris », à l’exception du Front National auquel il faut donner sa chance. Il n’a jamais été au pouvoir et propose quelque chose de nouveau avec la « priorité nationale ». Dans ce cadre, Marine Le Pen a réactivé le langage traditionnel de l’extrême droite avec la théorie du complot. Elle se présente comme une « victime du système » politique, médiatique et judiciaire. Cette rhétorique n’est pas s’en rappeler l’affiche du FN publiée dans les années 1980 « Le Pen dit la vérité, ils le bâillonnent. » Le « ils » désignait les adversaires médiatiques et politiques de Jean-Marie Le Pen. Sa fille reprend la même idée et se positionne en victime du système seule contre tous.

Il faut tout de même préciser que rares étaient les candidats qui ne se présentaient pas comme antisystème au cours de la campagne sans jamais qu’un seul d’entre eux définisse le dit système.

Outre son positionnement contre le système, le Front National se présente comme un parti ni de gauche, ni de droite, reformulé en « de droite et de gauche » depuis 2002. Il s’agit une fois de plus d’un marqueur classique de l’extrême droite. Samuel Maréchal [7] expliquait en 1995 que le Front National n’était ni de gauche et ni de droite avec notamment le slogan « Ni droite, ni gauche, Français ! ». Il avait pour but de rejeter l’étiquette d’extrême droite et de se présenter dans une certaine centralité politique contre les autres partis. D’une certaine manière, ce positionnement a d’ailleurs été repris par Emmanuel Macron au cours de sa campagne.

Le passage de Marine Le Pen au slogan « de droite et de gauche » permet de s’adapter aux différents électorats du Front National. Au Nord de la France, un discours qui reprend les références de la gauche et du combat social. Un positionnement qui permet également de passer au-dessus des divisions stratégiques du parti. Le Front National doit garder un équilibre en permanence pour garder le lien entre ses différents électorats.

Une victoire dans les esprits préalable à une victoire dans les urnes

Le Front National a gagné dans les esprits avant de gagner dans les urnes. Les idéologues de la droite radicale et de l’extrême droite conduisent un combat idéologique depuis plus de trente ans pour imposer leurs mots, leurs idées et leurs combats dans la société. Par ailleurs, les différentes campagnes montrent que le parti frontiste a réussi le tour de force de conserver ses messages tout en faisant évoluer son iconographie. L’affiche de 2016 « La France apaisée » a repris certains codes de la campagne présidentielle de François Mitterrand « La Force tranquille ». Marine Le Pen pose quasiment de face, le regard fixé au loin. Il n’y a aucun signe d’identification : pas de flamme, pas de nom de parti et même pas le nom « Le Pen ». La candidate frontiste veut donner une image lisse, qui se veut rassurante pour attirer certaines catégories qui ne votent pas pour le FN traditionnellement à savoir les classes supérieures et les personnes âgées.

Les mots historiques de l’extrême droite se sont imposés dans la société, tout comme ses thèmes forts. « Tout un dictionnaire de mots et de concepts est tombé en désuétude : les classes, l’Etat, la solidarité, l’égalité, le collectif, le public, l’intérêt général, le bien commun, le parti, le travail et le compromis. » [8] D’autres mots se sont imposés : Euro, immigration, Islam, terrorisme, etc. Par ailleurs depuis le milieu des années 1990, le Front National s’est approprié des symboles qui ont été ringardisés pendant une longue période par la gauche : l’hymne national et le drapeau français par exemple. Ces symboles de la Nation étaient souvent abandonnés au profit de symboles européens. Ces années sont le signe du début de la révolution conservatrice [9]. Le Front National exalte la Nation quand d’autres estiment que parler de Nation revient à faire du nationalisme.

Nicolas Sarkozy en souhaitant siphonner l’électorat frontiste a légitimé son discours.

Le FN s’est approprié beaucoup de dossiers explosifs négligés ou sous-évalués comme l’immigration. Il ne faut pas regretter que certaines questions soient posées. Elles sont souvent révélatrices d’un mal être de la société. Il est, en revanche, regrettable que la gauche ne se soit pas emparée de ces questions et qu’elle n’ait pas mené le combat idéologique pour imposer ses réponses. Il n’est jamais bon de minimiser les peurs et les angoisses des citoyens, notamment sur les questions culturelles et de sécurité. Les intellectuels de gauche peinent à se renouveler et à intégrer les défis contemporains dans leur réflexion. La gauche intellectuelle a de nombreuses idées mais aucune n’arrive à s’imposer dans le débat avec la force des idées conservatrices.

A contrario, une grande partie de la droite a choisi la facilité en venant chasser sur les terres du FN car ces thématiques s’avèrent également payantes dans les urnes. Elle s’est laissée imprégner par les réponses du Front National à ses peurs. Au cours de l’élection présidentielle de 2007, les thématiques frontistes ont dominé et Nicolas Sarkozy en souhaitant siphonner l’électorat frontiste a légitimé son discours. Ce fut le triomphe de ce que l’on appelait la « ligne Buisson ». Sous l’impulsion de Patrick Buisson, ancien rédacteur en chef de Minute, il a été créé le Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire qui a été un élément de rapprochement rhétorique entre la droite et le FN. Les thèmes choisis pour nommer ce ministère appartiennent au vocabulaire traditionnel de l’extrême droite. Lier immigration et identité nationale revenait à sous-entendre que la première est une menace pour la seconde.

Quand Nadine Morano, ancienne ministre de la République, parle publiquement de « race blanche » [10], elle valide, certainement inconsciemment, une série de concepts d’extrême droite. Elle contribue à la dédiabolisation de ces idées et leur donne corps sans que l’extrême droite et la droite radicale n’aient à agir. En outre, la droite partage une partie de son discours avec le Front National : politique sécuritaire, justice autoritaire, immigration limitée et Islam contrôlé.

La gauche de gouvernement est également tombée dans le piège quand elle a lancé après les attentats de 2015 le débat sur la déchéance de la nationalité, projet qu’elle a par la suite abandonnée.

Marine Le Pen peut se réjouir du spectacle politique qui est largement imprégné de ses thématiques. Nul besoin pour elle de s’exprimer puisque ses concurrents le font à place.

Un glissement de la société vers la droite ?

L’impact politique de la crise économique de 2007/2008 n’a pas été immédiat. La montée des partis radicaux en Europe s’est faite uniquement à partir des années 2010. Le vote en faveur du Front National est le signe d’une crainte du déclassement. En France, le chômage est fort et les citoyens ont le sentiment que l’avenir de leurs enfants ne sera pas meilleur que le leur, malgré leurs investissements dans l’éducation [11]. Il y a un phénomène de stagnation sociale qui induit des frustrations.

Face à cela, les élus n’ont pas la capacité à transformer le quotidien des Français. De plus, il y a un sentiment croissant d’éloignement entre la classe politique et les électeurs. Les candidats ont des difficultés à créer un univers d’images dans lequel les citoyens peuvent se retrouver.

L’insécurité s’exprime de différentes manières. Elle peut être économique, physique, culturelle, etc. Les attentats du 11 septembre 2001 ont imposé ce thème à l’Occident.

Aujourd’hui, de nombreux électeurs se sentent dans une situation économique incertaine. L’après-guerre était caractérisé par un climat d’espérance et de confiance. Seulement, en trente ans, l’économie et les inquiétudes ont été transformées. En 1979, la Chine s’est ouverte sur le reste du monde. En 1989, le mur de Berlin est tombé finissant d’ouvrir complétement le monde et de déréguler les économies. D’un monde relativement restreint, nous sommes passés à un jeu aux inconnues multiples. Cette situation induit des gagnants et des perdants. Plus personne ne s’estime protégé. Il y a trente ans quand vous perdiez votre emploi, vous aviez la certitude d’en trouver un autre. De plus, aucun économiste n’est en mesure d’expliquer de manière pédagogique aux électeurs les circonstances économiques. Ces derniers souffrent de leur situation précaire mais ne comprennent pas toujours les ressorts économiques de leur souffrance et se tournent alors vers un autre récit.

Le triomphe du discours frontiste est également la fin de l’approche du monde sous l’angle « dominant – dominé ». Ce rapport était encore lisible entre Jean-Luc Mélenchon, défenseur des dominés et des opprimés et Emmanuel Macron, incarnant la classe dominante. L’ouverture des économies a induit des délocalisations massives et la tertiarisation de nos économies. La classe ouvrière s’est progressivement détournée des syndicats, symbole d’une perte de conscience de classe partielle. Dès lors les rapports étaient plus individualistes et le rapport a changé d’angle pour devenir « Français de souche contre l’Autre ». En l’occurrence, l’immigré « venu profiter des acquis sociaux ».

L’insécurité peut également être physique. Que l’insécurité soit un sentiment ou une réalité, elle se traduit en comportement électoraux. Deux exemples peuvent être donnés pour cela. A Calais et ses environs, les citoyens confrontés à la délinquance de certains migrants se sont tournés vers le Front National avec le sentiment que les autorités étaient débordées par cette crise [12]. A Marseille, les habitants des quartiers nord qui vivent au pourtour des grands ensembles craignent de voir la situation désastreuse de certaines cités déteindre sur leurs quartiers, ce qui entrainerait insécurité, dégradation de l’habitat, paupérisation, etc.

L’insécurité peut également être culturelle. La peur induit des comportements de rejet de l’autre et à la recherche de bouc-émissaires. Il y a également une crainte enracinée chez les électeurs du Front National qui est de se faire dépasser et imposer une culture et des valeurs qui ne sont pas les leurs, en l’occurrence la culture musulmane. L’extrême droite française a traduit cela en « théorie du grand remplacement ». Le Front National a de nombreux slogans sur le sujet « immigration = insécurité », « Les Français d’abord », « On est chez nous », etc. La civilisation européenne de tradition chrétienne serait en danger.

L’Autre est perçu comme l’envahisseur d’abord au nom d’une culture différente puis comme perturbateur de l’identité nationale et la course se termine avec la normalisation en cours du terme « race ».

La perte d’identité est également liée à la mondialisation et à l’uniformisation des cultures et le contexte difficile induit un repli sur soi et sur ce que l’on connaît. Le monde en transition est créateur de troubles, il y a une perte de repères et le besoin d’en trouver d’autres.

L’Autre est perçu comme l’envahisseur d’abord au nom d’une culture différente puis comme perturbateur de l’identité nationale et la course se termine avec la normalisation en cours du terme « race ». Les électeurs du Front National se retrouvent autour de Marine Le Pen et dans son discours. Certains croient dans l’ensemble du discours, d’autres seulement à une partie. L’union ne se fait pas tant sur des idées que sur des ennemis communs. Encore une fois, « les Français de souche contre les Autres ».

Une campagne centrée sur les thèmes forts du Front National

Le Front National est plus à l’aise quand il s’agit de parler d’immigration, d’Islam et d’insécurité que quand le thème majeur d’une campagne est l’économie. La campagne présidentielle de 2017 a été marquée par un retour à l’ordre et à l’autorité, notamment sur les questions d’insécurité et d’immigration. Le parti frontiste rejette l’immigration qu’il estime être un danger pour la Nation française. Les attentats qui ont touché la France en 2015 et 2016 donnent du crédit et de la matière au discours du Front National.

Il est plus aisé pour le parti de parler de ces questions que d’aborder les questions économiques, d’une part parce qu’il peine encore à convaincre sur le sujet et d’autre part parce qu’il y a une divergence en son sein à ce sujet. Marine Le Pen défend une ligne économique étatiste qui la différencie de ses partenaires européens et qui ne fait pas consensus dans son parti. Elle se différencie à ce titre de son père qui aimait se présenter comme le Ronald Reagan français.

Le FN désigne une société du repli sur soi sur le plan économique avec la sortie de l’euro, la mise en œuvre d’un protectionnisme national économique et culturel ainsi que la fermeture des frontières et le rejet des non nationaux. Ce discours apparaît peu crédible compte tenu de l’interdépendance économique de la France avec les autres nations, notamment en termes d’achats de matières premières. Marine Le Pen met en avant des idées à caractère social, dénuées de tout racisme en apparence, pour séduire les classes populaires et concurrencer la gauche. Toutefois, le FN souhaite faire le lien entre immigration et chômage. Cette théorie va se développer d’année en année dans le discours du FN avec notamment le slogan de François Duprat développé dès 1978 « Un million de chômeurs, c’est un million d’immigrés en trop ! ».

En outre, le discours du Front National sur l’Union européenne n’est très certainement pas celui qui lui a permis d’arriver au second tour des présidentielles. Les Français sont attachés à l’Union européenne malgré tout, ce qui a conduit Jean-Luc Mélenchon à moduler son discours sur le sujet. Ils critiquent la construction européenne mais le « Brexit » engagé par le référendum du 23 juin 2016 au Royaume-Uni tend à montrer que l’isolement n’est pas forcément un chemin viable. Les Français croient dans la construction européenne mais pas sous la forme actuelle. Le vote FN est un signe envoyé aux dirigeants pour plus de démocratie et de transparence. Les électeurs n’ont pas accepté la manière dont leur vote a été bafoué après référendum de 2005, via l’adoption du traité de Lisbonne (2007) par le Congrès, pour éviter un nouveau référendum. Depuis les années 1990, l’Union européenne est présentée comme sacrée, toutefois, sa construction semble s’être réalisée au détriment des peuples. Personne n’a encore la moindre idée pour réduire son déficit démocratique initial.

Le symbole d’une crise de la représentativité et de la démocratie

Il y a une crise de la représentativité en France. Les élus déçoivent car bien souvent confrontés à la réalité et à l’exercice du pouvoir, ils doivent faire preuve de pragmatisme et revenir sur certaines de leurs promesses. De plus, les citoyens voient les mêmes têtes au pouvoir depuis plusieurs décennies avec le sentiment que gauche ou droite chacun préserve ses intérêts au détriment de l’intérêt général. Cette crise n’est pas propre à la France. L’Autriche ou encore l’Italie souffrent des mêmes symptômes.

En outre, cette élection est également le signe d’une remise en cause de la démocratie. Cette dernière repose sur trois piliers [13], des institutions, une mentalité et une mythologie, qui ont perdu de leur stabilité ces dernières années. Il y a dans toute l’Europe une prise de distance avec les institutions de la démocratie. Elle s’incarne par une progression de l’abstention, une perte de confiance dans la sphère politique, une baisse du nombre d’inscrits dans les partis et une remise en cause de la justice. La magistrature est une institution majeure de la démocratie, or son crédit vacille et ce phénomène est accentué par son rejet par de nombreux élus. Marine Le Pen et François Fillon qui ont réuni près de 40% des suffrages à eux deux ont passé une majeure partie de la campagne à critiquer la justice et à remettre en cause son indépendance.

La mentalité démocratique subsiste à travers les lois et les valeurs mais elle commence à être questionnée notamment à travers la remise en cause des services publics. La mythologie est nécessaire à l’entretien de l’idéologie démocratique mais elle s’affaiblit. Après la Seconde Guerre mondiale, la société française baignait dans un climat de confiance et d’espérance. Les Trente Glorieuses offraient un avenir positif et une croissance économique élevée. Le climat actuel est dominé par une croissance économique atone, l’impatience et la désillusion. La démocratie et certaines de ses manifestations font l’objet d’expressions continues d’impatience, d’irritation et de rejet.

Pour certains, il n’y a pas de raison de s’inquiéter de cette situation car les crises seraient inhérentes à la démocratie. Toutefois, depuis le début du XXIème siècle, il y a eu de nombreux événements d’une portée globale qui sont venus heurter la démocratie en ébranlant ses fondations et les représentations que les citoyens en avaient. Ces événements comme la mondialisation, l’explosion de l’immigration en directeur de l’Europe, la crise économique de 2008, le développement d’internet et des médias sociaux offrent des opportunités à certains mais laissent aussi de nombreuses personnes au bord du chemin. Le contenu de ces éléments est nouveau à cause de leur impact très large. Ils ne sont pas restreints à la sphère politique mais touchent des dizaines de millions de personnes, des personnes ordinaires avec un effet de masse (crise des subprimes).

José Ortega y Gasset traduit cela de la manière suivante :« On sent un profond mépris envers tout ou presque tout ce en quoi l’on croyait hier, mais la vérité, c’est que l’on n’a pas de nouvelles croyances positives. » [14] L’absence de croyances positives se manifeste par un retour de la droite radicale et de l’extrême droite dans toutes les strates de la population, y compris chez les jeunes. Il est étonnant que ces derniers se tournent vers ce parti mais cela s’explique peut-être par le fait qu’ils n’ont connu que la démocratie et n’ont pas de points de comparaisons avec les régimes autoritaires. Le problème est comme le note Hens Kelsen que : « Dans l’histoire, il semble que les autocraties couvrent des périodes de temps plus longues que les démocraties, lesquelles apparaissent pour ainsi dire seulement dans les intervalles du drame de l’humanité. Il semble que la démocratie ait un pouvoir de résistance moindre que l’autocratie, qui sans aucune retenue détruit tous ses opposants. La première, en effet, avec le principe de légalité, liberté d’opinion, la protection des minorités, la tolérance favorise directement son ennemie. » [15]

Conclusion

Le FN et ses partenaires européens dessinent une société du repli sur soi avec l’avènement de personnalités porteuses de discours autoritaires comme Donald Trump aux Etats-Unis, Vladimir Poutine en Russie ou Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. Ils offrent contrairement à d’autres une représentation du monde qui paraît entrer en résonnance avec le quotidien des électeurs. Les discours sont clairs et simples d’application. Mais plus dramatiquement cela est le signe d’une remise en cause de la démocratie à laquelle de moins en moins de personnes adhèrent.

Marine Le Pen ne sera très probablement pas la future présidente de la République, cependant le Front National pourrait envoyer entre 20 et 40 députés [16] à l’Assemblée nationale, voire plus. Mais la question fondamentale ne réside pas ici. L’enjeu des années à venir est de savoir si le Front National va réussir à s’installer sur les décombres de la droite française et à négocier en position dominante. La dynamique en faveur du Front National est bien réelle, rien ne sert de la minimiser par des chiffres.

Mise en ligne initiale le 24 avril 2017

Copyright 24 avril 2017-Voy-Gillis/Diploweb.com

[1Bobbio N., La teoria delle forme di governo nella storia del pensiero politico., Turin, Giappichelli, 1976

[2CEVIPOF, « Enquête électorale française 2017 », 13 avril 2017
Consulté le 23 avril 2017 - https://www.enef.fr/donn%C3%A9es-et-r%C3%A9sultats/

[3Cette affaire débute par un article publié dans le Canard enchaîné le 25 janvier 2017 dans lequel il est affirmé que l’épouse de François Fillon, Penelope Fillon, a été rémunérée pour des emplois d’attachée parlementaire auprès de son mari et son suppléant entre 1998 et 2007 ainsi qu’en 2012. L’article affirme également qu’elle a occupé un emploi de conseillère littéraire à la Revue des deux Mondes. L’absence de preuves du travail de Penelope Fillon laisse à penser qu’il s’agit d’emplois fictifs. François Fillon dénonce « un coup d’Etat institutionnel ». Il est mis en examen le 14 mars 2017 pour « détournements de fonds publics », « complicité et recel de détournements de fonds publics », « complicité et recel d’abus de bien sociaux » et « manquements aux obligations de déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ». L’enquête est étendue le 16 mars 2017 aux costumes de luxe qui ont été offerts à François Fillon.

[4Marine Le Pen est menacée par plusieurs affaires. La plus importante concerne les soupçons d’emplois fictifs des attachés parlementaires frontistes. Ces attachés occupent des postes importants au sein du FN ou sont directement rattachés à Marine Le Pen. Les instances dirigeantes du Parlement européen soupçonnent qu’ils travaillent plus sur des dossiers du parti que sur des dossiers européens. S’il s’agit réellement d’emplois fictifs, le préjudice serait évalué à 7,5 millions d’euros pour la période 2010 – 2016. Marine Le Pen est également soupçonnée d’avoir sous-évalué son patrimoine.

[5Sens Commun est un mouvement politique français, issu de La Manif pour tous. Il défend une vision traditionnelle de la famille, en opposition au mariage pour tous. Il a apporté son soutien à François Fillon qui n’a pas exclu de nommer certains de ses membres dans son éventuel gouvernement. Cette annonce avait divisé son parti Les Républicains.

[6« 1er tour. Sociologie des électorats et profils des abstentionnistes. », IPSOS, 23 avril 2017

[7Samuel Maréchal est le père de Marine Maréchal Le Pen, nièce de Marine Le Pen

[8Matropaola Alfio, La democrazia è una causa persa ? Paradossi di un’invenzione imperfetta, Torino, Bollati Boringhieri, 2011

[9Giblin B., Le paradoxe français - Entre fierté nationale et hantise du déclin, Paris, Armand Colin, 2017

[10Propos tenus le samedi 26 septembre 2015 dans l’émission « On n’est pas couché » diffusée sur France 2 en deuxième partie de soirée

[11Voy-Gillis A., « Que peuvent nous apprendre les théories économiques sur le vote populiste ? », Open Diplomacy, 20 décembre 2016

[12Fourquet J., Manternach S., « Calais : miroir français de la crise migratoire européenne (2) » Fondapol, note du 7 mars 2017

[13Simone R., Si la démocratie fait faillite., Trad. Gérald Larché, Paris, Gallimard, 2016

[14Ortega y Gasset J., La révolte des masses, trad. par Louis Parrot, Paris, Stock, 1991

[15Kelsen H., La démocratie, sa nature, sa valeur., trad. par Charles Eisemann, Dalloz, 2004

[16Bernard Alidières, docteur en géopolitique, estimait en 2016 que le Front National pourrait envoyer entre 40 et 100 députés à l’Assemblée Nationale. Compte tenu de la dynamique électorale actuelle qui a vu émerger quatre blocs politiques et du système politique, il est peu probable que le Front National atteigne ces scores.
Alidières B., « Entre 40 et 100 députés pour le FN en 2017 ? », Libération, 3 mai 2016


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