Italie. Géopolitique du Mouvement cinq étoiles : entre normalité et radicalité

Par Estelle MENARD, le 9 décembre 2018  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Ce mémoire a été réalisé à l’IFG sous la direction de Jérémy Robine. Estelle Ménard, est titulaire de Masters en Géopolitique (IFG, Paris VIII) et en Relations internationales (MRIAE, Paris I) et d’une licence en Science politique et Histoire (Université McGill).

Comment le Mouvement cinq étoiles (M5S) est-il arrivé au gouvernement ? Entre normalité et radicalité, comment le M5S a-t-il su s’imposer et pourrait-t-il durer en Italie ? Cette étude examine d’abord la progression du M5S aux niveaux national et régional ; puis l’ancrage du M5S au niveau local. Enfin, E. Ménard analyse le cyberespace du M5S, pointant les liens ambigus qu’il entretient avec des réseaux prônant un discours violent, diffamatoire et pro-russe. Ce qui permet de mieux le situer dans un contexte européen et international.
La page ci-dessous présente en outre 3 illustrations (5 cartes). La version complète de l’étude - avec toutes les cartes et la bibliographie - se trouve au format PDF en pied de page.

Introduction

Le lendemain des élections législatives du 4 mars 2018, l’Italie se retrouve sans gouvernement. Si la coalition de centre-droit, qui rassemble la Ligue, Forza Italia, Frères d’Italie et Nous avec l’Italie, obtient le meilleur score, ses 37 % ne lui suffisent pas pour gouverner. Derrière elle, le Mouvement cinq étoiles (M5S) fait à lui seul 32,7 % des voix, un résultat historique pour la jeune formation. Il s’impose ainsi comme le premier parti en Italie en nombre de voix. Deux ans plus tôt, il remportait la mairie de deux villes majeures : Rome et Turin. Pourtant, le M5S est un parti jeune, inexpérimenté et qui a fait polémique à maintes reprises. Il répond à tous les critères d’un parti populiste, avec un leader idéologique charismatique et des solutions simples à des problèmes structurels, si bien que les médias et le public ont très souvent tenté, en vain, de le comparer à d’autres partis européens. Encore faudrait-il déterminer s’il se place à l’extrême droite ou s’il est plutôt de gauche. Or, les membres du M5S refusent de parler en ces termes et le positionnent davantage comme un parti post-idéologique, défenseur de l’écologie et de la démocratie participative. Les points de son programme n’en sont pas moins polarisés, tantôt à droite, tantôt à gauche.

Le M5S est souvent incompris et analysé de façon superficielle puis disqualifié après s’être vu coller l’étiquette de « populiste », un procédé dangereux qui élude deux problèmes. D’une part, celui des dysfonctionnements de l’État et de la société italienne, réels ou fantasmés. En effet, il n’est pas possible d’envisager le M5S sans s’intéresser aux représentations, car ce sont sur elles que se construisent les discours, l’opinion publique et le vote. D’autre part, celui des risques que peut poser la croissance d’un parti populiste lorsqu’il n’est plus marginal, ce qui semble être le cas si l’on se fie au score que le M5S a réalisé. Marginal, il ne l’était plus depuis les législatives de 2013, mais les médias et les partis traditionnels italiens le traitaient comme tel, en dépeignant ses membres comme des gens incompétents et sans aucune expérience politique, voire professionnelle. Reste que les intentions de vote plaçaient déjà le M5S comme premier parti d’Italie en 2017. Le Mouvement mérite donc qu’on s’y intéresse de manière critique et attentive.

Le M5S évolue aujourd’hui de manière très hétérogène à travers l’Italie. Une partie du Mouvement tend à se normaliser, c’est-à-dire à adopter un discours plus modéré et une face plus centriste, tandis qu’une autre, très ambigüe, promeut des idées extrêmes et se radicalise. Cette double évolution pose plusieurs problèmes. Nous sommes face à une formation qui veut apparaître comme différente des autres partis mais qui doit néanmoins rentrer dans ce système de partis pour gouverner, le même système politique qu’il a toujours dénoncé. Une fraction du M5S en est ainsi restée à un stade contestataire, susceptible de se radicaliser davantage. Cette évolution inégale pose des risques, à la fois pour l’unité du parti, mais aussi pour la stabilité de l’État italien et pour la démocratie. Car derrière son discours officiel et l’image politiquement correcte que le M5S peine à construire, on observe sur le terrain des stratégies parfois discutables, qui diffèrent en fonction du territoire, que ce soit au niveau local, national, ou encore dans le cyberespace. Ce travail vise donc à comprendre ces tensions inhérentes au M5S.

Ainsi, entre normalité et radicalité, comment le M5S a-t-il su s’imposer et pourrait-t-il durer en Italie ?

Avant toute chose, il convient de dire ce que l’analyse géopolitique, que le géographe et géopoliticien Yves Lacoste définit comme l’étude de « toutes rivalités de pouvoirs et d’influence sur un territoire » [1], peut apporter à la littérature sur le Mouvement cinq étoiles et à sa compréhension. Le résultat des élections législatives de mars 2018, confirmant le M5S comme premier parti d’Italie, trouve son origine dans des configurations préexistantes. Aussi est-ce son accession aux mairies de Rome et de Turin qui nous a d’abord interpellés quand nous avons débuté notre recherche. Or, à ce niveau local doit forcément se superposer une échelle plus large car, comme l’écrivait Yves Lacoste :

« En raison de leur complexité, de leur concentration sur des lieux restreints, mais aussi de leur diffusion sur les espaces considérables, les phénomènes géopolitiques, qui ont pour foyer les grandes villes, relèvent par excellence d’une approche qui combine les différents niveaux d’analyse spatiale, c’est-à-dire selon la démarche qui articule des phénomènes économiques et culturels d’envergure planétaire (surtout en cette époque d’intensification de la mondialisation) à des situations nationales tout autant que régionales, et surtout à des lieux particuliers qui se situent au cœur même ou dans la périphérie de telle grande agglomération [2]. »

La croissance du M5S en Italie est donc bel et bien un phénomène géopolitique. L’enjeu de pouvoir du Mouvement est électoral et s’opère sur un territoire à différentes échelles. Premièrement, l’échelle locale, comme l’a démontré sa victoire aux élections municipales de 2016 à Rome et à Turin. Deuxièmement, l’échelle régionale, puisque les cartes électorales montrent une Italie aujourd’hui nettement scindée entre un nord bleu et un sud jaune, couleurs respectives de la coalition de centre-droit et du M5S. Précisons néanmoins que plusieurs médias, dont La Repubblica, parlent aujourd’hui d’une Italie jaune et verte. En effet, le vert est la couleur de la Ligue, qui a réalisé le meilleur score au sein de la coalition de centre-droit. Troisièmement, l’échelle nationale, puisque les gains électoraux du M5S sont révélateurs de la tendance idéologique et stratégique de l’État italien aujourd’hui. Enfin, le cyberespace constitue la quatrième et dernière échelle d’analyse. Frédérick Douzet, présidente de la Chaire Castex de cyberstratégie et professeure à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université Paris 8, en parle comme « [d’]un espace dans lequel interagissent des êtres humains, voire comme un territoire » [3]. L’utilisation du cyberespace par le M5S et par ses soutiens permet de mettre en lumière leurs représentations, c’est-à-dire leur « façon de voir les choses, d’assembler des idées de façon plus ou moins logique et cohérente… [en s’appuyant] sur des faits objectifs mais [en gardant] un caractère profondément subjectif [4] ». Or, « Les représentations ne sont pas neutres, elles influencent comme elles peuvent servir les stratégies des acteurs dans le but de convaincre, d’inquiéter, d’enthousiasmer ou de mobiliser des acteurs (électeurs, militants, investisseurs, militaires, internautes...) » [5]. Ainsi, l’analyse des échelles locale, régionale, nationale et cyber nous permettront de concevoir le M5S et ses stratégies de manière globale.

De plus, ces différents niveaux d’analyse offrent une meilleure idée de la situation politique et sociale qui prévaut en Italie, nous permettant de placer le phénomène M5S dans un contexte international. Pour Marco Maraffi, professeur en sociologie à l’Université de Milan, le M5S « est la version italienne d’un phénomène global qu’on a vu à l’œuvre aux États-Unis en 2016, l’an dernier en France, puis en Allemagne et d’autres pays d’Europe de l’Est » [6]. En effet, les élections de Donald Trump, d’Emmanuel Macron, de Victor Orban, ou encore la montée en puissance de d’Alternative pour l’Allemagne (AfD) ne sont que quelques exemples d’une tendance grandissante qui déstabilise ou évince les partis politiques traditionnels. Ces acteurs ne partagent pas les mêmes spécificités. La mondialisation comme bouc-émissaire et la remise en cause des élites sont plutôt l’apanage des populismes d’Europe de l’Est, bien que cela fasse partie de la stratégie de Trump. On ne peut pas en dire autant d’Emmanuel Macron, dont le discours sacralise le consensus et le dépassement des clivages idéologiques, sans pour autant remettre en question la mondialisation et les élites. Le M5S a de particulier qu’il concentre toutes ces caractéristiques. Plutôt qu’une stratégie populiste, ce serait une stratégie des populismes, dans laquelle est tenté tout ce qui a fonctionné ailleurs.

L’approche géopolitique nous permet aussi d’appréhender le phénomène autrement que par le profil sociologique des électeurs ou par l’analyse des idéologies politiques, ce qui a déjà été fait, notamment par les politologues Gilles Ivaldi, Andrej Zaslove et Gaël Brustier, dont les conclusions nous ont initialement permis d’orienter notre recherche. Selon Ivaldi et Zaslove, l’électorat du M5S peut provenir de la droite et des abstentionnistes, mais il est majoritairement issu d’une gauche, extrême et centriste, qui partage les mêmes idées sur la mondialisation, le protectionnisme, la redistribution et l’écologie [7]. Gaël Brustier ajoute à cela que le parti est populaire chez les moins de 30 ans (37,9 % des votes), les étudiants (55 %) et les chômeurs (aucun chiffre n’est donné), et qu’il s’agirait d’un électorat qui possède un certain savoir-faire sur Internet, étant donné le mode de fonctionnement participatif et interactif du M5S. Conséquemment, il y aurait moins de femmes et de personnes âgées : « Les geeks sont en effet plutôt majoritairement des hommes » [8]. Cependant, l’analyse géopolitique montre que l’électorat du Mouvement cinq étoiles, tout comme son discours, varie énormément en fonction du territoire. En effet, le Mouvement est si hétérogène qu’il est nécessaire de l’étudier de la grande à la petite échelle pour en comprendre la complexité. En particulier, les réalités et les caractéristiques locales permettent de comprendre comment il s’est imposé sur certains territoires, d’autant plus que le parti a débuté en s’attardant précisément aux réalités locales et en fonctionnant au plus près des citoyens.

Le Mouvement cinq étoiles trouve ses prémisses dans les spectacles de l’humoriste Beppe Grillo. Dès 1986, il critique la collusion entre les grands partis politiques et les entreprises privées ainsi que les dérives de la finance. Attentif aux bilans des multinationales, il joue un grand rôle dans le scandale financier de Parmalat en 2003, dont il avait anticipé la banqueroute dans l’un de ses spectacles un an plus tôt. Invité à témoigner lors du procès, il déclare que « la vraie catastrophe (…) est que ces choses soient révélées par (…) les humoristes, et non par la presse qui est arrivée après » [9]. En 2004, interpellé par ce personnage charismatique qui veut briser les tabous de la politique italienne et qui exhorte les citoyens à s’engager, le développeur de sites Web Gianroberto Casaleggio approche Grillo. C’est Casaleggio qui crée le blog de Beppe Grillo en 2005, devenu très vite populaire. La même année, il crée le groupe Les Amis de Beppe Grillo sur le site Meetup.com, un réseau social permettant de créer des événements divers. Grâce à cette plateforme, les membres du groupe commencent à organiser des conseils de zone réguliers dans différentes villes italiennes [10]. Les lieux de rencontre sont des places publiques ou des locaux prêtés par des particuliers ou des associations. C’est l’occasion pour les militants de se rencontrer et de s’exprimer au sujet d’enjeux locaux.

Ce n’est qu’en 2009 que le Mouvement cinq étoiles est officiellement créé, en vue des élections municipales. Il y présente ses premières listes civiques, c’est-à-dire des listes électorales sans lien officiel avec un parti politique national. Les étoiles représentent leurs cinq thématiques de prédilection sur lesquelles ils souhaitent s’engager : l’eau, les transports, le développement durable, l’environnement et le numérique. En 2010, aux élections régionales, le M5S s’engage sur le plan environnemental dans le Piémont en s’opposant à la ligne de train très grande vitesse devant relier Turin à Lyon. Il progresse ensuite à Turin, à Trieste, à Bologne et à Rimini aux municipales de 2011. L’année suivante, Parme, ancien bastion berlusconien, devient la première mairie du M5S. La ville avait presque fait faillite et de nombreux élus avaient été mis en examen, discréditant le centre-droit. Par conséquent, le M5S est parvenu à faire 60 % des suffrages. Lors de ces mêmes élections, le Mouvement remporte trois autres mairies [11]. En 2012, il est le parti qui gagne le plus de voix aux élections régionales en Sicile. Le M5S s’affirme alors définitivement comme une force politique au potentiel national : à chaque fois qu’il se présente à une commune, il obtient en moyenne 9 % des voix [12]. Les groupes municipaux et régionaux deviennent de plus en plus actifs, ce qui pave le premier succès du M5S au niveau national, lors des élections législatives de 2013 : il devient le troisième parti d’Italie, derrière la coalition de centre-droit (Ligue du Nord, Frères d’Italie, etc.) et de centre-gauche (Parti démocrate, Gauche écologie et liberté et huit autres partis). Toutefois, cette élévation du M5S au rang des partis nationaux constitue un premier paradoxe, étant donné sa résistance à la formalisation de sa structure et à la hiérarchisation des rôles parmi ses membres [13]. Ainsi, le succès du M5S aux niveaux local et national a donné lieu à une métamorphose de mouvement social en parti politique avec la structure que cela nécessite et l’adaptation à un système politique déjà en place… ce même système contre lequel il se bat.

Le M5S grandit donc « du local au national » avec un grand nombre de paradoxes et de contradictions qui ont donné lieu à des incohérences internes, des renvois, des scandales. Ces incohérences ont pu nuire à la cohésion et à l’image d’un mouvement politique sans précédent en Italie. Face à une montée de la droite radicale et de l’extrême droite, le M5S peut se présenter comme un rempart solide et offrir une alternative. Il peut aussi s’y associer. Ces incohérences sont-elles dues à la jeunesse d’un parti en évolution constante, qui avance sans feuille de route, par essai-erreur, comme le justifient certains de ses porte-paroles ? Ou s’agit-il plutôt d’une stratégie bien maîtrisée ? Si tous les membres du M5S que nous avons interrogés sont persuadés du bien-fondé de la formation, ils ne le sont pas tous pour les mêmes raisons.

Notre enquête de terrain s’est déroulée du 6 février au 5 mars 2018, à Rome, Turin et Florence. À Rome et à Turin, nous voulions comprendre quelles raisons avaient poussé les Romains et Turinois à élire le M5S en 2016, quels étaient les enjeux spécifiques à chaque ville et comment l’expérience M5S avait évolué en un an et demi, à la veille des élections nationales. À Rome, la « capitale ingouvernable » [14] pour reprendre l’expression de l’historien et spécialiste de la vie politique italienne Marc Lazar, face aux enjeux liés à la propreté des rues et au crime organisé, nous pouvions émettre l’hypothèse d’un vote contestataire en faveur d’un parti dont le dossier était presque vierge. Les enjeux à Turin sont tout autres. Comme l’exprime Madeleine Rossi, dans cette ville industrielle et emblématique du nord de l’Italie, « voter M5S amuse la bourgeoise, ça lui change les idées » [15]. Les groupes de travail du M5S s’organisent autour de thématiques telles que l’environnement, le multiculturalisme, l’innovation et le numérique, ce qui rapproche Turin des villes du nord de l’Europe plus que de Rome ou d’autres villes italiennes. Toutefois, si ces deux villes ont une histoire et des couleurs politiques différentes, nous avions aussi pour hypothèse qu’elles présentaient des contextes locaux similaires, favorisant la croissance d’un parti populiste. Un an et demi plus tard, si l’expérience du M5S à Rome et à Turin soulève de nombreuses critiques, le parti semble avoir gagné la confiance de son électorat des banlieues. Enfin, nous nous sommes intéressés au cas de Florence, dont la mairie n’est pas aux mains du Mouvement, car la crise que traverse le Parti démocrate fragilise ce bastion historique de la gauche. Nous voulions donc déterminer quelle stratégie le M5S avait mis en place pour récupérer ce territoire.

Dans ces trois villes, durant tout le mois de février 2018, nous avons mené une vingtaine d’entretiens en français, en anglais et en italien avec des membres du M5S : militants, porte-paroles, candidats, élus à la mairie et parlementaires. L’abondance et la qualité des entretiens a notamment été permise par le contexte de campagne électorale. Ainsi, nous avons pu avoir beaucoup de discussions informelles à l’occasion de différents événements de campagne sur des places publiques, dans des cafés ou dans des salles communautaires. Les événements de campagne nous ont aussi permis d’analyser le discours officiel des personnages clés du M5S, dont son leader Luigi Di Maio et la mairesse de Rome, Virginia Raggi. Nous avons également échangé avec des journalistes et des professeurs de science politique, de relations internationales et de géopolitique pour recueillir leur analyse des stratégies de pouvoir du M5S. Si nous avons cherché à rencontrer les différents adversaires du M5S pour définir les représentations des opposants et leur stratégie face au jeune parti, seul le Parti démocrate a répondu à nos demandes. Nous avons néanmoins pu assister à l’événement de fin de campagne de la Ligue en présence de son leader, Matteo Salvini. Enfin, nous sommes allés à la rencontre de citoyens dans différents quartiers des trois villes et à l’occasion de ces événements de campagne afin de comprendre les représentations des électeurs à propos du M5S, de ses opposants et de la situation politique italienne, à travers des discussions informelles.

Avant de partir sur le terrain, de septembre à février, nous avons réalisé une revue de littérature afin d’analyser les études déjà publiées sur le sujet. D’un point de vue géopolitique, les conclusions du politologue Ilvo Diamanti donnent un éclairage pertinent sur l’évolution des courants politiques en Italie en fonction du territoire, permettant une meilleure compréhension de la progression du M5S dans les différentes régions. Toutefois, la plupart des études ayant été réalisées sur le M5S sont issues de travaux sociologiques et de science politique. Pour mieux définir le M5S, les chercheurs de ces disciplines ont fait un travail sur la provenance socio-économique de son électorat et sur leurs orientations politiques. Certains politologues, comme Gilles Ivaldi ou Maria Elisabetta Lanzone, identifient le M5S comme un mouvement post-idéologique, qui se distingue ainsi des autres populismes européens que l’on range facilement à l’extrême droite, comme le Front national en France, ou à gauche, comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne. Ces distinctions occupent une place centrale dans notre étude car un de nos objectifs est d’apporter de nouveaux éléments de définition aux termes « populisme » ou « populiste ».

Le populisme est un concept qui fait l’objet d’un immense débat. Pour l’intérêt de ce mémoire, nous proposons de le résumer, de manière très élémentaire, à deux courants de pensée : l’un est alarmiste, l’autre optimiste. Le premier est bien représenté par Jan-Werner Müller, qui considère que « le populisme est un danger pour la démocratie du fait de la conception unanimiste du peuple qui est la sienne » [16]. À cet égard, le M5S fait l’objet de nombreuses critiques, notamment à l’encontre de son fonctionnement interne et des règles de conduites, ce que nous verrons plus amplement dans la troisième partie de ce mémoire. À l’opposé, le courant incarné par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, qui définit le populisme comme « outil [de] revivification [de la démocratie] : en recréant du conflit, de l’antagonisme, du dissensus, il recrée de l’appétence citoyenne pour le politique en lui redonnant sens et intérêt » [17]. En effet, d’aucuns s’étonnent que le terme « populiste » soit utilisé pour stigmatiser un adversaire, comme le formule Jean-François Khan : « Il est quand même terrible de ne pas avoir trouvé un autre terme pour désigner ce que l’on déteste que ce mot dont la racine est peuples » [18]. Les thèses de Laclau et de Mouffe appellent à ce que les spectateurs soient très attentifs à la montée des populismes, car quelque chose de très positif pourrait en ressortir. C’est l’argument des membres du M5S qui ne font que peu de cas de cette étiquette péjorative de « populiste » qu’on leur colle sans finalement beaucoup s’intéresser à eux. Le message qui est ressorti de nos entretiens, avec les militants comme avec les candidats et les élus, est univoque : il y a un véritable engagement, un réel désir de changement et une organisation solide, à toute l’échelle de l’Italie.

La définition du populisme qui permet de prendre du recul vis-à-vis du sujet que nous allons traiter est celle que propose le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff. Elle semble particulièrement adaptée au cas du Mouvement cinq étoiles :

« Nous l’aborderons [le populisme] comme un style politique susceptible de mettre en forme divers matériaux symboliques et de se fixer en multiples lieux idéologiques, prenant la coloration politique du lieu d’accueil. Il se présente aussi, et inséparablement, comme un ensemble d’opérations rhétoriques mises en œuvre par l’exploitation symbolique de certaines représentations sociales : le geste d’appel au peuple présuppose un consensus de base sur ce qu’est et ce que vaut le « peuple » (dêmos ou ethnos), sur ce qu’il veut. » [19]

Il est important de considérer ces différentes visions du populisme et de les opposer en début de recherche. En effet, le débat théorique autour de la définition du populisme a un intérêt direct dans ce mémoire, car les points de tension entre ces différentes théories sont les mêmes que ceux qu’on retrouve entre le M5S et ses sympathisants d’un côté, et ses opposants de l’autre. La légitimité du M5S, comme celle du populisme, est au cœur de ces oppositions. Ce débat offre ainsi un cadre théorique adéquat à notre interrogation sur les risques que pose la montée en puissance du M5S et les opportunités qu’il ouvre pour le futur de l’Italie.

Le premier chapitre examine la progression du M5S aux niveaux national et régional. Nous verrons quelles conditions politiques, économiques et sociales lui ont été favorables, les stratégies qu’il a formulées en fonction de ce contexte, et les fruits de ces stratégies au lendemain des élections législatives du 4 mars 2018. Le deuxième chapitre est consacré à l’ancrage du M5S au niveau local. À Rome et à Turin, il sera question des facteurs de succès électoraux, des tendances qui s’en dégagent et des risques qu’ils posent. Inversement, à Florence, nous verrons que le M5S doit répondre à des difficultés spécifiques des anciens bastions de la gauche. Enfin, dans le troisième chapitre, l’analyse du cyberespace du M5S s’applique à étudier les liens ambigus qu’il entretient avec des réseaux prônant un discours violent, diffamatoire et pro-russe, ce qui permet de mieux le situer dans un contexte européen et international.

Chapitre 1. Une ascension à l’échelle nationale

Beaucoup furent surpris par la percée du Mouvement cinq étoiles (M5S), le 4 mars 2018, aux élections législatives italiennes. S’il est vrai que la stratégie et le discours du Mouvement a contribué à le porter au rang de premier parti d’Italie, comme nous le verrons dans la première partie de ce chapitre, le contexte national et les problèmes structurels du pays ont aussi facilité sa montée. C’est autour des faiblesses du système politique italien et de l’économie défaillante que la stratégie du M5S a pu s’articuler et devenir si puissante. C’est ce contexte national et la force qu’il a pu donner au M5S que nous étudierons dans la deuxième partie de ce chapitre. Dans la partie finale, nous analyserons comment les élections de 2018 ont redessiné le territoire entre l’Italie septentrionale, les régions méridionales et les anciennes régions rouges. En conclusion, nous tenterons de comprendre la signification de ces élections du 4 mars 2018 et leurs implications au niveau national. Qu’augurent-elles pour l’avenir de l’Italie ? Si elles ne représentent qu’une « étape d’un changement profond de l’échiquier politique italien » [20], pour reprendre l’expression de Roberto D’Alimonte, politologue et spécialiste des systèmes électoraux, quels risques posent-elles pour l’unité de la nation ?

1.1. Le discours « post-idéologique » : un levier électoral stratégique

La question de la polarisation du Mouvement cinq étoiles revient très fréquemment. Certains se demandent s’il s’agit d’un parti de droite ou de gauche, tandis que d’autres lui donnent catégoriquement l’étiquette « fasciste » ou « communiste ». Lui-même se définit comme un mouvement « post-idéologique », transcendant les orientations politiques traditionnelles pour juger, au cas par cas, de la position à adopter. Partagée par les politologues Gilles Ivaldi et Maria Elisabetta Lanzone [21], cette catégorisation est très utile au M5S. D’une part, le « post-idéologique » a le vent en poupe. Selon Luca Manucci, doctorant à l’université de Zurich et spécialiste des stratégies populistes, les idéologies ont une connotation négative pour beaucoup d’Italiens, pour qui les partis politiques traditionnels sont condamnés presque au même titre que le fascisme et le communisme [22]. D’autre part, un parti soi-disant post-idéologique peut s’adapter avec une grande flexibilité à la demande, incarnée par l’électorat, puisqu’il n’est attaché à aucune grande famille de valeurs, contrairement aux partis dits de gauche ou de droite. Selon Erik Swyngedouw, professeur de géographie à l’université de Manchester, les objectifs de la politique post-idéologique créent le consensus et il est donc difficile de s’y opposer [23].

Afin de mieux comprendre les positions du Mouvement cinq étoiles, nous nous sommes intéressés au discours durant la campagne électorale des législatives durant la période allant d’octobre 2017 à mars 2018. Nous avons identifié les thématiques récurrentes et celles qui, malgré leur importance, se font très discrètes. Nous les avons classées en trois catégories : les thématiques inconditionnelles ; celles qui évoluent dans le temps et dans l’espace ; et celles qui brillent par leur absence.

Les inconditionnelles : honnêteté, dignité et justice

« Nous n’avons pas d’adversaire, sauf la malhonnêteté », s’exclamait Beppe Grillo, le 2 mars 2018 sur la Piazza del Popolo à Rome. À ce dernier rallye du Mouvement cinq étoiles, mais aussi à Florence quelques jours plus tôt et lors des rencontres avec les candidats, les notions d’honnêteté, de dignité et de justice font partie des éléments de discours inamovibles et récurrents. Dans un mélange d’humour et d’indignation, les candidats ont multiplié les anecdotes mettant en lumière les dysfonctionnements du système judiciaire. Ces thèmes permettent d’appuyer leur lutte contre la corruption et la mafia ainsi qu’un certain nombre de mesures, comme l’abolition des annuités des parlementaires ou le revenu de citoyenneté.

Ils permettent aussi de justifier la présence de citoyens sans expérience au pouvoir. En effet, une grande force du M5S consiste à répéter que les « citoyens honnêtes » peuvent mieux gouverner que les politiciens de carrière appartenant à une « caste » corrompue. Un jeu dangereux, selon Luciano Bozzo, professeur de relations internationales à l’université de Florence : « L’Italie a plus que jamais besoin de professionnels » [24]. Une idée partagée par Luca di Mauro, président du parti Pouvoir au peuple, qui considère qu’un renouvellement de la classe politique ne signifie pas qu’il faille mettre au pouvoir des gens qui n’ont aucune formation en la matière : « C’est une idée de changement qui ne fait pas du bien au pays, qui a besoin de vrais politiciens étant donné la crise que l’Italie et d’autres pays européens [vivent] aujourd’hui » [25].

Toutefois, il ne suffit pas de dire qu’un citoyen est ontologiquement davantage digne de confiance qu’un politicien. La stratégie du Mouvement cinq étoiles consiste aussi à donner des gages d’honnêteté. Pour lutter contre les injustices, les parlementaires M5S s’engagent à reverser la moitié de leur salaire à des entreprises de micro-crédit dans une démarche de réduction du chômage. En février 2018, cet engagement avait déjà permis de récolter un peu plus de 23 millions d’euros, selon le M5S [26]. Toutefois, au même moment, celui-ci était entaché par le scandale dit du Rimborsopoli  : une dizaine de parlementaires avaient annulé leur versement après avoir mis en ligne un reçu attestant qu’ils avaient rempli leurs engagements. Certains d’entre eux ont été réélus le 4 mars 2018 mais, forcés à renoncer à leur place au sein du M5S par la direction du parti, ils ont intégré le « groupe mixte » au Parlement [27]. Le non-respect du code de valeurs du M5S n’a bien sûr rien d’illégal, mais il montre que le jeune parti n’est pas à l’abri des comportements qu’il reproche aux partis traditionnels.

Flexibilité spatiale et temporelle : Union européenne et théories du complot

Les Front national français, Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et Fidesz hongrois ont montré ces dernières années qu’il existe un lien fort entre populisme et euroscepticisme. Pourtant, à ses débuts, le Mouvement cinq étoiles s’intéressait peu à la question européenne [28]. C’est pendant la campagne des législatives de 2013 puis au moment des élections européennes de 2014 qu’une volonté de sortie de l’Union européenne (UE) est apparue dans le discours du M5S. C’est pourquoi la question européenne illustre parfaitement la stratégie d’adaptation du M5S, comme le pense Luca Manucci : « Elle est devenue saillante du fait de sa proéminence dans le débat national » [29]. Toutefois, si l’on observe la campagne législative de 2018, ce combat n’a pas perduré. Selon Jacopo Zanchini, journaliste à l’Internazionale, le M5S a bien compris que l’Italie ne pouvait plus sortir de l’UE mais il défend l’idée qu’elle ne doit plus être aux ordres de Bruxelles et qu’il faut réformer les institutions européennes [30].

L’observation des alliances au Parlement européen permet de mieux comprendre les aléas du Mouvement cinq étoiles vis-à-vis de l’UE. En 2014, le M5S fait élire 17 eurodéputés au Parlement européen. Ils rejoignent alors le groupe parlementaire Europe de la liberté et de la démocratie directe (ELDD), au moment où la Ligue du Nord décide de le quitter. Celle-ci avait pourtant fait partie du noyau dur de l’ELDD à sa création en 2009, aux côtés de l’UKIP. Trois ans plus tard seulement, en janvier 2017, le M5S vote au moyen d’un référendum en ligne sa sortie du groupe ELDD. Cela a fait suite à la décision du Royaume-Uni de sortir de l’Union européenne, derrière l’impulsion de l’UKIP, six mois plus tôt. Ainsi, il semble légitime d’interpréter le référendum du M5S comme un refus de s’associer à un groupe anti-européen. Ce vote n’a toutefois pas abouti à la sortie du M5S de l’ELDD. En effet, le parti a failli à sa stratégie de repositionnement au sein de l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ADLE) qui a refusé sa demande d’adhésion. Conséquemment, il fait toujours partie de l’ELDD, à l’exception de trois eurodéputés qui ont fait défection : l’un pour le Groupe des Verts/Alliance libre européenne (GV/ALE) et les deux autres pour l’Europe des Nations et des Libertés (ENL) qui rassemble les grands partis européens d’extrême droite comme le PVV au Pays-Bas, le FPÖ en Autriche, le Front national, etc.

La volonté du M5S d’intégrer un groupe plus généraliste comme l’ADLE – le quatrième plus important du Parlement européen – et de se rapprocher d’une position plus centriste semblait toucher une majorité des membres du Mouvement. Nous pouvons peut-être y voir le symptôme d’une lassitude d’appartenir à un groupe marginal évoquant le populisme et l’euroscepticisme, et dans lequel subsiste des personnages controversés comme Nigel Farage ou Florian Philippot, ce dernier ayant quitté le Front national pour créer son propre parti, Les Patriotes, lequel a récemment rejoint l’ELDD. Ce référendum, ainsi que la défection de trois eurodéputés M5S, peuvent traduire la volonté du parti de mieux se catégoriser dans la galaxie politique européenne, et par conséquent de mieux se positionner sur la scène politique italienne.

De la même manière, le discours anti-élite évolue souvent en diverses théories du complot à des degrés plus ou moins importants en fonction du territoire ou du niveau de gouvernement selon une logique d’audience et de médiatisation. Des acteurs peu connus sur un territoire isolé sont plus à même de tenir un discours radical et antiscientifique. Ils y trouvent en effet un auditoire favorable et aucune attention médiatique majeure ne peut les mettre en péril, ou ne l’a fait jusqu’ici. Toutefois, à la mairie de Turin, ou même, selon une députée, au Parlement italien, ce discours existe avec une certaine modération : « Pour être dans le M5S, il ne faut pas être dans la franc-maçonnerie. Tous les hommes forts qui ont perverti la démocratie en font partie, comme Berlusconi » [31]. La résonnance d’un tel discours auprès de l’électorat s’explique en partie par l’histoire politique italienne et elle est révélatrice de ses convictions et de ses inquiétudes. Dans les années 1980, la loge maçonnique Propaganda 2, illégale entre 1976 et 1981 car secrète et donc contraire à la Constitution italienne, fut empêtrée dans le scandale Tangentopoli qui mit en cause la mafia et certains hommes politiques. Silvio Berlusconi était membre de cette loge à l’époque. Comme la plupart des adhérents aux théories du complot à travers le monde, le M5S fait un rapprochement entre la franc-maçonnerie, les géants industriels, l’État et les médias, mais dans le cas italien, cette représentation est renforcée par un scandale avéré. L’électorat est donc beaucoup plus réceptif à ce type d’argument.

Il y a dans la représentation de la franc-maçonnerie par le Mouvement cinq étoiles une vraie métaphore. Elle est utilisée pour représenter l’ensemble d’un pouvoir politique, financier et médiatique. Face aux problèmes socio-économiques, un coupable peut ainsi être personnifié, ou plutôt incarné par un groupe monolithique, dont l’opacité et l’aspect mystique alimente les soupçons. De cette manière, il est plus facile d’attribuer de mauvaises intentions à ce groupe. Dans certaines banlieues de Rome, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, le discours du M5S procède à une interprétation fallacieuse des faits pour appuyer diverses postures, dont la sortie de l’Union européenne ou le renvoi de migrants. Un porte-parole du parti explique, par exemple, que les organismes génétiquement modifiés (OGM) et la pollution des eaux sont des méthodes utilisées par le pouvoir pour affaiblir ou anéantir une partie de la population mondiale [32]. Ce faisant, il soulève de réels problèmes environnementaux, auxquels certaines multinationales de l’agroalimentaire et de l’énergie participent, et peint une réalité indéniablement inquiétante. La part de réalité dans le discours est ainsi tellement importante que les raccourcis fallacieux finissent par perdre en importance. Le phénomène migratoire constitue une autre partie importante de cette théorie du complot : la franc-maçonnerie, à dessein de mieux régner sur la population, organiserait l’abaissement du niveau intellectuel grâce au mélange des populations [33]. Encore une fois, le M5S calque sur un phénomène réel, celui des migrations, la représentation d’une politique planifiée par un groupe monolithique, « le pouvoir ».

S’il est évident que la théorie du complot constitue une stratégie politique efficace, il est difficile d’affirmer avec certitude si les membres du Mouvement cinq étoiles l’utilisent sciemment comme outil de manipulation de l’opinion publique, ou s’ils en sont personnellement convaincus. Quoi qu’il en soit, les résultats sont les mêmes. D’abord, cela sert efficacement les objectifs du parti : déstabiliser le pouvoir politique en place et convaincre la population que le M5S est le seul rempart contre les maux de ce siècle. Cela contribue par ailleurs à la propagation d’un discours xénophobe. Enfin, cette opposition à la franc-maçonnerie étant l’apanage des partis extrêmes [34], elle permet de mieux cerner l’identité du M5S et de constater son caractère antidémocratique. Selon Claudio Mattolini, porte-parole du Parti démocrate à Florence, le lien que fait le Mouvement cinq étoiles entre la franc-maçonnerie et la corruption est erroné, mais le plus grave est qu’il résulte en la disqualification de personnes sur la base de leurs croyances, ce qui est inconstitutionnel.

Les grands absents : nation, immigration et fascisme

Nous avions comme hypothèse l’absence de la nation dans le discours officiel du Mouvement cinq étoiles. Sur le terrain, nous avons en effet noté une très grande discrétion à son égard. Pour Edoardo Boria, chercheur en géographie politique à l’université La Sapienza à Rome, c’est notamment parce que cette scène est déjà occupée par les Frères d’Italie et la Ligue, cette dernière ayant étendu son nationalisme régional à l’échelle de l’Italie. C’est, selon lui, la plus grande différence entre le M5S et les partis populistes de droite : ceux-ci mettent en avant un sentiment d’appartenance nationale qui manque au Mouvement. Or, Edoardo Boria considère qu’en Italie, contrairement à la France, le discours de la nation soulève peu l’électorat et ne serait pas très payant pour le M5S. Giuseppina Castagnetta, présidente du muncipio XIII à Rome, confirme ces arguments : « Si l’on tombe dans ce discours, on se rapproche des Frères d’Italie, ce n’est pas souhaitable » [35]. Toutefois, les entretiens menés dans certains arrondissements périphériques de Rome montrent le réel attachement à la nation de certains militants et électeurs du M5S. Le discours des porte-paroles dans ces zones devient alors radicalement différent du discours officiel ambigu ou du discours progressiste d’une portion du M5S. Dans le municipio VI, nous avons rencontré des militants nostalgiques d’une Italie « d’avant », qui fondent aujourd’hui tous leurs espoirs sur le jeune parti pour redresser le pays. Enfin, comme nous l’avons vu précédemment, un porte-parole a très clairement exprimé que l’identité nationale était menacée par l’immigration.

La faiblesse du discours sur la nation permet aussi d’entretenir l’ambiguïté sur l’immigration puisque les représentants du parti évitent de dire ce qui est ou n’est pas italien. Cette ambiguïté s’explique avec le caractère « attrape-tout » du M5S. Ce concept, apparu en 1966 avec les écrits d’Otto Kirchheimer sur la transformation des partis politiques occidentaux [36], est également repris pour parler de la récente formation politique La République en marche d’Emmanuel Macron en France. Le parti « attrape-tout » est celui qui sacralise le consensus et qui ratisse les voix tout le long du spectre politique. Or, l’immigration divise la droite et la gauche. Jacopo Zanchini considère que le M5S se place davantage à droite sur ce thème, moins par conviction que par choix, étant donné qu’une politique d’ouverture coûte cher électoralement [37]. Néanmoins, sur le terrain, on observe des variations. Si la plupart des membres interviewés entretiennent le flou, certains s’opposent ouvertement à l’immigration tandis que d’autres considèrent que l’Italie doit avoir une posture accueillante et intégrante.

De même, l’absence de prise de position sur le fascisme a été reproché au Mouvement cinq étoiles lors de la campagne de 2018. Ses représentants justifient ce choix par le refus d’opposer le fascisme à l’antifascisme, qui prônent tous deux la violence [38]. D’autres membres du M5S considèrent que le fascisme appartient au passé et qu’il est inutile de faire campagne sur ce sujet. Il est tout de même intéressant de souligner qu’en 2013, Beppe Grillo affirmait que le M5S n’était pas si différent de Casapound, un jeune parti néo-nazi, puisqu’ils « voulaient la même chose », avant d’ajouter que l’antifascisme n’était pas son combat [39]. Bien entendu, cela ne fait pas du M5S un parti fasciste, mais comme l’explique Iacopo Jacoboni, journaliste à La Stampa, le Mouvement s’adapte à l’ère du temps, et les sondages des dernières années révèlent que l’électorat n’est plus sensible à la lutte antifasciste [40].

On parle aujourd’hui d’une « crise de l’antifascisme » [41] : en le faisant passer pour un enjeu dépassé et un non-sujet, l’extrême droite accuse les partis centristes et la gauche de « jouer la carte antifasciste ». Pourtant, début février 2018, un film sur le retour de Mussolini sort en salle. Si l’on peut questionner l’arrivée d’un tel film un mois avant les élections législatives, cet événement donne une idée de la représentation changeante du fascisme dans l’Italie actuelle. Or, Marc Lazar ne pense pas qu’il faille parler d’un retour du fascisme, mais plutôt d’une certaine empathie envers celui-ci [42]. En effet, sur le terrain, nous avons remarqué cette indulgence, comme dans un café de Rome, où un homme, loin d’être militant, affirmait que le fascisme ferait du bien au pays. De toute évidence, il s’agit moins d’un engouement pour le retour du régime totalitaire qu’une nostalgie d’un passé et des représentations de l’ordre qui lui sont associées.

Plusieurs facteurs expliqueraient cette nouvelle tendance. D’abord, l’émergence d’une génération jeune – qui n’a pas connu le fascisme – sensible aux arguments des partis néofascistes, séduite par une politique économiquement de gauche et ignorant la dimension xénophobe de leur discours [43]. Ensuite, il y a la représentation d’un fascisme qui a sorti le pays de la crise de 1929, accompli l’assèchement des marais pour vaincre le paludisme, mis en place une rente pour les veuves et créé des orphelinats. Ces accomplissements sont d’autant plus célébrés qu’ils appartiennent aux débuts de l’ère mussolinienne, alors que la guerre n’avait pas encore commencé [44]. Aussi la députée M5S Roberta Lombardi écrivait-elle sur son blog, en 2013, que le fascisme avait « aussi fait de bonnes choses » et qu’il possédait « un sens élevé de l’État » [45]. Enfin, une partie de la population considère l’immigration et l’Union européenne comme la cause de tous les maux en l’Italie et prône des politiques dures envers les migrants, appelant à la violence, tout en défendant une nationalisation de l’économie [46].

Conclusion sur le discours post-idéologique

Si l’adaptation du discours au peuple est propre au populisme, le Mouvement cinq étoiles porte la stratégie à un tout autre niveau. Les variations du discours dans le temps et dans l’espace laissent supposer que sa méthode repose uniquement sur sa malléabilité. À ce sujet, Iacopo Jacoboni explique qu’il se représentait le M5S comme un outil, ou un contenant sans contenu, flexible et opportuniste [47]. Cette adaptabilité au territoire et à l’opinion dominante sera plus largement étudiée dans l’analyse locale, notamment dans le cas des banlieues de Rome, et dans l’analyse du cyberespace.

Quant à la question « Le M5S est-il de gauche ou de droite ? », la justesse et la rigueur de la réponse ne seraient possibles qu’à travers une analyse précise des justifications et des aboutissements socio-économiques de chacun des points de son programme. Comme l’écrit Luca Manucci « il devient de plus en plus difficile de classer les partis selon une logique droite-gauche. Une formation peut se montrer de droite sur le terrain identitaire ou culturel, en faisant campagne contre l’immigration ou le mariage homosexuel, tout en prônant des mesures progressistes dans le domaine économique et social [48] ». Le M5S choisit sa position en fonction de l’enjeu et évite de se positionner lorsque cela est trop risqué, avec comme argument le principe de démocratie directe exercée par le vote en ligne. Par ailleurs, cela invite aussi à sortir du paradigme droite/gauche et à repenser l’échiquier politique autrement. La responsabilité revient donc au citoyen et le M5S s’en trouve ainsi protégé.

Nous avons donc vu comment et pourquoi la stratégie et le discours du Mouvement cinq étoiles ont contribué à le porter au rang de premier parti d’Italie. Penchons-nous maintenant sur les facteurs conjoncturels qui ont permis cette ascension.

1.2. Une conjoncture italienne qui alimente le vote « antisystème »

Si les élections législatives de 2018 se sont soldées par l’absence d’une majorité, elles ont souligné le succès des partis dits « antisystèmes ». Pour le politologue Giovanni Sartori, est antisystème un parti qui « mine la légitimité du régime auquel il s’oppose » [49]. Dans cette section, nous nous proposons d’examiner les facteurs conjoncturels pouvant expliquer la percée du Mouvement cinq étoiles mais aussi de la coalition de centre-droit regroupant la Ligue, Forza Italia et Frères d’Italie. Ainsi, nous verrons comment la crise de la gauche et des partis traditionnels, la culture de la corruption, la crise migratoire et la situation socio-économique du pays ont joué dans le résultat des élections du 4 mars 2018.

La crise de la gauche et des partis traditionnels

Lorsque le Mouvement cinq étoiles apparaît sur la scène politique italienne, c’est « dans un contexte favorable au vote protestataire en présence d’un système partisan fragmenté, avec des partis principaux en crise de leadership et écrasés par la responsabilité des politiques d’austérité dictées par la crise économique » [50]. En France, le début de la crise économique en 2008 s’accompagne d’une perte de confiance envers la droite, au profit du Parti socialiste. La Grèce et l’Espagne voient grimper la popularité de partis de gauche radicale avec Podemos et Syriza qui amènent des visages nouveaux et jeunes sur la scène politique méditerranéenne. Il en va de même en Italie, où les années de la droite berlusconienne prennent fin avec la victoire du Parti démocrate, plaçant Matteo Renzi au poste de Premier ministre en 2013. Néanmoins, cette année-là, le M5S grandit et gagne du terrain, tandis que la popularité des démocrates entame une longue chute.

Selon Marc Lazar, la défaite du Parti démocrate est « une défaite de toute la gauche, même radicale » [51]. Ce n’est pas celle de l’idéologie, mais plutôt celle du leader démocrate Matteo Renzi, à qui l’on reproche la personnalisation du parti pendant son mandat de Premier ministre. C’est une personnalisation différente de celle de Silvio Berlusconi et d’Emmanuel Macron, qui ont créé leur propre parti. La tragédie de Renzi est d’avoir tenté d’adapter un parti existant – qui plus est héritier du Parti communiste – au modèle néolibéral. La crise atteint son paroxysme avec le référendum de novembre 2017 au sujet d’une réforme proposant d’accorder plus de pouvoir au Premier ministre [52]. La victoire du Non signe la défaite de Renzi, entraînant avec lui sa vision pro-européenne et le Parti démocrate dans son ensemble.

La droite traditionnelle traverse elle aussi une crise dont il est nécessaire de parler ici, puisqu’elle joue un rôle important dans le succès des deux partis populistes en mars 2018. Forza Italia, entaché à de multiples reprises par des scandales impliquant son très médiatisé chef Silvio Berlusconi, s’est vu obligé de concourir à l’intérieur de la coalition dite de centre-droit, aux côtés de la Ligue de Matteo Salvini, comparable au Front national de Marine Le Pen. Les résultats des élections ne laissent aucun doute sur la débâcle personnelle de Berlusconi, avec un score historiquement faible de 13 %, contre 29 % en 2013 [53].

Il n’y a pas à douter que la crise de la gauche a bénéficié au Mouvement cinq étoiles. Un tiers de ses électeurs votaient auparavant pour le Parti démocrate, estime le président d’Ipsos Italia, Nando Pagnoncelli. Mais la déception vis-à-vis des démocrates a davantage nourri l’abstentionnisme et la fragmentation du vote parmi des petits partis comme Libres et Égaux et Pouvoir au peuple. Ce dernier, classé à gauche, considère par ailleurs que le M5S a montré son « visage de droite », et le perçoit comme un « mouvement de petite-bourgeoisie effrayée par la crise » se portant au secours des petites et moyennes entreprises plutôt qu’aux travailleurs [54].

La culture de la corruption

« Il faut que je vous explique quelque chose sur la culture italienne. C’est un des pays les plus corrompus au monde [55] et pourtant, il y a moins de personnes en prison pour corruption qu’en Allemagne. La corruption, on ne la voit pas, ou on n’y fait pas attention. Regardez comment les gens agissent dans les lieux publics : on ne suit pas les règles. » [56]

Avec ses trois organisations criminelles internationalisées – la Mafia sicilienne, la Camorra campanaise et la ‘ndranghetta calabraise – l’Italie a un problème historique de corruption, sans commune mesure avec aucun autre pays européen, estime Luciano Bozzo, professeur en relations internationales à l’université de Florence [57]. Cela s’accompagne d’un problème d’inefficacité de la justice, que ses trois paliers ralentissent souvent au point d’atteindre la durée de prescription : « Pour un criminel, le meilleur pays pour être jugé est l’Italie » [58].

Si une réforme de la justice est nécessaire aujourd’hui, elle est entravée par l’absence de contre-pouvoirs face à la magistrature. Celle-ci a acquis une autonomie très forte suite à sa lutte contre le terrorisme entre 1970 et 1980 et contre le crime organisé dès les années 1990, dont les rétorsions furent parfois fatales. Deux magistrats, Paolo Borsellino et Giovani Falcone, devinrent ainsi les symboles de la lutte antimafia en 1992. L’aéroport de Palerme porte aujourd’hui leurs noms. Les années 1990 sont aussi marquées par l’opération Mains Propres, dont les enquêtes révèlent l’ampleur de la corruption au sein de l’État italien. Ces événements contribuèrent à renforcer la légitimité de la magistrature tout en diminuant celle de la politique, dont le bien-fondé en termes de justice était largement remis en cause. Par conséquent, le gouvernement n’a aujourd’hui que très peu de poids sur la justice, d’autant plus que le Parlement parvient rarement à produire des lois efficaces : ce sont donc les instances de la magistrature qui font le droit, là où il manque [59], ce qui prend du temps et donne l’occasion au crime de rester impuni. À cela s’ajoutent les différences de traitement en fonction de la catégorie socio-professionnelle, les hauts salaires des parlementaires et le fait que certains d’entre eux exercent le pouvoir tout en ayant un casier judiciaire.

Le Mouvement cinq étoiles a su capitaliser le mécontentement émanant d’une telle situation en fournissant un discours sur la réformabilité de la justice et des privilèges du gouvernement. Toutefois, si le problème est réel, ce discours est très souvent perçu comme simpliste face à une question aussi vaste. Ainsi, des étudiants en science politique à l’université La Sapienza nous déclaraient ne pas pouvoir croire que le M5S puisse mener à bien ses politiques sans jamais dire comment il compte s’y prendre : « C’est la stratégie du "#JeFaisCeci [60]" dont l’effet de viralité fonctionne sans qu’on n’en discute jamais le contenu » [61]. Luciano Bozzo est aussi de cet avis : un système si complexe ne peut être réformé aussi facilement que le M5S le prétend [62]. Du côté du Parti démocrate, on reconnaît les failles de la justice, mais on considère que le système doit se baser sur une loi déjà existante. Or, à leurs yeux, le M5S se bat contre la loi. « Pour nous, une personne qui n’est pas condamnée est encore innocente. On n’aime pas les procès de place publique. Il y a des tribunaux, des ministères, des juges, un organisme national qui surveille les appels d’offre dont le chef est un ex-juge très respecté qui fait un vrai travail de lutte contre la corruption » [63]. En d’autres termes, des outils existent déjà et il faut travailler à l’intérieur du cadre actuel.

Toujours est-il que le discours à la fois élémentaire et radical du Mouvement cinq étoiles trouve une résonnance au sein de l’électorat italien. Selon Silvia Noferi, conseillère M5S à Florence, « La solution est simple et rapide, l’important est d’avoir le gouvernement pour le faire. Les problèmes sont difficiles mais il suffit d’avoir la volonté de changer les choses » [64]. Elle considère qu’aucune réelle volonté n’existe du côté des autres partis pour réformer la justice et que toutes les lois sont faites pour la ralentir. Pendant ce temps, les problèmes s’accumulent : « Il n’y a pas suffisamment de policiers et de places en prison, ce qui donne beaucoup de latitude aux gens malhonnêtes, et pas uniquement la mafia » [65]. La force de ce positionnement aurait convaincu certains fonctionnaires de témoigner sur des cas de corruption. Lors d’un événement de campagne à Rome, un employé du secteur du traitement des eaux se tenait ainsi aux côtés de la députée Federica Daga : « Il nous donne beaucoup d’informations sur la manière dont [la société de traitement des eaux] Acea Acqua est gouvernée » [66]. Mais ce positionnement peut toutefois être coûteux car s’il lui a permis de gagner des voix, le M5S n’est pas plus à l’abri de tentatives d’infiltration du crime organisé que n’importe quel autre parti traditionnel. Les risques sécuritaires ne sont pas non plus à exclure, car si le M5S veut mener une lutte aussi acharnée et aboutie que celle de Falcone et Borsellino, il s’expose aux mêmes rétorsions.

« L’Italie n’est pas le camp de réfugiés de l’Union européenne » [67]

C’est dans un contexte de réveil du sentiment identitaire italien que le M5S s’est développé depuis sa création en 2009. Il y a une quinzaine d’années, seuls 2 % de la population italienne étaient nés à l’étranger. Aujourd’hui, le phénomène migratoire a fait monter cette part à 8 %. À cela s’ajoute une crise démographique : l’Italie a le taux de natalité le plus bas de l’Union européenne, avec 7,8 naissances pour 1000 habitants contre une moyenne de 10 [68], et le plus bas du monde après le Japon si l’on exclut l’Andorre et Saint-Pierre-et-Miquelon [69]. Le pays est touché par une crise économique depuis une vingtaine d’années, bien avant la crise des subprimes de 2008 qui a touché l’Europe et le monde entier. Si la situation commence à se résorber, Marc Semo, grand reporter au journal Le Monde, considère que cette expérience a endurci l’Italie, devenue plus « méchante [70] » et plus intolérante, ce qui se traduit dans les discours politiques de Berlusconi, de la Ligue, voire du M5S en fonction du territoire. Cette conjoncture semble favoriser davantage la Ligue.

Pour expliquer le racisme et la xénophobie qui prévaut non seulement au nord mais dans tout le pays et envers tous les étrangers peu importe leur provenance, Madeleine Rossi rappelle que l’Italie est un pays d’émigrants et non d’immigrants : « Elle n’a jamais été un pays d’accueil » [71]. Les Italiens subissent aujourd’hui l’immigration clandestine, avec toutes les difficultés que cela implique. Or, le phénomène a débuté bien avant la crise migratoire actuelle. L’ouverture des frontières dans l’espace Schengen a fait croître la population Rom sans commune mesure avec celle de la France. Ce sont pour la plupart des Romanis, vivant de trafic illégal, responsables d’une violence exponentielle et nourrissant la représentation négative qu’ont souvent les Italiens des étrangers : « L’Italien se sent pénalisé face à l’immigrant : il est persuadé qu’il reçoit moins que lui, qu’il est traité plus rapidement par le système de santé, pour lequel l’Italien paie des taxes » [72]. À cela s’ajoute une représentation répandue par les sympathisants d’extrême droite, qui est celle du migrant économique venu pour profiter des avantages de la vie à l’européenne sans être réellement dans le besoin. Cette représentation s’appuie sur le fait que les migrants sont pour la plupart des hommes célibataires, en bonne santé pour avoir pu se déplacer en Italie par des moyens de fortune, qui touchent des indemnités journalières et qui s’habillent avec des répliques de grandes marques, les mêmes qu’ils vendent à la sauvette, donnant l’illusion d’un grand luxe [73]. Voyant qu’on loge ces migrants dans des chambres à bas prix, certains Italiens économiquement plus défavorisés affirment qu’ils sont plus à risque qu’eux de se retrouver à la rue. En 2017, l’immigration est considérée comme un problème par 40% de la population, contre 6% en 2012 [74].

Enfin, le journaliste à L’Internazionale Jacopo Zanchini déplore l’irresponsabilité dans l’utilisation d’un ton et de formules racistes par les médias. Même les journaux qu’il considère comme étant « de qualité » sont parfois tentés d’utiliser un langage qui, petit à petit, immisce dans l’opinion publique l’idée que l’Italie fait face à un phénomène d’invasion. C’est ce qui explique selon lui l’importance de l’immigration comme thématique de la campagne de 2018, alors même que le nombre de migrants diminuait. Ainsi, « mettre fin au business des migrants » est un élément récurrent du discours du M5S et de la Ligue, la représentation du « business des migrants » étant devenue l’unique image de référence pour la crise migratoire. Or comme le notait Béatrice Giblin, géographe et directrice de la revue Hérodote, « une représentation n’est pas forcément fausse, elle traduit souvent une part de la réalité » [75]. La représentation du « business des migrants » est ainsi fondée sur le fait que chaque centre d’accueil touche une indemnité de trente euros pour chaque migrant qu’il loge [76]. En effet, certains en ont fait une véritable source de revenus, poussant la logique de la rentabilité au point de ne nourrir les migrants qu’au riz. Ce sont ces activités qui ont donné lieu au scandale « Mafia capitale » à Rome en 2014, après la révélation d’un système d’accords entre la mafia, les politiques et des centres d’accueil de migrants. Si le « business des migrants » est bien réel, cette représentation ne suffit pas pour appréhender l’ensemble de la crise migratoire. Toutefois, son utilisation est payante politiquement : elle attise la colère contre une classe dirigeante corrompue tout en occultant avec beaucoup d’efficacité l’idéologie du M5S et sa responsabilité politique face aux migrants. Si le M5S n’a pas de doctrine officielle là-dessus, pris individuellement, ses porte-paroles ont des opinions très différentes, allant de la volonté d’accueil des réfugiés dans la dignité à celle de leur renvoi dans leur pays d’origine. Ce discours individuel contribue à la stratégie d’évitement de prise de position et d’accaparement large de l’électorat dont nous parlerons dans le chapitre 2 lorsque nous nous pencherons sur la stratégie du M5S au niveau local.

1.3. Une Italie à trois couleurs, mais sans gouvernement

Aux élections législatives de mars 2018, la coalition de centre-droit récolte plus de voix que le M5S à lui seul, mais elle n’obtient pas la majorité. Elle s’impose sans surprise dans le nord de l’Italie et le Mouvement cinq étoiles dans la majorité des circonscriptions du sud. La gauche, elle, résiste dans quelques bastions, notamment les centres historiques des grandes villes. Dans cette section, nous verrons comment une nouvelle loi électorale a contribué à cette situation d’instabilité. Nous nous intéresserons ensuite à la méridionalisation du M5S afin de comprendre ce que signifie cette victoire au sud. Enfin, nous examinerons les enjeux de pouvoir dans les anciennes régions rouges.

La loi électorale Rosatellum bis : une source d’instabilité désirable et désirée ?

Approuvée en octobre 2017, la réforme électorale Rosatellum bis, du nom du député démocrate Ettore Rosato, instaure un système mixte pour le Parlement de la République italienne. Bicaméral, ce Parlement est composé de la Chambre des députés et du Sénat de la République. Pour chacune de ces Chambres, la loi impose le vote de 36 % des sièges par scrutin uninominal majoritaire et celui des 64 % restants par la voie proportionnelle. Par conséquent, quatre élections législatives ont lieu le jour même pour l’élection des députés. À titre de clarification, précisons que la Chambre et le Sénat possèdent les mêmes pouvoirs et exercent les mêmes fonctions, les sénateurs et les députés ayant donc le même poids politique [77].

Présentée par le Parti démocrate, cette réforme était notamment soutenue par Forza Italia et la Ligue. Le Mouvement cinq étoiles s’y est fortement opposé, ce nouveau système électoral favorisant les coalitions. Le M5S s’en retrouve désavantagé puisque, historiquement, il tient à se présenter et à gouverner seul. Rosatellum Bis a ainsi été perçue comme une loi anti-M5S, face à la popularité grandissante du jeune parti. Comme prévu, c’est la coalition des principaux partis de droite – Forza Italia, la Ligue et Frères d’Italie – qui a le plus bénéficié de cette réforme. [78] On pouvait aussi s’attendre à ce que les coalitions demeurent « fragiles et inconfortables [79] », avec peu de chances d’obtenir une majorité. Ce système avantage surtout les partis traditionnels, à l’intérieur d’une coalition, dans la mesure où ceux-ci possèdent un meilleur ancrage territorial avec des candidats connus de la population locale. Cela s’est vérifié le 4 mars 2018 avec la victoire de la Ligue au sein de la coalition de centre-droit, le parti ayant déjà des racines fortes dans le nord de l’Italie où il faisait autrefois campagne sur l’identité locale, contrairement à Forza Italia, un modèle des « partis "cartélisés" ou "personnalisés" qui semblent se libérer de l’enjeu territorial » [80].

La modification de la loi électorale possède néanmoins d’autres justifications. Selon Marc Lazar, c’est un problème classique en science politique : trouver le bon équilibre entre la représentativité des forces politiques par rapport aux électeurs et l’efficacité gouvernementale [81]. Depuis la naissance de la République italienne en 1946, le pays a vu cinq lois électorales se succéder. Les partis importants souhaitent un scrutin uninominal pour avoir une majorité claire et gouverner plus efficacement, comme c’est le cas en France. Les petits partis veulent quant à eux garder le scrutin proportionnel qui représente mieux les différentes sensibilités d’un pays. Jusqu’en 1994, les élections se faisaient à la proportionnelle intégrale en Italie, mais cette année-là marque la fin des grands partis politiques et force la redéfinition du système électoral. Malgré les critiques et l’opposition des petits partis à la loi Rosatellum bis, une étude menée par la Société italienne d’études électorales prédit que ce système sera beaucoup plus juste que l’ancien, bien qu’un système purement proportionnel le soit encore davantage [82]. Cette réforme serait aussi révélatrice de la peur d’une partie des Italiens d’être gouvernés par une majorité forte, qu’ils associent à l’époque fasciste selon Marco Cacciatore, candidat du M5S dans la région du Latium [83]. Cette angoisse serait d’autant plus grande si cela pouvait permettre au M5S d’accéder seul au pouvoir. Cette représentation contraste avec celle de la crise de l’antifascisme (voir page 25) et montre la fracture entre un électorat inquiet des dérives autoritaires des formations politiques et un électorat qui, comme nous l’avons vu tout à l’heure, voit d’un bon œil le retour de l’autorité à travers un gouvernement fort. La nouvelle loi électorale aurait donc été construite pour éviter une situation de majorité stable, avec deux tiers du vote accordés au scrutin proportionnel. Ce nouveau système accorderait la majorité au parti ou à la coalition qui obtiendrait 40 % des voix. Or aucun parti seul n’était et n’a été en mesure de faire un tel score, rendant indispensable la formation de coalition.

L’Agence France-Presse considérait que le Mouvement cinq étoiles avait beaucoup à perdre, étant donné que « la majeure partie des élus sont des inconnus choisis via un vote sur internet » [84]. En effet, cela posait une difficulté au M5S face à des candidats de partis traditionnels qui ont acquis une notoriété de par leur ancienneté sur le territoire. Toutefois, le M5S s’est préparé à cette nouvelle loi électorale et a tenté de présenter des candidats « vedettes » dont la personnalité ou le curriculum vitae trouverait une résonnance dans leur circonscription. On peut mentionner le candidat Pino Masciari, le célèbre témoin protégé dans un procès contre la mafia. On peut également parler de candidats répondant à la demande de l’électorat régional, comme Gianluigi Paragone en Lombardie, dont les positions sont plus dures que la ligne officielle du M5S. Il défend, par exemple, un euro « du nord » contre un euro « du sud », ou encore l’idée que la défense du droit du sol [85] par la gauche n’est qu’une posture de civisme sans réelle conviction [86]. Faut-il y voir un lien avec sa carrière comme directeur de La Padanie, organe officiel de la Ligue du Nord ? Ce qui est étonnant, ce n’est pas qu’un acteur change de camp : cela peut être le fruit d’une démarche intellectuelle ou opportuniste. C’est le choix par le Mouvement d’un candidat certes très charismatique mais dont l’image est liée à celle de la droite radicale. Mais c’est en réalité une décision stratégique pour la région « leghiste » (de « leghista  », « pro-Ligue ») qu’est la Lombardie [87]. D’aucuns sont rebutés par le personnage, mais celui-ci bénéficie d’une célébrité héritée de son indissociabilité du monde des médias grand public et des plateaux de télévisions qu’il animait, dont le très polémique La Gabbia, annulé en 2017 [88], dans lequel il se livrait à une critique des élites et du libéralisme européen. Un tel bagage semble prendre le dessus sur son passé à La Padanie et il n’y aura, finalement, pas eu de contradiction. C’est d’ailleurs ce qu’il croit : « Sur certaines positions, la ligne [de Matteo Salvini, leader de la Ligue] n’est pas si éloignée de la gauche [89] ». En s’exprimant ainsi, Paragone voudrait dire que la dichotomie gauche-droite est vide de sens. En effet, la Ligue considérée comme de droite radicale aurait selon lui des idées se rapprochant de celles de la gauche. C’est aussi ce que montre l’étude du cyberespace, comme nous le verrons dans le chapitre 3. Ainsi, ce discours renforce la posture « post-idéologique » du M5S.

Avant de poursuivre, il convient d’expliquer la distinction entre droite radicale et extrême droite et de définir ces deux termes. Comme l’écrit Philippe Vervaecke, « l’appellation “droite radicale” est une étiquette politique complexe, qui n’est pas un synonyme ni un euphémisme de l’extrême droite » [90]. En fait, Alan Sykes définit la droite radicale comme un parti « grandement nationaliste, voir hyper-nationaliste, [qui considère] la nation comme le point de départ de sa pensée politique » [91]. A contrario, « l’un des principaux critères de classification des mouvements européens d’“extrême droite” [est] la référence au fascisme » [92]. En Italie, il est plus commun de classer la Ligue et les Frères d’Italie dans la droite radicale. D’une part, en raison de leur discours identitaire et eurosceptique, ils s’éloignent d’une droite centriste incarnée par Forza Italia, dont le leader historique Silvio Berlusconi est pro-européen. D’autre part, ils se distinguent d’une extrême droite dans laquelle nous pouvons aisément classer CasaPound, qui incarnerait le « fascisme du troisième millénaire » pour reprendre l’expression d’un de ses membres, Luca Marsella, conseiller du municipio X à Rome. Nous pouvons néanmoins considérer que Frères d’Italie se situe plus à droite que la Ligue. Qualifié de parti postfasciste par Le Monde [93], Frères d’Italie est le fruit de la scission du Mouvement social italien, un parti néo-fasciste disparu en 1995, dont il conserve le logo : une flamme tricolore.

Avec la réforme électorale, la reconnaissance du Mouvement cinq étoiles s’observe à la lumière du vote uninominal. C’est un indicateur de la popularité d’un candidat sur un territoire donné. On peut ainsi déterminer si le parti fait une vraie percée, au-delà du pourcentage qu’il a obtenu au scrutin proportionnel, qui n’est pas l’expression d’une préférence pour une personnalité. En Italie septentrionale, le M5S n’a pas su s’opposer à la droite, malgré la stratégie d’adaptation au territoire et à l’électorat du nord. En Toscane, il n’a remporté aucun siège uninominal. C’est dans le sud de l’Italie que le M5S s’impose le plus franchement, et davantage que ce qui avait été estimé. Que signifie cette « méridionalisation du M5S » [94] ?

La méridionalisation du Mouvement cinq étoiles

Le Mouvement cinq étoiles a remporté toutes les circonscriptions électorales du sud de l’Italie. Dans ces régions où les Italiens sont les plus exposés aux enjeux nationaux que sont la pauvreté, le chômage et l’immigration, cette nette victoire face à la droite semble révélatrice des représentations des électeurs du M5S. Dans cette section, nous tâcherons de comprendre ces représentations et d’identifier l’ensemble des causes d’un tel succès dans l’Italie méridionale.

La victoire du M5S dans le sud de l’Italie donne des indications sur les représentations qui prévalent sur la crise économique et les réponses que le jeune parti peut y apporter. Juste avant la campagne de 2018, Marco Maraffi, professeur en sociologie à l’université de Milan, tentait d’identifier les représentations du chômage en fonction des régions. Il conclut que c’est dans le sud de l’Italie qu’on se le représente comme étant le problème le plus grave du pays, puisque c’est là qu’il est le plus fort, notamment chez les jeunes entre 18 et 25 ans [95]. Des chiffres datant de 2015 montrent que, dans le sud de l’Italie, le chômage atteignait 80 % chez les femmes et les jeunes de moins de 34 ans, contre 56 % au nord [96]. Cette crise du chômage a provoqué la reprise des mouvements de migration du sud vers le nord, comme ce fut le cas en 1950 [97]. Les deux partis « antisystème » que sont le M5S et la Ligue ont ainsi fait campagne au sujet de cette crise persistante. Leurs discours sur l’impact de la globalisation sur l’emploi, le pouvoir d’achat et les conditions de travail ont joué un rôle immense dans le résultat des élections, selon Marco Maraffi. Cette représentation de la mondialisation comme mère de tous les maux a permis aux deux partis de se positionner comme garants du redressement de l’Italie, mais sur deux créneaux différents : la Ligue offre la protection, le M5S l’assistance [98]. Dans les régions méridionales, c’est la demande d’assistance qui a pris le dessus, tandis qu’au nord, on interprète le vote pour la Ligue comme une demande de protection : contre le capitalisme chinois et américain, contre l’immigration, etc. La promesse du revenu universel du M5S a vraisemblablement davantage touché l’électorat que la volonté de fermeture des frontières et le slogan « Les Italiens d’abord » [99], défendus par la Ligue. Si le M5S apparaît comme l’alternative à la droite radicale et xénophobe de la Ligue et des Frères d’Italie, peut-on le considérer comme un parti solidaire et ouvert ?

Italie. Géopolitique du Mouvement cinq étoiles : entre normalité et radicalité
Carte 1 : Italie. Des représentations de l’étranger qui varient d’une région à l’autre
Réalisation : Estelle Ménard

De par leur géographie humaine ou physique, les territoires sont touchés différemment par les crises. Celle des migrants est particulièrement intéressante pour étudier les représentations des partis, des électeurs et des médias. S’il est vrai que le chômage et les flux migratoires ont touché plus fortement la Grèce et le sud de l’Italie, ce ne sont pas les régions de l’Union européenne qui ont le plus été marquées par la montée de la droite radicale. Ainsi, selon Madeleine Rossi, c’est paradoxalement en Sicile que le discours sur l’immigration est le moins véhément : pour la population locale, « on ne rejette pas quelqu’un à la mer » [100]. Loin de signifier que cela fait de la Sicile un bastion de la gauche, et pour preuve Berlusconi et son Forza Italia ont reconquis la région à l’automne 2017, cet exemple démontre qu’on ne peut à la légère faire le lien entre la proximité de la crise et le vote pour la droite radicale. Les comportements vis-à-vis de l’immigration sont fonction des représentations que les gens ont de celle-ci, et elles diffèrent en fonction des régions. L’analyse du directeur des services civils pour l’immigration et l’asile du ministère de l’Intérieur Carmine Valente nous a permis de dresser une cartographie régionale des représentations de l’immigration. Cette carte nous aide à comprendre, avec plus de précision, la prévalence du vote centre-droit au nord mais soulève des interrogations sur le vote M5S au sud. Considérant que les régions du sud sont historiquement plus ouvertes à l’immigration, il semble légitime d’avancer que l’électorat du M5S considère son discours comme moins xénophobe que celui de la Ligue et que c’est pour cette raison qu’il a été élu. En effet, selon Filippo Fossati, candidat en Toscane pour le parti Libres et Égaux, « si tu es très en colère parce qu’il y a trop d’immigrants, en France, tu voterais Le Pen. Ici, tu votes pour la Ligue. Si tu es juste un peu en colère, tu votes M5S » [101]. La jeune formation servirait donc à canaliser le mécontentement et de rempart efficace contre la droite radicale et l’extrême droite.

Ce succès du M5S peut aussi être attribué à la présence d’acteurs clés sur le territoire. Surtout, le profil de ces acteurs est encore révélateur des couleurs que revêt le Mouvement dans le sud de l’Italie. Rappelons d’abord que son jeune leader de 31 ans, Luigi di Maio, est originaire de la banlieue de Naples. Pour un pays qui a soif de méritocratie [102], l’idée qu’un « garçon du coin » sans grande éducation puisse entrer en politique est porteuse d’espoir. Il est possible de dire que cette représentation a eu un rôle fort dans le résultat des élections dans le sud de l’Italie. Choisi le 23 septembre 2017 comme nouveau visage du Mouvement cinq étoiles, il symbolise le tournant modéré et le passage de mouvement contestataire à parti organisé et sérieux. Roberto Fico est le deuxième poids lourd du M5S dans le sud et même à l’échelle du pays. Candidat à Naples, il remporte 57,6 % des voix le 4 mars 2018 et il est élu Président de la Chambre des députés le 24 mars 2018. Au sein du groupe, il tient le rôle de l’homme de gauche. À l’occasion du rallye de fermeture de la campagne électorale de 2018 à Rome, mené de concert par les figures de proue du parti, c’est lui qui a été chargé du discours sur les biens communs et le développement durable. Il défend aussi le droit à l’adoption et au mariage pour les couples homosexuels, ainsi que le droit du sol, se plaçant véritablement à l’opposé du candidat lombard Gianluigi Paragone, évoqué dans la section précédente. Il n’y a pas à douter que le choix du candidat Roberto Fico dans la capitale de la Campanie est un pari réussi. Cela nous permet d’enrichir notre hypothèse quant au courant politique qui prévaut dans le sud de l’Italie actuellement, où le M5S jouerait le rôle de la gauche face à la Ligue.

Toutefois, avant de parler d’une victoire du M5S comme d’une victoire de la gauche, il convient de prendre en compte deux facteurs : l’abstention et la défaillance du réseau clientéliste. La victoire du Mouvement cinq étoiles dans la majorité des circonscriptions du sud doit impérativement être mise en lumière par le taux d’abstention qui prévaut dans ces régions. Si l’abstention est importante à l’échelle de l’Italie, et ce depuis 2013, c’est dans le sud que les pourcentages sont les plus élevés. La corrélation entre l’abstention et la victoire du M5S dans toute l’Italie permet de nuancer l’argument précédent selon lequel le succès du jeune parti n’est dû qu’à son positionnement sur les enjeux économiques et sociaux.

Par ailleurs, la défaillance des réseaux clientélistes tenus par la droite dans le sud de l’Italie expliquerait la montée du Mouvement cinq étoiles. Marc Lazar explique que tant que la droite était dans la capacité de rendre service à ses électeurs, notamment par l’obtention de postes dans la fonction publique, elle était stable. Toutefois, le résultat du vote des régionales de 2017 et encore davantage celui des législatives de 2018 montre que ces réseaux clientélistes sont en train de se déliter [103]. À cela s’ajoute, dans le sud de la botte, une désillusion face à la droite et à la gauche. L’alternance qui prévaut depuis les années 1990 se solde en 2018 par un scandale éclaboussant aussi bien le Parti démocrate que Forza Italia, relativement à la gestion des déchets [104]. Ainsi, un espace s’est ouvert pour le M5S, apparaissant comme le seul acteur vierge et l’unique porteur d’espoir. Le bilan peu brillant de la mairesse de Rome importe peu, tout comme les petits scandales internes au Mouvement : « Ils ont échoué à Rome ? Ce n’est pas grave, Rome est ingouvernable. La mairesse Raggi est corrompue ? Ils sont tous corrompus de toute manière », résume Marc Lazar pour expliquer que le sud est un territoire de force du M5S, où ce dernier apparaît comme « un outsider à qui on donne le bénéfice du doute » [105].

Enfin, il est important de souligner que la Ligue n’est plus la Ligue du Nord d’antan : le parti a perdu son qualificatif régional. À l’instar du Mouvement cinq étoiles, il apparait comme un nouvel acteur dans le paysage politique. Il est aujourd’hui en train de se déterritorialiser pour étendre son influence à l’échelle nationale et pour arriver au gouvernement, explique Edoardo Boria [106]. Les résultats des législatives de 2018 montrent que cette stratégie connaît un succès tangible. En effet, le parti s’impose pour la première fois de manière importante dans d’autres régions que le nord et se présente comme un rival bien réel du M5S dans le sud. En 1994, la Ligue du Nord y remportait 0 % des voix puisqu’elle ne s’y présentait pas. En 2018, la Ligue y fait 8 %. Si cette croissance est significative, il ne serait pas surprenant qu’un tel résultat se maintienne. Cela dépendra de la représentation que les électeurs se feront d’un parti dont le combat initial était le séparatisme des régions du nord. Cela dépendra aussi de la satisfaction des électeurs après cinq ans de gouvernement Cinq étoiles dans leurs circonscriptions.

Les anciennes régions rouges : un marché électoral incertain

La crise de la gauche a exposé le territoire à de nouvelles luttes de pouvoir. Si les centres historiques des grandes villes résistent à l’affaiblissement du Parti démocrate, les « anciennes régions rouges » [107] ont ouvert une compétition entre des acteurs qui n’y préfiguraient pas avant les élections législatives de 2018. On appelle les anciennes zones rouges les bastions historiques de la gauche : le Parti communiste italien dans les années 1950, suivi par la Démocratie chrétienne puis, après sa disparition dans les années 1990, le Parti démocrate. Il s’agit de l’Émilie-Romagne, de la Toscane, de l’Ombrie et des Marches. Bien que les Démocrates soient parvenus à conserver la Toscane, malgré une chute drastique du nombre de voix (-200 000 par rapport à 2013 [108]), ils ont perdu l’Ombrie et l’Émilie-Romagne au profit du centre-droit. Le M5S a, quant à lui, conquis les Marches. C’est d’ailleurs à partir de cette région que le jaune, couleur du M5S, s’impose tout le long de la côte Adriatique et dans la quasi-totalité du sud de l’Italie.

En Toscane, le Mouvement cinq étoiles est tout de même parvenu à s’imposer sur un territoire particulièrement symbolique. En 2014, il est élu à la mairie de Livourne. C’est dans cette ville de la côte tyrrhénienne qu’est né en 1921 le Parti communiste italien. Selon Claudio Mattolini, porte-parole du Parti démocrate, le M5S a eu la force de convaincre une partie de l’électorat de la gauche, même radicale, en proposant un modèle qui reprend son discours : « le pouvoir au peuple », « le peuple a raison » [109]. Les représentants du M5S considèrent toutefois que si le parti a gagné la ville de Livourne en 2014, tout comme il a gagné celle de Massa Carrara en 2017, c’est parce que le bilan des Démocrates y a été désastreux [110]. En effet, comme Claudio Mattolini l’explique, le maire démocrate de Livourne n’avait pas un bon rapport avec les citoyens, avec qui il a adopté une attitude arrogante et très éloignée des préoccupations des moins bien nantis. Les Démocrates ont donc perdu en popularité et se sont divisés [111].

Pour le reste, si le M5S peine à s’imposer en Toscane, ses chefs considèrent que c’est moins dû aux divergences idéologiques qu’à l’abstention : celle-ci serait leur véritable adversaire, affirme Nicola Zeloni [112]. L’objectif de la campagne n’était donc pas d’attaquer la Ligue ou le Parti démocrate mais de convaincre les gens d’aller voter. Or, de manière générale, dans les anciennes régions rouges, le taux d’abstention a légèrement diminué par rapport à 2013. Ainsi, il est permis de conclure que l’affaiblissement des Démocrates sur ce territoire est attribuable aux stratégies du M5S et du centre-droit : « Un élément très humiliant » [113] selon Marc Lazar. Bien que le M5S y ait obtenu un résultat inférieur à sa moyenne nationale de 30 %, ses militants jugent son résultat satisfaisant en Toscane : « C’est une région rouge, avec une structure d’associations et de coopératives qui contrôlent le territoire, le vote est difficile à défaire » [114].

En effet, la solidité de l’administration et des services sociaux est un autre facteur de faiblesse du Mouvement cinq étoiles en Toscane. Face à une telle structure, dans l’immédiat, le Mouvement ne constitue pas un réel danger pour le Parti démocrate. Toutefois, avertit Claudio Mattolini, « il ne faut pas sous-estimer le vote de changement, comme ce fut le cas à Turin aux élections municipales de 2016. En attendant, le M5S travaille à délégitimer le tissu social et le réseau de solidarité qui prévaut en Toscane. Dans son événement de clôture de la campagne législative de 2018 à Rignano près de Florence, tenu à un coin de rue du siège du Parti démocrate, le M5S dénonce la collusion entre la mairie et le réseau de coopératives et leur système trop coûteux et peu efficace [115].

Le futur électoral des anciennes régions rouges reste très incertain [116]. Contrairement au nord et au sud de l’Italie, que les cartes de résultats électoraux dépeignent respectivement de manière monochrome, il est encore trop tôt pour dire que les territoires de gauche vont durablement être récupérés par le Mouvement cinq étoiles, bien que ce soit la tendance actuelle. Si le M5S se rapproche de la gauche dans son discours et ses mesures, cela pourrait convaincre l’électorat déçu du Parti démocrate, dont une partie appelait déjà à la coopération suite à l’annonce des résultats des élections législatives, le 5 mars 2018. Concilier ces deux partis s’avère cependant difficile. Durant la campagne électorale, le M5S s’est livré à un acharnement médiatique contre son rival, comme nous le verrons dans le chapitre final de ce mémoire. De l’autre côté, comme l’explique le spécialiste des partis politiques Giovani Orsina, « La mission de Matteo Renzi et du plus important parti de l’establishment est de combattre le M5S » [117].

Conclusion

Les élections législatives de mars 2018 ont montré combien le paysage politique italien est fragmenté. Pourtant, c’est bien la première fois que l’influence du Mouvement cinq étoiles s’étend sur un territoire aussi important, un succès qu’Ilvo Diamanti explique par le vote des jeunes et des chômeurs des Marches à la Sardaigne [118]. La géographie du vote de la Ligue reflète, quant à elle, le déplacement d’un parti territorialiste vers un parti de droite antieuropéenne entretenant la peur des étrangers. À l’issue des élections, ni le M5S ni la coalition de centre-droit n’étaient parvenus à obtenir de majorité. Après deux mois et demi de tractations, Luigi Di Maio et Matteo Salvini se sont entendus sur un programme commun et ont signé un contrat de gouvernement, le 20 mai 2018. Une des conséquences de la nouvelle loi électorale a été l’ouverture aux alliances, une rupture majeure par rapport au M5S de Beppe Grillo. Ses leaders ont compris que cela serait nécessaire pour mener à bien leur politique. Cette nouvelle disposition aux alliances est tout autant « post-idéologique » que le parti se dit l’être : peu importent les alliés, tant que les points les plus importants du programme pentastellaire peuvent être mis en œuvre. Cette évolution de la stratégie du M5S ne semble pas être perçue comme une trahison ou un travestissement par toute la base électorale. Les personnes que nous avons interviewées ne s’en disent pas rebutées et affirment comprendre la démarche du parti. Doit-on l’interpréter comme un indice de droitisation de l’électorat pentastellaire ? Ses électeurs les plus critiques de l’immigration et de l’Union européenne s’en accommoderont bien. Mais son électorat de gauche n’est pas du même avis et aurait préféré l’alliance avec le Parti démocrate [119]. Quoi qu’il en soit, le mandat que le couple Di Maio-Salvini s’apprête à commencer sera décisif pour l’identité du M5S et l’orientation politique qu’il prendra. Sa proximité avec la droite radicale l’entraînera peut-être sur la même voie, tout comme il pourrait contrebalancer cette force en se positionnant à sa gauche. Enfin, cette expérimentation du pouvoir au niveau national permettra de déterminer si le M5S est en voie de normalisation ou non. Dans le chapitre suivant, nous allons voir comment cette tension entre normalité et radicalité s’articule à grande échelle, avec les cas de Rome, Turin et Florence.

Chapitre 2. À la conquête des grandes villes

La victoire du Mouvement cinq étoiles à Rome et à Turin aux élections municipales de juin 2016 met en évidence une nouvelle réalité des enjeux de pouvoir en Italie, celle d’un « territoire toujours plus libre du contrôle des partis » [120]. Aux élections municipales de 2016, Virginia Raggi et Chiara Appendino sont élues respectivement à Rome et à Turin. La première est avocate, la seconde est chef d’entreprise, et elles ont en commun leur jeune âge (moins de quarante ans) et l’absence d’expérience politique préalable : un gage d’honnêteté selon le M5S. Comment un parti si jeune et si peu expérimenté est-il parvenu à des gains territoriaux si importants, menaçant sur son passage des positions de pouvoir existant depuis des années ? De qui le M5S a-t-il pris la place ? Était-ce une victoire circonstancielle ou s’agit-il d’un ancrage durable ?

Le mode de scrutin des élections municipales et le nouveau panorama politique à trois couleurs sont les premiers éléments explicatifs de la victoire du Mouvement cinq étoiles en juin 2016. Comme l’explique Edoardo Boria, contrairement au gouvernement national, l’administration municipale est déterminée en Italie par un système proportionnel à deux tours. Puisque le M5S a une base non idéologique, il réussit à gagner des soutiens au sein d’un électorat varié. Par conséquent, au second tour, il est plus facile pour l’électeur du parti exclu de voter pour le M5S que pour son adversaire historique. Dans les banlieues de Rome et de Turin, c’est notamment des territoires et un électorat de droite que le M5S a su récupérer, comme nous le verrons à l’aide des cartes 2 et 3. Deux ans après sa victoire aux municipales à Rome et à Turin, malgré un bilan peu brillant, le M5S se maintient sur certains de ces territoires.

Dans une première section, à la lumière des élections municipales de 2016 et des élections législatives de mars 2018, nous identifierons les facteurs de succès du M5S dans les villes de Rome et de Turin. Dans ces deux villes, les projets de réhabilitation des quartiers périphériques, le crime organisé et les scandales politico-mafieux ont contribué à la popularité du M5S. Dans la section suivante, nous examinerons l’évolution du M5S sur ces territoires, les risques auxquels il fait face et ceux qu’il pose. On observe notamment, par endroits, une radicalisation du discours qui pose la question d’un virage à l’extrême droite. Enfin, la troisième section de ce chapitre portera sur le cas de Florence pour observer la stratégie adoptée par le M5S dans le bastion historique d’une gauche en pleine crise… un territoire pourtant difficile à faire basculer.

2.1. À Rome et à Turin, les banlieues se tournent vers le Mouvement cinq étoiles

À Rome comme à Turin, le Mouvement cinq étoiles est devenu très populaire auprès de l’électorat désabusé des banlieues moins bien nanties. Dans les centres historiques, s’il peine à s’établir, il redouble d’efforts pour répondre à la demande électorale. Le chômage et la pauvreté sont des facteurs explicatifs de la croissance du M5S dans la périphérie des deux grandes villes, comme dans toute l’Italie, ainsi que nous l’avons constaté dans le chapitre précédent. Or, les cas de Rome et de Turin laissent penser que la proximité géographique des zones d’activité du crime organisé et des scandales politico-mafieux ont aussi joué un rôle considérable dans le développement du M5S sur le territoire. Nous émettons l’hypothèse que face aux inégalités de richesses rendues visibles par la présence de patrons des grands groupes criminels, à la violence émanant des chocs entre ces différents groupes et à leur collusion avec des élus de la droite comme de la gauche, l’électorat des banlieues se rabat sur le M5S qui représente une forme d’espoir. Cette section vise à fournir une analyse de ces différents enjeux et de l’impact de leur proximité géographique sur le vote en faveur du M5S. Mais d’abord, penchons-nous sur ses gains aux élections municipales de juin 2016 et leur confirmation aux élections législatives de mars 2018.

Les premiers pas du M5S dans les grandes villes

L’année 2016 marque un tournant pour le Mouvement cinq étoiles. Le 5 et le 19 juin respectivement, Virginia Raggi et Chiara Appendino sont élues à Rome et à Turin. En outre, le M5S gagne la présidence de tous les arrondissements de Rome et de Turin, à l’exception des centres historiques. Ainsi, à Rome, le M5S fait son entrée dans le conseil municipal de treize municipii (« arrondissements » [121]), tandis que le Parti démocrate maintient son bastion dans les municipii I et II. Il en va de même à Turin, où il s’impose du 2ème au 8ème arrondissement, nettement vaincu par le Parti démocrate dans le premier.

Dans la capitale, suite aux scandales qui ont frappé l’administration romaine au cours des dernières années et à de nombreux enjeux dont il sera question au fil de ce chapitre, il est facile d’interpréter le vote en faveur du M5S, un parti jeune, sans histoire et porteur d’espoir, comme un vote de contestation. Toutefois, à Turin, la situation était bien moins chaotique. Pour Maria Cristina Migliore, militante du M5S et candidate infortunée aux législatives de 2018, « la victoire de Chiara Appendino était une grande surprise » [122]. Elle juge que Piero Fassino, le maire précédent issu du Parti démocrate, avait un bon bilan, et qu’il est donc difficile de parler d’un vote de contestation. Il s’agirait plutôt d’une envie de changement de la part de l’électorat turinois dont elle fait partie : « Je voulais un gouvernement plus transparent et plus participatif » [123]. L’analyse de Luciano Bozzo, professeur en Relations internationales à l’université de Florence, va dans ce sens : « Tout allait bien, mais les habitants ont eu envie d’essayer quelque chose de nouveau. Le tempo de la politique italienne est très rapide, le cycle de vie des personnages politiques est très bref et les gens se fatiguent vite » [124]. De plus, les promesses électorales de la mairesse Appendino liées à l’écologie, aux droits des LGBT et à la culture ont trouvé leur écho dans l’électorat turinois. Une de ses promesses électorales, qu’elle a effectivement réalisée, consistait à faire passer la taxe de stationnement en ville de 60 euros à 180 euros, une mesure dissuasive pour les automobilistes, visant à améliorer la qualité de l’air. Située dans la vallée du Po, Turin est l’une des villes les plus polluées d’Europe, les particules fines émises par l’activité industrielle et le trafic ne pouvant s’évacuer de la cuvette naturelle abritant la ville [125].

Deux ans plus tard, un bilan nuancé : le cas des « movidas »

À Turin, nous avons interrogé plusieurs jeunes professionnels issus des milieux des arts et du numérique dans un cadre informel. Si certains d’entre eux se sont dits satisfaits des projets culturels et des mesures écologiques mises en avant par la nouvelle administration, d’autres caractérisent d’autoritaire sa nouvelle politique de sécurité. Le 20 juin 2017, des heurts violents ont eu lieu entre des jeunes et la police dans le quartier Vanchiglia dans le 7ème arrondissement [126]. La police était présente sur les lieux afin de faire respecter l’interdiction de vente d’alcool à emporter, une consigne dictée par Chiara Appendino le 9 juin 2017. Provoqués de prime abord par des jeunes gens en état d’ébriété, les agents ont décidé de disperser le rassemblement par l’usage de la force. Cette interdiction visait à limiter le phénomène de la « movida », néologisme désignant les rassemblements nocturnes de jeunes sur les places publiques. Cet ordre est venu en réponse aux associations de résidents des quartiers typiques de la movida, comme San Salvario, Piazza Vittorio Veneto et Vanchiglia, luttant depuis des années pour mettre fin à ces rassemblements bruyants et pour éloigner les déchets, la délinquance et le crime qui en résultent, car ces événements rassemblent un public idéal pour le trafic de drogue. Ainsi, le M5S turinois a mis en place la mesure « anti-malamovida », contre une « mauvaise » movida.

Parallèlement, le M5S compte créer de nouveaux lieux festifs, hors des zones résidentielles, dans les anciennes usines turinoises des périphéries de la ville. La mairie pentastellaire affirme que c’est une démarche de « décentralisation de la movida » [127], ce qui constitue une mesure inclusive pour les habitants des quartiers excentrés et une revalorisation du patrimoine industriel. Toutefois, beaucoup de jeunes ont l’impression que l’on s’attaque à un symbole de leur liberté. Cette représentation peut trouver des éléments d’explication dans la définition que donne l’Institut de l’encyclopédie italienne, fondateur de l’Encyclopédie Treccani en 1925, du terme movida :

« Le mot « movida », inscrit dans les principaux dictionnaires de la langue italienne en usage, est attesté pour la première fois dans l’italien écrit en 1990. C’est un emprunt à l’espagnol. Il s’agit, à proprement parler, de la forme féminine substantivée de l’adjectif « animé ». En italien, il garde la signification originelle qu’il avait en espagnol, lorsqu’il naquit pour désigner une atmosphère singulière de vitalité dans les champs culturel et artistique, et le dynamisme intellectuel distinctif qui caractérise l’Espagne au début des années 1980, après des années sombres et particulièrement torpides vécues par la nation sous le régime de Francisco Franco (mort en 1975) [128]. »

Mais cette proposition « anti-malamovida » est aussi un moyen d’assurer à la population du centre-ville que le M5S est plus à même de faire régner l’ordre que son prédécesseur, le Parti démocrate. À Rome, Virginia Raggi a tenté d’instaurer la même politique face aux plaintes des résidents du quartier San Lorenzo, réputé pour sa vie nocturne. Lors d’une réunion du conseil municipal des municipii I et II à Rome auquel nous avons assisté, une partie des conseillers M5S ont établi un lien entre la mafia et la « movida » : ce serait elle qui récolterait les bénéfices de la vente de drogue sur ces places publiques. De plus, ayant eux-mêmes des enfants, les conseillers se disaient inquiets de la consommation d’alcool et de tabac par les adolescents. Lors de cette réunion, Gemma Guerini, vice-présidente du conseil métropolitain et présidente de la Commission des Élues – Égalité des chances du M5S, affirme que ce qui se passe dans ces rassemblements est un problème d’éducation et de culture : « Ce bruit, ce sont les jeunes qui hurlent leur colère ». Mais tous les conseillers M5S ne sont pas de cet avis et certains ont un discours plus nuancé. L’un d’eux affirme que la « movida » est un non-problème et que le bruit dont se plaignent les résidents résulte principalement de l’interdiction de fumer à l’intérieur des commerces.

Législatives 2018 : la confirmation des gains électoraux dans les banlieues

Les cartes suivantes montrent que le Mouvement cinq étoiles réalise ses meilleures performances dans les périphéries de Rome et de Turin aux élections législatives de mars 2018 à Rome et à Turin. Par souci de simplicité, nous avons choisi de ne présenter que les résultats pour la Chambre des députés au scrutin uninominal. Toutefois, ces cartes présentent les résultats du M5S par rapport au nombre d’inscrits, ce qui nous a permis de les représenter ensuite par anamorphose [129] pour avoir une idée de leur impact au scrutin proportionnel, qui correspond, rappelons-le, aux 2/3 du vote.

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Carte 2 : Italie. Dans les banlieues romaines, le Mouvement cinq étoiles s’impose dans les bastions de la droite
Réalisation : Estelle Ménard
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Carte 3 : Italie. Dans le Piémont, le Mouvement cinq étoiles empiète sur les bastions de la droite
Réalisation : Estelle Ménard

Comme ces anamorphoses l’indiquent, c’est dans les collèges uninominaux des banlieues que le M5S obtient le plus petit nombre de voix en valeur absolue. Ainsi, si emporter ces collèges lui permet de faire élire plusieurs députés au scrutin uninominal, il n’obtient pas pour autant un tel succès au scrutin proportionnel, ce qui l’empêche d’obtenir une majorité dans les circonscriptions. À l’inverse, dans les collèges les plus peuplés, il obtient un plus grand nombre de voix mais réalise de moins bons pourcentages. Il s’agit des bastions de la gauche, où les candidats au scrutin uninominal du Parti démocrate, dont l’ancien Premier ministre Paolo Gentiloni dans le municipio I de Rome, centre historique, ont été préférés aux candidats du M5S. C’est pourquoi, malgré la percée du M5S dans les banlieues, nous parlons encore de Rome et de Turin comme des territoires de force du Parti démocrate.

Par ailleurs, les résultats des cartes 2 et 3 montrent que les territoires de force du M5S sont des bastions de la droite : ce sont ceux où la Ligue et sa coalition de centre-droit ont obtenu leurs meilleurs scores. Cela est particulièrement marqué dans le collège uninominal de Guidonia Montecelio, limitrophe de Rome au nord-est, où le M5S et la coalition de centre-droit arrivent presque ex æquo, avec respectivement 36,97 % et 36,96 % des voix. Inversement, c’est sur les territoires de force du Parti démocrate, à la tête de la coalition de centre-gauche, que le M5S est le plus faible. Tout au long de ce chapitre, nous interpréterons ces données en lumière des entretiens menés sur le terrain.

Dans la prochaine partie, nous chercherons à comprendre pourquoi l’électorat des banlieues est resté fidèle au M5S entre 2016 et 2018. Elle fournit une analyse des stratégies du M5S face aux enjeux des quartiers périphériques de Rome et de Turin depuis son élection aux élections municipales de 2016 et de la campagne aux élections législatives de 2018.

Promesses de réhabilitation des espaces périphériques

À Rome, les partis obtiennent des votes grâce à leurs promesses de répondre aux grands enjeux : les infrastructures de transport, les embouteillages, la gestion des déchets, les camps de Roms... C’est ainsi que les campagnes se déroulent selon Edoardo Boria. Alors que le Mouvement cinq étoiles se présente aux élections municipales de 2016, ni la gauche ni la droite n’étaient déjà parvenues à apporter des solutions à ces problèmes. Le M5S apparaît ainsi comme un acteur nouveau avec un casier vierge et, surtout, le bénéfice du doute : peut-être sera-t-il capable de redorer l’image de Rome. Aujourd’hui, l’abondance des déchets qui s’accumulent à l’intérieur de la ville du fait d’une gestion catastrophique représente une difficulté majeure. À cela s’ajoute le phénomène des fumées toxiques qui émanent de l’incinération de ces déchets, en bordure de la ville. L’incinération illégale, qui s’organise de manière anarchique autour de certaines organisations criminelles, est un enjeu électoral majeur. Cela permet aux candidats du Mouvement de gagner en popularité en affirmant vouloir répondre aux inquiétudes des habitants quant à leur santé et à la pollution de l’atmosphère et des aquifères. Les fumées toxiques affectent la vie des citadins au quotidien, notamment par la nécessité de garder les fenêtres fermées l’été [130].

L’élimination illégale des déchets en banlieue de la capitale et le phénomène de fumées toxiques mettent aussi en exergue l’enjeu des campements de Roms et des logements indignes. Les incinérations ont très souvent lieu à proximité ou à l’intérieur des camps de Roms, mettant en péril la santé des habitants et révélant l’économie informelle qui résulte de cette gestion des déchets [131]. Il convient de rappeler que la présence de camps Roms est une caractéristique majeure à Rome d’un point de vue de géographie électorale : la présence gitane dans les municipii est un facteur du vote contestataire et antisystème [132] qui, en 2016, se traduit par la majorité forte du M5S. La mairesse de Rome avait promis de prendre en charge cette situation, mais ses opposants lui reprochent de n’avoir pas mis en place de réelles mesures et de ne s’en être tenue qu’à un simple discours politique. Le Parti démocrate déclarait ainsi, en novembre 2017, que la mairesse s’enorgueillissait d’avoir commandé une commission d’enquête mais n’avait rien fait depuis [133]. Le Parti démocrate a su profiter de l’apparente inertie de la mairesse Raggi vis-à-vis du problème et l’a devancée en entamant un travail de cartographie des points d’incinération illégale, qui correspondent aux principaux bidonvilles et camps de Roms. Reste que le Parti démocrate n’avait pas su régler le problème lorsqu’il était à la tête de la ville, ce qui enlève de l’importance à son initiative auprès des Romains.

À son premier jour au conseil municipal du municipio XIII de Rome, Giuseppina Castagnetta affirme que « c’était comme allumer la lumière dans une pièce sombre. L’ancienne administration ne faisait pas participer les habitants et n’accordait aucune attention à la morphologie du territoire » [134]. C’est un arrondissement très vaste, d’environ 136 000 habitants, qui s’étend de l’extrême ouest de la commune jusqu’au Vatican, en plein cœur de la ville. La diversité des réalités socio-économiques s’en trouve décuplée. Ainsi, le M5S s’y est fait élire sur une promesse de double réhabilitation du territoire : une valorisation du mode de vie agraire dans Castel di Guido, quartier périurbain de l’Ouest, et une meilleure accessibilité de Pantan Monastero et Casalotti, deux quartiers périphériques où le métro ne se rend pas et où le trafic automobile est véritablement encombré. Il existe par ailleurs des risques d’inondation non maîtrisés dans cet arrondissement, et le M5S a fait campagne sur l’incapacité de l’administration précédente à mettre en place un plan d’évacuation. Il s’attèle aujourd’hui à en dresser un, selon des informations recueillies auprès de la mairie [135].

La victoire du M5S à Ostie, quartier littoral de Rome, illustre aussi l’espoir de l’électorat des périphéries vis-à-vis du jeune parti. Dans ce quartier sensible du municipio X, on observe deux zones séparées par l’intersection du boulevard Vasco de Gama et de la rue Velieri. À l’est de cette frontière, on se rapproche du quartier de la gare, fréquenté par des étudiants, des familles, car même si elle est excentrée, Ostie est bien desservie. On y trouve des commerces nouveaux, des cafés, des lieux de restauration, ce qui laisse penser que le lieu est en phase de gentrification. À l’ouest, il y a le littoral, que le clan mafieux Spada contrôlait fermement deux ans plus tôt, avant une vague d’arrestations. La différence est forte : population plus âgée, logements vétustes, débris sur des terrains vagues et une carcasse de moto brûlée. Les familles semblent s’y former tôt, avec des jeunes adultes ayant déjà un enfant en bas âge. C’est là où se trouve le siège romain du parti d’extrême droite CasaPound, dont la popularité est croissante. À quelques rues de là, deux étudiants assis à la terrasse d’un café expliquent le succès de CasaPound par le fait que « la ville est fasciste ». L’un d’eux corrige : « Les gens sont dans le besoin et CasaPound promet d’améliorer leur niveau de vie et distribue de la nourriture. Mais ils n’ont rien vraiment changé. » Les rues sont placardées d’affiches du « Blocco Studentesco », le bras étudiant de CasaPound, financé et encouragé par le parti pour se révolter contre le système d’éducation. Les deux garçons racontent qu’il y a quelques temps, près de l’université, le Blocco Studentesco distribuait des prospectus de CasaPound et qu’un étudiant ayant jeté le papier publicitaire a été malmené par l’un des membres du groupe. Néanmoins, depuis novembre 2017, c’est Giuliana di Pillo du Mouvement cinq étoiles qui préside le municipio X [136]. Des membres du clan Spada ont été arrêtés et l’État aurait repris le contrôle des activités économiques sur les plages. Pour les deux jeunes habitants du quartier, le M5S représentait une troisième voie valable : « C’était soit des fascistes, soit des beaux parleurs. La mairesse Virginia Raggi fut la seule à faire quelque chose pour Ostie depuis son élection à la mairie de Rome en 2016 : les nids de poules ont été réparés correctement, pas comme l’administration précédente qui ne faisait les choses qu’à moitié ». Selon eux, le M5S est le seul parti à mener de petites actions qui font, somme toute, une différence. Curieux de voir ce qu’il pourrait faire au niveau national, ils avaient l’intention de voter à nouveau pour lui en mars 2018 : « Di Maio est jeune : il comprend nos besoins ». Ainsi, à Ostie, beaucoup d’espoir repose sur le Mouvement cinq étoiles face à une situation socio-économique difficile et à la montée d’un CasaPound dont le slogan est « Vote aussi fort que tu peux » [137] .

À Turin, on observe la même démarche de réhabilitation de quartiers excentrés. En effet, le M5S devait gagner la légitimité perdue par le Parti démocrate sur ce territoire historiquement à gauche. Archétype de la ville industrielle, c’est à Turin que l’entreprise Fiat naît au début du XXème siècle. Les bouleversements des années 1990 mènent à une transformation double : celle de la ville et celle de la gauche italienne. Ce n’est plus le modèle de la « ville-usine » qui prévaut mais celui d’une nouvelle économie de la culture et du tourisme, qui concentre son énergie sur le centre historique. D’après Chiara Giacosa, porte-parole principale du Mouvement cinq étoiles turinois, c’est ainsi que la gauche a perdu le contact avec la périphérie. Depuis l’élection de Chiara Appendino à la mairie de Turin en 2016, des actions sont menées avec en ligne de mire un objectif de requalification des périphéries, de « ville polycentrique ». La localisation des célébrations du temps des fêtes est une illustration de cette politique : puisque les feux d’artifices et les célébrations traditionnelles du Nouvel an sur la Piazza San Carlo ne pouvaient plus y avoir lieu pour des raisons de sécurité, la mairie a choisi plusieurs endroits excentrés, « afin de permettre à tous l’accès aux festivités » [138] .

Les scandales politico-mafieux, moteurs du Mouvement cinq étoiles

Nous avançons la proposition selon laquelle le Mouvement cinq étoiles serait en mesure de s’imposer là où un scandale mafieux impliquant ses opposants a éclaté. À Rome, l’affaire « Mafia Capitale  » en 2014 révèle l’existence d’un système d’accords entre la mafia et des élus autour de la gestion des centres d’accueil de migrants, des plages et des déchets. Le maire de Rome de l’époque, Gianni Alemmano (Frères d’Italie) et le président de la municipalité d’Ostie, Andrea Tassone (Parti démocrate) font partie des acteurs notoires de ce scandale, aux côtés de la ‘ndrangheta et du clan Spada [139]. C’est dans un contexte de procès et d’arrestations massives que le M5S accède à la mairie de Rome en 2016. L’affaire « Mafia Capitale  » fut reprise sans réserve dans son discours de campagne pour les élections législatives de mars 2018. Tandis que les arrestations continuaient, le M5S progressait à Ostie et sur le littoral avec l’élection de la présidente d’arrondissement Giulia Di Pillo aux élections municipales de 2017 et du député Emilio Carelli aux élections législatives 2018, ce dernier avec 39 % des voix.

Dans le nord de l’Italie, la mafia est un tabou si grand qu’on n’en parle pas au journal télévisé, affirme Chiara Giacosa, porte-parole principale du Mouvement cinq étoiles à Turin [140]. Une autre militante du M5S fait d’ailleurs remarquer que les médias irlandais donnent beaucoup plus d’informations sur le crime en Italie dans leurs journaux télévisés que l’Italie elle-même : les journalistes italiens vendraient en fait leur contenu à ces médias étrangers, preneurs de ces informations. Pourtant, entre les implications de la ‘ndrangheta calabraise à l’Expo de Milan en 2015, l’écomafia, dont l’activité principale est l’incinération illégale de déchets [141], et l’infiltration de la criminalité dans le secteur de la construction, les sujets de publications étaient multiples.

Le 23 février 2015, après cinq ans d’enquêtes menées dans le cadre d’opérations diverses, la Cour de cassation condamne cinquante personnes affiliées à la ‘ndrangheta pour participation à une organisation criminelle. Cette structure était basée dans huit communes aux portes de Turin, dont Veneria Reale attenante à la cinquième circonscription de la ville. Selon Chiara Giacosa, c’est justement dans cette circonscription que le Mouvement cinq étoiles a ses fondations les plus solides, avec une activité stable sur le terrain. Ainsi, au second tour des élections municipales de 2016, il y remporte 64,76 % des voix. Sa campagne s’était appuyée sur la lutte antimafia, sur fond d’honnêteté et de transparence, des valeurs systématiquement mises en avant par le parti comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent. Cette ligne politique a participé au succès de Chiara Appendino, mairesse actuelle de Turin. Ainsi, pour la campagne de 2018, la candidature du symbole anti-mafia Giuseppe Masciari au sénat dans une circonscription turinoise n’est pas anodine : entrepreneur de construction en Calabre, il a dénoncé l’infiltration de la ‘ndrangheta dans la politique, ce qui lui a valu, à lui et sa famille, d’être sous protection policière depuis 1997. Son discours est clair et véhément : il faut en finir avec la mafia et qu’elle paye pour ses crimes avant qu’il n’y ait prescription, ce qui fut le cas avec la majorité des personnes inculpées suite à l’opération Mains propres dans les années 1990.

Pouvons-nous aller jusqu’à supputer que la perte de terrain des organisations criminelles contribue au succès d’un parti nouveau comme le Mouvement cinq étoiles ? En effet, la stabilité d’un territoire est parfois due à sa gestion informelle à travers des financements illégaux et à l’usage de la force. À compter du moment où une telle organisation perd sa force de persuasion, un espace de contestation se libère et le pouvoir politique officiel est fragilisé. C’est la rupture de l’accord tacite passé entre, d’une part, une organisation criminelle qui contrôle les ressources d’un territoire, et de l’autre, une population qui profite d’un système socio-économique informel avantageux, car la première n’assure plus la sécurité de la deuxième ni les services qu’elle lui offrait. Dès lors, les habitants et les commerçants paient le prix de la présence criminelle sans bénéfice aucun, et tendent à tout faire pour effacer cette présence. L’administration en place peut alors être critiquée pour son inaction et contrainte d’ouvrir une enquête, sans garantie que sa légitimité en soit préservée. Ainsi, l’enquête ouverte par le Parti démocrate dans la périphérie de Turin n’a pas contribué à le maintenir au pouvoir et pourrait davantage avoir profité au M5S.

2.2. Le Mouvement cinq étoiles face à l’extrême droite

Les années 1980 ont marqué le tournant à droite des périphéries. Cette croissance lente a mené à la présence de représentants de l’extrême droite à la mairie, dont le parti néo-fasciste Mouvement social italien au début des années 1990. Il se présentait alors comme un parti « antisystème », avec une ligne conservatrice. Au cours de la même décennie, ce mouvement est devenu l’Alliance nationale. En 2016, son électorat s’est tourné vers le M5S. Le jeune parti commence alors sa présidence dans tous les municipii de Rome, à l’exception du centre historique. Ces gains de territoire se confirment avec les élections législatives de 2018. Comme le montre la carte 3, le score du M5S est plus élevé dans les bastions de la droite.

Nous avançons l’hypothèse que l’échec du Mouvement cinq étoiles dans les banlieues pourrait contribuer à la montée de l’extrême droite à moyen ou à long terme. Selon une porte-parole du M5S, les attentes des citoyens sont très hautes et ils ont peu de patience. Or le mandat du M5S à Rome n’en est qu’à son premier tiers et il fait déjà face à plusieurs difficultés. Edoardo Boria partage cette opinion : les périphéries pourraient basculer encore plus à droite qu’elles ne l’étaient avant l’apparition du M5S comme nouvelle force antisystème. Il y a déjà des signaux d’alerte.

L’échec du Mouvement cinq étoiles comme facteur de renforcement de l’extrême droite

La présence de la mafia et la montée de l’extrême droite dans certains quartiers périphériques de Rome constituent un défi de taille pour le Mouvement cinq étoiles. Le crime organisé joue un rôle important dans la gestion informelle de certains espaces, notamment les plages et les HLM [142]. Par ailleurs, les mouvements d’extrême droite sont intimement liés au phénomène mafieux. Dans le municipio X, qui enregistre le plus haut taux de chômage et les revenus les plus faibles de la commune de Rome, le cas d’Ostie illustre bien cette imbrication de la mafia et de l’extrême droite. Située sur le littoral, la localité d’Ostie comprend des zones d’habitation et des aires touristiques. Durant l’automne 2017, plusieurs membres du clan mafieux Spada ont été condamnés à de la prison ferme pour leur activité à Ostie. En novembre 2017, des élections ont eu lieu pour élire le maire du municipio X. Entre le premier et le second tour, des inquiétudes se faisaient sentir autour de la croissance du parti d’extrême droite CasaPound et de leurs liens avec la Spada, notamment après l’agression d’un journaliste qui enquêtait à ce sujet. [143] Le M5S finit par remporter l’élection, mais le CasaPound a frôlé les 10 %, un score historique. Le municipio X nécessite une gouvernance solide pour faire face aux défis du territoire. Certains habitants se plaignent de la mauvaise gestion de la municipalité, notamment de la plage. Le M5S doit donc s’y imposer comme rempart antimafia et parvenir à y créer un équilibre pour prévenir la montée de l’extrême droite et de la mafia qui gèrent de manière informelle de nombreux aspects du territoire au profit de certains et au détriment d’autres. Bien qu’elle ait un coût, la « stabilité » imposée par la main de fer des organisations criminelles est une réalité à laquelle les locaux sont habitués et qui est ancrée dans les rouages sociaux-économiques :

« À Ostie, ça marche comme ça : s’il y a deux bars dans une rue, l’un travaille beaucoup parce que le tenancier est bon et honnête, l’autre est à un clan. Et si le bar réglo fait trop d’argent, alors on le menace pour « qu’il travaille moins », et peut-être que le bar commencera à fermer quelques jours par semaine, avant de fermer pour de bon. Ou alors, il doit payer la « protection », d’abord 500 euros par mois, puis 1000, et peu à peu votre entreprise devient celle du clan et vous un employé, avec le risque d’aller en prison parce que vous êtes un homme de paille [144]. »

Par ailleurs, pour Marie-Anne Matard-Bonucci, Professeure d’histoire à l’université Paris VIII, la crise de la gauche européenne risque de provoquer la montée de l’extrême droite [145]. Le cas d’Ostie pourrait en être l’exemple, avec un CasaPound qui a réussi à croître rapidement en préconisant, entre autres, un prêt social pour le logement et en s’appropriant un électorat parmi l’importante population défavorisée du municipio X. Selon Marco Cacciatore, élu M5S de la région du Latium, les citoyens d’Ostie ont été livrés à eux-mêmes. « L’extrême-gauche qui les assistait dans les années 1970 a désormais une réalité bien différente de la leur et ses représentants ne se rendent plus compte des difficultés des gens normaux. Il ne reste donc plus que l’extrême droite ». La stratégie de CasaPound consiste à aider matériellement les plus démunis grâce à des donateurs qui financent également leur campagne électorale : « [L’extrême droite] fournit à boire, à manger, des couvertures… Le seul acteur démocratique contre CasaPound aujourd’hui, c’est le Mouvement cinq étoiles ». Mais de son côté, Edoardo Boria pense que ce parti n’a pas encore acquis la légitimité nécessaire pour devenir un adversaire crédible du M5S, la droite des banlieues étant pour l’instant incarnée par Frères d’Italie. Cela n’est cependant pas à exclure : la droite des banlieues pourrait devenir celle de CasaPound, encore plus contestataire.

Des risques de virage à l’extrême droite pour une partie du Mouvement cinq étoiles

Si l’on craint que le Mouvement cinq étoiles perde ses gains territoriaux au profit de l’extrême droite, le discours qu’il tient dans certaines banlieues laisse à penser qu’il pourrait lui-même s’y substituer en adoptant une posture plus radicale. C’est ce que nous avons observé dans le municipio VI à l’occasion d’un point d’information dans la matinée du samedi 10 février 2018, trois semaines avant les élections législatives. Le municipio VI est le dernier arrondissement de Rome à l’extrême-est. L’événement avait lieu à Tor Bella Monaca, un quartier excentré, difficile d’accès, entouré de tours HLM et où les trottoirs se font rares. Giuseppe Agnini, porte-parole du M5S au conseil d’arrondissement, fait état de la dégradation sociale : chômage rampant, prostitution, trafic de drogue, présence de Roms mal vécue par les autres citoyens, et surtout résidence du chef du clan Casamonica, allié de la Camorra et du clan Spada.

Le discours entendu à ce point d’information du municipio VI est radical et relève parfois de la théorie du complot. Au sujet des étrangers, un porte-parole explique que « l’immigration est un outil des puissants pour mélanger les peuples et détruire l’identité nationale. La franc-maçonnerie utilise la mondialisation pour affaiblir le peuple [italien] et le défaire de sa culture afin de mieux le contrôler » [146]. Les porte-paroles du M5S y accusent de complicité des organisations non gouvernementales (ONG) dans le trafic des migrants, comme Save the Children, qu’il place parmi les « puissants » au même titre que les élus, les médias, les banques et les multinationales. Il est intéressant de mettre cette représentation en perspective avec les propos de Sara Prestianni, du parti Libres et Égaux, à propos du M5S :

« Quand ils relancent de façon assez convaincue le fait que les ONG présentes en mer doivent être [considérées comme des] taxis de la mer, de quelque façon, cela répond à une logique de criminalisation des ONG, de criminalisation même de la solidarité. C’est un signal clairement à droite et une forme de populisme qui est aussi très proche d’une logique de droite. Un exemple pour mieux comprendre quelle est leur façon de gérer, c’est la gestion des Roms, qui est absolument catastrophique, et qui relève de toute une série d’erreurs et d’une logique d’exclusion qui est très à droite [147]. »

Ce 10 février, un autre porte-parole et collègue de Giuseppe Agnini n’était pourtant pas tout à fait d’accord avec l’argumentaire de ce dernier. Il semblait avoir compris que ces propos extrêmes sur l’immigration pouvaient desservir leur cause et, sans pour autant les contredire, qu’il valait mieux se référer aux positions officielles du M5S au moment de s’adresser à nous. Cette mention de la théorie du complot nous a interpellé en tant qu’apanage des « acteurs politiques extrêmes, marginaux ou faibles [pour leur permettre] d’exister dans le champ médiatique ou politique à moindre coût [148] » pour reprendre les mots d’Emmanuel Taïeb, professeur à Sciences Po Lyon et spécialiste des théories de la conspiration. Cette tendance à s’appuyer sur des théories du complot rapproche ces militants aux idées de droite des tendances fascistes qui leur sont parfois reprochées (voir page 25). En effet l’écrivain et philosophe piémontais Umberto Eco écrit qu’ « on retrouve [dans le fascisme] l’obsession du complot, si possible international. Les disciples doivent se sentir assiégés. Le moyen le plus simple de faire émerger un complot consiste à en appeler à la xénophobie » [149].

Cela nous a amenés à nous demander si cette croyance au complot mondial maçonnique était limitée aux militants des quartiers périphériques ou répandue à l’échelle du M5S. Selon les dires d’autres porte-paroles à la mairie de Turin [150], de candidats du Piémont ou encore de Federica Daga, députée parlementaire depuis 2013, cela semble être une croyance répandue. Ainsi, par exemple, lors de la présentation des candidats du Piémont au Teatro Alfa à Turin le 14 février 2018, le candidat Alberto Airola affirmait que la collusion entre les multinationales, la finance, et la maçonnerie avaient « mené l’Italie à la ruine et la jeunesse à la désillusion ». Toutefois, dans le municipio VII, où un autre point d’information se tenait le même jour, le discours était aux antipodes. Un conseiller municipal M5S de cet arrondissement explique une telle divergence du discours du M5S sur le territoire par la corrélation entre les taux de chômage et d’immigration et un électorat déjà sensible aux idées d’extrême droite [151]. Pour lui, le cas du municipio VI est typique. Mais que certains membres du M5S tiennent un discours aussi radical comporte des risques pour la cohésion du groupe et pourrait ainsi compliquer son ancrage sur le territoire.

Dissensions, dissolution et risques d’implosion

Plusieurs événements révèlent que la caractéristique « attrape-tout » du Mouvement cinq étoiles porte préjudice à sa cohésion. Dans le municipio VIII, le M5S est inactif ; un habitant explique que le groupe local ne répond plus aux messages depuis environ un an. Il se trouve que le président du conseil d’arrondissement Paolo Pace (M5S) a donné sa démission en avril 2017 pour rejoindre le parti de droite radicale Frères d’Italie. Selon les porte-paroles du parti d’autres arrondissements, il se serait retrouvé en fort désaccord avec les conseillers municipaux et le dialogue n’était plus possible. Depuis, c’est la mairesse de Rome qui préside l’arrondissement par intérim. De nouvelles élections doivent avoir lieu à une date indéterminée. Dans le municipio III, quatre conseillers du M5S ont rejoint l’opposition le 15 décembre 2017. Ils se trouvent aujourd’hui dans le groupe des non-alignés. Le M5S n’a donc plus la majorité au conseil de ces deux arrondissements qu’il avait pourtant remportés en 2016. Dans le municipio XII, le parti semble connaître une phase d’inactivité similaire : à nos questions, le conseil municipal a répondu que le M5S était en phase de restructuration. Selon le journal local Roma Today, dix-neuf membres de la base militante ont fait défection en juin 2017, considérant que la mairie ne prenait pas leur parole en compte dans ses choix [152]. C’était aussi un signe d’opposition au conflit d’intérêt impliquant un des conseillers municipaux, Massimo Di Camillo, qui détient 50 % d’une manufacture métallurgique conventionnée par la commune de Rome [153]. Le parti Frères d’Italie, dont les conseillers municipaux dénonçaient ce conflit d’intérêt, ont accueilli un de ces dissidents pentastellaires.

Nous en venons à nous demander si ces dissensions au sein du M5S sont conjoncturelles ou structurelles. Autrement dit, les dérives du discours du M5S sont-elles propres aux banlieues et issues d’un contexte socio-économique difficile, ou est-ce précisément parce qu’il existe une frange radicale du M5S que ce dernier peut se déployer à différentes échelles de territoire pour répondre à la demande électorale de l’extrême droite ? D’un côté, on constate que le discours xénophobe, les idées extrêmes et, en partie, la théorie du complot sont majoritairement limités aux quartiers périphériques de Rome. Il s’agit d’un discours qui n’a pas évolué en même temps que le parti, resté au point contestataire et rattachable à une sphère moins éduquée, une base militante moins rationnelle et anti-scientiste. C’est une hypothèse que confirme une porte-parole du M5S au point d’information du municipio VII, où le discours se veut beaucoup plus rationnel : « C’est un mouvement jeune qui veut attirer toutes sortes de gens, donc on attire parfois n’importe qui » [154]. Cela va de pair avec l’idée que le Mouvement cinq étoiles est encore en construction. Silvia Noferi, conseillère M5S à la mairie de Florence, disait à ce propos qu’ils étaient un laboratoire, qu’ils n’avaient point de route pré-tracée et qu’ils étaient en évolution constante. Ainsi, il serait tout à fait normal que le discours varie en fonction du territoire : en avançant par « essai-erreur », il ne pourrait évoluer uniformément et prendrait ainsi différentes directions. Un certain optimisme peut se dégager de cette hypothèse, si l’on considère que cette démarche peut aider le M5S à se libérer d’éléments nuisibles. Mais de l’autre côté, bien qu’il soit moins radical que dans le municipio VI, le discours sur la franc-maçonnerie reste un argument répandu dans tous les niveaux d’administration du parti, indépendamment du territoire. Un tel discours ne décrédibilise pas le parti selon la députée Federica Daga : « Tant pis s’ils croient que nous sommes conspirationnistes : nous connaissons la vérité » [155].

Enfin, si le Mouvement cinq étoiles veut faire apparaître comme marginal le comportement répréhensible de certains de ses membres, les dirigeants ont parfois du mal à sévir et vont jusqu’à revenir sur leur parole. C’est ce qui s’est passé avec Emmanuel Dessi, candidat M5S aux législatives de 2018 à Ostie, photographié aux côtés d’un membre du clan Spada et profitant injustement d’un logement à loyer réduit [156]. En février 2018, ce scandale a d’abord donné lieu à la promesse de son expulsion par Luigi Di Maio à l’issue de la campagne électorale en mars 2018. Or, quelques semaines après l’annonce des résultats, le M5S fit savoir « qu’aucun élément de nature criminelle, civile ou fiscale n’empêchait Dessi de participer à la vie politique du groupe dans lequel il avait été élu » [157]. Cette affaire semble révéler qu’il est plus stratégique de garder un élément comme Dessi à Ostie et de créer une courte controverse que de l’exclure. Sauf pour une poignée d’articles à la fin du mois de mars 2018, l’affaire a rapidement cessé de faire du bruit et il semblerait qu’elle ait vite été oubliée. En revanche, dans l’éventualité où Di Maio aurait tenu parole, il aurait peut-être été difficile de trouver un candidat dont le profil correspondait aussi bien à l’électorat d’Ostie.

2.3. Florence : gagner le cœur de la gauche

Le défi du Mouvement cinq étoiles consiste à conquérir les territoires encore marqués à gauche en Italie. Malgré la crise que le Parti démocrate traverse, comme nous l’avons vu préalablement, son électorat dans les anciennes régions rouges reste fidèle. Nous avons choisi d’effectuer la troisième partie de notre étude de terrain à Florence. Ce cas nous a permis d’identifier les difficultés auxquelles le M5S fait face, les stratégies qu’il met en place pour y répondre et les signaux d’affaiblissement de la gauche.

Un bastion solide du Parti démocrate

Capitale italienne avant 1861, Florence a connu une forte activité de résistance durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui lui a valu, selon Madeleine Rossi, l’image de bastion de la gauche depuis la chute de Mussolini en 1943 [158]. Cet espace politique, dans lequel nous pouvons aussi inclure les villes de Livourne et Pistoia, fut d’abord occupé par le Parti communiste, puis par la Démocratie chrétienne, centriste, et enfin par le Parti démocrate. Bien que la réputation du Parti démocrate ne soit pas restée intacte suite à l’échec du référendum de Matteo Renzi sur la réforme de la Constitution en novembre 2017, elle reste meilleure qu’ailleurs en Italie. S’il reste fort de manière assez homogène dans la ville de Florence, le parti perd du terrain dans le quartier défavorisé Le Piagge et dans Santo Spirito, une zone très bourgeoise, hautement fréquentée par les touristes et les jeunes. Dans ces deux quartiers, l’électorat a trouvé insuffisante la réponse du Parti démocrate aux enjeux locaux.

La forte tradition chrétienne-démocrate et la culture socialiste ont permis de créer et de maintenir un tissu social solide à Florence et dans les environs. Ainsi, selon Claudio Mattolini, porte-parole du Parti démocrate, les citoyens sont assez contents du gouvernement local et régional qui assure de bonnes politiques publiques et une cohésion sociale [159]. Il existe ici un grand réseau de solidarité entre les personnes grâce aux associations, au volontariat et à la culture. Ces facteurs limitent la diffusion du M5S, les mouvements populistes se développant mieux là où les habitants ont perdu confiance en la politique. À Florence, il n’y a pas ce sentiment d’abandon qu’on retrouve dans les banlieues turinoises et surtout romaines.

Cette conjoncture combinée à l’ADN du Mouvement cinq étoiles rend difficile l’adhésion du jeune parti sur le territoire. Celui-ci ne possède pas d’électorat de tradition, or la tradition électorale est plus importante à Florence qu’à Rome ou dans certaines villes du sud, où le vote est instable. Né sur le cyberespace, le Mouvement est parvenu à organiser des rencontres grâce au prêt de locaux municipaux ou privés. C’est là ce qui fait sa faiblesse sur le territoire : sans locaux attitrés et sans siège visible, il est difficile de s’enraciner durablement. Les électeurs sont donc réticents à accorder leur confiance à ce parti déterritorialisé et sans histoire. Selon Filippo Fossati du parti Libres et Égaux, le M5S est en décalage avec la tradition politique de Florence, en termes d’orientation politique mais aussi en raison de son faible ancrage territorial :

« Le M5S est un mouvement étrange et non traditionnel. Il n’a pas de groupe organisé ou de bureau. Il ne fait pas naître une vraie participation citoyenne sur le territoire grâce à des activités politiques et culturelles constantes. Il reste très cantonné au virtuel et il a du mal à s’enraciner. Pour gagner la mairie, il faut une personne connue du public, tandis que, souvent, le M5S choisit des candidats que personne ne connait. Je crois qu’ils ne réussissent pas à créer un consensus stable. [160] »

De cette manière, la coalition de centre-droit est parvenue à faire un meilleur score que le Mouvement cinq étoiles aux élections législatives de 2018 à Florence. Par ailleurs, en Toscane, les résultats ont montré que le M5S peinait à faire élire des candidats au scrutin uninominal. En effet, les neuf députés de Toscane au Parlement ont tous été élus par voie proportionnelle [161]. Il faut dire qu’à Florence, le candidat Matteo Renzi demeurait, malgré tout, un opposant de taille.

L’histoire militante de Florence, la résistance du tissu social et la présence de candidats historiques des partis traditionnels sont donc autant de difficultés pour le Mouvement cinq étoiles à s’ancrer sur le territoire, alors même qu’il privilégie le cyberespace comme espace démocratique. Quelles stratégies a-t-il mis en place pour tenter de fragiliser son opposant et pour se présenter comme le successeur légitime du combat de la gauche à Florence ?

Une campagne électorale locale

La campagne électorale du Mouvement cinq étoiles à Florence en 2018 était principalement axée sur des enjeux locaux. C’est une des grandes différences avec la stratégie électorale de Rome et de Turin, deux villes vitrines où se porte toute l’attention médiatique et où il est, par conséquent, plus judicieux de mettre en avant le programme national. Nicola Zeloni, candidat M5S en Toscane, explique que la campagne locale a incorporé les luttes contre les constructions de l’incinérateur de Case Passerini, de la ligne TGV reliant le centre de Florence à Bologne, et d’un aéroport sur une zone protégée. Le M5S s’est aussi engagé à combattre les décharges illégales de déchets. Si certaines grandes thématiques du programme national comme le travail, la sécurité et l’immigration ne trouvent pas beaucoup de résonnance dans la région, le discours sur la transparence et la justice, lui, a été fortement appuyé lors des rencontres avec les candidats. Une attention particulière est portée à l’infiltration mafieuse dans les ports toscans. Enfin, les derniers événements du M5S ont été organisés sur des lieux hautement symboliques : le Caffè Storico Letterario Giube Rossa sur la Piazza della Repubblica (« Place de la République ») en plein cœur de Florence, ou encore la Piazza Martiri della Libertà (« Place des martyrs de la Liberté »), en face du siège du Parti démocrate.

L’accueil des repentis de la gauche démocrate

Selon Silvia Noferi, conseillère M5S à la mairie de Florence, seuls les plus vieux électeurs considèrent encore que Matteo Renzi incarne la gauche historique, « parce qu’ils ne lisent pas les journaux ». Or, la débâcle du Parti démocrate s’est soldée par la scission du groupe. Certains sont restés fidèles à Renzi, d’autres se sont associés pour créer Libres et Égaux, et certains ont rejoint le Mouvement cinq étoiles. C’est le cas de Nicola Cecchi, que le M5S a choisi de présenter face à Renzi dans sa circonscription florentine. Le message est clair : après la désillusion au Parti démocrate, on peut se repentir et se renouveler dans le M5S. C’est une stratégie particulière pour un parti qui posait comme préalable pour tout nouvel adhérent d’être un néophyte en politique.

Mais la crise de la gauche ne constitue pas forcément une fenêtre d’opportunité pour le Mouvement cinq étoiles en Toscane. Beaucoup de « déçus » se sont plutôt tournés vers le parti Libres et Égaux (LeU). Né en 2017 dans l’union de différents partis et mouvements, il a déjà gagné du terrain [162]. LeU met l’accent sur les problèmes liés au tourisme et veut revitaliser la culture par l’accès gratuit. Un événement de campagne consistait d’ailleurs en la visite gratuite de lieux historiques, peu connus, en compagnie d’un professeur d’histoire de l’art.

Libres et Égaux pourrait néanmoins constituer une occasion pour le Mouvement cinq étoiles de se tourner vers la gauche. Contrairement à un Parti démocrate qui rejette la jeune formation et qui a toujours refusé de s’allier avec elle, LeU est prêt à dialoguer. Sur les services sociaux, explique Filippo Fossati, les deux partis se rejoignent. Les désaccords portent cependant sur les plus gros problèmes : l’immigration et la sécurité. Sur ce point, Fossati juge que le M5S a une politique policière, qui va à l’encontre des droits de la personne. Enfin, il est perplexe quant à la politique économique et fiscale du M5S : « D’un côté, ils parlent d’un revenu universel, de l’autre ils assurent devant la City et à Davos qu’ils n’ont pas de quoi s’inquiéter » [163]. Le revenu universel qu’ils proposent comporte des conditions qui le rapproche de la réforme de l’assurance chômage que voudrait instaurer le président français Emmanuel Macron. En effet, le chèque du revenu universel serait révoqué si son récipiendaire refusait consécutivement trois offres d’emploi pourtant jugées appropriées selon les critères établis par le M5S : un salaire horaire égal ou supérieur à 80 % du salaire précédent, un lieu de travail situé dans un rayon de 50 kilomètres du lieu de résidence et un temps de transport public de 80 minutes ou moins [164].

Une montée très discrète de l’extrême droite

Face à un Parti démocrate malade qui a déçu la gauche italienne, on observe aujourd’hui l’émergence de l’extrême droite et d’une forme de néofascisme en Toscane, notamment avec CasaPound. À Florence, des mouvements communistes et anarchistes entrent parfois en confrontation avec les néofascistes, comme ce fut le cas en janvier 2017, lorsqu’une bombe artisanale déposée par des antifascistes a explosé dans une librairie proche du CasaPound [165]. Aucune victime n’ayant été à déplorer, peu de médias ont relayé cette information, à l’exception de Russia Today [166], un organe de presse gouvernemental de la Russie, Breizh Info [167], un hebdomadaire breton classé à l’extrême droite [168], et d’autres sites d’actualité en lignes liés à des courants identitaires.

Conclusion

Dans ce chapitre, nous avons vu que le Mouvement cinq étoiles est resté populaire dans les banlieues de Rome et de Turin. À Rome, aux élections législatives de mars 2018, il est parvenu à se maintenir sur la moitié des territoires gagnés lors des élections municipales de 2016. En effet, grâce à des promesses de réhabilitation des quartiers moins bien nantis, le M5S est apparu comme un parti porteur d’espoir. Par ailleurs, c’est dans les zones les plus exposées au crime organisé que le M5S a réalisé ses meilleures performances, sans doute parce que l’électorat voyait en lui une alternative aux partis traditionnels tenus responsables pour nombre de scandales mafieux. Très faible dans les centres historiques et à Florence, le M5S tente de s’y faire une place par différents moyens. À Turin, s’il a mis l’accent sur l’écologie et l’inclusion sociale, il a aussi redoublé d’efforts pour montrer à l’électorat plus bourgeois des arrondissements centraux qu’il était le nouveau garant de la sécurité et de l’ordre. La stratégie semble peu efficace si l’on se fie aux résultats des législatives de 2018 et aux réactions des jeunes et des partis de gauche qui jugent sa politique sécuritaire trop dure. À Florence, il ne semble pas tirer profit de la crise du Parti démocrate, malgré ses efforts visant à apparaître comme le défenseur de la démocratie, de la justice et du bien-être social.

Dans les territoires de force du Mouvement cinq étoiles, il est difficile de parler d’un ancrage à long terme. Certaines promesses tardent à être réalisées, notamment à Rome, une capitale grande comme onze fois Paris en superficie (environ 1 300 kilomètres carrés contre 105 respectivement), où toute tentative de changement paraît presque utopique. Selon Madeleine Rossi, ce n’est pas le M5S qui sauvera la « capitale ingouvernable » [169]. Par conséquent, son électorat peut vite perdre espoir si le parti faut à remplir ses engagements, et tout indique que c’est la droite radicale qui prendrait sa place. Ce risque pour le M5S de perdre son électorat aux mains de l’extrême droite s’accompagne du danger qu’une partie de ses membres aille aussi dans cette direction. Enfin, certains porte-paroles du Mouvement tiennent aujourd’hui un discours proche de celui de l’extrême droite, notamment dans les banlieues touchées par le chômage, la pauvreté et le crime organisé, là où la popularité du M5S bat à son plein.

Dans le prochain chapitre, nous verrons que ces risques liés à l’extrême droite semblent d’autant plus concrets lorsque l’on s’intéresse aux activités du Mouvement cinq étoiles et de sa sphère d’influence dans le cyberespace.

Chapitre 3. Médias, cyberespace et populisme 2.0

À la veille des élections du 4 mars 2018, lors de son dernier rallye à Rome sur la Piazza del Popolo, le Mouvement cinq étoiles est comparé à la machine à écrire de Camillo Olivetti : « Nous sommes les clés d’une machine à écrire qui rédige une très belle histoire » [170]. Ce sont les mots de Davide Casaleggio, fils du défunt Gianroberto Casaleggio. Dans les années 1990, Casaleggio père fonde Casaleggio Associati, un cabinet de conseil spécialisé en stratégie web. C’est lui aussi qui crée le blog officiel de Beppe Grillo en 2005, suite à leur rencontre. Outil de diffusion d’idées et d’articles d’actualité, il porte le nom du leader idéologique. Grillo est donc toujours très actif grâce à cette plateforme, ce qui rappelle encore le caractère très personnifié du mouvement. Ce site se retrouve dans le classement des blogs les plus influents au monde selon The Observer [171]. Casaleggio Associati possède tout le cyber-écosystème du Mouvement cinq étoiles, y compris la plateforme de démocratie participative Rousseau. C’est son fils Davide qui en a hérité à sa mort, en avril 2016. Tandis que les activités du M5S sur Internet font polémique, la comparaison avec la machine à écrire d’Olivetti a une résonnance particulière : l’histoire du M5S est-elle vraiment écrite par ses activistes, ou est-elle un script prédéfini par le propriétaire de l’entreprise ?

Dans ce dernier chapitre, nous montrerons que le cyberespace révèle une dimension plus radicale du M5S que celle que l’on peut saisir si l’on se fie uniquement au discours officiel. Frédérick Douzet définit le cyberespace comme étant « à la fois l’Internet et l’"espace" qu’il génère : un espace intangible dans lequel s’opèrent des échanges déterritorialisés entre des citoyens de toutes nations, à une vitesse instantanée qui abolit toute notion de distance » [172]. L’étude du cyberespace du M5S permettra, dans un premier temps, de mieux comprendre le fonctionnement interne du parti et les critiques faites à son égard. Certaines pratiques du Mouvement cinq étoiles sur ses plateformes Internet exposent en effet le caractère antidémocratique du parti. Deuxièmement, le cyberespace contient toute une nébuleuse de pages non officielles utilisant le nom du M5S, révélant un discours violent tenu par certains individus, des liens avec l’extrême droite et des méthodes de manipulation de l’opinion. Troisièmement, et à la lumière de cette analyse du cyberespace, nous verrons comment le M5S se positionne sur la scène européenne et internationale. En effet, le cyberespace non officiel du M5S se faisant le relais de médias russes officiels, nous soutenons que le jeune parti pourrait se rapprocher du régime de Vladimir Poutine. Somme toute, cette section vise à mieux cerner l’identité du M5S dans une Union européenne où la montée des populismes inquiète médias et personnalités politiques. Nous chercherons finalement à déterminer si ces incohérences, contradictions et polémiques du M5S peuvent s’atténuer conjointement à une normalisation du parti, via un discours et des positions plus modérées et plus centristes, ou si, au contraire, elles persisteront en raison de leur efficacité, avec les risques que cela comporte pour la nation italienne et pour la démocratie.

3.1. Le cyberespace décèle le caractère antidémocratique du Mouvement cinq étoiles

Une expérimentation sur le consensus

Les détracteurs du Mouvement cinq étoiles considèrent que la première faille démocratique trouve ses fondements dans la genèse du parti. C’est la thèse que développe Iacopo Jacoboni dans son ouvrage intitulé L’Esperimento (« L’Expérimentation »), publié en janvier 2018 aux éditions Laterza. Selon des témoignages d’anciens employés de Gianroberto Casaleggio, vers la fin des années 1990, il menait une expérimentation d’ingénierie sociale, utilisant le forum du réseau intranet de l’entreprise. L’objectif était de faire accepter une certaine opinion et de créer un consensus parmi l’ensemble des employés [173]. Pour ce faire, une équipe restreinte de quatre employés se réunissait pour déterminer ce qu’ils allaient « lancer sur l’Intranet » [174]. Ils s’entendaient donc sur une idée à introduire au sein du corps salarial en utilisant le forum de l’entreprise, « comme si elle fût le fruit d’une discussion démocratique » [175]. Un faux débat était ensuite créé sur le forum dans lequel chacun des quatre employés avait un rôle : le premier était chargé d’initier l’idée prédéfinie, le deuxième employé de la contester, puis les deux autres de prendre le parti de l’initiateur de la discussion. Les résultats montraient que les employés témoins de la discussion sur le forum avaient une forte tendance à soutenir l’opinion de l’initiateur.

Jacoboni infère que Gianroberto Casaleggio a étendu cette expérimentation à la société italienne dans son ensemble en utilisant des réseaux sociaux comme Facebook et Meetup. Ainsi, le Mouvement cinq étoiles serait né comme une opération marketing, une représentation partagée par ses détracteurs. La première rencontre de Casaleggio et de Beppe Grillo a lieu en 2005, suite à quoi la plateforme Meetup est utilisée pour créer le groupe « Les Amis de Beppe Grillo » et pour organiser des rencontres régulières. Même si « le succès n’est pas immédiat (…) cet instrument se révèlera d’une capacité extraordinaire pour agréger sur le territoire le soutien que Beppe Grillo est en train de progressivement construire » [176]. Ce n’est qu’en 2009 que le nom « Mouvement cinq étoiles » apparaît. Face aux conditions de cette création et de la gestion par le sommet du parti, Jacoboni conteste d’ores et déjà l’idée que le M5S est issu de la société civile, contrairement à Podemos en Espagne, par exemple. La manière dont le M5S est né soulève ainsi des interrogations quant aux pratiques démocratiques internes, pourtant tellement mises en avant par le parti.

Déficit démocratique dans les méthodes

Les méthodes antidémocratiques s’observent davantage à la lecture des publications sur le site de Beppe Grillo. L’une d’entre elles révèle que les parlementaires du M5S qui ne suivent pas les directives du parti au Parlement et qui votent contre les propositions du groupe devraient être forcés à démissionner, en vertu de ce que Grillo appelle la « contrainte de mandat ». Selon Grillo, un parlementaire doit être contraint, tout au long de son mandat, à respecter la ligne du parti. Il est intéressant de noter qu’en France, on retrouve une contrainte similaire dans le règlement intérieur des députés de La République en marche : ceux-ci ne sont pas autorisés à cosigner de propositions de loi issues d’un autre groupe parlementaire, sous peine d’exclusion [177]. Il en va de même pour les députés de La France insoumise. Est-ce la nouvelle norme pour les partis qui se présentent comme « antisystèmes » ? Pour revenir en Italie, en 2015, Grillo disait souhaiter que cette mesure soit incluse à la Constitution italienne [178]. Une nouveauté apparaît en 2017 : le Mouvement cinq étoiles dit vouloir imposer une amende de 100 000 euros pour tout élu M5S qui voterait contre une de ses propositions au Parlement, déviant de la ligne politique du parti [179]. Cela vaudrait aussi pour un élu qui voudrait changer de groupe parlementaire, ou même abandonner son mandat. Silvia Noferi, conseillère M5S à la mairie de Florence, explique qu’il s’agit d’une règle stricte dont le M5S est fier : « C’est un bon signal que nous envoyons, c’est courageux. Trop de parlementaires se font élire et décident finalement de changer de camp. Le citoyen qui a élu le parti pour sa ligne politique se sent alors trahi. En cinq ans, 540 changements [de partis] ont eu lieu au Parlement. La contrainte de mandat est donc une manœuvre pour faire comprendre que nous sommes différents, pour réduire le nombre de personnes qui voudraient accéder au pouvoir et nuire au Mouvement » [180]. Le M5S présente donc cette mesure comme un progrès face aux dérives de la démocratie libérale et représentative.

Bien entendu, selon la Constitution italienne, il n’y a rien d’illégal à voter contre une proposition de son parti, à changer de groupe parlementaire ou à renoncer à son mandat. Au contraire, l’article 67 stipule que « Chaque membre du Parlement représente la Nation et exerce ses fonctions sans contrainte de mandat » [181]. Les publications du M5S sur la contrainte de mandat seraient donc de purs éléments de communication visant à montrer l’intransigeance du parti vis-à-vis de ses membres. C’est une mesure cohérente avec la volonté d’apparaître honnête et transparent. Or, cette mesure est surtout révélatrice des tendances antidémocratiques de la jeune formation. Dans la tradition libérale, les parlementaires sont des représentants de la nation et non d’un parti, ils doivent être libres de changer d’avis et ils ne doivent être assujettis à aucune contrainte de ce type. C’est le principe de mandat représentatif, que l’on retrouve dans la théorie de démocratie représentative étayée par Emmanuel-Joseph Sieyès au moment de la Révolution française en 1789 [182]. En science politique, on oppose cette théorie à celle de la démocratie directe de Jean-Jacques Rousseau.

Démocratie directe et dérives populistes

Ce que propose le Mouvement cinq étoiles à travers la plateforme Rousseau, c’est la mise en application de la démocratie directe grâce au cyberespace. C’est sur cette plateforme que les membres peuvent voter pour leurs représentants et orienter la position du parti sur une thématique donnée. Les non-inscrits peuvent observer les discussions qui ont lieu sur la plateforme Rousseau en tant qu’invités. Nous avons ainsi accès à plus de trois cents propositions de lois, classées par commissions, ainsi qu’aux discussions déjà closes. Par exemple, pour la commission « Environnement et Territoire », on trouve des propositions comme la loi de récupération des immeubles abandonnés et inutilisés. Jean-Jacques Rousseau définissait la démocratie directe comme un système par lequel les citoyens sont souverains : « Une et indivisible, cette souveraineté s’exprime par la volonté générale qui résulte de la délibération entre tous » [183]. Penchons-nous brièvement sur le problème théorique que soulève la démocratie directe pour comprendre ses implications dans notre cas d’étude. Émile Durkheim la critiquait déjà au début du XXème siècle pour sa négation du rôle de l’État dans la gestion de la société :

« Il ne faut (…) pas dire que la démocratie est la forme politique d’une société qui se gouverne elle-même, où le gouvernement est répandu dans le milieu de la nation. Une pareille définition est contradictoire dans les termes. C’est presque dire que la démocratie est une société politique sans État. En effet, l’État ou n’est rien ou est un organe distinct du reste de la société. Si l’État est partout, il n’est nulle part [184]. »

Selon Émile Durkheim, l’État doit être un organe distinct du reste de la société. Cela rejoint l’opinion de nombreux experts sur la nécessité d’avoir des politiciens professionnels, comme nous l’avons vu plus tôt. Sa critique rejoint aussi l’idée selon laquelle l’État n’est ni la somme ni la synthèse de toutes les opinions populaires. Or, c’est bien ce qui est reproché au populisme, que Jan-Werner Müller, professeur de science politique à Princeton et spécialiste des populismes, considère comme « un danger pour la démocratie du fait de la conception unanimiste du peuple qui est la sienne » [185]. Deux problèmes en découlent. D’abord, le rejet du parlementarisme, car « si le peuple est un et homogène », il y a peu d’utilité à « organiser des débats entre des représentants de ses différentes composantes idéologiques réputées ne pas exister » [186]. Par conséquent, et c’est le deuxième problème, les partis comme le M5S ont « l’excommunication facile » puisque « quiconque n’est pas d’accord avec la vision qu’il a du peuple est décrété comme étranger à celui-ci » [187].

Le modèle de démocratie participative que le Mouvement cinq étoiles propose est justifié par la volonté de combler les failles de la démocratie représentative. Toutefois, c’est bien une entreprise privée de marketing, Casaleggio Associati, qui gère cette plateforme délibérative. Cela soulève des questions liées au fonctionnement, au contrôle et à l’accès au réseau. Sur ce point, deux opposants à gauche du Mouvement cinq étoiles s’entendent sur un déficit démocratique lié à la plateforme de démocratie participative. D’après Sara Prestianni de Libres et Égaux, à propos de la création des listes électorales, l’avis des internautes n’a pas réellement été pris en compte et ce sont les chefs du parti qui ont finalement décidé [188]. Luca Di Mauro, du parti Pouvoir au Peuple, considère quant à lui que la plateforme en ligne Rousseau est un simulacre de démocratie car peu sont autorisés à y voter. Nombreux sont ceux qui s’interrogent quant à la participation des membres du Mouvement cinq étoiles à la prise de décision sur Rousseau : est-elle effective ? D’après le Parti démocrate, Rousseau n’offre qu’un espace de débat limité, où les discussions et les lois votées ne portent pas sur de grands enjeux. En effet, si l’on regarde l’historique des discussions, il ne semble pas y avoir eu de vote sur les thèmes les plus importants comme l’euro. Ainsi, les décisions sur ces sujets reviendraient à des privilégiés et devraient être suivies. Bien que ces méthodes ne soient pas antidémocratiques, elles montrent qu’il y a un décalage entre le discours sur la participation des citoyens à la prise de décision et leur participation effective. Toutefois, une telle plateforme de démocratie participative a le mérite d’exister, bien qu’elle reste un espace limité de prise de décision par le peuple. Il est possible que ses mécanismes s’améliorent à mesure que le parti se développe.

D’après le journal Il Foglio, l’Association Rousseau et la plateforme du même nom sont gérées par quatre personnes : son président, Davide Casaleggio, ses associés David Borrelli et Max Bugani et le responsable éditorial Pietro Dettori. Seul Borrelli a accepté de répondre aux questions du journal, et ce de manière très évasive, laissant entendre qu’il ne détenait pas beaucoup d’information ou qu’il ne voulait pas les partager [189]. L’enquête rappelle que l’entreprise Casaleggio Associati et l’Association Rousseau partagent le même siège social et le même trésorier, à savoir Davide Casaleggio lui-même. Faute de pouvoir obtenir des réponses à leurs questions, les journalistes s’en sont tenus à ce qui était accessible sur la plateforme. Le nouveau statut de l’Association datant du 30 décembre 2017 révèle, par exemple, que les candidats élus du M5S doivent verser une « taxe Rousseau » mensuelle de 300 euros [190]. Il convient de noter qu’une version révisée et non datée du statut de l’Association Rousseau a été mise en ligne, sur laquelle on ne trouve plus aucune mention de cette taxe [191]. Si le bilan est bien présent sur la plateforme, comme le veut le principe de transparence du M5S, aucune indication n’est disponible sur le détail des dépenses faites par l’Association Rousseau à partir des dons des membres et des rentrées permises par la « taxe Rousseau ». Il n’est donc pas possible de savoir précisément où va l’argent des élus et des donateurs du Mouvement cinq étoiles, que Il Foglio estime à près d’un million d’euros en 2016.

L’idée du consensus constitue un point central dans la stratégie de pouvoir du Mouvement cinq étoiles. Les analyses nationale, régionale et locale ont permis de montrer que cette stratégie du consensus se matérialisait notamment par un discours modulable et des acteurs adaptés au territoire. Voyons comment elle s’articule dans le cyberespace du M5S.

3.2. La partie immergée de l’iceberg : extrême droite, violence, désinformation

L’analyse du cyberespace montre que derrière les canaux de communication officiels du Mouvement cinq étoiles, il existe une galaxie de sites, de blogs et de comptes non officiels entretenant des liens avec des réseaux d’extrême droite. Parmi ces pages qui utilisent le nom ou le logo du M5S, certaines se font le véhicule d’informations non vérifiées sur des sujets scientifiques ou sur des adversaires politiques. Pietro Dettori, que nous avons cité dans la section précédente, fait le pont entre ces sphères officielles et non officielles du cyber-écosystème du M5S. Ancien gestionnaire des réseaux sociaux de Casaleggio Associati, Pietro Dettori est devenu responsable éditorial de la plateforme Rousseau en 2016. Or, son frère Marcello Dettori est le gestionnaire d’un site nommé Silence et faussetés [192], une agora pour la défense du Mouvement cinq étoiles face aux attaques dont il a fait l’objet. Parmi les articles publiés récemment, certains ont pour but de contredire les allégations de liens entre le M5S et le KGB russe [193] ou la Camorra [194]. Les articles ont aussi pour objet de questionner la légitimité des auteurs de ces allégations. Ainsi, une série d’articles sont destinés à discréditer Iacopo Jacoboni pour ses révélations sur le M5S. Entre avril 2017 et avril 2018, on compte sept articles sur ce sujet, tous anonymes [195]. Il faut dire que si cette prise de position en faveur du M5S par le frère de Pietro Dettori interpelle, elle n’est en rien condamnable au sens juridique du terme, en vertu de la liberté d’expression. Toutefois, la page Facebook de Silence et faussetés est liée à ce que Iacopo Jacoboni appelle le réseau non officiel du Mouvement cinq étoiles, que nous allons maintenant examiner de plus près.

En 2017, des pages Internet utilisant le nom du M5S sans appartenir à son réseau officiel diffusaient du contenu xénophobe, rapporte Iacopo Jacoboni [196]. D’autres sites liés à ce réseau non officiel publiaient des informations à caractère polémique. Par exemple, selon Jacoboni, le site d’information Tze Tze, qui a été mis hors ligne à une date que nous ne pouvons déterminer mais que nous pouvons estimer à la deuxième moitié de l’année 2017 [197], avait publié un article établissant des liens entre la vaccination et le développement de l’autisme, largement repris par les réseaux non officiels du M5S mais aussi par Beppe Grillo lui-même sur son blog [198]. Cette diffusion d’information controversée contribue à développer un climat de méfiance à l’égard de la classe dirigeante. Dans le cas des publications sur la vaccination, les auteurs répandent l’idée que le gouvernement ne sévit pas contre les grands groupes pharmaceutiques qui nuisent à la santé publique. Ainsi, les auteurs de ces sites influencent un électorat déjà déçu par les partis politiques traditionnels et qui pourrait se tourner vers le M5S. De plus, selon un rapport de l’Atlantic Council, Tze Tze relayait fréquemment des publications de Sputnik News, un autre organe de presse officiel de la Russie [199]. Il n’est pas possible de dire qu’il s’agit d’une stratégie électorale mise en place par le parti. Reste que Tze Tze appartenait à la compagnie Casaleggio Associati, tout comme La Cosa, un autre site d’information pro-M5S [200].

S’il n’est pas possible de déterminer qui contrôle tous ces comptes et toutes ces pages, ni la proximité entre le Mouvement cinq étoiles et ce réseau non officiel, des liens ont déjà été établis. En novembre 2017, un rapport commandé par le gouvernement de Matteo Renzi révèle que des sites pro-M5S sont liés à des sites pro-Russes ou encore pro-Ligue [201]. Cette découverte s’appuie sur des identifiants Google AdSense et Google Analytics. Ces services de Google permettent à un webmestre de générer des messages publicitaires et d’analyser l’audience sur son site Internet. Ainsi, le rapport explique que des pages utilisant le nom du M5S partagent les mêmes identifiants Google AdSense et Google Analytics que le responsable officiel des réseaux sociaux de la Ligue, mais aussi de sites se faisant le relais de diverses théories du complot et de contenus pro-russes. Avec l’aide d’outils d’analyse de données ouvertes, David Puente, un journaliste italien qui s’intéresse aux activités du M5S dans le cyberespace, a créé une infographie des différents sites reliés par le même identifiant AdSense [202].

Il convient de préciser que les identifiants Google Analytics ne suffisent pas à établir un lien direct entre deux entités. Selon Riccardo Coluccini, journaliste à Vice Magazine, ces identifiants sont souvent partagés entre différents sites Web puisque les mêmes développeurs peuvent les réutiliser pour d’autres pages [203]. Or, d’après l’analyse de David Puente, les membres des pages pro-M5S et pro-Ligue se faisaient le relais des mêmes sites d’information conspirationnistes, anti-Union européenne et pro-russe. Par ailleurs, la page Info 5 Étoiles était abondamment relayée par les membres du groupe Luigi Di Maio, dont nous avons démontré la proximité avec des figures officielles du M5S. Ces observations permettent de tirer deux conclusions. La première est que le M5S et la Ligue ont un auditoire similaire. La seconde est que les sites d’information dite « alternative » et promouvant des idées anti-scientistes trouvent un écho parmi les militants du M5S. Le caractère de ces publications aide à mieux cerner une partie de la base électorale du M5S, ses orientations politiques et ses représentations. Ces pages pro-M5S ont depuis été supprimées.

Le rapport ayant été commandé par le gouvernement à quelques mois des élections de mars 2018, ces révélations n’ont pas manqué d’enflammer le Mouvement cinq étoiles qui a accusé le gouvernement de propager des « fausses nouvelles » pour leur nuire. Ce faisant, le M5S a su nourrir davantage la méfiance de ses soutiens à l’égard du Parti démocrate et de l’élite politique. Toujours est-il que ces coïncidences ont éveillé des doutes, d’autant plus que le dossier sur les dérives des sites pro-M5S est de plus en plus étoffé. Le cas de la page Facebook « Club Luigi Di Maio » illustre bien ce problème. Avec plus de 100 000 abonnés, ce groupe non officiel qui utilise le nom du leader du M5S publiait de nombreux messages racistes, diffamatoires et promouvait la violence verbale dans les discussions entre les membres [204]. Sur son blog, le journaliste David Puente a mis en ligne des captures d’écran prises sur ce groupe entre juillet 2016 et avril 2018. En août 2016, un membre de « Club Luigi Di Maio » partageait la photo d’un autobus avec pour seul commentaire : « Voici les autobus Boldrini, conduisant les immigrants des auberges à la plage toute la journée. Partagez si vous êtes énervés » [205]. Le même mois est publié un photomontage mettant en scène Matteo Renzi sur le point de tomber d’un immeuble, commenté par la question : « Sois honnête, que ferais-tu ? » [206]. Bien que Luigi Di Maio ait nié toute implication dans ce groupe, La Stampa révèle en décembre 2017 que ses proches collaborateurs dont Dario De Falco et Pietro Dettori (voir Figure 3 page 93) y contribuaient régulièrement par des publications [207].

Ce cas semble confirmer l’imbrication des cercles officiel et non officiel du Mouvement cinq étoiles. Du moins, il met en lumière le rôle stratégique que peuvent avoir ces réseaux tenus par des « fans ». Ces pages n’étant pas officielles, il est facile pour le jeune parti de s’en désolidariser par la parole. C’est ce que Luigi Di Maio a fait en affirmant, au début de l’année 2018, avoir demandé à Facebook de fermer le groupe « Club Luigi Di Maio » [208]. Il est néanmoins resté en ligne pendant quatre mois, le temps des élections, avec un statut de groupe privé dont l’accès est réservé aux membres. On peut supposer que, dans un premier temps, le coût de clôture de ce groupe ait été plus grand que celui qui résulte de l’accusation par les médias de promouvoir la violence. Le succès de cette stratégie repose sur la conviction répandue au sein de la base militante que les médias traditionnels sont liés au pouvoir et qu’ils ne sont, par conséquent, pas dignes de confiance. Cette conviction est renforcée par l’idée que les médias traditionnels diffusent des « fake news  » [209], un argument brandi régulièrement par le M5S pour se protéger de leurs accusations. Cette stratégie fait écho à celle du président américain Donald Trump qui s’attaque régulièrement aux médias (comme CNN) lorsqu’ils se font critiques de son gouvernement, et se révèle particulièrement efficace. Depuis avril 2018, ce groupe n’est plus visible, ce qui, selon Facebook, peut être dû à l’expiration du lien, ou au fait qu’il est caché aux non-membres.

Enfin, les comptes Twitter pro-M5S ont aussi eu pour objet de nuire à la réputation de politiciens, avec un acharnement particulier contre le Parti démocrate, favorisant de surcroît la violence verbale dans les conversations. Ainsi, Matteo Renzi est représenté de façon répétée comme un « mafieux » ou un « fraudeur » et le président de la République Sergio Mattarella a été faussement mis en cause dans l’enquête sur l’affaire « Tempa Rossa », un cas de trafic d’influence impliquant des membres du gouvernement de Matteo Renzi en avril 2016 [210]. En novembre 2016, s’ouvrent un procès pour diffamation et une enquête pour découvrir qui se cache derrière un compte Twitter qui s’acharne contre le Parti démocrate. Ce compte utilisait le nom de Beatrice Di Maio, soit le même nom de famille que le leader pentastellaire. Grâce aux données publiques de Twitter, les recherches ont conclu que ce compte était lui-même lié à une série de comptes pro-M5S portant des objectifs différents : diffamation d’adversaires, propagation de contenu xénophobe, pro-Poutine ou pro-Trump et support de personnalités du M5S [211].

Toujours au mois de novembre, la femme d’un député de Forza Italia affirme être derrière le compte Beatrice Di Maio [212]. On pense tout de suite moins à une stratégie du M5S pour manipuler l’opinion publique qu’à une stratégie de Forza Italia pour nuire à son adversaire principal, tout en semant la controverse autour du jeune parti : coup double. Cependant, les sympathisants pentastellaires sur les réseaux sociaux ont montré un réel intérêt pour ces publications et les ont relayées. Par conséquent, bien qu’ils ne soient pas contrôlés par le M5S, des comptes comme celui de Beatrice Di Maio ont une véritable influence sur les militants. Cela peut contribuer à la popularité du parti dans d’autres milieux que celui qu’il arrive à atteindre avec son discours officiel. Sans pouvoir en quantifier l’impact en termes électoraux, il semble juste d’affirmer que ce type de publications puisse convaincre un électorat plus radical.

Dans le cadre du Brexit et de la campagne électorale de Donald Trump en 2016, la manipulation de l’opinion publique à travers les réseaux sociaux s’est avérée très efficace, comme l’a démontré l’affaire Cambridge Analytica [213]. Le Mouvement cinq étoiles ne semble pas en avoir fait l’économie, comme le montre la porosité de la frontière entre la sphère officielle du parti et l’immense sphère non officielle qui se fait le relais de contenu très polémique. Que celle-ci soit tenue par des fans ou qu’elle soit la construction stratégique du M5S est encore difficile à déterminer, même s’il est fort probable que la responsabilité soit partagée. Quoi qu’il en soit, à travers le contrôle de la plateforme Rousseau et de médias sympathisants, le duo Casaleggio Associati-M5S présente un cas unique d’imbrication entre politique et intérêts privés. L’hypothèse de l’expérimentation du consensus à l’échelle de la société laisse beaucoup de questions en suspens : jusqu’où peut-on aller pour arriver au consensus ? Est-ce une simple stratégie marketing qu’il s’agit de développer et de revendre à des groupes d’intérêt ? Y a-t-il un véritable projet politique ou idéologique derrière ce projet ? Peut-il servir d’autres projets politiques ?

3.2. Un populisme européen 2.0

Le Mouvement cinq étoiles entretient un rapport aux médias et au cyberespace qui rappelle celui du président Donald Trump aux États-Unis en 2016 et celui de Marine le Pen en France en 2017. Durant les campagnes électorales américaine et française, les médias russes se sont montrés très actifs [214]. Une hypothèse répandue est que le gouvernement russe a tout intérêt à déstabiliser les puissances occidentales et leurs systèmes politiques traditionnels pour rééquilibrer les rapports de force internationaux. C’est celle que partage le Centre de recherche eurasiatique de l’Atlantic Council (CREAC) dans son rapport intitulé « Les chevaux de Troie du Kremlin », publié en 2017 [215]. Par conséquent, le M5S constituerait le cheval de Troie idéal pour s’immiscer dans l’Union européenne et la fragiliser de l’intérieur. De plus, le relais de contenu pro-russe sur les réseaux non officiels du M5S indique qu’un rapprochement s’est opéré pendant une certaine période. Toutefois, dans le cas du M5S, nous pouvons considérer l’hypothèse inverse, celle de Luciano Bozzo : plutôt qu’une démarche active de la part de la Russie, ce rapprochement s’expliquerait par une volonté du M5S de trouver un allié fort qui se distingue de l’Union européenne et des États-Unis [216].

Le Mouvement cinq étoiles, cheval de Troie de la Russie en Europe ?

Le Centre de recherche eurasiatique de l’Atlantic Council (CREAC), basé à Washington, qualifie de « pro-russes » les partis qui adoptent le discours stratégique propre à la Russie (anti-occidentaux, anti-américain), qui affichent un support à la politique étrangère de Vladimir Poutine et qui proposent des politiques qui vont dans le même sens que les intérêts géopolitiques de la Russie ou visent à nuire à la cohésion de l’Union européenne et de l’Otan. En suivant ces trois critères, des chercheurs de l’Atlantic Council ont retracé les signaux de rapprochement entre le Mouvement cinq étoiles et la Russie. À partir de leur travail, nous proposons la frise chronologique suivante afin d’observer l’évolution des relations entre ces deux acteurs.

En 2012, le CREAC observe le début d’une politique active du Kremlin en Italie, renforcée après la crise en Ukraine. Dans son rapport, il estime que dans plusieurs pays européens, le régime de Poutine redouble d’efforts pour supporter les forces populistes et souverainistes afin de déstabiliser l’axe euro-atlantique, fomenter l’instabilité politique et faire grandir la méfiance envers la démocratie libérale [217]. Cela s’est traduit par des rencontres entre des hauts représentants du M5S avec le parti de Poutine, Russie unie. Alessandro Di Battista, à l’époque vice-président de la Commission des Affaires étrangères à la Chambre des députés et actuel bras droit de Luigi Di Maio, s’est ainsi déplacé en Russie en mars 2016 pour rencontrer Sergueï Jelezniak, le secrétaire adjoint du conseil de Russie unie. Le CREAC note également un support médiatique accru de la Russie au M5S, d’abord à travers une meilleure visibilité dans les chaînes russes internationales, puis dans des campagnes médiatiques russes hostiles au gouvernement italien. Il convient toutefois de nuancer les conclusions de ce rapport. Comme l’explique Marlène Laruelle, chercheuse associée au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen, la tendance est à la surestimation du « soft power » de la Russie en Europe, en particulier dans les médias. Elle contribue indéniablement à la remise en question des démocraties occidentales, mais n’influence qu’indirectement le débat et, surtout, ce n’est pas elle qui l’a initié [218]. Ainsi, plutôt que de parler du M5S comme « cheval de Troie du Kremlin », nous pensons plutôt que le jeune parti recherche un allié légitime en la Russie, qu’il considère comme la seule puissance valable pour défendre ses idées.

La légitimité du M5S et l’alignement sur la politique de Vladimir Poutine

Si la popularité du Mouvement cinq étoiles constitue un outil stratégique intéressant pour la Russie pour s’immiscer dans les affaires italiennes et plus largement celles de l’Union européenne, le jeune parti a eu un intérêt particulier à s’aligner sur les positions russes, du moins pendant un certain temps. Pour Luciano Bozzo, professeur de science politique à l’Université de Florence, il s’agit d’un rapprochement par opportunisme mutuel. Auprès des étudiants du professeur Bozzo, Vladimir Poutine possède une image très favorable : c’est un leader fort et efficace, qui incarne l’intérêt national et qui constitue un réel rempart contre la mondialisation [219]. Selon Bozzo, il s’agit d’une figure modèle pour le M5S, puisqu’il est en mesure de créer un consensus au sein de sa population et de mener une politique étrangère autonome :

« En s’alignant sur Poutine, le M5S peut se démarquer d’une Italie neutre et prendre une voie alternative, plus ou moins mythique. D’où l’attraction pour le modèle de Poutine. Plus que la Russie, je crois que c’est la figure du leader russe qui influe. Je ne crois pas que les électeurs du M5S en savent beaucoup sur la nation russe et sur la politique extérieure russe [220]. »

Le Mouvement cinq étoiles n’est pas le seul parti italien à s’être aligné sur la Russie. C’est le cas d’autres partis « anti-establishment » comme la Ligue, Frères d’Italie, CasaPound et le Parti communiste italien. En effet, la transformation profonde de la Ligue du Nord en un parti de droite nationaliste et populiste s’est accompagnée d’un changement d’orientation favorable à la Russie [221]. Dans le cas du M5S, comme nous l’avons vu dans la frise chronologique ci-avant, l’orientation pro-russe débute en 2013, tandis que le discours anti-européen était au cœur de sa campagne aux élections législatives. Au printemps 2015, le discours pro-russe du M5S s’intensifie. La conjoncture nationale et internationale (crise ukrainienne, crise des réfugiés, attentats de Nice, campagne référendaire en Italie) rendait stratégique l’alignement du M5S sur la Russie et l’adoption d’un discours similaire. En effet, dans l’opinion publique, l’incapacité des puissances occidentales à faire face à ces crises rendait recevable leur prise en main par un acteur externe, comme la Russie. En ligne avec l’opinion publique et avec ses principes d’indépendance vis-à-vis l’hégémonie américaine, le M5S voyait en Vladimir Poutine un allié légitime et lui-même porteur de légitimité.

Toutefois, il n’en a pas toujours été ainsi. En 2009, le Mouvement cinq étoiles n’est pas né fervent supporteur de la Russie. À l’origine, il en était même plutôt critique, comme l’indique Igor Pellicciari, consultant auprès du ministère des Affaires étrangères russe et professeur à l’université de Bologne [222]. Par ailleurs, le discours pro-Kremlin a perdu en intensité au cours de l’année 2017 et lors de la campagne législative de 2018, le M5S s’est alors fait discret tant sur l’Union européenne que sur la Russie. En 2018, il est politiquement plus coûteux et risqué de se prononcer sur ces thèmes qu’il y a quelques années. C’est peut-être pour cette raison que les articles du blog de Beppe Grillo rapportant ses liens avec la Russie, sur lesquels le CREAC s’est appuyé pour rédiger son rapport, ne sont plus accessibles aujourd’hui. Dans les sources du rapport du CREAC, on trouve ainsi un article intitulé « Une délégation de paix M5S en Russie et en Crimée », datant du 29 juillet 2015 [223]. Or, sur le blog de Beppe Grillo, cette page n’existe plus.

Par ailleurs, depuis environ un an, on ne trouve plus aucune trace de Tze Tze, un média pro-M5S créé par Casaleggio Associati et qui se faisait le relais d’information des réseaux d’information officiels de la Russie [224]. Selon Il Post, Tze Tze avait notamment repris un article de Sputnik Italia intitulé « Les États-Unis financent-ils le trafic de migrants vers l’Italie ? » [225]. Le lien vers celui-ci n’est plus actif. Au-delà des révélations de Jacopo Iacoboni dans La Stampa, considérées comme mensongères par plusieurs membres du M5S interrogés sur le terrain, un article datant de 2011 sur le blog de Beppe Grillo est peut-être l’une des dernières preuves écrites que Tze Tze était au cœur de la communication du M5S :

« Tze Tze est un service extraordinaire qui transmet sur son portail toutes les informations en temps réel qui se trouvent et qui se font sur la toile… C’est, je crois, une nouveauté dans le secteur, car nous pouvons pour la première fois avoir des informations indépendantes… À travers ces lignes, j’essaie d’anticiper les [critiques telles que] « C’est Casaleggio Associati qui met la main sur l’information ». Pensez ce que vous voulez [226]. »

Maria Cristina Migliore, candidate infortunée à la chambre des députés en 2018 et docteure en philosophie, affirme que les membres du M5S étaient fréquemment sollicités par Tze Tze par messagerie électronique durant les premières années, mais que ce n’est plus le cas maintenant, depuis environ un an. Selon elle, les positions du parti changent parce qu’il prend conscience de la complexité des enjeux. Elle ajoute que la socialisation du M5S au parlement a fait découvrir à ses membres que « tous ne sont pas mauvais dans les autres partis politiques, qu’ils deviennent de plus en plus modérés. Ils ont compris qu’il faut réfléchir avec précaution s’ils veulent faire de la politique » [227]. Mais ce changement de ligne est-il le signe d’une normalisation du parti ou d’un virage stratégique ?

Perspectives européennes du Mouvement cinq étoiles

L’influence de Luigi Di Maio et de Matteo Salvini sur la politique étrangère de l’Italie inquiète aujourd’hui une partie des médias et des voisins européens. Après deux mois d’incertitudes, les deux leaders se sont entendus sur un contrat de gouvernement conjoint le 20 mai 2018 [228]. C’est à la Ligue que revient la politique intérieure, tandis que le M5S est en charge du développement économique, du travail et des politiques sociales. Les positions de la Ligue sont très dures envers l’immigration, tandis que le M5S a toujours refusé de se prononcer clairement sur la question. Cette division du travail entre les deux partis en dit déjà beaucoup sur la politique que pourrait mener ce gouvernement, car c’est une manière pour le M5S de laisser la question de l’immigration aux mains de la Ligue. On peut donc s’attendre à un durcissement de la politique migratoire.

Les inquiétudes se portent notamment sur l’Union européenne. Historiquement, la Ligue veut en sortir et, comme nous l’avons vu, le M5S a oscillé entre plusieurs positions. Pendant la campagne de 2018, ses dirigeants ont eu un discours plus modéré que par le passé et ont fait savoir qu’il était nécessaire de rester dans l’UE mais de renégocier les accords. Or, les marchés financiers, dont l’intérêt réside dans le libéralisme économique et la mondialisation, ne sont pas rassurés, car l’euroscepticisme reste fort à l’intérieur des deux formations et les mesures qu’ils proposent sont coûteuses [229].

Enfin, il y a l’éventualité que l’Italie s’éloigne de sa ligne atlantiste et européiste traditionnelle au profit d’une alliance stratégique avec Moscou. Les deux partis ont déjà démontré leur sympathie pour le régime de Vladimir Poutine et réclament depuis longtemps la levée des sanctions contre la Russie suite à l’annexion de la Crimée. Par ailleurs, la Russie est un facteur de polarisation et une manière de se positionner sur la scène internationale. C’est ce qu’a révélé l’affaire Skripal en avril 2018 lorsque dix-neuf États membres de l’Union européenne ont mené de front des sanctions sur le personnel diplomatique russe, en réaction à la tentative d’empoisonnement de l’agent de renseignement russe Sergueï Skripal au Royaume-Uni [230]. Ainsi, un rapprochement russo-italien pourrait rendre délicate la position de l’Italie en Europe, voire l’isoler.

Conclusion

À travers cette analyse du cyberespace, nous avons cherché à mieux comprendre le fonctionnement interne du Mouvement cinq étoiles et les reproches que lui font ses détracteurs. En effet, en étudiant les différentes pages officielles du M5S, nous avons trouvé que certaines méthodes, comme la contrainte de mandat, révélait un caractère antidémocratique. Contrairement à la volonté déclarée d’apparaître comme un parti transparent et participatif, la plateforme délibérative Rousseau s’avère très opaque quant à la participation effective des membres et des dépenses budgétaires. L’étude du cyberespace nous a aussi permis de découvrir ce que l’on a appelé la partie immergée de l’iceberg. Nous avons vu qu’il existait une grande nébuleuse de pages web non officielles liées au M5S qui se distinguait de la ligne officielle du parti. Ces pages se font souvent le vecteur d’informations détournées et de contenu diffamatoire sur les autres partis politiques. Bien que nous ne puissions prouver que ces pages appartiennent au M5S, et même s’il y a parfois plusieurs degrés de séparation entre une page non officielle et un élément officiel du parti, des cas comme celui de Pietro Dettori soulèvent des interrogations majeures. Quoi qu’il en soit, il semble légitime de conclure que ces pages non officielles ont un impact sur la popularité du M5S auprès d’un électorat plus radical que celui qu’il vise avec son discours officiel. Ainsi, il y aurait là un laisser-faire stratégique de la part du M5S. Finalement, l’étude du cyberespace nous a permis de mieux situer le Mouvement dans son contexte européen et international. Nous avons identifié des affinités avec le régime de Vladimir Poutine, révélées par des contenus de la sphère non-officielle du M5S, tout comme dans les sites contrôlés par les autorités du parti, à l’instar de Tze Tze. Jusqu’en 2017, les activités dans le cyberespace trouvent une résonnance dans les interactions entre des personnages officiels du M5S et le régime de Vladimir Poutine, à travers des rencontres, des déclarations et les efforts des médias officiels russes contre un des opposants principaux du M5S, le Parti démocrate.

Somme toute, l’étude du cyberespace pose la question de l’identité du Mouvement cinq étoiles et de l’existence d’un ou de plusieurs narrateurs. Les dérives antidémocratiques et populistes doivent-elles être considérées comme des erreurs de débutant, du moins en partie ? Ou doit-on plutôt y voir une stratégie de pouvoir dans le cyberespace pour grandir en popularité auprès d’un électorat que le parti ne pourrait pas toucher par des voies conventionnelles sans nuire à l’image modérée qu’il peine à construire depuis le remplacement de Beppe Grillo par Luigi Di Maio ?

Conclusion générale

Malgré les deux mois d’incertitude sur la constitution du gouvernement qui ont suivi l’annonce des résultats des élections législatives du 4 mars 2018, nous pouvons sans aucun doute affirmer que le M5S a réussi son pari. C’est la confirmation d’une croissance qui commence en 2009 et qui s’accélère en 2013. Aux élections municipales de 2016, le M5S prend sa place à Turin et à Rome. En 2018, les résultats montrent qu’il a su solidifier ses positions dans les banlieues de la capitale. Apparaît également une nouvelle tendance : la conquête du sud de l’Italie. Il n’est pas possible de dire pour l’instant si ces victoires sont synonymes d’un ancrage durable sur le territoire. Toujours est-il que les opposants du M5S sont aujourd’hui obligés de le considérer comme ce qu’il est : un véritable parti qui s’est imposé sur la scène politique italienne avec une rapidité sans précédent. Ce succès est attribuable à différents facteurs conjoncturels que nous avons identifiés dans le chapitre premier. C’est d’abord le contexte multi-crise qui a favorisé la croissance du M5S en Italie. Le chômage et la crise migratoire ont nourri les frustrations, tandis que la crise des partis politiques traditionnels, et plus particulièrement celle de la gauche, a libéré un espace considérable pour les partis contestataires. Les stratégies du M5S se sont donc articulées autour de ces différentes crises, avec un discours et des objectifs affichés qui laissent peu de place au désaccord : une meilleure répartition des richesses, un système de justice plus efficace et une participation citoyenne aux affaires politiques du pays par le biais d’Internet.

Mais le plus grand succès du Mouvement cinq étoiles a été d’adopter des positions si diverses et si changeantes qu’il est difficile de le placer sur un échiquier politique et de le définir en des termes simples. Certaines positions fluctuent avec le temps ou en fonction du lieu. À l’échelle nationale, les hauts responsables du M5S ont travaillé à développer un discours plus modéré que celui de Beppe Grillo, brisant avec la phase contestataire. Les porte-paroles soutiennent qu’ils ne sont ni de gauche, ni de droite, et que le M5S est un mouvement post-idéologique. On y trouve des personnalités qui incarnent implicitement les courants différents du mouvement. L’aile gauche, personnifiée par Roberto Fico, tient un discours plus axé sur l’écologie et l’économie sociale. L’aile droite, dans laquelle nous pouvons ranger Gianluigi Paragone, parle davantage de l’intégration européenne et des questions liées à l’immigration. Les porte-paroles du premier courant évitent finement de traiter de sujets du second, et vice-versa. Doit-on y voir une expérimentation à grande échelle du consensus au sein de l’opinion publique italienne, comme celle que menait Gianroberto Casaleggio, co-fondateur du M5S, au sein de son entreprise dans les années 1990 ?

Ce mémoire avait pour objectif de déterminer comment le M5S était parvenu à s’imposer en Italie, oscillant entre la normalité et la radicalité, et comment ces deux stratégies opposées pouvaient fonctionner à long-terme. Nous avons pu constater que la coexistence d’une faction modérée et d’une faction très contestataire avait permis au M5S de gagner du terrain à différentes échelles de territoire et dans des milieux hétérogènes. Mais ce qui constitue une de ses forces pourrait aussi devenir une faiblesse car la jeune formation fait l’objet de tensions internes et externes qui peuvent nuire non seulement à sa cohésion mais aussi à la démocratie.

Les membres du M5S tentent de mener à bien des projets qu’ils considèrent révolutionnaires puisqu’il s’agit de faire ce qu’aucun parti n’a jamais pu mettre en œuvre. Toutefois, ses méthodes antidémocratiques soulèvent des interrogations sur sa nature en tant que parti politique. Bien que ses objectifs soient louables, ils nécessitent des moyens qui heurtent les droits fondamentaux. Ainsi, sous prétexte de cohésion de groupe et d’honnêteté vis-à-vis de des citoyens qui les ont élus, les députés ne sont pas autorisés à diverger de la ligne du parti, à voter contre une de ses propositions ou pour celle d’un opposant au Parlement, sous peine d’expulsion du parti et d’amende. C’est ce que Beppe Grillo appelle la contrainte de mandat. Or, les porte-paroles du M5S n’y voient pas d’inconvénient puisque c’est au peuple de décider des objectifs du parti. Un député qui s’y oppose est donc considéré comme un ennemi du peuple, ce qui justifie son exclusion.

L’analyse du cyberespace a montré, toutefois, que l’opinion au sein du parti et de l’électorat a pu être orientée. L’activité de membres officiels du M5S sur les réseaux sociaux révèle les liens ambigus qu’a pu entretenir le parti avec les cercles d’opinion anti-Union européenne, pro-russes, xénophobes et conspirationnistes, l’aidant ainsi à gagner des voix auprès d’un électorat d’extrême droite. Quelques journalistes ont relevé ces interactions entre les sphères officielle et non officielle du M5S, mais il est aujourd’hui difficile de le vérifier par nous-mêmes, de nombreuses pages ayant été supprimées ou fermées au public. Nous avons trouvé étonnant que ces informations n’aient pas été relayées et fait l’objet d’enquêtes de davantage de médias. La démonstration de ces liens reste donc incomplète et le M5S a intérêt à jouer sur ces multiples inconnues pour accuser les grands médias de mensonge, nourrir la méfiance envers les opposants et enrichir les théories du complot. Notre étude de terrain nous a appris que ces idées étaient bel et bien partagées par une partie de la base militante et des élus. En effet, c’est à l’échelle locale qu’on perçoit le plus nettement la faction radicale du M5S. Entre propos xénophobes et conspirationnistes, le jeune parti prend un visage beaucoup moins modéré que celui qui paraît dans les discours de campagne sur les places publiques des centres historiques des grandes villes. À moyen-terme, le parti pourrait se maintenir grâce à ce jeu d’échelles et de zone, adoptant une posture radicale à grande échelle, là où l’attention médiatique est moindre, et une posture plus modérée à l’échelle nationale.

Mais il nous faut revenir sur les tensions internes du parti dues à son hétérogénéité. D’un territoire à l’autre, il existe de grandes divergences d’opinion et de valeurs entre ses membres. Des militants ont déjà fait défection en 2017 et certains d’entre eux ont rejoint l’extrême droite, comme nous l’avons vu dans trois arrondissements de Rome. Malgré tout, le M5S est jusque-là parvenu à maintenir sa cohésion grâce à un fil conducteur particulièrement consensuel qui traverse ces différents niveaux de territoire : en finir avec l’élite politique corrompue et établir une démocratie transparente, juste et participative.

Si l’on se fie à l’hypothèse de Iacopo Jacoboni, le M5S n’est qu’un récipient dont le contenu peut être changé à tout moment par ses dirigeants. Ceux qui ne suivraient pas seraient écartés. De plus, il semblerait que la conjoncture en Italie soit si avantageuse pour le M5S qu’elle lui offre une grande latitude d’action, avec peu de risques de perdre en légitimité. Rares sont les médias qui creusent les affaires ambigües, qui auraient pu faire scandale, comme celles de Pietro Dettori ou d’Emmanuele Dessi. Jacopo Iacoboni est l’un des seuls journalistes à les suivre d’aussi près. Selon lui, si ces enjeux échappent à certains médias et intéressent peu les citoyens italiens, c’est notamment parce que la dimension cyber les dépasse. Peu de gens disposent des outils d’analyse pour déchiffrer les tentatives de manipulation de l’opinion sur les réseaux sociaux. Le M5S n’est donc vu qu’à travers ses figures médiatiques, jeunes et modérées, qui maîtrisent parfaitement les codes de communication de notre époque. De ce fait, les médias donnent plus d’importance à d’autres nouvelles et ne s’attardent pas sur ces sujets. Face à la popularité de la Ligue de Matteo Salvini et de sa politique de droite radicale, il est vrai que le phénomène peut sembler moins alarmant, et moins vendeur. Selon Luciano Bozzo, c’est aussi la conséquence d’une tendance des médias italiens à « monter sur le wagon du vainqueur ou du présumé vainqueur » [231]. Jacoboni partage cet avis. Contrairement à ce que certains porte-paroles du M5S semblent dire, il trouve que les plateaux de télévision à grande écoute ont manqué d’esprit critique à son égard durant la campagne. Selon lui, le raisonnement des journalistes est très simple : ils savent que le M5S est populaire et ils ont donc tout intérêt à ne pas être trop dur avec lui afin de ne pas se mettre à dos ses personnalités les plus importantes et pour qu’elles acceptent leurs prochaines invitations. En conséquence, une stratégie très simple de cote d’écoute pourrait contribuer à une normalisation superficielle du Mouvement cinq étoiles et à son renforcement politique.

Le Mouvement cinq étoiles a beau être le premier parti d’Italie, il doit aujourd’hui partager le pouvoir avec la Ligue. Le 20 mai 2018, tous deux ont signé un contrat de gouvernement. Ils dirigeront l’Italie ensemble, et ce jusqu’en 2023. Cette alliance permet de tirer deux conclusions. Premièrement, les principes fondateurs du M5S ont nettement évolué. Sous Beppe Grillo, il était impensable de s’allier à un autre parti ou de faire de compromis : c’était la phase contestataire. Avec son nouveau leader, Luigi Di Maio, le parti montre un signe de normalisation. Confrontés à la réalité, les élus n’ont d’autre choix que de faire comme les autres : s’unir pour gouverner. Sur le terrain, les militants et les porte-paroles ne semblaient pas ébranlés par cette dérogation, la jugeant nécessaire. Ils n’étaient pas non plus gênés de l’éventualité de s’allier avec la droite radicale. Des entretiens avec les candidats et les élus, nous avons pu retenir que tout allié leur semblait valable, tant qu’ils pouvaient mettre en œuvre les points de leur programme. Pour justifier que le choix d’alliance avec la Ligue faisait consensus, le M5S a mené un sondage auprès des membres de la plateforme de démocratie participative Rousseau. Ainsi, le 18 mai 2018, deux jours avant la signature du contrat de gouvernement avec Matteo Salvini, Luigi Di Maio affirmait que 94 % des inscrits y étaient favorables [232]. Il serait bien sûr irréaliste d’en conclure que 94 % des soutiens du M5S aux élections sont pour. Deuxièmement, en devenant un véritable parti politique, et notamment en s’alliant à un parti de droite radicale, le M5S débute un processus de redéfinition, ou devrait-on dire de définition. Cette proximité avec la droite radicale le poussera-t-il à adopter une posture similaire ? Ou, au contraire, va-t-il contrebalancer le discours de la Ligue en se positionnant comme un acteur modéré ?

La nécessité de se définir en tant que parti nous ramène au débat théorique sur le populisme. Les moyens discutables employés par le M5S peuvent-ils être considérés comme légitimes s’il mène à bien ses objectifs ? S’agit-il bien d’un parti révolutionnaire, capable d’apporter de nouvelles solutions à l’Italie d’aujourd’hui, comme beaucoup de porte-paroles l’affirment ? Est-ce un mouvement contestataire en voie de normalisation, pouvant constituer un rempart solide contre les extrêmes ? Ou est-ce un projet irréaliste ? L’avenir nous dira si la gouvernance du pays altère le militantisme du discours. Il est probable que, confrontées aux réalités du marché, les figures d’autorité du M5S comme Virginia Raggi ne soient plus en mesure d’affirmer avec la même fermeté pouvoir sonner le glas des lobbies de l’énergie, comme elle l’a fait dans le discours de clôture de la campagne des législatives.

Les plus optimistes pensent qu’il faut faire davantage confiance à ces partis dits populistes, puisqu’ils peuvent redonner de la vigueur à la démocratie et un nouveau sens à la politique. Il ne faut pas perdre de vue que malgré ses nombreuses failles et son peu d’expérience politique, le Mouvement cinq étoiles a rapidement su mettre en œuvre quelques-unes de ses promesses électorales, comme la réparation des routes à Ostie ou la taxe de stationnement à Turin. La sincérité des militants et des porte-paroles est bien réelle. Beaucoup d’entre eux trouvent injuste le comportement des médias à leur égard, en ce qu’ils ne mettent pas assez en avant ce que le M5S a accompli pour les citoyens. Maria Cristina Migliore regrette ainsi que les médias aient choisi le terme « Rimborsopoli », une référence au Tangentopoli, un scandale de corruption de grande envergure qui a donné lieu à la dissolution du Parti socialiste italien dans les années 1990. Cela revient à donner beaucoup d’importance aux élus qui n’ont pas tenu parole et, de ce fait, à occulter la majorité des parlementaires M5S, une centaine d’individus, qui ont respecté leur engagement et reversé un total de 23 millions d’euros à des entreprises de micro-crédit. Ainsi, plusieurs porte-paroles du Mouvement déplorent qu’on ne le présente pas d’un œil moins méfiant.

Bien qu’il soit difficile de faire abstraction des pratiques antidémocratiques du Mouvement cinq étoiles, on observe des signes d’évolution. Le parti se détache progressivement de l’image de Beppe Grillo, dont le nom ne paraît plus dans le logo. Le site d’information pro-M5S Tze Tze, qui relayait aussi du contenu pro-russe, a été mis hors ligne. Plusieurs porte-paroles affirment que le parti est suffisamment fort pour se battre contre les mauvais éléments et que les gens malhonnêtes sont vite écartés. Par ailleurs, selon Maria Cristina Migliore, à mesure que le Mouvement grandit et qu’il côtoie les autres partis, sa représentation de l’adversaire est plus modérée qu’autrefois. Enfin, parmi ses opposants à gauche, on considère qu’il a le potentiel pour devenir un rempart efficace contre l’extrême droite. En effet, sur certains thèmes, le M5S se rapproche d’une droite modérée. Il peut ainsi canaliser le mécontentement des abstentionnistes et de l’électorat déçu de Forza Italia et de Berlusconi, afin que celui-ci ne se tourne ni vers la droite radicale de Matteo Salvini, ni vers l’extrême droite de CasaPound.

Malgré cela, l’optimisme ne doit pas se transformer en attentes irréalistes. Le M5S peut-il vraiment apporter des solutions simples à des problèmes structurels ? À la mairie de Florence, la conseillère M5S Silvia Noferi pense que oui : il s’agit de se donner les moyens de le faire [233]. D’autres émettent plus de réserves, comme Maria Cristina Migliore : il ne faut pas perdre les objectifs de vue, mais les réformes prennent du temps et les députés prennent conscience de la tâche qui leur incombe. Aussi est-elle d’avis que le revenu de citoyenneté ne sera pas si facile à mettre en œuvre, d’autant plus que la Ligue veut couper dans les dépenses publiques : deux ambitions contradictoires. Luciano Bozzo considère que la gouvernance de l’Italie est d’autant plus complexe que l’État est jeune. Ce n’est qu’en 1861 que naît le royaume d’Italie, et cette année-là « la France avait déjà eu quelques présidents de la République et était unie depuis neuf siècles » [234]. L’Italie reste aujourd’hui un « patchwork de royaumes et de régions » [235] difficile à homogénéiser. C’est un pays très étroit, mais il est aussi très long. Des Alpes à la Méditerranée, on compte une trentaine de langues et dialectes [236], et des influences culturelles multiples : pendant plusieurs siècles avant l’unification du royaume d’Italie en 1871, différentes parties du territoire furent occupées par la France, l’Espagne et l’Autriche. Aussi Bozzo considère-t-il qu’un pays au territoire aussi fragmenté, dont le nord et le sud sont éloignés aussi bien géographiquement et culturellement qu’économiquement, représente un chantier immense dans lequel un jeune parti comme le M5S ne peut qu’apporter une modeste pierre.

Maintenant que le Mouvement cinq étoiles est au pouvoir, aux côtés de la Ligue, une pléthore d’émissions de radio et d’articles émettent des conjectures sur les conséquences de leur programme commun sur l’économie italienne, l’intégration européenne et la politique migratoire. Même si les deux partis « antisystèmes » se sont entendus sur des objectifs communs, de profondes contradictions mettent en doute la capacité des deux acteurs à les atteindre. Par exemple, les mesures de protection sociale désirées par le M5S sont très coûteuses. Or, Matteo Salvini a promis de baisser les taxes. La répartition des rôles au sein du gouvernement suscite également des inquiétudes auprès d’une frange de la population. Le M5S est en charge du développement économique et c’est à la Ligue que revient le ministère de l’Intérieur. Or, les positions de la Ligue, dont le slogan de campagne est « Les Italiens d’abord », sont très dures envers les migrants. Par ailleurs, que dit cette répartition de la posture du M5S vis-à-vis des migrants ? Ses porte-paroles sont restés ambigus sur la question tout au long de la campagne, à l’exception de ceux que nous avons rencontrés dans le municipio VI. Le M5S cède aujourd’hui la politique intérieure à un parti de droite radicale. Doit-on interpréter ce choix comme une esquive ou, au contraire, comme une prise de position ? Quoi qu’il en soit, le premier parti d’Italie sera tenu responsable des mesures qui entreront en vigueur.

L’expérience du M5S au gouvernement permettra de mieux observer son développement. Les députés du Parlement suscitent une attention médiatique à l’échelle nationale et internationale dont les banlieues romaines ne bénéficient pas autant. Ainsi, il ne fait pas de doute que nous parviendrons à mieux cerner l’identité du M5S dans les prochains mois et les prochaines années. De plus, pour que le parti conserve sa légitimité et parvienne à s’ancrer durablement sur le territoire, ses chefs devront être soucieux de son image et des actions menées en son nom. Ils devront certainement aussi faire un tri parmi leurs membres afin d’éviter des scandales tels que ceux que nous avons évoqués. Projeté à la tête de l’État, le Mouvement ne pourra plus se les permettre.

La deuxième partie de notre problématique posait la question de la pérennité du Mouvement, compte-tenu de l’ambiguïté de sa stratégie. S’il n’est pas possible de faire des prédictions, nous pouvons dire que depuis l’annonce des résultats des élections du dimanche 4 mars 2018, la popularité du M5S est en hausse. Le lundi 5 au matin, une atmosphère d’euphorie régnait chez les militants, raconte Nicola Zeloni, porte-parole du M5S en Toscane [237]. Maintenant que tous les regards sont portés sur le jeune parti, il pense que le vent est en train de tourner. Grâce à cette victoire, « les citoyens commencent à rompre leur mur d’inhibition » [238] vis-à-vis du Mouvement. Ses membres prennent conscience de leur responsabilité : « Nous bénéficions maintenant d’une attention particulière et nous devons l’utiliser pour continuer à expliquer ce que l’on veut faire » [239]. Il souhaite que les Italiens cessent de le considérer comme un danger.

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Estelle Ménard. Géopolitique du Mouvement cinq étoiles : entre normalité et radicalité
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[1Lacoste Y., « Géopolitique des grandes villes », Hérodote [en ligne], 2001/2, n°101, pp. 3-9 (consulté le 06.05.18).

[2Ibid.

[3Douzet F., « La géopolitique pour comprendre le cyberespace », Hérodote [en ligne], 2014/1-2, pp. 3-21 (consulté le 06.05.18).

[4Ibid.

[5Ibid.

[6Conférence du Centre de recherches internationales de Sciences Po (CERI). « Journée d’étude sur les élections italiennes », 7 mars 2018, Paris.

[7Ivaldi G., Zaslove A., « L’Europe des populismes : confluences et diversité », Revue européenne des sciences sociales [en ligne], vol. 53-1, no. 1, 2015, pp. 121-155 (consulté le 24.10.2017).

[8Brustier G., « Italie : le Mouvement 5 étoiles, ou la révolte des classes moyennes », Alternatives économiques [en ligne], 1 novembre 2016 (consulté le 10.11.17).

[9La Repubblica, « Grillo sentito sul crac Parmalat », La Repubblica [en ligne], 16 janvier 2004, (consulté le 8.10.2017).

[10Conti N., Tronconi F., « Le Mouvement Cinq Étoiles. Organisation, idéologie et performances électorales d’un nouveau protagoniste de la politique italienne », Pôle Sud [en ligne], 2016/2 (n° 45), p. 21-41 (consulté le 6.05.18).

[11ANSA, « Grillo, M5S ha preso 4 sindaci », ANSA, 21 mai 2012 (consulté le 8.10.2017).

[12Conti N., Tronconi F., « Le Mouvement Cinq Étoiles. Organisation, idéologie et performances électorales d’un nouveau protagoniste de la politique italienne », Pôle Sud [en ligne], 2016/2 (n° 45), p. 21-41 (consulté le 2.11.2017).

[13Biorcio R. (dir), Gli attivisti del Movimento 5 Stelle. Dal web al territorio, Milan, Franco Angeli Edizioni, 2015.

[14Lazar M., 2018. Historien spécialiste de l’Italie, entretien le 9 février 2018 à la LUISS School of Government dans le municipio II à Rome.

[15Rossi M., 2017. Journaliste spécialiste de la mafia et du crime organisé, entretien Skype le 7 décembre 2017.

[16Louis F., « Penser le populisme », Conflits, 2017/3, n°14, pp. 31-33.

[17Ibid.

[18Gauchon P., « Le populisme jugé par un anticonformiste », Conflits, 2017/3, n°14, pp. 10-12.

[19Taguieff P., « Le populisme et la science politique du mirage conceptuel aux vrais problèmes », Vingtième Siècle, revue d’histoire [en ligne], n°56, octobre-décembre 1997, pp. 4-33 (consulté le 6.05.18).

[20Conférence du CERI, op. cit.

[21Ivaldi G., Lanzone M.-E., Woods D., « Varieties of Populism across a Left-Right Spectrum : The Case of the Front National, the Northern League, Podemos and Five Star Movement », Swiss Political Science Review, novembre 2017 (consulté le 8.04.2018).

[22Manucci L., « Can Five Stars Govern Italy ? », The Nation, 2 avril 2018 (consulté le 8.04.2018).

[23Swyngedouw E., 2007, « Impossible “Sustainability” and the Post-Political Condition », in Krueger, R., Gibbs, E., (eds), The Sustainable Development Paradox : Urban Political Economy in the United States and Europe. Londres, Guildford Press. pp. 13–40.

[24Bozzo L., 2018. Professeur de relations internationales à l’université de Florence, entretien le 26 février 2018 au département de science politique à l’université de Florence.

[25Di Mauro L. « Où sont les gauches italiennes ? », Entrevue filmée avec Ludovic Lamant et Amélie Poinssot, Un monde à vif, Mediapart, 12 février 2018 (consulté le 18.02.18).

[26F.Q, « M5s, ‘restituiti al Fondo microcredito 23,4 milioni’. Ma per il ministero sono 23,2 », Il Fatto Quotidiano [en ligne], 10 février 2018 (consulté le 20.02.2018).

[27La Repubblica, « M5s, cresce rimborsopoli : oltre un milione di ammanco. Di Maio : "Fuori l’ex massone Vitiello », La Reppubica [en ligne], 12 février 2018 (consulté le 20.03.2018).

[28Manucci L., « Ni de droite, ni de gauche… ni centre », Le Monde Diplomatique [en ligne], avril 2018 (consulté le 1.05.2018).

[29Manucci L., Michi, A., « Where the wind blows : Five Star Movement’s populism, direct democracy and ideological flexibility », Italian Political Science Review [en ligne], 2017/1, n° 48, pp. 109-132 (consulté le 15.04.2018).

[30Zanchini J., art. cit.

[31Giacosa C., 2018. Porte-parole principale du Mouvement cinq étoiles à Turin, entretien le 16 février 2018 à la mairie de Turin.

[32Agnini G., 2018. Porte-parole du Mouvement cinq étoiles du municipio VI de Rome, entretien le 10 février 2018 au point d’information du municipio VI à Rome.

[33Ibid.

[34Duportail J., « Emmanuel Taïeb : « La théorie du complot est l’arme politique du faible » », Le Figaro [en ligne], 22 janvier 2015 (consulté le 20.01.2018).

[35Castagnetta G., 2018. Présidente (M5S) du municipio XIII de Rome, entretien le 12 février 2018 au conseil municipal du municipio XIII à Rome.

[36Krouwel A., « Otto Kirchheimer and the catch-all party », West European Politics [en ligne], 2003/2, n°26, pp. 23-40 (consulté le 7.02.2018)

[37Zanchini J., 2018. Journaliste à l’Internazionale, entretien le 6 février 2018 à la rédaction de L’Internazionale dans le municipio I à Rome.

[38Migliore M.-C., 2018. Militante du Mouvement cinq étoiles, entretien le 23 février 2018 à son domicile à Turin.

[39Giusberti C., « Ad ascoltare Beppe Grillo anche attivisti di CasaPound », La Repubblica [en ligne], 2 février 2013 (consulté le 16.02.2018).

[40Zanchini J., 2018. Journaliste à l’Internazionale, entretien le 6 février 2018 à Rome.

[41Matard-Bonucci M. in Imberty M., Lazar M., Matard-Bonucci M., « Le fond de l’air est brun », Entrevue radiophonique avec Hervé Gardette. Du grain à moudre, France Culture, 20 février 2018 (consulté le 20.02.2018).

[42Lazar M. in ibid.

[43Matard-Bonucci M., in ibid.

[44Rossi M., op. cit.

[45Traduction libre de RQuotidiano, « M5S : la nuova capogruppo Lombardi rivalutava il fascismo “buono” », Il Fatto Quotidiano [En ligne], 4 mars 2013 (consulté le 10.04.2018).

[46Matard-Bonucci M., « Le fond de l’air est brun », Entrevue radiophonique avec Hervé Gardette. Du grain à moudre, France Culture, 20 février 2018 (consulté le 20.02.2018).

[47Iacoboni J., 2018. Journaliste à La Stampa, entretien le 16 février 2018 au café Internazionale à Turin.

[48Manucci L., art. cit.

[49Sartori G., Parties and Party Systems : A Framework for Analysis, Cambridge, Cambridge University Press, 1976, 117pp.

[50Conti N., Tronconi F., art. cit

[51Conférence du CERI, op. cit.

[52BBC, « Matteo Renzi’s referendum defeat risks Italy political crisis », BBC [en ligne], 5 décembre 2016 (consulté le 10.11.2017).

[53Ministère de l’Intérieur, Résultats pour la Chambre des députés au scrutin uninominal, élections législatives du 4 mars 2018 (consulté le 9.04.2018).

[54Di Mauro L., op cit.

[55En 2017, l’Italie occupe la 54ème position sur 180 dans l’indice de perception de la corruption de l’ONG Transparency International. L’Allemagne en occupe la 12ème. Avec un score de 42, l’Italie est 24 points sous la moyenne d’Europe occidentale. L’Allemagne dépasse cette moyenne de 13 points.

[56Migliore M.-C., op. cit.

[57Bozzo L., op. cit.

[58Ibid.

[59Ibid.

[60Traduction libre de « #FaccioQuesto ».

[61Talcone A. (2018), étudiant au Master de science politique à l’université La Sapienza, entretien le 6 février 2018 au département de science politique La Sapienza.

[62Bozzo L., op. cit.

[63Mattolini C., 2018. Porte-parole du Parti démocrate, entretien le 27 février 2018 au siège du Parti démocrate à Florence.

[64Noferi S., 2018. Conseillère (M5S) à la mairie de Florence, entretien le 27 février 2018 à la mairie de Florence.

[65Noferi S., op. cit.

[66Daga, F., députée de la XVème circonscription de Rome (Latium 1) à la Chambre du Parlement italien depuis le 19 mars 2013, entretien le 10 février 2018 à Rome au point d’information électoral du municipio VII à Rome.

[67Beaudonnet F., « Luigi di Maio : Le jeune premier à la tête du mouvement 5 étoiles (M5S) », France Info [en ligne], 13 février 2018 (consulté le 13.02.2018).

[68Institut national d’études démographiques. (2016). Taux de natalité, mortalité, mortalité infantile (consulté le 1.04.2018).

[69Central Intelligence Agency. (2017). Birth rate – Country comparison to the world. (consulté le 1.04.2018).

[70Semo, M., in Da Empoli G., Matard-Bonucci M., Semo M., « L’Italie sur le banc de touche : vers un réveil du sentiment identitaire ? », Entrevue radiophonique avec Florian Delorme. Cultures Monde, France Culture, 18 novembre 2017 (consulté le 6.12.17).

[71Rossi M., op. cit.

[72Ibid.

[73Rossi M., op. cit.

[74Da Empoli, G., in op. cit.

[75Giblin B., art. cit

[76Polchi V. « Immigrati, ecco quanto ci costa davvero accoglierli », La Repubblica [en ligne], 29 octobre 2016 (consulté le 30.11.2017).

[77Toutefois, le président du Sénat est supérieur hiérarchiquement à celui de la Chambre puisqu’il devient le chef de l’État en l’absence de président de la République.

[78Bilotta N., « Italy’s new election law : a primer », Global Risk Insights, 11 novembre 2017 (consulté le 20.11.2017)

[79Ibid.

[80Roux C., Diamanti Ilvo : Bianco, rosso, verde...e azzurro. Mappe e colori dell’Italia politica, Pôle Sud [en ligne], n°21, 2004, pp. 130-132.

[81Lazar M., 2018. Historien spécialiste de l’Italie, entretien le 9 février 2018 à la LUISS School of Government dans le municipio II à Rome.

[82Henley J., « Italy’s election : who will win and why does it matter ? », The Guardian [en ligne], 4 mars 2018 (consulté le 7.04.2018).

[83Cacciatore M., 2018. Élu (M5S) au conseil régional du Latium, entretien le 7 février 2018 à l’événement de présentation des candidats du Latium dans le municipio I à Rome.

[84Imperato E., « Italie : les partis s’échauffent pour la campagne des législatives », France Soir [en ligne], 14 octobre 2017 (consulté le 1.12.2017).

[85Le droit du sol attribue à une personne la nationalité du territoire où elle est née.

[86Oggiano F., « Gianluigi Paragone : « Non dite a mio figlio che mi candido », Vanity Fair [en ligne], 26 janvier 2018. (consulté le 14.02.2018).

[87La Lombardie est un des territoires de force de la Ligue du Nord.

[88De Carolis L., « Gianluigi Paragone : “I poteri forti mi vogliono cacciare dalla Gabbia” », Il Fatto Quotidiano [en ligne], 10 février 2014 (consulté le 10.04.2018).

[89Oggiano F., art. cit

[90Vervaecke P., À droite de la droite. Droites radicales en France et en Grande-Bretagne au XXe siècle, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, p.324.

[91Sykes A., The Radical Right in Britain, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2005, pp. 1-2.

[92Dechezelles S. « Visages et usages de l’“extrême droite” en Italie » : Pour une analyse relationnelle et non substantialiste de la catégorie “extrême droite”, Revue internationale de politique comparée [en ligne], 2005/4, vol. 12, 451-467pp (consulté le 5.05.2018).

[93Gautheret, J., « La campagne d’Ostie, un test pour la maire controversée de Rome », Le Monde, 4 novembre 2017 (consulté le 20.11.2017).

[94Lazar M., op. cit.

[95Conférence du CERI, op. cit.

[96Dunglas D., « Italie : le Sud toujours plus à la dérive », Le Point [en ligne], 1 août 2015 (consulté le 3.03.2018).

[97Lazar M., op. cit.

[98Conférence du CERI, op. cit.

[99Traduction libre de « Prima gli Italiani », le slogan de la Ligue.

[100Rossi M., op. cit.

[101Fossati F., 2018. Candidat en Toscane pour le parti Libres et Égaux, entretien le 25 février 2015 à la marche de campagne de Libres et Égaux pour l’accès à la culture, dans le 1er arrondissement de Florence.

[102Zingales L., « Italy’s Election Is a Shipwreck », Foreign Policy [en ligne], 27 février 2018 (consulté le 1.03.2018).

[103Lazar M. op. cit.

[104Camilli A., « Perché l’astensione è il primo partito del sud », L’Internazionale [en ligne], 1 mars 2018 (consulté le 3.03.2018).

[105Lazar M., op. cit.

[106Boria E., 2018. Chercheur en géographie politique à l’université La Sapienza à Rome, entretien le 6 février 2018 au département de science politique de La Sapienza, Rome.

[107Diamanti I., Bianco, rosso, verde... e azzurro. Mappe a colori dell’ltalia politica, Bologne, II Mulino, 2003.

[108Istituto Cattaneo, art. cit.

[109Mattolini C., op. cit.

[110Noferi S., op. cit.

[111Mattolini C., op. cit.

[112Zeloni N., 2018. Candidat pour le Sénat au scrutin plurinominal en Toscane, entretien Skype le 9 mars 2018.

[113Conférence du CERI, op. cit.

[114Zeloni N., op. cit.

[115« Forteto da commissariare e centrali cooperative non ripetano scivolone di mafia capitale », Movimento 5 Stelle Toscana, 16 septembre 2015 (consulté le 15.03.2018).

[116Istituto Cattaneo. (2018). Rapport : « Le chiamavano “regioni rosse” » (consulté le 5.05.2018).

[117Conférence du CERI, op. cit.

[118Ibid.

[119Padovani M., « Italie : le laboratoire du populisme en Europe », L’Obs [en ligne], 14 mai 2018 (consulté le 15.05.2018).

[120Traduction libre de Fava T., « Le elezioni comunali del 2016 : quando il territorio vince e i partiti perdono », Quaderni dell’Osservatorio elettorale, juin 2017, n° 77, pp. 21-48 (consulté le 28.10.2017).

[121Nous utiliserons aussi sa forme singulière, « municipio ».

[122Migliore M.-C., op. cit.

[123Ibid.

[124Bozzo L., op. cit.

[125https://www.thelocal.it/20131209/turin-residents-most-at-risk-of-deadly-air-pollution Scamell R., « Turin residents most at risk of deadly pollution », The Local [en ligne], 9 décembre 2013 (consulté le 20.05.2018).

[126https://www.ilpost.it/2017/06/21/scontri-torino-2/ Il Post, « Cos’è successo ieri a Torino », Il Post [en ligne], 21 juin 2017 (consulté le 20.02.2018).

[127http://torino.repubblica.it/cronaca/2016/03/10/news/torino_patto_anti-movida_tra_comitati_e_movimento_5_stelle-135167649/ Guccione G., « Torino, patto anti-movida tra comitati e Movimento 5 stelle », La Repubblica [en ligne], 10 mars 2016 (consulté le 20.02.2018).

[128http://www.treccani.it/magazine/lingua_italiana/domande_e_risposte/lessico/lessico_112.html Corsini G., « Neologismi : Qual è il significato della parola "movida" ? », Treccani [en ligne], (s.d.) (consulté le 20.02.2018).

[129Pour reprendre la définition de Patrice Langlois et Charles Denain (voir bibliographie), « la cartographie en anamorphose a pour but d’adapter la forme de la carte non pas à la réalité physique mais plutôt à la réalité perçue. Cette déformation de l´espace peut être construite par un modèle mathématique [...] à partir de données quantitatives réelles » dans notre cas le nombre d’inscrits sur les listes électorales.

[130La Repubblica, « Emergenza roghi tossici a Roma, la prefetta : "Impiegare l’Esercito », https://tinyurl.com/y9l2dm22, La Repubblica [en ligne], 10 octobre 2017 (consulté le 3 décembre .12.2017).

[131Roma TodayG.N, « Roghi tossici, l’inerzia di Raggi blocca gli interventi. La Commissione : "Aspettiamo la mappa" », https://tinyurl.com/y8lh7rj4, consulté le 3 décembre 2017Roma Today [en ligne], 2 novembre 2017 (consulté le 3.12.2017).

[132ITW Boria E., op. cit. Boria E., op. cit.

[133Nozzoli G., « Roghi tossici : senza mappa niente esercito. Raggi non agisce e la lista arriva dal Pd », Roma Today [en ligne], 13 novembre 2017 (consulté le 3.12.2017).

[134Castagnetta G., 2018. Présidente (M5S) du 13ème arrondissement de Rome, entretien le 12 février 2018 à Romeop. cit.

[135Castagnetta ibid Ibid.

[136L’électionContrairement aux autres arrondissements de Rome, l’élection de la mairie d’arrondissement du municipio X n’a pas eu lieu en 2016, comme dans les autres arrondissements de Rome.juin 2016 mais en novembre 2017.

[137Traduction libre de « Vota più forte che puoi ».

[138Giacosa, C., 2018. Porte-parole principale du Mouvement cinq étoiles à Turin, entretien le 16 février 2018 à Turin. Giacosa C., op. cit.

[139Ridet P., « Avec le procès "Mafia capitale", Rome joue sa réputation », Le Monde [en ligne], 5 novembre 2015. http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2015/11/05/avec-le-proces-mafia-capitale-rome-joue-sa-reputation_4803322_3214.html (consulté le 25.04.2018) et Angeli F., « Mafia Capitale, il capitano del Ros : "Così Buzzi vinse gli appalti a Ostie" », La Repubblica [en ligne], 4 mai 2016, http://roma.repubblica.it/cronaca/2016/05/04/news/ecco_come_Ostie_e_finita_nella_mani_di_buzzi-139093778/ (consulté le 25.04.2018) (consulté le 25.04.2018).

[140Chiara Giacosa C., op. cit.

[141Voir la définition d’écomafia sur le site de l’ONG Legambiente.

[142L’ExpressAgence France-Presse, « A Ostie, près de Rome, il flotte comme un air de mafia », https://tinyurl.com/y8b2dbga, L’Express [en ligne], 11 novembre 2017 (consulté le 11 novembre .11.2017).

[143https://www.courrierinternational.com/article/ostie-un-journaliste-se-fait-tabasser-par-un-mafieux-aux-accointances-fascistes Roma Today, « À Ostie, un journaliste se fait tabasser par un mafieux aux accointances fascistes », Courrier International [en ligne], 10 novembre 2017 (consulté le 11.11.2017).

[144Ferrara, Cécila,C., Cruciata, Gabriele,G., « À Ostie, sous les élections et la plage, la mafia et les néofascistes », https://tinyurl.com/yc9teplp, Mediapart [en ligne], 4 novembre 2017 (consulté le 11 novembre .11.2017).

[145France Culture Matard-Bonucci, M., in op. cit.

[146Porte-parole du M5S Agnini G., op. cit.

[147Médiaspart interview Prestianni, S. in Di Mauro L., Prestianni S., « Où sont les gauches italiennes ? », Entrevue filmée avec Ludovic Lamant et Amélie Poinssot, Un monde à vif, Mediapart, 12 février 2018 (consulté le 18.02.18).

[148Taieb Duportail J., op.cit.

[149Eco, U., Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 1997, p. 53.

[150Itw giacosa Giacosa C., op. cit.

[151Itw anonyme Membre du M5S Anonyme 1, 2018., entretien mené le 10 février 2018 à Rome dans le municipio VII de Rome.

[152http://monteverde.romatoday.it/municipio-12-lettera-attivisti-lasciano-gruppo.html Nozzoli G., « Municipio XII, M5s perde 19 attivisti : "Onestà tradita dai portavoce" », Roma Today [en ligne], 20 juin 2017 (consulté le 11.02.2018).

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[154ITW anonyme Membre du M5S Anonyme 2, 2018., entretien mené le 10 février 2018 dans le municipio VII de Rome.

[155Daga F., op. cit.

[156F.Q, « Elezioni, il candidato M5s fotografato con Spada paga 7 euro al mese di affitto », Il Fatto Quotidiano [en ligne], 2 février 2018 (consulté le 3.04.2018).

[157La Repubblica, « "Nessuna incompatibilità per Dessì al Senato". M5S lo riammette », La Repubblica [en ligne], 19 mars 2018 (3.04.2018).

[158Source Rossi M., op. cit.

[159Claudio Mattolini C., op. cit.

[160ITW Fossiati Fossati F., op. cit.

[161La Repubblica, Résultats pour la Chambre des députés et pour le Sénat pour la Toscane, Élections législatives du 4 mars 2018, 6 mars 2018 (consulté le 30.02.2018).

[162Filippo Ibid.

[163ITW FossiatiIbid.

[164http://www.today.it/economia/reddito-di-cittadinanza-m5s-come-funziona.html Redazione, « Reddito di cittadinanza M5s, a chi spetta e come funziona », Today [en ligne], 5 mars 2018 (consulté le 10.04.2018).

[165Interview Noferi S., op. cit.

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[167Breizh Info, « Une bombe visant une librairie de Casapound explose : un blessé grave », https://tinyurl.com/y7vg97t4, Breizh Info [en ligne], 4 janvier 2017 (consulté le 1 décembre .12.2017).

[168Mestre A. « Quand l’extrême droite identitaire bretonne en pince pour l’Ovalie », Le Monde, 8 septembre 2016 (consulté le 10.06.2018).

[169Rossi M., op. cit.

[170Traduction libre de « Noi siamo tanti tasti di una macchina che sta scrivendo una storia bellissima ».

[171Conti N., Tronconi F., art. cit.

[172Douzet F., art. cit.

[173Turco S., « Il M5S è un esperimento creato in laboratorio », La Repubblica [en ligne], 8 janvier 2018 (consulté le 16 février 2018).

[174Ibid.

[175Ibid

[176Conti N., Tronconi F., art. cit.

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[180Noferi S., op. cit.

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[184Durkheim E., Leçons de sociologie. Physique des mœurs et du droit (1890-1900) [en ligne], p.74, Chicoutimi, 2002 (consulté le 1.04.2018).

[185Louis, F., art. cit.

[186Ibid.

[187Ibid.

[188Di Mauro L., in op. cit.

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[191Association Rousseau, « Statut de l’Association Rousseau », non daté (consulté le 20.04.2018).

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[206Ibid.

[207Iacoboni J. « Il Pd accusa : “Di Maio chiarisca su quei siti di disinformazione” », La Stampa [En ligne], 13 décembre 2017 (consulté le 4.05.2018).

[208Biondo N., Puente D., op. cit.

[209Expression récente signifiant « fausses nouvelles ». C’est un terme fréquemment utilisé par le Mouvement cinq étoiles, mais aussi par le président américain Donald Trump, pour se défendre des médias qui les critiquent.

[210Iacoboni J., L’Esperimento, Rome-Bari, Laterza, 2018, 223p.

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[214Polyakova A., in De Borja Lasheras et al., « The Kremlin’s Trojan Horses 2 : Russian influence in Greece, Italy and Spain », Atlantic Council Eurasia Center, novembre 2017, 1p. (consulté le 20.02.2018).

[215Ibid.

[216Bozzo L., op. cit.

[217Polyakova A., in De Borja Lasheras et al., op. cit. 4p.

[218Laruelle M. « L’idéologie comme instrument du soft power russe. Succès, échecs et incertitudes », Hérodote, vol. 166-167, no. 3, 2017, pp. 23-35 (consulté le 30.05.2018).

[219Bozzo L., op. cit.

[220Ibid.

[221Germani, A. Iacoboni J., in De Borja Lasheras et al., op. cit. 12p.

[222Kirchgaessner S., « Italy’s Five Star Movement part of growing club of Putin sympathisers in west », The Guardian [en ligne], 5 janvier 2017 (consulté le 20.02.2018).

[223Germani, A., Iacoboni J., in De Borja Lasheras et al., op. cit. 17p.

[224Iacoboni J., « The affair between the Five Star Movement and Putin’s emissarie », La Stampa [En ligne], 14 novembre 2016 (consulté le 20.02.2018).

[225Il Post, « L’inchiesta di BuzzFeed sul M5S e internet », Il Post [en ligne], 30 novembre 2016 (consulté le 20.02.2018).

[226Grillo B., « TzeTze, le notizie scelte dalla Rete », Il blog di Beppe Grillo, 12 juillet 2011 (Traduction libre) (consulté le 10.05.2018).

[227Migliore M.-C., op. cit.

[228Padovani M., art. cit.

[229Cohen D., « D’où viendra la crise qui vient : d’Italie ou des États-Unis ? », Entrevue radiophonique avec Guillaume Erner, L’invité des matins, France Culture, 4 juin 2016 (consulté le 4.06.2018).

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[231Bozzo L., op. cit.

[232La Repubblica, « Lega-M5s, voto su Rousseau. Di Maio : "Più del 94% degli iscritti ha detto sì », La Repubblica [en ligne], 18 mai 2018 (consulté le 30.05.2018).

[233Noferi S., op. cit.

[234Bozzo L., op. cit.

[235Rossi M., op. cit.

[236Saporiti R., « Italia, terra di dialetti. La mappa delle lingue dimenticate », Il sole 24 ore [en ligne], 1 février 2018 (1.06.2018).

[237Zeloni N., op. cit.

[238Ibid.

[239Ibid.

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