Géographie des élections de 2022. Comment Lula a-t-il été réélu ? Le Brésil coupé en quatre

Par André NAGY, Hervé THERY, le 3 janvier 2023  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

André Nagy, Seade, aronagy gmail.com
Hervé Théry, Cnrs-Creda et Universidade de São Paulo (USP), hthery aol.com

À en juger par cette analyse, les auteurs avancent que nombre des électeurs des partis centristes qui avaient fait le succès de Jair Bolsonaro en 2018 n’ont pas voulu cette fois voter pour lui, et cela peut avoir pesé dans le résultat final de l’élection, remportée par Lula avec une très faible marge. L’évolution postérieure à l’élection, qui a vu ses partis du Centrão se rapprocher du président élu tend à confirmer, sur le plan politique, ce que l’analyse statistique et cartographique avait anticipé… Une démonstration appuyée sur 9 figures commentées, dont de nombreuses cartes.

LES ELECTIONS brésiliennes qui ont eu lieu les 2 et 30 octobre 2022 ont été parmi les plus polarisées de ces dernières décennies, avec deux candidats, Luís Inácio Lula da Silva et Jair Messias Bolsonaro dominant très largement le premier tour et terminant le second avec un très faible écart, 50,90 % contre 49,10 %.

Cette polarisation politique s’est traduite par une polarisation géographique, chacun des deux candidats ayant des bastions où il était particulièrement fort et des zones de faiblesse où l’autre le dominait largement. Toutefois, contrairement à ce qui a été généralement dit et écrit dans la presse, dans ce cas le Brésil n’était pas coupé en deux mais plutôt en quatre, chacun des deux candidats ayant deux principaux points d’appui, et c’est leur score dans ces points forts, principaux et secondaires, qui a fait la différence.

Les résultats du premier tour

Notons tout d’abord la performance du système électoral brésilien : en dépit des critiques qui lui avaient été faites par les partisans du président sortant (pour des raisons essentiellement idéologiques) le vote électronique a très bien fonctionné. On a donc pu suivre sur le site du TSE (Tribunal Supérieur Électoral), minute par minute, l’arrivée des résultats, jusqu’à ce que, quelques heures après la fermeture des bureaux de vote, la victoire de Lula soit mathématiquement définie, c’est-à-dire que les votes restant à dépouiller ne puissent plus changer le résultat (figure 1).

Géographie des élections de 2022. Comment Lula a-t-il été réélu ? Le Brésil coupé en quatre
Figure 1. Les résultats du premier tour sur le site du TSE
Source : site du TSE

Dès ce premier tour il était clair que le second tour opposerait Lula et le président sortant, tous les autres étant bien loin derrière eux. Et il apparaissait déjà une forte différenciation géographique de leurs votes (figure 2). En calculant la différence entre les votes reçus par Lula et par Jair Bolsonaro, la figure 2 montre une forte concentration des votes du premier dans le Nordeste, en Amazonie et dans une partie du Minas Gerais, tandis que le second l’emporte dans le Sud, le Sudeste et le Centre-Ouest.

Figure 2. Différence entre les votes pour Lula et Jair Bolsonaro au premier tour

Cette opposition est bien connue et a été soulignée par tous les analystes, mais ils ont moins remarqué un autre aspect qui mérite pourtant l’attention, la répartition des votes nuls, en blanc et des abstentions, qui ont eux aussi une géographie particulière, que révèle les figures 3, 4, et 5.

Figure 3. Répartition des votes nuls

À cette élection comme aux précédentes les votes nuls ont été particulièrement nombreux dans le Nordeste et l’État de São Paulo, et secondairement en haute Amazonie. Ils sont en grande partie explicables par la difficulté à mener à bien le vote sur l’« urne électronique » (au Brésil le vote est totalement électronique depuis 1996) dans une élection où il fallait non seulement choisir le président de la République mais aussi une partie des sénateurs, les députés fédéraux et les députés des États fédérés.

Figure 4. Répartition des votes blancs

La distribution des votes blancs est très différente de celle des votes nuls, elle concerne principalement le Sud et le Sudeste, et l’on considère généralement que c’est un vote protestataire, le refus des électeurs à choisir entre des candidats dont aucun ne leur convient.

Figure 5. Répartition des abstentions

Bien que le vote soit obligatoire au Brésil, la proportion des abstentions s’y accroît constamment, car dans bien des cas le montant de l’amende que l’on risque pour ne pas avoir voté est inférieur au coût du transport pour se rendre jusqu’au bureau de vote. C’est ce qui explique qu’elle soit particulièrement élevée dans les régions où les transports sont difficiles, notamment en Amazonie.

Les résultats du second tour

Ces trois catégories auraient dû beaucoup intéresser les principaux candidats, car elle constituait pour eux une marge de progression entre les deux tours, bien plus importante que l’adhésion de ceux qui les suivaient immédiatement, mais qui n’avaient recueilli respectivement que 4 et 3 % des votes.

Figure 6. Évolution des votes entre le premier et le second tour

La figure 6 analyse la différence entre les votes obtenus au second tour par les deux principaux candidats et l’évolution du vote blanc. Elle montre que tous deux ont obtenu leur plus forte progression dans les grandes villes, et plus particulièrement dans le Sudeste, Cela paraît normal pour Jair Bolsonaro, qui y avait eu de bons résultats au premier tour, mais plus inattendu pour Lula, et c’est en grande partie cette progression très forte, de plus d’un demi-million de voix rien que dans la ville de Sao Paulo, qui lui a permis de l’emporter.

Il a sans doute également bénéficié d’une évolution différenciée du vote blanc : celui-ci a diminué dans le Nordeste, le Sud et le Sudeste, où Lula et Jair Bolsonaro l’avaient nettement emporté au premier tour, et augmenté en Amazonie, dans les périphéries du Nordeste et à Brasília. On pourrait l’interpréter comme une volonté des électeurs de se porter finalement au secours du candidat dominant dans la région, ou au contraire de refuser de choisir sur ses périphéries, là où leur domination était moins évidente.
La figure 7 fait apparaître de façon synthétique l’étendue des régions qui ont particulièrement appuyé l’un ou l’autre des candidats.

Figure 7. Enveloppes et barycentres du vote pour Lula et Jair Bolsonaro

Construite en utilisant les modules « enveloppe » et « barycentres » du logiciel Cartes et données (Articque), elle permet de visualiser les bastions de l’un et l’autre des candidats. Le premier module trace une ligne enveloppant les communes qui ont le plus voté pour l’un ou l’autre. Dans le cas de Lula il a des électeurs dans tout le pays, mais peu en Amazonie et dans le Centre-Ouest, tandis que Jair Bolsonaro a ses points forts dans le Sud et le Sudeste, ainsi qu’au long des axes pionniers, l’« arc du déboisement », qui s’étend de l’Acre à l’est du Pará.

Le second module détermine le centre de gravité de leur électorat, pondéré par les nombres absolus de vote en chaque point : celui de Lula se situe sans surprise dans l’État de Bahia, à mi-chemin entre ses points forts du Nordeste et du Sudeste, tandis que celui de Jair Bolsonaro se situe dans le nord de l’État de São Paulo, là aussi à mi-chemin entre ses bastions du Santa Catarina et des fronts pionniers du Centre-Ouest.

Deux synthèses

La comparaison des résultats des deux tours et le rapprochement de ceux des élections de 2022 et de 2018 permettent d’intéressantes observations.

Figure 8. Typologie de la géographie électorale en 2022

La figure 8, fondée sur une classification ascendante hiérarchique (CAH, dite aussi analyse de cluster) construit une typologie en fonction de la prédominance de l’un ou l’autre des candidats au premier et au second tour. Elle montre une prépondérance très forte de Lula dans le Nordeste est en Amazonie, et plus faible sur les périphéries du Nordeste et une partie de l’Amazonie. Dans le cas de Jair Bolsonaro elle fait apparaître ses points forts dans le Sud (en particulier Santa Catarina, le nord du Rio Grande do Sul et l’intérieur de l’État de São Paulo), et plus encore dans le Centre-Ouest dominé par l’agrobusiness (élevage bovin, soja, coton). Dans cette dernière région il est d’autant plus soutenu qu’une bonne partie des habitants sont des partisans convaincus des trois « B » qui avait permis l’élection de Jair Bolsonaro en 2018, « Boi, Bala e Biblia », car ils sont favorables à l’élevage bovin (et au défrichement qu’il suppose) partisans de l’armement de la population et fidèles des religions pentecôtistes (evangélicos).

Figure 9. Évolution de la géographie électorale entre 2018 et 2022

La figure 9 repose sur une analyse factorielle, qui traite en même temps les résultats des élections de 2018 et ceux de 2022. L’opposition principale, portée par l’axe 1 (qui se lit de droite à gauche sur le plan factoriel et représente 43,7 % de la variance) confirme une fois de plus l’opposition majeure entre le Brésil plus développé du Sud et du Sudeste et Centre-Ouest le Brésil moins développé du Nordeste et de l’Amazonie. Elle apparaît clairement sur la carte et le plan factoriel montre qu’elle correspond étroitement à une opposition entre droite et gauche pratiquement identique en 2018 et 2022. Plus intéressante, car plus inattendue, est l’opposition que montre l’axe 2 (qui se lit verticalement sur le schéma factoriel et représente un peu plus de 20 % de la variance). Elle montre que tant pour 2018 que pour 2022 les votes nuls et les abstentions sont plutôt associés à la partie droite de la figure et donc à la gauche (au sens politique), tandis que le vote blanc se situe plutôt du côté gauche, et donc à la droite (au sens politique).

Tous ces facteurs sont relativement stables dans le temps, montrant peu de différences entre les résultats de 2018 et ceux de 2022, et cela rend d’autant plus remarquable la seule évolution notable, le déplacement du point qui caractérise les votes des électeurs des partis du Centrão (que l’on pourrait traduire par « ventre mou », avec la même connotation péjorative), ce groupe de partis sans idéologie bien définie et toujours prêts à se rallier au pouvoir en place en échange d’avantages concrets (comme des ministères), voire sonnants et trébuchants. En 2018 ce point était très proche de celui des électeurs des partis de la droite, en 2022 s’est sensiblement rapproché des points caractérisant le vote blanc. À en juger par cette analyse statistique, on peut avancer que nombre des électeurs de ces partis centristes qui avaient fait le succès de Jair Bolsonaro en 2018 n’ont pas voulu cette fois voter pour lui, et cela peut avoir pesé dans le résultat final de l’élection, remportée par Lula avec une très faible marge. L’évolution postérieure à l’élection, qui a vu ses partis du Centrão se rapprocher du président élu tend à confirmer, sur le plan politique, ce que l’analyse statistique et cartographique avait anticipé…

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| Dernière mise à jour le mercredi 25 janvier 2023 |
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