A propos des « Anti Maximes ». Où il est démontré que la stratégie crée la morale

Par François GERE, le 5 janvier 2022  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

François Géré est agrégé et docteur en histoire. Il a participé à la revue « Les Cahiers du Cinéma » puis, devenu directeur de recherches à Paris III, il s’est tourné vers les études stratégiques de maîtrise des armements nucléaires. À ce titre il a fait carrière dans divers organismes gouvernementaux français. Maître de recherches à l’Ecole polytechnique, il a enseigné à l’université Johns Hopkins de Washington. Ses publications ont souvent mis l’accent sur la dimension sociale et morale des conflits. En 2001, il a créé l’Institut Français d’Analyse Stratégique.

« Me sont apparues des régularités de comportement dans les rapports séculaires entre les hommes. En outre, j’ai été amené à constater des inflexions dues à l’environnement technique telles que le rapport des politiques aux médias, le positionnement des egos sous l’effet des réseaux sociaux.

De ces observations résulte un recueil d’avertissements implicites et de conseils explicites pour permettre à mon lecteur - à cette jeune femme de talent - d’en tirer quelques bénéfices pour parler, se comporter et agir en sûreté - un des principes majeurs de la stratégie-, dans le marigot social où la mygale côtoie le crocodile. »

Voici l’intention de ce nouvel ouvrage de François Géré : « Anti Maximes. Fragments d’une morale pour le XXIe siècle », coll. Essais, St Honoré éditions, Paris. La présentation ci-après est inédite.

LA NOUVELLE année est l’occasion pour chacun, petits et grands, anonymes ou célèbres, de prendre de bonnes résolutions. Entrant dans notre confessionnal intime, nous nous avouons sinon nos péchés du moins nos défaillances et nos manquements. Nous nous engageons vis-à-vis de cette chose confuse nommée conscience à moins manger de bonbons, à ne plus tromper notre femme, à ne plus répandre de calomnies sur nos rivaux, via facebook ou twitter, à cesser de détourner les fonds publics. Nous affirmons notre volonté de bien agir, ou moins mal, en nous référant à un système de valeurs tenues pour établies par des préceptes et des maximes qui, depuis des temps immémoriaux infusent les sociétés humaines. Individuelle ou collective, l’action étant guidée par la morale, tout recueil de maximes constituerait donc un traité de stratégie.

Rien n’est plus fastidieux que de s’interroger sur l’origine de la morale, de chercher à savoir d’où vient l’idée du bien et du mal. Est-elle innée dans l’homme ou lui est-elle inspirée par Dieu, directement ou via la religion ? Est-elle le produit nécessaire de l’entrée des hommes en société ? De quelle morale parlons-nous ? [1] Celle de Dieu ou des hommes ? Celle des prêtres ou des philosophes ? Celle des dominants ou des dominés, des puissants ou des faibles, des maîtres ou des esclaves ?

A propos des « Anti Maximes ». Où il est démontré que la stratégie crée la morale
François Géré
François Géré publie « Anti Maximes. Fragments d’une morale pour le XXIe siècle », coll. Essais, St Honoré éditions, Paris.

I. Situation des Anti-Maximes

Au début, il y a Dieu, dit Dieu.

Au début, il y a l’action, dit Goethe.

Au début, il y a l’homme stratégique, disent les Anti-Maximes.

Quelle qu’en soit l’origine, une morale inspire, justifie, légitime l’adoption de vœux pieux et de bonnes intentions. L’enfer en est pavé. Voilà, au passage, une première maxime en forme de paradoxe consacrée par l’usage commun. Du coup, voici une anti-maxime : « Si l’enfer est pavé de bonnes intentions, de quoi le paradis serait-il pavé ? »

Les bonnes résolutions sont comme les vœux présidentiels : le 2 janvier on revient aux mauvaises habitudes, au « business as usual ». Dans ces conditions réunir des maximes semblera inutile, naïf et ridicule. Molière nous fait rire des préceptes conjugaux d’Arnolphe (« L’École des femmes ») et d’Alceste (« Le Misanthrope ») Pourtant gardons-nous de croire que c’est uniquement pour nous divertir. Car il a aussi créé ces personnages pour nous placer sous leur regard.

Voilà qui nous ramène à notre affirmation de départ : un livre de morale est un traité de stratégie. L’auteur prétend énoncer les principes visant à guider l’action. Pour obtenir quoi ? Le bien. De quelle manière ? En toute justice, c’est-à-dire en se gardant de porter préjudice à autrui. C’est l’action droite. Elle s’entend comme juste opposée à injuste, bonne opposée à mauvaise. En outre, c’est celle qui, sans détours, sans feintes ni perfidies, atteint sa cible.

Manichéen, le moraliste normatif ordinaire dit la vertu et le vice, toujours au nom d’un bien suprême dont l’origine reste obscure. Il érige des interdits, condamne en leur nom des comportements vicieux engendrés par un mal dont la source demeure encore plus énigmatique. Il prescrit des règles de bonne conduite à un homme simple agissant dans des situations simples. Rien de plus banal que des maximes. On en trouve pour tout depuis (mais rien de plus étrange que le besoin d’en avoir) les recettes de cuisine aux manuels de bonnes manières pour apprendre à bien se comporter, réussir en société et même gagner la guerre.

L’être humain semble et prétend agir sous l’empire de deux catégories de morales : normative et critique.

La morale normative qui se subdivise en deux branches.

La première, la plus commune, je la nomme « ménagère ».

Elle traite du pain quotidien, de la « soupe des mœurs ». Morale machinale tant nous la portons dans notre pensée subconsciente, au point de l’avoir à la bouche à la moindre occasion.

Elle repose sur la sagesse des peuples, le « bon sens » commun, tel qu’on l’a trouvé dans les Almanachs véhiculés durant des siècles par les colporteurs ruraux. On s’interroge pour savoir si cette morale n’exprimerait pas l’idéologie d’une contre-société, celle des opprimés ; ou bien si au contraire elle contribue à la résignation devant l’autorité des maîtres et des prêtres ? Laissant le débat aux historiens, relevons un robuste pragmatisme qui s’exprime dans des formules imagées. L’adage « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs » adage ramène à l’idée selon laquelle la fin justifie les moyens. Nonobstant, la morale « ménagère » se veut surtout édifiante et normalisante. Elle s’impose par effet de répétition, de bourrage de crâne depuis l’enfance dispensée dans les établissements d’éducation religieux et laïcs.

Les dirigeants aiment à prendre la pose en se référant à la morale ménagère exprimée sous forme de bonnes grosses tautologies :

« Je ne tolère pas la corruption dans mon gouvernement déclare ce chef d’État brésilien. » p. 69.

« Je ne tolère pas la médiocrité ». Il faut pourtant travailler avec en permanence. » p. 69.

« La bêtise n’est pas tolérable » p. 46. Quelle puissance de négation cependant !

La seconde branche de la morale normative ou éthique correspond à un niveau d’élaboration apparemment supérieur.

Elle abandonne le trivial pour l’intemporel et l’universel, l’immanent pour le transcendant. Elle s’oppose comme devoir au pouvoir. C’est la morale des philosophes, intarissable, omniprésente, compagne de tous les agissements de l’être humain.

La seconde catégorie est la morale critique

Je passe rapidement sur les multiples rejets de la morale normative. La critique sociopolitique de la morale ménagère se développe sous forme d’une dénonciation féroce d’un instrument d’asservissement et de contrôle manipulé par les classes dirigeantes. Cette supercherie travestit le mal en bien et le pouvoir en devoir. Elle sert de postiche à l’hypocrisie sociale généralisée (illustrée par les cris de Gide « Familles, je vous hais » ou les jets de vitriol d’Octave Mirbeau). Les maximes sont autant de faux-nez d’une vertu que les hommes exhibent mais se gardent bien d’appliquer et de respecter. Ils agissent même à rebours.

Opium du peuple, pour Marx ou Proudhon la morale normative complète le sabre dans l’exercice de la domination des peuples par les puissants. C’est l’outil de la servitude volontaire précocement identifiée par La Boétie. Pour parachever cette vaste entreprise critique intervient Freud. La névrose n’est jamais que la réponse défensive de l’être humain à la tyrannie morale.

Venons-en à la critique de l’éthique posée en idéal pour l’humanité. Elle se développe par trois démarches.

« La ligne droite est une impasse »

La morale « droite » constitue une utopie. Une telle perfection ne peut exister compte tenu de la nature imparfaite de l’homme en tant qu’agissant dans un environnement conflictuel hobbesien où chacun oppose sa cupidité à celle d’autrui. Elle est donc inadéquate. Ses tentatives d’inscription dans la réalité se soldent nécessairement par des échecs navrants suggérant l’inéluctable succès de la voie du vice et le ricanement sadien.

De surcroît, l’action droite méconnait délibérément la complexité. A la fois celle de l’homme réel, de l’action réelle et le produit infiniment changeant de leur rencontre. Or l’action humaine n’est jamais ni rigide ni univoque. Les vices entrent dans la composition des vertus comme l’énonce La Rochefoucauld. « Ce que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger. » [2]

La morale normative prétend opérer un forçage (littéralement une conduite forcée) et même un redressement (on a créé des maisons pour cela) du sujet humain pour le faire marcher droit. Elle ne produit que des monstres (les créatures hybrides mi-bêtes-mi-hommes de H.G. Wells).

« Montrez-moi vos mains ! »

La morale est impuissance. L’utopie de l’action toujours droite se révèle néfaste. Moralité et efficacité de l’action entrent en contradiction. Depuis le fameux « le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains » de Charles Péguy jusqu’aux « Mains sales » de Jean-Paul Sartre. Ponce-Pilate avait donné le ton en se lavant les mains du sang du Christ. L’emblème de l’action c’est en effet la main dont la riche symbolique comprend pouvoir, fidélité et confiance. Notions soumises à l’épreuve de l’éventuelle trahison qui hante les relations humaines. Dès qu’il y a confiance, il y a trahison.

L’intransigeance morale se prive des moyens de l’efficacité. Le moralisme se révèle en irréalisme contraire à sa finalité car il n’obtiendra jamais ce bien qu’il prétendait rechercher. Pire encore, la paralysie de l’action par l’interdit moral favorise l’inertie aboutissant à laisser, sans entraves, agir le Mal.

Le fonds de ce débat tient à ce que le moraliste théoricien, ne sait rien du praticien, de l’action et de la décision. Comment pourrait-il se rêver en conseiller du Prince ? Catherine II de Russie remet chacun à sa place dans une lettre impitoyable. « Monsieur Diderot avec tous vos grands principes, on fait de bons livres et de mauvaise besogne… vous vous ne travaillez que sur le papier, qui souffre tout, tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est bien autrement irritable et chatouilleuse. » Rappel à l’ordre de la raison que l’idéalisme politique ignore avec une étrange constance. De la SDN à l’Union européenne. « Depuis un demi-siècle, les Européens construisent la morale de leur impuissance afin de pouvoir se targuer du bon droit. » p. 72.

3. Enfin, troisième démarche, au lieu du fameux « Que faire ? » du stratège, se substitue la question « Que fais-tu, toi, homme stratégique ? » La critique morale se limite à l’observation ironique de l’homme agissant. C’est celle que j’ai adoptée. Elle se borne à décrire les comportements en recourant à un procédé rhétorique particulier : la péjoration implicite. Point de condamnation directe, ni de réprobation édifiante. Tout est dans la manière de suggérer que l’on n’en pense pas moins. Au lecteur de se prononcer librement.

Je n’ai donc pas cherché à donner des leçons et surtout pas à re-faire la morale. Me sont apparues des régularités de comportement dans les rapports séculaires entre les hommes. En outre, j’ai été amené à constater des inflexions dues à l’environnement technique telles que le rapport des politiques aux médias, le positionnement des egos sous l’effet des réseaux sociaux. Finalement, elles affectent plus la forme que le fond. La Rochefoucauld n’eut pas été surpris par le selfie. « Le selfie, appareil rudimentaire, semble avoir été inventé pour banaliser l’autoportrait mécanique du « négoïsme », entendons par là le degré au-dessous de zéro de l’ego. Cette perche dérisoire est un appât offert à soi-même comme un asticot au bout d’un hameçon. » p.162.

De ces observations résulte un recueil d’avertissements implicites et de conseils explicites pour permettre à mon lecteur - à cette jeune femme de talent - d’en tirer quelques bénéfices pour parler, se comporter et agir en sûreté - un des principes majeurs de la stratégie-, dans le marigot social où la mygale côtoie le crocodile.

Je ne réfute pas, j’inverse. Je tords la parole droite de la morale.

II. Le principe de réversibilité

« Qui veut faire l’ange fait la bête » avait averti Pascal.

Forcément univoque en sa prétention édifiante, la morale normative reste indifférente aux retournements pourtant inhérents à la complexité de la condition de l’homme. La morale critique repose sur la dialectique issue de la nature contradictoire de l’être humain biologique et acculturé. Dans cette tradition les Anti Maximes questionnent les péripéties de l’agir humain. Elles se démarquent des préceptes de la morale normative par le recours au retournement ironique des énoncés connus dans un esprit carnavalesque. Je ne réfute pas, j’inverse. Je tords la parole droite de la morale.

« S’il est vrai que le pouvoir rend fou, l’absence de pouvoir n’apporte pas la sagesse … tant s’en faut. » p. 13.

Comme dans toute entreprise stratégique, d’une attitude positive peut résulter un comportement négatif et réciproquement. « La qualité côtoie sans cesse le défaut. Il suffit d’un mot pour un autre, la persévérance mue négativement en entêtement, obstination, opiniâtreté. » p. 50

L’observation de l’homme stratégique permet d’identifier les mécanismes de la stratégie dans leur multiplicité et leur complexité souvent contradictoire. Il apparait ainsi qu’un principe de réversibilité régit la morale.

« Tu n’hésiteras jamais à poser une question. A l’inverse, tu éviteras de trop poser de questions » p. 70.

Le silence est la forme la plus élaborée de la compréhension du mal. Les survivant des massacres de la guerre, des atrocités des camps d’extermination ont choisi le mutisme par respect pour les autres autant que par difficulté à exprimer l’indicible. (Cf. p. 55). Rares sont ceux (Antelme, Levi) qui sont parvenus à surmonter cet obstacle. Maintenir la dignité par la distance d’une écriture.

Toutefois, le mutisme couvre aussi de son voile le refus de s’expliquer ou l’incapacité à savoir quoi dire : « le président s’est refusé à toute déclaration… » Souvent parce qu’il n’avait rien à dire ou ne savait que répondre. Il est habile de s’envelopper dans les apparences du mystère. » p. 39.

Dans leur lutte contre les mensonges et l’espionnage d’État, Julian Assange et Edward Snowden s’égarent. La transparence qu’ils réclament serait un piège si elle s’avérait totale. « Les sociétés de contrôle exigent la transparence absolue. Seul le secret protège encore le citoyen. » « Le secret, fût-il d’État, n’est pas identique au mensonge. » p. 168.

Même ambivalence lorsqu’il en va de nos émotions comme la colère ou la peur sujettes à réversibilité. « C’est à grand tort que la peur est réputée « mauvaise conseillère » comme si le courage, lui, sorte de don viril, orientait l’action dans la bonne direction. » p. 218.

« Autant que par la cupidité, l’Espèce est orientée par la peur, mobile primordial de tout comportement, singulier ou collectif. »

« En permanence l’Espèce nous fait vivre dans la peur : perdre un privilège, déplaire à un supérieur, peur du voleur et du gendarme, peur de l’obscurité et de son ombre, peur du ridicule. » p. 217

« L’abaissement de l’humain sous l’effet conjugué de la cupidité et de la peur se nomme parfois veulerie. » p. 217.

« La veulerie est une lâcheté à l’égard de soi-même et une trahison à l’égard des autres. « Je suis un bon français, moi » p. 151.

« Il arrive que l’abjection se justifie par défaut : « On savait pas… où ils allaient ces Juifs. On s’est bien entendus avec les Allemands ; ben oui ; et après tout pourquoi pas ? Fallait bien vivre, bouffer. » p. 152.

En arrivera-t-on à un fatalisme agnostique qui renverrait chacun dos à dos ; à une mécréance cynique, à ce mot désabusé de Jean Renoir dans « La règle du jeu » : « l’ennui, c’est que tout le monde a ses raisons. » p. 271 ; aux imprécations de Céline contre les Résistants (Cf. p. 260) ; au paisible cynisme de Monsieur Verdoux (Landru revu par Charlie Chaplin). Caractéristique de cette vacillation morale, nous apparaît, dans son intemporelle ambiguïté, la figure de l’escroc. Casanova, Law, Stavisky, Madoff, Tapie, Berlusconi bénéficient d’une étrange aura (Cf. p. 56). Outre la protection des puissants qu’il a dupés, il fait figure de Robin des Bois qui a pris aux riches pour ne redistribuer à… personne. Justicier par défaut, l’escroc révèle la mystification sociale, son masque fait apparaître celui des autres. Le faussaire travaille dans le filigrane de nos sociétés.
« La fatuité ignore les clivages sociaux et politiques ; toutes les estrades satisfont la pavane de ces personnages imbus de leur personne. Cette boursouflure est si fréquente qu’elle mérite bien un néologisme l’imbuité. » p. 47.

L’imbuité engendre le ridicule. « Les maquereaux aiment à se faire passer pour des requins. » « Je suis une tueuse déclare cette insignifiante femme politique française qui aurait dû, à tout le moins, craindre le ridicule. » p. 66.
« Les puissants, surtout ceux qui se croient tels, ne craignent pas de s’engager dans des entreprises aussi ridicules que sordides : une thèse truquée à grand renfort de plagiats… l’utilisation de fonds publics pour leurs affaires personnelles, les délits d’initiés… » p. 136.

III. Bals masqués et langues fourchues

Les Anti Maximes associent le regard et l’écoute, l’image et le son. Regard sur les visages qui exhibent le masque de financier intègre, de grand serviteur de l’État, de profond intellectuel, d’artiste inspiré. Identification de ceux, finalement les moins hypocrites, qui ne se donnent pas la peine de déguiser la cupidité qui imprime leurs traits déformés comme autant de portraits de Dorian Gray.

Écoute des façons de parler, de s’exprimer des individus dans l’ordinaire de leur quotidien, des puissants dans le cadre de leurs fonctions. Accrochés à leur téléphone portable, ils se révèlent.

Révélation collective aussi aujourd’hui, avec la multiplication des sommets intergouvernementaux. Pour l’occasion se sont répandues « les photos de classes dirigeantes. » (Cf. p.158.) G-7/8, G-20, les Davos, l’Union européenne, l’OTAN, les COP sur le climat sont autant de shows purement médiatiques jusque dans la contestation qui en est faite dans la rue par des manifestations ritualisées. La réalité de l’épreuve de force se situe derrière ce paravent.

L’exercice du pouvoir a besoin de ces shows ininterrompus assortis d’une langue de béton afin d’occuper l’espace de l’information-communication. L’expression est désormais déléguée à des « porte-paroles » qui, avec conviction, énoncent les mensonges d’État pour des journalistes qui font semblant d’être dupes.

« Tout pouvoir passe par le langage » p. 116. La morale ménagère, finalement plutôt finaude, avait conseillé de « tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler ». Depuis les Sophistes, tous les avocats savent cela et en usent indépendamment du bien et du mal, de la justice ou de l’injustice de la cause plaidée. Tous les diplomates pratiquent cet art de la dissimulation. Langues de bois ou langues fourchues clament la vérité, en affichant la vertu. La « vertuosité » est bavarde et l’escroc est réputé « beau parleur ». Le discours est un masque fait de langage.

La soi-disant libération sexuelle a fait l’objet d’une récupération par le politiquement correct, version anglo-saxonne de la pudibonderie victorienne. C’est pourquoi les Anti Maximes font volontiers l’apologie de la truculence, de la matière, de la noble grossièreté du corps humain dans toutes ses manifestations et ses défaillances, sans honte, sans fausse pudeur, telles qu’elles se révèlent dans la guerre, aujourd’hui aseptisée par la compassion qui dégouline des chaînes de télévision bien pensantes. [3]

La stratégie pour Machiavel, c’est donc la raison au travail.

IV. Le dilemme morale-efficacité. La solution machiavélienne

Parmi les penseurs de la stratégie, nul n’est plus moral que Niccolo Machiavel. « Le Prince » est un recueil de maximes visant à éclairer stratégiquement l’homme d’État en conjuguant rationalité et efficacité. Le « bon » Prince n’est pas bon mais il fait le bien de son peuple. L’acteur machiavélien n’est ni immoral ni même amoral, il est stratégique c’est-à-dire pure rationalité. Machiavel admire César Borgia non pour ses vices mais pour sa marche nocturne de 1502 à travers l’Apennin sur la ville d’Urbino possession de Guidobaldo da Montefeltro et d’Elisabetta Gonzaga. La place tombe sans combat faute de défense car César avait su préalablement endormir la méfiance des souverains.

Machiavel avait pris soin de mettre Dieu de côté, déjouant ainsi par anticipation la célèbre formule de Dostoïevski « si Dieu est mort, tout est permis ». Or si tout est possible, tout n’est pas permis. L’action sans limites, démesurée, échoue. L’ubris est porteuse de la destruction finale de son propre projet. « Les dieux rendent fous ceux qu’ils veulent perdre. » Malheureusement, il semblerait que ces Dieux-là se complaisent à égarer les hommes. « Les Dieux ont soif » écrivait Anatole France à propos de la Terreur de 1793.

La stratégie pour Machiavel, c’est donc la raison au travail. Dès lors qu’elle est rationnelle, l’action est à la fois efficace et morale, morale parce qu’efficace. La rationalité fait la moralité. C’est la raison encore qui garantit contre les désordres dus à la nature imparfaite de l’homme à la fois absence de virtù le « cœur » - entendez le courage, non la vertu - et propension à l’ubris et à ses erreurs de jugement.

Le problème vient de ce que les passions disposent d’un pouvoir sur les hommes (les dirigeants et les foules) tel qu’elles remplissent l’Histoire des dérèglements de leurs actions inefficaces, chaotiques, finalement désastreuses. « L’histoire est suffisamment riche en événements et en cas de figure pour qu’il soit toujours possible d’y trouver des exemples supposés étayer un point de vue. Autant dire qu’en cherchant bien on parviendra toujours à justifier tout et son contraire. » p. 195.

Nonobstant, il a toujours été de coutume de donner au prince des précepteurs (énonciateurs de préceptes). Avec un succès plus que mitigé. Ni Confucius, ni Aristote (Alexandre) ni Sénèque (Néron) ni Bossuet ni Fénelon n’ont eu de grands succès auprès des monarques français avides de sexe et de gloire guerrière. Cette perfection érigée par Kant en un système d’une admirable cohérence (l’impératif catégorique de la raison pratique fondée sur la raison pure) butte sur « les faits qui sont têtus ».

L’échec de l’éthique a donc beau être patent, ses précepteurs marquent les esprits et leurs maximes perdurent comme autant de colonnes de granite. (Cf. p.250) Leur reconnaissance équivaut et parfois même surpasse en pérennité l’enseignement des stratèges les plus habiles et des souverains les plus brillants. Comment expliquer le paradoxe de cet échec pratique et de ce succès théorique par imprégnation culturelle ? D’où vient, quand bien même elle ne durerait qu’une fraction de seconde cette interrogation de l’homme le plus obtus, le plus fat sur la qualité de sa stratégie. Instant fugace du doute, éclair de lucidité dont nous relevons la fréquence.

« Chez l’être humain apparaît, par, instants, une imperceptible rayure dans la toile ». p. 18.

La création exige plus d’énergie que la destruction.

« L’estime de soi est hantée par son double, le doute de soi, déchirant éclair de lucidité introspective. Cette rayure dans la toile surgit comme un instantané de conscience de notre insuffisance, de nos manquements et d’une possible médiocrité. » p. 172.

Comment expliquer ce phénomène sinon par la concomitance conflictuelle dans l’homme de deux états : son appartenance à l’Espèce au sens bio-sociologique et son humanité d’être civilisé ou a-culturé.
Les Anti Maximes font apparaître la force brute de l’Espèce, en sa puissance de négation tant il est vrai que la création exige plus d’énergie que la destruction.

La peur, l’inertie, la cupidité à l’égard de l’argent, du sexe, du pouvoir et « l’imbuation » de soi-même travaillent à corrompre, détruire, fausser, littéralement, à « dénaturer » l’humanité de l’homme. L’homme multi-créateur, capable de s’affirmer dans la reconnaissance de la différence de l’Autre.

L’Espèce c’est la brute fanatique islamiste avec son maillet qui jamais n’effacera le sourire du Bouddha.

« L’écrivain juif italien Primo Levi se serait-il réjoui devant le cadavre d’un SS ? » p .225. « Renoncer à la vengeance et rejeter la haine exige une force de caractère peu commune. » p .225 Appelons là humanité de l’homme.

*

Je saisis l’occasion de ce texte inédit pour Diploweb.com pour ajouter comme un appendice aux Anti Mémoires sous forme de quatre petites thèses.

Thèse 1. C’est l’Action qui crée la morale. Si je n’agis pas il n’existe ni bien ni mal. Un esprit habile ayant compris le piège, a créé le délit de non- assistance à personne en danger, rendant par là l’inertie coupable.

Thèse 2. Bien et Mal sont la résultante de l’efficacité de la stratégie. Celle-ci se mesure à la qualité de modification de situation obtenue au regard du projet initial, individuel ou collectif. En agissant je modifie la situation antérieure mais qui pourra dire si c’est en bien ou en mal, sinon les bénéficiaires ou, au contraire, les lésés.

Thèse 3. Le Droit n’est pas une moralisation des mœurs mais un coup de force social fait de mesures de réparations et compensations destinées à mettre un terme au cycle des vengeances privées, à la dispute permanente, à la stasis : la loi du Talion, les dix commandements de Moïse, le code d’Hammourabi, de Dracon, Solon, les Douze tables de Rome. (Cf. p.223).

Thèse 4. La « bonne » stratégie morale est celle qui est guidée par la raison, garantie de l’efficacité. L’action irrationnelle orientée par les passions et la démesure engendre le désastre.

Sur ce « Bonne » Année 2022 !

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François Géré : « Anti Maximes. Fragments d’une morale pour le XXIe siècle », coll. Essais, St Honoré éditions, Paris

4e de couverture

Qu’en est-il aujourd’hui de la morale traditionnelle ? L’examen ironique des préceptes anciens fait apparaître la constance de certains traits de l’homme ainsi que l’évolution de nos mœurs à l’ère de l’information-communication. La morale n’est jamais innocente, mais toujours ambiguë, car l’Espèce (le côté noir de l’humanité), les Puissants, en pervertissent le sens en la manipulant à leur profit. Mon but est d’éveiller le lecteur à la prise de conscience, sans complaisance, de lui-même, de ses défauts, de ses vertus afin d’affronter la vie en société au 21ème siècle.


Bonus

Stratèges français du XXe siècle présentés par François Géré

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[1Par ce « nous », je rappelle que l’humanité est majoritairement composée de croyants (les athées et les agnostiques ne représentent que 7% de la population mondiale, sous réserve de la Chine bouddhiste).

[2Maximes, numéro 181.

[3L’audiovisuel nous a amputé de deux sens : l’odorat et le goût. Un camp de réfugiés c’est d’abord une odeur de décharge. La guerre c’est l’odeur de la poudre, de l’essence et de l’huile brulée et des charognes en Irak ou dans les charniers improvisés en Bosnie.

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