VinFast : un instrument de la stratégie nationale vietnamienne dans un contexte de recomposition géoéconomique et géopolitique

Par Barthélémy COURMONT, Eric MOTTET, le 5 avril 2026  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Eric Mottet, Directeur de recherche à la Chaire de recherche en études indo-pacifiques, Université Laval (Canada, Québec).
Barthélémy Courmont, Professeur à l’Université catholique de Lille (France).

Au Vietnam, le cas du développement de VinFast illustre le retour de l’État stratège et la recomposition des politiques industrielles dans un contexte de fragmentation de la mondialisation. L’entreprise incarne une stratégie vietnamienne de montée en gamme technologique et de repositionnement industriel, visant non pas une autonomie totale, du moins dans un premier temps, mais une capacité accrue de négociation et de résilience. Toutefois, cette souveraineté demeure conditionnée par l’intégration du Vietnam dans des interdépendances globales. La réussite du projet dépendra de la consolidation d’un écosystème national d’innovation, de l’internalisation de compétences technologiques clés et de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Si la rivalité sino-américaine ouvre une fenêtre d’opportunité pour des acteurs intermédiaires comme le Vietnam, celle-ci reste fragile et dépendante des contraintes structurelles de l’ordre géoéconomique et géopolitique international, notamment face aux effets indirects des rivalités et aux politiques industrielles protectionnistes.

VinFast : un instrument de la stratégie nationale vietnamienne dans un contexte de recomposition géoéconomique et géopolitique

DEPUIS la pandémie de Covid-19, les débats académiques et politiques ont mis en évidence la vulnérabilité des chaînes de valeur mondiales et la nécessité d’un renouveau des politiques industrielles (Aiginger & Rodrik, 2020 ; Gereffi, 2020 ; Juhász, Lane & Rodrik, 2023). La sécurisation des approvisionnements stratégiques et la maîtrise des technologies critiques sont devenues des priorités pour de nombreux États. Dans ce contexte, le développement de la marque automobile VinFast, fondée en 2017 par le groupe privé Vingroup [1], représente un cas emblématique pour analyser la stratégie industrielle du Vietnam. L’entreprise, spécialisée dans les véhicules électriques (aucun modèle à moteur thermique n’est proposé), incarne une ambition nationale de montée en gamme productive et d’affirmation souveraine. Elle répond aussi à une volonté politique du Vietnam de ne pas être dépendant des importations de véhicules, dont le nombre croit à grande vitesse, et d’une incitation à faire émerger un secteur automobile (Schröder, 2021). Dans ce contexte, dans quelle mesure VinFast peut-elle être considérée comme un instrument de souveraineté industrielle dans le cadre de la stratégie nationale vietnamienne ? Il est avéré que VinFast constitue un vecteur de repositionnement stratégique du Vietnam dans les chaînes de valeur mondiales, dans un contexte de rivalité commerciale sino-américaine, mais sa contribution à la souveraineté industrielle reste conditionnée par une politique d’internationalisation de la marque qui est encore mal maitrisée, des interdépendances technologiques et financières persistantes, ainsi que des contraintes structurelles de l’ordre géoéconomique et géopolitique international.

Genèse rapide d’un constructeur national

L’émergence de VinFast s’inscrit dans la trajectoire plus large de transformation du modèle économique vietnamien depuis les réformes du Đổi Mới (Grinter, 2006 ; Yoon & al., 2012). Avec l’émergence d’un marché et d’une capitalisation que les pouvoirs publics accompagnent, l’économie vietnamienne s’est radicalement transformée au cours de la dernière décennie, à la manière de ce que la Chine a effectué au cours des deux décennies précédentes (Rosengard & Du, 2023). Si le Vietnam s’est initialement imposé comme une plateforme d’assemblage à faible coût au sein des chaînes de valeur asiatiques, les années 2010 ont vu émerger une stratégie de montée en gamme visant à développer des capacités industrielles nationales plus autonomes. Cette évolution correspond à ce que la littérature qualifie de processus de montée en gamme industrielle (industrial upgrading) dans les chaînes de valeur mondiales (Gereffi, 1999 ; Humphrey & Schmitz, 2002), mais aussi à une stratégie de transformation structurelle destinée à éviter le piège du revenu intermédiaire (World Bank, 2022), dont sont victimes plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, notamment la Thaïlande et la Malaisie. Dans cette perspective, la création de VinFast par le conglomérat Vingroup marque une inflexion significative.

Vingroup, acteur majeur de l’immobilier (Vincom Retail JSC), de la distribution et des services au Vietnam, incarne une forme de capitalisme national hybride, combinant logique entrepreneuriale privée et proximité avec l’État. L’entreprise fut fondée en 1993 par Phạm Nhật Vượng à Kharkhiv, en Ukraine, sous le nom de Technocom. Elle produisait au départ des aliments secs comme des nouilles instantanées, principalement sous la marque Mivina. En 2000, la société a commencé à lancer ses activités au Vietnam, avant de revendre ses entreprises en Ukraine à Nestlé. Au total, Vingroup compte aujourd’hui 48 filiales et Phạm Nhật Vượng est devenu en 2015 le premier milliardaire vietnamien (Noer, 2016). Il est encore aujourd’hui l’homme le plus riche de son pays. Son entreprise est rapidement devenue l’un des principaux piliers d’une économie vietnamienne « post-capitalisme d’Etat » (Truong & Rowley, 2014 ; Thanh, 2023). En 2025, le groupe a annoncé le développement d’une filière dans l’aéronautique et le spatial appelée VinSpace JSC (Reuters, 2025). Tentaticulaire, la configuration de Vingroup peut être analysée à la lumière des travaux sur l’État développementaliste et le capitalisme tardif (Amsden, 2001 ; Johnson, 1982), mais aussi des réflexions contemporaines sur le retour de la politique industrielle (Aiginger & Rodrik, 2020 ; Juhász, Lane & Rodrik, 2023). La création de VinFast répond à une ambition double : d’une part, inscrire le Vietnam dans la cartographie mondiale de l’industrie automobile, notamment en devenant à terme le premier constructeur sud-asiatique ; d’autre part, accélérer la montée en gamme technologique du pays en bâtissant une marque de renommée mondiale (Phan Thi Chieu & al., 2023).

À la différence des trajectoires coréenne ou japonaise, fondées sur un développement progressif et exportateur, VinFast adopte une stratégie d’accélération rapide, reposant sur des transferts technologiques, des partenariats internationaux et une mobilisation massive de capitaux. Cette stratégie d’entrée rapide dans un secteur industriel peut être rapprochée des analyses de Brezis, Krugman & Tsiddon (1993) ou de Lee (2021) sur le saut technologique (leapfrogging), selon lesquelles les économies tardivement industrialisées peuvent contourner certaines étapes intermédiaires en investissant directement dans des technologies émergentes.

VinFast : un instrument de la stratégie nationale vietnamienne dans un contexte de recomposition géoéconomique et géopolitique
Vietnam. L’usine VinFast de Hải Phòng
Source : https://vinfastauto.eu/fr/story
L’usine VinFast de Hải Phòng (2017) est une “gigafactory” moderne et très automatisée, comparable à celles de Tesla, mais construite beaucoup plus rapidement (21 mois). Elle est plus récente que les sites de Renault et incarne l’ambition du Vietnam de devenir un acteur majeur de l’automobile électrique.
VinFast

Dès ses débuts, l’entreprise investit dans un complexe industriel intégré à Hai Phong [2], doté d’infrastructures modernes et d’une capacité de production ambitieuse. Initialement positionnée sur des véhicules thermiques sous licence [3], elle opère un tournant stratégique dès 2021 en annonçant l’abandon progressif du moteur thermique au profit d’une gamme exclusivement électrique. Ce repositionnement rapide témoigne d’une lecture stratégique du contexte international : plutôt que d’affronter les constructeurs établis sur le segment thermique, VinFast choisit d’entrer sur un marché en recomposition, où les hiérarchies industrielles demeurent plus fluides.

Ce choix s’inscrit dans un contexte international marqué par la transition énergétique et le renforcement des politiques industrielles vertes (Altenburg & Rodrik, 2017 ; OECD, 2023). La pandémie de Covid-19 a par ailleurs mis en évidence la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, renforçant l’intérêt stratégique pour le développement de capacités nationales dans les secteurs technologiques critiques (Gereffi, 2020 ; Tooze, 2021). Les analyses récentes sur la fragmentation géoéconomique et l’instrumentalisation des interdépendances éclairent également la décision vietnamienne d’investir dans une industrie considérée comme structurante pour la souveraineté industrielle future (Farrell & Newman, 2023 ; Evenett, 2022).

Une stratégie d’internationalisation accélérée

Les économies émergentes ont fortement accéléré au cours des deux dernières décennies le développement d’industries automobiles nationales, visant un marché intérieur en plein essor, avec dans certains cas des perspectives de développement à l’international (Mazzocco & Featherston, 2025). Les succès chinois et, dans une moindre mesure, indien, ont incité de nombreux pays en croissance économique rapide à favoriser l’éclosion d’un secteur automobile, confortés par l’idée selon laquelle ce secteur reste l’un des principaux piliers de l’économie mondiale, notamment en raison des multiples technologies qui y sont associées (Yean, 2021).

L’un des traits distinctifs de VinFast réside dans la rapidité de son internationalisation. Contrairement à d’autres constructeurs émergents ayant consolidé leur position sur leur marché domestique avant de s’exporter, l’entreprise adopte très tôt une stratégie globale. Cette trajectoire correspond au modèle des entreprises à vocation internationale dès l’origine (born global firms), caractérisé par une internationalisation rapide dès les premières années d’activité (Knight & Cavusgil, 2004 ; Rialp, Rialp & Knight, 2005). L’introduction en bourse au NASDAQ en 2023 constitue un signal fort [4] : il s’agit d’inscrire l’entreprise dans l’écosystème financier américain et d’accéder aux marchés de capitaux internationaux.

La stratégie d’expansion cible prioritairement les États-Unis, le Canada et l’Europe, trois marchés à forte valeur ajoutée et engagés dans la transition vers l’électrique. L’annonce d’un projet d’usine en Caroline du Nord s’inscrit dans la logique de la réorganisation des chaînes de valeur entre alliés (friendshoring) et des politiques industrielles stratégiques encouragées par la Loi sur la réduction de l’inflation de 2022 (Inflation Reduction Act). Les analyses récentes sur la fragmentation géoéconomique montrent que les politiques industrielles contemporaines redéfinissent les flux d’investissements et favorisent la relocalisation dans des espaces géopolitiquement alignés (Farrell & Newman, 2023 ; Evenett & al. 2022). En produisant sur le sol américain, VinFast cherche à contourner les barrières liées aux critères d’origine des subventions et à se positionner comme alternative non chinoise dans un contexte de rivalité stratégique accrue.

Cette stratégie repose sur un positionnement intermédiaire : proposer des véhicules électriques à des prix compétitifs, tout en affichant une qualité et un design conformes aux standards occidentaux. L’entreprise mobilise des partenariats avec des cabinets de design italiens (Pininfarina, Italdesign, Zagato), des fournisseurs internationaux de composants (Bosch, AVL, ZF Friedrichshafen, GROB, Aapico Hitech Plc, etc.) et des experts issus de constructeurs établis (GM, BMW). Ce modèle reflète une insertion typique dans les chaînes globales de valeur, où la coordination internationale compense l’absence d’une base technologique entièrement domestique (Gereffi, 2018 ; Gereffi, 2020).

La littérature sur les multinationales émergentes souligne que ces entreprises adoptent souvent des stratégies d’internationalisation par acquisition de ressources, cherchant à combler rapidement leurs déficits technologiques via des partenariats et une implantation dans les marchés avancés (Mathews, 2006 ; Luo & Tung, 2007). Dans le cas vietnamien, cette dynamique s’inscrit également dans une stratégie nationale de montée en gamme et de diversification géoéconomique (OECD, 2023 ; World Bank, 2022).

Champion national, revers international

Sur le plan des ventes, les chiffres montrent une progression spectaculaire, quoique contrastée selon les segments [5]. En 2023, VinFast avait livré environ 34 855 voitures électriques (EV) au Vietnam et à l’exportation, une base encore modeste mais significative pour une marque jeune évoluant sur un marché hautement compétitif, notamment en Asie du Sud-Est [6]. Une percée majeure est intervenue en 2024, avec 97 399 véhicules électriques livrés au total, soit une augmentation d’environ 192 % par rapport à 2023 [7] — signe d’une dynamique de croissance particulièrement soutenue, portée notamment par la forte demande sur le marché intérieur vietnamien.

En 2025, VinFast a officiellement établi un record de ventes sans précédent avec près de 200 000 véhicules électriques écoulés [8]. Sur ce total, environ 175 000 véhicules ont été livrés (85 %) sur le marché vietnamien, confirmant solidement sa position de constructeur numéro un en termes de parts de marché au Vietnam [9].

Néanmoins, le constructeur vietnamien traverse une crise majeure sur les marchés occidentaux, marquée par des ventes très faibles en Europe et des performances décevantes au Canada et aux États-Unis.

Le VinFast VF6 est un SUV électrique
Source : https://vinfastauto.eu/fr/vehicles/vf-6
Le VinFast VF6 est un SUV électrique compact (segment B) offrant jusqu’à environ 400 km d’autonomie et un bon niveau d’équipement pour un prix compétitif (à partir de 34 000 euros). Il se distingue par son design moderne et sa garantie longue (7 ans), mais reste pénalisé en France par l’absence de bonus écologique et un réseau encore limité.
VinFast

En Europe, les immatriculations demeurent marginales en 2025, avec seulement quelques dizaines d’unités écoulées ; en France, les volumes sont quasi inexistants. Plusieurs centres de services annoncés n’ont jamais ouvert ou ont rapidement fermé, alimentant un climat d’incertitude pour les clients. Les modèles VF6 et VF8 peinent à convaincre, notamment en raison de critiques portant sur leurs performances routières et d’une stratégie commerciale instable, illustrée par l’abandon du système initial de location de batteries. Malgré le faible volume de ventes, VinFast souhaite désormais entrer sur le marché des transports publics à travers le développement de deux modèles d’autobus (EB8 et EB12), conçus pour répondre aux normes strictes de l’Union européenne [10].

Au Canada, après un lancement prometteur, les ventes du VF8 (environ 2 000 exemplaires en 2024) sont restées bien en deçà des objectifs fixés. La réduction ou la suppression des subventions aux véhicules électriques, conjuguée au ralentissement général du marché, a entraîné la fermeture de nombreuses concessions à travers le pays.

Sur le marché américain, la situation s’est fortement détériorée au cours de la même période : les ventes ont chuté de 57 %, pour s’établir à 1 413 véhicules en 2025, tandis que l’entreprise a fermé un grand nombre de concessions à l’échelle nationale. Moins de deux douzaines de points de vente franchisés demeurent opérationnels aux États-Unis et, parmi eux, seuls 17 disposent d’un inventaire VinFast disponible à l’achat sur leurs sites Web — un contraste frappant avec les ambitions initiales d’ouvrir des centaines de points de vente d’ici la fin de la décennie.

Quant au projet d’usine en Caroline du Nord, évalué à 4 milliards $ US et censé créer des milliers d’emplois, il semble aujourd’hui en suspens. Des retards importants, des revirements dans la politique américaine en matière de véhicules électriques et le recentrage stratégique de VinFast sur les marchés asiatiques pourraient compromettre son lancement, désormais prévu pour 2028, soit quatre ans plus tard qu’initialement annoncé [11].
Sur le plan financier, après avoir investi près de 14 milliards de dollars américains afin de s’imposer sur les marchés nord-américains et européens, l’entreprise enregistre des pertes nettes importantes sur plusieurs exercices consécutifs (déficit de 3,2 milliards de dollars américains en 2024), ce qui compromet sa rentabilité à moyen terme.

Au NASDAQ, la valorisation s’est fortement effondrée [12], l’entreprise n’ayant pas réussi à offrir la variété de véhicules initialement promise. Malgré le soutien financier continu de son fondateur, généralement considéré comme l’homme le plus riche du Vietnam [13], VinFast vise un retour à l’équilibre avant 2026 en recentrant sa stratégie sur le marché domestique vietnamien ainsi que sur certains marchés asiatiques jugés plus dynamiques, notamment l’Inde, l’Indonésie et les Philippines.

Le constructeur automobile a ainsi annoncé son intention d’investir jusqu’à 1 milliard $ US en Indonésie, à la suite du lancement en 2025 d’une usine de fabrication à Subang, dans l’ouest de Java. Un montant initial de 300 millions $ US a déjà été engagé, pour une capacité de production pouvant passer de 50 000 à 350 000 unités par an en fonction de la demande. L’usine a entamé ses essais de production en décembre 2025 et devrait atteindre sa pleine capacité au cours du premier trimestre 2026. Parallèlement à la stratégie développée en Indonésie, VinFast a mis en service en 2025 une nouvelle usine en Inde avec un débit potentiel de production de 150 000 véhicules par an.

Lancé en 2017, VinFast a rapidement atteint une position dominante sur le marché vietnamien, où il bénéficie d’une forte reconnaissance de marque et du soutien de son conglomérat mère, Vingroup. Toutefois, cette dynamique ne s’est pas encore traduite à l’international, malgré des partenariats, notamment avec l’ « ambassadeur » David Beckham [14], et une expansion ambitieuse sur les marchés européens et américains. Si l’entreprise affirme ne pas vouloir quitter l’Europe et l’Amérique du Nord, la poursuite de son expansion internationale demeure incertaine en dehors de l’Asie.

Limites et vulnérabilités de VinFast

A la lumière des développements et des déconvenues rencontrées, VinFast semble confronté à une série de vulnérabilités qui limitent son essor. Premièrement, l’internationalisation accélérée comporte des risques importants. Les coûts d’implantation industrielle à l’étranger, les dépenses marketing et les exigences réglementaires des marchés nord-américains et européens génèrent une pression financière considérable, alors même que la réussite d’une stratégie d’expansion internationale dépend de la capacité à maintenir un soutien financier et à consolider des capacités technologiques internes. Si VinFast demeure fortement soutenue par Vingroup, son modèle soulève la question de la soutenabilité de son expansion internationale àlong terme et de sa résilience face aux cycles financiers internationaux.

Deuxièmement, malgré son ambition de devenir un acteur global, VinFast demeure insérée dans des chaînes d’approvisionnement largement dominées par des acteurs étrangers, notamment asiatiques. Les batteries, composant central de la valeur ajoutée des véhicules électriques, reposent en grande partie sur des technologies et des intrants importés [15]. Cette dépendance reflète la structure actuelle de l’industrie mondiale, où la Chine conserve une position dominante dans la production de cellules et le raffinage des matières premières critiques, notamment les terres rares. Cette situation place VinFast dans une position ambivalente au sein de la rivalité sino-américaine. D’un côté, l’entreprise bénéficie d’une stratégie de diversification hors de Chine : en tant qu’acteur vietnamien, elle peut être perçue comme partenaire industriel alternatif par les Américains et les Européens. De l’autre, son insertion dans des chaînes d’approvisionnement régionales implique des interdépendances persistantes avec des fournisseurs chinois ou liés à l’écosystème industriel chinois. L’écosystème national d’innovation vietnamien reste en consolidation. Pour le dire autrement, le Vietnam n’a pas à ce jour un écosystème industriel complet, ce qui se traduit par l’insuffisante densité de fournisseurs locaux à haute valeur ajoutée, ce qui limite les effets d’apprentissage et l’ancrage domestique de la production de véhicules électriques.

Troisièmement, la vulnérabilité financière de VinFast constitue une fragilité. Le développement rapide de capacités industrielles, combiné à des volumes de vente encore limités sur les marchés nord-américains et européens, expose l’entreprise à un risque de déséquilibre financier. La valorisation boursière initialement élevée lors de l’introduction au NASDAQ a connu un effondrement important, révélant une perception incertaine des investisseurs quant à la viabilité du modèle de développement et économique de VinFast.

Enfin, jeune constructeur, VinFast fait encore face à un défi de crédibilité industrielle. L’entrée sur les marchés américain et européen implique de satisfaire des standards élevés en matière de sécurité, de qualité et de service après-vente. Les premières critiques émises par certains médias spécialisés occidentaux ont mis en lumière des marges de progression en matière de fiabilité et de finition. De plus, sur les marchés européens et nord-américains, VinFast affronte des acteurs établis (constructeurs historiques et nouveaux entrants électriques), bénéficiant d’une réputation, d’un réseau de distribution et d’économies d’échelle supérieurs. Dans un secteur où la réputation joue un rôle central, la consolidation de la marque constitue un enjeu stratégique déterminant.

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Le cas du développement de VinFast illustre le retour de l’État stratège et la recomposition des politiques industrielles dans un contexte de fragmentation de la mondialisation. L’entreprise incarne une stratégie vietnamienne de montée en gamme technologique et de repositionnement industriel, visant non pas une autonomie totale, du moins dans un premier temps, mais une capacité accrue de négociation et de résilience. Toutefois, cette souveraineté demeure conditionnée par l’intégration du Vietnam dans des interdépendances globales. La réussite du projet dépendra de la consolidation d’un écosystème national d’innovation, de l’internalisation de compétences technologiques clés et de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement.

Si la rivalité sino-américaine ouvre une fenêtre d’opportunité pour des acteurs intermédiaires comme le Vietnam, celle-ci reste fragile et dépendante des contraintes structurelles de l’ordre géoéconomique et géopolitique international, notamment face aux effets indirects des rivalités et aux politiques industrielles protectionnistes. Vingroup a pour l’heure fait le pari de s’arrimer à son partenaire américain, notamment sur des projets d’énergie renouvelable concurrents des firmes chinoises (Nguyen, 2025), et VinFast est pour sa part un concurrent direct des marques chinoises sur le même secteur, BYD en tête. Mais le géant vietnamien sait, à la manière du gouvernement de son pays, qu’il ne peut entrer résolument en compétition avec son puissant voisin chinois sans prendre des risques élevés. Aussi le pragmatisme très présent au niveau politique se retrouve également dans les stratégies économiques et commerciales.

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Résumé

Les auteurs analysent le développement de la marque automobile VinFast comme instrument de stratégie nationale vietnamienne dans un contexte marqué par le retour de la politique industrielle, la fragmentation des chaînes de valeur mondiales et l’accélération de la transition énergétique. Le texte montre que VinFast constitue un levier de montée en gamme technologique et de repositionnement géoéconomique et géopolitique. Toutefois, cette stratégie demeure contrainte par une politique d’internationalisation de la marque mal maitrisée, des interdépendances structurelles et des vulnérabilités technologiques persistantes, ainsi que des contraintes structurelles de l’ordre géoéconomique et géopolitique international.
Mots-clés : VinFast, Vietnam, Vingroup, souveraineté industrielle, politique industrielle, chaînes de valeur mondiales, véhicule électrique, Asie du Sud-Est


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[1D’après des estimations agrégées pour 2017, le Vietnam comptait 25 voitures particulières pour 1 000 habitants, un chiffre très faible comparé à d’autres pays de la région : Philippines (61), Indonésie (96), Singapour (138), Thaïlande (302), Malaisie (634), etc. En revanche, plus de 77 millions de motocyclettes étaient immatriculées à l’échelle nationale (2024), ce qui porte le taux de possession à 770 motocyclettes pour 1 000 habitants.

[2VinFast a inauguré en 2025 sa deuxième usine de production de véhicules électriques à Vũng Áng (province de Hà Tĩnh). Dotée d’équipements de pointe issus de technologies internationales (ABB, DÜRR, FANUC, Siemens, etc.), l’usine affiche un haut degré d’automatisation et respecte des normes internationales strictes (ISO 9001, ISO 14001, IATF 16949). Elle est conçue pour produire jusqu’à 200 000 véhicules par an, avec une cadence moyenne de 35 véhicules par heure.

[3Pour mettre au point ses premiers modèles, VinFast a signé un contrat avec Magna Steyr, fabricant autrichien d’automobiles, et a acheté à BMW la propriété intellectuelle d’anciennes plateformes ainsi que d’un moteur thermique de 2.0 turbo, une motorisation utilisée par BMW jusqu’en 2016, avant de passer à une motorisation exclusivement électrique.

[4La capitalisation boursière du constructeur automobile a culminé à 65 milliards $ US en août 2023, dépassant brièvement les géants de Detroit, Ford et General Motors. Toutefois, les valorisations se sont depuis effondrées, l’entreprise n’ayant pas réussi à proposer la variété de véhicules promise et ne commercialisant que le VF 8, dont le prix est compris entre 40 000 et 63 000 $ US.

[5Modèles VF 3, VF 5 et VF 6 dans les segments des petites voitures, ainsi que les SUV VF 7, VF 8 et VF 9.

[6Deux constructeurs automobiles malaisiens, Proton et Perodua, créés à la fin du 20ᵉ siècle, ont chacun mis environ sept à huit ans pour franchir le seuil des 100 000 véhicules vendus, dans un contexte de fort soutien gouvernemental.

[7« VinFast a livré près de 100 000 voitures, générant un chiffre d’affaires de plus de 1,8 milliard de dollars », Le courrier du Vietnam, 25 avril 2025.

[8À titre de comparaison, 2,9 millions de motos sont produites au Vietnam par an (2024), dont 15 % de modèles électriques. Les fabricants nationaux de motos électriques détiennent 70 % des parts de marché (2024). VinFast arrive en tête avec plus de 43 %, loin devant Pega, deuxième avec près de 16 %. (« Vietnamese firms dominate green two-wheeler market », The Investor, 18 juillet 2025.

[9« VinFast établit un record inédit sur le marché automobile vietnamien », Le courrier du Vietnam, 15 janvier 2026.

[10« VinFast to debut electric buses in Europe », Vietnam+, 26 août 2025.

[11« VinFast plans US plant in 2028 as it seeks equity backers », The Business Times, 9 septembre 2025.

[12Valeur de l’action : de 68,77 $ US (25 août 2023) à 3,26 $ US (24 février 2026).

[13D’après les classements en temps réel de Forbes pour 2025-2026, sa valeur nette personnelle est actuellement estimée à environ 30 milliards $ US.

[14David Beckham, icône mondiale du football, a notamment participé au lancement mondial du nouveau constructeur automobile VinFast au Mondial de l’Auto 2018 à Paris.

[15Le Vietnam dispose également d’un fort potentiel. Le pays possède d’importantes réserves de terres rares ; toutefois, il peine à attirer des investissements étrangers. Actuellement, le Vietnam applique des règles strictes en matière d’exportation de terres rares. La revente de matières premières brutes à l’étranger est interdite afin d’encourager le développement d’une industrie intermédiaire locale.

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| Dernière mise à jour le dimanche 5 avril 2026 |