Planisphère. Existe-t-il une guerre juste ? Avec J-V Holeindre

Par Jean-Vincent HOLEINDRE, Pierre VERLUISE, le 23 septembre 2026  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Jean-Vincent Holeindre, Professeur de science politique à l’Université Paris-Panthéon-Assas, Directeur du Centre Thucydide qui publie "L’Année des relations internationales", aux éditions Panthéon-Assas, également disponible sur Cairn.
Entretien organisé et conduit par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été radiodiffusée le 21 septembre 2026. Sous le titre Planisphère géopolitique et stratégique cette émission est disponible comme podcast sur les plateformes Spotify et Apple Podcast.

L’expression « guerre juste » peut sembler paradoxale tant les conflits armés sont intrinsèquement porteurs d’injustices. Pourtant, cette notion, loin de promouvoir la violence, vise historiquement à la circonscrire et à l’encadrer. Comment cette doctrine s’est-elle construite à travers les millénaires, quels sont ses principes fondamentaux et conserve-t-elle une pertinence face aux défis contemporains ? Planisphère pose ces questions à Jean-Vincent Holeindre, Professeur de science politique à l’université Panthéon-Assas.

Lien direct vers cette émission sur RCF Notre Dame, avec possibilité de récupérer l’iframe.

Synthèse rédigée de l’émission Planisphère [1], Existe-t-il une guerre juste ? Avec Jean-Vincent Holeindre, relue et validée par J-V Holeindre

Les origines et la nature de la doctrine de la guerre juste

Jean-Vincent Holeindre corrige d’abord une idée reçue : la doctrine de la guerre juste n’est pas née avec le christianisme, malgré l’apport de penseurs comme saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin. Ses véritables origines remontent à la Rome antique, au IIe siècle avant notre ère. Les Romains, à la fois grands guerriers et inventeurs du droit, ont été les premiers à élaborer l’idée qu’il convenait de justifier la guerre, tant dans la manière d’y entrer (« Jus ad bellum ») que de la conduire (« Jus in bello »), afin de limiter les injustices. Cette conception est particulièrement visible lors des guerres puniques, notamment la deuxième (218 à 202 avant J-C), relatée par Polybe, où les Romains invoquaient la légitime défense face à Hannibal, bien que leur propre posture fût également offensive.

Jean-Vincent Holeindre souligne que la théorie de la guerre juste n’est pas belliciste. Son objectif fondamental est de limiter la guerre : restreindre les conditions d’entrée en conflit et en modérer les effets sur les êtres humains. Elle ne relève pas du pacifisme absolu, ni du réalisme, mais cherche à encadrer l’usage de la force pour éviter l’escalade et les conséquences incontrôlables.

Planisphère. Existe-t-il une guerre juste ? Avec J-V Holeindre
Jean-Vincent Holeindre
Jean-Vincent Holeindre, Professeur de science politique à l’Université Paris-Panthéon-Assas, Directeur du Centre Thucydide. Crédit photographique : Académie de la mer.
Académie de la mer (Monaco)

L’évolution historique et les principes fondamentaux

Historiquement, Jean-Vincent Holeindre distingue trois approches morales de la guerre. Les Grecs anciens, adoptant une vision « réaliste », la considéraient comme inhérente à la condition humaine, imprégnée par la vertu de force (qu’incarne Achille, le héros de la guerre de Troie) et les qualités de ruse (qu’incarne Ulysse, imaginant le stratagème du cheval de Troie) . À l’opposé, le christianisme antique, avec des figures comme Origène (185 - 253), prônait un pacifisme radical, refusant toute violence. La doctrine de la guerre juste émerge comme une troisième voie à l’époque romaine, puis se développe avec saint Augustin lorsque le christianisme devient religion de l’empire, les croyants étant dès lors confrontés à l’usage de la force dans l’ordre temporel.

Au Moyen Âge, les guerres saintes ou Croisades s’éloignent de cette conception très encadrée de la guerre juste, intrinsèquement défensive. C’est au XVIIe siècle que le juriste hollandais Hugo Grotius (Hugo de Groot), avec son traité de 1625, Le Droit de la Guerre et de la Paix, formalise juridiquement en termes modernes ce droit hérité de l’Antiquité. Il établit que la guerre juste est d’abord une guerre limitée : la seule guerre juste est défensive, répondant à une agression matériellement caractérisée. Parallèlement, il insiste sur le « Jus in bello » (le droit dans la guerre), exigeant d’encadrer le combat par des principes tels que la proportionnalité des moyens employés, afin d’éviter, ou limiter, l’engrenage.

La renaissance au XXe siècle et ses interprétations

Le XXe siècle des « guerres totales » a d’abord éclipsé la doctrine de la guerre juste, estompant la distinction entre combattants et non-combattants. C’est dans les années 1970 qu’elle connaît une renaissance, notamment sous l’impulsion du philosophe américain Michael Walzer (né en 1935), militant contre la guerre du Vietnam. Walzer, issu de la gauche américaine et de la revue « Dissent », a actualisé la théorie en soulignant des critères comme la légitime défense, le dernier recours et l’autorité légitime (les États). Il a ainsi critiqué les « guerres de choix » menées par les États-Unis, comme celle en Irak en 2003 sous George W. Bush, qu’il ne considérait pas comme justes car non défensives et préventives.


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La doctrine a été mobilisée par les néo-conservateurs américains, précédemment sous Ronald Reagan (1981-1989), qui ont injecté une dimension morale dans la lutte contre l’« Empire du Mal » soviétique. Après le 11 septembre 2001, cette approche a conduit G. W. Bush (2001 – 2009) à un interventionnisme offensif, combinant croisade morale et exportation de la démocratie par la force. Jean-Vincent Holeindre y voit une « mésinterprétation » dangereuse, éloignant la politique américaine des principes de prudence et de limitation de la force inhérents à la guerre juste.

Pertinence actuelle et nouveaux défis de la doctrine de la guerre juste

En 2026, la doctrine de la guerre juste conserve, selon Jean-Vincent Holeindre, toute sa pertinence. Elle rappelle que la guerre est un moment exceptionnel, relevant du dernier recours. Tout usage de la force vise à garantir l’intégrité d’un État, non à exporter des valeurs ou des intérêts. L’actualité, avec l’opération américaine en Iran (28 février 2026 - ) sous l’administration Trump, montre la dangerosité de l’interventionnisme où l’impréparation stratégique le dispute à l’imprudence politique et morale.

La « dronisation » du champ de bataille représente un défi majeur pour cette doctrine. Le drone, en éloignant le pilote du risque de mort, rompt la réciprocité classique de la guerre vue comme comme un« échange de mort » selon l’expression du philosophe Frédéric Gros. Cette asymétrie technologique avait été aussi soulignée de façon différenciée par Grégoire Chamayou et Pierre Hassner [2] : dans la guerre des drones, il y a une asymétrie entre l’attaquant, qui ne prend plus de risque, menant une sorte de « chasse à l’homme », et la cible, victime souvent faible, incitée à se sacrifier, par des attentats suicides ou l’usage tactique de « boucliers humains ».

Conclusion

L’analyse de Jean-Vincent Holeindre révèle la profondeur historique de la doctrine de la guerre juste et sa nature fondamentale : un cadre éthique visant à limiter l’usage de la violence. Née dans la Rome antique et enrichie par les traditions chrétiennes et laïques, elle fournit des critères pour juger la légitimité d’entrer en guerre et la moralité de sa conduite.

Face aux tentations interventionnistes du XXe et XXIe siècles et aux défis posés par les nouvelles technologies comme les drones, cette doctrine demeure un guide essentiel. Elle invite à la prudence et à la proportionnalité, rappelant que la force doit être un dernier recours, mobilisé pour défendre l’intégrité d’un État plutôt que pour imposer des valeurs. Même, et surtout, en temps de guerre, les limites morales et juridiques doivent être respectées.

Pour aller plus loin

. Julian Fernandez et Jean-Vincent Holeindre (dir.), « Une monde sans foi ni loi », éd. Panthéon-Assas, 2026, disponible sur Cairn.
. Daniel Brunstetter, Jean-Vincent Holeindre, « The Ethics of War and Peace revisited. Moral challenges in an Era of Contested and Fragmented Sovereignty », Georgetown University Press, 2018.
. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « La Guerre au Nom de l’Humanité », éd. PUF, 2015.


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[1] Emission enregistrée le 7/09/2026, radiodiffusée la première fois le 21/09/2026

[2] NDLR : Grégoire Chamayou, « Théorie du drône », La Fabrique éditions, 2013.

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| Dernière mise à jour le mercredi 23 septembre 2026 |