Géopolitique - La puissance
Quels sont ses fondamentaux ?

Par Pierre VERLUISE, le 10 novembre 2013  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Directeur du Diploweb.com. P. Verluise enseigne la Géographie politique à la Sorbonne, au Magistère de relations internationales et action à l’étranger de l’Université Paris I. Il a fondé le séminaire géopolitique de l’Europe à l’Ecole de guerre. Pierre Verluise publie Géopolitique des frontières européennes. Elargir, jusqu’où ?, Paris, Editions Argos, Diffusion PUF, 20 cartes en couleur. Publié en anglais sous le titre "The Geopolitics of the European Union Borders, Where should expansion stop ?" ed. Eska, 2014

Quels sont les fondamentaux de la puissance ? La puissance est concept multiforme, évolutif et complexe qui repose sur des fondamentaux comme le territoire, les hommes et le désir. Il arrive que des ruptures technologiques – hier le nucléaire militaire – plus récemment Internet, redessinent les contours et les moyens de la puissance.

L’avenir reste incertain mais nous pouvons parier que ceux qui se détournent de la quête de puissance ont toutes les chances de sortir des premiers rangs.

Avec en bonus - en pied de page - un article complémentaire de P. Verluise, "L’Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?"

LE TERME DE PUISSANCE est synonyme de pouvoir. Les langues anglaise avec power ou allemande avec Macht utilisent d’ailleurs le même mot. En géopolitique, comme dans les relations internationales, la notion de puissance fait le plus souvent référence à des États mais d’autres acteurs sont dotés d’une puissance indéniable, notamment les institutions financières, les firmes transnationales ou les organisations non gouvernementales majeures. Pour ne pas parler des organisations criminelles.

S’inspirant de Raymond Aron, Serge Sur écrit : « On définira la puissance comme une capacité - capacité de faire ; capacité de faire faire ; capacité d’empêcher de faire ; capacité de refuser de faire. » [1]

Un premier exemple : les Etats-Unis ont réussit à imposer au gouvernement français de F. Fillon (2007-2012) une participation au système de défense antimissile pour l’Europe – qui devient ainsi un élément avancé de la défense des États-Unis – alors que les stratèges français sont convaincus que la France n’a rien à y gagner, bien au contraire. Paris, en l’occurrence, n’a pas pu refuser de faire. Et Washington a pu imposer sa capacité de faire faire.

Un deuxième exemple : la Russie de V. Poutine a pris à contrepied le président F. Hollande dans le déroulé de son intervention militaire en Syrie, annoncée comme quasi certaine lors de la conférence des Ambassadeurs fin août 2013, puis suspendue dans le vide tant par l’hésitation du président des Etats-Unis que par la proposition du Kremlin au sujet du contrôle des stocks d’armes chimiques de Damas. Il s’agit ici d’une « capacité d’empêcher de faire. » Irrités, certains analystes ont reproché à la Russie sa « capacité de nuisance ». Chacun observera cependant que cette formule - plaisante, voire efficace - est toujours convoquée pour caractériser l’attitude des « Autres ». En fait, il s’agit d’un volet de la puissance.

Pour le dire autrement, la puissance caractérise la capacité d’un acteur du système international à agir sur les autres acteurs et sur le système lui-même pour défendre ce qu’il croît être ses intérêts, atteindre ses objectifs, préserver voire renforcer sa suprématie.

Robert Kagan résume ainsi la puissance comme la capacité à faire l’Histoire, avec un H majuscule. La puissance a pour objectif affiché la sécurité nationale, mais elle peut devenir auto-destructrice, selon Paul Kennedy, lorsqu’elle atteint le seuil de la « surextension impériale ». Ou bien, plus simplement, lorsque sa mise en œuvre est maladroite. Ce qui arrive plus souvent qu’on croît, sans parler des rôles déterminants de la bêtise et de l’erreur dans l’histoire mondiale.

Ces quelques réflexions nous conduisent à la problématique suivante : quels sont les fondamentaux de la puissance ?

La première partie présentera une approche du concept de puissance. La seconde partie identifiera trois fondamentaux de la puissance.

PREMIERE PARTIE : LE CONCEPT DE PUISSANCE

La puissance est (A) un concept multiforme, (B) évolutif et (C) complexe.

A. Un concept multiforme,

On distingue d’abord les puissances régionales des puissances mondiales.

La puissance implique, en effet, une hiérarchie des acteurs : hyperpuissance, superpuissance, puissance moyenne, puissance déclinante, ancienne puissance, puissance ré-émergente, puissance émergente, etc. Le système international évolue en fonction de cette hiérarchie mouvante des puissances et des capacités variables des Etats.

Le système international est multipolaire si plusieurs puissances sont en concurrence, bi-polaire si deux d’entre-elles dominent comme durant la Guerre froide (1947-1990), ou unipolaire si un seul Etat impose son hégémonie comme c’est le cas après la disparition de l’Union soviétique en 1991. Reste à savoir jusqu’à quand… Nous sommes – dit-on - actuellement dans une période de transition entre un monde unipolaire – dominé par les Etats-Unis – et un monde multipolaire marqué par l’émergence ou la réémergence de puissances comme le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine – les fameux BRIC – et bien d’autres, par exemple l’Afrique du Sud. À mois qu’il ne s’agisse d’un monde a-polaire…

La puissance s’est d’abord manifestée par la coercition. La guerre, l’impérialisme, l’invasion de territoires expriment une forme de domination fondée sur la force. La guerre façonne la puissance et réciproquement. De façon plus récente, la notion de soft power a été formulée en 1990 par Joseph Nye dans son article « Soft Power », publié par Foreign Policy [2] . Cet auteur entend par là un pouvoir d’attraction ou d’influence d’ordre culturel et commercial plutôt qu’étatique. J. Nye souhaite mettre en évidence le pouvoir d’attraction qu’exerce un mode de vie, les valeurs ou les institutions des Etats-Unis. Les puissances n’hésitent pas à utiliser également le hard power, par exemple sous la forme d’un tapis de bombes en 2003 sur l’Irak après avoir prétexté de la menace d’armes de destructions massives qui n’ont jamais été trouvées. En 2009, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton prétend mettre en place une politique extérieure dite du smart power, la puissance intelligente. La problématique consistait à restaurer l’image des Etats-Unis dans le monde. Chacun aura noté que soft, hard ou smart, il s’agit toujours de power

B. … évolutif,

La puissance est un concept plus complexe qu’il n’y parait. D’abord parce que la puissance d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui. Il s’agit donc d’un concept évolutif. Chacun comprend intuitivement que les fondamentaux de la puissance à l’époque de la Grèce antique ne seraient guère utiles aujourd’hui. A cet instant, que ferait un hoplite athénien dans une salle de pilotage de drones américains ? Il lui manquerait certainement la maîtrise des techniques pour surveiller et même tuer à distance via un drone fabriqué par le complexe militaro-industriel des États-Unis.

Si il est facile de comprendre et d’admettre que la puissance d’hier n’est pas celle d’aujourd’hui, il est plus déstabilisant de réaliser que - par voie de conséquence - la puissance d’aujourd’hui n’est très probablement pas celle de demain. Autrement dit, les facteurs qui sous-tendent la puissance de l’instant seront nécessairement dévalués, remplacés par d’autres dont nous ignorons l’essentiel. Qui voici seulement vingt ans aurait pensé que le revue Politique étrangère publiée par l’IFRI publierait durant l’été 2012 un numéro intitulé : « Internet, outil de puissance » ? Il s’agit à la fois d’outils de dissémination et de collecte – parfois secrète – de l’information. C’est bien le signe qu’apparaissent de nouveaux facteurs de la puissance. C’est encore la preuve de notre difficulté à identifier les signaux faibles qui construisent le monde de demain sous nos yeux.

La puissance est généralement localisable dans l’espace. Le concept de système monde fondé sur la dualité centre/périphérie parait le mieux adapté pour spatialiser la puissance puisque, de façon imagée, les centres comme lieux de pouvoir, s’opposent aux périphéries ainsi désignées en tant qu’espaces dominés et impuissants.

C. …et complexe

La puissance est un concept complexe qui fait entrer en ligne de compte une multitude de paramètres dont l’importance et la combinaison varient selon les moments voire les lieux. Ce qui rend problématique la conception d’une stratégie de puissance.

Ne perdons pas de vue que la puissance est aussi relative. Jusqu’à ce jour, aucune puissance n’a été capable de contrôler l’ensemble de la planète. A la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, les Etats-Unis ne maîtrisent pas totalement la situation, en dépit de l’usage des drones... dont les effets s’avèrent parfois contreproductifs. Et il leur a fallut 10 ans pour mettre la main sur Oussama Ben Laden et l’exécuter. Plus on s’éloigne du centre, plus le pouvoir tend à s’amenuiser, s’effilocher. Cependant, il arrive que la puissance soit contestée jusque dans son centre, par des experts (cf. E. Snowden) ou des militants, des partis ou des médias…

La puissance est toujours éphémère. J.-B. Duroselle n’a-t-il pas publié en 1981 « Tout empire périra » ? Dix ans plus tard, l’URSS implosait.

La puissance est toujours éphémère. Le Professeur Jean-Baptiste Duroselle n’a-t-il pas intitulé un livre « Tout empire périra. Une vision théorique des relations internationales », édité aux Publications de la Sorbonne en 1981 ?

De surcroît, la puissance n’est jamais une garantie de succès. Pour s’en convaincre il suffit de considérer les fiascos des Etats-Unis en Afghanistan comme en Irak. Fiascos qui ont projeté leurs effets jusqu’en Libye lorsqu’en 2011 les Etats-Unis ont tout fait pour ne pas apparaître au premier plan, laissant la France et le Royaume-Uni sous les projecteurs. En réalité, 80% des ciblages étaient le fait des services américains, dixit les sources militaires. [3]

La hiérarchie des puissances est fortement déterminée par les conditions techniques dominantes mais elle dépend aussi de la perception que les autres acteurs en ont. Le facteur temps joue ici un rôle parce qu’après avoir longtemps admis la puissance d’un acteur les autres peuvent progressivement s’apercevoir que « Le roi est nu » et contester sa domination.

Toutes ces précautions prises, est-il possible de distinguer quelques paramètres fondamentaux de la puissance ?

DEUXIEME PARTIE : TROIS FONDAMENTAUX DE LA PUISSANCE

Sans prétendre à l’exhaustivité, considérons successivement (A) le territoire, (B) les hommes et – plus original - (C) le désir.

A. Le territoire

Le territoire est une base de la puissance. Il s’agit d’un espace conquis, approprié, défendu. Les occupants oublient le plus souvent qu’ils se le sont approprié aux dépens de prédécesseurs tombés dans les oubliettes de l’histoire - malheur aux vaincus - et considèrent généralement qu’ils sont à la fois les héritiers et les propriétaires légitimes de ce territoire. L’immense majorité des habitants des Etats-Unis pense qu’ils occupent légitimement cet espace, sans se poser beaucoup de questions sur les droits des occupants précédents, les amérindiens, spoliés de leur terres. Il arrive même, avec un certain cynisme, qu’un Etat mette en avant « les peuples premiers » pour justifier ses droits internationaux et ses ambitions sur un territoire, comme le Canada pour les espaces du grand Nord et les nouveaux espaces de navigations ouverts par le réchauffement climatique.

Base de la puissance, le territoire peut permettre de projeter la puissance, au-delà des horizons terrestres ou maritimes. Il importe, en effet pour une puissance de contrôler les routes stratégiques. Durant des millénaires, le territoire fut seulement terrestre, puis il devient spatial avec la conquête de la Lune et plus récemment virtuel avec l’essor de la Toile. Les « autoroutes de l’information » deviennent aussi stratégiques que les « autoroutes maritimes ».

Pour revenir à l’espace terrestre, la superficie du territoire joue un rôle non négligeable mais finalement moins important que sa maîtrise. La superficie des Etats-Unis – 9 millions de kilomètres carrés – est très inférieure à celle de la Russie – 17 millions de kilomètres carrés, mais la puissance des Etats-Unis paraît très supérieure à celle de la Russie. Parce que la Russie ne maîtrise pas véritablement l’ensemble de son territoire, fautes d’un peuplement dynamique, de structures socio-politiques et d’infrastructures économiques à la hauteur de l’immensité – presque la moitié de la circonférence terrestre – et des défis du climat. Il importe donc que le territoire soit investi – dans tous les sens du terme. Parce que le territoire est une ressource. On pense évidemment aux ressources naturelles mais il faut aussi penser à la dimension symbolique du mot ressource. Le territoire est une représentation qui peut mobiliser les hommes, les mettre en mouvement. Ce qui ouvre la porte à toutes les manipulations, notamment à travers les écritures de l’histoire et les figures du discours politique. Voilà pourquoi l’enseignement de l’histoire se trouve régulièrement pris en otage par les uns ou les autres.

Le territoire est la base des activités économiques, très variables selon l’époque et le lieu. Les territoires sont généralement hétérogènes, avec des pôles de richesse et de pauvreté, avec plusieurs gradients possibles entre ces deux situations. La richesse produite peut fournir les moyens de financer une armée et d’acquérir des moyens militaires. Les moyens investis dans les systèmes de défense sont très variables d’un pays à l’autre. Quand la France affiche un porte-avions - à temps partiel [4] - les Etats-Unis en alignent dix, dont une bonne moitié est disponible à la mer. Tous les territoires ne disposent pas aujourd’hui d’une véritable industrie de défense, beaucoup en sont réduit à acheter ce qu’on veut bien leur vendre « sur étagère ». Nul ne sait si il existera encore une industrie européenne de défense digne de ce nom dans une décennie.

Dans le cadre de la mondialisation, les entreprises dont la direction se trouve dans un territoire œuvrent souvent sur d’autres territoires, que ce soit à la recherche de main d’œuvre ou de marché, voire les deux. Les investissements directs étrangers sont des moyens de projeter sa quête de puissance hors frontières.

B. Les hommes

La démographie doit être considérée lorsqu’il est question de puissance. [5] D’abord pour le nombre. Certes, le nombre ne suffit pas pour peser dans le monde. Il est facile de multiplier les exemples de pays dont la population est nombreuse et la puissance à l’état de souvenir… ou de projet. Pour autant, la masse chinoise comme la masse indienne participent - en synergie avec d’autres paramètres – de la montée en puissance de ces pays (ré-)émergents. Engagés dans une dynamique de croissance économique, leur population devient à la fois une main d’œuvre et un marché. N’oublions pas, cependant, que des pays peu peuplés – comme Singapour – pèsent lourd dans la mondialisation pour avoir su valoriser leur territoire, à savoir dans ce cas sa localisation entre l’océan Indien et l’océan Pacifique, sur la route qui permet d’aller d’Asie en Europe.

Les hommes comptent surtout pour la dynamique. Il importe de savoir si la dynamique démographique est à la hausse ou à la baisse. La population augmente-t-elle, stagne-t-elle ou diminue-t-elle ? Quelle est sa fécondité, sa moyenne d’âge, son espérance de vie ? Il faut situer ces indicateurs par rapport au contexte régional puis mondial. Dans la croissance totale de la population, quelle est la part de la croissance naturelle et la part de la croissance migratoire ? Comment les migrants sont-ils intégrés ? Le modèle est-il suffisamment attractif pour que les immigrés fassent les efforts nécessaires pour reprendre à leur compte les valeurs du lieu ? Quelle est leur maîtrise de la langue ? Comment les émigrés – voire les membres de la diaspora – contribuent-ils à l’économie, à l’évolution politique du territoire d’origine et aux relations entre leur pays d’origine et de résidence ? Gérard-François Dumont a amplement démontré le rôle géopolitique croisant des diasporas [6]. La population est-elle vieillissante ? Si oui, comment les personnes âgées sont-elles prises en charge, par la famille élargie ou par la société via des caisses de retraites ? Ces caisses sont-elles privées ou publiques, équilibrée, excédentaires ou déficitaires ? Les fonds de pensions sont-ils des acteurs de la vie économique et si oui comment l’orientent-ils ?

Les hommes – et les femmes - doivent enfin être considérés pour leur niveau de formation. Le niveau d’éducation est critère du niveau de développement mais aussi des perspectives de puissance. Un pays qui néglige son éducation et sa formation permanente pénalise rapidement sa compétitivité. Ce qui renvoie aux efforts consentis - ou non – en faveur de l’innovation. La part du PIB consacrée à la Recherche et Développement (R&D) est-elle de 0,5 %, 1,8 %, 3 % ? Ces efforts sont cumulatifs et finissent par faire la différence entre les Etats. Les puissances cherchent généralement à créer puis maintenir un fossé en la matière avec leurs poursuivants. L’espionnage est un moyen qu’une puissance ne peut pas négliger. Ceux qui imaginent le contraire sont déjà passés de l’autre côté, parfois sans même en avoir conscience.

C. Le désir

La puissance résulte d’abord d’un désir.

Ceux qui se détournent de la quête de puissance ont toutes les chances de sortir des premiers rangs

Tous les peuples ne partagent pas au même moment l’ambition de peser dans le monde, heureusement d’ailleurs. Le désir d’en découdre joue un rôle déterminant, voire déclenchant. Il y a ici un mélange de libido et de pulsion vitale… qui peut conduire au conflit et à la mort, à la victoire comme à la défaite. Il y a généralement des gagnants et des perdants. Dans un monde plus que jamais concurrentiel, les territoires et les populations qui n’ont pas d’ambition de puissance doivent s’attendre à être les jouets des pays qui ont un désir, une stratégie et les moyens de la mettre en œuvre. Aujourd’hui, les Américains sont encore convaincus de leur « destinée manifeste » à dominer le monde et désirent ardemment défendre leur place de premier. Il suffit de s’entretenir avec un officier américain pour se rendre compte que cela ne fait pas l’objet du moindre doute. C’est pour eux une évidence : les États-Unis sont les premiers et doivent tout faire pour le rester, y compris espionner leurs alliés.

Lorsque des pays ou groupes de pays ont des désirs contradictoires cela se traduit par un conflit, commercial ou militaire. Après des conflits de longue durée, il peut arriver qu’une population se détourne de la quête de puissance par des voies militaires pour préférer d’autres voies, par exemple l’économie et le commerce. Chacun pense à l’Allemagne et au Japon qui après leur défaite au terme de la Seconde Guerre mondiale amorcent un rebond par la voie économique. En revanche, chacun peut constater combien l’Allemagne d’Angela Merkel reste hésitante quant à l’usage de la puissance militaire, ce qui s’explique par l’histoire du XXe siècle. Pour autant, le manque d’engagement de la première puissance économique de l’UE dans l’Europe de la défense explique en partie ses insuffisances.

Les institutions doivent mettre en musique avec talent le désir de puissance. Le territoire et les hommes sont généralement administrés par des institutions, le plus souvent aujourd’hui un État. La faiblesse des institutions, leurs contradictions ou leur corruption produisent souvent de l’impuissance. Il en existe des États de tous types, démocratiques ou pas, centralisés ou fédérés. Ces formes politiques reposent sur des règles écrites ou non. Elles participent plus ou moins à la valorisation des territoires, la formation des hommes, l’encadrement des troupes et à la formulation d’une stratégie. Une idéologie peut les animer, explicitement ou implicitement. Cette idéologie n’est peut-être parfois qu’un cache-sexe au désir de puissance. Nous pouvons ainsi nous demander si dans les années 1970-1980 les dirigeants soviétiques croyaient encore au communisme. Seuls les États qui s’en donnent les moyens sont à même d’avoir une chance d’accroître leur puissance, car celle-ci s’impose toujours au détriment d’un autre, en dépit de tous les discours convenus. La quête de puissance implique aussi des choix de priorité, notamment dans l’allocation des ressources financières, humaines et technologique.

Le désir nécessite une stratégie pour arriver à ses fins. Une stratégie est nécessaire pour développer la puissance. Elle impose une analyse de la situation présente, une réflexion sur les lignes de force des temps proches et lointains, des choix d’objectifs, l’allocation de moyens et une mise en œuvre pertinente. Qu’il manque un de ces éléments et la stratégie échoue, comme le plus souvent. Il faut être clair : avoir une stratégie ne suffit pas. Chaque jour, des milliers de stratégies échouent, voire génèrent des effets contreproductifs, bref dégénèrent. Puissance unipolaire, les Etats-Unis se sont eux-mêmes mis en grande difficulté par leurs sur-réactions aux attentats du 11 septembre 2001. Dans la réussite d’une stratégie, une part revient à la conception, aux moyens, aux circonstances… et au hasard pour ne pas dire à la chance. La mise en œuvre est essentielle, faite pour une part d’improvisation dans un contexte inévitablement instable.

Conclusion

Notre problématique était : Quels sont les fondamentaux de la puissance ?

La puissance est concept multiforme, évolutif et complexe qui repose sur des fondamentaux comme le territoire, les hommes et le désir. Il arrive que des ruptures technologiques – hier le nucléaire militaire – plus récemment Internet, redessinent les contours et les moyens de la puissance.

L’avenir reste incertain mais nous pouvons parier que ceux qui se détournent de la quête de puissance ont toutes les chances de sortir des premiers rangs.

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L’Iran et le nucléaire : quels enseignements sur la puissance ?

Pierre Verluise, 31 juillet 2018

Que nous apprend le revirement américain du 8 mai 2018 de la puissance de l’Iran, des Etats-Unis et de l’Union européenne ? L’Iran a été pendant un temps en capacité de « faire » et à « faire faire », jusqu’à perdre la main. Les Etats-Unis ont été en capacité de « faire et de faire faire » puis en « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Et l’Union européenne a été en incapacité d’ « empêcher de faire ».

LE 14 juillet 2015, un accord sur le nucléaire iranien est signé à Vienne par l’Iran [7] et les pays du « P 5+1 » (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne). Cet événement semble alors marquer le retour sur la scène régionale, voire mondiale, d’un Etat paria depuis de nombreuses années.

Le 8 mai 2018, le président des Etats-Unis – Donald Trump - annonce unilatéralement le retrait des Etats-Unis de cet accord, au grand dam des pays de l’Union européenne. Si la puissance peut se définir selon Serge Sur comme « la capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire ou de refuser de faire », que nous apprend ce revirement au sujet de la puissance des uns et des autres ?

Considérons successivement l’Iran, les Etats-Unis et l’Union européenne.

L’Iran

Dans les années 1970, pour combler le vide laissé par le départ des Britanniques de la région, les Etats-Unis élaborent la stratégie des « deux piliers » intronisant Iraniens et Saoudiens comme garants de la sécurité régionale [8]

Cette position de partenaire privilégié des Occidentaux connaît un coup d’arrêt brutal avec la Révolution islamique de 1979. Les dirigeants iraniens cherchent alors à exporter la révolution dans les pays voisins ce qui participe à leur isolement sur la scène internationale. L’Iran n’a cependant jamais renoncé à ses ambitions régionales et une véritable réorientation stratégique a lieu, favorisée par la fin de la Guerre froide (1990) et par les conséquences du 11 septembre 2001 au Moyen-Orient. Le pays s’impose comme le leader de la résistance contre les Etats Unis et Israël… qui disposent chacun de l’arme nucléaire mais dans des proportions différentes.

Afin d’appuyer son retour diplomatique et stratégique, Téhéran décide de développer son programme nucléaire. L’énergie atomique n’est pas une idée neuve dans ce pays. Dès les années 1950, Washington et Téhéran développent des partenariats dans le cadre du programme « atoms for peace ». Avec la Révolution de 1979, le programme nucléaire est arrêté puis réactivé à la fin de la guerre Iran Irak (1980-1988). L’objectif est double, il s’agit de garantir les frontières du pays et d’offrir une protection au régime.

A Téhéran deux camps se font face. Le premier, plus conservateur, souhaite développer son programme quitte à être mis au ban des nations. Ses partisans estiment que la « Bombe » est la seule assurance vie du régime, en tant que source de prestige, et qu’elle permettrait de développer autour de l’Iran et de ses alliés un dôme protecteur. De l’autre, un camp dit « modéré » craint que l’isolement de l’Iran ne soit un handicap économique et stratégique. Ils souhaitent se servir du programme comme argument de négociation pour être réintégré au concert des nations. Ils estiment par ailleurs que le simple fait d’être capable d’obtenir la bombe suffit à se prémunir de toute agression.

Géopolitique - La puissance
Carte géopolitique de l’Iran dans les tensions de son environnement, fin 2015, selon Jean-Paul Budry
La légende de cette carte de l’Iran dans les tensions de son environnement comprend trois parties : L’arrière plan confessionnel ; Facteurs et forces stratégiques vus d’Iran ; L’Iran acteur des conflits et ses alliés. Réalisation Sciences Po Atelier de cartographie pour Dila Questions internationales n°77.

La signature de l’Accord de Genève en 2015 marque ainsi une victoire symbolique et diplomatique de l’Iran, lui permettant d’espérer consolider sa place d’acteur incontournable dans la stabilisation de la région. Ce qui suscite une grande inquiétude en Arabie Saoudite. L’Iran mise sur son ouverture économique en renonçant partiellement à son programme nucléaire jusqu’en 2040. Cet accord vise à ce que soit limitée l’accumulation de matière nucléaire fissile pour que l’Iran ne puisse pas développer d’arme nucléaire. L’espoir de la rapide levée des sanctions génère rapidement des flux d’entreprises étrangères dans l’intention de décrocher des contrats d’exploitation et de commercialisation des hydrocarbures ou d’accéder à un marché de 80,6 millions d’habitants en demande de consommation.

L’Iran en quelques chiffres

L’Iran en quelques chiffres
L’Iran en quelques chiffres : superficie, population mi-2017, projection population en 2050, accroissement naturel, accroissement migratoire, indicateur de fécondité, PNB/h PPA US dollars. Source : Population et Avenir, décembre 2017, n°735, p. 21.

Ainsi, l’Iran a mis en place une stratégie axée autour de l’énergie nucléaire afin d’assurer son retour sur la scène géopolitique et stratégique internationale. Celle-ci a permis, d’une part, de contraindre les Occidentaux à accepter la réémergence du pays et de les amener à la table des négociations, illustrant ainsi la capacité de l’Iran à « faire » et à « faire faire ». Du moins jusqu’à ce que les Etats-Unis de Donald Trump se retirent de l’accord de 2015.

Les Etats-Unis

En 2002, des opposants iraniens exilés aux Etats-Unis révèlent l’existence de deux sites nucléaires cachés. Une part de la société internationale prend alors conscience que l’Iran pourrait chercher à se doter de l’arme atomique. Suivent de nombreuses années de sanctions contre l’Iran, notamment soutenues par la France.

Cependant, le président des Etats-Unis, Barack Obama, engage secrètement des approches avec l’Iran au moins un an avant que la négociation d’un accord ne parvienne sur la place publique. A l’époque, la France du président François Hollande est réticente et apparaît souvent plus dure que Washington dans ses exigences, notamment en la personne de son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Il se dit alors que « les néoconservateurs sont à Paris ».

Quoi qu’il en soit, la capacité d’entraînement des Etats-Unis de B. Obama conduit le 14 juillet 2015 à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien par l’Iran et les membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies plus l’Allemagne (« P 5+1 »). Ce qui indique, à cet instant et durant quelques années que les Etats-Unis disposent d’une « capacité de faire et de faire faire ».

Cependant, durant la campagne présidentielle de 2016 aux Etats-Unis, le candidat républicain – Donald Trump – critique vertement ce qu’il présente comme un mauvais accord. Il annonce que s’il est élu – hypothèse qui semble peu probable à beaucoup d’Européens – il dénoncera cet accord. Après avoir été élu, il entre à la Maison Blanche en janvier 2017. Et poursuit ses diatribes contre Téhéran. En octobre 2017, le président Donald Trump déclare devant le Congrès américain que l’Iran viole ses engagements, contrairement à ce que dit l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).

Le 8 mai 2018, le président des Etats-Unis dénonce unilatéralement l’accord de 2015. Ce qui réactive les sanctions américaines à l’encontre de l’Iran et les menaces pour les entreprises qui travailleraient avec l’Iran. Ce qui illustre à cet instant leur « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Au grand désarroi des pays de l’Union européenne.

L’Union européenne

Pensée pour construire la paix, l’Europe communautaire n’a pas dans son ADN la quête de puissance. Cependant, un début de stratégie se met en place à l’orée du XXIe siècle. Le mérite en revient au Haut représentant de l’UE pour la Politique étrangère et de sécurité commune, Javier Solana. Il fait adopter en 2003 par le Conseil européen la « Stratégie européenne de sécurité ». Cette stratégie vise principalement à mieux identifier les menaces, définir les objectifs stratégiques de l’Union et en dégager les implications politiques pour l’UE. La crise financière de 2008, puis les « Printemps arabes » à compter de 2011 réduisent sa concrétisation. Cependant, la mise en œuvre par étape du traité de Lisbonne (2007) à compter du 1er décembre 2009 se traduit par l’entrée en fonction d’une Haute Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Catherine Ashton. Sans expérience de la diplomatie, celle-ci laisse une œuvre modeste : la normalisation provisoire des relations Serbie-Kosovo et sa participation à la finalisation de l’accord au sujet du nucléaire iranien.

La deuxième Haute représentante, Federica Mogherini fait adopter le 28 juin 2016 un nouveau document de doctrine, « La Stratégie globale de l’Union européenne », dans une indifférence quasi-totale des médias, encore sous le choc du référendum en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’UE (23 juin 2016). Ce texte fait plusieurs fois explicitement référence à l’accord de 2015 comme l’alpha et l’oméga de la conception européenne du « soft power » par le multilatéralisme et la concertation.

En dépit des efforts des diplomates iraniens - notamment à Paris - pour mobiliser les pays européens afin qu’ils exercent des pressions sur D. Trump pour l’empêcher de dénoncer l’accord de 2015 [9], le président des Etats-Unis s’est pourtant retiré de cet accord le 8 mai 2018.

Ce qui indique pour l’Union européenne la mise en échec de son « soft power » et une incapacité à « empêcher de faire ». Soit tout le contraire de la puissance. En dépit des annonces faites dans les jours suivants par l’UE pour déclarer que Bruxelles allait continuer de porter l’accord de 2015, les entreprises européennes – dont Total – ont vite compris qu’elles manquaient de garanties si elles restaient en Iran. Courant juillet 2018, D. Trump s’occupe une nouvelle fois à souffler le chaud et le froid, tentant de rejouer la scène nord-coréenne. Avec des résultats à évaluer aussi bien pour la Corée du Nord que pour l’Iran...

*

Que nous apprend le revirement américain du 8 mai 2018 de la puissance des uns et des autres ? L’Iran a été pendant un temps en capacité de « faire » et à « faire faire », jusqu’à perdre la main. Les Etats-Unis ont été en capacité de « faire et de faire faire » puis en « capacité à refuser de faire, et d’empêcher de faire ». Et l’Union européenne a été en incapacité d’ « empêcher de faire ».

Nul doute que le coup a porté, reste à savoir les leçons que l’UE saura en tirer et les actions qu’elle pourra mettre en œuvre.


Copyright Juillet 2018-Verluise-Diploweb


Plus

Vidéo. J-F Daguzan (FRS) L’UE face au retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien

QUESTIONS :
. Quelle est la nouvelle stratégie européenne en terme de défense et de politique extérieure commune ?
. Quelles sont les conséquences de la remise en cause de l’accord sur le nucléaire iranien pour l’Union européenne ?

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[1Serge Sur, Relations internationales, Paris, 2000, éd. Montchrestien, p. 229. Cité par Patrice Gourdin, Géopolitiques, manuel pratique, éd. Choiseul 2010, p. 19.

[2Foreign Policy, 1990, n°80, pp. 153-171

[3Cf. Questions internationales, n°64, Etats-Unis, vers une hégémonie discrète, Novembre-décembre 2013, Paris, La documentation française.

[4Le porte-avions français Charles de Gaulle n’est à la mer que 65% du temps environ.

[5Gérard-François Dumont, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

[6Cf. Gérard-François Dumont, Les dix lois de la géopolitique de la démographie, Diplomatie, n°44, Mai-juin 2010, pp. 46-49.
« Ces diasporas jouent un rôle tout à fait essentiel à la fois dans leurs pays de résidence et dans les « pays souches » – les territoires où se localise l’origine géographique. Ce rôle croissant des diasporas est mis en évidence dans un certain nombre d’exemples, dont celui, très éclairant, de la diaspora indienne aux États-Unis. Pendant la guerre froide, les États-Unis furent les alliés traditionnels du Pakistan tandis que l’URSS soutenait l’Inde. L’échiquier a considérablement évolué ! L’une des raisons provient notamment de l’action de la diaspora indienne aux Etats-Unis, laquelle a beaucoup œuvré pour favoriser un rapprochement entre New Delhi et Washington, ce qui a abouti à un certain nombre de traités signés entre les deux pays. De même, l’indépendance des pays baltes doit beaucoup au travail géopolitique entrepris par les diasporas baltes aux États-Unis, qui militèrent en permanence pour faciliter ce processus. L’ancienne présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, retournée en Lettonie une fois l’indépendance retrouvée, faisait justement partie de cette diaspora. Les diasporas constituent désormais un troisième acteur des rapports géopolitiques. Les États qui accueillent des diasporas sur leur sol ne peuvent conduire d’action géopolitique sans prendre en compte cette réalité. Le Royaume-Uni est obligé d’intégrer la réalité de la présence d’une importante diaspora pakistanaise et indienne dans ses relations avec le Pakistan et l’Inde. »

[7Voir une carte de L’Iran dans les tensions de son environnement, fin 2015, sur Diploweb https://www.diploweb.com/L-Iran-dans-les-tensions-de-son-environnement-fin-2015-carte-selon-Jean-Paul-Burdy.html

[8Cette sous partie sur l’Iran reprend des extraits de la contribution de Margot Bouhnik et Thibault Fusco in "Géopolitique des énergies. Exposés géopolitiques des étudiants du M.R.I.A.E de l’Université Paris I". Des travaux dirigés par P. Verluise. https://www.diploweb.com/Geopolitique-des-energies-Exposes-geopolitiques-des-etudiants-du-M-R-I-A-E-de-l-Universite-Paris-I.html

[9Le président de la République française, Emmanuel Macron, consacre une part de son temps à défendre l’accord de 2015 à l’occasion de sa première visite à la Maison Blanche du 23 au 25 avril 2018.

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| Dernière mise à jour le dimanche 18 novembre 2018 |
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