| www.diploweb.com Géopolitique des relations sino-européennes
Les relations entre la Chine et l’Union européenne: vers un rapprochement géopolitique ? par le Commandant Benoît Aufrère, (Armée de Terre, France, 13 e promotion du CID)
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Depuis trente ans, la Chine et l’Union européenne ont développé des relations très étroites. Ces relations ont connu un essor considérable faisant d’eux des partenaires économiques majeurs. Mais au niveau politique, les partenariats sont restés limités malgré les convergences de vue sur le mode de gouvernance mondiale et de gestion des conflits. La Chine ne considère pas encore l’Europe communautaire comme une réelle entité politique et lui confère donc un rôle secondaire sur la scène internationale. Néanmoins, on observe aujourd’hui une certaine inflexion de la politique européenne vis-à-vis de son partenaire chinois. Considérant comme légitime son ambition stratégique globale, l’Union européenne s’affirme comme une alternative à l’unilatéralisme américain. Dans ce cadre, son discours en direction de la Chine devient plus ferme et plus exigeant dans sa relation avec elle.
Ce mémoire de géopolitique a été rédigé au Collège Interarmées de Défense dans le cadre du séminaire "Géopolitique de la Chine", dirigé par Valérie Niquet |
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Bibliographie de l'étude en bas de cette page. Mots clés et sommaire: Les relations entre la Chine et l’Union européenne : se dirige-t-on vers un rapprochement géopolitique ? Commandant Benoît AUFRERE, Collège interarmées de défense, 2006. Sous la direction de Valérie Niquet. Chine, Union européenne, Asie du sud-est, partenariat global, stratégie de sécurité. PREMIÈRE PARTIE : L’ESSOR DES RELATIONS AU XX° SIECLE. Le retour de l’Europe en Chine. Un partenariat économique et commercial puissant. Le rapprochement stratégique entre la Chine et l’Union européenne. DEUXIÈME PARTIE: LE POIDS REEL DE L’EUROPE EN CHINE. Les faiblesses de l’Europe communautaire. Persistance de difficultés dans les relations sino-européennes. Les handicaps et les pesanteurs. TROISIEME PARTIE: QUEL PARTENARIAT POUR L’AVENIR ? L’Union européenne comme partenaire stratégique global. Un nouveau rôle pour l’union européenne en Chine ? L’influence de l’Union européenne aujourd’hui : forces et faiblesses. |
Au cours du sommet réunissant la Chine et l’Union européenne qui s’est déroulé à Pékin le 5 septembre 2005, les deux partenaires ont célébré le 30ème anniversaire de leurs relations diplomatiques. Ils ont affiché à cette occasion leur satisfaction devant les grands changements qu’elles leur ont apportés au cours de cette période. Ils se sont aussi félicités de l’approfondissement actuel de leurs relations : celles-ci évoluent vers l’affirmation d’un partenariat stratégique global. Si le discours est convenu et consensuel, il n’en demeure pas moins qu’une telle évolution existe réellement entre la Chine et l’Europe : leurs relations s’élaborent aujourd’hui explicitement autour d’un objectif politique commun dans le cadre de liens étroits prenant en compte l’ensemble de leurs domaines d’influence. On est alors en droit de se demander quelles raisons poussent deux partenaires que tout semble opposer à de telles relations. La Chine est, en effet, un pays à l’histoire millénaire de plus d’un milliard d’habitants. C’est un pays en voie de développement dont le régime communiste est l’un des rares à avoir survécu à la chute de l’Union soviétique. L’Union européenne, quant à elle, est une création du XXe siècle. C’est une organisation régionale qui regroupe 25 pays parmi lesquels les plus riches du monde. Son PIB est sept fois supérieur à celui de la Chine. Malgré les différences qui existent entre l’UE et la Chine, ce partenariat a connu des progrès incessants pendant 30 ans. L’UE et la Chine cherchent aujourd’hui encore à approfondir leurs relations en affichant la volonté commune de construire des relations stratégiques globales. Ainsi, il semble que les relations sino-européennes doivent aboutir à un rapprochement géopolitique de la Chine et de l’UE. Ce rapprochement est cependant incertain. En effet, si les relations économiques et commerciales ont été à la base de l’essor considérable du dialogue sino-européen, on constate que la mise en place de relations politiques et stratégiques semble plus difficile à développer et ce, malgré une convergence des ambitions et une communauté des intérêts de l’UE et de la Chine. Après avoir présenté les développements successifs qu’ont connus les relations sino-européennes, nous montrerons que l’UE est limitée dans ses ambitions par des faiblesses, des difficultés et des handicaps qui la gênent dans sa quête d’influence en Chine. Ensuite nous nous efforcerons de tracer les perspectives de partenariats que l’UE peut développer dans cette zone.
PREMIERE PARTIE : L’ESSOR DES RELATIONS ENTRE LA CHINE ET L’EUROPE AU XX° SIECLE Déjà super-puissance démographique, la Chine est devenue à partir des années 1980, en seulement deux décennies, une super-puissance économique et commerciale. Forte d’une main d’œuvre pléthorique et d’un marché intérieur de plus d’un milliard de consommateurs, elle attise les convoitises. Aussi l’Union européenne, géant économique et puissance politique en devenir souhaite-t-elle développer des relations privilégiées avec la Chine. Nous étudierons dans cette partie le véritable essor qu’ont connu les relations entre l’Europe et la Chine au XXe siècle. Alors qu’elles avaient quasiment disparues, elles se sont rétablies assez tardivement et connaissent depuis lors des progrès incessants.
1. Le retour de l’Europe en Chine En observant la Chine aujourd’hui, il est difficile de croire qu’au début du XXe siècle, l’Europe y exerçait une influence si grande qu’elle est encore ressentie de nos jours comme une profonde humiliation par les Chinois. Pourtant les pays européens avaient imposé à l’Empire du Milieu une véritable hégémonie économique et technique avant de se faire chasser à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ce n’est que tardivement que les relations sino-européennes se rétablissent pour connaître alors un véritable essor.
111. La fin de l’influence coloniale de l’Europe en Chine Si la Chine et l’Europe avaient établi depuis longtemps des relations commerciales, la confrontation de l’Empire chinois avec la civilisation occidentale fut particulièrement traumatisante au XIXe siècle. En effet, la supériorité économique et technique des pays européens était considérable alors même que la Chine connaissait une période de repli sur elle-même. Cette supériorité européenne s’est traduite par une « prédation »[i] occidentale vis-à-vis de la Chine et de ses richesses, notamment après les guerres de l’opium où la Chine se fait imposer des traités qui lui sont très défavorables[ii] : les pays européens acquièrent des concessions dans la plupart des grands ports chinois où ils bénéficient de privilèges exorbitants (l’extraterritorialité, par exemple, permet aux étrangers d’échapper aux lois chinoises ; les droits de douane pour les produits européens sont limités à 5%). Si ces concessions ne constitueront toujours qu’une colonisation de position[iii] faites à travers l’ouverture de comptoirs commerciaux sur les côtes de la mer de Chine, les Chinois gardent en mémoire les « traités inégaux » qui leur ont été imposés par les Européens. De nos jours encore, l’occupation occidentale s’apparente à un véritable traumatisme. Celui-ci tient une grande part dans l’imaginaire chinois et explique en partie la méfiance, voire la défiance, des Chinois dans leurs relations avec les Occidentaux ainsi que la forte volonté de garder leur indépendance vis-à-vis de l’influence occidentale. Mais des crises successives vont se dérouler en Chine dès le début du XXe siècle qui seront la cause du départ des Européens de Chine. Ainsi la poussée nationaliste[iv] et les émeutes xénophobes contraignent les Européens à revenir sur l’autonomie douanière des concessions (années 1920). Puis c’est la question de l’extraterritorialité qui est remise en cause. Avec elle, est remise en cause la subsistance de la plupart des concessions européennes en Chine. Au début des années 1930, les Européens abandonnent leurs concessions. En 1946, les concessions de Shanghai sont supprimées. Il ne reste plus que Hong Kong, restitué aux Britanniques après le départ des Japonais et Macao qui demeure portugais. Mais au-delà la présence européenne en Chine, c’est plus largement la fin de l’influence européenne en Extrême-Orient puisque les grands empires coloniaux tombent les uns après les autres après la Deuxième Guerre mondiale : les Pays-Bas quittent l’Indonésie en 1945, la Grande-Bretagne perd son empire des Indes en 1947, la France perd l’Indochine en 1954, Singapour devient indépendant en 1965.
112. Un retour tardif des relationsLa Guerre froide explique pour une large part l’absence de relations entre les pays européens et la Chine après la fin de la Deuxième Guerre mondiale[v]. Mais c’est à la faveur d’une évolution du contexte politico-économique qu’elles vont pouvoir se renouer au début des années 1970. Tout d’abord on peut noter que la Chine engage à partir de 1971 une véritable politique d’ouverture en direction des Etats-Unis. Après une longue période de repli autarcique de la Chine, Mao Zedong change d’attitude dans ses relations avec les deux superpuissances : l’URSS est considérée comme une menace immédiate bien plus dangereuse que les Etats-Unis[vi]. Aussi observe-t-on un véritable retournement des représentations géopolitiques : la Chine maoïste s’ouvre progressivement au monde occidental et offre l’image d’une certaine respectabilité[vii]. Ensuite la stratégie de la Chine évolue avec l’élaboration de la « théorie des trois mondes » que Deng Xiaoping présenta à l’ONU en 1974. La Chine divisait le monde en trois pôles : le premier monde était constitué des deux superpuissances ; le deuxième monde était composé des pays développés, soumis aux superpuissances et moins impérialistes que par le passé ; le troisième monde, dont la Chine faisait partie, était composé des pays en voie de développement. Cette conception nouvelle du monde représentait une alternative à la confrontation des deux blocs et traduisait l’idée que les dirigeants chinois se faisaient de la hiérarchisation des menaces et des alliances potentielles : des alliances entre pays de mondes différents pouvaient avoir lieu pour faire face à une menace commune. Dans ce contexte, les pays européens deviennent alors des alliés potentiels. De plus, ils ont eux aussi entamé un processus de détente avec les pays du bloc de l’Est en Europe. En 1972, la Communauté économique européenne (CEE) accepte d’organiser une conférence européenne sur les questions de sécurité et de coopération. La CSCE (conférence sur la sécurité et la coopération en Europe) se déroule en juillet 1975 à Helsinki[viii] et affirme des principes de paix et de détente entre l’Est et l’Ouest sur des bases durables d’une plus large coopération économique et humanitaire. Le dialogue Est-Ouest est ouvert en Europe et la Chine pourra en profiter pour se rapprocher de la CEE. C’est d’ailleurs à partir de mai 1975 que les relations sont officiellement rétablies entre la communauté européenne et la Chine[ix].
113. Premiers développementsLa communauté européenne est une construction économique et commerciale en plein développement[x]. C’est pourquoi les premières relations sino-européennes ont été essentiellement fondées sur des bases économiques et commerciales. Le premier accord entre la CEE et la Chine est signé en avril 1978. Il s’agit d’un traité commercial (« trade agreement »). Les relations commerciales entre la Chine et les pays de la CEE se développent rapidement. Elles sont d’ailleurs encouragées par la nouvelle politique des dirigeants chinois après la mort de Mao. En effet, à partir de 1978, Deng Xiaoping met en œuvre une politique de réformes dont la problématique dominante est la modernisation rapide. La « politique des quatre modernisations » identifie d’abord quatre secteurs prioritaires : l’agriculture, l’industrie, les sciences et technologies et le domaine militaire. Il envisage ensuite d’accélérer l’ouverture sur le monde extérieur ainsi qu’une décentralisation de l’économie chinoise. Ainsi, à partir de 1979 une ouverture économique progressive est mise en œuvre pour remplacer le système collectiviste chinois qui n’est pas en mesure de répondre aux exigences de la politique des quatre modernisations. L’accord de 1978 se révèle vite insuffisant pour prendre en compte tous les échanges qui se développent depuis 1978. Dès 1980, la Chine bénéficie de la préférence communautaire. De plus, un nouvel accord plus large est signé en 1985. Il s’agit d’un accord de coopération économique et commerciale qui vise à encourager, d’un côté, le progrès scientifique et technique de la Chine et, de l’autre côté, d’accorder à la Chine la clause de la nation la plus favorisée[xi]. Les objectifs sont principalement commerciaux : promotion et intensification des échanges, renforcement de la coopération économique et encouragement des investissements. Cet accord prévoit aussi de développer la coopération économique afin de favoriser le développement de l’industrie et de l’agriculture (promotion de la coproduction, des coentreprises, des transferts de technologie, etc.). Les relations entre la Chine et la CEE continuent de se développer et enregistrent des progrès constants. Ainsi, en 1987, un accord sur la création d’un centre d’application de la biotechnologie à l’agriculture et à la médecine est signé. En octobre 1988, la CEE ouvre une délégation à Pékin. C’est à partir de cette date que les relations politiques entre la Chine et l’Europe ont commencé. Les rencontres entre les dirigeants chinois et les ministres européens se font plus nombreuses. Le rapprochement géopolitique entre la Chine et l’Europe semble bien amorcé en 1989 quand les relations vont être brutalement interrompues après les évènements qui se sont déroulés sur la place de Tien An Men.
2. Des relations avant tout économiques et commercialesEntre 1975 et 1989, la Communauté européenne et la Chine vont développer avant tout des liens économiques et commerciaux. Mais en même temps que les relations économiques connaissent un essor rapide, les relations politiques restent distantes. Cette situation est révélatrice de l’ambition de la Chine dans le monde. Avec une puissance économique montante, la Chine, pays en voie de développement, souhaite mettre en place de fortes coopérations, conditions de développement de sa propre économie. Mais elle réserve ses relations politiques avec les deux superpuissances (Etats-Unis et URSS) avec lesquelles elle prétend participer à la gouvernance mondiale.
121. Prépondérance des relations économiques et commercialesLa Chine est devenue un partenaire essentiel de la CEE et les relations économiques et commerciales sont devenues indispensables pour le propre développement de l’Europe. Les accords commerciaux signés en 1978 ont permis l’échange de plus de 175 billions d’euros de marchandises. Du côté de l’Europe comme du côté de la Chine, ils ont eu un impact fondamental pour leur croissance économique mutuelle. La Chine voit, en effet, dans le marché européen la meilleure opportunité pour développer sa propre économie. La complémentarité économique est forte entre les deux entités, la CEE pouvant fournir des technologies et des produits de haute technologie tandis que la Chine met à disposition sa main d’œuvre pour exporter des produits manufacturés à bas prix et en grande quantité vers l’Europe, marché de consommation à fortes potentialités. Ainsi le développement des relations économiques entre la CEE et la Chine a participé au formidable essor que connaît la Chine à partir des années 1980. Depuis 1980, le PIB chinois augmente de 9% par an. La Chine tourne le dos à la collectivisation de l’économie : plus de 40% des produits de l’industrie viennent des entreprises privées. Dans un premier temps, le développement des relations commerciales avec la Chine permet d’ouvrir l’immense marché chinois aux entreprises européennes. Les coopérations entre entreprises chinoises et européennes ont été formalisées par de nombreuses joint-ventures[xii] : implantations d’Alcatel à Dongfeng, de Citroën à Wuhan, ou de nombreuses PME allemandes dans la région du Guangdong, notamment. D’autre part, la coopération technologique a permis de réaliser en Chine d’ambitieux programmes d’équipement comme le programme électronucléaire chinois (réalisation de la centrale de Daya Bay). Le marché chinois est, en effet, l’objet de beaucoup de fantasmes et de convoitises de la part des Occidentaux : la masse de sa population laisse imaginer les opportunités de main d’œuvre comme de consommation ; l’étendue des besoins chinois en ressources, en biens et services attire les investisseurs qui voient dans la Chine l’émergence d’un nouvel eldorado. Il est à noter cependant que les entreprises européennes ne sont pas les premières ni les plus nombreuses à investir en Chine[xiii]. Cette situation est due notamment à la crise structurelle que connaissent les pays de la CEE dans les années 1980 mais aussi à la primauté du commerce entre membres de la CEE que les rapprochements liés à l’instauration du Marché commun ont favorisé. Les IDE européens (investissements directs à l’étranger) restent donc assez faibles en Chine mais la complémentarité des marchés des deux entités ainsi que les dispositions mises en place grâce à l’accord de 1985 permettent de développer fortement les échanges commerciaux entre la Chine et l’Europe. Ainsi, la Chine est devenue le deuxième partenaire de la CEE après les Etats-Unis[xiv].
122. Un rôle politique et diplomatique secondaireLes relations politiques et diplomatiques restent cependant en retrait tout au long de cette période : ce n’est d’ailleurs qu’en 1988 que la CEE installe une délégation diplomatique à Pékin. Deux grandes raisons peuvent être avancées pour expliquer ce retrait politique de la communauté européenne. Il est d’abord lié à la nature même de la construction européenne fondée principalement sur des bases économiques et commerciales mais il est aussi lié à la diversité des relations bilatérales qu’entretient chaque pays européen avec la Chine. En premier lieu, la communauté européenne s’est avant tout constituée comme une entité économique. En effet, les grandes avancées qu’a connues la CEE depuis sa création ont tendu vers l’intégration des pays membres au sein d’un grand marché commun. Or, les évolutions vers une Europe politique se heurtent sans cesse à la souveraineté des Etats. Ainsi en est-il au début des années 1980 quand la Grande-Bretagne de Mme Thatcher s’oppose seule à l’ensemble de la Communauté européenne et la contraint au compromis[xv]. Aux marges de la CEE, les instances politiques sont essentiellement des instances de concertations sans réel pouvoir de décision : la CSCE n’est qu’une conférence qui suit les évolutions politiques, économiques, militaires, humanitaires, etc. sans pouvoir influer dessus ; le Conseil de l’Europe constitue certes une tribune politique où sont débattus les problèmes internationaux mais il n’a aucun pouvoir supranational permettant d’unifier les politiques européennes. De même la mise en place d’une politique communautaire, même d’ordre économique ou financière, est vouée à l’échec dès qu’elle va à l’encontre des intérêts particuliers des Etats. Par exemple, l’intégration financière demeure insuffisante devant les divergences de vue des pays européens[xvi]. Ainsi on constate que la rivalité entre pays européens l’emporte encore sur la volonté de coopération. Les associations entre firmes européennes sont peu nombreuses et parfois peu viables (échec de la coopération entre Dunlop et Pirelli en 1981). Celles-ci préfèrent coopérer avec des firmes non européennes pour accroître leur part de marché européen (coopérations entre Rover et Honda et entre Ford et Volkswagen en 1989). En second lieu, les pays européens n’appréhendent pas les relations avec la Chine de la même façon. Cette situation est d’abord due à l’héritage que chaque pays a avec la Chine. Les pays tels que la Grande-Bretagne et le Portugal qui ont encore des possessions en Chine (Hong Kong pour la Grande-Bretagne et Macao pour le Portugal) ont des relations politiques étroites néanmoins dictées par leur volonté de régler dans de bonnes conditions le statut de ces possessions[xvii]. D’autres pays anciennement présents en Chine et en Asie du sud-est (la France, les Pays-Bas) ont mené des politiques de rapprochement et de coopération avec la Chine. Leur volonté de retrouver une influence en Asie les incite à multiplier des liens bilatéraux avec la Chine : ainsi la France développe une importante coopération culturelle et technique avec la Chine jusqu’en 1989. Les autres pays n’ont pas eu de relations soutenues par le passé avec la Chine. Ils considèrent donc leur nouveau lien avec Pékin uniquement sous l’angle des relations commerciales. Ainsi, l’Allemagne voit-elle avant tout un partenaire économique complémentaire, particulièrement attractif et de nombreuses entreprises allemandes signent des contrats très importants avec la Chine (Volkswagen et BMW pour le secteur automobile, BASF et Bayer pour la chimie ainsi que de nombreuses PME dans le secteur des machines-outils)[xviii]. Face à une Europe qui arrive en ordre dispersé, à la lisibilité politique encore floue, la Chine a donc tendance à privilégier les relations bilatérales avec des nations qui, sur le plan international, ne peuvent représenter une alternative à l’influence politique qu’exercent à l’époque les deux superpuissances que sont les Etats-Unis et l’URSS. Fidèle à sa stratégie multipolaire, la Chine n’est cependant pas hostile à ouvrir un dialogue avec l’Europe mais les relations politiques qu’elle entretient sont considérées comme des relations de deuxième ordre.
123. Tien Anmen : un coup de frein dans les relations entre la Chine et l’EuropeUne période brutale de refroidissement entre la Chine et l’Europe vient stopper la progression de relations en 1989. En effet les évènements qui surviennent sur la place Tien An Men à Pékin[xix] conduisent à une réaction forte de la CEE. Elle condamne la Chine immédiatement : dès le Conseil européen qui a lieu à Madrid les 26 et 27 juin 1989, elle décide la suspension des contacts bilatéraux à haut niveau et l’ajournement des nouveaux projets de coopération. Par ailleurs, l’ONU décide d’un embargo international sur les ventes d'armes à la Chine auquel tous les pays de la CEE participent. L’embargo sur les ventes d’armes et sur la coopération militaire a un retentissement très fort en Chine pour qui le développement militaire est l’une des priorités (c’est l’une des quatre modernisations de Deng Xiaoping) afin de rendre son armée moderne et crédible, étape nécessaire dans le cadre de la défense de son indépendance politique dans la région. Mais les intérêts de relations durables avec la Chine sont en jeu, particulièrement dans une période où l’économie européenne connaît une nouvelle période de crise économique. Les conséquences du refroidissement des relations sino-européennes sur le commerce sont, en effet, significatives, du fait de la part importante prise par les échanges avec la Chine dans le revenu du commerce extérieur des pays européens. En France, par exemple, la croissance des échanges commerciaux était de 3% en 1989, elle n’est plus que de 1,6% en 1993. Par ailleurs, certains pays membres de la CEE – la Grande-Bretagne et le Portugal –ont engagé des relations politiques bilatérales avec la Chine dans le cadre de la rétrocession de Hong Kong et de Macao. Ils n’ont pas intérêt à suspendre complètement leurs relations avec la Chine. Aussi ces deux pays ne signent-ils pas la décision de Madrid et continuent-ils d’avoir des relations diplomatiques et politiques avec la Chine. Ainsi, face aux enjeux politiques de certains pays et aux intérêts économiques de tous, la suspension des relations sino-européennes ne va pas durer. La France est le premier pays à renouer des liens[xx]. Elle est suivie de l’Allemagne, de l’Italie puis de l’Espagne. Ces pays que l’on a surnommés « le groupe Airbus » prouvent que les intérêts économiques sont plus importants que la posture politique vis-à-vis de la Chine. Ce comportement conforte la Chine dans son idée de considérer l’Europe comme un partenaire politique de deuxième ordre. Jusqu’en 2001, elle se méfiera des relations politiques avec ses partenaires européens. Face aux manœuvres diplomatiques des Etats, les instances politiques de la CEE sont mises devant le fait accompli : les pays, en renouant de façon bilatérale leurs relations avec la Chine, vide de sa substance les intentions énoncées à Madrid en 1989. Elle se résout donc à déclarer officiellement le rétablissement du dialogue avec la Chine en juin 1994.
3. Le rapprochement stratégique de la Chine et de l’Europe (années 1990)Avec la création de l’Union européenne, les ambitions politiques européennes sont plus affirmées : dotée de nouveaux champs d’application, la politique européenne prétend faire de l’UE un acteur global qui pourrait représenter une alternative aux Etats-Unis sur la scène internationale. La Chine quant à elle saisit cette opportunité pour diversifier ses partenariats, suivant toujours une stratégie de promotion de la multipolarité. Ainsi, les relations sino-européennes vont donc connaître un deuxième développement à partir du milieu des années 1990.
131. Les enjeux d’un rapprochement politique entre la Chine et l’Union européenneCe qui caractérise ce nouvel essor des relations sino-européennes, après la rupture brutale de 1989, est le développement des relations politiques et stratégiques qui n’avaient connu que des avancées limitées jusque là. Ce nouvel essor des relations politiques entre la Chine et l’Europe est le fruit de deux facteurs convergents : tout d’abord, une évolution géopolitique majeure avec la chute de l’URSS en 1991 et de tout le bloc socialiste ; ensuite, une ambition politique de l’Europe affirmée par la mise en œuvre d’une Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Tout d’abord la Guerre froide est la signification de l’échec du modèle socio-économique des démocraties populaires et l’effondrement des systèmes communistes en Europe et en Union soviétique. Si les menaces sur la stabilité en Europe sont réelles, la cristallisation bipolaire y disparaît laissant la Chine face aux Etats-Unis devenus l’unique superpuissance mondiale. Pékin ressent ces bouleversements comme autant de menaces pour son indépendance : d’ailleurs les Chinois craignent autant l’encerclement géographique et l’isolement idéologique que la pénétration des idées occidentales dans le pays. Par ailleurs, en raison de la disparition de l’URSS, la Chine se révèle moins utile dans le jeu stratégique mondial. Craignant d’être marginalisée et d’être ramenée au rang de puissance moyenne et régionale, la Chine doit établir des liens politiques et stratégiques forts à l’extérieur de la zone asiatique. Aussi cherche-t-elle de nouvelles alliances pour contrebalancer le poids des Etats-Unis et éviter l’isolement politique. La Chine a donc intérêt au rapprochement politique avec l’Europe. De plus, elle est en pleine mutation économique. Or, l’éclatement du bloc socialiste la contraint à s’adapter rapidement aux règles du capitalisme. C’est pourquoi Deng Xiaoping accélère le mouvement et dès janvier 1992, évoque le concept novateur « d’économie socialiste de marché ». Mais, pour soutenir le rythme du changement, la Chine a besoin de partenaires économiques puissants qui la soutiennent politiquement dans son entrée dans le marché. L’Europe, avec qui elle a des relations économiques et commerciales importantes, peut lui offrir ce soutien. On constate ainsi que le rapprochement stratégique de la Chine est encore dicté par une vision utilitariste de l’Europe, comme pour le développement des coopérations économiques et scientifiques. Le deuxième facteur du rapprochement stratégique entre l’Europe et la Chine est lié à de nouveaux développements politiques de la construction européenne. Les années 1990 sont, en effet, pour l’Europe une période décisive de son histoire. Le 1er janvier 1993, le traité de Maastricht entre en vigueur et fonde l’Union européenne. Avec lui, l’Europe se dote d’un cadre institutionnel unique au monde : pour la première fois, des pays abandonnent une part de leur souveraineté au profit d’une organisation supranationale. C’est le cas notamment dans le domaine monétaire où l’Europe se dote d’une monnaie unique, l’euro (mis en circulation le 1er janvier 2000) ainsi que de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC)[xxi]. Depuis, la plupart des avancées de l’UE se feront dans le domaine politique. Le traité d’Amsterdam (octobre 1997) crée un Haut représentant pour la PESC (en 2006, M. Javier Solana). En février 2001, le traité de Nice crée un Comité politique et de sécurité (COPS) chargé de définir les orientations politiques de l’UE. C’est au traité de Nice qu’est aussi annexée une déclaration sur l’avenir de l’Europe qui prévoit la rédaction d’une Constitution européenne. Ce projet de traité établissant une Constitution pour l’Europe est finalisé en 2003 et proposé à la ratification des Etats[xxii]. Ainsi, au milieu des années 1990, la Chine et l’Europe prennent conscience de leurs intérêts respectifs à un rapprochement politique. Celui-ci se concrétise par l’établissement d’un partenariat global en 1998.
132. L’essor rapide des relations politiques et diplomatiques entre la Chine et l’Union européenneDès la fin des années 1990, les relations politiques entre la Chine et l’Europe connaissent un nouveau départ : les relations sino-européennes ont pris un tournant plus stratégique et les échanges politiques et diplomatiques se multiplient. En juin 1994, un cadre ambitieux est mis en place pour organiser le dialogue politique. Dans ce cadre, des réunions régulières entre ministres de l’Union européenne et la Chine sont prévues, deux réunions annuelles doivent avoir lieu entre l’ambassadeur de l’UE en Chine et le ministre chinois des Affaires étrangères ainsi que deux autres entre le ministre des Affaires étrangères du pays européen exerçant la présidence européenne et l’ambassadeur de Chine dans ce pays. C’est sous présidence britannique qu’est signé en 1998 un document politique intitulé « établissement d’un partenariat global avec la Chine ». Ce document d’intention proclame l’ambition de l’UE d’élever ses relations avec la Chine au même niveau que celles avec les Etats-Unis, la Russie et le Japon. C’est aussi sous l’impulsion britannique qu’est décidée la mise en place de mécanismes de rencontre de dirigeants européens et chinois. En avril 1998, Zhu Rongji, Premier ministre chinois, et Tony Blair inaugurent le premier sommet politique UE-Chine à Londres. Un deuxième sommet a lieu en décembre 1999 à Pékin avec la venue de Romano Prodi, président de la Commission européenne. Un troisième sommet a lieu aussi à Pékin en octobre 2000 et permet de renforcer et d’intensifier la coopération existante entre l’UE et la Chine. Ces rencontres solennelles sont depuis lors systématisées et sont moteurs d’un véritable essor des relations européennes dans tous les domaines. En mai 2001, la stratégie de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine est formulée dans une communication de la Commission européenne. Celle-ci définit cinq objectifs politiques : intégrer davantage la Chine dans la communauté internationale ; appuyer le développement d’une société fondée sur l’Etat de droit, le respect des droits de l’homme et la démocratie ; favoriser l’intégration de la Chine dans l’économie mondiale ; améliorer l’utilisation des financements européens communautaires et améliorer l’image de l’Europe en Chine. Ainsi l’Union européenne s’implique de plus en plus dans les affaires politiques concernant la Chine. Conformément au cadre des relations sino-européennes qui a été construit depuis 1998, les sujets abordés portent essentiellement sur les problématiques liées au développement économique de la Chine et les avancées politiques relatives à la démocratie et aux droits de l’homme. La question des droits de l’homme est notamment incessamment soulevée dans les réunions sino-européennes, l’UE rappelant la Chine au respect des libertés fondamentales et à la garantie de la démocratie[xxiii].
133. Les perspectives d’un partenariat globalAu niveau politique, l’Union européenne et la Chine ont établi depuis 1998 des liens étroits autour de rendez-vous réguliers dont les plus importants sont les sommets UE-Chine. Ces rendez-vous sont l’occasion, dans un premier temps, de faire des déclarations communes. L’Europe et la Chine prennent ainsi des positions conjointes sur de nombreux sujets dont la portée se veut mondiale. Ainsi le sommet de Copenhague (septembre 2002) aborde de façon concrète des problèmes tels que la résolution pacifique de la question taiwanaise, le respect des droits de l’homme et la non prolifération d’armes. Dans un deuxième temps, ils permettent de développer encore la coopération entre l’Union européenne et la Chine. Par exemple, lors du sommet de Bruxelles (septembre 2001), des accords sont proposés dans la coopération dans la lutte contre l’immigration illicite. Les relations UE-Chine se développent alors autour d’un partenariat complet. C’est, en effet, au travers de nombreuses coopérations que les relations sino-européennes connaissent un essor remarquable. L’UE soutient le développement de la Chine dans de multiples domaines (culture, éducation mais aussi économie, technologies, justice[xxiv], etc.). Ce soutien se fait le plus souvent par l’apport de fonds européens. Ainsi l’UE met en place un budget de plus de 7 millions d’euros pour aider à un projet de développement rural dans la région de Panam, au Tibet. De même, elle étend à la Chine le programme ECHO (programme d’aide humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles). Celle-ci en est bénéficiaire en 1996 lors d’un tremblement de terre au Yunnan. La coopération ne signifie pas seulement des mises à disposition de fonds. De nombreux organismes sont créés par l’Europe pour accompagner le développement de l’économie chinoise. Ainsi la coopération économique signifie souvent une mise à disposition de technologie et de savoir-faire européen. Un accord signé en 1999 permet des échanges scientifiques et technologiques entre la Chine et l’Europe qui permet à la Chine de bénéficier des avancées technologiques de l’Europe dans de nombreux domaines (industrie, mines, énergie, transports, etc.). Si pour l’Europe ces transferts de technologies ont pu paraître positifs dans le cadre d’un développement harmonieux et social de l’économie chinoise, pour la Chine, ils représentent une chance, la possibilité d’un bond technologique au moindre coût.
Les
relations
entre
l’Union
européenne
et
la
Chine
ont
connu
un
grand
succès
en
2001
au
moment
des
négociations
pour
l’entrée
de
la
Chine
au
sein
de
l’Organisation
mondiale
du
commerce
(OMC).
En
mai
2000,
l’UE
et
la
Chine
signent
un
accord
ouvrant
la
voie
à
l’adhésion
de
la
Chine
à
cette
organisation.
Un
an
de
négociations
fut
nécessaire
pour
arriver
à
ce
résultat.
En
effet,
la
Chine
ne
remplissait
pas
les
conditions
nécessaires :
premièrement,
il
subsistait
de
nombreuses
contraintes
issues
de
l’économie
d’Etat
socialiste
dans
le
management
des
firmes
ainsi
que,
deuxièmement,
de
nombreuses
règles
protectionnistes
(subventions
à
l’exportation
de
secteurs
entiers
comme
l’agroalimentaire,
droits
de
douanes
prohibitifs).
De
plus,
son
économie
n’était
pas
compétitive
dans
le
cadre
d’un
marché
ouvert,
les
entreprises
d’Etat
chinoises
étant
très
demandeuses
de
capital
pour
s’adapter
à
la
concurrence
internationale.
L’entrée
de
la
Chine
dans
une
économie
de
marché
représentait
pour
l’Europe
un
avantage
fondamental :
l’immense
marché
de
consommation
chinois
s’ouvrait
aux
entreprises
européennes.
Elle
usa
de
tout
son
poids
pour
permettre
à
la
Chine
de
satisfaire
aux
exigences
de
l’OMC.
D’un
point
de
vue
politique,
l’UE
–
avec
les
Etats-Unis
–
proposa
certains
aménagements
des
règles
de
l’OMC
pendant
une
phase
de
transition
non
déterminée.
D’autre
part,
elle
débloqua
plus
de
20
millions
d’euros
pour
aider
le
gouvernement
chinois
à
concrétiser
les
engagements
prévus
par
l’OMC
(par
exemple,
aide
aux
producteurs
céréaliers
chinois).
Grâce
au
soutien
de
l’UE,
la
Chine
put
ainsi,
fin
2001,
adhérer
à
l’OMC
avec
des
coûts
d’engagement
limités
au
maximum
mais
avec
des
possibilités
économiques
accrues. DEUXIEME PARTIE : LE POIDS REEL DE L’EUROPE EN CHINESi l’essor des relations sino-européennes est remarquable, il faut cependant relever que le poids géopolitique de l’Europe communautaire en Chine reste plus faible que l’ensemble de ses concurrents dans la région. En effet si, comme nous venons de le voir, l’Union européenne cherche à s’impliquer davantage en Chine en nouant des relations politiques et diplomatiques plus étroites, elle a de nombreux handicaps et connaît encore plusieurs difficultés. Dans cette deuxième partie nous étudierons tout d’abord les facteurs expliquant les faiblesses endogènes et exogènes de l’Europe communautaire dans ses relations avec la Chine. Ensuite nous évoquerons les difficultés et les problèmes encore non résolus qui affectent de façon récurrente les relations entre l’UE et la Chine. Enfin, il existe encore des handicaps importants diminuant la portée des relations sino-européennes. Ces handicaps sont autant le fait d’une Union européenne insuffisamment cohérente que d’une Chine pragmatique et opportuniste dans ses relations.
1. Les faiblesses de l’Europe communautaireLes faiblesses de l’UE à s’imposer comme un partenaire de premier ordre pour la Chine sont de deux natures différentes. Elles sont liées, d’une part, à une faible présence géopolitique et, d’autre part, à une domination quasiment sans partage des Etats-Unis dans la région.
211. Facteurs géopolitiquesL’UE connaît de fortes contraintes géopolitiques : absente physiquement d’Asie et trop éloignée historiquement et culturellement, elle a du mal à faire le poids face à ses concurrents directs qui ne connaissent pas ces faiblesses géopolitiques. La géographie représente, en premier lieu, un facteur important. Mais au-delà de l’éloignement entre la Chine et l’Europe (plus de 8 000 km de distance entre Bruxelles et Pékin) et de l’absence physique de l’Europe en Asie[xxv], les dynamiques géopolitiques de l’Europe l’ont sans cesse amené, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, à tourner le dos à l’Asie. La Guerre froide fait entrer l’Europe occidentale dans l’alliance avec les Etats-Unis. Le lien atlantique devient vital pour sa sauvegarde face à l’URSS. Il est vite formalisé par le traité de l’Atlantique Nord (avril 1949) qui consolide les ponts entre l’Amérique et l’Europe face à un ennemi eurasiatique. La construction européenne, ensuite, centre les actions et focalise les énergies des pays européens sur leur propre devenir. Les créations successives de la CECA (avril 1951), de l’UEO (octobre 1954) puis de la CEE (mars 1957) ont établi en Europe les bases de nouvelles relations politiques et économiques entre les pays européens. Les enjeux principaux de l’Europe communautaire seront alors essentiellement liés à sa propre évolution. Les élargissements et approfondissements successifs des politiques communautaires[xxvi] et les développements économiques et commerciaux qu’ils ont entraînés détournent progressivement l’Europe de la dimension géopolitique globale qu’elle avait avant la deuxième guerre mondiale. Par ailleurs, les insuffisances dans la construction politique de l’Europe ont longtemps favorisé les relations bilatérales de chaque pays européen. Aussi seules les puissances ayant une vocation politique internationale (essentiellement la France et la Grande-Bretagne) ont pu développer des relations politiques complètes avec la Chine[xxvii]. La faiblesse géopolitique de l’Union européenne au niveau international a longtemps été un handicap dans ses relations avec la Chine qui la considérait comme un acteur secondaire, à l’influence politique limitée. Cette relative absence géographique et politique de l’Europe est d’autant plus une faiblesse que ses principaux concurrents en Chine ne connaissent pas ces fragilités. En effet chacun – la Russie, le Japon et les Etats-Unis – sont présents d’une façon ou d’une autre en Chine. La Russie, tout d’abord, possède une frontière commune avec la Chine de 4 370 km. Les relations entre la Chine et l’URSS ont influencé la géopolitique de l’ensemble de l’Asie pendant toute la Guerre froide. Si les deux pays s’étaient tourné le dos à partir des années 1970, depuis la chute du « grand frère » soviétique, les relations sino-russes n’ont fait que progresser. Ce regain peut s’expliquer par deux raisons. D’un côté, la Russie a gardé une grande influence chez les républiques d’Asie centrale qui sont devenues autant de partenaires pour la Chine[xxviii]. Elle a donc intérêt à développer des accords politiques susceptibles de préserver la stabilité régionale ainsi que de préserver la Chine d’une menace venant du nord[xxix]. D’un autre côté, la Russie est un partenaire privilégié pour ce qui concerne la coopération économique et technique. Ainsi, huit accords techniques sont signés dès 1998. Par ailleurs, le traité d’amitié et de coopération de juin 2001 prévoit une coopération militaro-technique. Le Japon, ensuite, est depuis longtemps le rival géopolitique de la Chine en Extrême Orient. Les deux pays ne sont pas seulement des voisins géographiques, ils ont aussi des liens culturels importants : le Japon fait partie du monde « sinisé » qui a subi pendant des siècles l’influence culturelle et géopolitique de la Chine. Les relations entre les deux pays sont ainsi complexes et tumultueuses, la Chine faisant preuve d’un complexe de supériorité vis-à-vis du Japon auquel répond de la part de celui-ci un complexe d’infériorité. Aujourd’hui, les deux pays se livrent une concurrence acharnée. Au niveau économique, si la Chine a connu un formidable essor, ce n’est pas au détriment du Japon qui reste la deuxième puissance économique mondiale et qui est d’ailleurs l’un des principaux bénéficiaires de cet essor économique chinois[xxx]. Au niveau politique, le Japon reste le partenaire stratégique principal des Etats-Unis en Asie. Cette situation alimente les rancoeurs chinoises qu’exprime régulièrement son mécontentement (sa façon récurrente d’exiger les « excuses » du Japon pour ses crimes commis pendant la deuxième guerre mondiale en est un exemple[xxxi]). Les relations sino-japonaises s’apparentent donc à une lutte d’influence pour la domination régionale de l’Asie.
212. La domination géopolitique des Etats-UnisMais l’importance accordée à l’Union européenne par la Chine est aussi liée à l’influence et au rôle qu’elle peut avoir en Asie. Or, l’UE est confrontée à une domination géopolitique ancienne des Etats-Unis qui s’est encore renforcée depuis les attentats terroristes de 2001. Cette domination rend problématique l’influence de l’UE en Chine. La domination américaine est née sous la Guerre froide quand, seule grande puissance occidentale capable d’avoir une influence mondiale, elle était confrontée à l’URSS ainsi qu’à la Chine de Mao qui souhaitait jouer un rôle dans le grand jeu diplomatique entre les deux superpuissances. Elle est née au moment où la Chine se désolidarisait de l’URSS : Henry Kissinger (chef du Conseil national de sécurité américain de Richard Nixon) profite de cette faille pour inaugurer un rapprochement avec la Chine (1972). D’abord conçues comme un contournement de l’URSS, ces relations particulières et pragmatiques n’ont plus lieu d’être après la chute de l’Union soviétique. Mais pour les Etats-Unis, maintenir leur influence en Asie est nécessaire : ils adaptent les théories du containment à la Chine qu’ils considèrent comme une menace pour la stabilité régionale. Par ailleurs les intérêts américains sont nombreux en Asie du sud-est : depuis les héritages du passé[xxxii] jusqu’à la préservation de la stabilité d’une zone économique majeure pour eux avec la présence du Japon et de pays émergents avec qui le commerce est florissant, les Américains ont mis sous tutelle l’Asie du sud-est. Cette tutelle s’exerce de deux manières très dissuasives : d’une part, les Etats-Unis ont multiplié les accords bilatéraux avec les pays de la région, d’autre part, ils assurent une présence militaire permanente comme le montre la carte publiée dans la n° 6 de la revue Questions internationales (documentation Française, 2004). La période qui s’étend de 1991 à 2001 est une période de tensions entre les Etats-Unis et la Chine. Cette dernière accepte mal la pression de l’influence américaine dans la région et se sent menacée. Ainsi plusieurs incidents entre les deux pays émaillent les relations sino-américaines[xxxiii]. Les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis inaugurent une nouvelle politique américaine en Asie. Tout d’abord les alliances traditionnelles sont renforcées, notamment avec le Japon et l’Australie qui encouragent une présence accrue des Etats-Unis sous couvert de lutte anti-terroriste. Ensuite l’intervention en Afghanistan pour combattre le régime taliban (2001) installe les Etats-Unis en Asie Centrale : les troupes américaines sont en Afghanistan, en Ouzbékistan, au Pakistan. Elles sont aussi intervenues aux Philippines en 2003.
2. Persistance de difficultés dans les relations sino-européennesA côté des faiblesses géopolitiques de l’Europe communautaire dans la région, il faut aussi constater que les relations sino-européennes sont perturbées par des difficultés récurrentes qui ont longtemps nui à l’établissement de liens de confiance durables.
221. Des problèmes non résolusCertaines de ces difficultés viennent de problèmes encore non résolus : la question des droits de l’homme, du Tibet ou de l’embargo sur les armes sont toujours des pierres d’achoppement entre l’UE et la Chine. La question des droits de l’homme a été pendant longtemps un sujet de tensions entre la Chine et les différents pays européens et, même si elle connaît aujourd’hui un apaisement, les rancoeurs européennes sont toujours présentes, notamment à cause de l’absence de progrès effectif sur ce sujet. La Chine, consciente de cet état de fait, n’est jamais à l’aise et a tendance à réagir durement quand le sujet réapparaît. La tactique employée a déjà marché par le passé : elle joue sur les intérêts économiques des relations commerciales bilatérales pour éluder la question[xxxiv]. Il en est de même pour la question du Tibet. Longtemps la Chine a reproché aux Européens leurs relations avec le Dalaï Lama. Mais la sensibilité de cette question dans les opinions publiques européennes incite l’UE à réagir régulièrement en faveur du Tibet. Les résolutions de l’Union européenne en vue d’un règlement du problème de l’autonomie tibétaine sont toujours restées sans réponse de la part de Pékin. En 2006, l’UE semble se résigner à des relations apaisées sur le Tibet devant l’absence réelle d’alternative et devant l’apaisement des esprits dans la région. La question de l’embargo sur les armes reste la seule sanction européenne édictée lors des évènements de 1989. La Chine, considérant cette sanction comme une humiliation, surtout après les rapprochements successifs qui ont été instaurés entre elle et l’UE, réclame régulièrement la levée de cet embargo. Si la France s’est déclarée favorable à la reprise des ventes d’armes dès 1997[xxxv], cette idée est loin de faire l’unanimité. La question est donc une source de tensions supplémentaire que l’UE souhaite voir lever dans le cadre de la mise en place d’un partenariat stratégique avec la Chine. Si les Européens arrivent peu à peu à un consensus, ils se trouvent alors confrontés à la ferme opposition des Etats-Unis : la levée de l’embargo sur la vente d’armes renforcerait le potentiel militaire chinois donnant ainsi à Pékin un avantage par rapport à Taiwan. Elle lui donnerait par ailleurs une influence affermie dans les diverses rivalités qui l’oppose à ses voisins en Asie du sud-est[xxxvi]. Fin 2004, les Européens étaient ainsi arrivés à un accord sur la levée de l’embargo pour l’été 2005 mais les pressions exercées par Washington ont retourné la position de la Grande-Bretagne qui s’oppose alors à la reprise des ventes d’armes à la Chine (mars 2005). De plus, le vote de la loi anti-sécession légalisant la possibilité d’un règlement non pacifique de la question de Taiwan (mars 2005) rend les Européens plus hésitants sur cette question.
222. Les questions économiquesD’autres difficultés, dans le domaine économique, apparaissent aujourd’hui au grand jour. La Chine est un partenaire économique majeur pour l’UE, cependant les Européens estiment que leurs relations économiques avec elle ne sont pas satisfaisantes. Le premier grief des Européens concerne le creusement du déficit commercial entre la Chine et l’Europe. Celui-ci n’a cessé de grandir durant les années 1990 alors que les échanges Chine-CEE étaient excédentaires en faveur de la CEE au début de leurs relations commerciales. Les tableaux ci-dessous retracent ce creusement inexorable du déficit commercial de l’Union européenne:
(Source: EUROSTAT) Ce déficit résulte d’une progression très rapide des importations européennes (elles sont multipliées par 2,65 de 1995 à 2000) tandis que les exportations progressent à un rythme beaucoup plus faible (elles sont multipliées par 1,72 sur la même période). Si les Européens dénoncent l’ouverture insuffisante du marché chinois et un climat peu favorable aux investissements, ces résultats sont aussi le reflet des faiblesses européennes face à la Chine en matière économique et commerciale : faiblesse de l’investissement[xxxvii], des exportations et de l’attractivité des produits européens. Le deuxième grief des Européens concerne la concurrence que les produits chinois commencent à exercer sur les produits européens. La crise du textile qui a occupé la plupart des relations sino-européennes en 2005 vient de révéler à l’UE ce fait : la combinaison d’un capitalisme agressif avec un droit du travail très libéral associé à de faibles salaires font de la Chine un concurrent redoutable, capable de fournir l’ensemble du marché européen en produits manufacturés à des prix sur lesquels les entreprises européennes ne peuvent pas s’aligner[xxxviii]. Les problèmes et différends économiques entraînent actuellement une aggravation des tensions économiques qui alimentent de nombreuses craintes et rancoeurs en Europe. Ils contribuent aussi à sortir les Européens de leur « angélisme » face à la Chine. Ceux-ci prennent alors conscience que l’agressivité économique de la Chine représente une menace sérieuse pour l’ensemble de l’économie européenne, notamment au travers de techniques d’intelligence économique éprouvées[xxxix].
3. Les handicaps et les pesanteurs Le poids réel de l’UE en Chine dépend aussi de la perception que Pékin a de l’influence européenne sur les relations sino-européennes. Or celles-ci sont amoindries du fait de l’influence parasite des relations bilatérales : les relations privilégiées qu’entretient la Chine avec certains pays de l’Union européenne peuvent parfois entrer en contradiction avec la cohérence d’une politique commune vis-à-vis de la Chine. Par ailleurs, les ambitions géopolitiques de la Chine pèsent sur les relations avec l’UE car elles sont de plus en plus perçues comme des relations utilitaires plutôt que des relations véritablement stratégiques.
231. Des intérêts et des perceptions opposés Comme nous l’avons vu (voir 122), les pays européens ont des perceptions différentes de leur relation avec la Chine. En fonction de l’histoire de leurs relations bilatérales, les pays européens ont donc des politiques plus ou moins privilégiées avec la Chine. La France et la Grande-Bretagne sont certainement les pays européens ayant liés les relations bilatérales avec la Chine les plus abouties. Ainsi la France a-t-elle développé un partenariat particulier, en marge des partenariats de l’UE : le 16 mai 1997, la France et la Chine signent une déclaration conjointe pour un partenariat global. Sur cette base, les relations franco-chinoises se sont développées autour de nombreuses rencontres politiques économiques ou culturelles. Ce dialogue franco-chinois se construit autour de deux concepts phares : la promotion de la multipolarité et de la pluralité culturelle[xl]. Pourtant l’UE et ses Etats membres partagent des objectifs communs qui sont les fondements des divers accords de partenariat signés avec la Chine depuis 1985 : aider la Chine à progresser dans la voie des réformes politiques et économiques, promouvoir le respect des droits de l’homme, régler les différends par des voies exclusivement pacifiques, s’insérer dans la société internationale en en respectant les règles, ouvrir son marché, etc. Mais ce socle commun bien trop général n’élimine pas pour autant les relations bilatérales. Si, souvent, les Etats européens ne poursuivent pas les mêmes objectifs (la France et la Chine partagent la même vision d’un monde multipolaire, elle cherche donc à développer des relations politiques privilégiées avec elle, tandis que l’Allemagne privilégie les relations économiques et commerciales principalement), il arrive, parfois, qu’ils s’opposent. Ainsi l’impossibilité de l’UE pour arriver à une position commune sur la question du Kosovo en 1999 ou de l’Irak en 2002 a mis en lumière les limites de la construction politique de l’Europe. Celle-ci reste, en effet, subordonnée à des intérêts d’Etats souverains qui souvent s’opposaient. La Chine a longtemps joué des divergences entre les Etats membres. Traitant en priorité avec les Etats qui lui étaient favorables[xli], elle les oppose même parfois pour obtenir de l’UE ce qu’elle désire. Ainsi, lors des négociations en 2002 pour reconnaître à l’Europe le statut de destination touristique agréée, la Chine s’est adressée à la Commission européenne mais elle n’a pas eu de réponse satisfaisante. Elle s’est alors tournée vers les Etats membres, dont certains y ont vu l’opportunité du gain économique de devenir une destination touristique privilégiée de la Chine. L’Allemagne et l’Espagne étaient prêtes à signer des accords bilatéraux quand, conscients des inconvénients de cette approche en ordre dispersé, les États membres ont fini par trouver une position commune.
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