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Les relations sino-taiwanaises.

Pourquoi Taiwan est-il si important pour la Chine?  

Par le chef de bataillon Seven de Kerros

(France, Terre, CID, 13e promotion)

 

La question taiwanaise est pour l’ensemble des acteurs du différend une question cruciale. Pour la Chine, l’unification est une obligation absolue mais agir par la force représente un risque conséquent alors que ne rien faire risque fort de discréditer le Parti et de contrarier l’image de force et de puissance qu’il entend donner. Pour les Etats-Unis, il s’agit de trouver le juste milieu entre les nécessités stratégiques qui leur imposent de tenir compte de la puissance chinoise, tout en assurant la défense de Taiwan le cas échéant. Pour Taiwan enfin, il s’agit de trouver les moyens d’assurer son indépendance sans la déclarer, ce qui serait inacceptable tant pour la Chine que pour ses alliés. Si aujourd’hui tous s’accordent sur la nécessité du statu quo, rien ne dit qu'il sera possible de le préserver, chacun continuant à prétendre qu'il n'y a  « qu'une Chine » alors que tout le monde sait bien que, dans la réalité, il existe « une Chine et un Taiwan ».

Alors que la Chine entend affirmer sa puissance économique, politique et militaire, la question taiwanaise prend pour elle une importance plus cruciale que jamais. Taiwan apparaît en effet comme la clef qui pourrait permettre aux dirigeants chinois de relever les défis intérieurs et extérieurs auxquels ils doivent faire face aujourd’hui, par le biais de la résolution, pacifique ou non, de la question de l’indépendance.

Ce mémoire de géopolitique a été réalisé au CID dans le cadre du séminaire Géopolitique de la Chine dirigé par Valérie Niquet.

Bibliographie de l'étude et biographie de l'auteur en bas de page.

Mots clés - Key words:

Géopolitique des relations sino-taiwanaises : Pourquoi Taiwan est-il si important pour la Chine ? Chef de bataillon Stefen de Kerros, France, armée de terre, CID, 13 e promotion. Mémoire rédigé sous la direction de Valérie Niquet.

 

Partie 1. Origines de la confrontation et  positions de la Chine et de Taiwan. Les origines de la confrontation : une appartenance contestable de l’île au continent. Les principes défendus par la Chine et Taiwan à propos de l’unification.

Partie 2. Taiwan et les défis intérieurs de la Chine : un partenaire nécessaire ou un exutoire ? Taiwan, un élément clef pour répondre aux défis économiques qui touchent la Chine. Les défis sociaux et politiques chinois : Taiwan, un exutoire aux difficultés du Parti communiste chinois. 

Partie 3. La question de Taiwan et le défi de la puissance : la RPC pieds et poings liés ? La Chine à la recherche de la puissance : se montrer responsable tout en étant craint. Taiwan, un défi au cœur de la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale.

 

 

 

 

Introduction

Pourquoi se pencher une nouvelle fois sur la question du Détroit de Taiwan alors même que tout semble calme  dans cette région du monde ? Certes, le détroit a été depuis 1949 le théâtre de nombreux affrontements entre les autorités de la République de Chine (Taiwan) et celles de la République populaire de Chine, au nom d’une souveraineté que chacune des deux parties affirme être légitime, au risque parfois de glisser vers un conflit ouvert, comme ce fut le cas, entre autres, lors de la crise des missiles de 1995-1996[i]. Mais en 2006, quels sont les risques alors que chacun exprime sa volonté pacifique et semble se concentrer sur son développement économique, dans un cadre international de plus en plus prégnant ? 

En réalité, Taiwan vit sous la menace permanente de la République populaire de Chine, désireuse de réussir la réunification à tout prix. Or les Taiwanais ont réussi à créer une entité bien distincte de la Chine continentale, tant sur le plan diplomatique, que politique ou économique, et dont l’existence sur la scène internationale ne peut être remise en cause. Cette situation particulière rend toute solution de règlement de la question de la réunification très difficile, au moment même où la Chine entend retrouver la place sur la scène internationale. 

Alors que la Chine entend affirmer sa puissance économique, politique et militaire, la question taiwanaise prend pour elle une importance plus cruciale que jamais. En effet, Taiwan apparaît comme la clef qui pourrait permettre aux dirigeants chinois de relever les défis intérieurs et extérieurs auxquels ils doivent faire face aujourd’hui, par le biais de la résolution, pacifique ou non, de la question de l’indépendance.  

Dans ce cadre, les dirigeants chinois se doivent de relever un double défi face à une possible déclaration d’indépendance : donner à son armée les moyens d’agir, tout en la contraignant à attendre le bon moment, et apparaître comme une puissance responsable et pacifique sur la scène internationale. La situation est donc délicate pour Pékin, dans la mesure où la situation peut à tout moment laisser place à un conflit qui risquerait d’impliquer les Etats-Unis et de remettre en cause la situation de la Chine.

 

Partie 1 : Origines de la confrontation et positions de la Chine et de Taiwan

 

Pour la Chine, Taiwan est à l’évidence une possession chinoise que l’histoire et le droit rendent incontestable. Pour Taiwan, son droit à l’existence est un fait acquis que rien ne saurait remettre en cause. Pour eux deux, la question de l’unification est une question cruciale de leur politique intérieure et extérieure et chacun entend bien faire valoir ses droits légitimes.

 

I/ Les origines de la confrontation : une appartenance contestable de l’île au continent

 

11. Bref historique de l’appartenance de l’île

 

111. Une île fortement disputée : de la découverte à la séparation

L’histoire de Taiwan démontre combien la possession de cette île fut disputée par le passé. Possession hollandaise en 1624 et en partie espagnole de 1626 à 1642, l’île devient propriété pour une  vingtaine d’années de Cheng Cheng-Kung, un chef d’origine mi-chinoise mi-japonaise qui y installa un gouvernement. Elle fut ensuite conquise et administrée par les Mandchous pendant près de 212 ans, de 1683 à1895[ii] avant d’être cédée au Japon à perpétuité à l’issue de la première guerre sino-japonaise de 1894-1895 par le traité de Shimonoseki du 17 avril 1895[iii]. Ces derniers y établirent leur administration et procédèrent à une forte « japonisation » de la société insulaire.  Taiwan ne revint à la République de Chine qu’à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. En 1949, les forces de Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek), chef du Kuomintang (KMT), battues par les forces communistes se retirent sur l’île de Taiwan où ils transférèrent provisoirement les institutions centrales de la République de Chine (RDC) tandis que les communistes fondaient sur le continent la République populaire de Chine (RPC)[iv]. Jiang Jieshi imposa sur l’île un retour aux traditions chinoises et se posa comme le seul et unique représentant de la Chine.

 

111. La séparation définitive, un accident de l’histoire[v]

L’année 1950 fut décisive dans la séparation « définitive » de l’île. En effet, l’éclatement de la guerre de Corée en juin 1950 mit un terme aux velléités communistes de reprendre l’île par la force et participa fortement à figer la situation entre les deux protagonistes. La RPC apporta en effet son soutien à la Corée du Nord de Kim II sung, tandis que les Etats-Unis envoyèrent dès l’été 1950 la VII° flotte dans le détroit de Formose et apportèrent leur aide militaire et économique à Taipei. Chacun des deux protagonistes put alors prétendre être le dépositaire exclusif de la souveraineté nationale et fit du recouvrement de cette souveraineté un objectif politique sacré.

 

12. L’émancipation de Taiwan  et la question de son statu 

 

121. Un statut jamais tranché

A l’origine, la question du statut de Taiwan se pose avant tout dans un contexte d’opposition  Est/Ouest. En effet, seuls les Etats communistes et quelques pays neutres reconnurent la RPC tandis que la quasi totalité des nations occidentales[vi] a maintenu ses relations avec la République de Chine, sans pour autant la reconnaître.  Le statut de l’île n’est en effet jamais clairement fixé, pas même dans les traités de San Francisco et de Taipei par lesquels le Japon renonce officiellement à tout droit et titre sur Taiwan et les îles Pescadores (Penghu).[vii] Ainsi, l’île devient-elle une zone non attribuée dont chacune des deux parties peut réclamer la légitime possession. Ce « non choix » aboutit, dans le cadre de la guerre civile chinoise entre communistes et nationalistes, au maintien de relations étroites[viii] avec Taiwan, sans reconnaissance de jure. Ce statut ambigu est aujourd’hui toujours valable et nourrit l’opposition entre la Chine continentale et les autorités de Taiwan.

 

122. Le statut de « non Etat reconnu »

L’accession de la RPC comme représentant unique et légal de la Chine à l’ONU en lieu et place de Taipei,[ix] n’apporte aucune réponse à la question de Taiwan dont le  statut international n’est pas réglé. Dès lors, « […] l’ambiguïté politique ou stratégique de ses principaux partenaires […] ou de son unique protecteur (Etats-Unis) devait remplacer l’appui diplomatique et militaire sans faille des années précédentes »[x] dont l’île avait bénéficié. Le communiqué sino-américain du 28 février 1972[xi] reconnaît ainsi que les Chinois des deux côtés du détroit soutiennent le principe « d’une seule Chine » et que Taiwan fait partie de la Chine. Les Etats-Unis normalisent leurs relations avec la RPC dès 1979 mais s’engagent à maintenir des relations non officielles avec Taiwan. Convaincus que la Chine a abandonné toute velléité de régler la question par la force, le traité de 1954 est aboli et les bases américaines à Taiwan sont fermées. Néanmoins, en avril 1979, le Congrès américain approuvait le « Taiwan Relation Act », en dépit des protestations chinoises et des réductions de livraison d’armes impliquées par le 3° communiqué sino-américain de 1982. Cette loi permet de donner une base légale aux relations américano-taiwanaises mais aussi et surtout à la clause informelle mais réelle de sécurité qu’ils souhaitent lui assurer[xii]. Depuis lors, Taiwan bénéficie d’un statut particulier qui fait de l’île un « non-Etat reconnu »[xiii] et n’entretient des relations officielles qu’avec 27 Etats de moindre importance, contre 167 pour la RPC.[xiv] 

Ces quelques faits démontrent que l’appartenance de l’île à la Chine continentale n’est pas aussi évidente que le prétendent les dirigeants chinois dans leurs nombreuses déclarations réclamant le retour de la Taiwan dans le giron continental sur fond de justification historique. Mais au-delà de cette seule question, il apparaît que la crise trouve avant tout ses origines dans l’incapacité des nations à  choisir et à définir un statut clair et à l’imposer aux parties prenantes. Dès lors, le statut ambigu de l’île justifie à lui seule toutes les postures politiques des autorités des deux rives du détroit, chacun pouvant arguer de son bon droit historique, les uns en se référant aux traités existants et les autres aux soutiens dont ils bénéficient davantage pour des raisons politiques et géostratégiques qu’historiques.

 

II/ Les principes défendus par la Chine et Taiwan à propos de l’unification

 

21. La position chinoise  sur la question de l’unification et de l’indépendance

 

211. « Une seule Chine » et «un Etat, deux systèmes »

Pour les autorités chinoises la question de la réunification de la patrie est un enjeu majeur, qualifié « d’intérêt fondamental de la nation chinoise »,[xv] ce que confirme  une décision prise par le 15ème Comité central du Parti communiste chinois  en 1995, affirmant que « la réunification de la patrie est une des trois grandes tâches à accomplir par le peuple chinois au 21ème siècle […] il serait impossible […] de demeurer en suspens sans délai. »[xvi] Dans un tel contexte, la politique chinoise se concrétise par les concepts « d’une seule Chine » et « d’un Etat, deux systèmes » mis en application dès 1979 par Deng Xiaoping. Ces principes fondateurs s’opposent formellement à l’indépendance et proposent le retour de l’île à la Chine continentale par le biais de la négociation et son intégration au système socialiste, tout en lui assurant la conservation de son système capitaliste et une grande autonomie. Ils sont aujourd’hui toujours valables et les autorités font régulièrement preuve de leur volonté de négocier avec Taiwan. Une déclaration du Bureau des Affaires de Taiwan du Parti communiste chinois (PCC) et du Conseil des Affaires d’Etat de mai 2005 stipule ainsi que « [...] tout problème peut être discuté sur la base du principe d’une seule Chine. Pourvu que les autorités de Taiwan s’engagent clairement à ne pas soutenir la « Thèse de deux Etats » […] Toute séparation de la patrie […], ainsi que la voie de l’indépendance de Taiwan, sont toutes des impasses, qui ne sont pas tolérées par le peuple chinois dans l’ensemble du pays y compris les compatriotes de Taiwan »[xvii].

Pour autant, et malgré cette volonté de négociation, il apparaît clairement que ces principes sont non négociables et s’appliquent à tous les intervenants du conflit, y compris les Etats-Unis, invités à marquer clairement leur opposition à l’indépendance de l’île et à observer fidèlement les engagements pris. Dès lors, toute initiative favorisant ou allant dans le sens de la position taiwanaise de relations « d’Etat à Etat » est un casus belli  autorisant la Chine à prendre toutes les mesures possibles, y compris le recours à la force autorisé par la loi anti-sécession du 24 mars 2005.[xviii] Cette possibilité laisse clairement planer le doute sur les intentions pacifiques chinoises et fut d’ailleurs fermement condamnée autant par les Etats-Unis que par l’Union européenne, fortement attachés à une solution pacifique, que par Taiwan elle-même qui y voit les prémisses à une solution militaire à plus ou moins long terme.

 

212. Une justification historique et juridique

Pour les autorités chinoises, l’île de Taiwan est une possession de la Chine continentale et son rattachement au continent est une évidence prouvée par l’histoire, au point de nier jusqu’à la séparation de fait, comme l’exprime le gouvernement lorsqu’il affirme que « le territoire et la souveraineté ne sont pas séparés, et les deux rives du détroit ne constituent pas deux Etats »[xix] ou, comme l’indique le Livre blanc de la défense de 2004 qui stipule que « Selon les faits et les lois concernant Taiwan, il est prouvé que cette île fait partie intégrante du territoire chinois »[xx], preuve s’il en est qu’elle lui fut rendue à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale.  Cette continuité du territoire a pour mérite de placer le différend opposant la RPC et Taiwan dans le cadre des affaires intérieures chinoises[xxi], argument qui autorise les autorités continentales à interdire à quiconque d’intervenir sur la question et qui pourrait à lui seul valider les prétentions de la RPC.

 

En plus de cet argumentaire « historique », les autorités usent de l’argument juridique pour justifier leurs prétentions. En effet, elles s’appuient sur de nombreux traités et accords, et tout particulièrement sur la dénonciation de l’ensemble des traités, accords et contrats relatifs aux relations sino-japonaises, dont le traité de Shimonoseki, contenu dans la Déclaration de guerre de la Chine au Japon. Cette position, qui fait état de la souveraineté chinoise sur Taiwan, fut entérinée par les déclarations du Caire et de Postdam.[xxii]  Enfin, la RPC s’appuie sur le fait que le gouvernement populaire central de la République populaire de Chine devient « l’unique gouvernement légal de la Chine et l’unique représentant légal de la Chine sur la scène internationale »[xxiii]  et que « les autorités du Guomindang  sont privées de tout fondement juridique et factuel susceptible de représenter le peuple chinois ».[xxiv] Enfin, elles stipulent que les Etats-Unis « reconnaissent le gouvernement de la République populaire de Chine comme l’unique gouvernement légal de Chine » et « reconnaissent […] qu’il n’y a qu’une Chine, et que Taiwan fait partie intégrante de la Chine.»[xxv]

 

L’argument ainsi présenté semble en effet inattaquable, mais il pose la question de la représentativité d’un gouvernement issu d’une guerre civile. C’est sans doute cette volonté de ne donner raison à aucune des parties qui conduisit les nations à ne pas fixer le statut de l’île de jure. Quoi qu’il en soit, son appartenance ainsi prouvée, la résolution de la question taiwanaise est simple puisque la Chine est dans son bon droit, même si elle venait à utiliser la force.

 

22. La position de Taiwan  sur la question de la réunification et de l’indépendance

 

221. Un argumentaire peu solide 

L’argumentaire taiwanais repose essentiellement sur le fait que l’indépendance et sa souveraineté sont un fait acquis depuis 1949, ce que relève le ministère des Affaires étrangères lorsqu’il affirme que « Depuis 1949, tant la République de Chine que la République populaire de Chine […]  ont joui de juridictions séparées et ont coexisté au sein de la communauté internationale  »,[xxvi] ou le Yuan législatif quand il écrit que « La République de Chine est depuis sa fondation un Etat indépendant et souverain [...] ».[xxvii] En dehors de cet argumentaire, Taiwan ne dispose pas de beaucoup d’arguments juridiques et historiques en sa faveur, si ce n’est que Jiang Jieshi (Tchang Kaï-chek), chef du Kuomintang (KMT), représentait bien en 1949 une partie du gouvernement légal et si ce n’est le soutien « obligé » des puissances qui ont contribué à son maintien dans le cadre de l’affrontement Est-Ouest et de la défense des valeurs démocratiques. En effet, force est de constater que l’île ne bénéficie d’aucun statut légal et qu’elle n’est pas reconnue comme un Etat de droit international. La Chine profite d’ailleurs de cet argument pour exiger que l’île ne puisse entrer dans les organisations nécessitant un tel statut, avec un certain succès.

 

De plus  la question de l’indépendance ne fait pas l’unanimité à Taiwan, confrontée il est vrai non seulement aux pressions chinoises constantes mais aussi à celles des Etats-Unis.  Ces dernières lui interdisent de facto de déclarer sine die son indépendance pour laquelle plaident pourtant sa démocratisation et son développement économique. Ces deux faits indiscutables ont en effet contribué à la mise en place d’une entité fortement différenciée de la Chine continentale, au point que les Taiwanais refuseraient à 83% la loi anti-sécession et que 90% d’entre eux seraient favorables à la souveraineté nationale.[xxviii] Pour autant, les autorités taiwanaises oscillent en permanence entre désir d’émancipation affirmé et un certain pragmatisme. Ainsi, le  Kuomintang fixa en mars 1991 à la fois le principe de « un pays, deux entités politiques » et les conditions de l’unification[xxix] dans le but « […] d’établir une Chine démocratique, libre et prospère »[xxx] pour laisser entendre courant 2005 qu’il était favorable à l’unification de l’île au continent.[xxxi]  Le président Chen Shui-bian, président du PDP favorable à l’indépendance, fait également preuve  d’une grande prudence  dans son discours inaugural de 2000 où figurent « les cinq nons »[xxxii], de même que dans son discours de 2004 où il déclare qu’il est « tout à fait conscient que nous ne sommes pas encore arrivés à un consensus sur les questions relatives à la souveraineté nationale, le territoire et le thème de l’unification/indépendance[ …] » avant de déclarer qu’ […] il n’est pas difficile pour nous de comprendre la raison pour laquelle les Chinois embrassent la politique d’une Chine unique […]».[xxxiii] Sur le fond, le problème de Taiwan vient du fait que ce pays ne peut pas être réunifié à la Chine et qu'il ne peut pas, non plus, revendiquer son indépendance.

 

222. Défendre coûte que coûte le statu quo

Face aux velléités chinoises régulièrement affirmées, les autorités taiwanaises entendent défendre le statu quo et « la souveraineté de Taiwan [qui] appartient à ses 23 millions d’habitants », en particulier  face à une loi anti-séparation « qui va à l’encontre autant de la démocratie que de la paix ». Le Président Chen Shui-bian affirme ainsi : « Nous ne changerons pas notre position antérieure qui consiste à nous réconcilier sans céder,  et à tenir bon en évitant la confrontation ».[xxxiv]. Pour Taiwan, le principal obstacle à la résolution de la question taiwanaise, c’est avant tout l’unilatéralité de la RPC et son exigence de voir adopter une définition qui lui soit favorable du concept “d’une seule Chine”. Or, pour elle, il s’agit avant tout de favoriser des consultations et des pourparlers constructifs. Nul ne peut donc poser des conditions préalables à la tenue de discussions équitables dans le strict  respect de la démocratie et de la parité.

 

A cause de son statut particulier, Taiwan est contraint d’adopter une diplomatie pragmatique devant de telles exigences. Celle-ci vise à recouvrer la place qui lui revient dans le concert des nations et à proroger son indépendance de fait, tout en ménageant la RPC. Cette place lui est assurée en partie par les relations diplomatiques qu’elle entretient, notamment au travers des 92 bureaux de représentation dont elle dispose dans 59 Etats. Elle passe également par sa participation active à des organisations économiques internationales, tels que le Forum de coopération économique Asie Pacifique (APEC) ou l'Organisation mondiale du commerce.[xxxv] Cette course à la reconnaissance internationale est sans aucun doute l’une des meilleures stratégies dont les autorités peuvent user pour asseoir leur légitimité face à une Chine qui. s’efforce de lui interdire toute participation aux institutions nécessitant le statut d’Etat. Néanmoins, l’argument démocratique et la dénonciation des risques que fait peser l’émergence de la RPC sont bien compris de la grande majorité des nations, inquiètes des prétentions chinoises.

 

Accident de l’histoire la séparation des deux Chines est aujourd’hui profondément ancrée dans la réalité et aucune des deux parties ne sauraient renoncer ni à son existence, ni à son particularisme. Or, à l’heure où la Chine affirme sa puissance dans le domaine économique en particulier, Taiwan apparaît pour elle à la fois comme un partenaire nécessaire et comme un défi difficile à gérer pour les autorités chinoises.

 

Partie 2 : Taiwan et les défis intérieurs de la Chine : un partenaire nécessaire ou un exutoire ? 

Alors qu’elle connaît une forte croissance économique, la Chine vit des bouleversements internes sans précédents. En passe de devenir une véritable puissance avec laquelle il faudra compter, elle pourrait bien avoir à trouver une solution pour détourner l’attention de ses populations des difficultés croissantes qu’elles doivent affronter et préserver un régime qui n’entend pas passer la main.  

I/ Taiwan, un élément clef pour répondre aux défis économiques qui touchent la Chine

 La Chine est un acteur économique de poids, mais aussi un pays en voie de développement relativement pauvre, confronté à de nombreux problèmes. Les nouvelles données […] ne changent rien à ces contradictions ». Arthur KROEBER[xxxvi]

11. Le miracle économique chinois

 

111. Le développement économique, une réalité

Soucieuse de son développement, la Chine a pris un sérieux virage à partir de 1978 avec l’abandon des méthodes autoritaires de planification au profit d’une décentralisation d’une partie de la gestion publique vers les régions et d’une part plus grande donnée au marché, notamment avec l’ouverture au commerce extérieur et le recours aux investissements directs étrangers. Jadis en retrait sur le plan économique, elle est sur le point de devenir la troisième puissance économique mondiale[xxxvii] avec une croissance de 9,8% en 2005[xxxviii] et un PIB prévisionnel de 2172,1 milliards de dollars américains pour 2006[xxxix].  Sa montée en puissance dans les échanges internationaux, où elle se place comme 4° exportateur et sixième importateur mondial[xl] et au 7° rang mondial pour le Investissement directs étrangers (IDE)[xli], notamment grâce au poids de sa diaspora [xlii] témoigne de sa réussite.[xliii]  Au rythme actuel, le poids de la Chine devrait dépasser celui du Japon en 2015-2020. 

 

112. Une insertion marquée dans les organisations internationales

Pour tirer le meilleur profit de son développement économique et soutenir  sa  montée en puissance, la Chine  a fait un réel effort pour s’inscrire pleinement dans les organisations économiques internationales, qu’elles soient régionales ou mondiales. Elle a ainsi rejoint des structures comme le Forum sur la coopération économique en Asie-Pacifique (APEC, en 1991), l’Association des nations de l’Asie du Sud-est + Chine, Japon, Corée du Sud (ANASE+3, en 2000) ou l’OMC en décembre 2001, et elle participe depuis 2000 au Forum asiatique de Boao dont le siège est situé sur son territoire[xliv]. Pékin a également signé en 2004 un accord pour la création d’une zone de libre-échange Chine-ANASE d’ici à 2010.

 

113. Mais des incertitudes, en particulier dans le domaine énergétique

La Chine est de plus en plus dépendante de ses approvisionnements et doit faire face à des déséquilibres qui pourraient remettre en question son développement et sa puissance. En effet, ce pays produit 4,4% de la richesse mondiale mais consomme pour cela près de 7,4 % de la production de pétrole et 31 % de celle de charbon[xlv], ce qui entraîne de profonds déséquilibres commerciaux et révèle la dépendance au monde extérieur de la Chine. Le pays est donc confronté à une pénurie de matières premières, en particulier dans de domaine pétrolier[xlvi]. Cette question est pour les autorités de Pékin une question cruciale : cinquième producteur mondial, elle est importatrice nette depuis 1993. Or, compte tenu de la croissance de la population ainsi que de l’envolée de son économie et des besoins induits par ces deux facteurs, la production nationale ne devrait couvrir que 20% des besoins en 2020[xlvii]  alors que le besoin devrait croître de 200%[xlviii].

Or, la légitimité du pouvoir chinois pourrait bien dépendre de sa capacité à satisfaire ces besoins, en vue de répondre aux aspirations économiques des Chinois. Tous les efforts convergent donc vers la diversification des sources d’approvisionnement en matières premières, notamment vers l’Afrique[xlix], mais aussi vers le Moyen-Orient et l’Amérique latine, la Russie [l] et, bien entendu vers les gisements de la mer de Chine méridionale.[li] 

Dans cette quête économique, Taiwan pourrait bien jouer un rôle capital pour le gouvernement chinois, tant par ses apports à l’économie continentale que par sa simple situation géographique qui la place sur la route des approvisionnements dont Pékin a besoin.

 

12. Taiwan, un point clef pour la croissance chinoise 

 

121. Une interdépendance avec Taiwan

Les relations économiques de l’île avec le continent se sont aujourd’hui considérablement développées, au point que la Chine représente 5,6% des exportations de Taiwan et 8.6% de ses importations.[lii] Selon The Business Times, principal journal économique de Singapour, Taiwan investirait chaque année 3 milliards de dollars sur le continent et le montant des échanges commerciaux atteindrait 79 milliards de dollars.[liii] Selon Jean-Pierre Cabestan, la Chine a besoin de l’économie taiwanaise pour soutenir sa croissance, rattraper son retard, acquérir les technologies et les capitaux dont elle a besoin et atteindre ses objectifs de croissance, tandis que Taipei dépend du continent pour maintenir la sienne.[liv]

 

122. L’instrumentalisation des rapports économiques 

Les quelques chiffres cités ci-dessus démontrent bien que Taiwan détient un rôle clef dans le miracle économique chinois, ce que Pékin a parfaitement saisi en s’efforçant d’attirer les investisseurs et les capitaux taiwanais. Au-delà des apports directs que représentent ces investissements, ils sont également pour Pékin le moyen d’affaiblir son adversaire en le rendant dépendant de ses marchés. En effet, l’économie taiwanaise, en investissant massivement sur le continent se lie de plus en plus les mains et perd son indépendance par rapport à un pays dont le but ultime est sa perte. L’interdépendance devient donc pour les autorités chinoises une arme qu’elles entendent bien utiliser à leur profit. Ainsi les investisseurs taiwanais sont devenus les meilleurs relais de Pékin en faveur d’une intégration future et font, dans ce but, l’objet de pressions et de tentatives marquées de séduction. Ils sont ainsi incités à prendre part à la vie politique, en particulier au sein des Conseils de village dont les instances se sont ouvertes aux nouveaux entrepreneurs.

Pékin joue donc, en ce domaine, un double jeu qui lui permet à la fois de prospérer en attirant les entreprises du pays, tout en poursuivant son but ultime d’unification en faisant des investisseurs et des Taiwanais installés sur le continent un élément modérateur de la volonté politique d’indépendance du gouvernement de Taiwan. En effet, de plus en plus intégrés dans la vie politique et économique du continent, ces derniers pourraient aisément devenir une courroie de transmission des idées du Parti sur la question de l’unification et un relais d’opinion à destination de l’opinion publique de l’île, dans le but de modifier en conséquence leur opinion et leur jugement en faveur d’une acceptation progressive de la domination continentale et, à terme, de l’unification aux conditions de la RPC.[lv]

 

123. Une position clé pour le contrôle des routes maritimes

Taiwan représente pour Pékin un autre enjeu majeur pour son développement, bien au-delà de la simple question de principe « d’une seule Chine ». En effet, l’île occupe une position stratégique sur les routes maritimes qui traversent l’Extrême-Orient, au point qu’il apparaît légitime de se poser la question de savoir si Taiwan ne ferait tout simplement pas partie de la stratégie chinoise de contrôle de ces routes d’approvisionnement. La dépendance chinoise évoquée un peu plus haut démontre la nécessité pour Pékin de contrôler ces routes, dans le cadre d’une économie mondialisée dans laquelle le commerce maritime tient une place prééminente et ne cesse de croître[lvi]. Les routes maritimes sont au cœur des préoccupations et constituent des enjeux majeurs, tant sur le plan économique que militaire car ils permettent à la fois de contrôler les flux et d’accéder à des zones d’intérêts souvent éloignées. La Chine cherche donc non seulement à contrôler un espace qu’elle considère comme vital,[lvii] notamment pour assurer son accès aux richesses énergétiques et halieutiques de l’espace maritime d’Asie du Sud-est[lviii], mais aussi les accès de ses concurrents. Taiwan est à ce titre un enjeu majeur. Elle est en effet un verrou stratégique à la croisée entre la mer de Chine méridionale et la mer de Chine orientale, dans le prolongement des îles Spratleys et des Paracells.[lix] Son contrôle, en plus d’agrandir l’espace maritime chinois lui permettrait de contrôler les lignes de  communications de ses adversaires potentiels ou avérés, en particulier celles des Etats-Unis et du Japon. Ce dernier est en effet un contrepoids de taille à la puissance chinoise émergente, or il dépend à 70% des voies de la mer de Chine du Sud[lx], au point que le Japon accorde la priorité à la défense de ses lignes de communication maritimes.[lxi]

 

II/ Les défis sociaux et politiques chinois : Taiwan, un exutoire aux difficultés du Parti communiste chinois 

« La réforme et l'ouverture sur l'extérieur ont enregistré des succès indéniables. Mais avec ses 1,3 milliards d'habitants et une base économique faible, la Chine demeure un pays aux forces productives sous-développées, confronté aux inégalités de développement entre régions ».HU JINTAO[lxii]

 

21. Les évolutions de la société et l’adaptation des institutions : le Parti à la recherche de l’équilibre

 

211. Des évolutions qui mettent en danger la cohésion interne du pays

Afin d’assurer le développement économique, le Parti communiste chinois a été contraint d’accepter une relative « démocratisation » de la société et de ses institutions. La société chinoise change ainsi très rapidement sous l’influence d’une croissance économique constante et d’une ouverture aux modes et manières de penser occidentales, ce qui engendre un certain nombre de déséquilibres entre les Chinois eux-mêmes, mais aussi entre les régions, les zones urbaines et les campagnes. Ainsi 8 provinces ont un PIB supérieur de 60% au reste du pays[lxiii], tandis que le revenu mensuel moyen dans les zones urbaines atteint 1 165 dollars contre à peine 371 dollars dans les villages[lxiv] et que l’on estime le nombre des migrants à une centaine de millions de personnes, errant d’une région à l’autre sans aucune autorisation. De plus, on imagine aisément le formidable défi que l’accroissement de la population chinoise[lxv] soulève sur les plans de la suffisance alimentaire, de l’éducation ou de l’emploi et du logement. Les inégalités ainsi crées mettent en cause une cohésion nationale particulièrement fragile. Face à ces bouleversements et ses inégalités, le Parti se trouve aujourd’hui confronté à un véritable défi : empêcher que les revendications légitimes du peuple n’aboutissent à une remise en cause du système politique, ce qui suppose le recours à une certaine répression et à un certain isolement, tout en permettant la poursuite de la croissance qui seul permet d’atténuer les tensions internes générées par les inégalités actuelles en laissant espérer une certaine amélioration.[lxvi]

 

212. Une adaptation limitée des institutions

Dès lors, il apparaît inévitable que le Parti accepte une certaine évolution de ses institutions, seul moyen d’encadrer et de contrôler les mécontentements, tout en gardant l’essentiel du pouvoir entre ses mains.  Selon Gilles Guillheux, il semblerait que les évolutions du régime « ne visent plus à mobiliser la société en vue de créer un homme nouveau, mais seulement à prévenir toute contestation du monopole du Parti ». Pour y arriver, le Constitution de 1982 intègre dans son préambule « les Quatre principes fondamentaux » énoncés en 1978 par Deng Xiaoping.[lxvii] Ainsi, une certaine démocratisation est tolérée, en marge du système.[lxviii] Néanmoins le PCC doit montrer qu’il n’est plus le parti du seul prolétariat mais celui de la nation toute entière. C’est dans ce but que le 16° congrès du PCC de 2002 a modifié les statuts du Parti pour y inclure la « Théorie de la Triple représentativité selon laquelle le Parti représente à la fois « les forces productrices les plus avancées », « les intérêts fondamentaux du peuple » et « la culture la plus avancée »[lxix].  

Pour autant, aucune des réformes engagées ne remet en cause le rôle primordial du PCC[lxx], ni la mise en place des comités élus dans les campagnes et les villes en 1987 et 1989, ni le renforcement du pouvoir des assemblées populaires des districts et des cantons.[lxxi] Ce mouvement tend d’abord à reprendre le contrôle des populations en leur permettant, sous couvert d’une certaine démocratisation, d’exprimer leurs doléances dans des instances sous la coupe du PCC et d’y répondre. Ainsi, Hu Jintao a répété en 2004 que la démocratie était « une impasse pour la Chine»[lxxii]. La Chine reste donc «un système autoritaire assoupli mais stabilisé, consultatif mais élitiste, corporatiste et ploutocratique ».[lxxiii] 

Dans ce cadre, Taiwan représente pour les dirigeants chinois aux abois une cible privilégiée, capable de détourner l’attention d’un peuple désireux de retrouver son unité.

 

22. Taiwan, un exutoire aux difficultés internes du Parti ?

 

221. La démocratie n’est pas souhaitable pour un régime aux abois

Les autorités de Pékin ont parfaitement saisi les menaces que ferait peser sur leur pouvoir une éventuelle accélération du processus démocratique sur le continent. Aussi ne sont-elles pas prêtes d’accepter, comme le souhaitent les autorités taiwanaises en vue de la réunification que la Chine devienne un pays libéralisé et démocratique avant d’aspirer à l’intégrer pacifiquement[lxxiv].  Pour les autorités de Pékin, « la démocratisation et la divergence entre les régimes ne sont que des prétextes pour empêcher la réunification de la Chine » alors même que Taipei affirme pour sa part que la démocratisation du continent est le point clé de la réunification. C’est ce qu’elles entendent lorsqu’elles déclarent que « le Parti communiste et le gouvernement chinois ne cessent de lutter pour réaliser l’idéal d’une démocratie socialiste et permettre la coexistence de deux régimes sociaux sur les deux rives en évitant l’imposition réciproque ».[lxxv]

En réalité, la démocratie « à l’occidentale », ou « à la taiwanaise », n’est pas envisageable pour le régime, comme le démontre parfaitement les limites posées à l’adaptation des institutions. Car la démocratie est pour les autorités continentales un véritable défi dans leur lutte pour la légitimité : elle est un mauvais exemple pour le peuple chinois qui pourrait s’en inspirer. Le président Chen n’affirme-t-il pas que « Aux yeux des sociétés d’ethnie chinoise et des autres pays qui sont récemment devenus démocratiques, la démocratie de Taiwan est non seulement en expérimentation, mais elle est aussi un modèle ».[lxxvi] N’est-elle pas l’élément fondamental la résistance de l’île et l’argument affirmé du pouvoir taiwanais pour réclamer le soutien occidental face aux visées continentales ? Il apparaît donc comme essentiel de lutter contre cette source de danger, ce qui passe notamment par le retour de l’île dans le giron chinois.

 

222. La question territoriale, une manière de retrouver son prestige

Au-delà des dangers que représente la démocratie taiwanaise pour la RPC, c’est avant tout la question de l’intégrité territoriale qui semble guider l’action des autorités continentales. La question posée par l’indépendance de fait de Taiwan pose bien celle de la cohésion territoriale de la Chine, qui concerne autant les zones à fortes minorités comme le Tibet, ou la Mongolie que Taiwan. En effet, l’argument de la volonté populaire, souvent présenté par les autorités, ne tient pas, les Taiwanais étant majoritairement défavorables à la Chine, pas plus que les risques d’intervention étrangère ou les références à des liens immémoriaux. Il semble plus vraisemblable que l’argument essentiel soit bien la volonté de retrouver les possessions perdues et de mettre ainsi un terme à l’humiliation ressentie par la Chine depuis le XVIIIème siècle, pour redorer le blason d’une Chine en quête de reconnaissance. Le recours à la « loi anti-sécession »[lxxvii], censée légitimer toute action visant à interdire la division de la patrie, marque cette volonté d’affirmer sa puissance tout en ayant l’avantage de faire porter au régime taiwanais toute la responsabilité d’une éventuelle intervention armée. Cette question est d’autant plus essentielle que l’île ne représente en aucun cas une menace pour la sécurité des frontières de la Chine, dans la mesure où ses gouvernants ont abandonné depuis longtemps toute velléité de reconquête du continent, conquête dont ils n’ont d’ailleurs pas les moyens et que les Américains ne leur laisseraient de toute manière pas envisager. 

Cette absence de menace rend les véritables revendications chinoises obscures et l’on peut se demander quels sont les véritables motifs qui guident l’action des autorités continentales.

 

223. Le nationalisme contre Taiwan, un moyen de préserver le Parti ?

On peut légitimement se demander si la volonté de réunifier le territoire ne va pas bien au-delà du simple désir de retrouver une cohésion territoriale perdue. En effet, « le nationalisme implique toujours le sentiment d’un manque ou le sentiment d’une menace. […] En s’appuyant sur l’histoire, pour modifier la géographie, [il] est un ressort constant de la géopolitique […] On peut expliquer cette remontée identitaire par un contexte économique mondiale plus que médiocre […] Le conflit identitaire permet de souder des populations comme une nouvelle idéologie ».[lxxviii] Ainsi, le nationalisme pourrait bien être devenu aujourd’hui un moyen avéré pour le PCC de mobiliser la société et de faire oublier les aspirations qui se font jour dans la population.  

En effet, marqués par la confrontation du XIX° siècle avec les Occidentaux et par les « Traités inégaux »[lxxix], les Chinois sont très attentifs à la nécessité de rendre à la Chine la place qui lui revient sur la scène internationale. Les victoires obtenues sur la scène internationale sont dès lors, dans la rhétorique du Parti, autant de preuves de la capacité et de la puissance du Parti, seul capable de rendre sa fierté au peuple. Ce sentiment, encouragé par le Parti, accompagne donc en permanence la montée en puissance de Pékin sur la scène internationale. En son nom, la réunification de l’ensemble du territoire chinois est logiquement devenue un objectif prioritaire du Parti. A ce titre, les rétrocessions de Hong Kong et de Macao[lxxx] et l’adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce en 2001 sont présentées par le pouvoir comme autant de victoires de la nation chinoise et préfigurent le retour prochain de Taiwan dans le giron chinois.[lxxxi] 

Confronté à une baisse de son pouvoir idéologique sous le coup des réformes entreprises, le pouvoir recours donc au sentiment nationaliste pour recueillir les soutiens. La capacité à préserver l’indépendance nationale et l’unité de la patrie sont devenus une question de survie pour le régime. C’est dans ce cadre que se place le refus du statu quo et la préservation de la souveraineté territoriale face à Taiwan, « […] le régime [justifiant] son maintien au pouvoir et l’absence d’évolution politique par l’image de force qu’il projette ». [lxxxii] Taiwan est ainsi logiquement devenu l’objectif du nationalisme chinois, à la suite de Hong-Kong.

 

224. L’échec de la réunification, un risque impensable

Les autorités prennent néanmoins un risque majeur en plaçant la question taiwanaise sur le plan du nationalisme le plus intransigeant. En effet, cette question devient dès lors un fondement de la fierté du peuple, ce qui est certes un avantage mais qui peut rapidement devenir un inconvénient majeur. Car en présentant la question de la réunification comme l’un des fondements de la politique chinoise et comme un fait inéducable, tout échec « ne pourrait donc  être perçu que comme un échec du régime, mettant son avenir en danger ».  Les autorités chinoises sont dès lors condamnées à la réussite, qu’elle soit pacifique ou non, ce qui explique largement les tensions grandissantes et l’effervescence que l’on peut ressentir dans le traitement de la question. Dans ce cadre, la question territoriale devient sur le plan intérieur une question majeure pour un parti en difficulté croissante. A ce titre, le retour de Taiwan serait peut-être une manière pour le parti d’affirmer sa puissance et de limiter les volontés de sortir de la mainmise du Parti, sans compter que toute victoire militaire rapide aurait de facto pour effet de prolonger le régime et permettrait au Parti d’éviter toute dissension interne.[lxxxiii] Bien consciente des risques encourus en cas de recours à la force, la Chine adopte une politique prudente, mêlant le chaud et le froid, dont les objectifs sont à long terme. Ces derniers passent avant tout pour l’heure par l’isolement du régime de Taiwan[lxxxiv] et son « intégration » économique à l’ensemble continental chinois.[lxxxv] Le risque d’une intervention militaire chinoise contre Taiwan ne semble donc possible que dans le cas d’une déclaration d’indépendance de l’île, menace que fait planer le succès croissant du parti indépendantiste taiwanais depuis 1986[lxxxvi].  

Le régime chinois vit donc une phase de transition cruciale dans laquelle il doit à la fois établir les conditions de son maintien au pouvoir et assurer le développement de la société. Dans ce cadre, « la croissance assure la base du pacte social intérieur qui garantit la pérennité du régime ».[lxxxvii] Néanmoins, une éventuelle agression contre l’île mettrait en jeu l’équilibre régional et impliquerait automatiquement les Etats-Unis, liés par des promesses d’assistance à Taiwan. Cette éventualité tempère certainement la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale et ses ambitions vis-à-vis de Taiwan.

 

Partie 3 : La question de Taiwan et le défi de la puissance : la RPC pieds et poings liés?

« Son émergence est dans l’intérêt de tous, et, si elle n’est pas pacifique, ce sera le chaos et la violence ».Lee Kwan Yew[lxxxviii]

La montée en puissance chinoise est aujourd’hui l’objet de toutes les interrogations et laisse planer l’idée d’une Chine menaçante[lxxxix]  qui pourrait bien faire usage de la force pour s’imposer face à ses adversaires et assurer sa croissance. Dans cette confrontation pour la suprématie, Taiwan représente un enjeu majeur pour la RPC et apparaît comme un point de fixation et de cristallisation de toutes les ambitions et de toutes les oppositions, au point qu’un conflit peut être envisagé à plus ou moins long terme.

 

I/La Chine à la recherche de la puissance : se montrer responsable tout en étant craint 

La Chine mène une politique ambiguë, à la fois soucieuse de séduire et d’apaiser, et de s’opposer avec fermeté à ses partenaires, dont principalement les Etats-Unis, le Japon ou Taiwan dans la défense de ses intérêts propres. Fermeté et prudence, ce  que François Jullien  nomme « la diplomatie du rond et du carré »[xc], voilà ce qui permet à la Chine de s’affirmer peu à peu comme une puissance régionale et d’asseoir sa domination.

 

11. La Chine à la recherche de la puissance 

 

111. Les critères chinois de la puissance 

Les critères de la puissance chinoise sont essentiellement fondés sur la capacité de l’Etat à exercer sa volonté et son influence, tant sur la scène intérieure que sur la scène internationale, but ouvertement affiché aujourd’hui, au travers du maintien de l’indépendance nationale  et du rôle majeur détenu par l’Etat.[xci] Selon Valérie Niquet, les critères de puissance chinois sont sa démographie et son économie, sa puissance militaire et technologique, sa puissance culturelle et idéologique.[xcii]  Les facteurs économique et militaire sont sans aucun doute les plus importants, comme en témoignent les efforts faits par le pouvoir dans ces deux domaines, car « sans économie puissante, il n’est pas de nation écoutée »[xciii] et que sans force militaire la Chine ne saurait s’imposer face à des puissances comme celle des Etats-Unis dont elle entend bien contester la domination dans la région, ni obtenir la réunification de son territoire. Nul ne saurait ignorer une puissance forte de 1 milliards trois cent millions d’habitants, ses promesses et ses risques car mal intégrée la Chine serait une menace pour le système mondial. Cela ne peut qu’inviter ses partenaires à faire preuve de prudence à son égard.

 

112. La problématique de la puissance et sa mise en oeuvre 

Pour la Chine, la problématique de la puissance consiste à s’affirmer sur la scène mondiale comme puissance économique, politique et militaire, tout en apparaissant comme une puissance pacifique et sans danger. Dès lors, la recherche de la puissance consiste d’une part à avancer ses pions en promouvant la mise en place d’un monde multipolaire, seul capable de lui permettre de peser sur la scène internationale face à l’hégémonisme américain qu’elle conteste, et d’autre part à montrer sa force tout en rassurant sur ses intentions. Dans ce but, elle manifeste sa volonté de mettre en place une politique constructive de dialogue[xciv] visant à prévenir l’isolement et avance le concept « d’émergence pacifique », [xcv] incluant des rapports de coopération amicale, de bon voisinage et l’opposition à toute forme d’hégémonisme,[xcvi] tandis que sa doctrine des « quatre nons » clame qu’il « […]  s’agit de construire la confiance, atténuer les difficultés, développer la coopération, et éviter les confrontations » [xcvii] et que le Livre blanc de la défense de 2004 affirme que « L'époque moderne commande aux nations de se faire confiance et d'établir entre elles le dialogue, la coopération, et d'inventer un nouveau concept de confiance mutuelle, de bénéfice réciproque, d'égalité et de coopération ».[xcviii]

 

113. La mise en œuvre de la puissance et sa mise en oeuvre

Parallèlement à cette nécessité d’apparaître comme un pays pacifique, la Chine se doit d’assurer sa puissance. Dans une zone où l’on constate « […] les progrès de l’interdépendance économique et ceux d’un repli stratégique sur des intérêts strictement nationaux », [xcix] la stratégie chinoise  vise avant tout à créer autour d’elle un pôle lui permettant de tenir à distance les puissances extérieures et d’augmenter sa marge de manœuvre et de faire baisser celle de ses adversaires potentiels, tout en favorisant toutes les initiatives permettant de maintenir la stabilité nécessaire au développement économique.[c] Il s’agirait pour elle de « redevenir cet empire du Milieu incontournable » et d’avancer des pions stratégiques[ci], tout en créant par le biais de sa participation aux instances multilatérales et de ses déclarations politiques un climat de confiance lui permettant d’atténuer les avancées faites par ailleurs.[cii] Pour autant, cette multipolarité n’est possible qu’à condition de ne pas s’appliquer dans sa zone, ce qui serait une négation de sa capacité d’action.[ciii] A cet effet, le Livre blanc de la défense affirme que « les buts de la défense nationale sont de prévenir et repousser les agressions, mettre fin au séparatisme et réaliser l’unification définitive de la mère patrie […] combattre les agressions et tentatives d’invasion ». [civ] Car pour  Pékin,  tout pays voisin qui dispose potentiellement de la capacité de contester ses ambitions constitue une menace pour la survie du pouvoir politique.[cv] La question taiwanaise entre dans ce cadre où se mêlent l’humiliation subie, la volonté et la nécessité d’affirmer sa puissance. En effet, dans l’imaginaire chinois, l’Etat qui ne cherche pas à s’imposer en éliminant les autres se voit condamné à la disparition. Le choix n’existe donc qu’entre exister en affirmant sa puissance ou disparaître, ce qui ne peut que conduire, face à Taiwan, au  « […] refus d’accepter le statu quo et [à] la volonté au contraire de « revanche », censé redonner à la Chine sa place « naturelle » de puissance centrale en Asie ».[cvi] 

 

II/Taiwan, un défi au cœur de la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale 

Dans sa lutte pour la puissance régionale, la Chine affronte un grand nombre d’adversaires, parmi lesquels les Etats-Unis et le Japon représentent les principaux. Dans cette lutte plus ou moins ouverte, Taiwan représente un enjeu stratégique majeur. Le statu quo actuel apparaît à la fois comme un défi inacceptable pour la Chine et comme une nécessité pour tous. Mais il apparaît fragile face à la volonté chinoise d’arriver à la réunification, quoiqu’il en coûte.

 

21. La confrontation avec les Etats-Unis sur la question taiwanaise

 

211. Une relation ambivalente avec la Chine 

Puissance dominante en Asie de l’Est, les Etats-Unis affrontent la volonté chinoise de devenir une puissance régionale de premier ordre et une puissance centrale en Asie. Dans ce cadre, ils sont confrontés à la double nécessité de tenir compte des prétentions légitimes de la Chine et de contenir coûte que coûte ses ambitions.  Compte tenu de cet aspect des choses, il est particulièrement difficile pour eux de mettre en œuvre une politique claire. En effet, dans un tel contexte, leur politique ne peut qu’être ambivalente, c’est-à-dire osciller entre désir d’affirmer un partenariat stratégique et tentation de faire de la Chine l’ennemi suprême pour les prochaines décennies.[cvii] Pour la Chine, l’ambivalence existe tout autant : elle ne peut en l’état défier ouvertement la toute puissance américaine dans la région ni accepter de se voir obligée de composer avec l’hyper puissance américaine.

Dans ce contexte tendu, il apparaît nécessaire que les deux nations approfondissent leurs relations, dans le but d’assurer la stabilité régionale et d’éviter un éventuel affrontement. Il importe donc que les Etats-Unis attirent la Chine dans une coopération internationale la plus poussée possible. En effet, seul cet ancrage dans un système de relations économiques et politiques étroites pourra leur permettre de satisfaire les aspirations chinoises tout en s’opposant à ses velléités les plus dangereuses.[cviii]  Cette dynamique d’intégration ne pourra qu’avoir des effets bénéfiques pour la résolution pacifique des différends qui opposent les deux nations, notamment sur la question taiwanaise. A plus long terme, elle pourrait aboutir à la mise en place d’un système de sécurité trans-eurasien impliquant la Russie, la Chine, le Japon, l’Inde, les Etats-Unis et l’Europe.[cix] Il n’en demeure pas moins vrai que les risques d’affrontement demeurent largement orientés en fonction de la question taiwanaise, car à long terme la Chine ne pourra qu’exiger que la question taiwanaise soit résolue.

 

212. Taiwan, au cœur des relations sino-américaines

La question taiwanaise est une cause majeure de discorde entre les deux nations depuis la séparation entre la RPC et la RDC même si la priorité fut un temps donnée aux intérêts économiques et politiques grâce aux évolutions vers l’économie de marché de la Chine.[cx] Dans les années 1990, la Chine devient un partenaire à part entière avec lequel les Etats-Unis mènent une politique constructive visant à éviter et régler par la négociation tous les désaccords  et à établir des relations suivies entre responsables politiques et militaires[cxi]. Même si les rapports ne furent pas exempts de tensions, comme en témoigne en particulier la crise des missiles de 1995-1996, [cxii] Taiwan fut à cette période placée en second plan pour ne reprendre sa place  que sous le mandat de George W. Bush. En effet, à compter de 2001, la Chine est désormais perçue comme un concurrent stratégique majeur et le président américain affiche clairement sa volonté de préserver à tout prix de statu quo dans le détroit de Formose en accordant à Taiwan d’importantes livraisons d’armements. En effet, Taiwan prend en 2006 une importance nouvelle devant la montée en puissance de la Chine, désormais capable de concurrencer sérieusement les Etats-Unis autant sur le plan économique que technologique et, à plus long terme, militaire. Cette question est devenue très sensible entre les deux Etats, tout particulièrement devant l’accroissement du potentiel militaire chinois ressenti comme une menace.[cxiii]

Dans ce contexte, la question taiwanaise est cruciale car elle pourrait aboutir à un conflit ouvert entre les deux pays. L’affaire de l’avion EP-3E d’avril 2001[cxiv] a ainsi démontré aux deux protagonistes les risques d’une politique d’affrontement et l’absence de perspective de la politique gesticulatoire. Pour éviter tout risque de dérapage, les Etats-Unis doivent adopter une position claire en faveur d’une Chine unique tandis que la Chine populaire doit admettre que la résolution du conflit ne relève pas seulement d’une question de politique intérieure mais qu’elle a des implications internationales lourdes. Washington ne peut admettre que les deux protagonistes franchissent les limites acceptables : l’option militaire chinoise n’est pas plus admissible que celle de l’indépendance taiwanaise. Ils veillent donc attentivement à ce que l’équilibre dans le détroit soit maintenu.[cxv] Ce modus vivendi devrait perdurer aussi longtemps que la Chine donnera la priorité à son développement économique, que les Etats-Unis seront pris par leur lutte contre le terrorisme et que leur coopération avec la Chine servira leurs intérêts stratégiques fondamentaux.[cxvi]  Cependant, la défense du statu quo devient particulièrement difficile devant la tension croissante entre la Chine et l’île qui multiplient les provocations et mènent une « guerre » incessante sur le plan diplomatique, politique, législatif et psychologique,[cxvii] même si la  Chine a parfaitement conscience de la faiblesse qui est la sienne et joue dans ce but essentiellement d’une « stratégie déclaratoire » destinée à impressionner ses adversaires et à les contraindre à l’inaction.