| www.diploweb.com Géopolitique de l'Afrique et de la Chine L'affirmation d'une stratégie de puissance: la politique africaine de la Chine. Commandant Mbaye Cisse (Sénégal) CID, 14e promotion
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A un moment où les puissances occidentales semblent délaisser le continent africain ou n’y ont maintenu qu’un seuil de présence minimale, la Chine a fait montre de sa capacité à assumer son nouveau rôle de puissance émergente. Faisant preuve d’un dynamisme impressionnant, elle a mis en œuvre une stratégie globale pour trouver de nouvelles frontières à ses populations et à son économie. Acteur à part entière de la mondialisation, Pékin a compris le bénéfice qu’il pouvait tirer de l’Afrique en usant d’une des armes les plus redoutables de l’après guerre froide : la puissance économique. Cette puissance à l'œuvre à travers tout le continent n’a pas encore dévoilé toutes ses intentions. Dans tous les cas, au delà des questions qu’elle continue de soulever, elle interpelle l’Afrique sur sa capacité à prendre en charge son destin et à considérer l’aide extérieure, d’où qu’elle vienne, comme un appoint et non le principal pivot de son développement. Mémoire rédigé au CID dans le cadre du séminaire géopolitique de l'Afrique dirigé par le Professeur Bernard Lugan et dans le cadre du Master Recherche en Relations internationales de l'Université Panthéon-Assas, sous la direction de Nicolas Haupais. |
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Bibliographie de l'étude et biographie de l'auteur en bas de page. Mots clés - Key words: commandant mbaye cisse, sénégal, 14e promotion du collège interarmées de défense, 2006-2007, l'affirmation d'une stratégie de puissance: la politique africaine de la chine, fondements et manifesta-tions de la politique africaine de la chine, perspectives sino-africaines. |
INTRODUCTION GENERALE En 1979, Deng Xiaoping, architecte de la réforme et de l’ouverture de la République Populaire de Chine (RPC), fixait deux objectifs majeurs à la diplomatie chinoise : la paix et le développement. Les résultats pour le second terme du mandat n’ont pas tardé. En vingt cinq ans, la Chine a multiplié son produit intérieur brut par 9,4. Ce dernier culmine à 1400 dollars par habitant en 2004 contre 50 dollars en 1949. C’est dire que les prédictions sur le réveil chinois semblent arriver à terme et que l’Empire du Milieu est en voie de retrouver sa place dans le concert des nations. Après avoir tiré les leçons d’un passé marqué par la politisation excessive de sa diplomatie, la Chine semble opter pour une posture pragmatique résolument tournée vers l’ouverture et le rayonnement à tous points de vue. Portée par une croissance économique très forte, la RPC entend assurer sa modernisation par une ouverture plus grande en direction des autres acteurs du système international. Comme l’indique le Livre blanc du gouvernement chinois publié le 22 décembre 2005, « emprunter la voie du développement pacifique, c’est lier le développement intérieur à l’ouverture sur le monde extérieur, en arrimant le développement de la Chine à celui des autres parties du monde.» [C’est nous qui traduisons] C’est à partir de cette vision stratégique que Pékin s’annonce sous ses nouveaux habits en Afrique. Ce retour en force au plan diplomatique et économique, après le raz de marée taïwanais des années 1990, n’a pas manqué d’attirer l’attention des analystes des relations sino-africaines, qui y décryptent déjà les signes annonciateurs d’un bouleversement majeur du devenir du continent. Pour faire face aux besoins inhérents à sa croissance, Pékin aurait intentionnellement profilé son outil diplomatique à la dimension des opportunités offertes par la fin de la guerre froide parmi lesquelles l’ouverture des marchés consécutive à la globalisation des échanges[1]. A ce propos, note Angel Ubide, «la conquête de l'Afrique est un projet de politique extérieure marqué par l'usage du pouvoir économique au lieu de la puissance militaire, ainsi que l'offre de concessions politiques pour exercer une influence à l'extérieur[2].» En effet, la fin de la bipolarité Est-Ouest a coïncidé avec l’émergence pacifique[3]d’une Chine comme pôle de puissance incontournable dans la reconfiguration de la géopolitique mondiale. Une nouvelle ère que la Chine inaugure sous le signe du « développement harmonieux », ouvert à tous les peuples du monde, en particulier à ceux du Sud, selon la terminologie tiers-mondiste des années 1960. Sous des dehors pacifiques, en opposition aux modèles colonialistes, arborant son manteau de « grand frère » des pays du Sud et en chantre du développement partagé, la Chine a fait de l’Afrique un acteur privilégié dans la construction d’un nouvel ordre mondial dans lequel la relation sino-africaine serait synonyme de progrès mutuel. Ainsi, «la Chine veille à établir et à développer un nouveau type de partenariat stratégique avec l'Afrique, caractérisé par l'égalité et la confiance réciproque sur le plan politique, la coopération conduite dans l'esprit gagnant-gagnant sur le plan économique et le renforcement des échanges sur le plan culturel[4].» Naturellement cette déclaration de bonnes intentions suscite des interrogations dans plusieurs milieux africains. Si certains cercles affichent déjà leur optimisme en présentant la nouvelle politique africaine chinoise comme la dernière chance du continent de sortir de son sous-développement chronique, d’autres ne manquent pas de voir derrière l’offensive de Pékin l’expression d’une nouvelle aventure coloniale dont l’Afrique sortira probablement meurtrie. Ce travail n’a pas l’ambition de passer en revue cette perception binaire. En revanche, il cherche à mettre à l’épreuve et à procéder à la validation de l’hypothèse de travail suivante : la «nouvelle lune de miel» annoncée par Pékin s’inscrit dans une perspective dynamique de renouveau de la politique africaine de la Chine, qui a toujours fait du continent un maillon clé de son rayonnement diplomatique. Contrairement au militantisme des années 70, le nouvel engagement de Pékin est volontairement axé sur le développement économique du géant chinois dont tous les instruments de puissance sont aujourd’hui tendus vers un seul but : faire de la Chine un Etat fort, en s’affirmant sur le continent africain, désormais élevé en espace d’expansion stratégique. Cette exigence conditionnée, en grande partie, par la recherche d’une sécurité énergétique, place d’emblée l’Afrique et ses matières premières au cœur des préoccupations chinoises. Aussi, l’assaut de la RPC augure-t-il de profonds bouleversements qui ne manqueront pas de reconfigurer un environnement africain déjà fortement marqué par son passé colonial, et dont les élites politiques restent encore partagées entre le conformisme et la recherche de nouvelles réponses au sous-développement. C’est à cette période charnière de son devenir que l’Afrique signe un nouveau bail avec la Chine à travers un partenariat stratégique qu’il s’agira de décrypter dans toutes ses facettes. Dans une première partie, il sera d’abord utile d’examiner les différents principes fondateurs de la politique chinoise en Afrique. Cette dernière se caractérise par la valorisation d’un modèle de coopération, à l’opposé du modèle colonial occidental qui a jusque-là structuré les relations de l’Afrique avec le reste du monde. En effet, même si rien ne prédispose la Chine à entretenir des relations privilégiées avec le continent africain, en raison de l’éloignement géographique et de l’absence de déterminants culturels communs, la revalorisation de la politique africaine de la Chine s’inscrit dans une tradition fondée par une triple légitimité sur laquelle veille jalousement Pékin. Au premier pilier constitué par la légitimité historique, née de l’implication de la Chine dans les luttes de décolonisation de plusieurs pays africains, s’ajoutent, en prolongement, les deux autres représentés par l’héritage idéologique tiers-mondiste de la guerre froide et surtout la promotion des principes de non-ingérence et de neutralité comme socle du partenariat avec l’Afrique. Il sera ensuite question, à partir de ces trois piliers fondateurs, portes d’entrée de la RPC sur le continent, de passer en revue les formes d’expression de la puissance chinoise à travers un spectre varié. Elle s’exprime avant tout sur le plan politique par la mise en place des cadres institutionnels sino-africains par lesquels la Chine se donne les moyens de structurer son intervention. Cette étape constitue le tremplin idéal pour dérouler une diplomatie économique que d’aucuns placent au cœur du regain de la présence chinoise en Afrique en raison, sans doute, de sa forte «teneur pétrolière». Pour densifier sa présence, et préserver le caractère global de sa stratégie, la coopération militaire et culturelle font également l’objet d’une attention particulière et constituent d’autres champs d’affirmation non négligeables du retour de Pékin sur le continent. Enfin, dans la deuxième partie, il s’agira de mesurer l’impact multiforme de la stratégie chinoise sur les grands enjeux politico-économiques qui interpellent l’Afrique. Dans ce domaine, le fleuve chinois au long cours charrie de multiples interrogations. Au plan politique, les principes mis en avant par Pékin tournent le dos au modèle libéral proposé par les anciennes puissances coloniales et ouvrent la voie à une relecture de la démocratisation des Etats africains. Dans le domaine économique, la démarche de Pékin est en voie de modifier profondément les schémas de développement socio-économique au moment où des stratégies collectives comme le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) émergent. A ce titre, elle soulève avec acuité la question des opportunités offertes, mais aussi des risques encourus par les économies africaines. Last but not least, la mise en œuvre de la politique africaine de la Chine préfigure des mutations importantes dans l’architecture sécuritaire du continent et pourrait, à terme, affecter le domaine de la paix et de la stabilité du fait de la rivalité entre puissances qu’elle ne manquera pas de relancer.
TITRE I : FONDEMENTS ET MANIFESTATIONS DE LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA CHINE Au commencement était l’histoire! Tel semble être le credo de la Chine pour célébrer son retour sur le continent africain. Pour une puissance émergente sans passé colonial en Afrique5, il s’agit de sceller les retrouvailles autour de principes fondateurs qui tirent leur légitimité de l’histoire commune partagée. Comme le rappelle volontiers le Président chinois Hu Jintao, «l’amitié sino-africain plonge ses racines dans la profondeur des âges et ne cesse de s’approfondir au fil des ans6.» Cette légitimité historique constitue le tremplin idéal pour asseoir la légitimité idéologique fruit de la présence indéfectible de la Chine à coté de l’Afrique, comme porte drapeau du non-alignement, pendant les luttes d’influence de la guerre froide. A ce propos note Valérie Niquet : «loin d’abandonner les thématiques anciennes, Pékin s’appuie aussi sur un discours tiers-mondiste Sud-Sud fondé sur un passé, constamment rappelé, de lutte commune contre tous les impérialismes7.» Ce combat mené au coude à coude place la Chine et l’Afrique sur un même pied d’égalité et justifie un respect mutuel dont l’expression achevée demeure la non-ingérence et la neutralité, troisième principe fondateur de la diplomatie chinoise en Afrique. Les chemins du come back bien pavés, la politique africaine peut désormais se décliner dans plusieurs domaines. Fidèle à sa tradition des « petits pas », la diplomatie chinoise s’est donnée les moyens d’atteindre ses objectifs en instituant, avant tout, des structures politiques sino-africaines, instances d’expression et de rationalisation de son offensive. Cette étape franchie, elle peut valablement mettre en œuvre sa diplomatie économique et commerciale centrée sur les ressources pétrolières, objectif majeur de son retour en Afrique. Enfin pour compléter le dispositif, la présence économique balise la voie aux autres formes de coopération, visant à renforcer l’empreinte chinoise sur le continent.
CHAPITRE I : LES FONDEMENTS DE LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA CHINE Malgré l’impression de nouveauté qui semble caractériser l’envol de la diplomatie chinoise en Afrique, force est de reconnaitre qu’elle s’inscrit dans la continuité d’une politique africaine de la Chine, qui prend forme à partir de la conjugaison de plusieurs événements survenus dans le monde, dans la seconde moitié du XXe siècle. La proclamation de la RPC en 1949 et la montée des revendications nationalistes en faveur de la décolonisation ont provoqué une communauté d’intérêts et de destin entre la Chine et le continent africain. Cette dernière a constitué un capital précieux que Pékin n’a pas tardé à fructifier dans ses nouvelles relations avec l’Afrique. Cette recherche de légitimité enracinée dans l’histoire vécue en commun est encadrée par un troisième principe, incarné par le culte de la non-ingérence dans les affaires intérieures. Section 1 : La légitimité historique comme principe fondateur Le contact de l’Afrique et de l’Asie remonte à trois millénaires. C’est en effet au Xe siècle av J-C que la Chine développe ses premiers échanges commerciaux avec l’Egypte8. Il faudra attendre la dynastie des Ming (1368-1644) pour assister à de véritables périples maritimes du navigateur Zheng He sur la côte orientale africaine. Cependant cette politique d’ouverture au monde sera stoppée pour plusieurs raisons9. La proclamation de la RPC et la fin de la longue nuit coloniale africaine seront le prétexte pour rétablir le contact avec l’Afrique à travers d’abord les tentatives d’émancipation et d’affirmation portées par la conférence de Bandung, puis par le biais des luttes de libération dans plusieurs pays du continent. §1. La conférence de Bandung : les retrouvailles sino-africaines La conférence de Bandung en Indonésie, du 18 au 24 Avril 1955, marque la première tribune offerte à la Chine pour rétablir ses relations avec l’Afrique. D’une part, Bandung constituait la voie rêvée par Pékin pour apporter son soutien aux pays en lutte contre la domination coloniale, et de l’autre, elle permettait d’asseoir sa diplomatie naissante soucieuse de rompre les amarres avec la tutelle soviétique. Comme le souligne Adama Gaye:« le terrain était d’autant plus favorable à la Chine qu’elle disposait, à l’aube des indépendances africaines d’un atout supplémentaire. Tout la rapprochait en effet des pays africains qui venaient de briser les chaines du colonialisme en se vengeant, comme elle, de longues années de domination extérieure10.» Convoquée à l’initiative de cinq pays asiatiques (Birmanie, Ceylan, Indonésie, Inde et Pakistan) la conférence a accueilli six pays africains dont deux grands de l’époque, l’Egypte et l’Ethiopie. C’est à partir de cette tribune que le Premier ministre indien, Jawaharlal Nehru, a lancé sa fameuse main tendue à l’Afrique, au nom du continent asiatique, en ces termes : « il appartient à l’Asie d’aider l’Afrique au mieux de ses possibilités, car nous sommes des continents frères.11»
§2. La décolonisation, ferment de la solidarité militante Pour une Chine dont l’invitation n’avait pas été envisagée lors de la conférence préparatoire de Bogor de 1954, l’occasion était toute trouvée pour rétablir son empreinte sur le sol africain. Après avoir témoigné de sa solidarité à l’Egypte nassérienne au cours de son bras de fer avec la coalition franco-britannique consécutif à la nationalisation du canal de Suez en 1956, la Chine a profité de toutes les tribunes internationales pour appeler à la décolonisation de l’Afrique, notamment au cours de la Conférence de Belgrade de septembre 1961. Il est revenu au Premier ministre, Chou En-Laï, figure emblématique de la révolution chinoise, surnommé « l’Africain » par certains milieux, de baliser les nouvelles voies de coopération sino-africaines. En 1963-1964, il entreprend une tournée de trois mois durant lesquels une dizaine de pays africains sont visités. Son périple s’est terminé par la signature de nombreux accords et surtout par la perspective pour Pékin d’enrôler le maximum de pays africains dans son giron pour engager la bataille idéologique autour du concept de la « théorie des trois mondes ». En effet dés le début des années 1970 Mao Zedong cheville la politique étrangère chinoise autour de la division du monde en trois blocs distincts. Les Etats-Unis et l'URSS forment le «premier monde» et se présentent comme les deux superpuissances impérialistes. Les pays sous-développés d'Asie, d'Afrique, d'Amérique latine constituent le «tiers monde», ils sont à la fois les victimes de l'oppression et de l'exploitation, et les moteurs essentiels de la lutte contre l'hégémonisme néocolonial. Enfin les pays développés de l'Europe occidentale ainsi que le Japon, le Canada et l'Australie sont rangés sous le «deuxième monde». Mao établit une relation de lutte et de solidarité entre le deuxième monde et le tiers-monde dans le cadre de la lutte contre les deux grands.
Section 2 : L’héritage idéologique de la guerre froide La lutte anticolonialiste n’est pas le seul ferment des retrouvailles sino-africaines. En plus du passé colonial commun aux deux partenaires, Pékin ne rate aucune occasion de mettre en valeur l’appartenance à la même sphère idéologique. En effet, l’élan tiers-mondiste de la Chine remonte aux années 1960, point de départ de la lutte d’influence qui se déroule entre Moscou et Pékin. Avec la déclaration de Khrouchtchev de faire de la coexistence pacifique le socle de la politique étrangère de l’URSS, la Chine de Mao crie au révisionnisme et dénonce la volonté de son allié russe de reléguer au second plan la décolonisation des peuples du tiers monde et la solidarité internationale révolutionnaire. §1. La rivalité sino-soviétique Cette lutte d’influence allait connaitre une forte expression dans le mouvement des non-alignés. Au plan diplomatique, la Chine remporte sa première victoire en retrouvant son siège au Conseil de sécurité, en 1971, grâce aux voix africaines. Dans le domaine économique elle marque sa solidarité en se signalant par des réalisations majeures : 722,5 millions de dollars de prêts sont accordés dont 400 millions pour le projet de chemin de fer de Tanzam reliant la Tanzanie à la Zambie. De 1972 à 1973, une assistance économique axée sur les domaines agricole et médical est mise en œuvre au Congo, en Egypte, en Somalie, au Soudan, et en Zambie. Comme le souligne Jean Christophe Servant « la présence chinoise en Afrique se résumait au technicien venu assister le pays frère fraîchement affranchi de sa tutelle coloniale et contribuer ainsi à son essor. Quinze mille médecins et plus de dix mille ingénieurs agronomes furent alors envoyés vers ce tiers-monde transformé en base arrière de la guerre froide.12» §2. L’appui aux mouvements de libération L’aide aux mouvements de libération n’est pas en reste, notamment en Angola avec le Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola (MPLA) au Mozambique avec le Front de Libération du Mozambique (FRELIMO) ou au Zimbabwe avec la Zimbabwe African National Unity (ZANU)13. Malgré un relatif isolement sur la scène internationale et africaine imputable en partie au triomphe de la «détente internationale» prônée par Moscou, Pékin gardera une empreinte réelle sur le continent africain notamment auprès des derniers mouvements de libération, principalement de l’African National Congress(ANC) en lutte contre le régime de l’apartheid jusqu’en 1994. Ce rôle majeur joué par Pékin a contribué à asseoir l’idée d’une troisième voie résolument anticolonialiste et militante. L’héritage idéologique de la guerre froide se trouve ainsi récupéré dans l’optique de fonder une nouvelle légitimité garante de rapports bénéfiques entre le « plus grand pays en voie de développement (la Chine) et le plus vaste continent en développement (l’Afrique)». Toutes les déclarations officielles des autorités chinoises sur le partenariat sino-africain recèlent un fort relent d’histoire commune. Section 3 : La neutralité et la non-ingérence Pour compléter son dispositif et mieux rassurer ses partenaires, la Chine entend fonder ses relations sur la non-ingérence et la neutralité. Cette disposition du partenariat stratégique sino-africain s’inscrit dans la panoplie des actes de rupture avec le modèle de développement et de coopération promu par les anciennes puissances coloniales. Elle constitue une perpétuation de la logique de bloc qui veut que la Chine et l’Afrique, même après la fin de la guerre froide, s’identifient au même camp. §1. Le recyclage des principes diplomatiques La pierre angulaire de la nouvelle diplomatie chinoise en Afrique apparait comme un recyclage des cinq principes régissant la politique étrangère chinoise énoncée pour la première fois en 1953 par Chou En-Laï et qui sont : 1. respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale; 2. non-agression mutuelle; 3. non-ingérence dans les affaires intérieures; 4. égalité et bénéfices réciproques; 5. coexistence pacifique. En juillet 1992, la visite africaine du Président chinois Yang Shangkun, au cours de laquelle furent exposées les nouvelles orientations sino-africaines, se conclut en des termes qui rappellent le voyage de Chou En-Laï de1953: « la Chine soutient les pays africains dans le maintien de leur souveraineté et de leur indépendance nationale, ainsi que dans leur lutte contre l’intervention extérieure(…) la Chine respecte les pays africains dans leur choix d’un système politique et d’une voie de développement propre à leurs conditions nationales.» Après plusieurs décennies, ces principes demeurent le socle des relations sino-africaines et s’affirment aux yeux des autorités de Pékin comme une continuité. En 2006, le Président Hu Jintao a réaffirmé la position de la Chine en insistant sur le fait que « le traitement d’égal à égal est la garantie sûre pour le renforcement de la confiance mutuelle sino-africaine. Nous attachons une haute importance aux préoccupations de chacun14.» Dans la vision diplomatique chinoise, la contrainte et l’application de sanctions sont moins efficaces que le contact bilatéral permanent. En outre la coercition est souvent génératrice de conflit, d’où l’impérieuse nécessité de promouvoir une neutralité absolue dans les affaires intérieures d’un pays partenaire. §2. La définition d’un nouveau cadre de partenariat Cette orientation de la nouvelle diplomatie chinoise a le mérite au moins d’être claire. D’une part, elle dénonce de façon à peine voilée le néocolonialisme. Comme le mentionne la Déclaration de Beijing issue de la réunion des ministres des affaires étrangères, du commerce extérieur et de la coopération internationale de Chine et des pays africains tenue du 10 au 12 octobre 2000, « tous les états ont le droit de participer, sur un pied d’égalité, aux affaires internationales. Aucun pays ou groupe de pays n’a le droit d’imposer sa volonté à autrui, ni de s’immiscer dans les affaires intérieures des autres sous prétexte quelconque, ni de leur imposer de manière unilatérale des mesures économiques coercitives.» D’autre part, elle annonce l’avènement d’une nouvelle ère tournée vers la proclamation et la reconnaissance d’une Afrique digne d’intérêt et de confiance et dont les relations avec le reste du monde doivent être dépouillées de toute forme de conditionnalité. Ainsi, le retour africain de Pékin se trouve grandement facilité par la capacité de sa diplomatie à revaloriser son ancrage historique dans le continent et surtout à recycler ses principes fondateurs pour les adapter à ses nouvelles missions. Aux anciennes puissances coloniales qui ont du mal à sortir du néo-colonialisme, Pékin oppose une légitimité historique fondée sur le militantisme et la solidarité. La Chine semble paver les chemins de son offensive par une valorisation constante du passé et une exaltation de l’avenir sino-africain. Pierre angulaire du militantisme et du rayonnement chinois dans les années 1970, la nouvelle diplomatie chinoise a désormais pour rôle de promouvoir cet espace de développement « gagnant-gagnant » entre l’Afrique et la Chine.
CHAPITRE II : LES MANIFESTATIONS DE LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA CHINE La nouvelle politique africaine de la Chine s’inscrit dans une démarche cohérente qui lie les besoins de développement interne du pays à sa capacité de sécuriser de manière durable les moyens nécessaires à sa croissance. Parmi ces derniers, le pétrole occupe une place prépondérante15. La stratégie d’affirmation de la Chine comme un « Etat fort » suppose que le pays soit libéré de toutes formes de contraintes imposées par d’autres puissances concurrentes, et susceptibles d’entraver son indépendance, et par conséquent, son développement. Consciente de sa grande vulnérabilité énergétique depuis qu’elle est devenue grande importatrice de pétrole,16 la Chine s’est tournée vers le continent africain pour trois raisons majeures : · garantir de manière durable l’approvisionnement en matières premières, essentiellement énergétiques, indispensables à la forte croissance du pays ; · disposer d’un marché peu exigeant dévolu à ses multinationales émergentes; · étendre son influence dans le monde, notamment dans les instances internationales, grâce au soutien diplomatique des pays africains. Pour atteindre ces objectifs, les architectes de la politique africaine de la Chine se sont préparés à relever à la fois les défis politiques, économiques, socioculturels, voire militaires qui jalonnent le partenariat stratégique sino-africain.
Section 1 : La mise en place des structures politiques Le retour de Pékin en Afrique se caractérise par sa volonté de compenser la faiblesse de son influence politique sur le continent par une série de mesures susceptibles de rehausser son pavillon. Conscient de la nécessité de disposer de tribunes sous le modèle des sommets franco-africains ou des rencontres périodiques du Commonwealth, Pékin a lancé un cycle diplomatique articulé autour d’une visibilité plus grande de ses dirigeants sur le continent, de la création d’espaces de dialogue politique consacrée par le Forum sur la coopération sino-africaine (FCSA) et l’institutionnalisation de rencontres annuelles au plus haut sommet. §1. Les visites d’état : signes du renouveau diplomatique Depuis qu’elle a identifié l’Afrique comme un partenaire stratégique, la Chine cherche à y garantir une visibilité politique à la hauteur de ses ambitions. Si dans les années 80, les séjours des leaders chinois étaient principalement motivés par le lobbying diplomatique autour de la question taïwanaise, les visites actuelles sont dirigées vers des pays à haut potentiel politique et surtout économique. C’est à partir de 1995 que le ballet de visites chinoises prend son véritable envol. Le Premier ministre Li Pong, Qiao Shi, Président du comité permanent de l’Assemblée Populaire Nationale, les 3 vice-premiers ministres, Zhu Rongji, Qian Qichen et Li Lanqin, séjournent en Afrique. En mai 1996 Jiang Zemin, président de la RPC et Secrétaire Général du Parti communiste chinois (PCC) se rend en visite officielle dans six(06) pays d’Afrique. Ce geste fort en direction du continent marque le point de départ d’une nouvelle définition de la politique chinoise africaine. C’est du haut de la tribune de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Adis Abéba que le Président Zemin porte sur les fronts baptismaux le partenariat stratégique sino-africain dans son allocution intitulée «Pour une nouvelle œuvre monumentale dans les annales de l’amitié sino-africaine». Depuis son accession aux commandes en 2003, le Président Hu Jintao multiplie les signes d’intérêt en direction du continent. Après sa visite africaine en janvier 2004 en Egypte, au Gabon puis en Algérie, le Président chinois a séjourné au Maroc, au Nigeria et au Kenya en avril 2006. Ce séjour fait suite au périple africain du ministre chinois des affaires étrangères Li Zhaoxing à l’occasion du 50eme anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre la Chine et l’Afrique. Bref, l’année 2006 marque bien l’année de l’Afrique en Chine, au point que le Président Jintao, le Premier ministre Wen Jiabao et le chef de la diplomatie Li Zhaoxing ont à eux seuls prêché la bonne parole dans quinze(15) pays africains, renforçant ainsi l’intérêt et le sérieux que Pékin entend insuffler à cette nouvelle idylle sino-africaine17. Pour battre le fer pendant qu’il est encore chaud, le Président Jintao a entamé une nouvelle tournée africaine consacrée à dix(10) pays en janvier-février 2007. L’ardeur de la diplomatie chinoise est à la dimension de l’ambition de Pékin de formaliser ses échanges avec le continent à travers des structures viables. §2. Les espaces de dialogue : le Forum sur la Coopération Sino-Africaine Pour donner un cadre d’expression durable au nouveau partenariat, Pékin s’est vite rendu compte que la coopération amorcée et les retombées politiques des différentes tournées de ses dirigeants avaient besoin d’une instance formelle pour éclore. C’est ainsi que du 10 au 12 octobre 2000, la première conférence du FCSA réunit à Pékin 45 pays africains, de nombreuses organisations internationales et régionales, ainsi que les représentants du secteur privé. Cette première initiative regroupe, outre le Secrétaire Général de l’OUA, quatre chefs d’Etats africains (d’Egypte, de Zambie, du Togo et de Tanzanie). La rencontre est sanctionnée par deux textes importants : la Déclaration de Beijing et le Programme pour la coopération sino-africaine. Elle est marquée également par un geste fort qui ne manquera pas de susciter l’intérêt des chefs d’Etats n’ayant pas fait le déplacement. En effet, Pékin annule une partie de la dette des pays africains à hauteur de 10 milliards de dollars et prend date pour l’avenir. Trois ans plus tard, c’est au tour d’Addis-Abeba d’accueillir le second FCSA du 25 au 26 novembre 2003. En plus d’une participation plus étoffée des chefs d’Etats africains, Pékin réussit à faire admettre la nécessité d’institutionnaliser ce type de rencontre. Un Plan d’Action 2004-2006 est adopté en attendant la messe de 2006 qui verra la Chine récolter les fruits du travail minutieux de sa diplomatie. Quarante-huit pays africains dont quarante et un chefs d’Etat et de gouvernements ont assisté à la troisième session du FCSA du 4 au 5 novembre 2006. Coïncidant avec l’anniversaire du cinquantenaire de l’établissement des relations diplomatiques avec l’Afrique (l’Egypte nassérienne avait établi ses relations diplomatiques en 1956 avec la RPC), ce sommet marque l’apothéose et atteste du succès de l’offensive lancée par la Chine en direction de l’Afrique. C’est le plus grand événement sino-africain depuis la proclamation de la RPC. Qualifié d’historique par la plupart des participants, le sommet est perçu comme l’antithèse des rencontres franco-africaines ou les sommets du Commonwealth. L’objectif semble atteint pour Pékin si l’on en juge par cette déclaration du Président algérien Abdelaziz Bouteflika, à l’issue du sommet : « la Chine et l’Afrique peuvent, en effet, tabler sur un partenariat de type nouveau, mutuellement avantageux et qui n’a pas à pâtir des conséquences de l’histoire coloniale et de celles, dommageables, induites par une aide au développement paternaliste.18 » Le sommet a adopté une Déclaration de Pékin et un plan d’action 2007-2009. Mieux la Chine a comblé ses visiteurs d’une générosité jusque là jamais atteinte19. Ainsi en misant sur la diplomatie pour réussir l’ouverture de la Chine au monde et conforter ses chances de développement, Deng Xiaoping l’artisan de la Chine moderne posait en filigrane les exigences de la politique extérieure chinoise en Afrique. Ses successeurs Zeming et Jintao ont compris que la coopération militante teintée d’idéologie tiers-mondiste devait céder le pas à une approche pragmatique centrée avant tout sur les intérêts de la Chine. Réalisme et pragmatisme semblent être les leviers sur lesquels s’appuie Pékin pour mettre en œuvre sa diplomatie économique et commerciale en Afrique, poumon de sa stratégie de puissance.
Section 2 : La diplomatie économique et commerciale Si le rayonnement politique de la Chine en Afrique ne souffre d’aucun doute à la lumière des visites consacrées par ses dignitaires au continent, la dimension économique de la pénétration chinoise quant à elle, est révélatrice des ambitions de Pékin. L’indicateur manifeste de cette percée réside dans les chiffres vertigineux illustrant la croissance du commerce sino-africain. De 20 milliards à l’été 2004, le commerce sino-africain est passé à 37 milliards de dollars en 2005. Ces chiffres, qui ne souffrent d’aucune ambiguïté quant aux visées économiques de Pékin, rendent compte d’une réalité multiforme qui se décline en une série de stratégies ciblées. En premier lieu, « la diplomatie énergétique », au cœur des priorités chinoises, fait l’objet d’un traitement privilégié dans le partenariat sino-africain. Il s’y ajoute que Pékin, dans sa logique commerciale à long terme est en train de promouvoir un modèle chinois qui remet en cause les pratiques traditionnelles d’aide au développement mises en œuvre par les institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI) et les anciennes puissances coloniales. Enfin cette stratégie d’ensemble s’accompagne de la mise en place progressive sur le continent d’un environnement des affaires optimal au profit des multinationales chinoises naissantes.
§1. La diplomatie pétrolière : le cœur de la stratégie chinoise En 1993, la Chine devient importatrice de pétrole. Pour faire face à l’accroissement de la production nationale en brut elle doit venir à bout de plusieurs obstacles. En effet, Pékin ne dispose pas de savoir-faire technologique pour exploiter ses réserves naturelles à cause des contraintes géologiques et surtout en raison de ses raffineries inadaptées pour traiter la haute teneur en sulfure du pétrole chinois. A ces contraintes d’ordre technique s’ajoute une raison géopolitique majeure : la Chine, depuis les conséquences énergétiques de la rupture avec l’URSS dans les années 60, a toujours redouté un« energy containement ». Pierre Antoine Braud en conclut que « la croissance économique chinoise pouvant être remise en cause, il s’agit pour Pékin de diversifier ces sources d’approvisionnements, sans recourir au marché international, mais en obtenant un contrôle durable de l’exploitation et de la production20.» Ces raisons expliquent que l’Afrique soit devenue la troisième zone d’internationalisation des compagnies pétrolières chinoises, attirées principalement par les trois grands pays producteurs que sont le Soudan, l’Angola et le Nigeria. Abritant 9% des réserves pétrolières mondiales et assurant 11% de la production, l’Afrique est la terre promise dont rêve la Chine pour diversifier ses approvisionnements.
La diplomatie énergétique de la Chine se présente le plus souvent sous la forme d’une offre multidimensionnelle pour les pays d’accueil. Ces derniers ont souvent en commun les caractéristiques suivantes : implantés dans des zones de crise désertées par les majors pétroliers occidentaux (cas de l’Angola et du Soudan), ils sont souvent engagés dans un bras de fer avec la communauté internationale pour des raisons de politique intérieure; ils disposent, par ailleurs, de réserves pétrolières peu convoitées ou n’offrant aucune rentabilité immédiate. La stratégie d’implantation des compagnies pétrolières chinoises s’adapte au cas de chaque pays.
A. Le Soudan : pétrole contre soutien diplomatique En 1997, dans un Soudan en proie à la guerre civile entre le Nord et le Sud, l’entreprise d’Etat la China National Petroleum Corporation (CNPC) s’engage à exploiter dans le cadre d’une joint venture (avec une firme malaisienne et une autre canadienne) les gisements du sud de pays, plus exactement dans le bassin de Muglad avec un investissement global d’un milliard de dollars. La CNPC a « importé » 2000 ouvriers chinois21 pour réaliser un oléoduc de 1600 km reliant les champs pétrolifères de Muglad à la Mer Rouge. Aujourd’hui, le Soudan fournit 7,5% des importations totales de la Chine. Ces investissements ont été réalisés dans une zone en proie à une longue guerre civile au cours de laquelle, l’Etat soudanais, bien que marginalisé, a été approvisionné en armes par la Chine. Comme le souligne le Rapport d’Amnesty International de 2006, la Chine a livré des armes au gouvernement de Khartoum accusé de génocide au Darfour. Marie-France Cros ajoute, à ce propos, que « Pékin n'a pas d'états d'âme. Quand le gouvernement soudanais, entre 1999 et 2001, déplace par une politique de terre brûlée des centaines de milliers de civils dans les zones pétrolières (…) pour y laisser le champ libre aux entreprises, la Chine n'en a cure, tandis que les sociétés occidentales - comme la canadienne Talisman, qui a dû quitter le Soudan après une campagne d'ONG canadiennes - sont soumises à une forte pression dans leurs pays.22 »Devant le tollé soulevé par de tels agissements, l'agence de presse officielle, Chine Nouvelle, justifiait, en décembre 2005, la position chinoise en des termes sans équivoque:« La Chine n'a jamais lié son aide à l'Afrique à des conditions politiques (…) sauf une : que les partenaires africains de Pékin rompent avec Taipei.» Fidèle à sa politique de non-ingérence, Pékin continue d’apporter un soutien manifeste au Soudan comme l’illustre l’exemple de la résolution 1567 du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur le Darfour adoptée en 2004, texte fortement tempérée grâce à l’action de la Chine.
B. L’Angola : pétrole contre soutien économique La pratique de la diplomatie énergétique chinoise se révèle également efficace en Angola, pays meurtri par plusieurs décennies de guerre et devenu aujourd’hui le premier fournisseur de pétrole de la Chine en Afrique subsaharienne. Tirant profit de son long compagnonnage avec le gouvernement de Luanda, notamment la vente régulière d’armes pendant la guerre de libération angolaise des années 1970, et de l’affaiblissement des intérêts français consécutif à l’Affaire Falcone, la China Petroleum & Chemical Corporation (CPCP) réussit en novembre 2004, à arracher, devant la compagnie française Total, l’exploitation du bloc 3/80 au nord du pays. Cette belle percée coïncide avec les tentatives du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque mondiale (BM) d'amener Luanda, à plus de transparence sur les fonds pétroliers : l'Angola, alors 3éme sur 102 pays les plus corrompus selon Transparency International, avait vu, en 2001, un tiers des revenus de l'Etat s'évaporer, alors qu'un quart de la population souffrait de famine et attendait une aide alimentaire extérieure. Pékin mit alors à la disposition de Luanda un prêt de 2 milliards de dollars à 1,5% d’intérêts sur 17 ans, en échange de 10.000 barils de pétrole par jour. Les autorités angolaises pouvaient désormais s’opposer au FMI et à la BM.
C. Le Nigeria : pétrole contre promesses diplomatiques Dans le cas du Nigeria, « la Chine a abouti à un lien où se mêlent commerce, matières premières et soutien politique », selon Chung-lian Jiang.23 Au cours de sa visite d’avril 2006 au Nigeria, le président Hu Jintao a finalisé un accord portant sur quatre licences d’exploitations pétrolières. Des investissements de l’ordre de 4 milliards de dollars dans l’infrastructure, les centrales électriques et les services téléphoniques sont annoncés. Parallèlement, la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC) a déjà acquis 45% des parts de la concession pétrolière d’Apko dont la production est prévue pour 2008, illustrant la stratégie chinoise basée sur le long terme. Enfin, depuis 2005, le Nigeria s’est engagé à fournir 30 000 barils de pétrole par jour durant cinq (5) ans à Petrochina, une compagnie publique chinoise. Si les prédécesseurs du président Hu Jintao avaient accordé leur soutien politique au dictateur nigérian Sani Abacha, l’actuelle diplomatie chinoise valse sur le soutien potentiel qu’elle pourrait apporter au Nigeria engagé dans la course à un siège permanent africain au Conseil de Sécurité de l’ONU24. Grosso modo, c’est à une vraie diplomatie pétrolière articulée, en fonction des circonstances, à un soutien politique, économique ou diplomatique que se livre Pékin en Afrique. Cette politique énergétique menée de main de maître, n’occulte pas les efforts chinois de promouvoir « un modèle de développement » en rupture totale avec le paradigme occidental. §2. La promotion d’un modèle chinois : une nouvelle logique de l’aide La présence chinoise en Afrique s’inscrit dans une stratégie globale de contournement des puissances occidentales concurrentes que sont principalement les Etats-Unis et l’Union européenne. Elle s’appuie principalement sur l’exaltation du passé commun entre l’Afrique et la Chine et de la coopération sud-sud. En érigeant le principe de non-ingérence et de neutralité comme socle de sa coopération, la Chine dissocie le développement économique des réformes politiques et propose un modèle de développement contraire à la politique d’aide conditionnée jusque là en vigueur du coté de l’Occident. Pour Pékin, la démocratie est fille de la prospérité économique et non le contraire. C’est pourquoi, le Livre blanc sur la politique africaine insiste sur « le respect du libre choix des pays africains quant à leur voie de développement.» La Chine, tirant les leçons de sa coopération avec le continent à l’issue d’une réunion de tous les Ambassadeurs chinois en poste en Afrique en 1995, a profondément modifié sa politique d’aide au développement. Cette nouvelle politique de l’aide découle de l’importance de ses réserves estimées à plus d’un milliard de dollars. Alors que jusque là la Chine s’était limitée à les convertir en bons de trésor américain ou en rentes libellées en dollars, elle a décidé de les utiliser à des fins géostratégiques, en se lançant dans une politique d’investissements, notamment en Afrique, pour renforcer son indépendance énergétique. D’après le département Afrique du Ministère chinois des Affaires étrangères, l’aide extérieure chinoise se fait sous les trois formes suivantes : le prêt bonifié préférentiel, les projets d’entreprises à cogestion ou à capitaux mixtes, et l’aide sans contrepartie. La pratique du prêt préférentiel a déjà fait ses preuves en Angola où des investisseurs chinois, malgré l’ire du FMI et de la BM, ont mis à la disposition de ce pays 5 millions de dollars. Avec la politique des projets d’entreprises, Pékin étend sa politique énergétique à l’acquisition des matières premières autres que le pétrole en combinant le développement des infrastructures et l’extraction des minerais. C’est ainsi que des sociétés chinoises sont activement engagées dans l’exploitation du cuivre et du cobalt en Zambie et en République Démocratique du Congo, du charbon au Mozambique25. Cette exploitation s’accompagne le plus souvent du développement d’infrastructures faisant accepter l’idée que Pékin contribue au développement du tissu industriel comme l’illustre la réfection des infrastructures routières ou ferroviaires, en Angola, au Zimbabwe, au Nigeria, en Ethiopie et au Gabon. Quant à l’aide sans contrepartie, elle se traduit le plus souvent par des réalisations de prestige, ces « éléphants blancs » souvent dénoncés par la coopération occidentale à cause des énormes budgets de maintenance qu’ils impliquent pour les pays d’accueil. Il s’est engagé, à l’issue du sommet sino-africain de novembre 2006, de construire gratuitement un siège pour l’Union Africaine à Addis-Abeba. L’aide sans contrepartie s’accompagne également d’annulation périodique de dettes et de la mise en place de coopérants chinois dans divers secteurs. En 2004, on dénombrait environ 61 000 coopérants chinois en Afrique. Au total Pékin consacre 45% de son aide au développement à l’Afrique grâce à une politique d’investissement multiforme qui a, selon le président algérien Abdelaziz Bouteflika, permis à l’Afrique d’atteindre un taux de croissance de l’ordre de 6%, son taux le plus élevé de ces trente dernières années26. Le modèle chinois semble faire des émules au point que Jawad Kerdoudi pense que « l’Afrique pourra prendre exemple sur la Chine pour son développement. Le modèle chinois a fait ses preuves, puisqu’il permet un taux de croissance le plus élevé du monde, et qu’il a tiré de la pauvreté des millions de personnes27.» La nouvelle logique commerciale demeure toujours portée par le concept clé du « gagnant-gagnant », si chère à la Chine. C’est d’ailleurs la principale arme brandie par les autorités chinoises contre les « donneurs de leçons » de l’Occident, mais surtout pour présenter sa coopération avec l’Afrique comme dénuée de tout esprit d’exploitation et de mercantilisme. Comme le souligne Valérie Niquet « la Chine offre un partenariat stratégique fondé sur le respect sourcilleux de la non-ingérence, le rejet de toute légitimité morale de l’Occident et la mise en avant du concept de spécificité des valeurs, opposé à l’universalisme des principes occidentaux28.» §3. La structuration de l’environnement des affaires Au cours des différents forums sino-africains, la Chine a progressivement travaillé à élargir sa coopération dans les domaines du commerce, de l’investissement et de la technologie. Au niveau commercial, Pékin a tissé un réseau dense de structures d’échanges centré sur l’existence de 49 délégations commerciales et de chambres de commerce sino-africaines. A ce jour, elle a établi onze (11) centres de promotion des investissements et du commerce sur le continent. Comme en Asie du Sud-est et en Asie centrale, la Chine entend obtenir un accord de libre-échange avec le marché commun d’Afrique orientale et australe (Common Market for Eastern and Southern Africa ou COMESA). Lors du dernier FCSA, elle a exprimé son vœu d’ouvrir davantage le marché chinois aux pays africains et de porter, de 190 à plus de 440, le nombre des produits bénéficiant d’un tarif douanier zéro et en provenance des pays africains les moins avancés ayant des relations diplomatiques avec la Chine; de créer, au cours des trois prochaines années, trois(3) à (5)cinq zones de coopération économique et commerciale dans des pays africains. Cette démarche s’inscrit clairement dans une logique commerciale concurrente avec des mécanismes de même nature comme l’African Growth Opportunity Act (AGOA) lancé par les Etats-Unis en décembre 2006 ou les Accords Union Européenne –Afrique Caraïbes Pacifique (UE-ACP). Dans le domaine des investissements, la Chine se signale de plus en plus par sa volonté de participer aux flux financiers mondiaux. Cette politique d’investissement en Afrique est principalement articulée autour de l’acquisition de gisements de matières premières (dont le bois et les minerais), et de la recherche de partenariats nécessaires à l’accès et à l’approvisionnement en énergie. Le modus operandi en matière d’investissement est souvent invariable. Il commence par le montage d’une joint-venture avec une entreprise locale ou internationale pour acquérir des droits d’exploration et d’exploitation (cas au Soudan) puis s’enchaîne avec l’importation du matériel et de la main d’œuvre de Chine pour la réalisation des infrastructures (routes et oléoducs) nécessaires à l’acheminement du pétrole vers les sites portuaires. Cette politique d’investissement s’inscrit dans une stratégie globale de sécurité énergétique et ne se soucie guère de rentabilité immédiate, ce qui accroît d’avantage les chances de la Chine de supplanter les institutions financières classiques occidentales. Pour mieux promouvoir les investissements, la Chine est maintenant présente dans le secteur bancaire. C’est ainsi qu’en 2000 Eximbank (une banque d’import-export chinoise) a implanté sa première filiale à Khartoum au Soudan. Lors du dernier FCSA de novembre 2006, environ seize(16) contrats commerciaux pour un montant de deux (02) millions de dollars ont été signés. Enfin, la politique d’investissement mise en place par Pékin n’est pas du tout neutre. Elle vise à créer les conditions d’expansion et d’exportation des firmes chinoises sur le continent africain. En effet, les prêts consentis sont généralement destinés à la construction ou à la réfection d’infrastructures. L’appel d’offre pour la réalisation de ses marchés est souvent favorable aux entreprises chinoises soumissionnaires en raison de leur capacité à importer la main d’œuvre de leur pays. En Algérie, par exemple, la China State Construction and Engineering Corporation (CSCEC) remporte fréquemment les contrats publics. La boucle est bouclée, car Pékin retrouve indirectement une partie de sa mise initiale à travers ses entreprises de Bâtiment et Travaux Publics (BTP), se fait rembourser son prêt par les états débiteurs tout en donnant du travail à ses ressortissants. Parallèlement, le marché africain, moins exigeant que le marché occidental sur la qualité des produits, devient progressivement un marché-test pour l’industrie chinoise. Depuis quelques années, les entreprises chinoises se signalent dans la construction de centrales électriques (Soudan et Mozambique), s’initient à l’aéronautique au Zimbabwé et au nucléaire civil en Afrique du Sud. Il s’y ajoute que des milliers de produits manufacturés à bon prix inondent tout le continent africain, devenu pour les firmes chinoises un marché à haut potentiel29.A ce propos, note François Lafargue, « même si les entreprises chinoises cristallisent le mécontentement, accusées de fraudes douanières et de livrer une concurrence déloyale à l’économie locale et informelle, les gouvernements africains restent bienveillants, estimant que l’intrusion de la Chine est un moyen de dynamiser la concurrence en permettant de contourner les circuits commerciaux traditionnels.»30 Ainsi, la mise en place de structures politiques aptes à « institutionnaliser » le dialogue sino-africain, conjuguée à l’offensive économique basée sur la sécurisation de la politique énergétique chinoise à long terme, offrent à la Chine des leviers d’instaurer une coopération bilatérale ou multilatérale avec l’Afrique dans d’autres domaines et de renforcer progressivement sa présence
Section 3 : La coopération bilatérale ou multilatérale Même si la diplomatie pétrolière demeure au cœur des préoccupations chinoises, il n’en reste pas moins que Pékin use d’autres instruments pour asseoir sa position en Afrique. La gamme d’initiatives bilatérales et multilatérales s’étend de la coopération militaire aux échanges socioculturels, en passant par la participation aux missions onusiennes de maintien de la paix. §1. La coopération militaire sino-africaine Aujourd’hui, la coopération militaire a revêtu les mêmes allures que la coopération économique sous couvert, comme toujours, du sacro saint principe de la non-ingérence. Elle concerne la fourniture d’armes et la formation du personnel. La Chine a ouvert trois usines de fabrication d’armes légères au Soudan ; des usines de munitions et d’armes légères sont implantées au Zimbabwe et au Mali. Des accords de fourniture de matériels militaires avec la Namibie, l’Angola, le Botswana, le Soudan, l’Érythrée, le Zimbabwe, les Comores ou la République du Congo, sont régulièrement signés. La Chine n’a pas hésité à vendre au Soudan des avions de surveillance F-7 et des avions de transport Y-8 en pleine guerre civile, pendant la période où ses compagnies pétrolières étaient engagées dans l’exploitation des gisements pétroliers de Muglad. Ces ventes sont réalisées le plus souvent par la North Industry Corporation (NORINCO) et Polytech Industries, la plus importante firme de vente d’armes de l’armée chinoise. Le marché africain, comme dans le domaine des BTP, est l’occasion de tester un matériel souvent rustique et peu prisé sur les marchés occidentaux. C’est en Afrique que la RPC trouve un débouché pour ses avions d’entraînement K8, fournis à la Namibie, au Soudan et au Zimbabwe. La Chine pourvoit des hélicoptères au Mali, à l’Angola et au Ghana, de l’artillerie légère et des véhicules blindés à la quasi-totalité des pays de la région australe, ainsi que des camions militaires, des uniformes, du matériel de communication. La coopération est particulièrement étroite avec le Zimbabwe depuis le début des années 1980 et s’est renforcée en 2004. Pékin lui fournit des chars, de l’artillerie, des blindés ainsi que des camions, des vedettes rapides et des batteries de défense antiaérienne. Dans le domaine de la formation, on assiste depuis quelques années à une augmentation significative du nombre de stages de formation militaire dans tous les domaines, à un moment où les portes des académies militaires européennes sont de plus en plus fermées aux élites africaines. La Chine s’est même engagée à former dans les trois prochaines années, environ 15000 africains, dont une bonne partie de militaires. Cette politique d’armement n’est pas sans inquiéter les organisations de défense des droits de l’homme comme Amnesty International. Dans un rapport publié en juin 2006, Amnesty épingle les fournitures d’armes chinoises dans les zones en conflit comme la RDC où 17% des armes recensées à Bunia, dans la région de l’Ituri, sont d’origine chinoise. Le même rapport présente la Chine comme « l’un des pays les plus secrets et les plus irresponsables en matière d’exportations d’armes ». En effet, depuis huit ans, Pékin ne publie aucune information sur ses activités de transfert d’armes à l’étranger sur le registre des armes classiques des Nations Unies. Elle tarde également à ratifier le traité international sur le commerce des armes. §2. Les échanges socioculturels Conscient de la place de la culture dans l’affirmation et la pérennisation des relations sino-africaines, Pékin n’a pas voulu que ce secteur soit en reste. Comme le note Renaud Delaporte, « la reconnaissance de l’identité culturelle du continent constitue un aspect inhérent de la politique chinoise. Si le G8 ou l’OMC n’ont jamais songé à inviter des groupes de danses folkloriques ou d’exposer quelque 300 pièces de sculpture, de la peinture de la poterie, à l’occasion de leurs arides conférences d’experts, les Chinois, eux, ont tout de suite compris la nécessité31 .»C’est ainsi qu’en 2004, trois manifestations à caractère culturel ont été organisées, en l’occurrence un festival international intitulé « Rendez-vous à Beijing », une tournée dite de la culture chinoise et un festival des jeunesses chinoise et africaine. Parallèlement, une implantation linguistique est amorcée avec la création de la première station radio chinoise, Radio Chine International (CRI), au Kenya depuis février 2006. A coté de cet outil de vulgarisation et d’échange, s’ajoute la création de centre culturel Confucius, au Cameroun, au Zimbabwe et au Kenya. Le dialogue culturel ainsi prôné renforce l’opposition de la Chine aux règles traditionnelles du partenariat Nord-Sud dans lequel les cultures africaines sont reléguées au second plan. Il demeure toujours au service d’une logique commerciale bien pensée car « au lieu des copies de marques occidentales sur des polos, c’est bientôt des boubous ornés de logos de marques chinoises que les africaines s’arracheront sur les marchés.32 » Cette promotion culturelle s’appuie également sur une diaspora chinoise évaluée à 130 000 personnes en Afrique, et pouvant atteindre officieusement 500 000 ressortissants.33La présence de chinois sur le continent remonte à plusieurs siècles. Toutefois, leur installation massive dans plusieurs pays africains est consécutive à l’ouverture sur le monde extérieur voulue par les autorités chinoises, depuis l’application des mesures de la réforme initiée par Deng Xiaoping. Présents en Afrique du Sud, à Madagascar, à l’île Maurice, au Kenya, en Tanzanie et en Afrique de l’Ouest (Sénégal, Mali etc.…) la communauté chinoise essaime de plus en plus sur le continent, portée surtout par la vague commerciale. Très généralement, il s’agit de coopérants ou d’ouvriers chinois qui sont restés dans les pays pour s’y adonner à une activité commerciale. Entreprenants, ils réussissent en quelques années à se signaler dans le petit commerce de produits manufacturés et à se regrouper dans des quartiers qu’ils finissent par contrôler (développement du phénomène des China towns). Diffuseurs de la culture chinoise, les ressortissants de la diaspora constituent avant tout les relais économiques pour la distribution des produits chinois, ce qui les expose aux protestations des industriels et commerçants locaux. Pékin songe à compenser le déficit de son image par la promotion de la coopération touristique. Le Livre blanc sur la politique de la Chine en Afrique promet « d’appliquer effectivement le programme des voyages organisés de citoyens chinois dans des pays africains ; d’augmenter, à la demande des pays africains et en fonction de la faisabilité, le nombre de destinations touristiques agréées pour les citoyens chinois. » Selon le Bureau d’Administration des Entrées et Sorties du ministère chinois de la sécurité publique, le nombre de chinois visitant l’Afrique a doublé entre 2005 et 2006 et se chiffre aujourd’hui à 110 000 personnes. Le projet d’implantation de dix villages industriels intégrés en Afrique, dédiés aux entreprises chinoises, permettra d’accroitre le nombre de coopérants et de commerçants chinois sur le continent. §3. La présence militaire sous mandat de l’ONU L’Afrique constitue pour la Chine un nouveau champ d’action de son rayonnement diplomatique grâce à sa participation aux opérations de maintien de la paix. En investissant un tel créneau, Pékin signe en même temps son entrée dans un domaine jusque là réservé aux anciennes puissances coloniales, la France et la Grande Bretagne. Signe de son ouverture et de la place qu’elle accorde au couple paix-développement, la Chine a envoyé en janvier 2003 un premier contingent en RDC dans le cadre de la Mission de l’Organisation des Nations Unies au Congo (MONUC) destiné à assurer un soutien médical. En 2005, un second contingent a participé à la Mission des Nations Unies au Liberia (MINUL), après la reconnaissance de Pékin par ce pays. A ce jour, environ 1500 soldats chinois sont présents en Afrique dans le cadre du maintien de la paix. Il s’y ajoute que Pékin a aidé financièrement l’Union Africaine (UA) pour le déploiement des casques blancs au Darfour. Cette présence pour le moment symbolique pourrait être naturellement appelée à croitre au fur et à mesure que les intérêts chinois se renforceront. En somme, la politique africaine de la Chine est désormais rentrée dans un cycle majeur à travers une présence multidimensionnelle suffisamment visible, au point de soulever de multiples interrogations dont la plus importante demeure l’avenir des relations sino-africaines. L’engagement et la détermination des autorités chinoises à prendre pied sur le continent, le dynamisme économique de ses firmes pétrolières et commerciales, la coopération militaire et culturelle, autant de jalons posés dont les impacts, déjà perceptibles, sont annonciateurs de profonds bouleversements dans l’univers des relations sino-africaines.
TITRE II: PERSPECTIVES SINO-AFRICAINES L’ampleur de l’offensive chinoise sur le continent africain ne laisse pas indifférent tant les enjeux qu’elle suscite sont multiples. En effet, le retour remarqué de la Chine intervient dans un contexte géopolitique mondial caractérisé par la redéfinition d’un nouvel ordre politique et économique dans lequel l’Afrique peine à trouver des repères. Cette situation survient également à un moment critique où le continent, bien que traversé par de multiples conflits, amorce un mouvement de démocratisation sous l’œil « vigilant » des anciennes puissances coloniales, mais également sous la poussée significative des populations, dont les aspirations à un peu plus de citoyenneté ne cessent de se faire valoir. Au plan économique, la prise de conscience d’un développement collectif se fait de plus en plus vive et mobilise déjà le leadership africain à travers la promotion du NEPAD. Dans ce cadre, la stratégie de puissance déployée par Pékin ne peut manquer d’entrainer de profonds bouleversements au triple plan politique, économique et sécuritaire. Quels sont les impacts politiques de la diplomatie chinoise sur l’avenir de la démocratie en Afrique ? Est-elle synonyme d’opportunités économiques ou de périls pour le développement du continent ? Quels sont les risques sous-jacents à la présence chinoise en Afrique dans le domaine de la paix et de la sécurité collective? Autant de questions qui jalonnent les nouvelles relations sino-africaines et qui exigent sinon des réponses urgentes, du moins une approche prospective afin d’esquisser les grandes tendances.
CHAPITRE I : LES IMPACTS POLITICO-ECONOMIQUES DE LA POLITIQUE CHINOISE La chute du mur de Berlin en novembre 1989, n’a pas seulement marqué la fin des totalitarismes en Europe de l’Est. Elle a répandu les vents de la démocratie à travers les continents en appelant à une plus grande participation des peuples aux choix de leurs destins respectifs. En Afrique, les années 90 inaugurent l’ère des conférences nationales et de la démocratisation de la vie politique. Au cours de la Conférence de la Baule de 1990, le Président Mitterrand sonne le glas du monopartisme. A partir de cette date, on a assisté à la mise en place progressive de l’aide, désormais jaugée à l’aune des efforts de démocratisation des régimes africains. Cette approche a été plus ou moins maintenue par son successeur Jacques Chirac pour qui, «être donneur d’aide aujourd’hui, c’est en règle générale appartenir à la grande famille des nations industrialisées et démocratiques. Une famille qui a sa culture, ses solidarités et ses réflexes, notamment la bonne gouvernance, la transparence, le dialogue, la rigueur, l’efficacité. C’est pourquoi les donneurs tendent à se détourner des pays aidés qui ne respectent pas ces mêmes critères que, par ailleurs, ils s’imposent à eux-mêmes34.» Cette tendance est aussi nettement perceptible dans les pays anglophones où la Grande Bretagne n’exclut plus d’user de sanctions économiques pour condamner les dérives autoritaires des membres du Commonwealth. Ce fut le cas avec le Nigeria, sous le régime, du dictateur Sani Abacha ou du Président Robert Mugabé du Zimbabwe. Elle est même devenue une quasi-règle de la politique d’assistance africaine de l’Union européenne, et des Etats-Unis. Dans le même temps, depuis la création de l’UA en 2002, des mesures politiques fermes visant à promouvoir la stabilité des pays africains sont adoptées, parmi celles-ci, le refus de reconnaissance des pouvoirs issus de putsch militaire. Grosso modo, le retour de la Chine survient à un moment où la recherche d’un environnement politique stable, commandé par des règles de dévolution du pouvoir transparentes, est en marche. Dans le même temps, la percée chinoise est en voie de modifier profondément les perspectives de développement économique du continent. Section 1. Les menaces sur l’Etat démocratique et l’intégration politique En plaçant ses relations avec les pays africains sur le socle immuable et sacro-saint de la « neutralité et de la non-ingérence », la diplomatie chinoise semble constituer un frein à l’émergence de l’Etat de droit en Afrique. Dans le même temps, elle retarde l’intégration politique du continent tout en donnant à Pékin les moyens de son rayonnement dans les instances internationales au détriment des puissances concurrentes. §1. Les menaces sur l’Etat démocratique A. Le bouclier chinois ou les risques de promotion de la mal gouvernance Pour sauvegarder ses relations commerciales et dans le but de rester fidèle à sa « diplomatie de non-rupture », Pékin n’hésite pas à user de son statut de membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU pour défendre ses alliés. C’est ainsi qu’en juillet et septembre 2004, elle a menacé d’utiliser son droit de veto pour bloquer l’adoption de sanctions politiques et pétrolières contre le Soudan accusé de génocide au Darfour. En avril 2005, elle s’est abstenue au cours de la saisie de la Cour Pénale Internationale (CPI) visant à traduire en justice les responsables soudanais supposés impliqués dans des crimes de guerre au Darfour. Aujourd’hui, le Soudan s’oppose toujours au déploiement de troupes onusiennes sur son sol, avec le soutien discret de Pékin. Afin de faire face à son isolement international, le Président Robert Mugabe du Zimbabwe a entrepris une politique d’ouverture en direction des entreprises chinoises. En retour, le Premier ministre chinois n’a pas manqué d’exprimer le soutien de la Chine à la réforme agraire au Zimbabwe. Charmé par Pékin, Robert Mugabe n’a pas pu s’empêcher de déclarer en mai 2005 à l’occasion du 25e anniversaire de l’indépendance de son pays:«Il nous faut nous tourner vers l’Est, là où se lève le soleil.» En Ethiopie, les appels pressants des Etats-Unis en faveur de l’organisation d’élections transparentes en 2005 ont été ignorés par le parti au pouvoir qui «prônait un rapprochement avec Pékin comme alternative35.» Par ailleurs au Nigeria, malgré les multiples condamnations du régime autoritaire de Sani Abacha par la communauté internationale, la Chine s’était montrée très conciliante, poursuivant résolument sa politique énergétique avec ce pays. De même en Angola, la RPC est accusée par les organisations non gouvernementales de soutenir indirectement la campagne électorale du Président Eduardo Dos Santos, par le financement de nombreux projets électoralistes du parti au pouvoir. Cette situation représente une menace pour l’édification de l’Etat de droit en Afrique. En premier lieu, le soutien de la Chine constitue une bouée de sauvetage à des régimes politiques souvent décriés. Elle perpétue ensuite la mal gouvernance politique du continent sous prétexte de respect de la souveraineté des Etats. Enfin, elle est à même de saper les efforts des organisations des droits de l’homme soucieuses de hisser les pays africains au peloton des nations respectueuses des standards en matière de droits élémentaires de la personne. En effet l’avenir politique du continent africain est étroitement lié à sa capacité de s’insérer dans la communauté internationale à tous points de vue. Comme le souligne Yves Alexandre Chouala « le partenariat entre l’Afrique et les pays développés repose sur des éléments essentiels –respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, démocratisation de la vie politique – qui fonctionnent sinon comme des contraintes axiologiques du moins comme des valeurs politiques dont dépendent tout à la fois la modernisation et la civilisation de la figure internationale des États.36» C’est dire que dans le domaine des valeurs politiques fondatrices de la modernisation, le partenariat stratégique sino-africain n’offre guère de perspectives politiques viables tant la Chine elle-même continue d’être régulièrement mise au ban des accusés sur les questions des droits de l’homme. Loin d’imprimer aux pays africains des valeurs idéologiques et politiques de l’Occident, l’enjeu est de fonder l’ordre international autour de critères sélectifs nettement identifiables et mesurables. Comme le note Louis Michel, Commissaire européen au développement et à l’aide humanitaire, « il ne s'agit plus, aujourd'hui, de considérer l'Afrique avant tout comme un "bénéficiaire" ou un "continent en développement' voire "sous-développé", mais bien comme un partenaire à part entière, un nouvel acteur du système multipolaire mondial, doté des attributs de la puissance politique, économique et stratégique et capable de relations normales avec d'autres pôles mondiaux37.»
B. La dissociation du couple économie-politique La proclamation de la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats africains, même fondée en droit, pose problème dans le contexte de déficit démocratique du continent. A ce titre, à l’étape actuelle de l’insertion de l’Afrique dans le concert des nations démocratiques, le partenariat chinois étale une insuffisance de taille comparée à l’AGOA ou aux Accords (UE-ACP) de Cotonou. L’AGOA est une loi visant à promouvoir le commerce entre l’Afrique et les Etats-Unis sous la bannière de la promotion de critères politiques très sélectifs allant de la démocratisation, à la libéralisation, en passant par la bonne gouvernance et le respect des droits de l’homme. Quatorze pays africains ont été exclus de cette nouvelle loi qui autorise l’entrée aux États-Unis en franchise de douane et sans quota jusqu’en 2008 des produits provenant du continent africain. Il s’agit de l’Angola, du Burkina, du Burundi, des Comores, de la Côte d’Ivoire, de la Gambie, de la Guinée Équatoriale, du Liberia, de la Namibie, de la République Démocratique du Congo, de la Somalie, du Soudan, du Togo, du Zimbabwe. Quand à l’Union Européenne, elle n’avait pas hésité à suspendre sa coopération en 1990 avec le Soudan (signataire des accords de Lomé Europe-ACP) pour non respect des droits de l’homme, de la démocratie et du processus de paix. Elle a réitéré, en mars 2007, sa volonté de suspendre son aide au Soudan face au refus des autorités de ce pays d’autoriser un déploiement de casques bleus au Darfour. Le forum sino-africain de novembre 20006 a proposé une initiative similaire sans aucune condition politique, offrant ainsi une alternative à des pays récalcitrants ou poussifs dans le respect des droits de l’homme. Comme le faisait remarquer le sous-secrétaire d'État américain adjoint aux affaires africaines, M. Michael Ranneberger, le 28 juillet 2006 devant la sous-commission des affaires africaines de la Chambre des représentants:« La Chine, a une influence croissante sur le continent africain, et on peut craindre qu'elle ait l'intention d'aider les dictateurs africains, d'obtenir une mainmise sur les richesses naturelles précieuses de l'Afrique et de détruire la plupart des progrès que les pays africains ont réalisés ces quinze dernières années en matière de démocratisation et de gestion des affaires publiques38. » §2.La remise en cause de l’intégration politique du continent A. Vers le retour du nationalisme Le partenariat stratégique sino-africain survient également dans un contexte politique dominé, par la mise en œuvre d’un agenda africain centré sur la recherche d’une plus grande intégration politique du continent. En effet, la création de l’UA survenue en 2002 marque une étape cruciale dans la marche du continent vers l’unification politique. Cette vision unitaire est sous-tendue par l’idée de faire peser d’avantage l’Afrique dans les instances internationales pour influencer les différents débats (comme l’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le Développement), et amener la communauté internationale à négocier non plus avec un conglomérat d’Etats mais plutôt avec les structures sous-régionales, régionales voire continentales, notamment avec l’UA. La démarche unitaire a commencé à porter ses fruits avec l’invitation régulière des leaders africains promoteurs du NEPAD aux sommets du G8. Il est à craindre que la nouvelle diplomatie chinoise ne brise cette dynamique. D’une part, l’approche bilatérale privilégiée par Pékin, surtout avec les pays pétroliers, peut entretenir l’illusion d’un développement séparé et reléguer au second plan les préoccupations unitaires du continent. A ce propos, l’activisme de Pékin irrite l’Afrique du sud qui, faute de pétrole, voit ses deux principaux concurrents, le Nigeria et l’Angola, profiter largement de la manne chinoise. La présence chinoise attise les rivalités sourdes entre ses trois pays candidats à un siège permanent au conseil de sécurité. Par ailleurs, l’Angola entend tirer profit du soutien chinois pour renverser l’équilibre sous régional en Afrique australe pour le moment dominé par le leadership sud-africain.
B. La fidélisation du vote africain à l’ONU En appelant à accroître la place de l’Afrique dans les institutions internationales, la Chine cherche plutôt à développer un réseau d’alliés pour maintenir un vivier de partenaires susceptibles de contrebalancer l’influence des puissances concurrentes. La perspective de l’élargissement du conseil de sécurité de l’ONU a déjà donné un avant goût avec le duel diplomatique engagé par la Chine et le Japon en Afrique. Pékin apprécie tout le poids des voix africaines qui lui ont permis en 1971 de retrouver son siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU, au détriment de Taiwan. La récente nomination d’une Chinoise à la tête de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) est venue rappeler l’importance du vote des 48 pays africains, représentant 25% des voix aux Nations Unies. Au demeurant, il n’est pas exclu que la division des pays africains s’accentue au niveau des instances internationales autour des questions liées aux droits de l’homme par exemple, un domaine ou Pékin excelle dans l’immobilisme. En outre, même si la question taïwanaise n’est plus au centre de son action en Afrique, Pékin, à la faveur de sa réussite économique, use désormais de la diplomatie du portefeuille pour isoler Taiwan, avec une certaine réussite. Après le rétablissement des rapports diplomatiques du Sénégal avec la RPC en 2004, il ne reste plus que quatre (4) pays africains (Burkina Faso, Gambie, Sao Tome et Principe, Tchad) sur 53 à soutenir Taipei. L’opportunisme de certains Etats africains aidant, la série Taipei-Pékin est loin de connaitre son épilogue et entrainera, à coup sûr, une accentuation de la division du continent dans les instances internationales.
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