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www.diploweb.com Géopolitique de la Russie et de la Chine

 

Quelles perspectives pour le partenariat stratégique sino-russe ?

Commandant Sébastien Fontaine, Armée de l’Air, France, CID, 14e promotion

Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, les relations entre la Russie et la Chine ont été conduites sous le signe de la normalisation et de la convergence politique. Ensemble, elles ont construit un partenariat stratégique qui visait à promouvoir toutes sortes de coopérations. Elles ont rassemblé leurs efforts pour lutter contre l’hégémonie américaine. Elles ont également développé leurs échanges économiques, en particulier dans les domaines militaro-techniques et énergétiques.

Toutefois, ces divers rapprochements ont dans un même temps suscité de nombreuses préoccupations parmi les dirigeants russes. La Chine, qui modernise son armée de manière alarmante, pourrait représenter une menace stratégique sur le long terme. De plus, les responsables russes souhaiteraient élargir la coopération économique au-delà de l’approvisionnement en ressources énergétiques, ce que la Chine se montre peu disposée à faire. Enfin, l’ascension extraordinaire de la Chine pourrait bien placer le voisin russe en position d’éternel « junior ».

Difficile dans ces conditions d’imaginer que le partenariat sino-russe soit voué à se développer significativement. Au contraire, la Russie, qui vient juste de se relancer sur le plan économique, pourrait bien se montrer plus exigeante vis-à-vis de son voisin chinois. Cela risque de se traduire par une période de stagnation dans les diverses coopérations entre ces deux grandes nations.

Mémoire de géopolitique rédigé au Collège Interarmées de Défense dans le cadre du séminaire « Russie » dirigé par Isabelle Facon.

Biographie de l'auteur en bas de page.

Mots clés : Russie - Chine - Partenariat stratégique - Lutte hégémonie américaine - Coopération militaro-technique - Echanges énergétiques - Coopération économique

 

SOMMAIRE

1. LUTTE CONTRE L’HEGEMONIE AMERICAINE : UN OBJECTIF COMMUN DIFFICILE A METTRE EN OEUVRE

1.1 Les intérêts russes et chinois menacés par « la stratégie d’influence » des Etats-Unis

1.1.1 L’interventionnisme américain, source de profondes inquiétudes

1.1.2 Elargissement de l’OTAN et défense anti missiles, ou la « stratégie d’encerclement » américaine

1.2 Les signes de l’opposition sino-russe aux Américains

1.2.1 La vision politique commune pour la stabilité mondiale

1.2.2 Les actions menées pour contraindre l’influence américaine

1.3 Les limites de la lutte conjointe contre la super puissance américaine

1.3.1 Le besoin de relation bilatérale avec les Etats-Unis

1.3.2 Le choix stratégique de la Russie face à la montée en puissance de la Chine

2. COOPERATION MILITARO-TECHNIQUE : EXEMPLE D’UNE COLLABORATION FRUCTUEUSE A L’AVENIR INCERTAIN

2.1 Une collaboration réussie en raison d’intérêts convergents

2.1.1 La Russie entre préoccupations économiques et stratégiques dans le domaine de la défense

2.1.2 Le voisin chinois à la recherche d’une crédibilité sur le plan militaire

2.1.3 Bilan d’une coopération réussie

2.2 Un équilibre à présent fragilisé

2.2.1 Les nouveaux besoins de la Chine en matière d’armements

2.2.2 Les craintes de la Russie vis-à-vis d’un voisin chinois trop bien armé

 

3. LA VOLONTE DE COOPERATION ECONOMIQUE : UNE RHETORIQUE PEU SUIVIE D’EFFETS

3.1 Cas particulier de la coopération dans le domaine de l’énergie 

3.1.1 Des prédispositions favorables de part et d’autre…

3.1.2 … contrées par les préoccupations internes et externes de la Russie

3.2 Le voisin chinois : un partenaire a priori intéressant pour d’autres formes de coopération

3.2.1 La Russie à la recherche de partenaires pour son développement économique

3.2.2 La Chine : le partenaire idéal a priori

3.3 Une coopération mitigée et peu prometteuse

3.3.1 Une coopération qui progresse lentement

3.3.2 Les difficultés internes en Russie

3.3.3 Des intérêts de plus en plus  divergents

 

 

AU LENDEMAIN de l’effondrement de l’empire soviétique, le développement des relations de la Russie avec son voisin chinois constitue un succès indéniable dans la politique extérieure menée par Moscou. Alors que l’influence de la Russie déclinait pratiquement sur tous les fronts, les relations entre ces deux pays ont été conduites sous le signe de la normalisation et de la convergence politique. Un partenariat stratégique s’est naturellement établi entre ces deux pays. Il a permis d’instaurer les conditions favorables pour un rapprochement dans de nombreux domaines.  

Par exemple, au niveau des relations internationales, la Russie et la Chine partagent une vision commune à propos de la nature des relations entre tous les pays du monde. En l’occurrence, le principe  d’indépendance nationale, qui se caractérise par le droit à la souveraineté de chaque pays et l’intégrité territoriale sont considérés comme des conditions fondamentales pour l’équilibre international. Indirectement, ils souhaitent former une alternative à la vision hégémonique des Etats-Unis, afin de pouvoir contrer la stratégie d’influence américaine à travers le monde. Sur le plan économique, certaines de leurs coopérations ont été très fructueuses depuis le début des années 1990, au rang desquelles on peut citer la coopération militaro-technique (terme employé dans le jargon russe courant). Cependant, ayant connu de nombreuses difficultés pour assumer correctement la transition entre la fin de l’époque soviétique et l’ère de la société libérale, la Russie est consciente plus que jamais que le développement économique du pays est devenu la condition impérative qui lui permettra de renouer avec son statut de grande puissance mondiale. A cet égard, ses intérêts ne sont pas nécessairement compatibles avec les objectifs visés par les responsables chinois sur le long terme. Ce paradoxe soulève de nombreuses questions : la Russie peut-elle concilier son envie de regagner sa place de premier rang avec des relations étroites avec un voisin en passe de devenir un sérieux concurrent dans de nombreux domaines ? Quelle attitude adopter pour la Russie face à un voisin qui n’en finit pas de se développer et qui pourrait bien être tenté sur le long terme par l’unilatéralisme ? Quel défi représente le réarmement de la Chine pour la Russie, soucieuse à la fois de préserver son industrie de Défense mais en même temps d’assurer sa propre sécurité face à un voisin jugé peu fiable ?  

Afin d’appréhender de quelle manière l’attitude russe devrait influencer les futurs rapports entre ces deux pays, nous analyserons leurs récentes relations dans le domaine de la lutte contre l’hégémonie américaine, et dans celui de la coopération économique avec une attention particulière portée sur la coopération militaro-technique. Cela nous permettra de mieux saisir les implications et les enjeux pour chaque partie, et d’en déduire les perspectives vraisemblables de leurs rapports mutuels.

 

PREMIÈRE PARTIE : LUTTE CONTRE L’HEGEMONIE AMERICAINE : UN OBJECTIF COMMUN DIFFICILE A METTRE EN OEUVRE        

La Russie et la Chine sont deux puissances politiques et militaires d’importance majeure, dont le rôle dans les enceintes internationales ne peut être ignoré. Elles comptent, avec l’Union européenne, parmi les seuls contre-pouvoirs opposables à la puissance américaine. Des contre-pouvoirs qui peuvent peser plus lourd dès lors que ces deux pays rassemblent leurs efforts dans un projet commun.

 

1.1 Les intérêts russes et chinois menacés par « la stratégie d’influence » des Etats-Unis  

Depuis la normalisation des relations entre la Russie et la Chine, plusieurs traités ont été ratifiés entre ces deux pays. Ils ont permis d’instaurer les conditions appropriées pour une collaboration au niveau bilatéral, mais également et surtout pour promouvoir une position commune dans les relations internationales. La Russie et la Chine sont effectivement déterminées à rassembler leurs efforts pour lutter contre toute forme d’hégémonie, en particulier celle de la superpuissance américaine.

 

1.1.1 L’interventionnisme américain, source de profondes inquiétudes

De l’avis des dirigeants russes et chinois, les Etats-Unis depuis les années 1990 ont développé une « stratégie d’influence » sous des formes très diverses qui pouvait constituer une menace directe pour leurs propres intérêts. A l’extrême, cela pourrait se traduire par un risque militaire direct sur les territoires russe ou chinois, ou bien sur leurs zones d’influence respectives.

Durant ces dernières années, les interventions militaires menées sous leadership américain au nom des droits de l’homme se sont multipliées. Naturellement, la Russie et la Chine se sont montrées très méfiantes, et ont adopté une position commune pour condamner de telles initiatives qui constituent, selon elles, autant de précédents fâcheux. Parmi les crises qui ont exacerbé l’inquiétude des dirigeants russes et chinois, on retiendra les conflits régionaux tels que l’intervention de l’OTAN au Kosovo et en Serbie en 1999, ou bien l’intervention de la coalition en Irak en 2003. Dans les deux cas, Moscou et Pékin ont estimé que ces opérations constituaient une ingérence flagrante dans les affaires intérieures d’un Etat souverain, d’autant que celles-ci ont été initiées sans l’aval du Conseil de Sécurité de l’ONU[1]. Ils se sont vivement insurgés contre la manière dont les Américains ont instrumentalisé les interventions de ce type, condamnant le bien fondé a priori des guerres déclenchées au nom de principes humanitaires, ou bien de la nécessité d’instaurer un régime démocratique. Ces deux épisodes ont également renforcé la volonté sino-russe de promouvoir l’existence d’un monde multipolaire. En mai 2003, pour ne citer que cet exemple, ils diffusent une déclaration commune pour condamner une nouvelle fois toute forme de politique fondée sur l’unilatéralisme. En juillet 2005, les présidents V. Poutine et Hu Jintao proposaient une déclaration conjointe sur l’ordre international au 21° siècle. Ils souhaitaient par ce biais rappeler à la communauté internationale l’importance d’un « ordre mondial juste et rationnel, reposant sur les principes et normes universellement reconnus du droit international »[2]. Indirectement, ils recommandaient de multiplier toutes les coopérations possibles en guise d’antidote à l’hégémonie américaine.

Les responsables russes et chinois les plus suspicieux considèrent même qu’il existe un risque potentiel d’assister à une intervention américaine directe ou indirecte pour des raisons analogues, et qui intéresserait soit leurs propres territoires, soit les zones d’influence situées à leurs frontières. Plus précisément, certaines régions soumises à des tensions séparatistes, telles que la Tchétchénie pour la Russie, ou bien Taïwan ou le Tibet pour la Chine, pourraient selon eux faire l’objet d’une attention américaine qui pourrait devenir fort préjudiciable.

Si le scénario ci-dessus paraît peu probable, il existe en revanche une autre forme d’influence dans les relations internationales beaucoup plus insidieuse et dangereuse pour les intérêts russes et chinois. Les événements de type « révolution de couleur » comme ce fut le cas en Géorgie et en Ukraine ont été perçus comme un risque très important. La Russie et la Chine n’ont pas oublié le soutien plus ou moins direct d’acteurs américains envers les organisations non gouvernementales. Les trois révolutions – celle des ‘roses’ en Géorgie (novembre 2003 - janvier 2004), la ‘révolution orange’ en Ukraine (novembre-décembre 2004) et la ‘révolution des tulipes’ au Kirghizstan (avril 2005) – ont chacune suivi le même modèle : des groupes révolutionnaires, soutenus par des ONGI (ONG internationales) américaines des droits de l’homme, se sont fermement opposés à l’influence politique russe dans leurs pays respectifs. Washington, qui a subventionné un grand nombre de ces ONGI, est largement critiqué pour cet appui indirect aux mouvements « révolutionnaires ». Naturellement, ces divers événements ont attisé les inquiétudes des responsables russes et chinois qui redoutent fortement que des cas similaires puissent se reproduire en Asie centrale.

 

1.1.2 Elargissement de l’OTAN et défense anti missiles, ou la « stratégie d’encerclement » américaine

Selon certains dirigeants russes et chinois, les Américains mènent une « stratégie d’encerclement » qui pourrait restreindre notablement leurs zones d’influence. En particulier, la volonté d’élargissement de l’OTAN[3] a été considérée au début des années 1990 comme un danger important pour les intérêts directs de la Russie. Indirectement, la Chine a estimé que ce renforcement de l’Alliance augmentait inévitablement le poids et la puissance des Etats-Unis dans un monde où ils disposaient déjà d’une supériorité flagrante.

Sur un tout autre plan, le projet américain de défense anti missiles national a aussi largement retenu l’attention de la Russie et de la Chine. Ce projet a été perçu comme une menace directe des Etats Unis sur les intérêts russes et chinois puisqu’il remettait directement en cause le traité ABM (ie. Anti Ballistic Missile) de 1972, considéré comme la pierre angulaire de la stabilité stratégique. Dans les faits, les Américains ont progressivement cherché à déployer certains systèmes dans la zone Pacifique en s’appuyant sur les pays qui leur étaient acquis sur le plan politique. Il s’agit de Taïwan, de la Corée du Sud, et du Japon[4]. Naturellement, la Chine et la Russie se sont vivement opposées à ce projet, car elles étaient inquiètes toutes deux des dangers qui pouvaient en résulter. La première y a vu une restriction probable de son influence sur Taïwan, avec un risque de voir cette province vouloir accéder rapidement à son indépendance. La seconde a estimé que ce projet pouvait engendrer, en réaction, une course à l’armement pour la Chine, ce qui risquait d’aboutir à une parité stratégique, dans un des rares domaines où la Russie avait encore l’avantage sur la Chine. Les récentes intentions américaines de déployer des systèmes pour cette défense anti missile en Pologne et en république tchèque[5] n’ont fait qu’accentuer ces craintes.

 

1.2 Les signes de l’opposition sino-russe aux Etats-Unis 

1.2.1 La vision politique commune pour la stabilité mondiale

En 1994, ces deux pays signent « le partenariat constructif » qui vise à instaurer des relations de bon voisinage, développer une coopération pacifique, et revendiquer un statut commun de non alignés. Ils entendent mener ensemble une lutte contre toute forme d’hégémonie, faisant valoir la nécessaire dimension multipolaire du monde. En 1996, ils s’accordent sur la mise en place d’un « partenariat stratégique pour le 21° siècle » : les présidents Boris Eltsine et Jiang Zemin veulent aller plus loin dans leur rapprochement. Ils partagent une vision commune sur des sujets tels que le contrôle des armements, le rôle de l’ONU, dont les deux Etats sont membres permanents du Conseil de sécurité, qui doit selon eux rester l’institution unique pour la gestion des relations internationales. Cette coopération renforcée illustre une volonté partagée de contrebalancer l’hyper puissance et l’unilatéralisme américain. Cette politique a d’ailleurs largement été soutenue par le ministre russe des affaires étrangères de l’époque, Evguéni Primakov, qui considérait avoir été trompé par les Etats-Unis[6]. Le rapprochement de ces deux pays a connu une avancée encore plus significative avec la signature du « Traité d’amitié et de coopération » en juillet 2001, sous l’impulsion de la Chine qui souhaitait raviver le partenariat politique avec son voisin russe[7]. Ces deux pays éprouvent un besoin durable de paix, de sécurité et de stabilité,  conditions jugées indispensables pour permettre un développement économique durable. Ce traité couvre plusieurs domaines qui relèvent des relations bilatérales, mais également des relations de portée régionale et internationale. Ensemble, ils réaffirment les principes fondamentaux qui doivent régir, selon eux, les relations internationales. Ils mettent à nouveau l’accent sur les principes de souveraineté et d’intégrité nationale, et réaffirment le respect des affaires intérieures comme un des fondements des relations entre Etats. En témoigne la déclaration bilatérale sur l’ordre mondial au 21° siècle qui précise que « tous les pays doivent respecter strictement les principes de respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, de la non-agression, de la non-ingérence dans les affaires des Etats tiers, de l’égalité et de l’avantage mutuel, de la coexistence pacifique », ou bien encore « le droit de tous les pays à choisir leur type de développement conformément à leurs spécificités nationales doit être pleinement garanti, de même que leur participation à égalité de droits aux affaires internationales ». Ils rappellent également le rôle déterminant de l’Organisation des Nations Unies, et en particulier l’importance de respecter les décisions (ou les non décisions) du conseil de sécurité même si elles ne coïncident pas nécessairement avec les volontés nationales ou celles issues d’organisations régionales.

La succession de ces divers traités, renforcée par de très nombreuses déclarations politiques communes sur la vision de l’ordre international, témoignent d’une vive volonté politique qui cherche à s’opposer à la vision occidentale en général, et à l’hégémonie américaine en particulier. 

1.2.2 Les actions menées pour contraindre l’influence américaine 

L’Organisation de Coopération de Shanghai : une organisation qui monte en puissance, parfois utilisée comme plateforme pour porter l’opposition à l’hégémonie américaine.

En premier lieu, ces deux pays sont à l’origine de l’Organisation de Coopération de Shanghai[8]. Cette organisation, qui s’efforce de promouvoir une attitude commune sur le triple plan sécuritaire, économique, et politique, vise à renforcer la sécurité et la stabilité régionale, ainsi que l'aide aux processus économiques et aux processus d'intégration, tout en maintenant l'identité nationale et culturelle de chaque Etat. Depuis 2004, l’OCS a acquis le statut d’observateur auprès de l’ONU. Cette reconnaissance internationale s’explique par le rôle important joué dans « l’approfondissement des processus d’intégration, de coopération et de sécurité dans l’espace CEI et dans la grande région qui s’étend de la Baltique à l’Océan Pacifique »[9].

Le « forum des cinq » a vu le jour à un moment où la tension montait entre Moscou et Washington à propos de l’élargissement de l’OTAN, tandis que la Chine et les Etats-Unis connaissaient une crise importante à propos du détroit de Taïwan. A l’évidence, cette organisation a servi de moyen politique pour exprimer l’opposition sino-russe à la vision américaine d’un ordre international unipolaire. Il s’agit bien de proposer une alternative telle que le monde multipolaire, comme le soulignait le vice ministre russe des affaires étrangères A.Iakovenko en 2005 : « l’OCS occupe clairement une place particulière parmi les structures régionales formées pour incarner, dans des formes réelles et viables, l’idée de multipolarité »[10]. Pour mémoire, l’OCS est une des rares structures internationales asiatiques sans participation américaine…

En 2005, on note un regain significatif des relations sino-russes lié à la présence américaine sur le long terme en Asie centrale. Celle-ci est considérée par les deux parties comme une menace qu’il faut neutraliser, d’autant que « la stratégie d’influence » américaine commençait à porter ses fruits. On a noté en effet un accueil très favorable de la part des Ouzbèks, des Kirghizes, des Tadjiks, et des Kazakhs, car les Etats-Unis ont versé des indemnités financières substantielles[11]. En même temps, du fait de leur présence militaire, ils participaient au renfort de la sécurité intérieure. Inévitablement, la Russie et la Chine ont agi pour contrer cette influence grandissante des Américains dans cette région, et via l’OCS, ils ont exigé  qu’ils élaborent un calendrier de retrait de leur présence militaire des territoires des membres de l’organisation[12], d’autant que la nervosité de la Russie et de la Chine face aux avancées américaines dans son pré carré traditionnel s’était accrue depuis la « révolution démocratique » survenue en mars 2005 au Kirghizstan. Ces régions représentent des intérêts d’une importance stratégique pour chacun de ces deux pays, comme en témoigne l’intérêt russe porté au Kirghizstan où la Russie a souhaité installer une base aérienne permanente en 2003[13].

Enfin, lors du récent sommet de l’OCS du 15 juin 2006 en Chine, les membres de l’organisation ont à nouveau prouvé leur détermination à œuvrer de concert pour dénoncer « les puissances qui veulent dominer le monde, …, et qui interfèrent dans les affaires intérieures d’autres Etats ».

 

Les exercices militaires comme expression de l’opposition à la stratégie d’influence américaine. 

En 2005, pour la première fois de leur histoire, la Russie et la Chine ont mené conjointement un exercice militaire de grande ampleur. Les manœuvres, baptisées « Mission de paix 2005 », ont rassemblé quelques 10000 soldats, et se sont déroulées dans le cadre de l’OCS. Les matériels mis en œuvre, tels que les bâtiments de la Marine ou les avions de combat et de bombardement, ont permis de démontrer que les forces russes et chinoises rassemblées étaient capables de faire peser une menace significative sur les troupes américaines déployées dans la zone Pacifique. Ces manœuvres ont donc illustré à quel point Moscou et Pékin redoutent les conséquences déstabilisantes sur le plan politique de l’ingérence militaire américaine à leurs frontières, et ont souligné le défi que la Russie et la Chine posent potentiellement à l’ordre visé par les Etats-Unis en Asie.

 

L’opposition sino-russe au projet américain de défense anti-missiles.

A propos de leur opposition à la stratégie anti missile américaine, Moscou et Pékin ont signifié officiellement leur désapprobation en 1998 en rappelant les principes fondamentaux du traité ABM. En 2000 à Pékin, ils ont réaffirmé leur opposition au déploiement de systèmes anti missile dans la région Pacifique[14]. Aujourd’hui, pour ce qui concerne la stabilité stratégique, le cheval de bataille sino-russe concerne l’opposition concertée et conjointe à l’installation d’armes dans l’espace. 

 

Finalement, nombreux sont les sujets de discorde avec les Etats-Unis. Officiellement, Moscou et Pékin convergent en de nombreux points et ils souhaitent s’opposer fermement à la stratégie d’influence américaine. Mais au bilan, les résultats obtenus ne sont pas très convaincants. Il semble que les actions réellement menées soient en décalage avec le discours officiel. Ce constat étonnant pourrait paradoxalement bien s’expliquer par les intérêts que Moscou et Pékin partagent respectivement avec les Américains.

 

1.3 Les limites de la lutte conjointe contre la super puissance américaine

1.3.1 Le besoin de relation bilatérale avec les Etats-Unis

Si Moscou et Pékin critiquent régulièrement l’attitude de Washington, ils ne négligent pas pour autant leurs relations bilatérales respectives avec les Etats-Unis. Chacun d’entre eux est soucieux de consolider son intégration dans la vie politique et économique internationale, et doit à cet effet préserver une relation forte avec la super puissance américaine. Cette dépendance est en particulier très sensible pour la Russie. Vladimir Poutine, en réaction à la politique extérieure poursuivie par Primakov[15] dans les années 1990 jugée par trop anti américaine, a volontairement relancé une coopération avec Washington dans les affaires de politique extérieure. De manière pragmatique, il a estimé que la Russie devait nécessairement accepter une certaine forme de subordination aux Etats-Unis si elle souhaitait être soutenue pour son incorporation progressive dans l’économie globalisée. On note d’ailleurs que l’attitude conciliante des Russes vis-à-vis des intérêts américains a été largement reconnue par les dirigeants des Etats-Unis[16]. Naturellement, un tel comportement lui a valu de vives critiques de la part de Pékin.

 

La délicate position de la Russie par rapport à l’élargissement de l’OTAN.

Dans un autre domaine, les Chinois ont regretté la réaction jugée peu virulente de Moscou face à la tendance à l’élargissement de l’OTAN de ces dernières années. En 1997, la Russie, consciente qu’elle n’était pas en mesure d’enrayer le processus d’élargissement, a signé un acte fondateur avec l’Alliance atlantique. En situation d’infériorité sur le plan politique, elle a dû se résoudre à préserver ses intérêts stratégiques en comptant sur l’attitude bienveillante des autres membres de l’organisation. La Chine avait néanmoins pu se rassurer en constatant toute la vigueur de la réaction de Moscou à l’opération de l’Alliance au Kosovo. Mais quelque temps plus tard, le Conseil OTAN-Russie mis en place en 2002 a confirmé l’orientation pragmatique de la Russie vis-à-vis de l’Alliance[17]. Mais en pratique, la Russie ne dispose toujours pas de droit de véto au conseil de l’Alliance, et son influence y demeure limitée, notamment pour ce qui concerne son éventuel futur élargissement. La Chine peut donc vraisemblablement douter de l’aptitude de la Russie à faire front à l’élargissement et l’affirmation internationale de l’organisation. Afin de rassurer son voisin asiatique, la Russie s’est engagée à maintenir Pékin informé de toutes les démarches qu’elle entreprendrait auprès de l’OTAN. Pour mémoire, la Chine est le seul membre du Conseil de Sécurité de l’ONU n’ayant aucun lien avec l’Alliance.

 

Le soutien spontané du gouvernement russe au lendemain du 11 septembre 2001.

Au lendemain du 11/09, la Russie s’est montrée très coopérative avec l’Alliance, au grand dam de la Chine. Elle a soutenu spontanément les Etats-Unis, et a donné son accord tacite pour le déploiement de troupes de l’OTAN en Asie Centrale, en particulier le déploiement de forces américaines sur d’anciennes bases soviétiques en Asie Centrale. Elle a également fourni des renseignements militaires à la coalition, et a permis l’utilisation de corridors aériens russes[18]. Une telle spontanéité a surpris tout le monde, a fortiori les dirigeants chinois. De même, le 24 mai 2002, les présidents Poutine et Bush ont proclamé avoir des « intérêts communs » en Asie centrale, et « rejeter le modèle de rivalité entre grandes puissances de la région »[19]. Quelques années plus tard, en dépit du fait que la Russie s’est finalement associée à la Chine pour exiger le retrait de ces troupes, le régime de Poutine a pris soin néanmoins de ne pas faire de cette question un sujet de contentieux ouvert avec Washington. Nikolaï Bordiouja, le secrétaire général de l’organisation du traité de sécurité collective, a en effet cherché à minimiser le coup de semonce envoyé aux Etats-Unis lors du sommet d’Astana. La déclaration de l’OCS, a-t-il dit, « ne constitue pas une demande de retrait immédiat des troupes américaines »[20].  

 

La Russie tente de tirer son épingle du jeu dans le domaine des défenses antimissiles et des armements stratégiques.

Cette faiblesse apparente de la Russie par rapport aux Etats-Unis s’illustre à propos de la réduction des armements nucléaires stratégiques.  En mai 2002, le président Poutine a répondu favorablement à la sollicitation du président Bush qui souhaitait un nouveau traité minimaliste sur la réduction des armements nucléaires offensifs. Les Etats-Unis ont proposé de réduire le nombre de têtes nucléaires stratégiques d’environ 5000-6000 à 1700-2200 sur une période de dix ans, proposition que les Russes ont agréée. De fait, ils obtenaient dans la manœuvre la possibilité de choisir librement la composition de leur arsenal stratégique, ce qui leur permettait de conserver leurs missiles stratégiques à plusieurs têtes – supposés être les mieux à même de pénétrer les défenses antimissiles américaines.

Du même coup, à propos de la lutte contre le projet de défense anti missile américain, on constate que la Russie s’est à nouveau montrée assez arrangeante par rapport aux ambitions américaines depuis le début des années 2000.   Poutine a réagi de façon très modérée lorsque les Etats-Unis ont annoncé leur retrait du traité ABM, qualifiant cet acte simplement « d’erreur ». Il considère même que les intentions américaines ne constituent pas nécessairement une réelle menace pour la sécurité de la Russie. Evidemment, Pékin a pour sa part réagi de manière beaucoup plus véhémente. Le ministre des affaires étrangères de l’époque, Zhang Qiyue, a déclarait que la Chine était consternée, et très inquiète des conséquences négatives à prévoir[21]. Il faut dire que l’arsenal stratégique chinois, beaucoup plus modeste que celui de la Russie, risque bien davantage d’être mis à mal par un bouclier antimissiles américain solide.

Il faut reconnaître que depuis le président Poutine a revu sa position. Dans son discours prononcé à la conférence Munich sur la sécurité en février 2007, il a très ouvertement critiqué les Américains qui poursuivent leur démarche de déploiement de système anti missile en Europe[22]. En réponse au bouclier antimissiles, le dirigeant russe promet des réponses asymétriques. Mais l’opposition du président Poutine semble plus tenir de l’effet d’annonce pour faire réagir la communauté internationale plutôt qu’une volonté de réelle rupture vis-à-vis des Américains.

 

La Chine très dépendante des américains sur le plan économique.

De son côté, si la Chine vient de connaître un essor extraordinaire, elle est simultanément devenue très dépendante envers les Etats-Unis. Depuis qu’elle a intégré l’organisation mondiale du commerce, ses échanges commerciaux avec les Etats-Unis ont considérablement augmenté. En 2005, les exportations américaines vers la Chine s’élevaient à quelque 42 Md $. Réciproquement, les exportations de la Chine vers les Etats-Unis sont passées de 102 Md $ en 2001 à 244 Md $ en 2005 (16 fois plus que les exportations russes vers les Etats-Unis). Les entreprises américaines ont créé environ 20000 « joint venture » avec les industries chinoises, et les investissements américains en Chine s’élevaient à 54 Md $ en 2005[23]. On comprend aisément que, dans ces conditions, la Chine dispose d’une marge de manœuvre étroite pour s’opposer aux intérêts américains.

 

1.3.2 Le choix stratégique de la Russie face à la montée en puissance de la Chine

De manière anecdotique, la Russie a ménagé les susceptibilités américaines en refusant que les exercices militaires sino-russes de l’été 2005 se déroulent trop près de Taïwan. Pour mémoire, la Chine avait suggéré d’organiser les exercices dans la province du Zhejiang, sur la côte sud-est, en face de l’île de Taïwan. Or la Russie ne souhaitait pas envenimer ses relations avec les Etats-Unis, d’autant que le Pentagone soutient le régime de Taipei. Considérant qu’il s’agissait d’une provocation trop appuyée du fait du conflit de souveraineté qui existe entre Pékin et Taipei, la Russie et la Chine ont finalement convenus de retenir la province du Shandong, sur la côte nord-est[24]. Quoi qu’il en soit, cet épisode illustre les préoccupations de la Russie en vers les Etats-Unis la puissance militaire inégalée. Vraisemblablement, ils devraient conserver cet avantage stratégique encore pour de longues années, ce qui devrait inciter la Russie à rester en bon terme avec ce partenaire si puissant.

Plus généralement, si la Russie cherche à lutter contre l’hégémonie américaine, elle ne souhaite pas pour autant devoir s’opposer à une éventuelle hégémonie chinoise à terme. La relation entre la Chine et les Etats-Unis à moyen terme semble être vouée à une grande rivalité. Il deviendra par conséquent de plus en plus difficile pour la Russie de ménager ces deux grands partenaires. On constate que la faiblesse de la puissance russe a souvent contraint les dirigeants à agir  en accord avec les intérêts de Washington (cf. paragraphe précédent). Bien sûr, cette vision est à nuancer car Moscou n’est pas devenu pour autant le vassal des Etats-Unis. En témoigne le maintien par la Russie à sa coopération nucléaire civile avec l’Iran au début des années 2000, malgré la ferme opposition affichée par le gouvernement Bush. Il demeure que les concessions accordées par le Kremlin ont été nombreuses, et ont toujours concerné des sujets stratégiques. Vraisemblablement, le décalage entre les puissances américaine et russe n’est pas prés de se combler, ce qui immanquablement devrait obliger la Russie à  agir sans jamais ignorer les positions américaines... On peut donc estimer que la Russie a en fait intérêt à envisager une coopération politique étroite avec les Etats-Unis pour faire face aux conséquences potentiellement négatives pour elle, de la vitalité économique et militaire de la Chine.

Finalement, la convergence sino-russe semble s’apparenter principalement à un affichage politique vigoureux qui se heurte dans les faits à de nombreux obstacles. Il ne fait pas de doute en matière de politique étrangère que la Russie se détache de l’Occident au profit de l’Orient. La récente conférence de Munich témoigne de ce changement d’axe. Forte de sa relance économique, la Russie ambitionne de renouer avec son rôle d’acteur indépendant actif sur la scène internationale, et elle souhaiterait surmonter à terme sa subordination vis-à-vis des Etats-Unis et de l’Europe. Pour le moment, et probablement pour un certain temps encore, chaque partenaire dépend étroitement des relations économiques qu’il entretient avec les Américains, et dispose de ce fait d’une marge de manœuvre étroite.


 

DEUXIEME PARTIE. COOPERATION MILITARO-TECHNIQUE : EXEMPLE D’UNE COLLABORATION FRUCTUEUSE A L’AVENIR INCERTAIN

Comme vu précédemment, la Russie et la Chine partagent une vision commune à propos des questions de souveraineté et de non ingérence dans les affaires intérieures des Etats. Les différents partenariats qu’ils ont entrepris ensemble témoignent de cette convergence politique, et ils ont permis d’instaurer un climat de confiance suffisant pour envisager une coopération militaro-technique d’importance. D’ailleurs, cette forme de coopération a été probablement l’une des plus fructueuses depuis la normalisation de leurs relations. Néanmoins, il semblerait que l’évolution de la demande chinoise en matière d’équipements, associée aux inquiétudes de la Russie en raison du danger potentiel que présente son voisin, puissent freiner notablement la coopération en la matière. Dans ce climat d’incertitudes, on peut douter des perspectives de développement pour ce qui concerne la coopération militaro-technique. Tout au plus, elle devrait se maintenir à l’avenir à un niveau assez comparable à la situation actuelle, c’est-à-dire quelques coopérations ponctuelles en fonction de la demande chinoise et des besoins particuliers des industries de défense russes, le tout sous le contrôle étroit des responsables politiques.

 

2.1 Une collaboration réussie en raison d’intérêts convergents 

2.1.1 La Russie entre préoccupations économiques et stratégiques dans le domaine de la défense

Durant les quinze dernières années, les responsables russes ont porté une attention particulière à la coopération militaro-technique avec la Chine pour deux raisons majeures : d’une part, face à une situation économique interne critique, il était essentiel de trouver des partenaires ayant d’importants besoins en termes d’équipements militaires. D’autre part, en favorisant cette forme de coopération, les responsables russes ont pu conserver un certain contrôle stratégique sur le voisin asiatique.

 

Les industries de Défense russes en péril.

Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la Russie doit faire face à une crise économique sans précédent. Très largement fragilisées par cette crise[25], les industries de Défense russes doivent impérativement accroître leurs parts à l’exportation. De nouveaux clients tels que la Chine, l’Inde, ou l’Angola ont constitué les opportunités dont ces industries ont tant besoin. La coopération avec le partenaire chinois a été initiée sous l’ère Eltsine. Son successeur, le président V.Poutine, va s’inscrire dans cette tendance. Il décide en particulier que le gouvernement doit superviser la totalité des exportations. On note un accueil très chaleureux de la part du ministre de la Défense de l’époque Sergei Ivanov. Ce dernier y voit la possibilité de faire assumer les coûts de développement aux pays étrangers pour des matériels qui pourraient bien équiper à terme les armées russes. Il ira même jusqu’à dire en 2002 que d’un point de vue financier, seule la Chine peut sauver le complexe militaro-industriel de la Russie[26].

L’exercice « Mission de paix 2005 » illustrera une nouvelle fois le souci du gouvernement russe de favoriser la coopération militaro-technique avec Pékin. Cet exercice militaire s’est déroulé dans le cadre de l’OCS et avait pour objectif officiel d’entraîner les forces pour la lutte contre le terrorisme. Cependant, les moyens mis en œuvre étaient peu vraisemblables par rapport à ce scénario, en témoignent le déploiement d’une importante force navale, ou bien des bombardiers stratégiques à long rayon d’action tels que le Tu-22M ou le Tu-95. Cela a en fait permis côté russe de tester les équipements, et surtout de proposer de nouvelles technologies au client chinois. Dans la foulée de ces manœuvres, Pékin a d’ailleurs annoncé son intention d’acquérir 34 avions de transport militaire de type Il-76, 4 ravitailleurs de type Il-78, ainsi que des moteurs en grand nombre pour les avions à réaction. Le montant de ce contrat signé par Rosoboronexport est estimé à 1,5 Md $. Ces aéronefs seront assemblés à Tachkent, capitale de l’Ouzbékistan, et 90 % des composants seront produits en Russie. D’ores et déjà, des manœuvres conjointes sont prévues en 2007[27], et vont sans aucun doute constituer une occasion supplémentaire pour la Russie de proposer de nouvelles offres au voisin chinois.

 

L’équilibre stratégique pour le complexe militaro-industriel.

Parallèlement, l’industrie de Défense russe a trouvé un certain équilibre entre ses deux clients principaux à l’export que sont la Chine et l’Inde. Le premier, qui a opté pour des équipements déjà éprouvés sur le plan opérationnel, a commandé à la Russie des séries en grande quantité dont la technologie remontait en moyenne aux années 1980. Plus précisément, la Chine a privilégié des achats de matériels plus anciens mais parfaitement matures. Les gains financiers récupérés ont été réinvestis en recherche et développement afin de consolider la base technique et industrielle de Défense. Cela a permis de proposer au second des matériels beaucoup plus sophistiqués, conformément au besoin exprimé. In fine, cet équilibre a permis d’éviter des réformes drastiques dans le secteur de l’industrie de défense.

 

Le contrôle stratégique sur la Chine.

Enfin, comme vu précédemment, le gouvernement russe surveille de près les ventes d’armements à destination de la Chine. Cette question était jugée particulièrement sensible pour des raisons de sécurité nationale. Concrètement, le ministère de la Défense est consulté pour toutes les demandes d’exportation et il a souvent freiné les exportations vers la Chine, afin d’éviter les éventuels sauts qualitatifs. Cependant, la vente d’armements auprès de la Chine est aussi perçue comme servant indirectement la sécurité de la Russie par rapport à la RPC, car elle rend cette dernière très dépendante en termes d’approvisionnements de consommables et de munitions. De cette manière, les responsables russes conservent un contrôle – et un savoir – sur le niveau d’équipements des forces chinoises. A tout moment, la Russie pourrait limiter son offre si cela était jugé nécessaire.

 

2.1.2 Le voisin chinois à la recherche d’une crédibilité sur le plan militaire

Depuis la normalisation des relations entre Pékin et Moscou, si les ventes d’armes à la Chine ont connu un fort développement, c’est aussi parce qu’ils ont servi dans une large mesure les intérêts chinois.  

La Chine à la recherche d’une crédibilité sur le plan militaire

Depuis qu’il connaît son essor économique fulgurant, ce pays dispose d’un nouveau statut sur la scène internationale. Il entend à ce titre jouer un rôle de premier plan pour la stabilité régionale en Asie. Il souhaite également mener une politique active envers Taïwan, et considère qu’il doit se doter des capacités ayant pour but au minimum de dissuader les Marines taïwanaise et américaine dans sa zone littorale. Pour ces diverses raisons, la Chine s’est efforcée de moderniser son outil militaire devenu obsolète depuis longtemps. Au début des années 1990, ses matériels sont vétustes et souvent dépassés (1 à 2 générations de retard). Suite aux événements de Tienanmen en 1989, elle est sous le joug d’un embargo sur les ventes d’armements en provenance des pays occidentaux. C’est pourquoi elle s’est tout naturellement tournée vers son voisin russe qui semblait tout à fait disposé à répondre à ses besoins à de nombreux égards. A cette époque, la Chine disposait d’un parc composé en grande partie d’équipements soviétiques, fruit d’une coopération entre les deux pays qui remontait aux années 1950. Comme elle souhaitait moderniser ses matériels, tout en préférant des équipements déjà éprouvés même si ceux-ci n’étaient pas nécessairement de dernière génération, l’offre russe était parfaitement appropriée. Qui plus est, la Russie a offert à son voisin chinois des schémas de paiement très souples, ce qui lui a évité de régler en devises fortes à une époque où elle avait d’énormes besoins d’investissements dans sa propre économie[28].

 

2.1.3 Bilan d’une coopération réussie

Les ventes d’armement à la Chine

Depuis 1992, Pékin est devenu le meilleur client de Moscou, puisqu’elle a acquis chaque année pour près de 2 Md $ d’armements[29]. Sur la période 1997 – 2001, la Chine a absorbé en moyenne 37% des exportations russes d’armement[30]. Le total des ventes d’armes russes était de 5,7 Md $ en 2004[31]. Les ventes d’armements de la Russie à la Chine concernent pour l’essentiel des équipements dans les domaines aéronautique et naval. En l’occurrence, la Chine avait acquis fin 2005 quelques 281 avions de chasse de type Su-27 et Su-30, tous deux des chasseurs de quatrième génération. A noter qu’une partie des Su-27 ont été montés en Chine sous licence. Il s’agit d’un compromis entre les deux partenaires qui permet à la Chine de disposer d’un plus large accès aux technologies russes.  Elle a également acquis des avions ravitailleurs ainsi que des avions de surveillance et de contrôle de type AWACS. Dans le domaine naval, la Chine a acquis à la fois des plates-formes de surface (4 destroyers type 956), et des plates formes sous-marines (2 sous marins de type 877 EKM, 10 de types 636, qui sont tous des équipements de troisième génération). De plus, elle a acquis des missiles anti navire. Enfin, elle a acquis des missiles de type S-300.

 

De nouvelles perspectives dans les domaines aéronautiques et maritimes

Concernant les prévisions de nouvelles coopérations, Sukhoï négocie un contrat qui pourrait concerner une centaine d’appareils répartis entre 60 monoplaces Su-33 et 40 biplaces Su-33UB.  Ces aéronefs disposeraient de technologies très récentes, avec notamment un radar à antenne active associé à une conduite de tir électro optique et un viseur de casque. Le cas échéant, la Chine disposerait d’un chasseur redoutable dédié à l’interception, ayant des capacités de lutte antisurface et une puissante motorisation[32]. De même, selon toute vraisemblance, le prochain gros contrat entre la société Rosoboronexport et l’Armée populaire de Chine pourrait concerner la fabrication sous licence de Su-30 Mk3[33]. Par ailleurs, il semblerait que Pékin cherche à créer de toutes pièces une véritable force aéronavale autour de trois portes avions à l’horizon 2015[34]. Il s’agit d’un projet ambitieux pour la Marine chinoise qui ne dispose pas d’expérience passée en la matière. Les Russes, de leur côté, seraient prêts à coopérer à condition que la Marine chinoise commande au moins quatre navires de guerre pour un montant d’environ 4 milliards de dollars[35].

Au bilan, on constate que la coopération militaro-technique entre Russes et Chinois durant les années 1990 a été très fructueuse. Elle s’explique notamment en raison d’un contexte international favorable sachant que les deux pays partageaient des intérêts stratégiques convergents. Elle s’explique également par une offre russe adaptée aux besoins chinois en termes de niveau technologique et de coûts d’acquisition modérés.  

 

2.2 Un équilibre à présent fragilisé

Depuis peu, on assiste à une pause dans la coopération militaro-technique sino-russe. Celle-ci s’explique par l’évolution de la demande chinoise en termes d’acquisition d’armements. La modernisation de l’armée chinoise suscite également des craintes de plus en plus nombreuses chez les dirigeants russes, car elle pourrait bien représenter un danger stratégique sur le long terme.

 

2.2.1 Les nouveaux besoins de la Chine en matière d’armements

Vers une armée chinoise plus ramassée, mais aussi plus sophistiquée.

A la fois pour des raisons politiques et économiques, la Chine considère qu’elle doit impérativement réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie pour ce qui concerne les acquisitions d’armements. En parallèle, elle considère qu’elle doit poursuivre le renouvellement de son appareil militaire comme en témoigne la part grandissante des budgets alloués à la Défense. En mars 2005, Pékin a annoncé une augmentation de son budget militaire de 12,5%, l’amenant ainsi à 30 Md $. Au bilan, la Chine a ainsi accru son budget militaire de 10% chaque année depuis 15 ans. Qui plus est, ce budget n’inclut pas les investissements consacrés aux matériels nouveaux. L’estimation globale du Pentagone pour les budgets de la Chine alloués à la partie Défense en 2004 s’élève à 70 Md $[36]. Cependant, si dans un premier temps la Chine a opté pour une modernisation de ses forces en privilégiant des acquisitions en série de matériels des années 1980, on note un changement significatif dans les besoins qu’elle a récemment exprimés. Elle s’est orientée depuis peu vers des matériels à fort contenu technologique, et vise à acquérir des matériels en petite quantité. L’objectif est de se doter de troupes hautement spécialisées, et réciproquement de dissoudre les unités qui disposent d’équipements nombreux et obsolètes. Le fait d’accéder à de tels systèmes de combat très modernes lui permettra sans aucun doute de s’engager dans tous les types de conflits modernes, et donc de pouvoir faire face aux systèmes adverses les plus évolués. L’équilibre stratégique évoqué dans le paragraphe 2.1.1 à propos des demandes chinoises et indiennes qui se complétaient, est à présent rompu. Cela pourrait bien être particulièrement préjudiciable pour l’industrie de Défense russe.  

 

La volonté chinoise de limiter la dépendance nationale.

Par ailleurs, on sait que la Chine souhaite accéder à une certaine autonomie en termes d’équipements militaires. Des investissements ont été consentis pour développer de nouvelles armes. Elle souhaite également disposer davantage de licences de production. Une de ses stratégies consiste même à maîtriser certaines technologies via le reverse engineering[37]. Vraisemblablement, cette voie d’exploration a fourni peu de résultat à ce jour.  Dans tous les cas, cette tendance risque fort de se traduire par des réductions au niveau des importations d’armements en provenance des industries de Défense russes.

 

Une approche doctrinale en évolution.

Sur le plan doctrinal, la Chine s’inscrit aussi dans une nouvelle démarche adoptée par toutes les puissances modernes pour faire face efficacement aux menaces de demain. A titre d’exemple, la Chine s’intéresse à la vision américaine qui a prôné la « révolution dans les affaires militaires », avec un accent particulier sur les capacités C4ISR[38]. L’acquisition récente de la branche « PC » d’IBM par la firme Lenovo laisse entrevoir une informatisation massive de l’armée chinoise et une orientation certaine vers des schémas de type « guerre réseau centrée ». Forte des retours d’expérience des conflits récents (type Kosovo ou Afghanistan), elle entend aussi porter son effort sur des capacités spécifiques telles que les armements de précision, les senseurs de reconnaissance, la guerre de l’information, ou la guerre électronique. Or ces divers domaines sont les parents pauvres de l’industrie de défense russe. Faute d’investissement suffisant en recherche et développement pour ces nouvelles technologies, la Russie accuse un retard trop important par rapport à la concurrence[39].

 

2.2.2 Les craintes de la Russie vis-à-vis d’un voisin chinois trop bien armé

Le partenariat sino-russe pour moderniser les armées chinoises est en passe de ralentir. En particulier, la Russie ne semble plus toute à fait disposée à satisfaire la totalité des exigences de son client chinois. Ces réticences s’expliquent à la fois pour des raisons stratégiques et pour des raisons économiques. Dans le premier cas, la Russie s’inquiète de la modernisation des armées engagée en Chine pour sa prope sécurité à l’avenir. Dans le second, la Russie s’efforce de rendre son industrie de Défense moins dépendante des exportations à destination de la Chine. Cela sera rendu possible en variant ses clients à l’export d’une part, et en relançant les acquisitions au profit des forces nationales d’autre part.

 

Les craintes suscitées par la modernisation de l’APC.

En ce qui concerne la sécurité nationale, la Russie éprouve certaines inquiétudes vis-à-vis de son voisin chinois. Elle le considère comme un partenaire peu fiable qui potentiellement pourrait bien devenir un adversaire dangereux à l’avenir. En dépit des déclarations officielles, plusieurs responsables politiques russes jugent préoccupante la vitesse à laquelle la Chine réduit son écart en termes de puissance militaire par rapport à la Russie[40]. Une armée chinoise sur la voie constante de la modernisation représente effectivement une menace non négligeable. Yevgenii Primakov, ancien ministre des affaires étrangères russes, déclarait à cet égard : « Fiez vous aux capacités réelles, et non pas aux intentions»[41]. Si la Chine continue de soutenir une croissance comprise entre 8 et 10% par an, cela risque fort de se traduire à court terme par un bond significatif des capacités militaires chinoises. Certes la Russie continue de disposer d’une totale suprématie sur le plan nucléaire : selon le traité SORT de mai 2002, la Russie disposera entre 1700 et 2200 têtes nucléaires stratégiques, tandis que la Chine n’en dispose que de 20 à 25[42]. Mais le contraste qui est en train de s’établir au niveau des forces conventionnelles est en revanche inquiétant. En effet, la Chine a en grande partie comblé son écart par rapport à la Russie. Les forces chinoises disposent d’équipements de technologie récente, tandis que de nombreux matériels de l’armée russe sont devenus obsolètes. Selon certains experts ayant une vision prospective, les dirigeants chinois, qui modernisent leurs forces armées, pourraient fort bien être capables de participer à des conflits très variés par nature. On comprend mieux pourquoi les responsables russes continuent de refuser pour le moment de vendre certains matériels de portée stratégique tels que les chasseurs bombardiers de type TU 22 ou TU 95, ou encore les sous marins de quatrième génération de la classe « Armour » ou « Koursk ».

 

La Russie sous la pression américaine.

Sur le plan des relations internationales, la Russie s’efforce de ménager les dirigeants américains qui se déclarent très inquiets de la modernisation des forces armées chinoises. En l’occurrence, certaines formes de coopération entre Moscou et Pékin  sont jugées particulièrement préoccupantes : si la Russie autorisait des exportations de moyens militaires de portée stratégique (par exemple, dans le transport stratégique, ou dans le domaine des missiles de croisière), ou si elle s’engageait dans une participation à un programme chinois de porte avions, les forces américaines en Asie se trouveraient sous le coup d’une menace potentielle très sérieuse. Pour cette raison, les responsables américains appellent leurs homologues russes à adopter une attitude très précautionneuse vis-à-vis du voisin chinois. Ils considèrent même que les exportations d’équipements cités supra sont à proscrire absolument[43]

 

Sauvegarder la base technico-industrielle de la Défense.

Dès 1998, la Chine demandait un accès plus important aux technologies. Vis-à-vis de ses importations d’armements, elle souhaitait atteindre un ratio 30% achats d’équipements - 70% achats de technologies. Mais la Russie a refusé de satisfaire cette demande. Actuellement, la proportion est inverse. De même, les responsables russes ont interdit aux industries de défense de vendre des unités individuelles. Face à la pression chinoise pour accéder à davantage de technologie, un compromis peu satisfaisant pour la Russie a consisté à vendre ponctuellement une licence pour la production de certains équipements, comme ce fut le cas pour la vente des avions Su27 à la fin des années 1990. Certes, cela a permis de ménager le client chinois, mais il devient dans ce cas beaucoup plus difficile de préserver les transferts de technologie.

Pour ces diverses raisons, la Russie cherche naturellement à limiter au maximum la fourniture de matériels très sophistiqués, ainsi que tous les transferts de technologies de pointe.

 

Un client moins privilégié que par le passé.

Par le passé, la coopération militaro-technique a souvent eu tendance à servir des objectifs à court terme côté russe. Elle a effectivement permis d’éviter la mort de nombreuses entreprises dans le secteur de l’industrie de Défense. Les contrats passés à l’issue de l’exercice « Mission de paix 2005 » (cf. voir paragraphe 2.1.1)  ont montré que la Russie entendait poursuivre ses ventes d’armements avec son voisin chinois. Il semblerait que ce regain d’intérêt porté par le gouvernement russe soit lié à l’éventuelle levée de l’embargo européen sur les ventes d’armements à la Chine. Susceptible de subir une concurrence sévère, la Russie n’a pas hésité à varier son offre pour fidéliser son plus gros client extérieur (cf. paragraphe 2.1.3). Si la Russie a toujours besoin de ressources financières pour maintenir son industrie de Défense. Cependant, la Russie s’est dite moins disposée à accorder au voisin chinois des facilités de paiement pour les acquisitions de matériels. Dès le milieu des années 1990, la pratique des paiements en troc a été rejetée par les dirigeants russes, dont les besoins de devises fortes n’ont fait que croître. A la fin des années 1990, à propos de la seconde tranche des livraisons de Su-27, il était demandé à la Chine de régler au moins 70% du montant en devises fortes, contre 35% en 1992[44].

Par ailleurs, la Russie s’efforce d’être de moins en moins liée aux achats d’armements de la Chine. Dans les années 1990, la Russie n’avait guère le choix de ses partenaires : le complexe militaro-politique subsistait grâce à la Chine et à l’Inde. A présent, elle est nettement moins dépendante des achats chinois. Premièrement, la commande militaire d’Etat s’accroit. Deuxièmement, de nouveaux acheteurs importants d’armes ont fait leur apparition. A titre d’exemple, deux transactions de grande envergure ont été conclues l’année passée avec l’Algérie (7,5 milliards de dollars), et le Venezuela (3 milliards de dollars), sans compter les diverses options de vente[45].

 

Il est donc vraisemblable que la coopération sino-russe ne devrait pas se développer à l’avenir au-delà de quelques ventes ponctuelles de matériels bien déterminés. Soucieuse de préserver sa propre sécurité, ainsi que son différentiel technologique avec la Chine, la Russie devrait autoriser les coopérations avec son voisin asiatique dans l’unique but de préserver certaines capacités d’innovation et de production d’armements nationales.


 

TROISIEME PARTIE. LA VOLONTE DE COOPERATION ECONOMIQUE : UNE RHETORIQUE PEU SUIVIE D’EFFETS 

La Russie, qui souhaite retrouver son statut de super puissance, cherche à développer ses échanges commerciaux avec les pays étrangers, et elle compte sur l’afflux de capitaux pour subvenir à ses besoins en termes d’investissements. Parallèlement, les responsables russes souhaitent réhabiliter les régions de l’Est qui disposent d’un formidable potentiel mais qui ont été trop longtemps délaissées par Moscou. La Chine apparaît donc comme un interlocuteur incontournable, et de nombreux efforts ont été consentis pour favoriser les échanges entre les deux pays. Même si cette coopération ne cesse de progresser, les résultats bruts restent peu convaincants. Des divergences majeures pourraient bien compromettre toutes perspectives en la matière.

 

3.1 Cas particulier de la coopération dans le domaine de l’énergie 

3.1.1 Des prédispositions favorables de part et d’autre…

Actuellement, toutes les conditions sont réunies pour que les exportations d’énergies russes (pétrole et gaz essentiellement) au profit du voisin chinois s’intensifient. La Russie dispose de ressources, et s’appuie sur les revenus qui en découlent pour financer sa reprise économique. La Chine a pour sa part des besoins croissants en hydrocarbures liés à son important développement.  

Le domaine de l’énergie constitue à la fois la force et le talon d’Achille de l’économie russe. La Russie dispose de ressources considérables[46]. En 2005, le secteur énergétique compte pour 40% des exportations de la Fédération de Russie[47]. Côté chinois, les besoins en énergie sont en constante augmentation : sa consommation de pétrole a augmenté de 4,5 % par an depuis 1993[48]. En 2005, la Chine est le deuxième consommateur mondial de brut, et elle importe 40% de son pétrole, proportion qui ne cessera d’augmenter (80% vers 2030 selon l’Agence internationale de l’énergie)[49]. On comprend aisément pourquoi Pékin cherche à promouvoir les approvisionnements en énergie en provenance de Russie. En 2000, environ 20% de ses importations proviennent de  Russie[50]. En 2005, la part du pétrole russe dans les importations chinoises s’élève à environ 10%[51]. D’après certaines estimations,  le taux de dépendance pour les importations de brut par rapport à l’extérieur serait de 55% en 2010, pour augmenter jusqu’à 74% en 2030[52]. A propos du gaz, si la demande chinoise était assez modérée dans les années 90,  les besoins ont augmenté de façon significative au début des années 2000.

La coopération sino-russe dans ce domaine paraît encore plus plausible étant donné les récentes difficultés rencontrées avec le client européen. La Charte de l'énergie proposée par les partenaires européens est largement critiquée par les responsables russes qui se disent prêts à trouver des alternatives pour avoir de nouveaux clients à l’Est[53].

 

Les déclarations d’intention à propos des coopérations dans le domaine de l’énergie sont récurrentes entre les dirigeants russes et chinois. En voici quelques illustrations : dès 1997, la construction d’un éventuel gazoduc sibérien vers la Chine était évoquée. En 2001, Poutine redonnait une impulsion à la coopération énergétique en lançant une étude de faisabilité pour la construction d’un oléoduc et d’un gazoduc en direction de la Chine. En 2004, la Chine a exprimé son souhait de pouvoir importer un tiers de son pétrole brut en provenance de la Russie, laquelle a promis d’augmenter le niveau de ses livraisons pour arriver à 30 millions de tonnes par an[54]. Enfin en 2006, les chefs d’Etat russe et chinois ont signé une quinzaine d’accords sur la coopération énergétique parmi lesquels Moscou s’est engagé à construire deux gazoducs à destination de la Chine[55].

 

3.1.2 … contrées par les préoccupations internes et externes de la Russie

Un complexe industriel en mauvais état.

Les entreprises dans le domaine des hydrocarbures souffrent d’une mauvaise gestion générale, en particulier pendant la période Eltsine. Les oligarques de l’époque ont privilégié des profits à court terme, et n’ont pas investi suffisamment dans la modernisation des sites d’exploitation. Les infrastructures sont devenues obsolètes à 80%, et l’on peut douter des capacités de la Russie à tenir ses engagements en matière d’approvisionnement interne et externe[56]. Le client chinois pourrait bien faire les frais de cette situation dans l’hypothèse où la Russie serait confrontée à une pénurie d’extraction de pétrole. 

 

Le réseau ferroviaire sibérien à rentabiliser.

Les dirigeants russes souhaitent rentabiliser leurs investissements consentis dans le réseau ferroviaire sibérien. Depuis longtemps, les régions de la Russie orientale, très éloignées de Moscou, ont été délaissées et n’ont pas bénéficié des investissements nécessaires pour permettre leur développement. Afin de contrer cette tendance, le gouvernement a choisi d’améliorer les axes de communication, et il a à cet effet entrepris la construction d’une seconde ligne ferroviaire transsibérienne dénommée BAM[57]. A ce jour, cette ligne est déficitaire car les marchandises à transporter sont trop peu nombreuses. Seules les exportations de pétrole à destination de la Chine permettent de compenser en partie ce déficit. En 2004, 6 millions de tonnes de pétrole ont été acheminées vers la Chine par voie ferroviaire. Ces chiffres sont passés à 10 millions de tonnes en 2005, et environ 15 millions de tonnes en 2006[58].

 

Les craintes de la Russie à propos des investissements chinois dans le domaine de l’énergie.

Comme vu précédemment, la mauvaise gestion des entreprises dans le secteur de l’énergie implique d’énormes investissements pour améliorer les infrastructures de production et de transport, la plupart étant devenues obsolètes. A ce titre, la Russie a besoin d’investissements étrangers, et la Chine se dit prête à subvenir à ces besoins. Pourtant, les dirigeants russes se sont montrés très méfiants, et veillent de près aux prises de participation chinoise dans les sociétés nationales. Si initialement ils refusaient la participation chinoise dans le capital des entreprises russes[59], ils semblent avoir assoupli leurs positions tout en restant méfiants. En 2006, la compagnie pétrolière publique russe Rosneft et la China National Petroleum Corporation (CNPC) ont signé le procès verbal de création de la coentreprise Vostok Energy. Celle-ci sera spécialisée dans la recherche et la production de matières premières minérales en Sibérie orientale. Les Chinois se chargent de financer la mise en valeur de la région en échange de l’accès à des gisements russes et de livraisons garanties de produit pétroliers[60]. A l’avenir, la CNPC se propose d'investir d'ici à 2010 plus de 22,42 milliards de dollars dans le développement du raffinage de pétrole et de la pétrochimie. Ainsi, les compagnies pétrolières chinoises se font offrir lentement mais sûrement l'accès aux ressources minérales russes. Cependant, les autorités russes veillent à conserver le contrôle de ces sociétés, en détenant une part majoritaire du capital[61].

 

La volonté russe de diversifier ses clients à l’est.

Tout devrait pousser la Russie grand producteur de pétrole en quête de clients dans les bras de la Chine, deuxième consommateur mondial assoiffé d’énergie. Pourtant, l’Etat refuse d’avoir une politique énergétique trop dépendante de la demande chinoise, et cherche à diversifier ses clients à l’Est. Aussi la Chine a-t-elle manifesté sa colère à la fin 2003 lorsque Moscou a préféré le Japon pour exporter le pétrole de Sibérie orientale[62]. Après de très longues hésitations,  la Russie a finalement préféré le projet d’oléoduc à destination de la mer du Japon au détriment de celui reliant Angarsk à Daqing, situé au Nord de la Chine.  Bien que la route japonaise soit plus longue et plus chère, le partenaire nippon s’est montré mieux disposé à consentir les investissements nécessaires à hauteur de 7 Md $. Les perspectives de construction d’un oléoduc à destination de la Chine ne sont pas définitivement abandonnées : le principe d’un embranchement de la ligne Sibérie-Pacifique vers la république populaire de Chine a été retenu[63],  et confirmé en 2006[64]. Toutefois, il semblerait que sa construction ne voit pas le jour dans un avenir proche comme semblait le suggérer le président Poutine. Moscou redoute en effet de devenir le fournisseur de « l’usine du monde », et appréhende d’avoir un statut commercial subalterne, ce que les chiffres des échanges bilatéraux confirment déjà. A hauteur de 80 %, les livraisons russes sont faites d’énergie et de matières premières[65]. Qui plus est, l’option retenue permettra à la Russie de disposer, à terme, d’une position très avantageuse pour négocier les prix de livraison de brut. Enfin, à travers une politique d’exportation restrictive des hydrocarbures au profit de la Chine, la Russie contribue indirectement à freiner le dynamisme économique.

 

3.2 Le voisin chinois : un partenaire a priori intéressant pour d’autres formes de coopération

3.2.1 La Russie à la recherche de partenaires pour son développement économique

Si durant les années 1990, la Russie a connu de nombreuses difficultés pour permettre le développement de son économie, le redressement intervenu depuis la crise de 1998 est spectaculaire. De 1999 à 2005, la croissance moyenne s’est élevée à 6,7% par an. Les exportations ont bondi de 102 à 244 milliards de dollars, et les importations ont crû de 54 à 125 milliards de dollars. Pourtant, le gouvernement a encore de nombreux défis à relever pour relancer l’appareil de production. En particulier, il espère préserver certains secteurs qui représentent les pôles d’excellence de l’industrie russe, à savoir l’aéronautique, la construction d’unités de production d’énergie nucléaire et le secteur spatial. Un autre défi pour le gouvernement russe concerne le problème lié au développement de la Russie orientale. Si la Russie européenne reprend actuellement son souffle, la Russie orientale ne s’est  pas encore remise de quinze années de crise. Cette région, q