Le pape Léon XIV est devenu une des grandes figures de l’opposition à la guerre américaine contre l’Iran, ce qui l’a rendu populaire. Dès lors beaucoup veulent voir en lui surtout un pape élu pour être un opposant à Donald Trump ce qui, selon Thomas Tanase, demande à être nuancé.
Cette étude, qui passe en revue les relations ambiguës du pape américain et de la présidence Trump sur les sujets ukrainien, moyen-oriental ou de l’intelligence artificielle, montre aussi les éléments de continuité avec le pontificat de François au nom des principes de gouvernance mondiale, même si c’est dans une version plus proche des positions atlantistes, afin de sortir des impasses d’une papauté tournée trop exclusivement vers le Sud et les BRICS. Néanmoins, l’objectif du pape est d’abord de réaffirmer la vocation missionnaire de l’Église, ce dont témoigne son voyage en France de septembre 2026. Cependant, cette approche prudente, qui ne fermait pas la porte à un establishment washingtonien conservateur, a bien été bousculée par la radicalité en train de monter outre-Atlantique, un problème qui pourrait aussi se poser en Europe.
Une deuxième partie, la semaine prochaine, cherchera à montrer comment les évolutions actuelles relèvent d’une transformation de fond de la nation américaine et du système mondial, lesquelles remettent profondément en cause la place de la papauté paradoxalement au moment même où s’affirme un catholicisme états-unien.
L’HEURE est aux paradoxes. Un pape américain a longtemps semblé une impossibilité : cela aurait par trop semblé couronner une domination américaine sur le monde. Mais si Robert Francis Prevost est devenu le 8 mai 2025 le pape Léon XIV, quelque mois après l’élection de Donald Trump qui faisait de Make America Great Again son slogan de campagne, c’est sans doute parce que les États-Unis ne sont plus ni aussi puissants qu’autrefois, ni aussi unis. Dès lors, un pape américain n’est plus nécessairement un signe de domination sur le monde. Il peut en revanche apparaître comme un point d’équilibre face à Washington, justement parce qu’il est américain [1]. En ce sens, l’élection de Robert Francis Prevost a bien quelque chose à voir avec Donald Trump, mais d’une manière bien plus ambiguë que ne l’a affirmée le Président américain. C’est d’abord le signe que les États-Unis ne sont plus la grande nation de matrice protestante qu’ils ont été depuis leur origine, alors qu’ils sont en train de muter vers un type de société bien moins homogène [2], mais où le catholicisme est de plus en plus un enjeu central. Ainsi, le Président américain a pu déclarer avant le conclave « I’d like to be pope. That would be my number one choice » [3] ou publier une photo de lui en pape.
Un des paradoxes du moment est que cette situation est pour l’instant surtout vue comme un problème depuis le Vatican, et non comme une chance, dans la mesure où elle déstabilise en profondeur le modèle d’Église globalisée inscrite dans un cadre atlantiste hérité de l’après-guerre mondiale et du concile de Vatican II. Tous les regards sont tournés vers l’affrontement très médiatique de Donald Trump et Léon XIV depuis que le pape s’est retrouvé, en grande partie à cause de la réaction brutale de Donald Trump, à jouer le rôle de principal opposant sur le plan international à la guerre américano-israélienne lancée contre l’Iran le 28 février 2026, un rôle qu’aucun autre grand dirigeant n’a voulu jouer, en particulier en Europe, à l’exception peut-être de l’Espagnol Pedro Sánchez [4]. Bien entendu, les contempteurs de toujours de Donald Trump ont applaudi le pape, quand bien même ils viennent souvent des rangs de ceux qui ne cachent guère leur mépris envers le christianisme. En sens inverse certains commentateurs se revendiquant d’un conservatisme catholique aux tons parfois très ultramontains, mais surtout très imprégnés de l’idée néo-conservatrice de choc des civilisations, ont soudainement retrouvé des accents gallicans pour s’offusquer du parti anti-occidental tenu par le pape américain.
Néanmoins, ce qui rend si parlante l’opposition du pape et du magnat de l’immobilier devenu président, c’est qu’elle va bien au-delà d’un problème de personnes. La crise de la politique étrangère américaine actuelle, qui a abouti à l’impasse de la guerre contre l’Iran, est le résultat de tout le processus de mutation technologique et sociétale entamé dans les années 1960-1970, accéléré avec la globalisation des années 1990 – un processus qui a échappé à ses promoteurs, permettant notamment l’émergence de la République populaire de Chine. Le monde est désormais en train de sortir de la globalisation anglo-saxonne unipolaire pour aller vers un jeu à trois entre les États-Unis, la Chine et la Russie, en attendant l’Inde, mais dans un système en réseau avec de nombreux acteurs, qui seront d’autant plus influents qu’ils pourront servir de carrefour, de lieu de rencontre. Le paradoxe est que c’est ce monde qui est pour la première fois de l’histoire véritablement multipolaire, même s’il fait revenir au premier plan de grands États continentaux dans une logique qui ressemble davantage à celle de l’Europe westphalienne ou du XIXe siècle qu’aux rêves des années 1990 d’un ordre post-étatique – un ordre qui se présentait comme « multilatéral », mais qui dans les faits en était arrivé avec la globalisation des années 1990 à être structuré sans aucune possibilité d’alternative par les seules normes de gouvernance anglo-saxonnes relayées par le G7, l’OTAN, le FMI, la Banque mondiale, l’Union européenne, les grandes multinationales, les ONG et les tribunaux internationaux.
Et pourtant, alors que la volonté de défendre cette gouvernance mondiale autour de l’anglosphère est en train d’être progressivement abandonnée même à la Maison Blanche, la papauté de Léon XIV semble rester au nom du « multilatéralisme » et de la paix un des derniers avocats de cet ordre qui pourtant, sous sa forme progressiste, n’a cessé de bousculer l’Église ces dernières années, voire de la moquer. Or la crise du système international fait aussi réémerger la papauté comme un des grands acteurs à l’échelle mondiale, ce qui n’est étonnant qu’à la surface. Ce n’est pas seulement que la papauté est la seule institution à disposer d’une telle projection mondiale, appuyée sur un appareil d’État et un savoir-faire diplomatique séculaires [5]. C’est surtout qu’à l’heure où beaucoup révisent l’économicisme imposé par la globalisation des années 1990, et l’idée que tout est déterminé par les forces autonomes de l’économie et de la technologie, ne laissant aucun autre choix que de s’adapter, l’importance de la géopolitique réémerge – mais celle-ci pose aussi en dernier ressort la question de ce qui lie les sociétés et de ce qu’elles veulent affirmer.
Or à l’heure de ce retour des États et d’une géopolitique très réaliste, la richesse de l’expérience catholique dans le domaine dévoile plusieurs facettes. Elle a interagi pendant des siècles avec l’État auquel elle a prêté des traits, influant sur la manière de le penser, sa sacralité, le développement des règles de diplomatie [6], avant que le catholicisme post-Vatican II, parce qu’il a fait le choix de s’inscrire dans un ordre global atlantiste, n’évacue cet héritage au profit d’une vision mettant au centre de l’Église la bonne volonté associative et la mobilisation sociétale.
En ce sens, regarder la réaffirmation de l’institution pontificale à l’heure de Léon XIV, de la présidence Trump et de la réinvention du système global permet de réfléchir aux nouveaux équilibres politiques et diplomatiques. Une première partie de l’analyse étudiera dès lors la manière dont la papauté de Léon XIV continue de défendre les logiques de globalisation, avec une inflexion plus atlantiste qu’à l’époque de François. Parce qu’elle veut endiguer les forces de chaos et profiter du contexte pour réaffirmer sa vocation missionnaire, refaire de l’Église un lieu de prière capable d’attirer les nouvelles générations et de pouvoir peser dans les transformations de demain. C’est ce qui explique les difficultés de son rapport avec la Maison Blanche de Donald Trump, qui l’ont poussé à un affrontement qu’elle avait pourtant initialement cherché à éviter sous une forme aussi ouverte, et son rapprochement très ambigu avec des gouvernements européens qui défendent eux aussi une globalisation atlantiste post-étatique et post-nationale, mais pas très catholique.
Cependant, une deuxième partie, la semaine prochaine, reviendra plus en détail sur la question de fond de la difficile adaptation de la papauté au monde du XXIe siècle, alors que son protecteur américain est en pleine transformation et qu’un nouveau cycle historique s’ouvre, qui porte en lui nombre de menaces mais qui pourrait aussi être plein de surprises.
Si Léon XIV connaît une grande popularité grâce à son opposition à la guerre d’Iran, le premier paradoxe est qu’il avait initialement été choisi pour être un pape de conciliation. Le conclave de 2025, qui s’est réuni en un moment de graves turbulences, entre l’élection de Donald Trump, la situation au Proche-Orient et l’Ukraine, a fait le choix de la continuité par rapport au pape François mais dans un style plus consensuel et moins provocateur vis-à-vis des pays du Nord. Léon XIV est un enfant de Chicago, la grande cité démocrate, la ville des Obama mais aussi de tout un monde de classes moyennes et ouvrières aux origines multiples, lequel ne se retrouve plus guère dans le parti démocrate d’aujourd’hui, à l’image du frère aîné de Robert Prevost, Louis, loué par Donald Trump pour son militantisme Make America Great Again (MAGA) [7]. Robert Francis Prevost a de lointaines origines françaises, italiennes et créoles de Louisiane.
Cependant, il a aussi eu une longue expérience missionnaire au Pérou de presque une quinzaine d’années au cours des années 1980-1990, avant d’y retourner comme évêque de 2014 à 2019, prenant à cette occasion la nationalité du pays, comme il en avait légalement l’obligation [8]. Il n’a pas oublié d’adresser quelques mots en espagnol lors de son allocution sur la loggia de Saint-Pierre [9]. Aidé par ses origines familiales, il est polyglotte, parle l’espagnol, le français et l’italien – et en cela, fait très peu américain. Cela explique pourquoi nonobstant son origine nord-américaine, il correspond parfaitement au modèle de prélat promu par le pape François, qui l’a fait entrer au dicastère des évêques en 2020 puis l’a nommé en 2023 à la tête de cette administration particulièrement stratégique. Il l’a promu cardinal-évêque d’Albano quelques mois avant sa mort, ce qui était presque une manière de le placer en héritier avant le conclave [10], où Prevost est entré en étant une figure connue, ce qui était un atout majeur alors que jamais le collège cardinalice n’avait été aussi divers, composé de personnes de toutes origines se connaissant en fait très peu [11].
Comme François, Léon XIV vient du monde des métropoles, mais dans une version différente, états-unienne, malgré l’expérience péruvienne. De surcroît, à la différence du pape François, il a dirigé l’ordre augustin pendant douze ans, de 2001 à 2013. Si l’on ajoute ses années de dicastère romain, il a une connaissance très profonde de l’Église catholique, que n’avait pas François lorsqu’il est devenu pape, mais qui est aussi celle, en dehors de son expérience très réelle du terrain dans les régions les plus reculées du Pérou, d’un dirigeant ayant parcouru la planète d’aéroport en aéroport. En ce sens, la mondialisation du pape Léon n’est pas celle de François, enraciné dans une Buenos Aires particulière sur le continent sud-américain car plus proche des modèles culturels européens. Venir du pays de Jorge Luis Borges, Maradona et Che Guevara n’est pas la même chose que de venir de la ville de Michael Jordan, Oprah Winfrey ou Barack Obama.
Il est vrai que François, de par sa formation, connaissait en fait relativement peu la culture européenne classique, surtout au regard de ses prédécesseurs. C’est d’ailleurs bien pour cela qu’il a pu incarner une Église définitivement sortie des vieux conflits européens hérités du XIXe siècle, opposant bourgeoisie de droite et mouvements sociaux de gauche, pour incarner une Église des pauvres héritée de Vatican II, indifférente à cette histoire. De ce fait, il pouvait aussi parfois verser dans un discours d’opposition aux pays riches du Nord, au risque de sembler animé par un ressentiment anti-impérialiste hérité de son Argentine natale, même si ce discours reste lui-même de matrice européenne et peut-être instinctivement compris sur le Vieux Continent, alors qu’il est en revanche largement étranger à la culture états-unienne, hormis son importation très récente dans les campus universitaires. Robert Prevost est d’une génération qui n’a guère été imprégnée de cette vision des choses, même s’il l’a rencontrée au Pérou, à une époque où le pays était déchiré par la révolte marxiste du Sentier lumineux ou du mouvement Túpac Amaru, la dictature d’Alberto Fujimori et les interventions permanentes de la part des États-Unis. Robert Prevost a grandi dans le monde de la Guerre froide, qu’il a vécue en étant un Américain, avec un rapport à la Russie ou la Chine naturellement différent de celui que pouvait avoir un pape François marqué par l’histoire des dictatures sud-américaines et des ingérences états-uniennes.
Une logique de continuité mais aussi de correction de cap par rapport à son prédécesseur.
Le choix par le collège cardinalice de Robert Francis Prevost s’inscrit ainsi dans une logique de continuité mais aussi de correction de cap par rapport à son prédécesseur. François, devenu pape après la renonciation de Benoît XVI en plein scandale financier, avait été choisi pour rompre avec les modes de gouvernement à l’italienne et « déseuropéaniser » la Curie. Il avait choisi d’abandonner les appartements du Vatican, tonnait en permanence contre la corruption et le carriérisme de l’appareil romain, et menait souvent une diplomatie parallèle à celle de la Secrétairerie d’État. Sa papauté se tournait délibérément vers les pays du Sud pour s’inscrire dans une réalité extra-européenne et extra-occidentale, même si dans la pratique, le pape François a aussi largement introduit les modes de gouvernance anglo-saxons des grandes institutions internationales [12]. Enfin, en réponse à la crise du christianisme au Nord, François mettait en avant le retour à une piété populaire, opposée au formalisme romain et au monde des puissants. Toutefois, comme les choses sont toujours plus complexes, la grande dévotion mariale du pape François, dans la plus pure tradition jésuite et sud-américaine, l’a malgré tout amené à se faire inhumer auprès d’une des plus anciennes images mariales miraculeuses de Rome, la Salus populi romani, dans une basilique de Sainte-Marie-Majeure qui incarne toute la splendeur de la Contre-Réforme catholique, signe de l’ancrage malgré tout indélébile de la papauté romaine dans l’histoire et la géographie d’une Europe en bonne partie latine et méditerranéenne, exportée aux Amériques.
Les deux candidats qui semblent avoir eu la préférence du conclave, le cardinal Prevost et le cardinal secrétaire d’État Parolin, représentaient sensiblement la même ligne, celle d’une continuité avec François, mais dans une forme plus institutionnelle, plus cadrée, davantage capable de parler avec les grands centres de la globalisation occidentale – avec cet avantage pour Prevost de ne pas incarner l’appareil d’État vatican comme le secrétaire d’État. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’observateurs, la question de Donald Trump mis à part, ont eu spontanément l’impression d’un pape plus proche de l’Europe. La presse italienne la plus institutionnelle a immédiatement relevé un point rassurant : Léon XIV est un supporter de la populaire équipe de l’A.S. Roma [13].
Néanmoins, un signe ne trompe pas : pour la première fois, le grand discours du pape devant le corps diplomatique du début de l’année 2026 a été tenu en anglais au lieu de l’italien utilisé par François (qui reste néanmoins utilisé dans d’autres occasions), pour ne pas parler de l’effacement complet du français comme langue traditionnelle de la diplomatie vaticane, qui était encore utilisé pour cette cérémonie par Benoît XVI. Il est vrai que Léon XIV a bien employé le français pour s’adresser aux migrants lors de son passage par Tenerife [14], mais on voit bien là qu’il ne s’agit pas du français de la diplomatie européenne à l’ancienne, mais de celui des nouveaux fronts de la francophonie. Au passage, on notera qu’alors que le latin était au moins jusqu’à François la langue théologique, juridique, celle dans laquelle étaient pensés les encycliques et les documents de référence, malgré son titre en trompe-l’œil, la première grande encyclique de Léon XIV sur l’intelligence artificielle, la Magnifica Humanitas, dont on va traiter plus loin, a non seulement été manifestement pensée et rédigée en anglais, mais n’a même pas fait pour l’instant l’objet d’une traduction en latin sur le site officiel du Vatican, à la différence du polonais, du portugais ou du russe [15].
Comme il est d’usage, rien n’a été chamboulé dans le fonctionnement de la Curie romaine et le Secrétaire d’État Pietro Parolin est resté en place, même si cela ne va sans doute durer qu’un temps. Dans ses premières nominations, Léon XIV a montré qu’il recherchait des prélats caractérisés par un certain professionnalisme, souvent passés par service diplomatique du Vatican, et adaptés au caractère global de l’Église [16]. L’évêque trappiste norvégien Erik Varden, auquel il a confié les exercices spirituels du début de Carême est parfois présenté comme le modèle de prélat de Léon XIV : plurilingue (il parle parfaitement le français), ayant navigué entre de nombreux pays, s’exprimant avec un certain naturel, missionnaire, très intellectuel, peu engagé politiquement ce qui le fait aussi apprécier d’un milieu plus conservateur. Toutefois ce prélat converti venant d’un pays luthérien et très laïcisé, où le catholicisme n’est qu’une toute petite minorité, relève bien d’un modèle de pasteur différent de celui de l’Europe catholique traditionnelle et adapté à une société post-chrétienne. Il est également très engagé pour soutenir l’Ukraine, ce qui montre comment le pape Léon peut se sentir naturellement plus à l’aise avec une Europe atlantiste que le pape François [17].
La nomination la plus visible est sans doute celle l’Américano-Mexicaine Maria Montserrat Alvarado à la tête du Dicastère pour la communication. Les commentateurs se sont attardés sur le fait qu’il s’agissait d’une femme, mais il est aussi tout aussi significatif de voir qu’au-delà de ses origines mexicaines (elle n’a été naturalisée qu’à vingt-deux ans), il s’agit d’une journaliste très américanisée dans ses modes de travail et d’expression, venue de la galaxie néo-conservatrice du catholicisme américain dont elle a le parcours typique [18]. Dans le même ordre d’idées, c’est toujours une journaliste américaine, Elise Ann Allen, travaillant pour le site américano-romain de référence Crux, centriste et favorable au pape François, qui a pu faire une grande interview détaillée du nouveau pape pour ce qui apparaît presque comme la première grande biographie autorisée de Léon XIV, même si celle-ci a été publiée au Pérou et ne s’intéresse pour l’essentiel qu’au passage de Léon XIV par ce pays, en le montrant proche des préoccupations sociales de la population et d’une théologie de la libération sans excès, un peu sur le modèle de François [19].
De manière évidente, la logique de l’élection de Léon XIV était d’essayer de rééquilibrer une politique que le pape François avait menée de manière trop unilatérale vers les pays du Sud et les BRICS. Or à la différence de François, personne ne peut accuser le pape états-unien d’être un pape folklorique qui ne connaît pas grand-chose ni à la liberté ni au capitalisme américain, ou qui serait incapable de comprendre les tensions qui traversent les pays du Nord [20]. Son élection, si elle a été applaudie par les observateurs gagnés à l’idée de progressisme, a aussi été saluée par les conservateurs, chacun semblant projeter sur le pape Léon ses propres opinions. C’est certainement la marque du caractère prudent et porté à la réconciliation du pape, un constat qui semble unanimement partagé par les observateurs et qui a certainement pesé dans le choix du concile. On comprend que cette manière de faire contraste avec celle du pape François, dont le charme venait de son caractère trempé et de ses éclats de voix parfois accompagnés d’expressions argentines que l’on entend plus souvent sur un terrain de football que dans les palais pontificaux et, surtout, avec les manières de faire de Donald Trump. Léon XIV garde néanmoins du pape François le refus des pompes diplomatiques et un certain naturel dans ses attitudes. Il apparaît également comme un pape qui semble marquer par son attitude un certain dégoût pour la politique, dans laquelle il ne semble s’engager qu’à contre-cœur, non sans continuité là aussi avec son prédécesseur, une fois mis de côté l’engagement très fougueux de François sur certains sujets.
Rappelant dès son apparition sur la loggia des bénédictions qu’il avait été élu le 8 mai 2025, le jour de la Vierge du Rosaire de Pompéi, le pape Léon a mis l’accent lui aussi sur la piété d’abord, plutôt que sur les engagements sociaux et politiques. Toutefois, plutôt que de choisir un nom de pontificat inédit comme François, il a préféré avec Léon reprendre un des grands noms de la tradition pontificale. Après dix mois de pontificat, Léon XIV a discrètement réinvesti les appartements du palais du Vatican [21]. Ainsi, sans remettre en cause les orientations de François, qui sont celles dans le fond de l’Église de Vatican II, et tout en continuant de réaffirmer « l’option préférentielle de Dieu pour les pauvres » [22], Léon XIV cherche moins à bousculer, comme il le revendique explicitement, affirmant vouloir mettre fin à « la polarisation dans l’Église » [23]. Plutôt que de faire de la politique et de choisir un camp, Léon cherche d’abord à réaffirmer la vocation missionnaire de l’Église en restaurant sa capacité d’attraction [24], en gardant la ligne de François et de Vatican II mais en essayant de dépasser les conflits et de rassembler – les questions diplomatiques venant en support de ce principe.
Tout au cours de ses premiers mois, Léon XIV s’est activé à désamorcer plusieurs champs de mines qui avaient posé bien des problèmes à son prédécesseur. Il a affiché sa volonté de ne pas changer l’enseignement de l’Église sur le mariage ou l’ordination des femmes. Il a repris l’idéal de promotion d’une gouvernance synodale dont François s’était fait l’avocat, mais semble en avoir gommé les aspects qui faisaient le plus débat [25]. Face au « chemin synodal allemand », qui se proposait de faire une révolution sociétale, il a laissé les choses aller leur cours, alors que les prises d’initiatives allemandes ont fini par en détacher certains et faire perdre de son élan au projet. Il a néanmoins critiqué la bénédiction formelle des couples de même sexe en tant que couple parce ce qu’elle se mettait en opposition avec la Fiducia supplicans de François et créait une rupture, tout en rappelant qu’il y a des sujets plus importants que les questions de morale sexuelle [26]. Au passage, le patriarche de l’Église copte a célébré la reprise du dialogue avec le Vatican, qui avait été rompu après les ouvertures faites par le pape François sur la question, à la suite des assurances reçues [27]. Interrogé sur le chemin synodal allemand, Léon XIV a, avec sa manière de faire typique, mis un petit coup d’épingle sans faire de grande déclaration, relevant le fait que de nombreux catholiques allemands n’étaient pas représentés par ce projet [28]. Il a demandé aux évêques français d’avoir un esprit d’ouverture et « d’inclure généreusement » ceux qui sont attachés à l’ancien rite [29]. En échange, si la fraternité Saint-Pie-X a fait l’objet d’une excommunication très commentée, c’est parce que ses consécrations d’évêques sont apparues comme un acte de rupture institutionnelle, ce qui montre où sont les lignes rouges du pape, capable d’agir très énergiquement lorsqu’il considère qu’elles sont franchies.
Un cas est emblématique. Léon a dû très tôt se confronter à la question du remplacement du cardinal archevêque de New York Timothy Dolan, au style très américain et néanmoins atypique dans l’Église états-unienne en raison de sa proximité avec Donald Trump– ce qui n’a pas empêché le cardinal Dolan, qui avait joué un rôle clé dans l’élection de François, de se réjouir de l’élection du pape Prevost à laquelle il semble avoir contribué [30]. Le candidat choisi à la surprise générale est parfaitement représentatif de la méthode Léon XIV. Lui aussi originaire de Chicago, le jeune nouvel élu, Ronald Hicks, a été missionnaire au Salvador avant de rentrer au pays pour devenir vicaire général du diocèse de Chicago sous la direction du cardinal Cupich, l’homme du pape François aux États-Unis, souvent accusé d’être trop progressiste au goût de l’Église américaine. De fait, Hicks, qui parle l’espagnol, a clairement affiché ses positions en faveur des migrants, et a également signé en 2021, une lettre demandant que les prêtres ne refusent pas la communion aux hommes politiques favorables à l’avortement [31]. Et pourtant, les conservateurs ont aussi approuvé ce choix en se rappelant que Hicks avait commencé à Chicago sous l’égide du prestigieux cardinal Bernardin, très apprécié par eux. Hicks est aussi un défenseur du droit à la vie « de la conception à la mort naturelle » [32] ; en ce sens, Léon XIV a réussi l’exploit de choisir un prélat qui lui ressemble et qui fasse un large consensus.
Léon XIV a également nommé comme évêque auxiliaire de Newark un Nicaraguayen naturalisé américain, Pedro Bismarck Chau, ce qui est une manière de faire d’une pierre deux coups : nommer une personnalité dont le profil envoie un message clair, mais également une personnalité très hostile au régime sandiniste et socialisant du Nicaragua [33]. Enfin, à Palm Beach en Floride (c’est-à-dire aussi Mar-a-Lago), c’est le dominicain d’origine Manuel de Jesus Rodriguez qui a été nommé. Ce faisant, à travers ses nominations, Léon XIV choisit des candidats jeunes, dynamiques, apparaissant comme proches de l’Église de François, accentuant la caractère latino de l’Église états-unienne, mais également capables de se faire accepter au sein de la partie plus néo-conservatrice de l’Église américaine. Il rejoint de la sorte un certain consensus washingtonien dans sa version ecclésiale, peu favorable à ce qu’incarne le mouvement MAGA, à savoir la volonté de se recentrer sur les États-Unis, et de refuser le modèle multiculturel ou l’interventionnisme américain à l’étranger. Reste que l’archevêque Hicks affiche sa bonne entente avec le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, tandis que sa pastorale, célébrant la victoire en NBA des Knicks de New York, la Coupe du monde de football et la fierté de Porto Rico (en espagnol) semble définitivement plus proche des codes de la télévision américaine que de la grande tradition de Bossuet [34].
Néanmoins, l’attitude du pape Léon varie en fonction des continents et des contextes. Alors que la question chinoise est de plus en plus une obsession aux États-Unis, y compris dans les milieux conservateurs catholiques, qui ont systématiquement attaqué l’accord provisoire entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine, Léon XIV a continué d’accepter après-coup les choix de prélats que le régime chinois lui a imposés, au grand scandale de certains et a revendiqué le fait de prendre son temps pour examiner la question [35]. En d’autres termes, si les États-Unis dessinent l’image du prélat idéal que Léon XIV veut promouvoir, il semble aussi capable de s’adapter à des réalités locales très différentes, préférant avant tout des prélats qui soient acceptés sur place sans créer de conflit, et qui sortent l’Église de la polarisation en camps opposés ou de la confrontation avec le pouvoir politique, aussi éloigné soit-il, reproduisant ce que Léon XIV essaie de faire à l’échelle internationale.
À force de vouloir s’orienter vers le Sud global et les BRICS tout en étant liée au système atlantique dans un monde en train de basculer dans un conflit ouvert entre ces différents camps [36], la papauté de François a vu se détricoter toute sa politique envers la Russie. Elle s’est également retrouvée coupée d’une présidence Biden dont elle avait soutenu l’arrivée au pouvoir en 2020 [37], mais qui, outre l’engagement de longue date de Joe Biden dans une politique d’hostilité à la Russie, s’est lancée dans la fuite en avant sociétale en partenariat avec une large partie de l’establishment européen. Le pape François a encore été aux premiers rangs pour condamner la guerre à Gaza dès 2023, faisant savoir qu’il essayait de s’entretenir chaque jour avec le prêtre de l’église de la Sainte-Famille à Gaza, une habitude poursuivie jusqu’à ses derniers jours [38]. Sa mort a montré toute la profondeur de la crise entre le Vatican et l’État d’Israël, dont le gouvernement a refusé pendant plusieurs jours de rendre hommage au souverain pontife défunt [39]. À vrai dire, le pape François s’était même retrouvé en décalage avec sa propre Secrétairerie d’État, plus proche des positions atlantistes sur la guerre en Ukraine, en particulier lorsqu’il parlait des « aboiements de l’OTAN » aux portes de la Russie – d’où l’aspect significatif de l’importance donnée au service diplomatique du Vatican dans les premières nominations effectuées par Léon XIV.
Léon XIV a défini très clairement le 9 janvier 2026 ce que seront les engagements internationaux de la papauté sous son pontificat lors de son premier discours aux membres du corps diplomatique. Il a souligné la gravité de la situation actuelle, comparée au temps de saint Augustin et de la chute de Rome ou à la Seconde Guerre mondiale. Il a dénoncé l’esprit d’orgueil et la soif de pouvoir qui animent la cité terrestre, pour appeler à la défense du multilatéralisme, celui de l’ONU en particulier. C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi Léon XIV a explicitement évacué dans son encyclique Magnifica Humanitas la vieille doctrine de la « guerre juste » de matrice catholique, un peu laissée de côté depuis le concile de Vatican II, mais qui a connu une nouvelle mode avec l’ouvrage de Michael Walzer en 1977, arrivé à point nommé pour permettre aux néo-conservateurs de justifier les guerres américaines. Pour Léon, dans le contexte du monde contemporain et des nouvelles technologies, toute guerre qui n’est pas de la stricte autodéfense doit être condamnée, car elle entraîne des conséquences sans commune mesure avec le bien qui pourrait en découler [40]. Le message est donc clair : les politiques de force de Donald Trump, Benjamin Netanyahu, Vladimir Poutine, Xi Jinping ou Narendra Modi constituent un contre-modèle, auquel le pape oppose le « multilatéralisme » construit depuis la Seconde Guerre mondiale. La défense appuyée du multilatéralisme et de l’ONU par Léon XIV est dans la droite ligne des années de Vatican II et des enseignements de Paul VI puis du pape François – sur ce point elle peut d’ailleurs trouver des échos dans les discours diplomatiques chinois ou russe, alors qu’elle contraste avec les paramètres fondamentaux de la politique américaine et ce depuis déjà bien avant Trump. Cependant, cela ne signifie pas que des convergences ne soient pas possibles avec l’establishment washingtonien, même néo-conservateur.
C’est vrai que le 4 juillet 2026, jour des deux-cent-cinquante ans de la déclaration d’indépendance américaine, le pape américain n’était pas aux États-Unis pour assister aux commémorations organisées par Donald Trump, mais dans l’île emblématique de Lampedusa pour parler du droit des migrants. Toutefois, le pape avait la veille accepté de recevoir la Médaille de la Liberté pour marquer l’occasion de la part du Centre national de la Constitution, une institution très atlantiste de l’establishment états-unien, qui les dernières années a récompensé Volodymyr Zelensky, la juge progressiste Ruth Ginsburg – et un peu plus loin dans le temps, les deux George Bush, Bill Clinton, Tony Blair ou Mikhaïl Gorbatchev. Le pape a rappelé à cette occasion sa fierté d’être l’enfant d’un grand pays fondé par des hommes courageux à la recherche de la liberté, tout en expliquant que les idéaux des Lumières ont des racines chrétiennes, à commencer par le principe fondamental selon lequel la dignité humaine précède l’existence de l’État, ce qui a amené les États-Unis à s’ouvrir aux différentes vagues d’immigrés qui ont construit le pays [41].
L’ambiguïté de la défense du multilatéralisme par Léon XIV ressort d’ailleurs de manière spectaculaire à la fin de son discours du 9 janvier 2026, lorsqu’il présente comme des modèles de dialogue et de règlement des conflits la paix conclue en 2025 entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, qui ressemble bien peu à une paix équitable, et plus encore les accords de Dayton de 1995, présentés comme ayant « ouvert la voie à un avenir plus prospère et harmonieux », alors qu’ils sont le symbole même d’un découpage ethnique et communautariste nourri de la rhétorique du choc des civilisations, imposé par une pax americana qui s’est poursuivie par le bombardement de Belgrade, annonçant l’émergence du conflit entre le camp occidental et celui de la Russie et de la Chine.
Il est dès lors logique qu’une des interventions les plus significatives des premiers mois du pontificat de Léon XIV ait été l’opposition que le pape a ouvertement formulée lors de sa rencontre avec Volodymyr Zelensky à Castel Gandolfo le 9 décembre 2025 au plan de paix en dix points avancé par la diplomatie américaine pour mettre fin à la guerre, en l’accusant notamment d’écarter l’Europe de la résolution du conflit. Au contraire, au nom de la paix, le pape Léon a repris à son compte les appels européens à une trêve immédiate qui donnerait dans les faits à une Ukraine en difficulté sur le terrain le temps de se réorganiser et de se réarmer, tout en travaillant contre la volonté trumpienne de favoriser un plan de paix jugé trop favorable à la Russie. Plus encore que les mots, c’est l’expression faciale du pape qui semblait témoigner d’un certain mépris pour la politique trumpienne, accusée de miner l’alliance atlantique entre l’Europe et les États-Unis, « une alliance très importante aujourd’hui comme à l’avenir » [42], une attitude qui contraste avec celle de François, qui avait appelé l’Ukraine à « avoir le courage de choisir le drapeau blanc », expliquant que faute de négociations, tout finirait encore plus mal [43].
Dans le fond, on voit qu’outre son dégoût pour la politique assimilée à l’égoïsme qui ne le rapproche guère de Donald Trump, le pape Léon XIV a aussi des réflexes naturellement plus atlantistes que son prédécesseur argentin, dont témoignent ses prises de position en 2022 dans une interview à un média péruvien, où il a spontanément repris et diffusé le discours des médias occidentaux, qui était d’ailleurs aussi celui du gouvernement péruvien, dans un pays à l’opinion publique nettement plus contrastée sur le sujet en raison de son passif avec les États-Unis [44]. Cela rejoint aussi la logique du conclave, qui a vu des cardinaux conservateurs se rallier à Robert Prevost (devenu Léon XIV) justement parce qu’il rassurait sur la défense de ces principes de gouvernance, après avoir publiquement pris parti en faveur de François au moment des critiques du vice-président converti au catholicisme J.D. Vance [45]. Au demeurant, le soutien à ces règles internationales avait aussi été un des points cardinaux de la politique de François et de son affrontement avec Donald Trump, même si cette politique avait amené le pape François à privilégier la Russie, la Chine voire les pays du Golfe comme un point d’équilibre face à l’hostilité d’un Occident partagé entre affirmation trumpiste et progressisme sociétal hostile au catholicisme [46].
Naturellement, cette inflexion ne signifie pas que la papauté soit devenue occidentaliste ou ait renoncé à l’idée de parler au monde entier. Le voyage de Léon XIV au Cameroun, en Angola et en Guinée équatoriale du 13 au 23 avril 2026 a rappelé l’importance du continent africain pour l’Église catholique. Il a commencé par un séjour algérien placé dans les pas de saint Augustin, manière de rappeler aussi le passé chrétien de ces terres, tout en refusant de jouer le jeu du choc des civilisations entre un Occident chrétien et un Orient musulman. Au cours des étapes suivantes, le discours attendu sur l’accueil des migrants a introduit de la nuance, parlant du fait que les États ont le droit de contrôler les frontières et mentionnant le trafic d’êtres humains, alors que la solution doit être aussi de développer ces pays – un point qui était au centre des appels du pape Paul VI dans les années du concile Vatican II, ce que Léon XIV a rappelé [47], et qui a été repris lors de son voyage en Espagne où le pape a parlé du « droit de ne pas avoir à migrer » [48].
Cependant, cette souplesse existe aussi sur d’autres fronts, plus discrets. Malgré ses prises de position, les autorités russes, qui avaient rejeté le Vatican comme médiateur pour l’Ukraine sous François, ont eu pour l’instant des propos positifs à l’égard de Léon XIV, y compris le patriarche de Moscou Cyrille, qui a parlé en présence de Sergueï Lavrov de rapports positifs et souligné la volonté de Léon XIV d’être un « pape romain » et non « un pape américain ». En échange le pape a évoqué sa volonté de rapprochement avec le patriarche de Moscou malgré les difficultés [49]. Le pape Léon s’est entretenu par téléphone avec Vladimir Poutine dès le 4 juin 2025, dans le contexte de la préparation du sommet d’Anchorage avec Donald Trump. Le pape a aussi reçu le 26 juillet 2025 le métropolite Antoine de Volokolamsk, qui dirige le département des relations extérieures du patriarcat de Moscou [50]. Il n’est pas impossible que les autorités russes préfèrent avoir en face d’elles une ligne plus claire que celle de François qui multipliait les allers-retours et entretenait une diplomatie parallèle à celle de la Secrétairie d’État, créant une situation confuse. Sur un point au moins Léon XIV a pris un engagement qui a été forcément relevé à Moscou. Le 16 septembre 2025, il a reçu à Castel Gandolfo le patriarche de l’Église arménienne, Karékine II, au moment où le Président Pachinian, soutenu à bout de bras par les autorités européennes, a fait du patriarche une cible à abattre, le tout sur fond d’assaut judiciaire contre l’Église arménienne d’une manière qui n’est pas sans rappeler les assauts contre l’Église orthodoxe historique en Ukraine [51].
Pour résumer, le pape Léon a cherché à renouer les fils d’une diplomatie qui aurait pu sembler sortie des années 1990 : défendre une globalisation reposant sur l’axe atlantique mais multilatérale et ouverte aux pays du Sud ; défendre la mondialisation des échanges et la circulation des personnes mais dans le respect des normes de l’État de droit et des sociétés d’accueil ; chercher la conciliation au Moyen-Orient en nouant de bonnes relations avec Israël, en défendant les chrétiens arabes et en discutant avec le monde musulman. Si cette politique contraste avec celle de Donald Trump, il faut néanmoins faire la différence entre le pape et ses supporters proclamés, en particulier en Europe, qui veulent voir en lui l’opposant à Donald Trump qui leur plairait. En fait, le pape n’a jamais eu pour objectif d’être un opposant déclaré à Donald Trump, avec lequel il ne se place pas sur le même plan. Le président américain n’est dans le fond là que pour une durée limitée, et le pape se place comme une autorité morale et le soutien d’une Église missionnaire, se projetant dans une tout autre temporalité [52]. Léon XIV a au contraire cherché à éviter la rupture avec Donald Trump et Benjamin Netanyahu (tout comme d’ailleurs, sur un mode mineur, avec Vladimir Poutine ou Xi Jinping), avant que l’attaque américano-israélienne contre l’Iran ne fasse voler en éclat toute sa politique.
On oublie dès lors, compte tenu du déluge d’invectives qui a suivi du côté américain les prises de position pontificales au moment de la guerre d’Iran, qu’initialement, Léon XIV avait cherché un rapprochement pour dépasser le conflit avec Israël dont il avait hérité. Ses appels à la paix lors de la première guerre dite « des douze jours » contre l’Iran (13-24 juin 2025), alors qu’il venait à peine de devenir pape, ont évité les condamnations et sont largement passés inaperçus – sans doute aussi parce que la guerre s’est vite achevée [53]. Dans une volonté évidente de tourner la page des derniers mois du pontificat de François, et malgré l’attaque israélienne contre l’église de la Sainte-Famille à Gaza le 17 juillet 2025, suivie d’un échange téléphonique avec Benjamin Netanyahu [54], le pape Léon a reçu au Vatican dès le 4 septembre 2025 le Président Herzog, qui au moment du décès de François, à la différence du gouvernement israélien, avait immédiatement publié un communiqué de condoléances [55]. Cela pouvait aussi aller dans le sens d’un geste de rapprochement envers Washington, en essayant de renouer avec un establishment atlantiste et pro-israélien capable d’influer sur Donald Trump. Léon XIV a refusé d’utiliser le terme de « génocide » pour Gaza, expliquant qu’il ne revenait pas au Vatican de juger [56]. Il a en revanche soutenu vigoureusement le secrétaire d’État Parolin lorsque, malgré tous les efforts d’apaisement, celui-ci a été critiqué par Israël pour avoir parlé de « carnage » [57].
Cette bonne volonté a été doublée par sa très grande discrétion au sujet d’Israël lors de de son voyage au Liban. En effet, le premier voyage international du nouveau pape, programmé à l’époque de François, s’est déroulé en Turquie et au Liban entre le 27 novembre et le 2 décembre 2025. Le voyage en Turquie était lié à la célébration des 1700 ans du concile de Nicée. Interrogé dans l’avion en route vers Beyrouth, Léon XIV, tout en rappelant l’amitié du Vatican pour Israël, a réaffirmé la position traditionnelle du Vatican de soutien à une solution à deux États, en mentionnant le refus israëlien de cette solution [58]. Reste que les Libanais venus l’écouter n’ont pu que remarquer que le pape a refusé de faire la moindre mention d’Israël et du conflit en cours, tout comme d’ailleurs il n’a pas fait mention du Hezbollah [59]. En échange, interrogé dans l’avion lors de son retour vers Rome, Léon XIV a appelé au nom de la paix au désarmement du Hezbollah, ce qui fait écho aux préoccupations israéliennes et américaines [60]. Sur ce front également, Léon XIV, tout en réaffirmant les normes de gouvernance internationale, a fait le choix initial de l’accommodement, ainsi que d’une légère inflexion vers l’atlantisme et le consensus washingtonien, même si l’incident autour des déclarations du secrétaire d’État Parolin montrait déjà que cela risquait de ne pas suffire, et que Léon XIV était capable de tenir le cap.
Autre signe de conciliation, le ton est resté très modéré lors de l’arrestation spectaculaire de Nicolás Maduro au Vénézuéla (3 janvier 2026), face à une action qu’il était difficile de présenter comme une victoire du droit international, mais qui a été applaudie par tout l’establishment politique washingtonien. Léon XIV a cependant évité d’exprimer une condamnation ouverte, alors que la situation était de toute manière difficile entre les autorités vénézuéliennes et l’Église catholique du pays. Il s’est contenté de parler de sa profonde inquiétude, et d’appeler à éviter la violence et respecter les libertés et la volonté du peuple vénézuélien, même si certains ont vu un signal dans son appel à respecter la souveraineté du pays [61]. Il a ensuite reçu l’opposante officielle de Nicolás Maduro, María Corina Machado, dans ce qui peut difficilement apparaître comme une grande opposition de principe à la politique états-unienne en Amérique latine [62].
Pourtant, cette action caractéristique du refus de toute forme de négociation ou de multilatéralisme annonce également la déstabilisation à venir de Cuba, revendiquée par les autorités américaines à commencer par le Secrétaire d’État Marco Rubio. Ce qui serait une manière de renverser complètement tous les efforts de la diplomatie vaticane à l’époque du pape François et de Barack Obama. Il n’en reste pas moins que le Vatican comme les autorités européennes ont cultivé la discrétion au sujet des actions israéliennes au Liban, de la première guerre « des douze jours » contre l’Iran ou du raid américain au Vénézuéla, alors que le secrétaire d’État Parolin négociait en coulisses pour proposer une transition en douceur acceptée par Moscou pour laisser la place à Delcy Rodrígez, déjà choisie par les Américains [63].
Les autorités américaines pouvaient ainsi facilement espérer que si la guerre d’Iran lancée le 28 février 2026 s’était conclue par un succès en quelques jours, les protestations internationales de rigueur, y compris celles du Vatican, auraient pu être rapidement oubliées – sauf que la guerre ne s’est pas passée comme prévu. Ce n’est en effet qu’après un mois de guerre que la voix de Léon XIV s’est vraiment faite entendre. Les premières réactions ont été discrètes, parlant de la nécessité de rétablir le dialogue, d’arrêter la spirale de la violence et appelant au cessez-le-feu [64]. Mais le 29 mars 2026, lors du dimanche des Rameaux, Léon XIV a placé la Semaine sainte sous l’auspice d’une condamnation de la guerre en des termes bien plus explicites, citant Isaïe pour expliquer que Dieu refuse la guerre et « n’écoute pas la prière de ceux qui font la guerre » [65]. Il était difficile de ne pas voir dans ces propos une réponse à la vidéo diffusée par la Maison Blanche montrant un groupe de pasteurs évangéliques réunis dans le Bureau Ovale autour de la conseillère spirituelle de Donald Trump, Paula White, invoquant dans une prière collective les forces de l’au-delà pour aider à la victoire du Président et de l’Amérique.
C’est donc bien l’impasse américaine et la dynamique de cette « spirale de la violence » entrainant vers un « gouffre irréparable », pour reprendre les termes de Léon XIV, qui ont amené le pape à aller bien au-delà de sa prudence première.
Le pape Léon n’a donc pas seulement condamné la guerre d’Iran, mais a voulu dénoncer tout le discours circulant autour de cette guerre, imprégné d’évangélisme et de sionisme chrétien, inscrivant cette guerre dans un affrontement eschatologique entre les forces du bien judéo-chrétiennes et occidentales et les forces du mal liées à la Babylone iranienne, d’ailleurs soutenue par la Russie et la Chine. En effet, au-delà de la condamnation de la guerre que tout le monde a comprise, il est important de noter que toute l’homélie du dimanche des Rameaux a été construite comme une réfutation de cette lecture eschatologique américaine, à laquelle est opposée l’humilité de l’accomplissement eschatologique de l’entrée du Christ Roi de paix dans Jérusalem sur un âne. Il s’agit bien d’un point de débat important, alors que déjà le 17 janvier 2026, dans le contexte de montée vers la guerre et des actes antichrétiens à Jérusalem, les patriarches et chefs des Églises de Jérusalem, parmi lesquels le patriarche latin Pizzaballa et le patriarche grec, avaient publié une déclaration réfutant le sionisme chrétien - immédiatement attaquée sur X par l’ambassadeur américain en Israël, le pasteur évangéliste Mike Huckabee, avec pour principal effet de relancer le débat inédit sur cette question aux États-Unis [66]. La séance de prières collectives à la Maison Blanche était en effet elle-même une réponse à la montée des contestations au sein non seulement de la société américaine en général, mais même de l’électorat MAGA. C’est donc bien l’impasse américaine et la dynamique de cette « spirale de la violence » entrainant vers un « gouffre irréparable », pour reprendre les termes de Léon XIV, qui ont amené le pape à aller bien au-delà de sa prudence première.
Or les critiques faites par le pape Léon sont tombées d’autant plus mal pour le Président américain que la situation militaire était manifestement très différente de ce qu’espéraient Jérusalem et Washington, ne laissant au pouvoir américain d’autre choix que de surenchérir dans les menaces. Dans cette escalade, Léon XIV a dû passer à une condamnation directe en qualifiant « d’inacceptables » les propos de Donald Trump menaçant de faire disparaître à tout jamais toute une civilisation [67]. Plus grave encore du point de vue de la Maison Blanche, Léon appelait « chacun à prier, mais également à voir comment communiquer avec les membres du Congrès, avec les autorités, pour dire que nous ne voulons pas la guerre, que nous voulons la paix » [68] - en d’autres termes, le pape, en bon Américain, appelait d’une manière inédite à utiliser les ressources du système institutionnel états-unien pour contrer Donald Trump, au risque de miner le coup de bluff du Président qui, malgré tout, a mené à la conclusion de la trêve du 8 avril. Le 11 avril, Léon XIV parlait encore « du délire d’omnipotence qui autour de nous se fait toujours plus imprévisible et agressif » [69].
Les propos de Léon qui, selon l’usage, évitaient de critiquer directement la personne, sont finalement passés au second plan après la réponse postée par Donald Trump sur Truth le 12 avril, qualifiant le pape Léon de « faible sur le front de la criminalité et très mauvais en politique étrangère », l’accusant de « courir après la gauche radicale » et de faire « beaucoup de mal à l’Église catholique » [70]. Donald Trump poursuivait l’assaut en publiant un montage de lui en Jésus-Christ en train de guérir un malade, image qu’il a finalement dû retirer devant les réactions négatives, qui ont uni une large partie des catholiques américains. Mais le plus intéressant est que Donald Trump faisant dans son message du 12 avril 2026 la liste de tous les litiges : Venezuela, Iran, immigration clandestine et trafic de drogue, sans oublier de rappeler que la papauté s’était en revanche montrée très coopérative avec les autorités au moment du COVID, lorsque « les prêtres étaient arrêtés pour avoir célébré des offices religieux ». Le message a l’intérêt de rappeler qu’au-delà de la confrontation des personnes, il s’agit bien d’une question de fond liée à l’accumulation de litiges entre deux visions, celle de l’Amérique trumpienne et celle de l’institution pontificale. Pour le reste, le pape Léon a répondu à bord de l’avion qui le conduisait en Algérie le 13 avril 2026 qu’il n’avait pas peur de l’administration Trump [71], tandis que le 15 avril le Secrétaire d’État à la Défense, Pete Hegseth, menait une prière au Pentagone en citant le livre d’Ézéchiel, mais dans la version du film Pulp Fiction.
La guerre en Iran a donc fait franchir un cap à un conflit qui était manifestement déjà en train de couver.
Le plus surprenant à cet égard a sans doute été de voir surgir dans les médias américains toute une polémique selon laquelle le sous-secrétaire à la Défense, Elbridge A. Colby, aurait convoqué dès le 22 janvier 2026 au Pentagone le nonce apostolique pour lui signifier que « les États-Unis ont le pouvoir militaire de faire ce qu’ils veulent », lui rappelant le précédent de la papauté avignonnaise captive des rois de France. Ces informations ont été immédiatement démenties par le Vatican, même si l’ambassade américaine auprès du Vatican parlait, selon la formule convenue en diplomatie, « d’une discussion franche mais très cordiale », signe qu’il a bien dû se dire quelque chose dans cette réunion précédant l’attaque contre l’Iran [72], outre le très surprenant (et approximatif) recours à l’histoire médiévale mis dans la bouche des responsables américains [73]. La guerre en Iran a donc fait franchir un cap à un conflit qui était manifestement déjà en train de couver.
Léon XIV a mentionné dès son élection sa volonté de prendre exemple sur la Rerum Novarum de Léon XIII, qui avait fondé en 1891 la doctrine sociale de l’Église pour l’ère industrielle, afin de développer l’enseignement de l’Église face aux défis technologiques et la question de l’intelligence artificielle (I.A.) [74]. Il n’est donc pas exclu que cette idée ait aussi été discutée lors du conclave. Cependant, le pape avait invité lors de la présentation de l’encyclique Magnifica Humanitas le 25 mai 2026 Christopher Olah, co-fondateur d’un des grands acteurs de la bataille pour l’I.A., Anthropic, une entreprise également proche du parti démocrate américain, lequel parlait d’une collaboration pour un « projet mondial de bonne volonté » [75].
L’enjeu des nouvelles technologies est en effet central, compte tenu des menaces de déstabilisation tant sur le plan de la compétition technico-militaire entre les grandes puissances que sur celui des libertés publiques, de l’économie et de l’emploi que comportent ces transformations qui amènent aussi à poser des problèmes fondamentaux liés à la définition de l’être humain. Pourtant, les médias occidentaux qui dénoncent aujourd’hui les risques de l’alliance liberticide de la Silicon Valley et de Donald Trump ont fait naguère le succès des ouvrages de Yuval Harari, présentant au grand public sous un jour progressiste le transhumanisme, dénonçant les notions traditionnelles d’âme et de nature spécifique de l’être humain, et prévoyant l’avènement d’une nouvelle « humanité augmentée » faite de super-riches modifiés, connectés au Big Data, rendant « inutile » une large partie du reste de l’humanité.
Mais il est aussi vrai que tout un groupe de pouvoir très influent de la Silicon Valley voit dans la relance d’une nouvelle phase d’innovations technologiques la solution qui permettrait aux États-Unis de surmonter leur affaiblissement relatif pour dominer le XXIe siècle comme ils ont dominé le XXe – c’est par exemple ce qu’incarne la figure d’Elon Musk, mais aussi ce qui a été théorisé par son partenaire d’affaires, le tout aussi influent Peter Thiel. Or le retour au pouvoir de Donald Trump en 2024 doit beaucoup à sa connexion avec ce groupe, qui lui avait été hostile en 2016 et 2020, mais qui a conclu que la politique de Joe Biden avait conduit à un affaiblissement fondamental de l’Amérique. Ce groupe, là aussi parfaitement représenté par Elon Musk ou Peter Thiel, dénonce régulièrement toutes les formes de réglementation, y compris sur le plan de la liberté d’expression, tout en espérant mettre la puissance de l’État américain au service de ce nouveau pouvoir technologique.
À vrai dire, le scénario d’une hégémonie américaine revivifiée par une domination technologique écrasant ses adversaires semble aujourd’hui peu probable, compte tenu à la fois de la répartition des ingénieurs et des performances éducatives dans le monde, et du caractère intégré de l’économie mondiale dans laquelle les innovations circulent de manière accélérée. De fait, la Chine et la Russie ont construit des versions alternatives de ces systèmes technologiques leur permettant de vivre de manière autonome et de tenir la course – c’est d’ailleurs ce qu’a illustré la guerre d’Ukraine, et ce que la Chine a voulu démontrer lors du défilé militaire du 3 septembre 2025. Il se pourrait même que la dynamique de la constitution des géants actuels du cloud participe de par son élan même à conduire à des formes de dédollarisation de l’économie, nourrissant le conflit entre États-Unis et Chine [76]. Il n’en reste pas moins que le monde des entreprises de la haute-technologie s’est allié au système washingtonien pour relancer l’idée de défendre la toute puissance américaine en reprenant le vocabulaire de l’exceptionnalisme américain, de la liberté et du choc des civilisations. L’idée de fond, promue notamment par Peter Thiel, est que c’est justement l’absence de régulation, même de la part des investisseurs, qui peut garantir le succès des innovateurs par définition hors-normes qui seront capables de changer le jeu [77]. L’opposition est ouverte avec ce que l’on pouvait voir se dessiner sous une administration démocrate qui travaillait de concert avec les autorités européennes, par exemple au moment de la crise du COVID, pour imposer des formes de régulation supranationales appuyées sur l’autoréglementation de géants comme Microsoft, Facebook ou X avant son rachat par Elon Musk. En échange, justement par ce que les technocrates de la Silicon Valley font l’analyse d’une perte de vitesse des États-Unis face à leurs compétiteurs, l’objectif est de tout bousculer de manière accélérée : l’État, l’administration, mais aussi tout ce qui reste du monde rooseveltien-keynésien, y compris le management corporatif habituel ou le système scolaire largement façonné par les valeurs progressistes depuis les années 1960.
Ce mouvement n’a dès lors pas de complexe à rompre avec l’atlantisme sédimenté depuis la Seconde Guerre mondiale et à ne plus rien partager avec l’Europe. C’est la raison pour laquelle l’establishment européen, qui n’avait pas été particulièrement gêné jusque-là d’intégrer l’Europe au système technologique américain, y compris en matière de libertés publiques, s’est soudainement réveillé pour dénoncer les dangers de la mainmise américaine. Si au départ, on a beaucoup parlé du cas d’Elon Musk, c’est surtout Palantir et son fondateur Alex Karp qui ont de plus en plus attiré l’attention compte tenu du rôle central de cette entreprise dans des guerres qui, de l’Iran à l’Ukraine, peuvent aussi passer pour un banc d’essai de ses capacités [78], ce qu’avait dénoncé en son temps le pape François [79]. De fait, Palantir a bien publié sur X un court « manifeste », adapté de l’ouvrage d’Alex Karp The New Republic, qui a beaucoup fait parler [80]. Il appelle à se préparer à la confrontation sans citer les adversaires, que l’on devine être la Russie et surtout la Chine. Il réaffirme sans complexe l’inégalité des civilisations et la supériorité américaine. Mais, au-delà de ces éléments somme toute peu originaux outre-Atlantique, il en appelle à refonder le modèle américain, en réaffirmant le patriotisme, en encourageant les leaders et la recherche du succès. Il appelle en échange à remettre en cause le moralisme, la déconstruction sociale au nom de l’inclusivité et le dogmatisme des élites, en particulier dans leur refus de la religion. Dernier point essentiel : il encourage ouvertement le réarmement de l’Allemagne et du Japon.
Peter Thiel, également lié à Palantir, s’est de son côté lancé dans un cycle de conférences sur l’Antéchrist en 2026 qui, d’après les échos qui en sont sortis, ressemble plutôt à un ensemble de propos assez décousus et improvisés [81]. Mais l’essentiel est de se servir de ces conférences pour relayer un certain nombre de thèmes. Il réintroduit en se réclamant d’un vague christianisme anticonformiste des thèmes religieux dont il montre l’importance, à rebours d’une manière de penser qui n’envisage la question du progrès que sous un angle technique et matérialiste, complimentant au passage Benoît XVI pour avoir été l’un des rares dirigeants à aborder les questions eschatologiques dans l’espace public, sans avoir eu le courage d’aller jusqu’au bout. Mais tout cela sert avant tout à introduire le thème principal : l’Antéchrist est celui qui veut arrêter l’histoire et le progrès, les chrétiens étant au contraire encouragés à sortir d’un idéal paradisiaque tourné vers le passé. Ce discours, comme celui d’Alex Karp, tire ses racines profondes du libertarisme américain, bien plus que de l’extrême-droite au sens où on l’entend en Europe, sans être forcément plus choquant que les livres de Yuval Harari.
Toutefois la véritable pomme de discorde se trouve dans la volonté affichée de remise en cause de l’ordre établi ou, pour le dire avec les mots de la tribune publiée par un franciscain conseiller du pape François sur ces questions, Paolo Benanti, dans ce qui apparaît comme « l’insurrection de la Génération X contre l’ordre boomer » [82] - une idée très clairement exprimée dans le dernier ouvrage publié par le Vice-président J.D. Vance, Communion – un point sur lequel nous reviendrons plus en détail la semaine prochaine dans la deuxième partie de notre propos [83]. Le plus choquant, du point de vue européen, est peut-être encore de voir réapparaître dans le temple même de la haute technologie, avec un foisonnement très américain, des thèmes religieux en contraste avec le matérialisme excluant Dieu qui sert de fondement à une large partie de nos manières de penser, en particulier chez ceux qui se réclament de la « science » et du « progressisme ». Toutefois, parler « d’extrême droite » de manière générique masque aussi le fait que ce discours est très largement une résurgence dans une sorte de version 3.0 ou 4.0 du discours néo-conservateur et de thèmes américains classiques [84]. Son conflit avec les pouvoirs européens vient peut-être surtout de sa présentation comme la version mise à jour qui se propose de remplacer l’ancienne version atlantiste, progressiste et bureaucratique qui domine aujourd’hui dans une Europe en retard d’un temps sur les États-Unis.
Christopher Olah, le co-fondateur d’Anthropic, vient du même monde. Mais il témoigne par sa présence aux côtés de Léon XIV d’une autre stratégie : les dirigeants d’Anthropic insistent eux au contraire sur la nécessité de réguler l’I.A., en s’opposant à Donald Trump. Anthropic fait néanmoins partie du même conglomérat d’entreprises de haute technologie et s’est d’ailleurs associé à Palantir et Amazon Web Services pour offrir ses outils au Pentagone en novembre 2024, lesquels ont apparemment été utilisés lors du raid pour capturer Nicolás Maduro et plus encore dans la guerre contre l’Iran [85]. Derrière les soucis humanistes affichés, on peut aussi soupçonner des questions de positionnement et de marketing, comme d’ailleurs dans les sorties très médiatiques d’Alex Karp ou Peter Thiel, alors que ces entreprises qui cherchent à élargir de manière exponentielle leur domaine de contrôle demandent des apports immenses de capitaux pour des profits pour l’instant encore réduits.
Mais surtout, Anthropic est une entreprise liée au parti démocrate américain, où de nombreux membres de l’administration Biden ont pu trouver un point de chute après 2024, et qui semble avoir refusé au Pentagone et à l’administration Trump une utilisation sans contrôle de sa part de ses outils. L’affrontement avec l’administration Trump est devenu ouvert lorsque le 27 février 2026 le Pentagone a décidé de rompre sa collaboration avec Anthropic. L’entreprise est ainsi devenue la championne d’un autre modèle, non pas celui d’une symbiose avec la défense américaine pour imposer par la force la volonté états-unienne en dehors de tout cadre normatif, mais plutôt celui d’une entreprise qui édicterait ses propres règles, indépendamment des États-Unis et de tout autre gouvernement, tout en se réclamant d’un cadre multilatéral supranational qui dans la pratique lui laisserait bien davantage de marge de manœuvre. Au demeurant, l’idée d’une « coalition de démocraties » pour contrôler l’IA ressemble beaucoup plus à un projet de contrôle atlantiste à l’ancienne autour du G7 et de l’Union européenne qu’à un projet véritablement multilatéral et multipolaire.
Néanmoins, c’est bien ce contexte qui a permis à Léon XIV de récupérer le devant de la scène avec un engouement inédit pour une encyclique pontificale de plus de deux cent pages : le succès de l’encyclique doit aussi quelque chose à Alex Karp, Peter Thiel et Donald Trump. La Magnifica Humanitas fonctionne en fait à différents niveaux. Le niveau le plus facile d’accès est celui de la prise de position contre le camp de la haute technologie rallié à Donald Trump. C’est ce qui a souvent été applaudi, quand elle dénonce la concentration des pouvoirs, les risques de financiarisation excessive de l’économie, la mise en esclavage d’une large partie de l’humanité, le traitement des plus faibles (femmes, enfants, migrants) et la nécessité de règles. L’encyclique reprend également la condamnation absolue de la guerre, en insistant sur les dangers de déléguer à l’intelligence artificielle des décisions létales et de déshumaniser le choix des cibles. Cette alliance au nom du multilatéralisme avec les réseaux démocrates américains ou l’Europe de Bruxelles a par exemple amené Romano Prodi à se féliciter de trouver en Léon XIV le dernier héritier de Matteo Renzi et Tony Blair [86]. En retour, Anthropic a été obligé par l’administration Trump de suspendre l’accès à ses modèles les plus avancés pour tous les non-Américains quelques jours seulement après la publication de la Magnifica Humanitas, le 12 juin 2026, une obligation finalement levée le 1er juillet mais qui a envoyé un message clair aux Européens [87].
Cependant, il s’agit aussi de la part de Léon XIV d’aller bien au-delà pour remettre au centre du jeu l’intégralité de l’enseignement de l’Église. L’encyclique cherche donc à répondre sur le plan philosophique aux défis de l’intelligence artificielle et du transhumanisme, rappelant qu’il ne faut pas confondre un outil qui répète une tâche, même avec de formidables capacités de calcul, avec un être humain capable de sentir et de créer. Mais au-delà, l’encyclique rappelle, au nom des droits fondamentaux de l’être humain, la nécessité de défendre la vie, de la conception à sa fin naturelle, en opposition avec tous les paradigmes progressistes actuels. Si les dangers de l’IA sont soulignés, c’est au nom de la doctrine sociale de l’Église de Léon XIII, qui condamne l’exploitation économique des personnes au nom du droit naturel et rappelle la dignité de l’être humain, qui ne peut pas être calculée en termes de coûts et profits. Enfin, toute l’encyclique est mise sous le signe de la tour de Babel et de la lutte augustinienne de la Cité des hommes contre la Cité de Dieu, manière de dire que c’est la volonté prométhéenne de créer une société humaine sans Dieu qui mène à la catastrophe.
Bref, si une large partie de la presse et des classes dirigeantes européennes ont applaudi l’encyclique de Léon XIV, et en ont parfois fait un étendard de la lutte contre un fondamentalisme théologico-politique américain opposé à l’humanisme progressiste, elles ne l’ont pas vraiment lue. On saisit aussi toute l’ambiguïté de ce rapprochement, qui apparaît comme une alliance tactique du moment : s’il s’agit de réécrire des règles de coopération internationale, la manière dont Léon XIV les conçoit est certainement très différente de la manière dont les conçoivent les démocrates américains ou les bureaucrates européens, sans compter le fait que de toute manière, aucun équilibre dans les domaines de l’IA ou de la défense ne pourra être trouvé sans impliquer aussi la Russie et la Chine.
C’est aussi ce qui explique le rapprochement manifeste entre le Vatican et les différents gouvernements européens. Le voyage en Espagne du 6 au 12 juin 2026 en est le symbole : le pape y a rencontré un très grand succès et a déplacé les foules dans un pays certes de tradition catholique, mais divisé par l’héritage de la guerre civile de 1936 et dominé culturellement depuis des décennies par une gauche hostile au catholicisme. Cependant, le premier ministre Sánchez est aussi le leader européen qui a eu la position de condamnation la plus claire contre la guerre en Iran, encourant les foudres de Donald Trump, ce qui donne un sens supplémentaire à ce rapprochement. Le voyage en Espagne montre ce qu’est la méthode de Léon XIV envers l’Europe de l’Ouest : plutôt que de lui tourner le dos comme François, qui semblait la considérer comme une terre perdue à laquelle il fallait faire la leçon pour qu’elle s’ouvre au Sud, Léon a choisi de parler à l’Espagne et d’y faire œuvre de mission, en profitant du contexte pour remporter un véritable succès de popularité.
Celle-ci lui a notamment permis de faire un discours devant le Parlement espagnol applaudi par une majorité souvent très mobilisée autour du progressisme sociétal et qui a fait semblant de ne pas entendre sa défense de la vie depuis la conception jusqu’à sa fin naturelle aux antipodes des lois qu’elle propose, le tout en invoquant la grande tradition espagnole des cathédrales, de Salamanque, de Cervantès, de sainte Thérèse d’Avilla, et même Isabelle la Catholique [88]. En revanche, l’évocation de la question des migrants, le discours contre les nationalismes, s’inscrivaient bien entendu en opposition à la montée en puissance du parti Vox, très proche de l’Amérique de Donald Trump, quitte pour le pape à s’afficher en soutien du statu quo dans une Espagne elle aussi très bousculée par la montée des contestations et une crise de défiance de plus en plus massive envers les autorités. Ainsi, plutôt que de soutenir des mouvements cherchant à renverser la table, au risque de faire émerger des forces de déstabilisation dont on ne sait où elles peuvent aller, le pari sera plutôt d’essayer de regagner du terrain dans l’opinion publique et de travailler à trouver des compromis avec une classe dirigeante raisonnable, ce que tous les papes depuis Jean-Paul II et Benoît XVI ont espéré pouvoir obtenir dans le nouveau contexte de la globalisation métropolitaine, sans succès.
Le voyage en France du mois de septembre 2026 est à cet égard encore plus significatif [89], alors que le pape François, même lorsqu’il était venu à Marseille les 22 et 23 septembre 2023, avait expliqué qu’il ne s’agissait pas d’un voyage officiel en France, mais qu’il était simplement venu parler de la Méditerranée et des migrants [90]. Inviter le pape quelque mois avant l’élection présidentielle peut aussi passer pour une tentative d’afficher le soutien de celui-ci dans la lutte contre les extrêmes et la défense de l’Europe, en espérant que cela influe sur une partie de l’électorat catholique, notamment le plus âgé. Comme en Espagne, Léon XIV a choisi de jouer un jeu plus subtil que le refus. Il peut profiter de l’occasion pour attirer des foules importantes et l’attention médiatique, et de la sorte réaffirmer devant les Français et en présence des autorités officielles non seulement les points de convergence sur le plan international, mais surtout l’ensemble des principes de l’Église catholique, y compris sur l’euthanasie. Grâce à ce rapprochement, Léon a pu obtenir de célébrer une grande messe sur la place de la Concorde à Paris, ce qui a une portée symbolique particulière. Sa visite peut donc être l’occasion d’une remobilisation sans précédent, alors que Léon XIV a donné la France comme exemple de pays sécularisé où la foi est en train de reprendre de la vigueur auprès des jeunes qui se sont rendus compte « qu’il leur manquait quelque chose », et qui « redécouvrent ce que l’Église a à offrir » [91]. Au centre de cette approche, pensée pour le long terme, bien au-delà des questions diplomatiques conjoncturelles, se trouve l’idée d’essayer de profiter des signes de rebond, même dans une France qui peut sembler s’être considérablement éloignée du catholicisme, pour essayer de redonner une place à l’Église.
Cela explique aussi toute l’ambiguïté du rapprochement pontifical avec les gouvernements européens, alors que les projets de société sont si différents. Et cette ambiguïté a été exprimée dans deux discours essentiels. Si en Europe chacun a remarqué dans le discours devant le corps diplomatique du 9 janvier 2026 la dénonciation « d’un nationalisme excessif et d’une distorsion de l’idéal de l’homme d’État » en pensant à Donald Trump ou Vladimir Poutine, une part essentielle du discours s’est attachée à dénoncer la restriction des libertés, notamment religieuses, et en particulier de l’objection de conscience sur les questions de l’euthanasie ou de l’avortement dans un « Occident » qui renvoie tout de même plus à l’Europe qu’aux États-Unis. L’appel du pape à redonner leur sens aux mots, qui ont perdu leur rapport avec la réalité, mentionne en effet les réseaux sociaux, ce qui peut renvoyer à des préoccupations plus européennes. Toutefois une lecture moins rapide des propos du pape doit relever que cela se fait au nom d’une conception de la vérité qui est aux antipodes de toutes les théories de fluidité et de déconstruction qui sont à la base de larges pans du discours intellectuel et social occidental, en particulier en Europe. Et, de fait, le principal exemple de ce rapport faussé aux mots donné par le pape est celui de « l’affaiblissement de la parole souvent revendiqué au nom de la liberté d’expression elle-même » aboutissant à « un nouveau langage à la saveur orwellienne », ce qui n’est pas tout à fait dans l’esprit des lois de contrôle des propos en ligne [92].
Le discours tenu devant l’université romaine de la Sapienza le 14 mai 2026 est dans le contexte actuel peut-être encore plus important. La présence du pape à cet endroit, applaudi par les étudiants et les enseignants est déjà un succès notable, alors que Benoît XVI avait dû annuler la visite qu’il avait prévu d’y faire le 17 janvier 2008 et le long discours qu’il avait préparé devant les oppositions. Léon XIV a pu y poursuivre son approche missionnaire dans un discours essentiellement adressé aux jeunes, mais qui a aussi inclus un appel à refuser le réarmement et l’augmentation des dépenses militaires, notamment en Europe [93]. Or, même s’il a été préparé auparavant, ce discours est arrivé quelques jours seulement après l’important discours tenu le 14 mai par une des figures les plus importantes de l’establishment italien et européen, Mario Draghi, lors de la remise du prix Charlemagne. En présence d’Ursula von der Leyen et de Christine Lagarde, le lauréat a été introduit par Friedrich Merz, qui a célébré l’élève des jésuites fin connaisseur d’Ignace de Loyola, et par le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis qui l’a chaleureusement remercié pour son action lors de la crise grecque. Mario Draghi a ensuite utilisé son discours pour appeler à une relance de l’Europe par l’industrie de la défense [94], un thème au centre de la politique allemande du chancelier Merz, cherchant à faire de l’Allemagne le pôle central de cette nouvelle Europe de la défense nourrie par l’idée de confrontation avec la Russie, en écho au réarmement allemand demandé par Palantir.
Dans ce contexte, le discours de la Sapienza, dont l’appel à refuser le réarmement a été répété devant le parlement espagnol, ressemble aux coups d’épingles que Léon XIV avait commencé à donner au pouvoir de Donald Trump avant même la guerre d’Iran, mais cette fois-ci tournés contre l’establishment européen. Il illustre aussi les limites de la convergence sur l’Ukraine. Si Léon s’est associé aux efforts européens pour obtenir une trêve sans abandonner l’Ukraine, et qu’il ne veut certainement pas voir triompher la Russie de Vladimir Poutine, son appel à refuser de s’engager sur la voie de la planification industrielle de la guerre montre néanmoins une logique différente : non pas obtenir une trêve pour figer une situation défavorable à l’Ukraine avant de reprendre l’affrontement, mais se servir de la trêve pour mettre véritablement fin au conflit, voire peut-être réussir à fonder une nouvelle architecture de la paix en Europe, dans une nouvelle version des accords d’Helsinki [95]. Or, à ce jour, on ne peut exclure que les appels à la raison du pape Léon soient dépassés par les événements sur ce front comme ils l’ont été sur celui du Moyen-Orient.
Dernière surprise de ce contexte troublé, le pape Léon s’est trouvé une alliée : l’Italie de Giorgia Meloni, qu’il a appelée à jouer un rôle central de médiateur dans le conflit ukrainien [96]. Pourtant, à certains égards, Giorgia Meloni pouvait passer pour l’antagoniste de tout ce que le pape François avait voulu promouvoir : arrivée au pouvoir en 2022 justement en raison de l’échec du gouvernement de Mario Draghi en Italie, issue d’un mouvement de droite dure, portée par une aspiration de retour aux frontières et de lutte contre l’immigration, critique des décisions bruxelloises, mais proche de Donald Trump. Cela ne l’a pas empêchée de s’entendre avec les autorités européennes avec un réalisme qui lui permet de redonner à Rome toute son importance comme centre de décision européen. Elle a affirmé une ligne atlantiste plus ferme au sujet de l’Ukraine que celle de ses alliés Matteo Salvini ou, jusqu’à sa mort, Silvio Berlusconi, ce qui l’a aidée à se faire accepter de ses pairs européens, tout en posant une limite claire : celle du refus d’un engagement militaire, qui tranche avec les discours tenus à Londres et Berlin. En ce sens, l’appel du pape à réintroduire l’Italie au nom de l’Europe dans les négociations autour de l’Ukraine est aussi un soutien à cette ligne, alors que le prix Charlemagne de Mario Draghi et le discours de celui-ci ont bien entendu pour objectif de faire pression sur les classes dirigeantes italiennes afin de modifier la ligne Meloni.
De surcroît, Giorgia Meloni a également fini par refuser de suivre Donald Trump et le gouvernement israélien dans leur guerre en Iran, dans des termes là aussi bien plus clairs que ceux de Londres, Berlin ou Paris, et qui l’ont rapprochée paradoxalement de l’Espagne de Pedro Sánchez. Comme l’Espagne, l’Italie a fait savoir qu’elle refusait de mettre ses bases à disposition pour les attaques directes contre l’Iran, même si le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’est fait un malin plaisir à rappeler le rôle joué conformément aux traités par les bases italiennes dans la logistique du conflit [97], mettant Giorgia Meloni en difficulté face à son opinion publique et montrant les limites que rencontrerait vite tout pays européen qui voudrait s’éloigner réellement des États-Unis. Giorgia Meloni a également pris la défense de Léon XIV lorsqu’il a été attaqué par Donald Trump, tandis que ce dernier s’est mis à exprimer sa déception envers son alliée. C’est ainsi que Giorgia Meloni, qui semblait une partenaire de choix de Donald Trump en Europe, a renoué avec la vieille tradition d’indépendance italienne au sein de l’ensemble atlantiste autrefois incarnée par Giulio Andreotti, Bettino Craxi et, dans une certaine mesure, Silvio Berlusconi.
Et, surprise supplémentaire, un pape pourtant très peu porté sur l’affirmation nationale s’est retrouvé à nouer une alliance avec cette partenaire improbable pour incarner une ligne originale dans le cadre de l’atlantisme contre Washington et même, dans une moindre mesure, Berlin. Face à l’union de Berlin, Bruxelles et de Londres, en pleine renégociation des équilibres atlantiques avec Washington, le pape Léon s’est ainsi rallié à une autre Europe en train de se dessiner entre Madrid et Rome, malgré deux gouvernements en principe aux antipodes sur l’échiquier politique, preuve s’il en est du poids des héritages historiques, géographiques et institutionnels au-delà des personnes – le problème étant que ce rapprochement en l’état actuel des choses reste forcément conjoncturel et fragile, compte tenu du peu de moyens qu’ont l’Espagne et l’Italie de transformer en profondeur les équilibres atlantiques.
Tout cela n’en relève pas moins de la part du pape d’une forme de précaution, si ce n’est d’attentisme : finalement, dans ce contexte incertain, où la situation est imprévisible en Europe comme aux États-Unis, ce que la papauté peut faire de mieux est de promouvoir une pratique de la patience qui fait souvent défaut aujourd’hui, en essayant de désamorcer les conflits, de rassembler, et de travailler avec tous les hommes de bonne volonté en faisant semblant de croire à des convergences. Mais pour le pape, il s’agit aussi de temporiser pour relancer une Église missionnaire et la mettre en position de mieux jouer son rôle, au moment où le catholicisme est en train d’être refaçonné aux États-Unis et dans le monde.
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Docteur en histoire, ancien membre de l’École française de Rome et diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris. Maître de conférences à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne en histoire médiévale, il est également membre de l’UMR 8167, Orient et Méditerranée. Ses recherches portent en particulier sur l’histoire de la papauté et ses relations avec les mondes orientaux et asiatiques. Il est notamment l’auteur d’une Histoire de la papauté en Occident publiée dans la collection Folio Histoire.
[1] Une idée développée par de nombreux observateurs, comme par exemple Jean-Benoît Poulle et Mikael Corre, « La fabrique d’un pape », Le Grand Continent, 7 juin 2026
[2] Un point mis en évidence par Emmanuel Todd (La défaite de l’Occident, Paris, 2024, p. 240-286), dont les analyses sont encore davantage mises en valeur par l’échec américain en Iran.
[3] , 30 avril 2025.
[4] Un point noté par exemple par Marco Politi « Washington e Santa Sede sono mondi in collisione : ecco perché Trump a volte spara a zero contro il Papa », il Fatto Quotidiano, 4 juin 2026
[5] Ce point a notamment été mis en évidence dans Thomas Tanase, « La papauté, une institution mondialisée ? », Diploweb.com, 29 octobre 2016 .
[6] C’est la démonstration célèbre d’Ernst Kantorowicz dans son ouvrage classique Les deux corps du roi, qui montre le transfert de la sacralité, des idées et du vocabulaire ecclésiastiques vers l’État, et même le transfert de la figure christologique vers celle du souverain.
[7] , 13 avril 2026. De fait, même après la passe d’armes entre la Maison Blanche et le pape, Louis Prevost, un vétéran de la Navy, se trouvait dans le public du tournoi de combat UFC organisé le 14 juin 2026 à la Maison Blanche pour les 80 ans de Donald Trump : Stephen M. Lepore, « Pope’s bro meets Trump », Daily Mail, 16 juin 2026 .
[8] , 8 mai 2025.
[9] Vatican News
[10] Jean-Benoît Poulle et Mikael Corre, « La fabrique d’un pape », Le Grand Continent, 7 juin 2026 ()
[11] Thomas Tanase « Le pape François, l’Orient, l’Eurasie et la Chine », Diploweb.com, 15 octobre 2023
[12] Thomas Tanase « Géopolitique. Le pape François face à l’Occident », Diploweb.com, 15 octobre 2023
[13] Salvator Riggio, , 9 mai 2025.
[14] KTO TV, 23’49’’-29’40, 12 juin 2026 ; 18 avril 2026.
[15] A la date de rédaction de cet article, le 25 juillet 2026.
[16] Salvatore Cernuzio, , 30 mars 2026 ; Delphine Allaire, , 26 septembre 2025 ; Jean-Benoît Poulle, « Qui sont les hommes dans l’ombre du pape ? », Le Grand Continent, 7 mai 2026 ()
[17] Sandro Magister, « Il buon vescovo secondo Leone. Un’analisi delle sue ultime nomine », Settimo Cielo, 17 février 2026 ( ) ; Linda Bordoni, , 11 mars 2022.
[18] Joshua McElwee, , 2 juin 2026.
[19] Elise Ann Allen, León XIV : Ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, Lima, 2025.
[20] Massimo Franco, , 13 avril 2026.
[21] , 14 mars 2026.
[22] Pour citer par exemple l’exhortation Apostolique Dilexi Te (II, §16) :
[23] Jean-Marie Guénois, « Bénédiction des homosexuels, guerre à Gaza, dossier traditionaliste… Léon XIV marque sa différence avec le pontificat de François », Le Figaro, 19 septembre 2025 ;
[24] Pour reprendre l’expression qu’il a utilisée dans son discours pour le Consistoire sur la synodalité – qui cherchait justement à désamorcer une question épineuse :
[25] Il a ouvert le consistoire tenu les 7 et 8 janvier, en rappelant que le but n’était pas d’aboutir à un texte mais de poursuivre la discussion, et l’a conclu en expliquant que la synodalité devait être vécue « non pas comme une technique d’organisation, mais comme un instrument pour grandir dans l’écoute » .
[26] , 26 avril 2026 (15’50’’-17’00).
[27] Charles Collins, , 9 mars 2024 ; , 22 mai 2026.
[28] ; Mikael Corre, « », La Croix, 29 janvier 2026.
[29] , 25 mars 2026.
[30] ; ; mais en sens inverse, Jean-Benoît Poulle et Mikael Corre, « La fabrique d’un pape », Le Grand Continent, 7 juin 2026 (), font de lui le mauvais génie du conclave dont les idées auraient été vaincues.
[31] Maxime Birken, « », Huffpost, 18 décembre 2025.
[32] Sandro Magister, « Il buon vescovo secondo Leone. Un’analisi delle sue ultime nomine », Settimo Cielo, 17 février 2026 ( ) qui se montre aussi heureux du choix que le Huffington Post – l’opposition à Trump étant ce qui réunit ici un média progressiste et un observateur traditionaliste mais aussi néo-conservateur en matière de politique étrangère.
[33] Camillo Barone, , 16 septembre 2025 ; ‘ Walter Sánchez Silva, « God is with Nicaragua !’ exclaims first Nicaraguan consecrated bishop in the U.S », EWTN News, 11 septembre 2025.
[34] , 14 juin 2026.
[35] Elise Ann Allen, León XIV : Ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, Lima, 2025 (e-book), p. 194 ; sHarold Thibault, « », Le Monde, 13 juin 2025 ; Sandro Magister, « In Cina la Chiesa di Roma finisce di nuovo sotto scacco. Eppure elogia chi la umilia », Settimo Cielo,16 décembre 2025 () ; Id., « Con la Cina Leone vuole “pace e armonia”. Ma sa che sarà “molto difficile” », Settimo Cielo, 23 septembre 2025 ()
[36] Thomas Tanase « Le pape François, l’Orient, l’Eurasie et la Chine », Diploweb.com, 15 octobre 2023
[37] Thomas Tanase « Géopolitique. Le pape François face à l’Occident », Diploweb.com, 15 octobre 2023. Nous reviendrons aussi sur ce point dans la seconde partie
[38] Vinciane Joly, « », La Croix, 22 avril 2025 ; , 5 mars 2025
[39] Cécile Lemoine, « », La Croix, 25 avril 2025.
[40] , §192.
[41] .
[42] , 9 décembre 2025.
[43] Pour être précis, le pape François avait repris à son compte la formule de « drapeau blanc » qui était d’abord dans la question qui lui avait posée le journaliste, pour ensuite insister sur l’importance de négocier : , 9 mars 2024.
[44] Semanario Expresión, (9’25-11’30), 13 avril 2022.
[45] Virginia Piccolillo, , 10 mai 2025.
[46] Thomas Tanase « Le pape François, l’Orient, l’Eurasie et la Chine », Diploweb.com, 15 octobre 2023 ()
[47] ; .
[49] Discours de Sa Sainteté le patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie lors de la réception marquant la Pâque orthodoxe, Moscou, 22 avril 2026 (https://www.facebook.com/watch/?v=1533171205486116: 11’45-13‘) ; Elise Ann Allen, León XIV : Ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, Lima, 2025 (e-book), p. 209.
[50] , 4 juin 2025.
[51] Faustine Vincent « Arménie : le pouvoir face à l’Église apostolique », Le Monde , 28 juillet 2025, () ; , 16 septembre 2025 ; Sandro Magister « Tra Russia ed Europa la Chiesa armena va in frantumi. E l’Azerbaigian vince, con il plauso di Roma nomine », Settimo Cielo, 20 janvier 2026 .
[52] Pour reprendre l’idée de Marie-Lucile Kubacki, « », La Vie, 30 avril 2026 ; Voir aussi Massimo Franco, , 8 mai 2026.
[53] Devin Watkins, , 22 juin 2025.
[54] , 18 juillet 2025.
[55] , 4 septembre 2025.
[56] Salvatore Cernuzio, , 18 septembre 2025 ; Elise Ann Allen, León XIV : Ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, Lima, 2025 (e-book), p. 194.
[57] , Rai News.it, 10 juillet 2025.
[59] Nemtala Eddé, , 4 décembre 2025 ; Mikael Corre, « », La Croix, 2 décembre 2025.
[61] Marco Politi, « », il Fatto Quotidiano, 7 janvier 2006.
[62] ; Salvatore Cernuzio , 12 janvier 2026.
[63] , 9 janvier 2026.
[64] . Sur l’ensemble de la question, on pourra se reporter à la synthèse faire par Sandro Magister, « Leone e Trump. Taccuino di un conflitto asimmetrico », Settimo Cielo, 23 avril 2026 (.)
[66] , 18 janvier 2026 ; , 20 janvier 2026.
[67] , 7 avril 2026.
[68] , 8 avril 2026.
[69] Preghiera del Santo Rosario per invocare il dono della pace (11 aprile 2026)
[70] , 13 avril 2026.
[71] Salvatore Cernuzio, ,13 avril 2026.
[72] Elise Ann Allen, , 10 avril 2026.
[73] Le très chrétien Philippe le Bel entre effectivement en conflit avec le pape Boniface VIII, qu’il a cherché à faire arrêter à Anagni en 1303 avec la complicité du parti romain des Colonna, d’ailleurs sans succès mais faisant naître le mythe de la « gifle » au pape. Si les successeurs de Boniface VIII s’installent ensuite à Avignon pour un siècle, c’est en bonne partie pour prendre leurs distances avec les querelles de clan à Rome et en Italie. Installés dans une ville d’Avignon terre d’empire, de l’autre côté du Rhône, puis achetée par les papes en 1348, les papes d’Avignon, issus des régions méridionales du royaume de France, n’étaient ni sujets du roi, ni encore moins ses captifs, alors que le royaume de France allait se retrouver en proie aux difficultés de la guerre de Cent Ans. Ils se sont au contraire servis de ce séjour avignonnais en terre protégée pour développer considérablement la monarchie pontificale.
[75] Voir aussi Allesandro Aresu, « », Le Grand Continent, 25 mai 2026 et Sandro Magister, « Magnifica humanitas. Ciò che unisce il papa matematico ai tecnocrati dell’AI. E ciò che li divide », Settimo Cielo, 23 mai 2026 (), que nous avons largement suivis pour ce passage ; Edoardo Giribaldi , 25 mai 2026.
[76] Pour reprendre les analyses d’Emmanuel Todd (voir note 2) et Yanis Varoufakis, Technofeudalism. What killed Capitalism, Londres, 2023, p. 139-140.
[77] Peter Thiel, Zero to one : notes on startups, or how to build the future, Londres, 2015 ; Sebastian Mallaby, The Power Law. Venture Capital and the Making of the New Future, New York, 2022, p. 199-215
[78] Bruno Maçães, « », Time, 10 juillet 2023 ; Olivier Pinaud et Alexandre Piquard, « Palantir déploie l’IA des champs de bataille au CAC 40, entre puissance économique et débats éthiques », Le Monde, 10 avril 2026 (Palantir déploie l’IA des champs de bataille au CAC 40, entre puissance économique et débats éthiques)
[79] Luciano Fontana, « Intervista a Papa Franesco : « Putin no si ferma, voglio incontrarlo a Mosca. Ora non vado a Kiev”, Corriere della Sera, 3 mai 2022 ()
[80] 18 avril 2026.
[81] Un des comptes rendus les plus détaillés est Johana Bhuiyan, Dara Kerr et Nick Robins-Early, , 10 octobre 2025.
[82] Paolo Benanti , « L’hérésie américaine : faut-il brûler Peter Thiel ? », Le Grand Continent, 14 mars 2026 ()
[83] J.D. Vance, Communion. Finding My Way Back to Faith, New York, 2026 (e-book), p. 190, qui parle de « boomer leadership » pour désigner ses collègues de la conférence de Munich incapables de comprendre les évolutions du monde actuel.
[84] Si l’on reprend les trois générations de néo-conservatisme de Justin Vaïsse, Histoire du néoconservatisme aux États-Unis : le triomphe de l’idéologie, Paris, 2008.
[85] William Christou, , 14 février 2026 ; Tara Copp, Elizabeth Dwoskin et Ian Duncan, « Anthropic’s AI tool Claude central to U.S. campaign in Iran, amid a bitter feud », The Washington Post, 4 mars 2026 ()
[86] Giles Gressani, « Le pape Léon XIV est un allié paradoxal pour résister à l’empire Trump », Le Grand Continent, 2 juin 2026 ().
[87] , 1 juillet 2026.
[89] Jean-Marie Guénois, « », Le Figaro, 20 juillet 2026.
[91] Elise Ann Allen, León XIV : Ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, Lima, 2025 (e-book), p. 197.
[92] Un point relevé notamment par Jean-Marie Guénois, « », Le Figaro, 13 janvier 2026.
[94] ; , 14 mai 2026.
[95] Marco Politi, , 25 février 2026 ;
[97] Marco Galluzzo, « Meloni nega la base di Sigonella agli Usa : la telefonata lampo di Crosetto e il retroscena del « no » tecnico (non politico) », Corriere della Sera, 1 avril 2026 ( ; , 23 juin 2026 (2’45’’-2’55’’).
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Date de publication / Date of publication : 13 septembre 2026
Titre de l'article / Article title : I. Un pape américain face à Donald Trump
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Le pape Léon XIV est devenu une des grandes figures de l’opposition à la guerre américaine contre l’Iran, ce qui l’a rendu populaire. Dès lors beaucoup veulent voir en lui surtout un pape élu pour être un opposant à Donald Trump ce qui, selon Thomas Tanase, demande à être nuancé.
Cette étude, qui passe en revue les relations ambiguës du pape américain et de la présidence Trump sur les sujets ukrainien, moyen-oriental ou de l’intelligence artificielle, montre aussi les éléments de continuité avec le pontificat de François au nom des principes de gouvernance mondiale, même si c’est dans une version plus proche des positions atlantistes, afin de sortir des impasses d’une papauté tournée trop exclusivement vers le Sud et les BRICS. Néanmoins, l’objectif du pape est d’abord de réaffirmer la vocation missionnaire de l’Église, ce dont témoigne son voyage en France de septembre 2026. Cependant, cette approche prudente, qui ne fermait pas la porte à un establishment washingtonien conservateur, a bien été bousculée par la radicalité en train de monter outre-Atlantique, un problème qui pourrait aussi se poser en Europe.
Une deuxième partie, la semaine prochaine, cherchera à montrer comment les évolutions actuelles relèvent d’une transformation de fond de la nation américaine et du système mondial, lesquelles remettent profondément en cause la place de la papauté paradoxalement au moment même où s’affirme un catholicisme états-unien.
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