Alors que nous avons l’impression d’un monde chaque jour plus chaotique, la diplomatie peut avoir un rôle à jouer. Mais comment bien comprendre la diplomatie d’aujourd’hui ? L’ambassadeur (hon.) Raoul Delcorde qui publie « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine » (Bruxelles, Larcier Bruylant) permet d’en mieux comprendre les arcanes et les usages, mais aussi sa mise sous pression par l’administration Trump, la désinformation, l’Intelligence artificielle. Propos recueillis par le Professeur Mulry Mondelice pour Diploweb.com.
Mulry Mondélice (M. M. ) : Pourquoi publier un « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine » ?
Raoul Delcorde (R. D. ) : Ce dictionnaire a pour originalité d’être écrit avec la plume du diplomate et celle du professeur, ambassadeur de Belgique et professeur de relations internationales. L’ouvrage fait partager la réalité diplomatique en déclinant plus de deux cents de mots classés par ordre alphabétique. D’« agrément » à « wikileaks », les termes choisis sont l’occasion d’illustrer, grâce à des exemples tirés de la pratique, les grands thèmes des relations internationales. Le propos s’articule autour de trois approches majeures. D’abord, un regard fonctionnel à travers les multiples formes que peut prendre la fonction de diplomate ( cf. ambassadeur, attaché militaire, itinérant, porte-parole), ainsi que la mise en avant des impératifs de la mobilité géographique (cf. capitale, épouse, voyager). Vient ensuite le faste de la fonction (cf. inviolabilité, mondanités, plaques diplomatiques, résidence). Enfin, un dernier thème recense les qualités attendues (exemples : langues, négociations, tact) et les difficultés inhérentes au métier (crise, guerre, multilatéralisme, ultimatum)
Cet ouvrage permet de se faire une idée plus précise de ce métier, loin des clichés. On est ici au croisement de l’histoire des relations internationales, du droit international et de la science politique. Au fond, la diplomatie, c’est la soif de comprendre et la volonté d’expliquer un monde dans sa complexité. C’est aussi, par moments, un rituel avec ses codes. La technicité s’est accrue, avec le développement des négociations multilatérales.
M. M. : Quelles sont, selon vous, les qualités essentielles d’un bon diplomate ?
R. D. : On a beaucoup daubé sur la soi-disant duplicité du diplomate. Dans ses Caractères, La Bruyère compare le diplomate à un caméléon : « Toutes ses vues, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, qui est de n’être point trompé et de tromper les autres ». C’est pourtant vouloir lui faire un mauvais procès. Le diplomate qui ment parvient rarement à ses fins. La sincérité est une qualité appréciée chez le diplomate, de même qu’une réelle capacité d’écoute. N’oublions pas non plus que la diplomatie est performative : les mots qui sortent de la bouche du diplomate sont des actes. D’où l’importance de la maîtrise de la langue (ou des langues, car le diplomate en parle plusieurs) afin de trouver la formule juste, l’argument qui emporte l’adhésion. La maîtrise de soi, dans les situations les plus troublées, est une qualité souvent citée, qui se confirme lorsqu’un diplomate organise le rapatriement de ses compatriotes dans un pays en proie à une catastrophe naturelle ou à un conflit armé. Ou encore lorsqu’une ambassade doit subir des critiques pour telle position adoptée par son gouvernement. Enfin, la modestie – quoiqu’on en pense – est une qualité importante pour un diplomate car son contraire, - la vanité – est la mère de toutes les indiscrétions.
M. M. : Quels sont, selon vous, les usages les plus importants dans la vie diplomatique ? Lesquels vous paraissent les plus efficaces ?
R. D. : J’en citerais trois : la remise des lettres de créance, les démarches diplomatiques et le secret.
. Les lettres de créance : un ambassadeur a la qualité de représentant du chef de l’État et se voit confier, à ce titre, des lettres de créance adressées au Président de la République ou au Souverain auprès duquel il est accrédité. Ce document habilite en quelque sorte l’ambassadeur à exercer ses fonctions dans l’État auprès duquel il est envoyé. Un protocole spécifique y est rattaché que l’on appelle « le cérémonial personnel des chefs d’État ». Ce formalisme a toujours existé et donne une dimension particulière à cette cérémonie par laquelle le nouvel ambassadeur est reçu au Palais présidentiel (ou royal) et remet ce précieux document dans les mains du chef de l’État. La remise des lettres de créance a aussi une valeur juridique : un ambassadeur est réputé assumer ses fonctions (et, donc, bénéficier du régime des immunités) à partir du jour où il a remis ses lettres de créance. Ce jour détermine aussi la place qu’il occupera dans la liste diplomatique, c’est-à-dire la liste des ambassadeurs accrédités auprès du chef de l’État. Pour des raisons d’efficacité, il est prévu que le nouvel ambassadeur remette, à son arrivée, la copie des lettres de créance au chef du protocole, ce qui lui permet d’entamer déjà une série de contacts.
. La démarche : lorsqu’un gouvernement désire communiquer un message d’une importance particulière, il instruit son ambassade d’effectuer une démarche auprès des autorités du pays où il est accrédité. La démarche consiste, en général, à remettre une note (aide-mémoire) expliquant ce qui la motive. Une démarche peut porter aussi bien sur une demande de soutien pour telle initiative diplomatique ou tel candidat à une fonction internationale. Elle peut aussi viser à adoucir des mesures de rétorsion dans le cadre d’un contentieux commercial ou à obtenir le règlement d’un différend consulaire. Le diplomate aura reçu un argumentaire de sa capitale et la démarche sera une sorte de petite plaidoirie où l’on cible les points les plus sensibles. Il arrive qu’une démarche débouche sur un échec. Toutefois, on dit rarement « non » en diplomatie. On fait comprendre, de manière oblique, que le soutien demandé ne pourra être confirmé…
. Le secret : la diplomatie a besoin d’une part de secret. Une négociation est souvent à ses débuts entourée d’une certaine confidentialité. Il y a deux types de situations pour lesquelles les négociations secrètes sont utiles. En premier lieu, pour sortir d’une impasse dans laquelle se trouvent les négociateurs impliqués dans une négociation officielle ou encore parce qu’il n’y a pas vraiment de négociation ouverte, suite à un blocage. Et en second lieu, pour entamer une désescalade du fait d’une polarisation des positions en présence. Le diplomate n’est pas un homme de l’ombre mais il lui arrive de devoir agir dans le secret, une manière de valoriser sa fonction.
Les difficultés pour donner corps à une diplomatie préventive sont le manque de volonté politique, les intérêts divergents des États, et la difficulté à identifier les signes avant-coureurs de conflits.
M. M. : Au vu de la réflexion préparatoire à la publication de ce « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine » (éd. Larcier Bruylant), la diplomatie internationale vous apparaît-elle tout aussi efficace dans la prévention des conflits que dans leur gestion ?
R. D. : La diplomatie préventive est un concept fondamental dans la gouvernance internationale, auquel on recourt pour prévenir des conflits avant qu’ils ne dégénèrent. Elle nécessite une surveillance continue des tensions potentielles, ainsi qu’un engagement constructif avec les parties prenantes. L’un des défis majeurs de la diplomatie préventive réside dans l’identification et l’interprétation des signaux d’alarme. La prévention des conflits trouve ses origines dans l’Agenda pour la paix de l’ancien Secrétaire général de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali. Il y encourage les États et les organisations régionales ainsi que le système des Nations Unies dans son ensemble, à développer des mesures de détection précoce des situations de conflit, mais également à établir des moyens de maintien et de rétablissement de la paix. L’Agenda pour la paix constitue l’instrument principal de la prévention des conflits. Il articule la prévention des conflits autour de la notion de diplomatie préventive mais ne la cantonne pas aux seuls conflits qui ne sont pas encore survenus. La diplomatie préventive est définie comme le moyen « d’éviter que les différends ne surgissent entre les parties, d’empêcher qu’un différend existant ne se transforme en conflit ouvert, et si un conflit éclate, de faire en sorte qu’il s’étende le moins possible ». Cette diplomatie préventive peut ainsi intervenir au cours de trois phases principales d’un conflit (avant, pendant et après).
Les difficultés pour donner corps à une diplomatie préventive sont le manque de volonté politique, les intérêts divergents des États, et la difficulté à identifier les signes avant-coureurs de conflits. On constate aujourd’hui un glissement regrettable de la diplomatie préventive à la guerre préventive (qui n’est pas la légitime défense et n’est pas autorisée par la Charte de l’ONU).
M. M. : Il est difficile de ne pas aborder la question de l’administration Trump : que reste-il de la diplomatie lorsqu’on a un tel personnage à la tête d’un État (grande puissance de surcroît) ? La diplomatie peut-elle, dans ce cadre, encore prévenir les conflits ?
R. D. : La diplomatie de Trump est transactionnelle, personnelle, bilatérale, orientée vers le résultat immédiat (« diplomatie de l’instant »). Une diplomatie de "force" axée sur des résultats rapides et tangibles (ou affichés comme tels), une pression maximale (sanctions) et une volonté de "réalignement" stratégique.
Il n’oppose pas le bien au mal, mais plutôt ce qui fonctionne à ce qui bloque. Il ne cherche pas des consensus globaux mais il impose plutôt des compromis locaux (cf. l’Ukraine, Gaza, l’Iran). C’est la stabilisation sans la paix. La diplomatie classique, basée sur la confiance et le temps long, s’efface au profit d’une diplomatie transactionnelle axée sur la personnalité du président. Si cette méthode peut parfois forcer des acteurs à la table des négociations, elle augmente généralement la volatilité géopolitique, rendant la prévention des conflits plus incertaine et dépendante du rapport de force direct.
Les acteurs étatiques et non étatiques recourent de plus en plus à des campagnes de désinformation pour saper la confiance dans les institutions, polariser les sociétés, s’ingérer dans les élections et manipuler l’opinion publique.
M. M. : La désinformation s’invite sur les réseaux sociaux et dans les médias. Vous abordez ce sujet dans ce « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine » (éd. Larcier Bruylant). Quel impact cela peut-il avoir sur la diplomatie ?
R. D. : Les manipulations de l’information ont trait notamment à la diffusion de « fausses nouvelles » ou fake news. Ce phénomène de la désinformation n’est pas nouveau et a été décrit, notamment, par l’écrivain Vladimir Volkoff dans son livre « Le Montage » paru chez Julliard – L’Age d’Homme en 1982. L’ objectif est de semer le doute et la confusion, de délégitimer toute action en mettant en doute la validité des données, et de diviser en compliquant la diplomatie comme l’action politique nationale. Les informations trompeuses, diffusées aujourd’hui via les réseaux sociaux, peuvent avoir un impact négatif sur la perception que les gens ont des autres pays. Cela peut compliquer les efforts de diplomatie publique. Les acteurs étatiques et non étatiques recourent de plus en plus à des campagnes de désinformation pour saper la confiance dans les institutions, polariser les sociétés, s’ingérer dans les élections et manipuler l’opinion publique. Ces campagnes exploitent souvent les divisions sociales existantes, amplifient les opinions extrémistes et diffusent de fausses informations afin d’atteindre des objectifs géopolitiques précis.
L’essor de tactiques sophistiquées de désinformation, notamment les « deep fakes » et la manipulation des réseaux sociaux, pose de nouveaux défis aux diplomates. Il devient de plus en plus difficile de vérifier les informations et de contrer les fausses informations, ce qui rend l’action diplomatique plus complexe.
Dans la pratique, les diplomates doivent désormais évoluer dans un environnement semé d’embûches et de pièges potentiels. Ils doivent faire preuve de vigilance pour identifier et contrer la désinformation, tout en instaurant la confiance et en favorisant la coopération. Cela nécessite de combiner les compétences diplomatiques traditionnelles et de nouveaux outils pour lutter contre la manipulation en ligne. L’adoption de stratégies visant à diffuser activement des informations exactes, en particulier sur les plateformes numériques, revêt une importance cruciale dans la lutte contre la désinformation.
M. M. : Dans un monde dominé par quelques grandes puissances, de quels leviers disposent les « petits États » pour peser diplomatiquement ?
R. D. : Dans le monde contemporain, de nombreux petits États doivent forger des alliances, coopérer sur toute une série de questions et faire pression pour obtenir des solutions qui leur soient favorables. On peut tenter de mettre en lumière les approches les plus susceptibles de les aider à réussir dans les négociations internationales.
Premièrement, les petits États doivent établir des priorités et concentrer leurs ressources administratives et financières sur leurs principaux intérêts. Une concentration claire sur une ou plusieurs questions particulières dans un domaine politique spécifique donne plus d’espoir de succès qu’un plan ambitieux visant à modifier l’ensemble du secteur. Par exemple, les États nordiques ont donné la priorité aux droits des femmes au sein des organes des Nations unies qui s’occupent spécialement des droits humains. L’adhésion de l’Irlande au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) en 2001-2002 a été considérée comme un succès en raison de son approche pragmatique de la hiérarchisation des charges de travail dans les sociétés contemporaines.
Un petit service diplomatique doit développer des compétences en matière de coalition et de leadership.
Deuxièmement, un petit service diplomatique doit développer des compétences en matière de coalition et de leadership. Ces compétences sont de la plus haute importance pour avoir son mot à dire dans la structure complexe des canaux formels et informels de prise de décision au sein de l’ONU. Par exemple, les travaux préparatoires de la Suède pour son mandat au Conseil de sécurité de 1997-1998 ont inclus l’établissement d’une base de données des questions à l’ordre du jour, en notant les positions des différents membres. Par la suite, les connaissances compilées dans la base de données ont été utilisées pour construire des mini-séminaires pour la délégation suédoise. Une autre stratégie a été mise au point avec succès dans la préparation de la Norvège à son mandat au Conseil de sécurité, qui comprenait une coopération étroite avec les universités, les instituts de recherche et les organisations non gouvernementales. Ce travail de base a permis à la Norvège de développer ses compétences de médiateur au Moyen-Orient et au Sri Lanka et, plus particulièrement, de jouer un rôle constructif dans les négociations entre l’Érythrée et l’Éthiopie, où les Norvégiens ont pris la tête du Comité Érythrée-Éthiopie pendant leur mandat au Conseil de sécurité de l’ONU. Le Liechtenstein, l’un des plus petits États-membres des Nations unies en termes d’habitants, s’est forgé une solide réputation grâce à des initiatives telles que le « Liechtenstein Institute on Self-Determination », basé à l’université de Princeton, avec des liens directs avec la Mission permanente du Liechtenstein auprès des Nations unies. Ainsi, le personnel de la Mission permanente du Liechtenstein à New York a réussi à prendre une part active aux discussions sur des questions telles que « Les civils dans les conflits armés » (ONU, 2005), « Les femmes, la paix et la sécurité » (ONU, 2000) et « La consolidation de la paix après les conflits » au sein du Conseil de sécurité des Nations unies (ONU, 2008). Enfin, comme déjà mentionné, l’Irlande a prouvé, lors de sa participation au Conseil de sécurité, la valeur des stratégies de négociation bien calibrées, de la compétence et de l’autonomie des fonctionnaires et de l’informalité, caractéristiques typiques d’une petite administration. Au lendemain du 11 septembre 2001, lorsque les États-Unis ont montré des signes d’incertitude quant à la possibilité de porter la question des attaques terroristes devant le Conseil de sécurité, la délégation irlandaise a réussi, de manière informelle, à les persuader de le faire, renforçant ainsi l’institution.
Troisièmement, un petit État a besoin d’une image positive pour être respecté et influent dans un domaine politique particulier. Une impartialité reconnue ou une réputation d’État de référence dans ce domaine est d’une importance fondamentale. Par exemple, les États nordiques (Suède, Norvège, Danemark et Finlande) sont considérés comme des États de référence dans les domaines des droits des femmes, de la participation aux opérations de paix, des efforts humanitaires et de la protection de l’environnement. Ils ont un bilan remarquable en matière de soutien aux Nations unies, fournissant, par exemple, 25 % de l’ensemble du personnel militaire déployé dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU pendant la Guerre froide. En outre, les pays nordiques ont utilisé leur image positive et leurs bons antécédents pour pourvoir à des postes importants au sein des organes des Nations unies. En conclusion, en appliquant ces caractéristiques et en explorant ces options, les petits États peuvent aller au-delà d’une simple participation au sein de la communauté internationale.
M. M. : L’avènement de l’intelligence artificielle a-t-il eu une influence sur les relations diplomatiques ?
R. D. : L’un des avantages les plus importants de l’IA dans la diplomatie est sa capacité à traiter et à analyser de grandes quantités de données rapidement et efficacement. Les missions diplomatiques génèrent d’énormes quantités d’informations par le biais de rapports, de communications et de renseignements de sources ouvertes. Les systèmes alimentés par l’IA peuvent passer au crible ces données, identifier des modèles, des tendances et des informations que les analystes humains pourraient négliger. En période de crise internationale, l’IA peut fournir une analyse rapide des situations en développement, aidant ainsi les diplomates à réagir rapidement et efficacement. Les algorithmes d’apprentissage automatique peuvent surveiller les sources d’information mondiales, les médias sociaux et d’autres flux de données pour détecter les signes avant-coureurs de conflits potentiels ou de crises humanitaires. Cette détection précoce peut permettre des interventions diplomatiques proactives, ce qui pourrait prévenir l’escalade ou atténuer l’impact des crises.
Les futurs systèmes d’IA pourraient être en mesure de prédire les conflits potentiels avec un haut degré de précision en analysant un large éventail d’indicateurs, des données économiques jusqu’aux médias sociaux. Cette capacité prédictive pourrait permettre des interventions diplomatiques plus proactives pour prévenir les conflits avant qu’ils ne s’aggravent, ce qui pourrait sauver des vies et promouvoir la stabilité mondiale. Toutefois, si l’IA peut constituer un outil cognitif intéressant, elle ne substitue pas à la relation diplomatique qui est nécessairement interpersonnelle.
M. M. : Avez-vous une anecdote à partager pour illustrer la force des mots et/ou des rituels/usages dans la diplomatie ?
R. D. : Le lieu où se déroule une négociation internationale est souvent important, et nécessite d’ailleurs un accord des parties. Citons l’exemple de la Conférence de Yalta, qui réunissait les trois vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale (Roosevelt, Churchill et Staline). Roosevelt n’avait guère envie d’aller dans la petite ville de Crimée où l’avait invité Staline. Sur le chemin de Yalta, Roosevelt et Staline s’arrêtèrent à Malte. Ils s’y trouvaient bien. Staline en fut informé et leur envoya un télégramme formulé de manière humoristique : « I said Yalta, not Malta ». Derrière le jeu de mots, il faut comprendre que Staline attachait une grande importance à organiser ladite conférence tripartite à Yalta, c’est-à-dire chez lui. On ne sait pas vraiment pourquoi Roosevelt a finalement accepté le choix de Staline. Une explication pourrait être que Roosevelt voulait que la Russie ouvre le plus tôt possible un front sur la côte Pacifique et déclare la guerre au Japon. Il fallait donc se montrer conciliant avec Staline.
M. M. : Quel est l’événement récent qui vous a le plus marqué en tant que diplomate ?
R. D. : Sans doute est-ce, sur le plan diplomatique, le début du second mandat du Président Trump (20 janvier 2025 - ). Le président D. Trump a changé profondément les règles et les institutions qui existaient depuis des années, tout en transformant le mode de fonctionnement de la Maison Blanche.
C’est un monde de la paix par la force là où les Européens privilégient la paix par le droit.
Ses droits de douane ont porté un coup dur au système commercial multilatéral. Les mécanismes de la diplomatie internationale, y compris l’ONU et l’aide internationale, ont subi l’impact des coupes budgétaires américaines. Les alliances stratégiques ont été transformées en relations plus transactionnelles qui ont monétisé le poids militaire et économique américain. Cela s’est traduit clairement par le cessez-le-feu à Gaza (seul le Président américain pouvait faire pression sur le gouvernement israélien) où des leviers économiques ont prévalu. En d’autres termes, une vision économiste et opportuniste, misant sur les dividendes de la paix dans la reconstruction de Gaza. Sa fermeté envers les alliés de l’OTAN a conduit à des augmentations des budgets de défense que peu de gouvernements occidentaux auraient cru possibles il y a un an. Au fond, on a assisté à un balancement constant entre la dimension transactionnelle du trumpisme (le « deal ») et la dimension idéologique (la superpuissance américaine à visées impériales, cf. le Panama, le Groenland et le Canada). Le Président américain est en train de recréer le monde de la « realpolitk » du XIXe siècle, où seuls primaient les intérêts des grandes puissances. Bien plus, une forme de « triplice » paraît s’instaurer, réunissant les trois grandes puissances (Etats-Unis, Russie, Chine) que mobilisent des appétits territoriaux : pour les Etats-Unis, le Groenland et le Panama, voire le Canada ; pour la Russie, l’Ukraine et les États baltes ; pour la Chine, Taiwan et la mer de Chine. Les commentateurs à Washington évoquent à ce sujet le « réalisme diplomatique ». Une forme de nouveau partage du monde aux conséquences gravissimes. C’est un monde de la paix par la force là où les Européens privilégient la paix par le droit. D’où l’angoissante question : le système international bâti aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale pourrait-il survivre en dépit de la défection américaine ?
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. Raoul Delcorde, « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine », Bruxelles, éd. Larcier (Bruylant), collection Paradigme, 2026, 232 pages. Préface du professeur Frédéric Dopagne. Postface des professeurs Olivier Delas et Mulry Mondelice.
4e de couverture
Les stylos que les diplomates brandissent peuvent être plus puissants que les épées, lorsque les mots sont trouvés pour aplanir les divergences entre les parties internationales en cas de différend. Les diplomates construisent la confiance par la parole.
Les mots sont des actes. Il importe donc, pour qui s’intéresse à la diplomatie, de se familiariser avec le vocabulaire diplomatique, de comprendre le sens des mots utilisés chaque jour par les diplomates, de découvrir tout ce que l’action diplomatique représente au travers des termes qui la définissent.
Offrant un panorama de l’action diplomatique contemporaine, ce dictionnaire est d’abord un outil de travail pour le praticien aussi bien que pour l’étudiant intéressé par cette discipline de la science politique. Pour ce faire, ils pourront parcourir les plus de 200 entrées que compte ce dictionnaire, d’ « agrément » à « Wikileaks » en passant par « télégrammes diplomatiques » et « protocole ». Chaque définition est illustrée par des exemples tirés de la pratique diplomatique. Il permet de se faire une idée plus précise de ce métier, loin des clichés.
On est ici au croisement de l’histoire des relations internationales, du droit international et de la science politique. Au fond, la diplomatie, c’est la soif de comprendre et la volonté d’expliquer un monde dans sa complexité. C’est aussi, par moments, un rituel avec ses codes.
La technicité s’est accrue, avec le développement des négociations multilatérales. Et cela reste l’engrenage indispensable de la politique étrangère.
Bonus. Vidéo. Que font les diplomates ?
Diploweb.com vous offre les réponses du Professeur Christian Lesquesne, auteur de "Ethnographie du Quai d’Orsay. Les pratiques des diplomates français" (CNRS édition) ; Pierre Morel, Ambassadeur ; et Maurice Vaïsse, Professeur d’histoire des relations internationales.
Raoul Delcorde, ambassadeur honoraire de Belgique, docteur en science politique, professeur invité UCLouvain et dans plusieurs universités étrangères. Membre de l’Académie royale de Belgique. Membre du Conseil scientifique du Diploweb. Raoul Delcorde publie « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine », Bruxelles, Larcier (Bruylant), collection Paradigme, 2026, 232 pages.
Propos recueillis par le Professeur Mulry Mondélice, doyen à l’enseignement du Collège militaire royal de Saint-Jean (Québec, Canada).
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Date de publication / Date of publication : 8 mai 2026
Titre de l'article / Article title : Pourquoi un Dictionnaire de la diplomatie contemporaine ? Entretien avec R. Delcorde
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Alors que nous avons l’impression d’un monde chaque jour plus chaotique, la diplomatie peut avoir un rôle à jouer. Mais comment bien comprendre la diplomatie d’aujourd’hui ? L’ambassadeur (hon.) Raoul Delcorde qui publie « Dictionnaire de la diplomatie contemporaine » (Bruxelles, Larcier Bruylant) permet d’en mieux comprendre les arcanes et les usages, mais aussi sa mise sous pression par l’administration Trump, la désinformation, l’Intelligence artificielle. Propos recueillis par le Professeur Mulry Mondelice pour Diploweb.com.
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