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Planisphère. Que pensent les Russes ? Avec E. Vidal

Par Elsa VIDAL, Emilie BOURGOIN, Pierre VERLUISE*, le 21 avril 2026.

La relative ouverture de la Russie durant les années 1990 est terminée depuis le début des années 2000, avec Vladimir Poutine au pouvoir comme président ou premier ministre. Depuis 2014 et plus encore 2022, la Russie sous sanction à cause de sa guerre d’agression contre l’Ukraine se referme. Dès lors, comment savoir ce qui se passe dans la tête des Russes ? Pour le savoir, nous avons la joie de recevoir Elsa Vidal. Podcast et synthèse rédigée.

Cette émission [1] Planisphère, Que pensent les Russes ? Avec E. Vidal, sur RCF Notre Dame

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Synthèse de cette émission, Planisphère, Que pensent les Russes ? Avec E. Vidal. Rédigée par Emilie Bourgoin pour Diploweb.com. Revue et validée par E. Vidal

DEPUIS le début des années 2000, et plus encore depuis l’annexion illégale de la Crimée en 2014 puis l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie s’est progressivement refermée sous l’effet du renforcement du pouvoir autoritaire et de son isolement international. Dans ce contexte, comprendre ce que pensent réellement les Russes constitue un enjeu central mais particulièrement complexe. À travers son analyse, Elsa Vidal met en évidence les limites des représentations occidentales, souvent simplificatrices et insiste sur la nécessité d’adopter une lecture plus fine d’une société marquée à la fois par la contrainte politique, la diversité sociale et des stratégies d’adaptation permanentes.

Une société loin d’être uniforme et unanimiste

L’une des principales idées reçues que déconstruit Elsa Vidal est celle d’une Russie homogène, entièrement acquise au pouvoir de Vladimir Poutine et à la guerre en Ukraine. En réalité, cette vision masque une grande diversité d’opinions et de comportements. La société russe n’est pas dépourvue de débats internes ni de formes de distance vis-à-vis du pouvoir, mais ces dernières ne s’expriment pas selon les codes occidentaux. L’absence de manifestations massives ou de contestation visible ne signifie donc pas un soutien total. Elle reflète plutôt les contraintes politiques, les risques encourus et les formes spécifiques que prennent les attitudes critiques dans ce contexte.

Elsa Vidal
Elsa Vidal publie aux éditions Gallimard : « Que pensent les Russes ? ». Crédit photographique : Pierre Verluise pour Diploweb.com.
Verluise/Diploweb.com

Mesurer l’opinion dans un régime autoritaire : entre contraintes et innovations

Dans un environnement où la parole est contrôlée, l’étude de l’opinion publique pose des défis méthodologiques importants. Pourtant, Elsa Vidal souligne que les sondages d’opinion continuent d’exister et sont même largement utilisés par les autorités russes elles-mêmes, soucieuses de comprendre les réactions de la population face aux politiques menées.

Face aux biais liés à l’autocensure ou à la peur, les chercheurs développent des méthodes alternatives. Ils s’appuient davantage sur des enquêtes qualitatives, des observations de terrain et des approches issues des sciences sociales comme l’anthropologie. Ils reformulent également les questions pour contourner les sujets sensibles, par exemple en évoquant la « sortie de crise » plutôt que la guerre elle-même. Ces adaptations permettent d’accéder à une compréhension plus fine, bien que toujours partielle, des dynamiques sociales.


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Planisphère. Que pensent les Russes ? Avec E. Vidal


Le poids du langage : entre autocensure et adaptation

Un élément central de la société russe contemporaine réside dans la relation au langage. Contrairement aux sociétés démocratiques, où la liberté d’expression est largement garantie, la parole en Russie peut avoir des conséquences immédiates, y compris dans la sphère privée. Cette réalité conduit les individus à adapter constamment leur discours.

Le recours au double, voire au triple langage devient ainsi une stratégie de survie. Les individus ajustent leurs propos en fonction du contexte, de leur interlocuteur et du niveau de risque perçu. Cette dissociation entre opinion réelle et discours exprimé rend l’analyse extérieure particulièrement délicate et impose de replacer toute parole dans son environnement politique et social.

Des formes d’opposition invisibles mais réelles

Contrairement aux attentes occidentales, l’opposition en Russie ne se manifeste pas principalement à travers des structures organisées ou des mouvements collectifs visibles. Elle s’exprime davantage de manière diffuse, à travers des pratiques informelles et des formes de solidarités interpersonnelles.

Cette spécificité s’explique par une méfiance profonde envers les institutions, héritée notamment de la période soviétique. L’action collective passe donc moins par des associations que par des réseaux de proximité, où l’entraide repose sur la connaissance directe des individus. Ces formes d’engagement, bien que peu visibles, témoignent néanmoins d’une capacité d’action sociale qui échappe aux cadres institutionnels classiques.

La guerre peut sembler offrir des perspectives d’ascension sociale.

Une Russie plurielle : des réalités sociales et territoriales contrastées

Elsa Vidal insiste sur la nécessité de penser la Russie comme un espace profondément fragmenté. Les réalités économiques, sociales et culturelles varient fortement entre les grandes métropoles, les villes intermédiaires, les zones rurales et les régions périphériques.

Ces différences influencent directement les perceptions de la guerre. Dans certaines régions, notamment les plus pauvres ou dépendantes de l’État, la guerre peut apparaître comme une opportunité économique, offrant des perspectives d’ascension sociale. À l’inverse, dans les grandes villes, elle peut susciter davantage de distance ou de critique.

Ainsi, il n’existe pas une seule opinion publique russe, mais une multiplicité de perceptions façonnées par les conditions de vie et les trajectoires individuelles.

Le piège moral de la guerre : entre condamnation et résignation

L’un des apports les plus marquants de l’analyse d’Elsa Vidal est la notion de « piège moral ». Bien que la guerre soit largement perçue comme un mal, cette condamnation ne conduit pas nécessairement à une opposition politique active.

Au contraire, elle peut engendrer une forme de résignation. L’idée selon laquelle un événement aussi grave ne peut survenir sans raison, conduit certains individus à faire confiance aux autorités, malgré leurs doutes. Cette posture s’inscrit dans un contexte de faible politisation et de méfiance envers la sphère politique, souvent perçue comme dangereuse, voire illégitime.

La majorité semble appartenir à un « parti du silence », caractérisé par la prudence, l’attentisme et l’adaptation.

Des équilibres internes marqués par le silence et l’adaptation

Enfin, la société russe se structure autour de plusieurs dynamiques internes. Une minorité soutient activement la guerre, notamment au sein des structures de sécurité, tandis que certains acteurs, en particulier économiques, alertent sur ses conséquences sans remettre en cause le pouvoir.

Cependant, la majorité semble appartenir à un « parti du silence », caractérisé par la prudence, l’attentisme et l’adaptation. À cela s’ajoute un phénomène important d’émigration, avec le départ de plusieurs centaines de milliers de Russes depuis le début du conflit, ce qui contribue à modifier les équilibres internes et à renforcer une forme de consensus apparent.


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Conclusion

L’analyse d’Elsa Vidal met en évidence une société russe profondément complexe, marquée par la coexistence de contraintes politiques fortes et de dynamiques sociales multiples. Loin d’un soutien uniforme au pouvoir, les opinions existent mais s’expriment de manière indirecte, façonnées par le contexte autoritaire et les stratégies d’adaptation individuelles.

Comprendre la Russie suppose ainsi de dépasser les lectures simplistes et d’intégrer la diversité des situations, des territoires et des trajectoires. Cette approche permet de mieux saisir les logiques internes à l’œuvre et rappelle que, même dans les régimes autoritaires, les sociétés restent traversées par des tensions, des formes de résistance et des recompositions permanentes.

Pour aller plus loin

. Elsa Vidal, « Que pensent les Russes ? », éditions Gallimard.

. Voir aussi les comptes rendus des enquêtes en région des groupes Public Sociology Laboratory en anglais et en russe ; et Russian field en langue russe.

Copyright pour la synthèse Avril 2026-Bourgoin/Diploweb.com


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Elsa Vidal a longtemps vécu et travaillé en Russie, comme journaliste et pour des ONG. Puis Elsa Vidal a été rédactrice en chef pour la langue russe à RFI. Désormais chroniqueuse internationale dans le journal de 20 h de BFM, Elsa Vidal publie aux éditions Gallimard : « Que pensent les Russes ? »
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur RCF Notre Dame. Cette émission a été diffusée en direct le 20 avril 2026.
Synthèse par Emilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a la charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.

[1Cette émission a été enregistrée le 31/03/2026 et diffusée le 20/04/2026.


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Citation / Quotation

Auteur / Author : Elsa VIDAL, Emilie BOURGOIN, Pierre VERLUISE

Date de publication / Date of publication : 21 avril 2026

Titre de l'article / Article title : Planisphère. Que pensent les Russes ? Avec E. Vidal

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La relative ouverture de la Russie durant les années 1990 est terminée depuis le début des années 2000, avec Vladimir Poutine au pouvoir comme président ou premier ministre. Depuis 2014 et plus encore 2022, la Russie sous sanction à cause de sa guerre d’agression contre l’Ukraine se referme. Dès lors, comment savoir ce qui se passe dans la tête des Russes ? Pour le savoir, nous avons la joie de recevoir Elsa Vidal. Podcast et synthèse rédigée.

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