Trump II ne traduit pas un déclin des Etats-Unis mais une transformation profonde de leur puissance. Les Etats-Unis ne cherchent plus à être aimés mais à être suivis... et craints. Le “monde libre” devient un périmètre loyaliste. Pour l’Europe et les démocraties libérales, l’enjeu dépasse le cadre stratégique. Il est culturel et civilisationnel.
Vidéo et synthèse rédigée de la conférence organisée le 5 novembre 2025 pour le premier anniversaire de sa réélection. Ces éléments seront particulièrement précieux à l’approche de l’anniversaire du retour de D. Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier. Le monde n’est plus « comme avant », et les intervenants rassemblés permettent de dépasser les émotions provoquées volontairement pour entrer dans une solide compréhension d’un phénomène structurant qui représente un sérieux défi.
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Participants et thématiques abordées :
. 00:17 Élisa Chelle (Université Paris Nanterre – IUF) : La guerre, le budget et moi. Comment Trump ménage les attentes hétérogènes de son électorat.
. 14:15 David Cadier (IRSEM) : Les ambiguïtés de l’administration Trump II et le dilemme Russie–Ukraine : quel impact pour l’unité européenne ?
. 27:55 Jean-Baptiste Velut (Sorbonne Nouvelle – CREW) : L’arsenalisation de la politique commerciale et ses effets.
. 41:35 Clément Renault (IRSEM) : Coopérer avec l’imprévisible : la diplomatie du renseignement dans le brouillard trumpien.
. 56:16 Maud Quessard (IRSEM – OPEXAM) : Trump 2.0 et la fin du soft power ? Les nouveaux acteurs du sharp power américain.
Synthèse de la conférence « La puissance américaine est-elle devenue prédatrice ou en péril ? », par Jeanne Bayol pour Diploweb.com. Relue et validée par les intervenants
UN AN après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les interrogations sur la nature et la durabilité de la puissance américaine n’ont jamais été aussi vives. À l’heure où Washington projette puissance et incertitude, une question centrale émerge : assistons-nous à un repli stratégique, centré sur les intérêts nationaux américains, ou bien à une offensive systémique, visant à remodeler l’ordre international selon de nouvelles règles ?
Cette table ronde interdisciplinaire propose un point d’étape critique sur les recompositions en cours :
. unilatéralisme économique et protectionnisme offensif
. fragmentation normative et remise en cause des alliances,
. polarisation idéologique et effets internes du populisme,
. évolution du renseignement et des postures militaires,
. mutation des leviers d’influence, du soft power au sharp power.
Les contradictions apparentes de Donald Trump en politique étrangère, qu’il s’agisse de la menace d’annexer le Groenland, la proclamation prématurée de la fin de la guerre Israël-Hamas ou les critiques de l’OTAN malgré l’augmentation du budget militaire des États membres, prennent sens lorsqu’elles sont replacées dans le cadre politique qui oriente son action. Ces incohérences découlent d’abord d’un équilibre fragile au sein d’un Parti républicain divisé depuis des décennies entre un courant isolationniste, nourri par la dénonciation des “guerres sans fin” post-11 septembre 2001 et un courant interventionniste porté par une vision évangélique du rôle mondial des États-Unis. À la tête de ce parti fracturé, Donald Trump oscille entre ces pôles, produisant une politique extérieure faite de revirements, d’ambiguïtés et de gestes contradictoires qui reflètent avant tout les clivages de son propre camp.
Le premier registre de l’action trumpienne repose sur un usage performatif de la parole, conçue comme instrument de puissance. Donald Trump met en scène des rapports de force publics destinés à afficher la fermeté américaine tout en évitant un recours militaire susceptible d’aliéner les isolationnistes, hostiles aux coûts humains et financiers, ou les interventionnistes, prompts à dénoncer toute apparence de retrait. Cette coercition verbale se manifeste par des ultimatums rarement suivis de sanctions, comme en témoigne les menaces adressées à Vladimir Poutine rapidement tempérées ou l’attitude fluctuante envers Volodymyr Zelensky. Les “victoires autoproclamées”, tout comme les annonces d’acquisitions territoriales symboliques, alimentent une image d’un outsider prêt à tester les limites de ses interlocuteurs, au prix d’une ambiguïté stratégique permanente.

Le deuxième pilier de cette diplomatie est fondé sur un bilatéralisme transactionnel qui convertit les enjeux multilatéraux en marchandages directs. Inspirée de sa pratique “The Art of the Deal”, cette approche privilégie les gains économiques immédiats plutôt que la consolidation de l’ordre international. Elle s’incarne par exemple dans une vision de l’OTAN réduite au partage du financement plutôt qu’à la pertinence stratégique de l’Alliance, dans une relation avec l’Arabie saoudite présentée comme une source d’investissements et d’emplois, ainsi que dans le recours à des droits de douane contre l’Union européenne, le Mexique, le Canada ou la Chine afin de contourner l’OMC. Cette stratégie répond aux attentes conjointes des isolationnistes hostiles au multilatéralisme et des nationalistes économiques partisans d’un rééquilibrage commercial. Toutefois, si elle permet à Donald Trump d’afficher des succès visibles dans un cadre bilatéral, plus propice à des gains rapides que le multilatéralisme, cette orientation fragilise la confiance au sein des alliances traditionnelles, contraignant Européens, Japonais et Sud-Coréens à multiplier les concessions financières ainsi que leurs capacités de défense.
Le troisième registre émane d’un “chauvinisme de la prospérité”. En réactivant le slogan America First, Donald Trump recentre la politique étrangère sur la promesse d’une prospérité matérielle, dans l’optique de restaurer la grandeur du pays. Ce nationalisme économique fédère des segments disparates du camp républicain qu’il s’agisse des partisans d’une souveraineté économique renforcée, des protectionnistes ou encore de chrétiens fondamentalistes. America First devient un signifiant souple capable de rassembler des attentes contradictoires dans un système bipartite. Ces trois approches composent dès lors un répertoire populiste fondé sur un leadership charismatique, une communication émotionnelle et une opposition permanente aux élites. Si ce style se révèle efficace politiquement à l’intérieur du pays, il a un coût géopolitique majeur car il fragilise la prévisibilité américaine.
À la différence de l’approche de l’administration Biden, fondée sur un soutien continu à Kiev, sur la cohésion transatlantique et la prévention d’une confrontation directe avec Moscou, la nouvelle administration articule une logique plus utilitariste. Elle cherche à obtenir un accord de paix, quelqu’en soit le contenu afin d’en revendiquer le mérite, à transférer aux Européens une part croissante du coût de la sécurité ukrainienne, et à normaliser les relations avec la Russie, sans pour autant pleinement s’aligner sur ses positions. Cette orientation repose sur une lecture du conflit comme résultant d’une spirale d’insécurité plutôt que d’un projet expansionniste, ainsi que sur une pratique politique populiste. Dans le dossier ukrainien, Donald Trump mobilise le conflit pour se distinguer de ses prédécesseurs, renforcer sa critique des élites et valoriser sa propre image, allant jusqu’à promettre une paix qui lui vaudrait le prix Nobel. Par ailleurs, en présentant la guerre russo-ukrainienne comme “celle de Joe Biden”, le Président Trump souhaite se dédouaner de toute responsabilité et préparer un éventuel désengagement. Cette logique s’accompagne également d’une forte personnalisation de la politique étrangère. La marginalisation des diplomates et des structures technocratiques accroît le poids des intuitions présidentielles. Cela se traduit par un ressentiment persistant envers Volodymyr Zelensky, des fluctuations de l’aide, ainsi que des signaux contradictoires envoyés à Moscou oscillant entre conciliation et nouvelles menaces.
Sous D. Trump, la politique commerciale s’oriente vers une arsenalisation assumée où les instruments économiques deviennent des leviers de puissance. Que ce soient les droits de douane offensifs, le marchandage des questions stratégiques ou la transformation de la protection américaine en ressources négociables, ces pratiques éloignent encore un peu plus les Etats-Unis du multilatéralisme, en raison des tarifs unilatéraux qui viennent directement contester les règles du système commercial international et fragilisent les alliances traditionnelles. L’Union européenne, le Canada ou le Mexique sont désormais vus comme de simples concurrents, tandis que la Chine obtient ponctuellement des aménagements grâce à sa propre capacité de coercition économique. Le tout s’inscrit dans un contexte de perte de compétitivité relative des Etats-Unis. La Chine domine désormais la majorité des technologies critiques et devient le principal partenaire commercial d’un nombre croissant de pays en Asie, en Afrique, en Amérique latine, et désormais en Europe. Si les effets intérieurs de cette stratégie d’arsenalisation – c’est-à-dire sur l’économie américaine - restent en débat, son impact externe témoigne de la fragilisation du leadership commercial américain au bénéfice de Pékin.
Au même titre que la diplomatie ou la force armée, le renseignement demeure un instrument significatif de l’influence exercée par Washington. Son efficacité tient à la diversité de ses sources, ainsi qu’à de vastes coopérations internationales. Cependant, le second mandat de Donald Trump introduit une politisation accrue du renseignement. Les informations sont davantage utilisées à des fins politiques, les priorités sont orientées selon des considérations idéologiques et les agences sont fréquemment instrumentalisées. Cette évolution se traduit par un recentrage sur les enjeux intérieurs, par la mise à l’écart de responsables en désaccord avec la ligne présidentielle et par un affaiblissement du FBI et de la CIA, notamment en raison d’un recours accru aux contractuels. Cette dynamique rejaillit directement sur les coopérations internationales.
Au sein de l’alliance de renseignement des Five Eyes, l’interdépendance technique rend les décisions unilatérales américaines difficiles à absorber, comme l’a montré la suspension temporaire du renseignement vers l’Ukraine. Sur le plan bilatéral, la coopération antiterroriste demeure solide, mais les domaines sensibles comme le contre-espionnage sont abordés avec plus de prudence.
Pour les Européens, ces évolutions ouvrent trois trajectoires complémentaires. Les priorités partagées, comme la Chine, l’Indo-Pacifique ou la criminalité transnationale, continuent d’alimenter une coopération active. Quant aux sujets sensibles, ils sont désormais traités au cas par cas. L’incertitude générée par l’approche trumpienne encourage, enfin, une intensification des coopérations intra-européennes, reposant sur des partenariats bilatéraux flexibles et un partage accru d’informations.
Depuis plus de soixante-dix ans, l’influence des États-Unis reposait sur un équilibre entre puissance et attractivité, nourri par la liberté, l’innovation, Hollywood, les universités. Cet ensemble, qui formait le soft power décrit par Joseph Nye, est désormais en recomposition. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche modifie la manière dont l’Amérique du Nord se conçoit et se présente au monde. Le pays ne cherche plus à incarner un modèle universel mais à s’affirmer comme une forteresse civilisationnelle engagée dans un affrontement idéologique. La mise à l’écart des médias internationaux publics, tels que Voice of America, Radio Free Europe ou Radio Free Asia, marque un renoncement à la parole institutionnelle qui était fondée sur la transparence et le pluralisme. Cela révèle par conséquent un acte de transformation interne de l’appareil d’État américain. Parallèlement, la parole d’État tend à se privatiser. La communication officielle se déporte vers des plateformes et des acteurs idéologiques, comme Elon Musk avec X. Des figures comme Charlie Kirk [1] deviennent des vecteurs d’influence non étatiques. Cette diplomatie de la viralité privilégie la mobilisation émotionnelle plutôt que la persuasion et fait de la réaction numérique un mode de validation du discours. Le soft power d’influence laisse place à un sharp power civilisationnel, plus polarisant qu’inclusif.
Ainsi, Trump II ne révèle pas un déclin de Washington mais une transformation profonde de sa puissance. Les Etats-Unis ne cherchent plus à être aimés mais à être suivis et craints. Le “monde libre” devient un périmètre loyaliste. Pour l’Europe et les démocraties libérales, l’enjeu dépasse le cadre stratégique. Il est épistémique, culturel et civilisationnel. Il s’agit de préserver un espace public commun, une parole vérifiable et une diplomatie fondée sur le pluralisme. Si le langage commun disparaît entre alliés, c’est l’idée même de démocratie qui vacille. Le défi est donc de maintenir la conversation démocratique dans un monde où la communication tend à se muer en guerre culturelle permanente.
Copyright pour la synthèse Novembre 2025-Bayol/Diploweb.com
Conférenciers par ordre d’apparition : Élisa Chelle (Université Paris Nanterre – IUF) ; David Cadier (IRSEM) ; Jean-Baptiste Velut (Sorbonne Nouvelle – CREW) ; Clément Renault (IRSEM) ; Maud Quessard (IRSEM – OPEXAM).
Organisation : Pierre Verluise, directeur du Diploweb.com. Images et montage : James Lebreton (ENC). Son et mixage : Alexandre Lambert (RND - RCF). Synthèse rédigée : Jeanne Bayol, étudiante en Master 1 de géopolitique et relations internationales à l’ICP. Partenaires de cette conférence : Diploweb.com, ENC, IRSEM, OPEXAM, Politique Américaine, RCF Notre Dame, et le Centre géopolitique.
[1] NDLR : Charlie Kirk est mort assassiné le 10 septembre 2025, mais sa figure reste une ressource politique.
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Date de publication / Date of publication : 29 novembre 2025
Titre de l'article / Article title : La puissance américaine est-elle devenue prédatrice ou en péril ?
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Trump II ne traduit pas un déclin des Etats-Unis mais une transformation profonde de leur puissance. Les Etats-Unis ne cherchent plus à être aimés mais à être suivis... et craints. Le “monde libre” devient un périmètre loyaliste. Pour l’Europe et les démocraties libérales, l’enjeu dépasse le cadre stratégique. Il est culturel et civilisationnel.
Vidéo et synthèse rédigée de la conférence organisée le 5 novembre 2025 pour le premier anniversaire de sa réélection. Ces éléments seront particulièrement précieux à l’approche de l’anniversaire du retour de D. Trump à la Maison Blanche, le 20 janvier. Le monde n’est plus « comme avant », et les intervenants rassemblés permettent de dépasser les émotions provoquées volontairement pour entrer dans une solide compréhension d’un phénomène structurant qui représente un sérieux défi.
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