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La reconquête de l’espace. Grand entretien : Jean-Christophe Victor

Par Jean-Christophe VICTOR, le 23 décembre 2012  Imprimer l'article  Information sur l'article

Directeur scientifique et fondateur du LEPAC, créateur du magazine "Le dessous des cartes" (Arte), auteur des Itinéraires géopolitiques (Tallandier-Arte Éditions, 2011)

Le XXIe siècle ne sera donc plus atlantico-centré comme le XXe siècle, mais bien asiatico-pacifico-centré. Ce basculement se déroule sous nos yeux, et va d’ailleurs en s’accélérant avec les effets de la globalisation.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com est heureux de vous présenter ce Grand entretien avec Jean-Christophe Victor, publié sous le titre « La reconquête de l’espace » dans le revue Géoéconomie, n°61, 2012, éd. Choiseul.

Géoéconomie – M. Victor, vous dirigez un laboratoire de recherche privé en relations internationales, vous écrivez et présentez l’émission "Le Dessous des cartes" depuis plus de 20 ans sur Arte. Vous avez donc vu et expliqué les nombreuses évolutions qui ont abouti aux équilibres géopolitiques d’aujourd’hui. Comment expliquez-vous ce « basculement du monde », qui est le sous-titre de votre livre ?

Jean-Christophe Victor. Les deux principaux éléments qui, d’après moi, ont engendré ce basculement du monde, résident d’une part dans la démographie et d’autre part dans l’écart entre les taux de croissance asiatiques et les taux ailleurs dans le monde. Ils ont progressivement entraîné un recentrage entre les grands équilibres mondiaux. J’ajoute à ces deux éléments majeurs les nombreuses délocalisations liées aux écarts de coûts de la main-d’oeuvre entre puissances de l’OCDE et de l’Asie, et qui ont contribué à accentuer ce différentiel de croissance entre pôles géopolitiques et économiques.

Le XXIe siècle ne sera donc plus atlantico-centré comme le XXe siècle, mais bien asiatico-pacifico-centré. Ce basculement se déroule sous nos yeux, et va d’ailleurs en s’accélérant avec les effets de la globalisation.

Or, l’Occident, et l’Europe en particulier, ne parvient pas à se départir de ce vieux sentiment de supériorité vis-à-vis du reste du monde. Non seulement ce sentiment et cette posture sont tout à fait obsolètes, mais ils sont de plus totalement inadaptés du fait même qu’en ce début de XXIe siècle, l’Europe cesse d’être ce centre du monde qu’elle a été, de fait, pendant de nombreux siècles.

Son influence économique, commerciale et culturelle, son poids politique, militaire et démographique pèsent de moins en moins face aux géants asiatique ou brésilien, et bientôt face aux nouveaux émergents, notamment le Mexique, la Turquie, le Nigéria et l’Afrique du Sud.

Cela dit, nous ne sommes pas pour autant face à un monde fini. L’Europe garde une influence morale et devrait la conserver, par l’exemplarité de certaines valeurs, par la protection juridique accordée à l’individu, à la femme et par le rayonnement culturel.

On note que les printemps arabes ne se sont pas faits au départ sous l’influence des islamistes, et moins encore du fait de l’intervention américaine en Irak en 2003. C’est la diffusion et la reconnaissance des valeurs européennes et occidentales qui ont joué. Plus la démographie dynamique, la jeunesse, le bon niveau de formation et les forts taux de chômage, pour évoquer quelques-uns des facteurs de causalité. C’est pour cela que dans mon dernier ouvrage [1], je consacre un chapitre à « l’Occident, soleil couchant ? », où j’essaie de montrer que l’influence européenne est certes aujourd’hui moins présente sur la scène internationale mais qu’elle continue à prévaloir dans de nombreux domaines.

Ce basculement de la centralité du monde est aujourd’hui une évidence, et pourtant l’Occident est réticent à l’accepter. Chaque fois que l’influence et la suprématie occidentale ont été remises en cause, les occidentaux se créent un adversaire, voire un ennemi : le péril jaune évoqué par Bismarck, le péril rouge et l’URSS bien entendu pendant des années, l’islamisme à la fin du XXe siècle – stupidement amalgamé à l’islam.

Maintenant, vous allez le constater, nous allons être les témoins de la montée de la Chine à la fois comme problème et adversaire potentiel. L’Occident a toujours eu besoin de se voir, de se sentir au centre, et ce pour toutes les périodes de l’histoire.

G. – Comment analysez-vous ce besoin qu’ont les grandes puissances occidentales de se créer des ennemis ? Pensez-vous que cela soit le symbole d’une fuite en avant, ou pour conserver une identité ?

J.-C. V. Cela me semble plutôt identitaire. On sait qui l’on est si l’on sait qui est différent, voire menaçant, donc qui il faut combattre et pourquoi. Vieux principe militaire. Cela a toujours existé, que ce soit à l’époque athénienne, romaine, chrétienne et bien sûr aux XIXe et XXe siècles.

Les puissances – ou à une échelle plus précise les empires ou les États-nations – ont besoin de se créer des ennemis car cela permet de se créer une identité impériale ou nationale en opposition aux barbares. Par la peur que ces ennemis véhiculent, on peut plus facilement fédérer le peuple autour du monarque, d’une politique nationale ou d’une idéologie. C’est du renforcement de l’identité que peut découler le renforcement de la puissance et la guerre en est un instrument. L’un des derniers exemples les plus évidents, c’est la guerre Irak-Iran entre 1980 et 1988, pendant laquelle le nationalisme identitaire jouait un grand rôle pour chacun des belligérants, en rappelant d’ailleurs que c’est l’Irak qui a attaqué l’Iran en septembre 1980, et non l’inverse.

Plus récemment, l’attaque contre les États-Unis le 11 septembre 2001 a permis de fédérer les citoyens américains derrière leur exécutif. Puis dans la foulée, la désignation d’un ennemi islamiste global, si je puis dire, a permis bien des dérives à l’intérieur et à l’extérieur de cette grande démocratie, sans pour autant entraîner vraiment de révolte du peuple américain profondément blessé et effrayé par les attentats du 11 septembre.

Mais pour que la désignation d’un ennemi puisse agir dans un sens favorable au renforcement de la puissance, il faut qu’une identité commune existe. Or, ce n’est évidemment pas le cas pour l’Union européenne. C’est bien d’ailleurs l’un de ses problèmes, parvenir à une analyse commune de son environnement stratégique, qu’il soit menaçant ou non.

Tout cela nous ramène à la question de l’équilibre des puissances. Mais attention : premièrement, et contrairement aux apparences, la conflictualité du monde est moins intense en 2012 qu’au temps de la Guerre froide.

Deuxièmement, les concurrences, les rivalités fortes ou les conflits eux-mêmes ne suscitent pas les mêmes réponses qu’autrefois : les confrontations sont essentiellement économiques, monétaires, énergétiques et non plus militaires. Enfin, il y a la vaste question de la perception que l’on a de l’autre.

Les images, leur circulation par les réseaux divers jouent un rôle nouveau dans les perceptions et la fabrication des opinions publiques internationales. Dominique Moisi parlait de la « Géopolitique des émotions » et le terrorisme a su fort bien en jouer. Son poids émotionnel et psychologique était – et est – plus déterminant que son poids militaire. On est typiquement dans le rapport classique « du faible au fort ». En face, ceux qui le combattent y trouvent aussi leur intérêt, soit en termes de renseignement, soit en termes politiques (Russie, Algérie, Yémen, Syrie, etc.). Il ne faut pas oublier que le terrorisme fait vivre beaucoup plus de personnes qu’il n’en fait mourir.

G. Quelles sont les conséquences de ce basculement du monde ? Peut-on parler d’une « désoccidentalisation » du monde ?

J.-C. V. Moins que jamais, et c’est bien là le paradoxe. À l’exception de la Corée du Nord et, pour peu de temps encore, Cuba – cela dit, je demande à voir comment vivent les dirigeants de ces pays –, on ne peut parler de désoccidentalisation car le modèle occidental a été absorbé si l’on peut dire, ingéré par tout le monde.

On l’a vu très récemment sur le plan politique avec les printemps arabes où les valeurs démocratiques et libérales du monde occidental ont été influentes dans le déclenchement et le déroulement de ces événements, on l’a déjà évoqué.

Cette influence se retrouve également au niveau du modèle économique, puisque l’ensemble des États du monde, pour assurer la suite de leur développement, a adopté le modèle économique occidental à peine l’URSS disparue. Et la Chine elle-même avait adopté ce modèle de façon somme toute classique – investissements directs étrangers, capitalisme, urbanisation – dès la réforme de 1978, tout en conservant pour l’extérieur et pour les chinois eux-mêmes une rhétorique marxiste.

Autant les conséquences de ce basculement de la centralité du monde vers l’Asie me semblent majeures, autant il faut relativiser cette notion de désoccidentalisation du monde.

Le terme d’Occident lui-même est d’ailleurs imprécis, car il évolue et « bouge » sans cesse, tant dans l’acception que dans la géographie. Qu’est ce que l’Occident dans l’histoire ?

Au départ, Athènes, Jérusalem, Rome ; l’Empire romain se divisant lui-même en deux pour faire émerger l’Empire romain d’Orient et l’Empire romain d’Occident. Ce terme d’Occidere veut dire « tomber », par extension l’astre, le soleil couchant. L’Empire romain d’Occident est alors localisé pour la première fois dans un cadre géographique et vient s’inscrire en opposition à un « autre » monde.

La notion d’Occident renforce sa spécificité avec la Renaissance, commence à s’exporter avec la navigation et les Grandes découvertes, s’affirme avec les Lumières, s’impose ensuite plus largement sur le plan institutionnel, commercial et religieux avec le processus de présence puis de domination coloniale, quasiment dans le monde entier. Et ce mouvement est aidé et accompagné par la supériorité technique occidentale, qui est manifeste depuis la révolution industrielle des XVIIe et XIXe siècles. Au XIXe siècle, le nazisme a bien failli tuer l’occident de l’intérieur, mais il se reforme avec la guerre contre Hitler puis dans la confrontation, pendant 40 ans, à l’URSS.
L’occident se nomme d’ailleurs alors le monde libre.

On voit bien que l’espace occidental – politique, idéologique, militaire – a une géométrie variable, en fonction des époques, des conflits et des succès économiques. Il est dilué et multipolaire lorsque le monde entier adopte le modèle économique occidental après la fin de l’URSS. Mais il redevient alliance militaire et, veut-on faire croire, civilisationnelle, le 12 septembre 2001.

G. Vous évoquiez le fait que les conflits aujourd’hui se cristallisent avant tout sur les enjeux économiques ?

J.-C. V. Le monde, contrairement aux apparences, est plus pacifié et démocratique qu’il y a 20 ans. Mais il serait naïf de croire qu’un monde sans guerre soit possible, ni qu’une société à crime zéro puisse exister.

L’adversaire, l’ennemi, réel, grossi ou inventé est un élément structurant qui participe au fonctionnement des États, des nations, des sociétés et auquel on ne peut échapper.

Mais je ne crois pas que les rapports de force dans un avenir immédiat vont s’exprimer par des confrontations de type militaire. Il existe déjà de nombreuses autres formes de conflits.

Revenons sur le cas de la Chine et de certaines tensions qui perdurent ou apparaissent autour de ce grand État et cette grande civilisation. La Chine et les États-Unis sont trop interdépendants pour avoir le moindre intérêt à entrer en conflit frontal, en tout cas de forme militaire.

Je vous rappelle que les États-Unis sont le second marché pour les exportations chinoises, la Chine est le premier récipiendaire des investissements américains, le premier détenteur des bons du trésor américain. C’est dire le niveau d’interdépendance.

Cela n’empêche nullement les terrains de rivalités : sous-évaluation du yuan, cyberattaques contre des cibles américaines venant probablement de hackers chinois – la dernière en date contre la NASA, en février 2012 –, nouveau déploiement militaire naval tant américain que chinois dans l’océan Pacifique et l’océan indien. Ou encore à la conférence de Durban sur le climat en décembre 2011, où la rivalité entre ces deux pays, premiers émetteurs de CO2, responsable du changement climatique, se pose en termes politiques, statistiques, économiques et calendriers de développement. Donc, on a en parallèle interdépendance, coopération et rivalité.

G. Selon vous, quelle influence a le facteur économique dans l’évolution de ces rapports de force ?

J.-C. V. L’influence du modèle économique occidental a été majeure d’autant plus qu’il n’y a plus de modèle alternatif à ce dernier, notamment depuis la chute de l’URSS il y a 20 ans. Depuis cette date, un seul modèle économique s’est imposé au monde entier, celui du libéralisme et du capitalisme qui a façonné les sociétés occidentales telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Je pense que les rapports de force que vous évoquez se sont désormais installés – je ne parle pas des compétitions commerciales – entre le temps présent et l’avenir que ce modèle économique construit. Car ce modèle est à la fois producteur et destructeur, comme une épée à double tranchant :

. Producteur car il crée de la croissance, il a permis à 300 millions de Chinois, 200 millions d’Indiens, 40 millions d’Indonésiens ou encore 30 millions de brésiliens de sortir de la pauvreté depuis 20 ans environ. C’est donc un modèle producteur de richesses qui permet le développement des sociétés. Et pourtant les inégalités se sont élargies, quasiment partout ;

. le marché sans régulation produit donc en même temps ces inégalités, qui détruisent les liens sociaux et intergénérationnels qui sont les fondements mêmes de toute société et civilisation. Le marché est un bon serviteur, mais sûrement pas un bon maître ;

. il est également destructeur car il fabrique des quantités phénoménales de déchets, de pollution et d’émissions de CO2, du fait de sa forte dépendance aux énergies fossiles. Et réduit sans cesse et partout l’espace de la vie végétale et de la vie animale. Donc pour moi, ce modèle qui nous fait vivre est aussi celui qui peut nous faire mourir.

G. En quoi ce modèle économique a-t-il des conséquences sur les liens sociaux et le fonctionnement des sociétés ?

J.-C. V. Le modèle économique que nous décrivons est, entre autres, fondé sur le capital placé dont le retour sur investissement doit être important et ultrarapide. Globalement, ce modèle porte à vouloir toujours gagner plus d’argent et le plus vite possible. Un tel modèle culturel et économique fondé sur la seule vitesse a eu une incidence directe sur la façon de travailler et donc sur les interactions sociales. Ce besoin de rentabilité du capital, poussé a un tel point, s’est en outre accéléré d’abord avec la globalisation, puis avec la financiarisation de l’économie mondiale depuis 10 ans.

À cela s’ajoute un autre phénomène destructeur de liens sociaux, l’urbanisation de la planète.

Aujourd’hui, sur 7 milliards d’humains sur terre, environ 3,5 milliards vivent dans des villes, dont 1,5 milliard dans les bidonvilles. Ce qui a pour conséquence directe de « casser » le lien social. Les familles sont moins rurales, plus éclatées, donc moins proches, moins solidaires. Cette combinaison de la vitesse, exigée par le taux de retour sur investissement, et de l’urbanisation casse les sociétés, leurs traditions et leurs fonctionnements sociaux.

Cela se voit très bien en Chine : aucun pays ne s’est transformé autant et en si peu de temps dans l’histoire des sociétés humaines. C’est un laboratoire en temps réel, sur 30 ans. L’accélération du développement d’une économie libérale et capitalistique en Chine pose de gros problèmes sociaux dans cette société vieillissante et confucéenne.

Par exemple, une grande majorité de jeunes couples chinois (30-35 ans) doit aujourd’hui s’occuper de leurs enfants, mais également de leurs parents et de leurs grands-parents, soit trois générations à leur charge.

Dans la société confucéenne où les anciens doivent êtres soutenus, puisque considérés comme « porteurs », éducateurs et futurs ancêtres, donc à ce titre infiniment respectés, cela ne manque pas de générer des problèmes structuraux. La base de la pyramide des âges se réduit, suite à la politique de l’enfant unique. La Chine sera vieille avant d’être riche, la société chinoise étant confrontée à des tensions grandissantes, essentiellement liées à l’adoption du modèle économique occidental.

Le problème se situe aussi dans le fait qu’il n’existe pas à ce jour de modèle alternatif crédible à celui en vigueur partout ailleurs. Nous sommes tous conscients des aspects destructeurs de ce modèle, mais comment et par quoi le remplacer ?

Le tableau que je décris est bien sombre, et, on l’aura compris, je me sens très éloigné de ce qu’on appelle « le consensus de Washington », ou de l’École de Chicago. Et pourtant, je ne crois pas à la décroissance. Je suis plutôt intéressé par les travaux des économistes Joseph Stiglitz, Amartya Sen ou Tim Jackson. C’est curieux, je me sens à la fois inquiet et confiant dans l’idée que nous allons trouver les outils et les opportunités nécessaires pour gérer cette transition.

G. Aujourd’hui, les États n’ont plus de complexe à aborder la question de la puissance (son développement, son affirmation, etc.). Dans une perspective historique, quels enseignements peut-on tirer de ce besoin de revendiquer sa puissance ?

J.-C. V. Le besoin qu’ont des pays émergents comme le Brésil, l’Inde ou la Chine de revendiquer leur puissance sur la scène internationale peut être légitimé par un besoin de revanche sur l’histoire, coloniale notamment. Cette revanche peut être comprise quand on sait comment la colonisation a pu nuire à leur développement et humilier les peuples et les élites. Le basculement du monde, c’est cette revanche sur l’histoire.

C’est assez savoureux d’apprendre que le ministre des Finances brésilien téléphone en octobre 2011 à son homologue portugais pour lui demander si le budget portugais a besoin d’un petit coup de main… De constater que le corps médical britannique est dans une proportion grandissante d’origine indienne, ghanéenne et zambienne. Que parmi les meilleurs informaticiens aux États-Unis ou au Canada, on trouve des Indiens, des Pakistanais, des Vietnamiens et des Chinois. Ayant pris ou non la nationalité américaine.

La civilisation chinoise est l’une des plus anciennes au monde, après la civilisation égypto-nubienne, bien plus ancienne que la civilisation judéochrétienne. Or, elle a subi au XIXe siècle des humiliations majeures venant des puissances européennes, avec les traités inégaux de 1842, imposés par les Britanniques pour obtenir l’ouverture des ports ouvrant sur la mer de Chine méridionale, « sac du palais d’été » par les armées occidentales en 1860 à Pékin, guerre de l’opium et ouverture forcée des concessions à Nankin, Shang Hai et Pékin.

Puis au XXe siècle, elle reçoit des leçons de l’URSS, puis ensuite de la superpuissance américaine qui elle n’a que 250 ans d’histoire ! Imaginez donc le sentiment, le ressenti qui peut prévaloir au sein de la classe dirigeante, mais également du peuple chinois à l’égard de ces jeunes puissances qui les ont dominés pendant plus d’un siècle avec tout ce qu’il faut bien entendu de mépris découlant de cette domination.

Exemple actuel, construit selon une stratégie volontariste : la Chine est fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures du Moyen-Orient. Les routes empruntées – Ormuz, Malacca, détroit de Formose, etc. – sont contrôlées par les navires américains, britanniques et dans une moindre mesure français, ce qui inquiète les autorités chinoises car en cas de tensions avec ces pays, la Chine pourrait voir son approvisionnement ralenti ou coupé. Elle a donc décidé depuis une dizaine d’années d’investir dans la construction de nouveaux ports, oléoducs et gazoducs entre le Pakistan sur la mer d’Oman et le Xin Jiang ; et en Birmanie entre le golfe du Bengale et la région de Kun Ming, qui lui permettront de contourner cette route et de sécuriser ses propres lignes d’approvisionnements par des routes plus directes évitant les détroits de l’Asie de l’Est. Donc, oui, il y a revanche sur l’histoire avec ce qui se déroule sous nos yeux depuis la fin du XXe siècle.

G. Nous avons l’impression que le basculement tarde à faire passer l’Afrique vers un développement pérenne et durable, et que « la revanche sur l’histoire » n’a pas encore été prise par ces pays. Quelles en sont les raisons ?

J.-C. V. On ne peut répondre sur le continent africain dans sa globalité. Cela conduit toujours à des généralités qui faussent perceptions et analyses. Si l’on se place à l’échelle de l’Afrique subsaharienne, on a des pays qui affichent un taux de croissance moyen d’environ 5 % depuis 10 ans. Cette amélioration est principalement due à deux choses :

. une réorientation des investissements dans les mines et les hydrocarbures de la part notamment des États-Unis qui cherchent depuis septembre 2001 à limiter leur dépendance vis-à-vis du pétrole du Moyen-Orient, ou encore des nouvelles puissances comme la Chine, l’Inde et même le Brésil, le continent devenant ainsi un espace de rivalité entre puissances historiques et puissances « émergentes ». Investissements certes, mais soyons clairs, ce qui intéresse les investisseurs, c’est avant tout l’énergie
et les mines ;

. par ailleurs, la révolution du téléphone mobile permet l’essor des communications, c’est une évidence, mais aussi celle des transactions financières, ce qui favorise les créations d’entreprises. Cette révolution par le mobile pose dès lors la question : pourquoi pas un « printemps africain » ? Il existe désormais des connexions politiques entre les Afriques – nord saharienne et sud saharienne – comme il n’en a jamais existé auparavant. Les jeunes de Tunis, de Benghazi, de Damas ou du Caire sont, là aussi, vus comme des héros. Les images en provenance d’Afrique du Nord, télévisées ou « téléphonées », ont indiqué à bien des jeunes africains qu’il existait d’autres solutions que de subir passivement leur sort et d’attendre, toujours attendre. Plus d’1 million de Nigérians ont un Blackberry. Fin 2011, il y avait 620 millions de téléphones portables sur le continent, soit plus qu’aux Canada et États- Unis réunis !

Cela signifie que les obstacles qui entravent depuis longtemps l’organisation politique des opposants se réduisent peu à peu. Et ce ne sont pas les motifs de protestation qui manquent : l’emploi, le prix de l’essence, celui des céréales, des denrées de première nécessité qui ne cesse d’augmenter, les blocages politiques, institutionnels, la corruption. Or, sur quelque 50 États, il y a au moins une dizaine de chefs d’État vieux et autistes, qui se divisent en deux catégories : les rentiers économiques et les rentiers politiques, les deux se recoupant souvent.

Les premiers, vous les trouvez en Angola ou en Guinée Équatoriale. Au pouvoir depuis 32 ans, ils viennent asseoir leur pouvoir sur les ressources en hydrocarbures. Ces deux États sont les deuxième et quatrième plus gros producteurs de pétrole du continent africain, et pourtant environ 78 % de leurs populations vit avec moins de 1 dollar américain par jour, selon le chiffre 2010 de la Banque mondiale.

Second type d’autocrates, arrivés au pouvoir dans les années quatre-vingt, les rentiers politiques, Mugabe au Zimbabwe, Biya au Cameroun, Museveni en Ouganda, Mswati au Swaziland, Compraore au Burkina Faso, El Béchir au Soudan, Déby au Tchad. On pourrait même ajouter Afeworki en Érythrée depuis 1993. Tous s’accrochent au pouvoir et modifient la constitution pour y rester, comme d’ailleurs également Wade au Sénégal ou Gbagbo en Côte d’Ivoire.

Certes il y a sur le continent des problèmes récurrents comme le stress hydrique, le paludisme, le VIH, la malnutrition, la guerre pour les ressources en RDC ou dans la bande du Sahel avec ou sans Al-Qaïda. Mais il ne faut pas sous-évaluer le tort que font au développement du continent africain la corruption et le non-renouvellement des élites. On a toute une société civile de jeunes africains, diplômés et dynamiques, qui sont bloqués depuis longtemps. Et l’exemple de la réussite des soulèvements en Afrique du nord, dont les chaînes satellites et les réseaux ont retransmis les images, change la situation en 2012.

Internet, Twitter, Facebook, Renren et Weibo, qui sont les plus importants réseaux sociaux chinois, par l’influence qu’ils peuvent avoir sur la vie et l’évolution politique de certains pays, comme on le voit dans les pays arabes, et même dans une certaine mesure en Chine, devraient monter en puissance. Lors des révoltes du Printemps arabe, ces outils ont été de véritables catalyseurs de la contestation. Sans ces outils, la communauté internationale n’aurait pas connaissance des massacres qui ont lieu depuis mars 2011 en Syrie, comme ce fut le cas à Hama [2] en 1982. Mais ces outils, et internet au sens large du terme, c’est comme le marché, on en fait le pire et le meilleur.

G. Enfin, dans ce contexte, pensez-vous que la voix de la France puisse continuer à se faire entendre, ou doit-elle revoir ses ambitions ?

J.-C. V. Il me semble toujours difficile de se limiter à une échelle nationale lorsqu’on évoque l’évolution géopolitique de notre monde. C’est une échelle un peu petite quand on pratique sans cesse l’approche comparative.

Cependant, en ce qui concerne la France, il y a un ou plusieurs paradoxes.

La France est la 5e puissance mondiale, elle a une histoire, des messages à faire passer, sa position est souvent attendue dans le monde, parfois espérée, elle bénéficie du second réseau diplomatique mondial. Or, on a l’impression qu’elle patine. Par une baisse constante de ses exportations, de ses dépôts de brevets, par une politique extérieure faite de coups et d’à coups, de revirements au Moyen-Orient, sur la politique climatique, sur l’Europe avec des signaux vers l’extérieur parfaitement contradictoires, voire incohérents. Résultat, elle n’est plus « lisible » : lorsque vous êtes à Bangkok, Séoul, ou Mexico, elle compte peu et c’est bien dommage.

Ajoutez à cela depuis cinq ans de constants messages négatifs sur les migrants, les musulmans, les roms et les étudiants étrangers. Ces signaux extérieurs, qui ne répondent qu’à des besoins électoraux intérieurs, finissent par fragiliser la cohésion nationale. Et j’ai peur que cela ne prenne du temps pour recoudre la communauté de la République et les communautés entre elles. On peut lutter contre le terrorisme sans l’amalgamer à la civilisation islamique. On peut lutter contre le sectarisme et le communautarisme salafiste sans discriminer les musulmans. Et la presse, chambre d’écho, a sur ce sujet sa propre part de responsabilité. On peut lutter contre le terrorisme sans l’amalgamer à la civilisation islamique. Et la presse, chambre d’écho, a sur ce sujet sa propre part de responsabilité. De même, on peut lutter contre les clandestins sans discriminer les migrants. Ce n’est pas honteux d’être un migrant, que je sache. On peut le valoriser : en quoi cela fragiliserait-il ? Le migrant au mieux nous apporte quelque chose, au minimum, son image doit être neutre, comme en Australie, au Canada, aux États-Unis et au Brésil.

On en revient encore à la question de la notion d’identité. Ce qui me gêne dans la recherche d’une identité nationale, c’est qu’on recherche sans le dire ce qui est identique. Alors que c’est dans la différence que l’on fabrique et que l’on a construit notre culture. Toutes les civilisations du monde se sont construites sur la circulation et la mixité et grâce à l’apport de diverses « identités ». J’estime que la « richesse de l’étrangeté » est un cadeau pour chaque individu, mais aussi pour une culture nationale.

Le corps politique va donc jusqu’à fragiliser l’identité même de notre nation française, pourtant fondée sur la mixité et l’intégration de l’étranger. Cette politique de discrimination, assez nouvelle dans ce pays, ainsi que ce discours alarmiste et cherchant plus ou moins à faire peur quant à « l’étranger » est un mensonge que l’on fait à notre histoire nationale et à notre mémoire collective.

Tout cela se sait dans le monde et ne contribue pas à ce que « la France continue à se faire entendre ».

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[1] J.-C. Victor, Le dessous des cartes. Itinéraires géopolitiques, Tallandier, Arte Éditions, 2011, 224 p.

[2] Face à des protestations d’origines sunnites contre le pouvoir en place, le Président syrien de l’époque Hafez el-Assad, père de Bachar, ordonne le siège de la ville, faisant entre 10 000 et 30 000 victimes, en quatre semaines. À l’époque ces événements ne sont que peu relayés par la communauté internationale, due notamment à la fermeture du pays, ainsi qu’à la guerre du Liban.



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Dernière mise à jour le mercredi 27 août 2014