"La géopolitique, des géopolitiques", Hérodote n° 146-147

Par Ivan SAND , le 6 mars 2013  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Diplômé de l’EDHEC (Lille) en Conseil et Stratégie Internationale

Le n°146-147 d’Hérodote "La géopolitique, des géopolitiques", (troisième et quatrième trimestres 2012), éd. La Découverte, présenté par Ivan Sand.

Avec un numéro plus théorique que les précédents, les rédacteurs de la revue effectuent un recadrage de ce qu’est la géopolitique et nous livrent une définition plurielle de la discipline et de ses champs d’application.

LORS de sa création en 1976, Yves Lacoste affirmait avoir lancé la revue Hérodote « dans le but de démontrer l’importance politique et stratégique d’une discipline jugée fastidieuse et cataloguée comme scolaire » (La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, 1976). En 2013, c’est au contraire le succès populaire de la géopolitique qui interpelle le comité de rédaction de la revue. On a effectivement assisté à une explosion de l’emploi de ce terme dans les articles de journaux ces vingt dernières années et les politiques français font régulièrement part de leur « analyse géopolitique » des principaux conflits internationaux. Cette vulgarisation a malheureusement contribué au galvaudage de la discipline aux dépens du véritable raisonnement géographique s’appuyant sur une démarche scientifique.

Fondements de l’étude géopolitique

C’est en partant de ce constat que l’équipe d’Hérodote a décidé de consacrer ce double numéro à la définition et aux fondements de l’étude géopolitique. Yves Lacoste réaffirme ainsi, dans un article résolument théorique, que la géopolitique est constituée de « toute rivalité de pouvoirs sur un territoire » et déplore l’absence de réelle analyse géographique dans de nombreux manuels de géopolitique. Le fondateur de la revue choisit opportunément la rivalité territoriale la plus couverte médiatiquement, le conflit israélo-palestinien, afin de présenter la méthodologie de son « raisonnement géographique ». Il illustre son analyse à l’aide de la méthode des diatopes, constituée d’une combinaison de cartes de la région de différentes échelles, qui abordent toutes le conflit sous un angle d’approche spécifique. L’une d’entre elles présente par exemple les particularités de relief de la région constituée de trois milieux naturels distincts (plaine côtière à l’ouest, plateaux au centre et fossé aride à l’est) qui expliquent en partie l’évolution du peuplement de cette parcelle du Proche-Orient. Les différents niveaux d’étude mis en parallèle offrent une compréhension plus large de la situation actuelle et des jeux d’influence des forces en présence.

Géopolitique externe et géopolitique interne

C’est cette nécessité de s’intéresser systématiquement à plusieurs échelles d’analyse géographique qui a donné son titre au numéro 146-147 d’Hérodote. Au travers de nombreux articles, il est fait la démonstration que la géopolitique comporte au moins deux dimensions, que la directrice de la revue, Béatrice Giblin, nomme « géopolitique externe » s’il s’agit d’un conflit entre différents Etats et « géopolitique interne » lorsque les rivalités se concentrent au sein d’un même Etat. On peut également y ajouter une géopolitique dite « locale » dont les fondements sont exposés par le géographe Philippe Subra dans un article intitulé La géopolitique, une ou plurielle ? Place, enjeux et outils d’une géopolitique locale. L’auteur y définit ce qui peut être considéré comme un conflit local par opposition à ce qui comporte une dimension nationale, c’est-à-dire où l’intégrité d’un ou plusieurs Etats est en jeu. A contrario, la géopolitique locale se borne à l’analyse des « rivalités qui portent sur des enjeux locaux » comme « l’aménagement […], la protection de l’environnement, les questions de l’immigration, de la banlieue, de la ségrégation et des relations entre communautés ethniques ».

La multiplication des canaux d’information

Le développement de ce type de conflits territoriaux a été fortement stimulé par la multiplication des canaux d’information mis à disposition des habitants. Cette accélération des relais médiatiques dus à l’essor des nouvelles technologies participe à un fort éveil des consciences citoyennes. Les cartographies de certains conflits sont aujourd’hui directement réalisées en compilant des données partagées sur les réseaux sociaux, comme le souligne Barbara Loyer, directrice de l’Institut français de géopolitique, dans son article Les crises géopolitiques et leur cartographie. L’exemple le plus célèbre, le site Crisis Mapping at Ushahidi, a été créé en janvier 2008 dans le but de recenser toutes les violences constatées au Kenya à la suite des élections. La carte géopolitique devient dès lors une véritable arme de communication qui influe en profondeur sur l’opinion publique. Les « printemps arabes » ont largement repris et développé toutes ces techniques de communication. Barbara Loyer prend l’exemple d’une cartographie mise en ligne par le site Ushahidi qui recense les victimes et les réfugiés du conflit syrien (p.94-95). Les internautes peuvent, à partir d’une carte à l’échelle nationale, zoomer afin d’obtenir des informations précises sur chaque quartier, voire chaque rue. Une méthodologie très similaire à celle des diatopes prônée par Yves Lacoste.

On peut toutefois remarquer la démarche paradoxale de la rédaction de la revue qui voit d’un œil très critique l’engouement médiatique pour les questions de géopolitique tout en s’attribuant le succès populaire de la discipline.

Mars 2013-Sand/Diploweb.com


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. Voir une présentation du livre de Patrice Gourdin, "Géopolitiques. Manuel pratique", éd. Choiseul.


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