URSS - 8 décembre 1991, pourquoi l’éclatement du système soviétique ?

Par Michel HELLER, Pierre VERLUISE, le 18 novembre 2011  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Michel Heller, historien (1922-1997), enseignant à la Sorbonne de 1969 à 1990. Auteur de nombreux ouvrages dont Le Septième Secrétaire. Splendeur et misère de Mikhaïl Gorbatchev, Olivier Orban, Paris, 1990. P. Verluise était au moment de cet entretien contributeur au Quotidien de Paris dirigé par P. Tesson.

Pour l’historien Michel Heller, la perestroïka était d’avance condamnée pour trois raisons. Premièrement, parce que le système soviétique n’était pas réformable. Deuxièmement, M. Gorbatchev n’a jamais eu l’audace de mener une politique conséquente pendant un an. Troisièmement, sa stratégie de pouvoir a déclenché des mouvement imprévus.

Voici une interview accordée par l’historien Michel Heller quelques jours après la "fin" de l’Union soviétique, le 8 décembre 1991. M. Gorbatchev occupe alors encore le Kremlin. Michel Heller explique pourquoi cette journée du 8 décembre 1991 est celle d’un coup d’Etat. Puis, il s’interroge sur ce que peut faire B. Eltsine en Russie post-soviétique. Enfin, il revient sur l’échec de M. Gorbatchev (1985-1991) pour le mettre en perspective. Voici donc à la fois un document particulièrement utile pour comprendre les années 1985-1999 et un hommage à la mémoire de l’historien Michel Heller, décédé en 1997.

Pierre Verluise : Le 8 décembre 1991, que s’est-il passé ?

Michel Heller  : Un coup d’Etat a marqué ce jour, du point de vue des lois soviétiques. Pourquoi ? Parce que les leaders dela Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie ont proclamé la dissolution de l’URSS. Ils forment maintenant une communauté d’Etats indépendants. Ce putsch était dirigé contre Mikhaïl Gorbatchev, et il a réussi. Si les "putschistes" du mois d’août 1991 bénéficiaient du consentement de Mikhaïl Gorbatchev, le coup d’Etat de décembre était dirigé contre ce dernier. Ce putsch a été préparé par des négociations secrètes, quelques temps avant l’élection de Kravtchouk au poste de président de l’Ukraine. Son élection a donné le feu vert.

Pourquoi ?

P.V. Comment expliquer ce coup d’Etat ?

M.H. Trois éléments ont joué un rôle déterminant.

Premièrement, Eltsine et Kravtchouk estimaient que Mikhaïl Gorbatchev les empêchait de devenir aux yeux de l’Occident les chefs de leur République.

Deuxièmement, les trois leaders voulaient donner quelque chose à leur peuple. Or, aujourd’hui, ils ne peuvent rien offrir d’autre que le remplacement d’une Union qui a cessé d’exister.

Troisièmement, les trois dirigeants ont voulu en finir avec l’URSS moribonde et déblayer le terrain.

Maintenant, ils commencent la construction d’un nouvel Etat slave. Pour des raisons géopolitiques et économiques, ce qu’on appelle à Moscou "l’axe slave" doit devenir un pôle d’attraction pour les autres Républiques de l’ancienne URSS. La preuve, l’Arménie a déjà manifesté son intention d’entrer dans cette communauté. Le Kazakhstan et les Républiques d’Asie centrale vont suivre. Après avoir créé leurs propres structures, les Républiques baltes elles-mêmes vont établir des relations avec cette nouvelle entité.

La nouvelle coqueluche des Occidentaux

P.V. Quel est le sens des réformes entreprises en Russie par Boris Eltsine ?

M.H. Le président de la République de Russie tente une réforme politique et économique. Cette réforme est nécessaire pour que la Russie devienne le maillon fort du nouveau noyau dur, maintenant composé par la Communauté des Etats slaves. Mikhaïl Gorbatchev, lui, a toujours eu peur de réformer. Ce qui a engendré l’explosion du système. L’audace d’Eltsine ne garantit cependant pas une transition vers la démocratie et une économie de marché. Le président de la République de Russie se présente comme un démocrate, tout en insistant sur la nécessité d’un pouvoir fort pour réformer. En effet, sa réforme politique consiste jusqu’ici à construire un système de pouvoir tout à fait autoritaire. Comment Boris Eltsine a-t-il procédé ? Il a nommé un représentant personnel dans chacune des 65 unités administratives de sa République. Et il peut révoquer ces représentants quand il le veut. Quels atouts économiques possède Boris Eltsine pour essayer une transition vers l’économie de marché ? D’une part, il a pris d’assaut la fabrication du rouble. D’autre part, la Russie rassemble l’essentiel des ressources du pays en or, pétrole et diamant.

Pronostic

P.V. Boris Eltsine peut-il réussir ?

M.H. Il semble fort probable qu’il échoue. Pourquoi ?

Premièrement, parce que la réforme politique risque de se heurter aux structures de pouvoir existantes.

Deuxièmement, parce que la réforme économique ne peut pas bénéficier de l’adhésion de la population, à cause de l’inévitable hausse des prix.

Considérons tout d’abord l’aspect politique. Sur quelle structure les représentants personnels d’Eltsine peuvent-il s’appuyer ? Les Soviets constituent les seuls organes législatifs et exécutifs existants ! Cette continuité indique qu’au sens politologique, le système demeure soviétique. Qui siège dans ces instances ? La nomenklatura du Parti communiste ! Dès lors, comment les représentants personnels de Boris Eltsine pourraient-ils mettre en œuvre une transition vers l’économie de marché ? Leur seul instrument est un appareil qui a fait la preuve de son opposition à toute réforme. Il n’existe pas d’élite dirigeante alternative immédiatement disponible. En effet, le parti drainait par le passé tous ceux qui avaient le goût du pouvoir. Nul ne peut affirmer sérieusement que la nomenklatura est devenue aujourd’hui adepte de la démocratie et de l’économie de marché.

Peut-on introduire le capitalisme par décret ?

Considérons maintenant l’aspect économique. Une transition véritable vers l’économie de marché impose une forte augmentation des prix. Or, 75 % de la population vit déjà en dessous du seuil de nécessité, selon des chiffres officiels. Et la multiplication de l’accroissement des prix porterait un coup terrible aux habitants, que les mesures sociales d’accompagnement envisagées par Boris Eltsine ne compenseraient pas. Lui-même a commencé à prendre peur. Aussi, tout en comprenant la nécessité d’une réforme économique, il a déjà fait marche arrière dans plusieurs domaines.

Ainsi, l’augmentation des prix annoncée pour le 16 décembre 1991 a été reportée au 2 janvier 1992. En fait, l’ultime contradiction d’Eltsine est de vouloir introduire le capitalisme par décrets ! Ainsi, le premier pays socialiste du monde essaye de sortir du socialisme avec les méthodes qu’il a utilisées pour passer du capitalisme au socialisme. Les dirigeants actuels veulent passer à l’économie de marché par leur seule volonté, tout comme leurs prédécesseurs espéraient construire le socialisme. Mais si le système socialiste était contre nature, le capitalisme résulte d’un processus naturel qui prend des siècles.

Les contradictions de la perestroïka (1985-1991)

P.V. Comment ce pays en est-il arrivé à un tel désordre ?

M.H. La perestroïka de M. Gorbatchev était d’avance condamnée : il cherchait seulement à améliorer le rendement du système afin de le conserver. Pour trois raisons, ce processus n’avait aucune chance.

Premièrement, parce que le système n’est pas réformable. En effet, ce genre de système rigide fonctionne jusqu’au moment où il essaye de s’améliorer. Prenons une comparaison. Avant la perestroïka, ce système ressemblait à un dinosaure. Mikhaïl Gorbatchev a voulu en faire un centaure. Mais si le dinosaure a été dépassé, il a cependant existé. Alors que jamais le centaure, lui, n’a foulé le sol de la terre. Parce que le centaure reste un mythe, tout comme un système soviétique amélioré.

Deuxièmement, M. Gorbatchev n’a jamais eu l’audace de mener une politique conséquente pendant un an. Tous les trois mois, il changeait de direction.

Troisièmement, sa stratégie de pouvoir a déclenché des mouvement imprévus. Ces derniers ont engendré l’explosion d’un système condamné par sa rigidité. Résultat : l’Union des Républiques socialistes soviétiques a cessé d’exister. La République de Russie aspire maintenant à remplacer le centre de l’Union. Et dans l’esprit de Boris Eltsine, les autres Républiques vont suivre la Russie. A condition que celle-ci réussisse sa normalisation politique et économique.

Une vieille habitude

P.V. Comment jugez-vous l’attitude occidentale ?

M.H. Traditionnellement, l’Occident ne comprend rien à ce qui se passe dans ce pays. Les Occidentaux ne savent pas quoi faire. Ils n’engagent que des actions ponctuelles, sans vouloir dépenser beaucoup d’argent. Pour des raisons politiques, les dirigeants occidentaux déclarent cependant vouloir aider ce pays. Mais pour des raisons économiques, les banques comme les Etats ont pourtant décidé d’attendre. Cela n’aurait aucun sens, il est vrai, d’apporter une aide massive à un système qui s’écroule. D’ailleurs, il n’existe aucune raison d’aider le système soviétique à se sauver. Cette politique occidentale sans imagination est donc peut-être la meilleure. En effet, il revient au peuple russe de montrer lui-même ce qu’il veut et ce qu’il peut.

Copyright 13 décembre 1991-Heller-Verluise/Quotidien de Paris

NDLR : Interview de Michel Heller par Pierre Verluise, publiée le 13 décembre 1991 dans Le Quotidien de Paris.


DIPLOWEB.COM - Premier site géopolitique francophone

SAS Expertise géopolitique - Diploweb, au capital de 3000 euros. Mentions légales.

Directeur des publications, P. Verluise - 1 avenue Lamartine, 94300 Vincennes, France - Présenter le site

© Diploweb (sauf mentions contraires) | ISSN 2111-4307 | Déclaration CNIL N°854004 | Droits de reproduction et de diffusion réservés

| Dernière mise à jour le samedi 3 décembre 2016 |
#contenu