Kiev défie Poutine

Par Xavier GUILHOU, le 28 février 2014  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Spécialiste de la prévention des risques, du pilotage des crises et de l’aide à la décision stratégique. CEO XAG Conseil

Après avoir montré avec l’ambassadeur de France P. de Suremain pourquoi l’Ukraine révèle les tensions qui traversent le continent européen, puis présenté avec E. Dreyfus le projet d’Union eurasiatique porté par Moscou, voici l’approche de X. Guilhou à propos du contexte stratégique et des enjeux géopolitiques de la crise ukrainienne.

DE NOUVEAU la presse occidentale titre avec exaltation et toujours avec un certain romantisme sur cette nouvelle « révolution » ukrainienne : « Timochenko libérée ! Ianoukovitch démissionné ! Une nouvelle ère débute ! … ». Pour autant tous les chroniqueurs font preuve cette fois-ci de prudence et nuancent leurs analyses en se demandant avec un peu d’inquiétude si les événements de la place Maïdan ne seraient pas une « révolution de trop  », « la goutte d’eau qui pourrait faire déborder le vase », compte tenu du niveau de tensions qui règnent sur cette région de la Mer Noire, du Caucase, de la Caspienne et de la Méditerranée orientale. Tous, forts des enseignements récents et des convulsions en Lybie, en Egypte, en Tunisie, mais aussi actuellement dans les Balkans, s’interrogent sur les dérivées de ce nouvel épisode. La plupart savent par ailleurs que le rêve européen n’est qu’un miroir aux alouettes pour l’Ukraine et que l’UE ne pourra pas réellement l’assumer. Par ailleurs certains font remarquer que la plupart des signaux géopolitiques sur ces régions ne sont pas sans nous rappeler étrangement les causes de la Grande guerre dont nous célébrons le centenaire Pour reprendre ce fameux mot de Marcel Achard : « La grande illusion , c’est la guerre, - La grande désillusion, c’est la paix !" Telle est désormais l’équation que Poutine doit traiter face à ce défi ukrainien.

Il est clair que le temps long de l’Histoire n’a rien à voir avec le temps court des médias. L’émotion twittée de l’infirmière, qui se meurt puis revit sur la place Maïdan, parait désormais bien fugace face à l’arrivée des bataillons d’experts occidentaux au chevet d’une Ukraine en défaut de paiement et sans réelle gouvernance. Pour autant, face à l’inexpugnable ours russe qui se sent encerclé et assailli dans sa tanière, à la réémergence discrète du Sonderweg [1] de Mme Merkel ou au basculement historique des Etats-Unis vers le Pacifique incarné par Obama, la réalité est d’un autre ordre. Certes il y a cette indéniable aspiration des peuples à rejoindre d’autres modèles de société et de gouvernance où la liberté, la démocratie, le bien être, la sécurité sont portés en exergue face à l’oppression, la pauvreté, les dictatures… Elle est non seulement légitime mais estimable. Pour autant nous ne pouvons pas conjointement sous-estimer l’instrumentalisation médiatique, portée par les tenants des droits de l’homme, qui l’accompagnent au titre de la modernité avec tous leurs réseaux. La place Maïdan n’a pas échappé à cette scénarisation très bien rodée auprès de nos opinions avec les divas habituelles des plateaux TV et ces agents d’influence de toutes les révolutions dites libérales de ces dernières décennies [2]. Maintenant, face au crescendo militaire auquel nous assistons, et qui n’est pas s’en rappeler la crise de Cuba (1962), nous ne pouvons nous satisfaire de ces formes récurrentes de catharsis collective et ignorer ce que sont les fondamentaux de la géopolitique, surtout sur une région aussi sensible pour l’équilibre de la sécurité mondiale.

Un agenda chargé

Les événements de la place Maïdan (novembre 2013-février 2014) convergent, comme par hasard, avec un agenda très dense et sensible au niveau mondial. Bien entendu personne n’a occulté le fait qu’ils se sont déroulés pendant les jeux olympiques d’hiver de Sotchi, contraignant Vladimir Poutine à un apparent silence pour ne pas gâcher sa fête et sa volonté d’affirmer au monde que la grande Russie était de retour. Etrange parallèle de l’Histoire, si nous rapprochons cette actualité avec celle des jeux olympiques de Pékin lorsque, dans la nuit du 7 au 8 août 2008, au moment de la cérémonie d’ouverture, Poutine lança une guerre éclair en Ossétie du sud pour répondre aux tentations d’émancipation de la Géorgie [3] , bien conseillée entre autre par les américains, et qui manifestait le souhait de rejoindre l’OTAN… Match nul : les réseaux occidentaux, qui soutiennent et conseillent début 2014 les opposants ukrainiens dans leur volonté de rejoindre l’Europe, ont bien retenu la leçon de leurs échecs sur le Caucase. Ils avaient à l’époque sous-estimé le coup de patte de l’ours russe qui ne négocie plus lorsque l’on s’amuse à toucher de près ou de loin à son « étranger proche », celui qui conditionne sa place, son rôle, sa sécurité et désormais son hégémonie dans les grands jeux mondiaux. En l’occurrence ce corridor caucasien constitue un nœud géostratégique pour le pétrole et le gaz de Bakou, d’Asie centrale, du Moyen-Orient et de l’Iran vers l’Europe et surtout vers la Chine. C’est aussi un nœud sécuritaire très sensible pour Moscou qui doit faire face aux groupes islamistes de Tchétchénie et du Daguestan. Poutine avait planifié dès 2006 l’opération sur Tbilissi pressentant cette obsession, notamment anglo-saxonne, de lui amputer son espace vital. Qu’a-t-il planifié pour l’Ukraine ? Est-il cette fois-ci surpris et déstabilisé ? Ou bien attendait-il les occidentaux pour les piéger ? Les scénarios sont ouverts y compris celui, forcément inconcevable pour les européens, d’un retour de la guerre.
Pourquoi cet emballement de nouveau sur Kiev ? Les experts en énergie diront : « pour les mêmes raisons que dans le Caucase et en Syrie », et nous pourrions ajouter « qu’en Asie centrale  » où les réseaux, notamment néo conservateurs américains, ont maintenu sans cesse la pression depuis 20 ans pour tenter d’obtenir des anciens satellites de l’URSS qu’ils basculent sous obédience occidentale, certes pour la démocratie mais surtout pour la richesse de leurs sous-sols… Ils n’y sont jamais arrivés, Vladimir Poutine étant plus coercitif et fin manœuvrier sur le terrain… En revanche sur la Mer Noire les manœuvres se sont durcies depuis un an avec une remise en cause des grands projets de gazoduc et de pipe-line sur l’ensemble de la région, surtout avec le règlement en cours de l’affaire iranienne qui clôt la stratégie du « Great Middle East » de la politique étrangère américaine.

Nabucco, South Stream et North-Stream : chacun de ces gazoducs a une signification géopolitique différente.

Les tracés adoptés modifient la carte des équilibres géostratégiques et ne sont pas neutres pour comprendre la sensibilité que revêt le verrou ukrainien. Jusqu’au mois de juillet 2013 deux projets s’affrontaient de part et d’autres de la Mer Noire pour alimenter l’Europe du sud. Le projet Nabucco au sud [4] était porté jusqu’à présent par la commission européenne, avec la bénédiction de Dick Cheney et de ses réseaux d’influence [5]. Il permettait au gaz de transiter par la Turquie, les Balkans, la Hongrie jusqu’à l’Autriche. Son concurrent, le projet South Stream passe plus au nord et est porté par un consortium Gazprom/ENI via la Mer Noire, la Bulgarie et la Serbie [6]. Les décisions entre autre de l’Azerbaïdjan de se rallier à South Stream et du Turkménistan de privilégier la demande chinoise, ont donné de fait à Vladimir Poutine une main considérable pour ses négociations avec l’Europe, mais aussi pour monter en puissance son projet d’Union eurasiatique [7]. Rappelons qu’il contrôle aussi au nord le réseau North-Stream qui transite par la Baltique pour approvisionner l’Allemagne au travers d’un consortium Gazprom, EOM, GDF [8]. La mise en échec de Nabucco, conjuguée au verrouillage du nœud syriaque par la diplomatie russe (avec l’accord discret des chinois) a radicalisé le jeu d’un certain nombre de réseaux européens et anglo-saxons dont les intérêts marchands et financiers sont menacés. Il faut ajouter à ce dossier les découvertes récentes de poches de gaz au large de Chypre, de la Syrie, du Liban, d’Israël et de Gaza avec le champ dit du Léviathan, dont les potentiels seraient aussi, sinon plus important, que les gisements qui sont exploités par le Qatar et l’Iran dans le golfe d’Oman...

Au premier degré nous retrouvons tous les jeux d’acteurs des opérateurs du monde de l’énergie, avec un certain nombre de majors américains et européens qui sont très visibles et actifs autour de Nabucco. Au deuxième degré il y a les éternels jeux discrets de la diplomatie d’affaire allemande qui joue son double jeu classique en bilatéral vis-à-vis de la Russie (ne jamais oublier que G. Schroeder est le conseiller de Gazprom), mais aussi en parallèle avec la Turquie, l’Iran, la Chine. Au troisième degré il y a les anciens équilibres que l’Occident a noués avec la dynastie saoudienne et les pays du Golfe autour de la sécurité énergétique, mais qu’Obama n’a plus envie désormais d’incarner et de soutenir. Au quatrième degré il y a tout ce repositionnement du barycentre énergétique qui est en cours depuis vingt ans sur le Tigre et l’Euphrate (Irak, Iran) avec l’affirmation d’un nouveau nœud géostratégique sur la Syrie, le Kurdistan et l’Asie centrale où la Russie joue un rôle de pivot incontournable notamment vis-à-vis des besoins de la Chine et de l’Europe [9]. Enfin il ne faut jamais oublier quel est le poids actuel de la Russie dans les marchés mondiaux du gaz et du pétrole [10], surtout dans cette phase post Fukushima (2011) qui génère des débats politiques aigus sur la transition énergétique au sein des pays européens.

Cette tectonique des plaques s’accompagne par ailleurs d’un repositionnement de plus en plus explicite de l’actuelle administration américaine sur l’Océan indien et sur le Pacifique, avec un transfert très conséquent de leurs moyens militaires, doublé d’un repli monétaire et économique au profit du continent nord américain et d’une volonté d’un retour à une autosuffisance énergétique, grâce aux gaz de schiste, pour assurer la survivance de leur modèle et la résistance de leur leadership. Ce basculement géostratégique voulu par Obama depuis son premier mandat ne fait pas l’unanimité à Washington. Il est notamment contesté par la plupart des milieux néoconservateurs, entre autre par les lobbies israéliens, qui voient d’un mauvais œil un affaiblissement de la posture américaine sur la zone du Proche et Moyen-Orient, en particulier pour le complexe militaro-industriel. De fait, ce repositionnement de la diplomatie américaine se traduit par une réémergence fulgurante des grandes puissances centrales sur l’ensemble de la région (Turquie, Egypte, Iran et Russie) qui conversent désormais entre elles en s’affranchissant des tutelles occidentales [11]. Elle se caractérise aussi par une implosion identitaire et religieuse du Moyen et Proche-Orient, avec le retrait progressif du parapluie américain. Cela se traduit par une radicalisation de cette Fitna [12] qui déchire le monde sunnite, à laquelle il faut ajouter cet affrontement historique et de plus en plus violent entre sunnite et chiite qui, des faubourgs de Bahreïn à ceux de Beyrouth, endeuille quotidiennement le monde arabo-musulman [13].

Vu de Moscou

Pour toutes ces raisons Moscou ne peut rester insensible aux évènements en Ukraine et à l’échec patent d’Ianoukovitch dans la maitrise de la violence sur cette place Maïdan, surtout si un « emballement démocratique » et une volonté de stigmatisation débouchait, comme dans les Balkans, sur des affrontements en ravivant les griefs ancestraux entre les communautés uniates et slaves [14]. Encore plus si l’agitation diplomatique et médiatique en cours suscitait une escalade avec une éventuelle scission de l’Ukraine en deux, voire en trois en jouant sur une velléité d’indépendance des Tatars sur la Crimée. Ces développements ne peuvent qu’être inacceptables pour Vladimir Poutine qui ne peut admettre les menaces sous-jacentes pour les intérêts vitaux de la Russie, mais aussi en termes d’effets collatéraux sur les autres pays d’Asie centrale et surtout vis-à-vis de son propre leadership personnel à Moscou. D’une part les exhortations de I. Timochenko, dans sa prise de parole très médiatisée du 22 février 2014, pour dupliquer cette révolution partout… jusque sous les murs du Kremlin, ne peuvent être ressenties que comme une provocation pour V. Poutine. Par ailleurs Vladimir Poutine ne pourra jamais admettre que la Crimée puisse passer, avec une indépendance ou une partition de l’Ukraine, sous contrôle de l’Europe et des intérêts occidentaux. Ce serait un casus belli ! Sébastopol, ne l’oublions pas, concentre une grande partie de la flotte russe [15], celle justement qui est en Abkhazie en appui de la stratégie caucasienne et surtout celle qui est sur les rivages alaouites du côté de Tartous en appui de l’allié syrien, ainsi qu’au large des zones grecque et chypriote en soutien des communautés orthodoxes. Ces navires de guerre qui croisent en Méditerranée orientale sur le flanc sud de la Turquie, et de fait de l’Otan ont ne l’oublions jamais leur base arrière en Crimée... Or l’Ukraine a passé un accord de 30 ans avec la Russie sur ce point contre un accord préférentiel sur les approvisionnements gaziers. Toucher à ce dossier sensible c’est s’attaquer aux racines les plus profondes de l’histoire russe [16]. C’est ignorer tous les fondamentaux de cette civilisation slave issue entre autre de l’histoire de l’empire byzantin et incarnée par le triangle historique « Novgorod, Saint-Pétersbourg, Kiev » [17]. Medvedev dans ses prises de position depuis le 23 février 2014 ne cesse de le préciser comme s’il s’agissait d’un avertissement solennel qui va bien au-delà les usages sémantiques pratiqués par les diplomates. La mobilisation de 150 000 hommes, 90 avions, plus de 120 hélicoptères, 880 tanks, 80 navires sur le flanc ouest de la Russie et la mise en alerte de la flotte de la Mer Noire n’est pas qu’une figure de style, notamment pour l’Otan…

Certes en jouant sur ce verrou ukrainien, les chancelleries et réseaux d’influence, qui sont vexées par l’échec de Genève II sur le règlement de la question syrienne, qui sont obligées d’assumer désormais une délocalisation dramatique de la gestion de cette crise sur le Liban, et qui ont perdu leurs capacités de gesticulations sur le Bosphore avec l’abandon de Nabucco, imaginent qu’ils vont faire plier Vladimir Poutine en l’obligeant à négocier cette fois-ci sur Kiev. C’est méconnaître l’intéressé et sous-estimer sa fierté, son cursus et sa pugnacité en matière géostratégique. C’est jouer avec l’ours en voulant le harceler dans sa tanière. Certes l’Occident a de nombreuses cordes à son arc dans cette bataille : la dette ukrainienne qui n’est pas sans conséquence sur l’économie russe, elle-même mise sous tension avec la guerre monétaire entre le dollar et le rouble [18] (comme toutes les monnaies des pays émergents), sans compter les cours du pétrole et du gaz qu’américains et saoudiens peuvent encore et de nouveau manipuler, ainsi que les taux d’intérêts qui dépendent de la politique plus ou moins accommodante de la FED, tout ceci se négociant actuellement dans les coulisses du G20…

La Russie se veut de nouveau une puissance

Mais Poutine n’est pas naïf. Il sait tout cela et il n’a pas oublié, lorsqu’il était encore au KGB, tous les enseignements qu’il a pu tiré de la chute de l’Union soviétique et de toutes les opérations menées par le couple Reagan-Bush dans les années 1980 pour casser l’hégémonie du système communiste. Depuis la Russie s’est redressée, elle détient des ressources énergétiques, financières, économiques mais aussi militaires qui ne peuvent être sous-estimées. Elle est aussi devenue une puissance globale au même titre que les Etats-Unis avec une présence géostratégique affirmée sur le Pacifique vis-à-vis de la Chine, en Méditerranée orientale vis-à-vis des grands jeux énergétiques mais aussi vis-à-vis de l’Arctique dans la perspective de l’ouverture de la route nord qui changera beaucoup de choses dans les rapports de force sur ce XXIème siècle. Elle contrôle avec beaucoup de fermeté et de proximité ses intérêts en Asie centrale. C’est une puissance spatiale, engagée dans l’univers des cyber-stratégies, bien au-delà la maitrise balistique des ADM. C’est surtout une puissance qui n’est plus seulement régionale, comme ce fut le cas après l’effondrement du communisme, mais de nouveau mondiale et qui entend bien exister avec sa singularité dans les grands jeux qui se reformulent notamment sur le Pacifique nord.

C’est ce que Poutine a voulu démontrer au travers des jeux de Sotchi. Néanmoins avec la place Maïdan, un certain nombre d’acteurs, qui aiment bien jouer depuis quelques temps avec des boites de Pandore, ont voulu le ridiculiser et l’enfermer dans un jeu régional. La fenêtre de tir était il faut l’avouer tentante. Est-ce que l’opportunité va se transformer en piège, notamment pour les européens ? Où est ce que le "tsar" va admettre qu’il a perdu une bataille en acceptant de se replier en deçà du Dniepr ? N’oublions pas que Poutine détient l’arme du gaz, pratique l’effet de surprise et surtout n’a peur de rien ! C’est un patriote au sens où il entend incarner de nouveau l’histoire de la Sainte Mère Russie (Родина-Мать). Ces critères sont bien entendu très éloignés de nos référentiels démocratiques et des modes de représentation véhiculés par les médias occidentaux. Pour autant ils constituent un préalable incontournable pour bien cerner le personnage dont la longévité politique et l’audace géopolitique défient jusqu’à présent tous les pronostics.

La situation reste ouverte

La plupart des grands experts de la Russie et plusieurs grands diplomates ont appelé à la plus grande prudence et à un retour à une certaine modération dans l’exaltation démocratique du moment. D’autant que les termes de la nouvelle gouvernance de l’Ukraine, avant les éventuelles élections de mai 2014, sont loin d’être fiables et stabilisés. Tous sont unanimes pour avouer que les niveaux de corruption pratiqués par l’ensemble des leaders ukrainiens sont irrecevables et qu’ils posent concrètement de vraies questions de stabilisation pour ce pays désormais profondément divisé. Problèmes de gouvernance qu’aucun pays européen, il faut bien l’avouer, n’est à même d’assumer réellement, encore moins sur le plan sécuritaire. Par ailleurs le niveau de défaillance financière avec un défaut de paiement de l’ordre de 35 milliards de dollars et la quasi disparition d’un Etat ne sont pas de nature à faciliter une sortie de crise par le haut. Tous ont par ailleurs rappelé que Vladimir Poutine n’était pas n’importe qui, que nous avions affaire à un nouveau « tsar » et qu’il serait très aventureux, entre autre pour l’Europe, de générer sur ce verrou ukrainien les germes d’une nouvelle guerre civile ou division civilisationnelle, comme en ex-Yougoslavie. Elle ne ferait qu’enflammer la fierté russe, la solidarité panslavique et ranimer la discorde entre le monde chrétien et le monde orthodoxe. Cela mettrait en échec vingt ans d’efforts bilatéraux pour apaiser les relations entre ces deux civilisations, berceaux de toute l’histoire du continent européen. Dans le jeu ambivalent de la diplomatie américaine, et même allemande, à laquelle les anglais apportent une fois de plus leur quitus ambigu (comme si les expéditions dans les Dardanelles et en Crimée ne leur avaient rien appris), il est clair que certains essayent de calmer leurs réseaux d’affaire et leurs lobbies sur ce dossier comme le demande Sergueï Lavrov [19], alors que d’autres allument joyeusement les mèches, les polonais et français n’étant pas parmi les derniers…

Il n’est pas certain que cette agitation soit totalement du goût de Barack Obama et de John Kerry qui passent actuellement beaucoup de temps sur le Pacifique nord pour calmer les coréens et japonais face à la montée de l’hégémonie chinoise. Ils ont par ailleurs sur leurs propres zones d’intérêts stratégiques en ASEAN et dans les Caraïbes d’autres évènements tout aussi sensibles à gérer avec le Venezuela et la Thaïlande dont les pics de colère font autant de victimes que l’Ukraine (mais avec beaucoup moins d’échos dans nos médias européens). Il n’est pas certain que ce réchauffement géostratégique sur cette région de la Mer Noire soit vraiment opportun pour eux alors qu’ils essayent de se dégager par tous les moyens et en souplesse de cette zone complexe où tous les prétextes sont bons pour les obliger à revenir en termes d’arbitrage et de régulation [20]. Ils ont à peine réussi à se sortir momentanément du piège syrien (paradoxalement grâce aux russes) qu’ils se retrouvent de nouveau embarqués dans le piège ukrainien… Pour autant ils ne peuvent pas déjuger J-M Barroso et leurs alliés à la veille d’élections importantes pour la survie du projet européen, mais aussi à la veille d’importantes négociations sur une éventuelle signature d’un accord de libre échange entre les Etats-Unis et l’UE [21]. Le jeu est complexe côté occidental et Vladimir Poutine le sait parfaitement. Il sait que personne n’ira se battre militairement pour l’Ukraine, excepté les soldats russes qui ont la mémoire de Stalingrad.

Qui est prêt à mettre plusieurs dizaines de milliards d’euros sur la table pendant plusieurs dizaines d’années ?

Il sait qu’aucun argentier occidental ne fera un chèque de 35 milliards à fonds perdu sans un minimum de garantie de bonne gouvernance. A commencer par le FMI qui est actuellement poussé en avant pour jouer le rôle de pompier après le passage des pyromanes. Il sait surtout que l’Ukraine ne peut pas exister sans le gaz et l’aide de la Russie dans tous les domaines… Pour qu’une OPA, voire une OPE, fonctionne il faut que les fondamentaux de l’opération soient sains et durables. Or le "tsar" sait que ces derniers sont explosifs et sans avenir immédiat. Le temps joue pour lui et paradoxalement contre les occidentaux : s’il coupe le gaz, s’il commence à jouer sur les irrédentismes civilisationnels de part et d’autre du Dniepr et s’il décide de monter la pression sécuritaire en dénonçant les menaces sur les populations russophones de la région (Transnistrie, Crimée,…) nous n’aurons plus qu’à nous replonger dans les livres d’histoire pour revisiter nos expéditions désastreuses en Orient [22] à moins que nous soyons tout simplement ridiculisés par notre incapacité chronique à répondre à ce type de défi…

Dans ce jeu de poker menteur oublier la Russie ou la mépriser constituerait une grave erreur dans le traitement de cette crise très sensible. Rien ne pourra être envisagé sur ce dossier sans Vladimir Poutine. Qu’elle que soit l’opinion que l’on a de l’intéressé et de ses méthodes de gouvernance, mais aussi qu’elle que soit l’admiration que l’on puisse porter vis-à-vis de tous ces ukrainiens qui se sont levés pour plus de dignité et de liberté, la solution n’est pas qu’à Bruxelles, à Berlin ou Washington, elle est aussi et surtout à Moscou ! Les relations internationales ne sont pas qu’une pièce de théâtre médiatique, elles peuvent être aussi à la base de grandes tragédies historiques qui commencent toujours quand l’hubris et l’hégémon sont utilisés sans discernement. Plus que jamais sur l’ensemble de cette partie orientale de la Méditerranée, de la Mer Noire et de la Caspienne, il faut faire preuve de prudence et d’intelligence. Toutes les mèches sont en train de s’allumer sur de multiples barils de poudre qui rappellent à tout le monde que le temps long de l’Histoire est plus dimensionnant que le commentaire médiatique. Gare au coup de patte de l’ours s’il se sent acculé. Il peut se dresser pour grogner mais il peut aussi se défendre parce qu’il se sent attaqué sur l’intégrité de son territoire… La mise sous tension de l’ensemble des forces russes sur le front occidental pour des manœuvres d’envergure de la Baltique à la Mer Noire surprend tous les commentateurs sauf ceux qui connaissent bien Vladimir Poutine !

Maintenant, au-delà les discours romantiques et vertueux de la place Maïdan, avons-nous le courage d’aller réellement l’affronter sur les rives du Dniepr, nous qui n’avons même plus les moyens d’aller en Syrie, qui ne sommes pas capables de monter de véritables coalitions européennes pour traiter les crises africaines et qui nous confinons dans une velléité réduite aux plateaux télévisés ? Poutine le sait mieux que quiconque, il connait parfaitement l’impuissance de nos puissances [23]. Il sait aussi que nous sommes dans une phase très délicate de déconstruction de l’ordre mondial issu de Yalta, et qu’il doit préserver ses capacités de manœuvre pour consolider l’avenir. Mais peut-il admettre pour autant l’offense et les germes de déstabilisation sous-jacents vis-à-vis de sa stratégie de restauration du rayonnement de la grande Russie ? La guerre n’est jamais une finalité en soi sans un but politique, mais une déstabilisation géopolitique légitime toujours une guerre. En Syrie, Poutine a réussi à mettre en «  échec » le jeu des occidentaux et de leurs alliés du Golfe. Sur Kiev ces derniers viennent de pratiquer une manœuvre aventureuse pour « roquer [24] » les pièces maitresses du Kremlin. Désormais Poutine n’a plus le choix, il doit mettre l’Europe, et les actionnaires de cette opération Maïdan, en « échec et mat  » en les divisant et en les effrayant, voire en les brutalisant afin qu’ils comprennent qu’il y a des limites à ne pas franchir... Il en va tout simplement de sa survie politique ! L’affrontement parait inévitable et la bataille du Dniepr ne fait que commencer.

Manuscrit clos le 27 février 2013
Copyright Février 2014-Guilhou/Diploweb.com


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[1] « Sonderweg » : « le chemin particulier de l’Allemagne »- cf. Jean Pierre Chevènement 1914-2014 « L’Europe sortie de l’Histoire ? » Fayard – déc. 2013

[2] cf. les actions menées par la fondation Freedom Zone et comment les Etats-Unis préparent les révolutions colorées : agoravox.tv/actualites/international/article/comment-les-usa-preparent-les-43719

[3] Suite à cette opération sur l’Ossétie du Sud et Abkhazie, 20% du territoire national géorgien est contrôlé par les forces russes. La Russie a reconnu l’indépendance de ces deux régions et a installé de nouvelles bases militaires dotées d’une forte présence militaire russe avec un armement lourd offensif. Cela signifie que la Russie est aujourd’hui à 50 kilomètres de la capitale géorgienne, Tbilissi.

[4] rfi.fr/emission/20130627-gazoduc-nabucco-verra-pas-jour

[5] fr.ria.ru/analysis/20080903/116530047.html

[6] south-stream.info/ ?L=1

[7] institut-thomas-more.org/fr/actualite/de-la-communaute-des-etats-independants-a-lunion-eurasienne-un-projet-russo-turcique.html

[8] nord-stream.com

[9] Voir Diploweb – Xavier Guilhou : « l’énigme syrienne » http://www.diploweb.com/L-enigme-sy...

[10] institut-thomas-more.org/fr/actualite/la-russie-leurope-et-le-gaz-une-guerre-de-lenergie-.html

[11] Cf. Les dernières rencontres entre le général Sissi et Vladimir Poutine sur l’aide à apporter à l’Egypte en substitution à celle des USA : rfi.fr/europe/20140213-russie-egypte-poutine-soutien-sissi

[12] « Fitna » signifie en arabe la division fr.wikipedia.org/wiki/Fitna

[13] Cf. Diploweb Xavier Guilhou : « Un islamisme séculier ? Au-delà des « révoltes », quel devenir pour le monde arabe » http://www.diploweb.com/Un-islamism...

[14] regard-est.com/home/breve_contenu.php ?id=167 la-croix.com/Religion/Actualite/Staline-a-voulu-la-fin-de-l-Eglise-greco-catholique-d-Ukraine-_NG_-2009-08-10-538085

[15] lefigaro.fr/international/2010/04/21/01003-20100421ARTFIG00458-la-flotte-russe-reste-a-sebastopol-pour-trente-ans-.php

[16] fr.wikipedia.org/wiki/Marine_imp%C3%A9riale_de_Russie

[17] Cf. Edward Rutherfurd, « Russka » Les Presses de la cité 2008

[18] globalresearch.ca/the-bricso-vs-the-us-dollar-what-will-happen-to-the-global-economy-if-brics-announce-launch-of-new-currency/5353714

[19] Le ministre des affaires étrangères russe qui est en première ligne sur tous les fronts syriens, chypriotes, caucasiens, et ukrainiens orientlejour.com/article/856193/lavrov-critique-ceux-qui-voudraient-forcer-la-main-de-lukraine.html

[20] Cf. édito Xavier Guilhou : « Crash ou guerre ? » août 2012 xavierguilhou.com/clients/guilhou/site_xavier.nsf/005546776102f9f0c1256d09002800c8/a44948df9340ad3cc125730900514c51/$FILE/Crash%20ou%20guerre.pdf

[21] lemonde.fr/economie/article/2013/11/11/libre-echange-les-negociations-entre-les-etats-unis-et-l-europe-s-annoncent-longues_3511519_3234.html

[22] Cf. Pierre Miquel « Les poilus d’Orient » Fayard fevrier 1998

[23] Cf. Bertrand Badie « L’impuissance de la puissance » chez Biblis sept 2013.

[24] fr.wikipedia.org/wiki/Roque_(%C3%A9checs)


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