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Planisphère. Désordres et manipulations de l’information : comment y voir plus clair ? Avec C. Debiève

Par Chloé DEBIEVE, Emilie BOURGOIN, Pierre VERLUISE*, le 25 février 2026.

Nous vivons actuellement un nouvel épisode d’un grand classique : les manipulations de l’information. Mais, quelles sont leurs nouvelles formes ? Et comment caractériser l’espace informationnel aujourd’hui ? Et pour demain, est-il encore possible de rester optimiste et de mettre en place des solutions ? Pour dialoguer à propos des désordres et manipulations de l’information, Planisphère a le bonheur de recevoir Chloé Debiève. Podcast et synthèse rédigée, avec de nombreuses ressources recommandées.

Cette émission [1] Planisphère, Désordres et manipulations de l’information : comment y voir plus clair ? Avec C. Debiève, sur RCF et RND

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Synthèse de cette émission, Planisphère, Désordres et manipulations de l’information : comment y voir plus clair ? Avec C. Debiève. Rédigée par Émilie Bourgoin pour Diploweb.com . Relue et validée par C. Debiève

LES MANIPULATIONS de l’information ne sont pas une nouveauté historique, mais elles prennent aujourd’hui une ampleur et des formes inédites. À l’ère des réseaux sociaux, de l’économie de l’attention et de l’intelligence artificielle, l’espace informationnel est marqué par une surcharge de contenus, une personnalisation extrême et une confusion croissante entre le vrai, le faux, l’opinion et le fait. Invitée de l’émission Planisphère, Chloé Debiève, conférencière et consultante spécialisée dans les enjeux informationnels, propose une grille de lecture de ce chaos informationnel, en analyse clairement les risques pour nos sociétés démocratiques et partage des pistes pour mieux s’y orienter.

Des manipulations de l’information anciennes, mais plus complexes qu’il n’y paraît

Chloé Debiève commence par déconstruire une idée reçue : la manipulation de l’information n’est ni nouvelle, ni simple. La désinformation, la guerre de l’information et l’usage stratégique des récits existent depuis longtemps. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les échelles et les modalités.

Elle rappelle que :

. la désinformation correspond à une information fausse, diffusée en connaissance de cause,

. il existe aussi des informations vraies sorties de leur contexte ou détournées pour induire en erreur et/ou nuire, qualifiables de malinformation,

. et des informations fausses relayées sans intention de tromper ni malveillance, on parle alors de mésinformation.

Réduire le problème aux seules « fake news » masque la diversité des mécanismes en jeu. Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut saisir ces multiples visages de la manipulation informationnelle.

Un espace informationnel saturé : le chaos de la « boue numérique »

L’espace informationnel contemporain se caractérise d’abord par une surcharge massive d’informations. Par le biais des smartphones, des réseaux sociaux et, désormais, de l’intelligence artificielle (IA), nous sommes exposés à un flux continu de contenus. Chloé Debiève reprend l’image d’un amas de « boue numérique » (aussi appelé « slop  ») : un mélange de contenus souvent futiles, redondants, de qualité très inégale, qui nous inonde en permanence. Cette saturation rend difficile la prise de recul, favorise l’épuisement cognitif et rend plus compliquée la hiérarchisation de ce qui est important. Nous avons du mal à nous extraire de ce flux continu, à couper, à reprendre la main sur notre temps et notre attention.

De l’information de masse à l’information personnalisée et incarnée

Un deuxième changement majeur tient à la mutation de notre manière de nous informer. Nous sommes passés des « mass media » (télévision, radio, grands journaux s’adressant à un large public) à une information :

. personnalisée par les algorithmes,

. incarnée par des individus précis (influenceurs, créateurs de contenus).

Nous suivons désormais des personnes autant, voire plus, que des médias. Les algorithmes des plateformes apprennent nos préférences, nos habitudes et nous proposent des contenus « faits pour nous ». Parallèlement, nous choisissons de nous informer auprès de profils qui nous ressemblent, nous inspirent ou nous rassurent. Cette double personnalisation, par la technique et par le choix, crée des bulles informationnelles : chacun évolue dans un environnement où les contenus confirment ses attentes, nourrissent ses émotions, renforcent son sentiment d’appartenance.

Influenceurs, engagement émotionnel et économie de l’attention

Dans ce nouvel écosystème, les influenceurs occupent une place centrale. Leur modèle repose sur la constitution d’une communauté fidèle, construite autour d’un centre d’intérêt (sport, mode, géopolitique, vie de famille...). Une fois leur communauté établie, leur crédibilité se monétise : ils « vendent » leur audience à des marques, des organisations ou, potentiellement, des acteurs plus stratégiques.

Cette relation s’appuie sur un engagement émotionnel fort :

. la personne suivie ressemble à l’audience,

. ou incarne un mode de vie auquel on s’identifie ou que l’on souhaiterait pouvoir partager.

Cette proximité donne à la parole de l’influenceur un poids considérable, y compris lorsqu’il relaie des récits géopolitiques ou des interprétations de l’actualité. Chloé Debiève souligne que ce mécanisme n’est pas mauvais en soi : il peut servir de « publicité du XXIᵉ siècle », mais il devient problématique lorsqu’il est instrumentalisé à des fins de manipulation.

Chloé Debiève
Après plusieurs années à se spécialiser sur les enjeux informationnels dans le secteur public, Chloé Debiève a créé sa structure dédiée. Son objectif : accompagner et sensibiliser, et ainsi mieux lutter contre les manipulations de l’information. Crédit photographique : Pierre Verluise
Verluise/Diploweb.com

Un changement d’échelle dans la guerre de l’information

Les manipulations de l’information ne sont pas nouvelles, mais elles connaissent un changement d’échelle radical. Internet, les réseaux sociaux, puis l’IA ont démultiplié :

. la vitesse de diffusion,

. la capacité de ciblage,

. la puissance de la viralité.

Un véritable business de la désinformation peut alors se mettre en place : les fausses informations (souvent chargées émotionnellement, sensationnalistes, captant le peu d’attention dont nous disposons) deviennent facilement virales, la viralité génère de l’engagement, qui génère des revenus et de la visibilité. Certains créateurs de contenus peuvent être financés pour diffuser des récits orientés, voire directement approchés par des acteurs étatiques, des services ou des réseaux criminels, afin de pousser un narratif, une vision des faits ou une perception particulière.


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Planisphère. Désordres et manipulations de l’information : comment y voir plus clair ? Avec C. Debiève


L’effacement des frontières : vérité, opinion et rôle des citoyens

Chloé Debiève insiste sur un point qu’elle juge particulièrement inquiétant : la disparition progressive de plusieurs frontières essentielles.

. La frontière entre vrai et faux se brouille : certains considèrent que la vérité n’est qu’une opinion parmi d’autres.

. La frontière entre cible et acteur s’estompe : nous sommes à la fois exposés aux contenus et relais potentiels, par nos partages, commentaires, likes.

. La frontière entre opinion et fait se dilue : la croyance et la perception peuvent prendre le pas sur la recherche de la vérité.

Dans ce contexte, il devient extrêmement difficile de s’accorder sur des repères communs. Le risque est de perdre la capacité à distinguer ce qui relève du débat légitime et ce qui relève de la manipulation.

Conséquences : fatigue, addiction et fragilisation de la démocratie

Le chaos informationnel et la surcharge de contenus créent une fatigue mentale très forte. Les études montrent notamment chez les jeunes une conscience de cette fatigue et des mécanismes d’addiction aux réseaux sociaux. Les plateformes sont conçues pour capter l’attention : on parle de « rabbit hole » en anglais, lorsque l’on scrolle pendant des heures sans s’en rendre compte et jusqu’à s’enfermer dans cette spirale numérique et se retrouver face à des contenus inattendus et parfois dangereux.

Cette fatigue entraîne plusieurs effets :

. difficulté à prioriser l’information,

. tendance à se tourner vers des contenus fortement émotionnels, polarisés ou sensationnels, qui captent le peu d’attention disponible,

. peur de « rater quelque chose » si l’on se déconnecte – « FOMO ».

Sur le plan démocratique, cela se traduit par :

. une polarisation accrue du débat,

. un renforcement des divisions,

. une crise de confiance envers les institutions, les médias, mais aussi les autres citoyens,
. et, à terme, un doute généralisé (« je ne crois plus en rien »).
Pour Chloé Debiève, douter de tout est potentiellement mortel pour la démocratie, car cela rend très difficile toute action collective et tout projet commun. En revanche, se questionner et s’interroger sans cesse est vital et au cœur même de la construction et du développement de cet esprit critique qui nous sauvera.

Les acteurs de la lutte informationnelle : VIGINUM et la structuration de l’écosystème

Face à ces risques, certains acteurs publics jouent un rôle clé. Chloé Debiève cite notamment Viginum, service français créé en 2021. Sa mission :
. détecter et caractériser les ingérences numériques étrangères qui affectent le débat public,
. Pour cela, étudier et analyser les modes opératoires des acteurs qui cherchent, depuis l’extérieur, à influencer et perturber l’espace informationnel français.
Elle mentionne également différentes ressources institutionnelles ou académiques, comme les rapports de VIGINUM publiés sur le site du SGDSN, ou du Diploweb, qui participent à une meilleure compréhension des enjeux de désinformation et de guerre de l’information.

Initiatives de Chloé Debiève

Chloé Debiève ne se contente pas de diagnostiquer la situation : elle agit aussi pour améliorer l’accès à une information fiable et structurée. Elle a :
. fondé son site chloedebieve.fr pour présenter ses activités de Consultante et conférencière dédiée aux enjeux informationnels et à la lutte contre les manipulations de l’information.
. cofondé sur LinkedIn (aux côtés de Fiona Bessioud-Janoir) Focus Influence, une plateforme qui centralise les contenus existants (rapports, événements, documentaires, podcasts…) sur les enjeux informationnels et d’influence, plutôt que de produire sans cesse de nouveaux contenus ;
. fondé sur LinkedIn l’Agenda stratégique, une veille des événements (conférences, colloques, salons, webinaires…) sur la sécurité et la défense, pour faciliter l’accès aux ressources et permettre à un public plus large de se former et de s’informer.
L’idée centrale : ne pas ajouter du bruit au bruit, mais rendre plus accessible ce qui existe déjà, afin que l’accès à l’information ne dépende pas uniquement de l’appartenance à certains réseaux.

Trois piliers pour se repérer : temps, nuance et confiance

Sur le plan individuel et collectif, Chloé Debiève propose trois piliers essentiels pour résister au chaos informationnel :

1. Le temps

Reprendre la maîtrise de son temps et de son attention :
. limiter les notifications,
. fixer des temps d’écran,
. accepter de se déconnecter.
Ce recul permet de retrouver une capacité de discernement et d’échapper aux réflexes impulsifs de partage ou de réaction.

2. La nuance

Dans un environnement qui pousse à choisir un camp sur tout, elle plaide pour la réhabilitation de la nuance :
. accepter que la plupart des sujets soient complexes,
. refuser les réponses binaires,
. reconnaître que l’entre-deux peut être légitime.
Penser en nuances, c’est refuser la polarisation artificielle qui nourrit les manipulations.

3. La confiance

Enfin, elle insiste sur la nécessité de reconstruire la confiance :
. confiance en soi pour exercer son esprit critique,
. confiance en certaines institutions, experts, médias,
. confiance en autrui, alors que les sondages montrent souvent que chacun se croit plus capable que son voisin de repérer les fake news.
Retrouver des sources de qualité, les croiser, les vérifier et les identifier comme repères stables est une condition indispensable pour sortir du doute généralisé.


Tous les podcasts géopolitiques de l’émission Planisphère depuis septembre 2024, en un clic. Et avec en bonus une synthèse rédigée, c’est possible ? Oui, ici.


Ressources recommandées

Pour approfondir la réflexion et développer une meilleure compréhension des manipulations de l’information, Chloé Debiève recommande plusieurs ressources :

Ouvrages

. Gérald Bronner – À l’assaut du réel, Éditions PUF, 2025.
. David ColonLa guerre de l’information. Les États à la conquête de nos esprits, Éditions Tallandier, 2023.

Podcasts

. Propagations, sur Spotify
. Signal sur bruit, sur Spotify

Copyright pour la synthèse Février 2026-Bourgoin/Diploweb.com


Encore plus

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Chloé Debiève. Après plusieurs années à se spécialiser sur les enjeux informationnels dans le secteur public, Chloé Debiève a créé en décembre 2025 sa structure dédiée. Son objectif : accompagner et sensibiliser, et ainsi mieux lutter contre les manipulations de l’information. Chloé Debiève est conférencière et consultante dédiée aux enjeux informationnels. Spécialisée en influence, lutte informationnelle et manipulations de l’information, elle est également la fondatrice sur LinkedIn de l’Agenda Stratégique et co-fondatrice de Focus Influence.
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur Radio Notre Dame et RCF. Cette émission a été diffusée en direct le 24 février 2026.
Synthèse par Émilie Bourgoin, étudiante en dernière année de Master Sécurité et Défense à l’Université d’Ottawa, après un BBA à l’EDHEC. Elle a travaillé en alternance au sein de la cellule sûreté d’un grand groupe. Elle a la charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.

[1Cette émission a été enregistrée le 15/12/26 et diffusée le 24/02/26.


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Citation / Quotation

Auteur / Author : Chloé DEBIEVE, Emilie BOURGOIN, Pierre VERLUISE

Date de publication / Date of publication : 25 février 2026

Titre de l'article / Article title : Planisphère. Désordres et manipulations de l’information : comment y voir plus clair ? Avec C. Debiève

Chapeau / Header : 

Nous vivons actuellement un nouvel épisode d’un grand classique : les manipulations de l’information. Mais, quelles sont leurs nouvelles formes ? Et comment caractériser l’espace informationnel aujourd’hui ? Et pour demain, est-il encore possible de rester optimiste et de mettre en place des solutions ? Pour dialoguer à propos des désordres et manipulations de l’information, Planisphère a le bonheur de recevoir Chloé Debiève. Podcast et synthèse rédigée, avec de nombreuses ressources recommandées.

Adresse internet / URL : https://www.diploweb.com/spip.php?article2788

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