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Relations franco-chinoises : entretien avec E. Lincot

Par Emmanuel LINCOT, Pierre VERLUISE, le 14 juillet 2013  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Emmanuel Lincot est fondateur de la Chaire des Etudes Chinoises Contemporaines (CECC) et Vice Doyen à l’Institut Catholique de Paris. Rédacteur en chef de la revue Monde Chinois Nouvelle Asie (éd. Eska). Son nouveau livre Esquisse de Chine (Belin – 2013) a trait aux relations entre la France et la Chine. Entretien avec Pierre Verluise, Directeur du Diploweb.com.

Géopolitique des relations franco-chinoises. Entre la France et la Chine, quelles sont les représentations croisées ? Vu de Pékin, à quoi sert Paris ? Vu de Paris, quelle est la fonction géopolitique de Pékin dans le jeu géopolitique français ? Serait-il possible de faire évoluer les relations entre la France et la Chine de façon à la fois pragmatique et mutuellement avantageuse ? Avec quels risques et quels bénéfices escomptés ? A l’occasion de la publication de son nouveau livre, Esquisse de Chine (Belin), E. Lincot répond aux questions de P. Verluise.

Pierre Verluise : Entre la France et la Chine, quelles sont les représentations croisées ?

Emmanuel Lincot : Il y a d’abord un rapport à l’Etat qui a forgé de part et d’autre une culture centralisatrice où le culte des concours et de la promotion méritocratique constituent un tropisme fort dans les deux cas. De cette pratique régalienne est née une République des lettres – plus ancienne en Chine qu’en France il est vrai – mais où l’écrit exerce une fonction essentielle de distinction sociale. Ecrire, c’est commander. Rôle qui échoit aux mandarins. Deux hommes incarnent, chacun à leur manière, et pour la période moderne, ce particularisme : Charles De Gaulle et Mao Zedong. Stratèges de génie, ils sont écrivains. Côté français, De Gaulle s’inscrit dans une représentation justinienne du pouvoir. Deux attributs – hérités de la tradition romaine – lui sont associés : le livre et l’épée. Côté chinois, la maîtrise du geste (que ce soit dans l’art du pinceau ou celui du maniement des armes) pour un Mao lui confère un statut d’exception. Bref, que la France de la III° République ait été un modèle de formation et de référence pour l’élite communiste chinoise, comme la Chine semble le devenir aujourd’hui à son tour auprès d’une partie non négligeable de décideurs français, n’a rien de surprenant. Il existe de part et d’autre des affinités électives et profondes. A ces premières analyses s’en ajoutent bien d’autres. De toutes les puissances occidentales, la France est celle qui entretient avec la Chine à la fois les relations les plus anciennes et les plus complexes. Déjà, au XVIIIème siècle, les philosophes des Lumières s’affrontaient sur la Chine. Voltaire voyait dans l’empire du milieu « la nation la plus sage et la plus policée de tout l’univers », tandis que Montesquieu considérait à l’inverse la Chine comme despotique, et donc à ses yeux le pire des régimes. D’une certaine manière, cette opposition entre pro et anti Chine n’a pas connu de modification considérable au cours des deux derniers siècles, et même la Révolution culturelle s’exporta en France, où le maoïsme reçut un écho considérable au point de devenir un courant politique. Aujourd’hui comme hier, la Chine fascine autant qu’elle révulse les Français. Réciproquement, la France est parfois perçue comme une puissance arrogante par une partie de l’opinion chinoise. Les deux pays ont connu plus d’un pic de crise. Vente d’armes à Taïwan en 1991, incident de la flamme olympique à Paris en 2008…Ces instants de fièvre sont largement contrebalancés par la fascination qui s’exerce autour de ce que nous représentons : une puissance globale, présente et active dans toutes les instances internationales et une certaine culture libertaire que l’on nous envie autant qu’on en raille les défauts en nous opposant notamment au sérieux stéréotypé de nos voisins allemands.

Relations franco-chinoises : entretien avec E. Lincot

Emmanuel Lincot, 2013

Pierre Verluise : Vu de Pékin, à quoi sert Paris ? Vu de Paris, quelle est la fonction géopolitique de Pékin dans le jeu géopolitique français ?

Emmanuel Lincot : Depuis la reconnaissance diplomatique par De Gaulle de la République Populaire de Chine en 1964 - aux dépens de la République de Chine (Taïwan) - Français et Chinois répètent à satiété que la France a été la première puissance occidentale à reconnaître Pékin. Sur le plan historique, c’est évidemment faux. En revanche, il s’est construit un mythe autour de cette reconnaissance qui conforte la France et la Chine dans leur rôle d’exceptionnalité. Cependant, cette relation franco-chinoise est aujourd’hui profondément asymétrique. Le Président Hollande a insisté auprès de son homologue Xi Jinping pour que les échanges bilatéraux, sur le plan commercial, soient rééquilibrés. D’un point de vue politique, le Président français a clairement fait savoir que la Chine ne serait pas le partenaire exclusif de la France. Plusieurs visites françaises d’Etat, ayant eu lieu depuis un an dans d’autres pays de l’Asie, l’attestent. Je pense bien sûr à l’Inde et plus récemment au Japon mais encore au Laos, aux Philippines et à Singapour qui, longtemps, ont constitué des angles morts pour la diplomatie française. Le temps nous dira s’il s’agit d’une amorce de changement réel ou autant de choix en définitive sans lendemain. En tous cas, porter notre attention vers les périphéries chinoises n’est pas une mauvaise chose. Le monde indo-malais est en pleine croissance et représente, au même titre que l’Asie centrale, un fort potentiel où la France, hélas, brille par son absence. Nous pouvons y remédier. Aussi paradoxal que celui puisse paraître, Pékin est dans une situation de sollicitation forte à l’égard de Paris. Pour toutes les tractations avec l’Union européenne, Paris demeure un interlocuteur incontournable. Il en va de même pour toutes les questions internationales présentant un enjeu sécuritaire pour Pékin. Je pense aux Moyen et Proche Orients mais aussi à l’Afrique, régions vitales pour les approvisionnements énergétiques dont dépend la croissance chinoise. Avoir l’écoute sinon l’aval de Paris à l’ONU peut être un atout non négligeable pour Pékin. A la France de savoir en tirer les contreparties dans des domaines où elle peut faire valoir ses intérêts. Ils restent nombreux dans les domaines des savoir-faire industriels, de l’agro-alimentaire, de l’industrie culturelle (cinéma, numérique…) ou encore ceux de l’éducation technique et supérieure. Mais pour ce faire, la France doit se mettre en ordre de marche et inventer de nouvelles stratégies pour comprendre les réalités chinoises, et promouvoir ainsi ses intérêts. Les solutions existent. Mais nous devons nous en donner les moyens. La diplomatie n’est plus, on le sait, le seul apanage des Etats. La diplomatie parlementaire peut jouer un rôle important dans un meilleur accompagnement de nos entrepreneurs, par exemple. Des comités de jumelage entre la France et la Chine peuvent y pourvoir également. Dans ces nouvelles configurations, on l’aura compris, ni Paris ni Pékin ne peuvent être porteuses, seules, de nouveaux projets.

Pierre Verluise : Serait-il possible de faire évoluer les relations entre la France et la Chine de façon à la fois pragmatique et mutuellement avantageuse ? Avec quels risques et quels bénéfices escomptés ?

Emmanuel Lincot : Partons de l’existant. La relation entre nos deux pays est ancienne. Toutes les conditions sont réunies pour que cette relation fructifie. Appuyons nous sur la diaspora d’origine chinoise. C’est elle qui peut assumer le rôle de passeur entre nos deux pays. Elle est aujourd’hui sous représentée dans nos institutions. Quelques figures issues de cette minorité visible se battent pour que cette diaspora soit reconnue à sa juste valeur. Je pense à Chenva Thieu qui est l’une des personnalités montantes dans le paysage politique français. Il faut saluer ses initiatives. Il en est d’autres que nous devons créer. Des bourses Erasmus pour la Chine accompagnant les meilleurs de nos étudiants vers ce pays que nous pourrions également ouvrir à des cadres dirigeants en formation continue (premier exemple) mais aussi une agence nationale fédérant les démarches de chacune de nos régions dans une concertation européenne à destination de la Chine (deuxième exemple). Enfin, une plus grande ouverture de notre marché aux investisseurs chinois (troisième exemple) en veillant à ce que la propriété industrielle soit de part et d’autre respectée. Pour conclure ce tour d’horizon très bref, nous nous devons d’être davantage ouverts à l’ensemble du monde chinois. Nous raisonnons encore d’après des cadres de pensée hérités de la Guerre Froide. La Chine, c’est aussi Taïwan et Hong Kong. D’autres réalités politiques et économiques qui comptent et où la demande de l’expertise française est forte. S’associer avec Taïwan ne signifie en rien s’aliéner la confiance de la Chine. Au contraire ! Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle où la connaissance de la Chine pour nos décideurs deviendra aussi importante que celle des Etats-Unis pour la génération française des baby-boomers. Puisse le cinquantième anniversaire de la reconnaissance de la Chine Populaire par De Gaulle en 2014 donner lieu à un nouvel élan dans la coopération entre les deux pays.

Copyright Juin 2013-Lincot-Verluise/Diploweb.com


Plus

. Emmanuel Lincot, Esquisse de Chine, éd. Belin, 2013.

Présentation de l’éditeur

Cet essai aborde l’épopée des relations franco-chinoises sous un angle inédit. Avec humour et sans complaisance, l’auteur s’interroge sur la nature des enjeux et des liens que cultivent la France et la Chine.
Lieux de mémoire, singularités nationales, anthropologie culturelle sont tour à tour étudiés. Émergent des figures majeures de l’histoire, ainsi que des trajectoires politiques divergentes ou complémentaires, mais qui laissent rarement indifférent.

Esquisse de Chine interroge ainsi la nature des relations complexes entre ces deux grands pays, relations dont la singularité est réelle. Trop imprévisible ou trop prévisible, nous croyons que cette singularité est engluée dans l’urgence du seul présent. Or, celle-ci ne demande qu’à se porter vers le futur. À travers les tableaux ici brossés se devinent les configurations d’un monde en devenir : plus de liberté pour la Chine, plus de sagesse pour la France. Cet ouvrage trace aussi les linéaments possibles de nos conduites pour les temps à venir.

Fondateur de la Chaire des Etudes Chinoises Contemporaines (CECC) et Vice Doyen chargé des Affaires Internationales (Institut Catholique de Paris), Emmanuel Lincot est spécialiste d’histoire culturelle contemporaine de la Chine. Rédacteur en chef de la revue Monde Chinois Nouvelle Asie, il a vécu en Chine cinq ans. Il s’est rendu en Asie plus d’une centaine de fois. Il a notamment publié : Peinture et pouvoir en Chine (1979-2009) : une histoire culturelle, 2010 ; Carnets Ouïgours de Chine, 2009 ; La figure de l’artiste et le statut de son oeuvre en Chine contemporaine, 2009 ; Regard sur la Chine, 2008 ; Arts, propagandes et résistances en Chine contemporaine, 2008.

. Voir le livre d’Emmanuel Lincot, Esquisse de Chine, sur le site des éditions Belin


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