Si l’Europe entend jouer un rôle stratégique accru, la question n’est plus seulement celle de la volonté politique, mais celle de l’efficacité collective. Celle-ci repose sur des choix très concrets : la manière de dépenser, de produire, de coopérer et de mettre en œuvre les décisions. En ce sens, l’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir si l’Europe est capable de se réarmer que de déterminer si les États européens sont prêts à s’organiser pour le faire efficacement.
Ce texte est issu d’une communication lors de l’édition 2026 du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie organisé par l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM).
DEPUIS 2022, l’Europe a amorcé un mouvement de réarmement [1]. Par « Europe », il faut entendre en premier lieu les États européens. Ce sont eux qui demeurent au cœur de la planification, du financement et de l’acquisition des capacités militaires. Leurs budgets de défense ont augmenté de 30% et des capacités industrielles montent en puissance [2]. Cette dynamique se traduit par une augmentation des commandes et des initiatives industrielles nationales.
Le 25 mars 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu, a confirmé un budget de 8,5 milliards d’euros dédiés aux commandes de munitions et la création d’une plateforme nommée « France Munitions », financée par l’État et des investisseurs privés, une recommandation formulée par Jean-Yves Thiériot dans un récent rapport [3].
Quant à l’Union européenne (UE), elle joue un rôle croissant, mais essentiellement comme « facilitateur stratégique », « acteur d’appui » ou « gap filler » au service des États et de l’OTAN par la création de nouveaux instruments, à la fois réglementaires et budgétaires, pour soutenir la coopération et l’investissement dans le secteur de la défense : FED, ASAP, EDIRPA, EDIP, SAFE [4].
Pour autant, si l’on s’intéresse aux résultats plutôt qu’aux intentions, le constat est plus nuancé. Le rythme reste trop lent et l’échelle encore insuffisante au regard de ce qu’exigerait une « économie de guerre » ou même de « préparation à la guerre » — c’est-à-dire un système capable de produire rapidement, en masse et dans la durée [5]. Il s’agit, pourtant, d’un levier indispensable pour faire face à un conflit de haute intensité contre la Russie à l’horizon 2030, objectif qualifié par les institutions de l’UE de « European Readiness ».
L’écart entre les ambitions politiques affichées et les résultats observés n’est pas conjoncturel. Il s’explique par la persistance — et parfois même le renforcement — de dynamiques structurelles qui limitent l’efficacité collective du réarmement européen.

Une dépendance transatlantique persistante
Malgré l’objectif de renforcer le rôle stratégique de l’Europe au sein de l’Alliance, près d’un euro sur deux consacré aux acquisitions de défense en Europe bénéficie encore à des fournisseurs extra-européens, dont environ un tiers auprès des États-Unis [6].
Dans les faits, pour de nombreux États, la garantie de sécurité offerte par l’OTAN continue de se traduire par un accès aux capacités et aux équipements américains, qu’il s’agisse de systèmes de haute intensité ou de fonctions de soutien critiques. Cette dépendance transatlantique a été renforcée par l’initiative PURL (liste des besoins priorisés de l’Ukraine) conclue entre l’OTAN et les États-Unis en juillet 2025 [7].
Cette situation crée une tension structurelle : l’Europe cherche à affirmer sa crédibilité stratégique vis-à-vis des États-Unis, tout en externalisant une part significative de son effort de défense auprès de l’industrie de défense américaine.
La prééminence des logiques nationales
Le réarmement — entendu ici comme l’augmentation des budgets de défense — reste largement conduit à l’échelle nationale, selon des priorités domestiques encore faiblement coordonnées.
On assiste ainsi à un réarmement des États européens en Europe, mais en partie au détriment de la coopération européenne, en somme à un « réarmement des États contre l’Europe [8] ». Cela se traduit par une intensification de la concurrence entre industries nationales, une duplication des programmes et des lacunes persistantes en matière d’interopérabilité. Les illustrations ne manquent pas y compris, ces derniers mois, après plus de quatre ans de guerre à grande échelle. Les divergences industrielles entre Airbus et Dassault Aviation sur le segment avion (NGF) du programme d’armement SCAF sont préoccupantes. En outre, le programme d’EuroDrone (RPAS) n’est pas parvenu à l’étape où il est possible d’affirmer « too big to fail » [9]. De plus, l’Allemagne a annoncé, en mars 2026, son retrait du projet européen d’un réseau de satellite militaire connu sous le nom de « Iris² ».
Ces dynamiques sont renforcées par une tendance structurelle à privilégier les retours industriels nationaux au détriment de l’efficacité collective — une tendance qui pourrait encore s’accentuer dans un contexte politique plus fragmenté avec la tenue d’élections législatives ou présidentielles, entre autres, en Hongrie et en Suède en 2026, en France, en Pologne et en Italie en 2027.
Une coopération européenne structurellement limitée
Dans ce contexte, le niveau européen demeure secondaire en pratique [10]. Moins de 20 % des équipements de défense en Europe sont acquis dans le cadre de coopérations entre États, une proportion qui n’a pas significativement évolué depuis le début de la guerre en Ukraine. Ainsi, alors que la coopération est largement reconnue comme nécessaire pour atteindre des objectifs tels que la préparation opérationnelle, la crédibilité stratégique ou une plus grande autonomie, elle reste marginale dans les faits.
Pris ensemble, ces éléments conduisent à un constat clair : l’Europe dispose d’une base industrielle de défense en croissance, mais elle n’est pas encore organisée pour produire une efficacité collective à l’échelle requise. Le problème n’est donc pas tant celui des objectifs — largement partagés — que celui de leur mise en œuvre dans un système fondamentalement intergouvernemental et fragmenté sur les plans politique, industriel et administratif.
Cette situation peut être analysée comme une forme d’« archipélisation » du réarmement en Europe : un ensemble d’acteurs partageant des intérêts et des objectifs communs, mais évoluant de manière largement autonome, sans coordination suffisante pour produire des effets collectifs à l’échelle requise. L’enjeu n’est donc pas seulement d’accroître les capacités, mais de recréer des formes d’interdépendance organisées entre ces différents pôles nationaux.
Dès lors, la question centrale devient celle des conditions permettant de produire du changement.
Quatre conditions pour une montée en puissance effective
Dépenser davantage, mais surtout dépenser ensemble
L’augmentation des dépenses de défense est nécessaire, mais elle ne suffit pas. C’est la capacité à dépenser davantage en commun qui permet de générer des effets d’échelle [11].
Au niveau de l’UE, cela suppose non seulement des moyens accrus, mais aussi des priorités plus claires et une conditionnalité renforcée : les financements européens doivent prioritairement soutenir la coopération et l’industrie européenne [12].
Toutefois, ces instruments resteront complémentaires, le levier principal demeurant national. Les États pourraient s’engager non seulement à accroître leurs budgets, mais aussi à consacrer une part croissante de leurs dépenses d’équipement à des programmes menés en coopération européenne.
Privilégier l’échelle à la fragmentation industrielle
Dans un contexte de haute intensité, l’organisation industrielle doit répondre à un impératif de volume et de rapidité. Cela suppose de dépasser la fragmentation actuelle et de progresser vers un marché intérieur de l’armement intégré suivant les recommandations formulées par Enrico Letta et Mario Draghi [13]. À cet égard, la position prise par les chefs d’État et de gouvernement en faveur de l’agenda « One Europe, One Market », à la suite du Conseil européen le 19 mars 2026 est encourageante [14].
Un tel mouvement permettrait de structurer une base industrielle et technologique de défense plus cohérente et plus performante [15]. Il implique toutefois des arbitrages entre retours industriels nationaux et efficacité collective. À défaut, la fragmentation continuera de limiter les capacités de production.
Réduire l’écart entre décision politique et mise en œuvre
Si une convergence politique existe au plus haut niveau, elle tend à se diluer lors de la phase de mise en œuvre. Les administrations nationales fonctionnent encore largement en silos, avec des interactions et une connaissance mutuelle limitées.
Or, une culture stratégique commune tout comme une « intimité stratégique » interétatique ne se décrète pas. Elle se construit par des pratiques partagées, des échanges professionnels accrus et une coordination quotidienne renforcée entre administrations nationales et institutions européennes [16].
Rendre les engagements politiques plus contraignants
Enfin, de nombreux objectifs européens en matière de défense restent non contraignants. Dans ces conditions, leur traduction en résultats concrets demeure incertaine.
Si des échéances comme 2030 ou 2035 doivent être crédibles, elles doivent s’accompagner de jalons intermédiaires, de mécanismes de suivi et de formes d’obligation politique plus fortes [17]. À défaut, le risque est celui d’une ambition essentiellement déclarative.
Le contexte géopolitique actuel est souvent présenté comme un tournant pour l’intégration industrielle européenne. Une telle lecture mérite d’être nuancée. Les crises ne produisent pas mécaniquement des transformations structurelles [18]. Elles tendent aussi à reproduire des pratiques existantes [19].
Deux éléments seront particulièrement déterminants dans les mois à venir : les négociations autour du cadre financier pluriannuel (CFP) de l’UE, qui fixera l’ambition des instruments européens, et la capacité à progresser vers un véritable marché européen de l’armement. Sans intégration du marché, l’intégration industrielle restera limitée.
Si l’Europe entend jouer un rôle stratégique accru, la question n’est plus seulement celle de la volonté politique, mais celle de l’efficacité collective. Celle-ci repose sur des choix très concrets : la manière de dépenser, de produire, de coopérer et de mettre en œuvre les décisions.
En ce sens, l’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir si l’Europe est capable de se réarmer, que de déterminer si les États européens sont prêts à s’organiser pour le faire efficacement.
Copyright 24 mars 2026-Faure/Diploweb.com
Samuel B. H. Faure est chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) où ses recherches portent sur l’autonomie stratégique et le réarmement de l’Europe dans le contexte de la guerre en Ukraine. Docteur et maître de conférences (MCF) en science politique, il est co-directeur de la revue scientifique Politique européenne et l’auteur d’une soixantaine de publications académiques. Il a été chercheur invité à l’Université Harvard, à l’Université d’Oxford, au King’s College de Londres et à l’Université libre de Bruxelles. Il enseigne la politique européenne de défense à UCLouvain Saint-Louis Bruxelles et à Sciences Po Paris. Pour plus d’informations voir le site de Samuel B. H. Faure
[1] Ce texte est issu d’une communication présentée lors du panel « Towards a European-led NATO ? Alliances, Autonomy, and Adaptation in a Shifting World Order », organisé dans le cadre du Paris Defence and Strategy Forum (PDSF), le 24 mars 2026. L’auteur y intervenait aux côtés d’Elie Baranets, Andrew Novo, Jonathan Paquin, Peter Thomson et Amélie Zima. Des références ont été ajoutées afin de permettre au lecteur d’approfondir les analyses présentées.
[4] Federico Santopinto. Le rôle de l’Union européenne dans le financement de l’industrie de la défense. Paris : IRIS, 2025 ; Samuel B. H. Faure. Financer le réarmement de l’Europe. FED, EDIP, SAFE : les instruments budgétaires de l’Union européenne. Paris : IFRI, 2026. Briefings de l’IFRI.
[5] Renaud Bellais. L’économie de guerre de la posture à la politique publique. In Benoît Durieux ed. Comprendre les orientations stratégiques dans un monde en recomposition. Paris : La Documentation française, 2023 ; Olivier Schmitt. Préparer la guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine. Paris : Presses universitaires de France, 2024 ; Maxime Cordet. Comment appréhender le concept d’"économie de guerre" ? Paris : IRIS, 2025. Note.
[6] Ben Barry. Defending Europe without the United States : Costs and Consequences. Londres : IISS, 2025.
[7] https://www.nato.int/fr/news-and-events/articles/news/2025/12/10/nato-allies-and-partners-fund-over-4-billion-in-purl-packages-for-ukraine
[8] Samuel B. H. Faure. Le réarmement des États contre l’Europe. Ce que l’Union européenne a fait de la guerre en Ukraine (2022-2025). Hérodote 2025, vol. 199, no 4.
[9] https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/02/10/scaf-l-industrie-aeronautique-allemande-pousse-berlin-a-lancer-son-propre-avion-de-chasse-sans-dassault-aviation_6666069_3234.html
[10] Samuel B. H. Faure. European By Default or European By Design ? Arming European states through European military-industrial cooperation. ESCP, 2025. The ESCP Geopolitics Institute Policy Papers IP N° 2025-79.
[11] Bertrand de Cordoue. L’équation compliquée du futur budget de l’UE consacré à la défense. Fondation Jacques Delors, 2025.
[12] S. B. H. Faure, Financer le réarmement de l’Europe. FED, EDIP, SAFE : les instruments budgétaires de l’Union européenne, op. cit.
[13] Samuel B. H. Faure. Après le rapport Draghi, pour un nouveau régime militaro-industriel européen : 4 propositions. , 2024.
[14] https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2026/03/20/european-council-conclusions/
[15] Pascal Allizard, Hélène Conway-Mouret. BITDE : une ambition à muscler. Paris : Sénat, 2025. Rapport d’information 184 ; Samuel B. H. Faure. Why have European States failed to create a EDTIB and how to fix it ? , 2024 ; Samuel B. H. Faure. Defining the “European Defence Technological Industrial Base” : The Emergence of a Transnational Field under Dependencies. , 2025.
[16] Samuel B. H. Faure. Dix leviers pour rendre l’Europe de la défense « plus forte ». Le Rubicon, 2024.
[17] Samuel B. H. Faure. Renforcer la puissance stratégique de l’Europe avec la réélection de Trump : 8 propositions politiques concrètes. Le Rubicon, 2025.
[18] Lola Avril, Samuel B. H. Faure, Vincent Lebrou eds. “C’est la crise”. Contribution à une sociologie politique de l’action publique européenne. Bruxelles : Peter Lang, 2023.
[19] Michel Dobry. Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles. Paris : Presses de Sciences Po, 2009.
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Date de publication / Date of publication : 27 mars 2026
Titre de l'article / Article title : Réarmer l’Europe : comment dépasser l’archipélisation politique et industrielle ?
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Si l’Europe entend jouer un rôle stratégique accru, la question n’est plus seulement celle de la volonté politique, mais celle de l’efficacité collective. Celle-ci repose sur des choix très concrets : la manière de dépenser, de produire, de coopérer et de mettre en œuvre les décisions. En ce sens, l’enjeu n’est peut-être pas tant de savoir si l’Europe est capable de se réarmer que de déterminer si les États européens sont prêts à s’organiser pour le faire efficacement.
Ce texte est issu d’une communication lors de l’édition 2026 du Forum de Paris pour la Défense et la Stratégie organisé par l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM).
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