"Les cicatrices des Nations, l’Europe malade de ses frontières", par S. Zourabichvili

Par Anne CAPOVILLA, le 29 août 2008  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Stagiaire à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)

Paris : Bourin éditeur, 2008, 177 pages. Ce livre aborde une question géopolitique clé pour l’avenir de l’UE : ses frontières. Après avoir été diplomate française, l’auteur a été ministre des Affaires étrangères de Géorgie. En creux, sa démonstration vise aussi à défendre les chances de la Géorgie par rapport à l’UE.

PLUS qu’un simple livre sur la notion de frontière, cet essai est le fruit d’un vécu, celui d’une femme diplomate dont le cœur et à la fois géorgien et français. L’auteur nous fait alors profiter de son expérience à travers une réflexion sur l’un des concepts clés de notre époque, à la base de l’identité et de l’avenir de l’Europe. Pour elle, l’Europe doit cesser de faire preuve d’indécision concernant les limites de son élargissement, car elle ne pourra pas aller de l’avant tant qu’elle n’aura pas réglé son problème de frontière. En effet, tant que ces dernières - constituant la « colonne vertébrale » de l’Europe - n’auront pas été déterminées, comment donner des orientations claires à la politique extérieure de l’Union ? Comme le dit l’auteur : comment savoir ce que l’on veut, si on ne sait pas qui est ce « on » ?

L’UE, attractive mais indécise

L’histoire de la construction européenne est l’histoire de l’élargissement de l’Union et donc du dépassement des frontières. Plus qu’un instrument de stabilité et de prospérité économique, cet élargissement est l’instrument de la politique étrangère de l’Union. Cependant, cette Europe aux frontières non définies fait preuve d’un élargissement non maitrisé. L’Union européenne se pose donc en système très attractif mais indécis face aux candidats : ne sachant pas dire « non » puisque ne sachant pas qui elle est vraiment, elle laisse des pays en attente, telle que la Turquie qui, tout en multipliant les efforts pour montrer sa volonté à rejoindre l’UE, attend maintenant depuis plusieurs décennies.…L’auteur explique admirablement cette situation à travers la métaphore du prince charmant qui écarte les jolies femmes en usant des excuses habituelles ‘pas maintenant, pas tout de suite, on verra…. Mais l’Europe semble oublier les méfaits d’une trop longue attente pour un pays, qui risque de se tourner vers d’autres horizons. Ainsi, l’Europe doit faire face à une « crise de frontière » à cause d’hommes politiques indécis et hésitants. Ceci provoque des dysfonctionnements internes et externes, ainsi que des tiraillements entre Etats, qui ne disparaîtront qu’avec la clarification des frontières. Par exemple, en étant une politique de « ni oui ni non », la politique de voisinage n’est que le prolongement de la politique d’élargissement indécise. Comme le dit l’auteur, le péché capital de l’Union, plus que le refus, c’est l’indécision.

Un besoin d’identité

Mais sans frontières extérieures établies clairement, l’Europe ne peut exister pleinement. Devant ce manque criant de frontières, l’Europe compense par une multiplicité de frontières diverses et superposées, comme les frontières sanitaires, informatiques…De plus en plus nombreuses, elles peuvent aller jusqu’à menacer l’idée européenne même d’ouverture, de tolérance, d’unité et de libre circulation. C’est ainsi que l’on constate également des frontières invisibles, telles que celles qui séparent les communautés entre elles. L’auteur aborde alors la question problématique du Kosovo. Le besoin de frontières recoupe le besoin d’identité ; mais avec l’apparition de nouveaux Etats de plus en plus petits, la situation se complique, car on risque d’assister à l’apparition d’états mono-ethnique, comme c’est le cas pour le Kosovo (à 90% albanais). Or, pour l’auteur, accepter dans l’UE des Etats tels que le Kosovo, est aux antipodes du modèle européen ! Salomé Zourabichvili rappelle qu’une séparation identitaire sans limites, pouvant conduire à l’émancipation de petits états mono ethniques comme le Kosovo, peut détruire les valeurs de l’Europe (telle que la diversité culturelle intra étatique). Il faut apprendre à vivre ensemble, car l’Europe est une aire de civilisations communes, et non une aire d’ethnies additionnées.

Décidons

Ainsi, Salomé Zourabichvili assure qu’il est nécessaire de se décider clairement sur une frontière intangible avant tout mise en place d’une politique étrangère européenne. Cependant, pour que l’Europe s’affiche en tant qu’entité capable d’assumer ses responsabilités, chaque pays doit faire des concessions sur ses propres volontés. La concession est la seule possibilité d’arriver à une politique extérieure commune. Ainsi, ce qu’aura voulu montrer l’auteur c’est que ce qui est clairement potentiellement semeur d’instabilité en Europe, c’est précisément toutes les formes d’hésitation sur les frontières : l’hésitation prolongée de l’Europe à préciser sa frontière, alliée à l’hésitation turque sur son identité qui renvoie à l’hésitation russe sur sa nature profonde, sont les éléments le plus sûrement semeurs d’instabilité dans une région précisément quête de stabilité et de sécurité.


Pour la mise en perspective des élargissements de l’Union européenne, voir aussi le livre de Pierre Verluise, Fondamentaux de l’Union européenne. Démographie, économie, géopolitique. Préface du recteur G.-F. Dumont. 10 cartes, 28 graphiques, bibliographie, index. Coll. Référence géopolitique. Paris : Ellipses, décembre 2008, 160 p. Voir

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