Le Proche-Orient met les gaz
Avec une carte des réserves de gaz réelles et potentielles

Par Maïté de BONCOURT, le 19 juillet 2014  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Chercheur au Centre Energie de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI)

L’exploitation des réserves gazières en mer Méditerranée est une chance inespérée pour les économies des États du Proche-Orient. Mais elle pourrait aussi créer de nouvelles tensions politiques et géostratégiques dans une région qui n’en manquait déjà pas vraiment.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com est heureux de vous présenter une carte et un article extraits du n°63 d’Alternatives internationales, juin 2014, pp. 50-53.

PERSONNE ne l’aurait parié il y a quelques années encore : en 2014, Israël devrait commencer à exporter du gaz vers ses voisins. Jusqu’ici Tel Aviv devait consacrer tous ses efforts à renforcer sa propre sécurité énergétique dans un paysage régional hostile. Depuis la guerre du Kippour en 1973 et le blocage arabe pétrolier qui s’en était suivi, l’État hébreu a ainsi soutenu les recherches de gisements d’hydrocarbures, et financé l’innovation technologique pour développer des sources d’énergie alternatives. Dans les années 2000, le pays découvre de petits champs gaziers offshore, mais ils ne suffisent pas à assurer sa sécurité énergétique. En 2011, la région est secouée par la vague de révolutions arabes et l’Égypte, où les Frères musulmans remportent le pouvoir, interrompt ses exportations. En un an, Israël doit remplacer ce gaz qui composait 40 % de ses approvisionnements en poussant le régime de production des petits champs gaziers, en important davantage de charbon, mais aussi de pétrole et de gaz liquéfié à prix fort. Le pays refait l’expérience de sa fragilité énergétique.

Le Proche-Orient met les gaz
Carte du Proche-Orient. Réserves de gaz réelles et potentielles
Cliquer pour agrandir la carte. Source : Alternatives internationales, juin 2014, p. 50.

Si les estimations géologiques permettent d’envisager un potentiel gazier important en Méditerranée orientale, elles doivent être suivies d’études sismiques 2D et 3D, puis être confirmées par des forages d’exploitation coûteux. A ce jour seuls Israël et Chypre ont mené des forages. Et seul l’Etat hébreu produit du gaz depuis 2013, qu’il sera à même d’exporter courant 2014.

Forage ingrat

Si aujourd’hui Israël est en passe de devenir un pays exportateur au Proche-Orient, c’est grâce à deux découvertes au large de ses côtes : le champ géant de Tamar en 2009, suivi en 2010 d’un second, Léviathan.

Et ce ne sont pas seulement les eaux israéliennes qui sont concernées, mais celles de Chypre, du Liban, des territoires palestiniens et de la Syrie.

Ils sont mis à jour par un consortium américano-israëlien dirigé par Noble Energy. La région est désormais sur le radar des investisseurs. Et ce ne sont pas seulement les eaux israéliennes qui sont concernées, mais celles de Chypre, du Liban, des territoires palestiniens et de la Syrie. D’après l’US Geological Survey (USGS) le potentiel du bassin levantin, un des bassins géologiques offshore de la zone qui contrairement à son nom ne couvre pas l’entièreté des eaux territoriales du Levant, est de 122 Tcf (trillions de pieds cubes). Si ces estimations se confirment, la région se hissera au rang de la Norvège (78Tcf) et de l’Algérie (159Tcf), deux producteurs clés pour l’Europe toute proche. C’est une révolution pour la région et une bonne nouvelle à l’heure où les marchés mondiaux et européens de gaz naturel liquéfié (GNL) sont toujours plus tendus par la demande asiatique. Le gaz servira surtout à assurer la sécurité d’approvisionnements des États concernés – un réel défi dans une région politiquement compliquée, et à soutenir leurs économies. Les perspectives sont enthousiasmantes, mais la réalisation des projets envisagés reste parsemée d’embûches. Le premier défi est de mettre les champs en production. Les estimations géologiques doivent laisser place à des études sismiques 2D et 3D, puis être confirmées par des forages d’exploration, coûteux car le gaz est situé à plus de 2000 mètres de fond. A ce jour seul Israël et Chypre ont mené des forages, subissant parfois d’importantes déconvenues. Noble Energy a dû revoir ses estimations à Chypre sur le bloc offshore n° 12, dit « Aphrodite », coupant court à tout projet d’usine onshore de liquéfaction du gaz qui aurait permis la création d’emplois. La Compagnie nationale d’hydrocarbure chypriote (CNHC), en charge du projet, doit donc attendre les résultats des forages sur les autres blocs alloués aux compagnies française Total, italienne Eni et coréenne Kogas. Par ailleurs, afin d’attirer des investissements nécessaires – ils se chiffrent en milliards de dollars – les États doivent mettre en place rapidement le cadre législatif adéquat. Soit une panoplie de questions très épineuses concernant les taxes sur les profits, le partage de la rente, et enfin les volumes alloués à l’export. Une question importante, car les marchés nationaux, et leurs perspectives de croissance, sont trop étroits pour rentabiliser le développement des champs.

Le coût de la manne

Ainsi au Liban, l’allocation des blocs d’exploration n’a cessé d’être retardée faute de gouvernement, malgré le flamboyant succès de l’appel d’offres lancé par les autorités ; les volumes de gaz et pétrole réels sont donc inconnus. Il paraît très peu probable que le pays atteigne l’objectif fixé de produire du gaz d’ici à 2020. En Israël, le débat a fait rage sur la question des volumes dédiés à l’export, opposant ceux qui souhaitaient dédier une grande partie du gaz au marché intérieur pour des raisons sécuritaires et économiques, et les investisseurs du secteur, tournés vers l’exportation. La compagnie australienne Woodside a jugé le cadre fiscal trop risqué et renoncé à un investissement pour le développement du champ de Léviathan qui aurait permis l’exportation du gaz sous forme liquéfiée sur les marchés mondiaux. Enfin à Chypre, malgré un cadre contractuel favorable aux investisseurs et sans limite d’exportation, les volumes de gaz ne sont pas encore suffisants pour justifier de développements à grande échelle et pour exporter du gaz à l’horizon 2019 – objectif du gouvernement. Aujourd’hui, seul Israël produit du gaz depuis 2013, et sera à même de l’exporter cette année [2014]. Le deuxième défi de taille est la gestion et l’absorption de la manne gazière. Tous les gouvernements de la région se posent la même question : comment faire profiter au mieux leurs économies de ces ressources et réduire leurs factures énergétiques qui se chiffrent à 11 % en Israël, et pas moins de 7 % du PIB à Chypre et 15 % au Liban (contre 3.4 % en France en 2012), contribuant à leur lourd endettement ? Certains sont partisans d’une « gazéification » de l’économie qui consiste à remplacer par du gaz les hydrocarbures aujourd’hui utilisés dans le secteur électrique et les transports, et à soutenir la croissance économique en fléchant le gaz pour un usage interne. Israël a prévu de passer 75 % de son parc électrique au gaz. Chypre pourrait facilement en faire autant pour ses centrales électriques au gaz d’ici à 2015. Quant au Liban, il a des besoins importants pour son marché intérieur, avec une croissance de la demande électrique de 5 % par an. Mais il faudra trouver les financements nécessaires à la construction de telles centrales. De même, l’utilisation du gaz dans le secteur des transports sera problématique pour des raisons de sécurité en Israël. Et convertir une flotte de voitures est coûteux. Enfin la mise en place de subvention et de tarifs d’achat de gaz subventionnés s’est avérée redoutablement peu viable dans d’autres pays producteurs, car ils encouragent la consommation, pour ne pas dire le gaspillage. L’Égypte qui était exportatrice de gaz est ainsi devenue importatrice en quelques années.

Manque d’expérience

Les gouvernements voient aussi l’occasion de créer des emplois. À Chypre, l’économie, principalement tournée vers les services, est très peu consommatrice d’énergie. Le pays ne bénéficierait donc pas pleinement de l’avantage compétitif d’une ressource bon marché. Le gouvernement soutient la construction du terminal de GNL qui serait une source d’emploi non négligeable, et susciterait des investissements importants – le secteur bancaire chypriote étant largement approvisionné par des fonds russes entre autres. Mais le gaz ne sortira pas pour autant le pays de la grave crise économique et financière qu’il traverse, car les contraintes imposées par le FMI devront être mises en place avant le début des exportations. Autre danger qui guette potentiellement ces États, celui de la « maladie hollandaise » – quand le développement rapide d’hydrocarbures assèche les autres secteurs de l’économie. La bonne gestion de la rente tirée des exportations d’hydrocarbure nécessite une capacité administrative certaine et une révision des processus budgétaires, ainsi que la mise en place d’une vision stratégique pour l’utilisation des hydrocarbures, et enfin un consensus politique. À l’exception de la Syrie, aucun des pays de la région n’a d’expérience dans le secteur.

Blocages politiques

Enfin le dernier défi, et pas des moindres, est géopolitique. La nouvelle donne régionale créée par le gaz peut créer des synergies entre les nouveaux producteurs eux-mêmes. Et entre les producteurs et les pays consommateurs (voir carte ci-contre). Certains y voient donc une opportunité sans précédent de refonder la stabilité régionale. Ainsi, Chypre et Israël pourraient réaliser des économies d’échelle en s’associant dans un projet de liquéfaction ; de même les terminaux de liquéfaction de gaz égyptien, vides, pourraient être rentabilisés par l’acheminement de gaz israélien ou chypriote. Noble Energy qui exploite les champs de Tamar a également signé des contrats de vente avec la Jordanie et les Territoires palestiniens, et est en cours de négociation avec l’Égypte et la Turquie les deux plus gros consommateurs régionaux. Le marché régional est en outre économiquement le plus logique, car les marchés européens sont dépréciés. Mais au-delà des discours sur la coopération énergétique, la réalité, pour l’instant, consiste à tenter de contenir des tensions montantes. Car les secteurs maritimes concernés par l’exploitation du gaz sont l’objet de contentieux. En effet, les pays de la région sont en désaccord sur la délimitation exacte des zones économiques exclusives (voir carte p. 51), qui s’étendent au-delà des eaux territoriales jusque 370 km offshore. Le Liban conteste l’exploration dans les eaux israéliennes, estimant qu’une partie de la zone concernée relève de sa juridiction. De même, la Turquie conteste les activités en cours au large de Chypre. Elle a envoyé des navires de guerre au large de l’île lors des activités de relevés sismiques. Et menacé de suspendre sur son territoire l’activité des compagnies opérant à Chypre, menace mise à exécution à l’encontre d’ENI. Ces actions ne se sont calmées qu’après l’intervention de Catherine Ashton, Haute représentante de l’Union européenne pour la politique extérieure et de sécurité commune, mais aussi des États-Unis et de la Russie. Les projets de mise en commun de gaz sont également difficiles, car chaque pays veut sa propre installation. Et les projets de gazoducs sont également compliqués : tous ne sont pas rentables, et ceux qui le seraient, sont sujets à des blocages politiques. Chypre qui souhaiterait bénéficier du gaz israélien pourrait s’opposer à la construction d’un gazoduc reliant Israël à la Turquie et qui passerait par sa zone économique exclusive afin de contourner les eaux libanaises ; la Turquie s’opposera à un gazoduc la contournant (comme les tracés reliant Chypre à la Grèce, et à Israël), souhaitant préserver sa stratégie de hub énergétique pour l’Europe ; enfin un gazoduc reliant Chypre à la Turquie n’a même pas été envisagé du fait du contentieux sur le statut de l’île.

Intervention étrangère

La Russie qui dispose d’une relation privilégiée avec la Turquie à qui elle fournit gaz et pétrole, reste opposée aux projets d’acheminement de gaz vers l’Europe – marché qu’elle souhaite préserver.

La situation est d’autant plus complexe que des acteurs tiers jouent de leur influence. Les États Unis qui tentent de consolider Ankara comme partenaire stratégique dans le cadre de l’OTAN, ne semblent pas en faveur de projets qui lieraient Israël et Chypre, isolant du coup la Turquie. La Russie qui dispose d’une relation privilégiée avec la Turquie à qui elle fournit gaz et pétrole, reste opposée aux projets d’acheminement de gaz vers l’Europe – marché qu’elle souhaite préserver. De même, l’Iran ou la Turquie ne voient pas d’un bon œil la création d’un hub énergétique en Jordanie qui pourrait se fournir en outre en gaz irakien et procurer à Israël un accès à un projet d’usine de liquéfaction sur la mer Rouge à destination de l’Asie. Le récent échec des relations israélo-palestiniennes montre que de possibles échanges gaziers ne favorisent guère la relance du processus de paix. En revanche, les signes récents d’apaisement sur le conflit chypriote et la reprise des relations entre Israël et la Turquie soutenue par les États-Unis, sont peut-être encore porteurs d’espoir. En ce sens, l’abandon par Woodside du projet de développement du gaz de Léviathan destiné aux marchés asiatique, offre une deuxième chance aux projets régionaux.

Copyright pour la carte et le texte : Alternatives Internationales, n°63, juin 2014, pp. 50-53.


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