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Du monde bipolaire au triumvirat contesté : une vision de la géopolitique mondiale

Par Laurent CHALARD, le 6 mai 2012  Imprimer l'article  Information sur l'article

Docteur en géographie de l’Université Paris-IV Sorbonne. Fellow at the European Centre for International Affairs (ECIA)

Laurent Chalard propose ici une lecture de l’organisation du monde contemporain. Classique dans sa lecture de la Guerre froide, son approche devient plus originale pour la compréhension des années post-guerre froide. Au-delà des points de frictions habituellement mis en avant, il démontre que les relations sur le fond entre les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la France font penser à un triumvirat... de plus en plus contesté par les pays émergents.

DEPUIS l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, le monde est entré dans une nouvelle phase géopolitique, qu’on considère comme post-communiste, dominée par la logique du capitalisme libéral et de la mondialisation, avec à sa tête les Etats-Unis, dans un contexte de fragmentation accentuée, et de multipolarité. Or, jusqu’ici, les différentes tentatives, comme celle de Samuel Huntington [1] pour ne citer que la plus connue d’entre elles, qui ont été faites pour expliquer le nouvel ordre mondial, nous apparaissent peu convaincantes. En conséquence, il apparaît nécessaire de proposer une nouvelle vision de l’ordre géopolitique mondial, qui s’appuie sur les faits plus que sur des constructions empreintes d’idéologie. Cet article a pour but de montrer que le monde actuel s’organise autour d’un triumvirat [2], qui trouve son origine dans le monde bipolaire, et qui repose sur une alliance solide, dont les objectifs sont clairement identifiables, mais contestés par d’autres acteurs.

I. Un triumvirat qui tire son origine du monde bipolaire

La situation géopolitique mondiale actuelle n’est pas apparue du jour au lendemain suite à une grande guerre, contrairement aux périodes précédentes, mais est la conséquence de la fin d’un affrontement entre deux camps par auto-dissolution d’un des adversaires.

I.1. La Guerre froide

De 1947 à 1991, la géopolitique mondiale se caractérise par une période, appelée la Guerre froide, de tension entre deux blocs majeurs, un communiste sous la houlette de l’URSS et un capitaliste dirigé par les Etats-Unis. Pour la première fois de son histoire, cette rivalité s’effectue à l’échelle de la planète [3], chaque Etat devant choisir au grand jour ou en coulisse (pour beaucoup) un camp. Cette situation émerge suite à la Seconde Guerre mondiale qui voit deux grands vainqueurs porteurs d’idéologies opposées, s’imposer incontestablement au reste du monde, suite à l’effondrement des puissances traditionnelles ouest-européennes. L’Allemagne vaincue est en ruine, la France n’offre pas une meilleure situation, alors que le Royaume-Uni, vainqueur, le doit au soutien des Etats-Unis, qui le dominent désormais politiquement. Pendant un demi-siècle, la géopolitique mondiale suit les soubresauts des relations entre les deux puissances hégémoniques, avec des périodes de tensions (crise des missiles de Cuba en 1962) et des périodes de réchauffement des relations (la détente dans les années 1960). Les conflits militaires sont tous plus ou moins liés à l’opposition entre les deux blocs, aucun autre pays n’ayant le droit à l’initiative, comme le montre la crise de Suez en 1956, où les deux anciennes puissances colonisatrices (la France et le Royaume-Uni) ont dû se soumettre aux volontés des deux grands, qui, chacun, fournit une aide logistique et politique à son favori dans la région, quelles que soient ses caractéristiques [4]. Les deux superpuissances suivent la logique « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Les trois principaux conflits ne débouchent jamais réellement sur la victoire définitive d’un camp sur l’autre, aussi bien en Corée (1950-53), au Vietnam (1959-75), qu’en Afghanistan (1979-1989).

I.2. Un monde organisé autour de deux grandes puissances

La puissance des Etats-Unis et de l’URSS se manifeste alors par plusieurs données objectives. D’abord des données de population et de superficie. Les deux Etats sont parmi les quatre plus importants de la planète au niveau de la superficie (avec respectivement une superficie de 9,6 millions et de 22,4 millions de km2) comme de la population (avec plus de 200 millions d’habitants) derrière l’Inde et la Chine. Les données économiques montrent qu’ils sont les deux principales puissances économiques de la planète. En 1989, le PNB des Etats-Unis est estimé au double de celui de l’URSS, qui devance le Japon. Selon les données militaires, ils disposent des deux armées les plus puissantes, comme en a témoigné leur victoire dans la Seconde Guerre mondiale, particulièrement sur le plan nucléaire, avec plus de bombes atomiques que tous les autres pays réunis. Au plus fort de la Guerre Froide, chacun disposait de plus de 10 000 têtes nucléaires, contre seulement 500 pour la troisième puissance la France. Les deux superpuissances ont la possibilité de mobiliser leurs troupes sur l’ensemble de la planète, grâce à un réseau mondialisé de bases militaires. L’armée américaine est présente en Europe de l’Ouest (en particulier en RFA), dans le Pacifique, au Japon, en Corée du Sud... L’armée soviétique est déployée en Europe de l’Est, en Afghanistan, en Syrie, au Vietnam… Les deux pays se trouvent à la tête d’alliances militaires imposantes, respectivement l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN, crée en 1949) et le Pacte de Varsovie (fondé en 1955). Ils disposent de nombreux Etats clients, qui, pour les Etats-Unis, sont à l’origine de la formation d’un triumvirat.

I.3. L’origine du triumvirat

Les Etats-Unis dans leur logique de containment, fortement inspirée de la vision géopolitique du géographe britannique Halford J. Mackinder (1861-1947) [5], avaient pour but d’empêcher l’Union soviétique de prendre le contrôle des périphéries du continent Eurasiatique qui aurait pu lui donner ensuite la mainmise sur les mers. En conséquence, les Etats-Unis devaient maintenir à tout prix des alliés en Europe occidentale et en Asie orientale, les deux principales périphéries convoitées par les Soviétiques. Le Royaume-Uni protégé par son insularité a bénéficié très rapidement d’un partenariat stratégique dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il se met sous la protection de son ancienne colonie, désormais beaucoup plus puissante, en échange de la fourniture d’armements matériels les plus sophistiqués pour se défendre contre toutes velléités communistes de l’attaquer. Par contre, l’Europe continentale constituait un point faible, qui pouvait être emporté assez facilement par les chars soviétiques. En effet, du fait de son statut de pays vaincu, il était impensable de réarmer de manière importante la RFA, d’autant plus qu’elle se trouvait aux premières loges. Il aurait été risqué d’y disposer des armes, qui auraient pu être utilisées ensuite par les Soviétiques en cas de victoire sur la RFA. Le seul autre pays potentiellement réarmable était la France qui bénéficiait de plusieurs atouts :

. un pays malgré tout vainqueur, qui avait envie de retrouver son ancienne puissance ;

. un pays qui craignait plus que tout l’invasion des Soviétiques, étant persuadé que les Etats-Unis n’interviendraient pas, ne souhaitant pas créer une guerre atomique ;

. un pays contrôlé par un homme fort sous le général De Gaulle (1958-1969), qui ne risquait plus de tomber dans les bras des communistes, contrairement aux craintes des années post-guerre ;

. un pays suffisamment en arrière du front principal, lui permettant un temps de réaction assez long en cas d’invasion soviétique ;

. un pays en pleine croissance économique, reconstituant son complexe militaro-industriel ;

. un pays possédant le plus vaste territoire d’Europe occidentale permettant de localiser de nombreuses bases.

En conséquence, les Etats-Unis ont fait le choix de s’appuyer sur la France pour assurer la défense de l’Europe continentale dans une logique de sous-traitance. Ce choix semble s’être effectué dans les années 1960 et s’est fortement amplifié dans la décennie suivante avec des dirigeants atlantistes. Les autres pays d’Europe occidentale étaient soit trop petits, pas assez peuplés, ou pas assez développés, cette situation s’appliquant aux deux pays méditerranéens les plus peuplés : l’Italie et l’Espagne.

La chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 mettent fin à cette logique géopolitique bipolaire, conduisant à un nouveau paysage mondial qui apparaît peu clair pour les spécialistes comme pour le profane, certains parlant d’hyperpuissance américaine alors que d’autres parlent d’un monde multipolaire. Il convient donc de s’interroger sur cette nouvelle logique.


II. Un triumvirat reposant sur une alliance solide

Différents indices nous conduisent à considérer que la géopolitique mondiale actuelle est dominée par un triumvirat contesté par des puissances moyennes ou des mouvements sans base spatiale spécifique.

II.1. Sa composition : une organisation pyramidale autour des Etats-Unis

Le monde est dominé par un triumvirat de nature informelle [6] centré autour d’une hyperpuissance, les Etats-Unis, le seul combattant restant de la Guerre Froide, qui est soutenue par deux puissances moyennes, ses deux principaux alliés dans la période précédente, soit un bras droit : le Royaume-Uni et un bras gauche : la France. Derrière l’idée de bras droit/gauche, nous voulons dire que le Royaume-Uni aligne complètement sa politique sur les Etats-Unis, alors que la France manifeste des divergences de temps en temps, même si sur le fond, elle est d’accord. Ces trois pays ont une puissance considérable, pas tant du fait de leur population ou de leur superficie qui est somme toute modeste, mais du fait de leur puissance économique (la première, la cinquième et la sixième, mais surtout les principaux foyers d’innovation de la planète), militaire (trois des cinq armées les plus puissantes du monde, en tout cas les plus modernes), culturelle (le fameux soft power qui permet par exemple au cinéma américain d’inonder la planète) et politique à travers la clientélisation d’un nombre non négligeable d’Etats de la planète : en Amérique latine et en Asie pour les Etats-Unis, en Afrique pour la France, certains petits pays du commonwealth pour le Royaume-Uni. Ces pays ont donc de facto un poids très supérieur à ce que laisserait croire la lecture unique de certains indicateurs économiques, qui font écrire à certains que la Chine est déjà aussi puissante que les Etats-Unis.

II.2. Une alliance qui repose sur la coopération nucléaire militaire

A notre avis, le témoignage primordial de la pertinence du concept de triumvirat et de loin le plus significatif, est la coopération extrêmement poussée entre ces trois pays dans le domaine du nucléaire militaire, élément le plus stratégique dans la géopolitique mondiale. L’échange par des Etats des données les plus sophistiquées et les plus récentes dans ce domaine signifie qu’ils sont des alliés très proches. Cette coopération, comme vont le montrer les quatre exemples suivants, a beaucoup plus de signification que des disputes sur certains dossiers de politique internationale, qui ne révèlent que des visions divergentes du règlement de certains problèmes et des priorités à avoir.

Les premiers témoins de cette coopération poussée remontent aux années 1960, avec une coopération franco-britannique pour la maîtrise de la bombe à hydrogène. Robert Dautray, considéré comme le « père » de la bombe à hydrogène française révèle dans un ouvrage faisant office de Mémoires [7] qu’en 1967 les britanniques ont aidé les français dans la mise en place de la bombe à hydrogène qu’ils avaient du mal à concevoir. William Cook, ingénieur militaire britannique, livre alors des informations primordiales au général Thoulouze, ce qui n’a pu se faire sans l’intervention des plus hauts dirigeants des deux pays, dans une logique de Guerre Froide, qui était d’empêcher les Soviétiques de se trouver à Calais.

Ensuite, à la fin des années 1970, la France engage une coopération avec les Etats-Unis concernant la bombe à neutron, comme l’a montré les révélations de l’inventeur même de la bombe, l’américain Sam Cohen, qui a travaillé sur sa conception avec les Français à cette époque, et pense que les dirigeants américains ont plus ou moins donné le secret de la bombe aux français [8]. Ces affirmations rejoignent les conclusions des travaux de Bruno Bourliaguet, qui montrent l’existence d’une coopération active dans le domaine nucléaire militaire sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing [9].

Cette coopération ne s’est pas arrêtée après la fin de la Guerre froide, mais s’est au contraire accentuée. Les résultats des derniers essais nucléaires français, qui se sont tenus dans le Pacifique en 1995 et 1996, sont partagés avec les américains [10], dans l’optique de préparer la simulation. En effet, pour la mise en place de son simulateur des essais nucléaires, le laser Mégajoule (LMJ) au Barp en Gironde géré par le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA), la France a des relations fortes avec les Etats-Unis [11] et en particulier avec le Lawrence Livermore National Laboratory (LLNL) en Californie, l’équivalent de l’installation française, géré par le United States Department of Energy (DOE). Plusieurs accords bilatéraux de coopération ont été signés et les publications scientifiques communes sur le sujet entre le CEA et le DOE sont nombreuses.

Pour terminer, concernant le degré de coopération au sein du triumvirat, dans son article portant sur les opérations spéciales françaises, le général de corps d’armée André Ranson [12] cite l’exemple d’une opération des forces spéciales françaises en Afghanistan en 2003, qui montre que la coopération dépasse le domaine du nucléaire : « Mais surtout la présence des forces françaises à cet endroit, dans une relation bilatérale sous leadership américain, est un signal donné au plus fort de la tension entre la France et les Etats-Unis, signifiant que l’on peut-être en désaccord frontal sur le sujet irakien tout en continuant d’être des alliés fidèles pour la lutte contre le terrorisme entamée à la suite des attentats du 11 septembre 2001. »

II.3. Une alliance qui s’appuie sur le contrôle des pouvoirs décisionnels mondiaux et un leadership militaire

Néanmoins, le concept de triumvirat peut se vérifier à travers d’autres arguments géopolitiques. D’abord, trois des cinq pays du triumvirat siègent au Conseil de Sécurité de l’ONU, ayant en conséquence un poids important sur les destinées du monde. D’ailleurs, il est très rare qu’ils s’opposent à leurs propres projets, alors que chinois et russes menacent de manière courante de mettre leur veto à un projet soutenu par ces trois pays, comme début 2012 à propos de la situation en Syrie. Dans ce cas, le triumvirat est uni. Seul contre-exemple, l’invasion de l’Irak de 2003, semble surtout être l’exception qui confirme la règle. D’ailleurs, on peut se poser des questions sur la volonté réelle du gouvernement français de mettre son veto, puisqu’il n’a pas eu l’occasion de s’exprimer. Finalement, il a probablement été bien content que l’intervention américano-britannique court-circuite l’ONU.

Le deuxième argument est l’existence d’une structure militaire intégrée, l’OTAN, héritée de la Guerre froide, qui, loin de s’être dissoute, s’est au contraire élargie, avec l’adhésion de nombreux pays d’Europe orientale, anciennement membre du Pacte de Varsovie, y compris les trois républiques baltes, anciens territoires soviétiques. Cette institution est dominée par les Etats-Unis. Le Royaume-Uni et la France (qui a réintégré le commandement de l’OTAN en avril 2009) sont les deux autres pays qui y jouent le rôle le plus important.

Enfin, autre argument, sur le plan militaire, derrière les Etats-Unis, qui possèdent incontestablement la première armée de la planète, celles du Royaume-Uni et de la France figurent parmi les cinq plus puissantes de la planète, faisant, bien que moins nombreuses, jeu égal dans certains domaines, comme la marine, avec les armées russes et chinoises, leurs seules concurrentes potentielles, qui, pour l’instant, restent derrière sur le plan technologique. En effet, récemment, les dirigeants de la marine russe se plaignaient qu’elle ne se situe même pas au niveau de celles britannique et française, la commande de bateaux Mistral par la Russie à la France, venant confirmer ce point.

Les exemples de la coopération dans le domaine nucléaire et militaire nous renforcent dans notre conviction que le monde est aujourd’hui encore dominé par un triumvirat, composé des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de la France, ce qui génère sa contestation.

III. Les objectifs du triumvirat et ses contestations

Comme toute « organisation » géopolitique à visée mondiale, le but du triumvirat est de maintenir sa domination du reste de la planète, dans l’optique de pouvoir poursuivre son développement économique, et de conserver son indépendance énergétique, domaine qui constitue l’une de ses principales faiblesses, étant relativement dépourvu de ressources énergétiques pour la France et le Royaume-Uni, ou alors surconsommant pour les Etats-Unis. Dans cette optique, il faut empêcher l’accès d’autres puissances émergentes à ces ressources, en les cantonnant au rôle de puissance régionale.

III.1. Ses objectifs : le contrôle des ressources naturelles de « l’île mondiale » et éviter l’anarchie

Le principal objectif du triumvirat est de contrôler les ressources naturelles de l’Eurasie-Afrique et d’empêcher en conséquence l’émergence de toute grande puissance résurgente, à l’instar de l’Union soviétique [13], qui viendrait la concurrencer dans ces territoires. Le Moyen-Orient demeure la principale zone stratégique par ses ressources, mais aussi car il est historiquement contrôlé, depuis la chute de l’empire ottoman, par les membres du triumvirat. L’Afrique laissée à la France devient un enjeu du fait de ses immenses ressources inexploitées en particulier au niveau de certains métaux rares comme le cobalt ou le coltan qui sert à fabriquer les téléphones et ordinateurs portables. L’Asie centrale et ses ressources pétrolières intéressent aussi le triumvirat, mais il y est historiquement hors-jeu, cette région étant dans la sphère d’influence russe. Dans ce cadre, suivant la doctrine romaine « diviser pour mieux régner », le triumvirat cherche la balkanisation du Moyen-Orient, montant les pays ou les groupes humains les uns contre les autres (les chiites contre les sunnites actuellement).

Le triumvirat a aussi besoin d’une relative stabilité politique qui lui permette la sécurisation de ses approvisionnements. Il a donc tout intérêt à s’appuyer sur des régimes forts, même si leur respect des droits de l’homme laisse à désirer, qui lui sont soumis, car ils permettent de contrôler le pays. A l’inverse, les régimes faibles plongent dans l’anarchie, comme le montre l’exemple de la Somalie, qui constitue le modèle de ce qu’il faut éviter. Les dirigeants du triumvirat ont de plus en plus tendance à considérer ces pays comme des zones de non droits où les règles des pays dits « civilisés » ne s’appliquent pas, pour reprendre la vision du diplomate britannique, Robert Cooper [14], conseiller de Tony Blair. Cependant, cette politique connaît des ratés certains, comme le montre les « Révolutions Arabes » de 2011, guère les bienvenues dans les chancelleries occidentales.

III.2. Ses moyens : une présence militaire planétaire

La principale force du triumvirat, assurant son contrôle de la planète, est la présence de bases militaires sur tous les continents, lui permettant d’intervenir n’importe où, n’importe quand, ce qui lui donne un avantage considérable sur les autres puissances mondiales, dont les armées sont cantonnées dans une seule région du globe, limitant fortement le mouvement de leurs troupes. Les Etats-Unis ont en permanence 662 bases militaires à l’étranger, localisées dans pas moins de 38 pays en 2010 [15] ; auxquelles s’ajoutent une vingtaine de bases britanniques et françaises. Le triumvirat est particulièrement présent dans les zones géostratégiques, comme les détroits. En outre, le nombre de bases à tendance à augmenter, même si certaines ont été fermées. En effet, l’augmentation des conflits, entraîne souvent l’installation dans de nouvelles régions, qui, jusqu’ici, étaient dépourvues d’une présence militaire du triumvirat. Par exemple, suite à la guerre d’Afghanistan, l’armée américaine s’implante en Asie centrale, alors que les français ouvrent une base aérienne au Tadjikistan.

Les interventions militaires constituent l’autre moyen d’action. Elles permettent l’installation de troupes dans de nouveaux pays et de contrôler les zones environnantes. Elles se sont multipliées depuis la fin de la Guerre froide : Irak I, Somalie, Bosnie, Kosovo, Afghanistan (depuis 2001), Irak II et Libye. On constatera que les trois pays du triumvirat ont participé à ces interventions, à l’exception de la Somalie, une intervention limitée, et surtout de l’Irak II, où la France a été absente, probablement du fait des liens personnels établis par le président Jacques Chirac avec le régime de Saddam Hussein. L’objectif à chaque fois est de mettre au pas des régimes qui refusent de se plier au nouvel ordre mondial, peu importe leur capacité de nuisance réelle. Il est probable que l’Iran soit une prochaine cible, si la montée des puissances contestataires ne vient pas changer la donne.

III.3. Les acteurs de la contestation

Bien évidemment, cette vision du monde est contestée par un certain nombre d’acteurs géopolitiques, qui se sentent menacés dans leurs intérêts vitaux ou ont eux-mêmes des ambitions géopolitiques à la domination mondiale. Les deux éléments peuvent d’ailleurs se combiner pour certains pays. L’ensemble de ces acteurs sont d’accord (et parfois alliés, même si leurs intérêts et leurs idéologies sont très divergentes), sur un point : écarter le triumvirat du cœur du continent eurasiatique. Dans ce cadre, trois principaux opposants se distinguent : la Russie (et ses alliés), la Chine et la « nébuleuse » islamiste.

Le premier pays contestataire est l’Etat qui a repris le flambeau de l’ancienne superpuissance Union soviétique, la Russie, qui, puissance continentale par excellence, se sent menacée par les menées du triumvirat, dont le but non avoué est de l’affaiblir au maximum. En conséquence, grâce à un renouveau économique depuis le début des années 2000 et à un président ambitieux, Vladimir Poutine, la Russie commence à manifester son désaccord, comme au niveau du bouclier anti-missile que les Américains veulent installer en Europe orientale (dirigé vers la Russie, pense-t-on à Moscou, même si les Américains démentent), mais aussi au niveau de l’Iran (qu’elle soutient discrètement). Elle a osé mener en août 2008 une intervention militaire en Géorgie, pays allié au triumvirat, remettant en cause pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide la prédominance planétaire des Etats-Unis. La Russie constitue toujours la seule menace existentielle du triumvirat du fait de son arsenal nucléaire et a conservé des visions impérialistes [16].

Le deuxième grand pays contestataire, la Chine, puissance émergente de l’Extrême-Orient, qui a des besoins considérables en ressources énergétiques pour poursuivre son développement économique effréné, a l’impression d’entrer dans un monde ou les cartes ont déjà été distribuées, devant se contenter des « miettes ». Pour l’instant, sa contestation est relativement faible. Son retard technologique sur le plan militaire (son armement est largement issu des technologies soviétiques) et l’étendue des problèmes internes (comme en témoignent les récentes émeutes du Tibet et du Xinjiang) limitent ses ambitions extérieures, l’Etat devant pour l’instant concentrer ses forces pour maîtriser les problèmes irrédentistes et sociaux. Cependant, elle renforce son potentiel militaire et agit déjà discrètement dans l’optique d’affaiblir l’influence du triumvirat dans le monde, comme elle le fait au Pakistan. La Chine devrait s’affirmer de plus en plus dans les décennies à venir.

Enfin, le troisième acteur n’est pas une puissance étatique (même s’il peut bénéficier en coulisse du soutien d’une partie des élites politiques de certains Etats comme en Arabie Saoudite ou au Pakistan), mais un ensemble d’individus, qu’il est convenu d’appeler la nébuleuse Al Qaïda. Cette dernière est constituée d’islamistes, donc de personnes originaires d’une très large partie de l’île mondiale, qui au nom d’une idéologie religieuse, contestent surtout la présence du triumvirat dans leur territoire (c’est aussi valable pour les islamistes algériens qui veulent mettre les français dehors), qui soutiennent des gouvernements non démocratiques et corrompus, ce qui n’est malheureusement pas foncièrement faux. Cette mouvance ne pose pas de danger existentiel au triumvirat. En revanche, si elle venait à s’allier avec les deux autres acteurs précédents, avec qui elle n’a aucun point commun, elle pourrait conduire à écarter le triumvirat de l’Asie Centrale et du Moyen-Orient.

Conclusion : vers un monde multipolaire ?

L’organisation géopolitique mondiale post-Guerre froide fait donc émerger l’existence d’un triumvirat, dominé par les Etats-Unis, qui impose ses volontés au reste de la planète grâce à sa puissance militaire et à une vision géopolitique mondiale, ce que n’ont pas (encore) ou plus les autres puissances mondiales, à l’exception de la Russie. Néanmoins, la crise économique des années 2008-2009, qui a touché le plus vigoureusement les anciennes puissances mondiales (mais aussi la Russie), et relativement épargné certains pays émergents, pourrait bien être le début de la fin pour ce triumvirat, qui, de manière logique, devrait laisser place à un monde multipolaire, étant donné les évolutions démographiques, qui réduisent de plus en plus le poids des anciennes puissances occidentales [17]. A long terme, le maintien de la position hégémonique du triumvirat paraît peu probable, à moins de déclencher des conflits majeurs avec l’un, voire plusieurs, des nouveaux prétendants au partage de la puissance mondiale, ce que nous ne souhaitons, bien évidemment, pas.

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[1] Samuel Huntington (1996). The clash of civilizations and the remaking of world order. Simon & Schuster.

[2] Le terme de triumvirat, qui remonte à l’antiquité romaine, désigne l’association de trois hommes au pouvoir égal. Cependant, dans notre acception, l’association est inégale, évoquant plutôt le triumvirat du consulat de Bonaparte.

[3] La rivalité franco-britannique au XVIII° siècle se faisait aussi à une échelle globale, mais les principaux enjeux étaient localisés sur le continent européen.

[4] Cette logique explique le soutien apporté par les Etats-Unis aux islamistes afghans car ils étaient farouchement opposés à l’athéisme soviétique.

[5] Ce dernier considérait que pour dominer le monde, il faut pouvoir contrôler le heartland, littéralement le « cœur du monde », c’est-à-dire le centre de « l’île mondiale », que constitue l’ensemble Eurasie-Afrique. L’URSS se situant en position centrale dans l’île mondiale, elle apparaît alors comme la principale menace pour les puissances maritimes, que sont le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Pour des informations supplémentaires concernant cette doctrine, nous renvoyons à Philippe Moreau Defarges (1994). Introduction à la géopolitique. Seuil.

[6] Il ne repose pas sur une structure institutionnelle, mais sur une entente tacite.

[7] Robert Dautray (2007). Mémoires du Vel’ d’Hiv à la bombe H. Odile Jacob.

[8] Laurent Chalard (2007). « Le nucléaire militaire français vu des Etats-Unis : de la méfiance à la coopération ». Diploweb.com. 20 mai 2007. URL : www.diploweb.com/forum/nucle...

[9] Bruno Bourliaguet (2009). « De l’assistance à la collaboration : les relations franco-américaines dans le domaine du nucléaire militaire. » in Reneo Lukic dir., Conflit et coopération dans les relations franco-américaines. PUL. Mikhaïl Gorbatchev dans un article de 1996 va encore plus loin : « Incidentally, why did America reacts so feebly to the French (nuclear) tests ? Could the Americans have used the French tests to perfect their own nuclears weapons ? », cité page 251 in Peter Vincent Pry. War Scare. Russia and America on the nuclear brink. Praeger. 1999.

[10] Dominique Lorentz (2001). Affaires atomiques. Les arènes.

[11] Cf. Bruno Bourliaguet. Op. cit. et Jacques Isnard. « Les chercheurs français et américains ont coopéré dans le domaine des essais nucléaires ». Le Monde. 1er septembre 1995.

[12] André Ranson (2008). « La dimension géopolitique des opérations spéciales ». Diploweb.com . Février 2008. URL : www.diploweb.com/forum/ops08...

[13] Cf. Zbigniew Brzezinski (1997). Le Grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde. Bayard editions.

[14] Robert Cooper (2002). “The postmodern state” in Mark Leonard dir., Re-ordering the world : the long-term implications of September 11. The Foreign Policy Centre.

[15] Department of Defense (2010). Base structure report. Fiscal year 2010 timeline.

[16] Pour s’en persuader, il suffit de lire les travaux d’Alexandre Douguine. Cf. Stéphane François (2008). « L’œuvre de Douguine au sein de la droite radicale française ». Diploweb.com. 22 septembre 2008. URL : http://www.diploweb.com/L-oeuvre-de...

[17] Laurent Chalard (2008). « L’évolution des naissances en Europe et dans son environnement proche : quels enseignements géopolitiques ? ». Diploweb.com. Janvier 2008. URL : www.diploweb.com/forum/chala...



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