Ukraine et Russie : pour comprendre. Retour de Marioupol

1 - Aux racines du conflit : la décomposition de l’URSS

Par Laurent CHAMONTIN, le 18 août 2016  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Laurent Chamontin né en 1964, est diplômé de l’École Polytechnique. Il a vécu et voyagé dans le monde russe. Il est l’auteur de « L’empire sans limites – pouvoir et société dans le monde russe » (préface d’isabelle Facon – Éditions de l’Aube – 2014).

La disparition de l’URSS a eu lieu il y a tout juste 25 ans ; Vladimir Poutine la qualifie aujourd’hui de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », alors même que la Russie y a pleinement contribué. Ainsi présenté, l’événement reste donc incompréhensible ; la fonction de ce discours est en fait de détourner l’attention du fantastique creusement des inégalités qui a eu lieu à cette occasion – un phénomène extrêmement brutal et effectivement traumatique pour ceux qui n’en n’ont pas profité, source d’instabilité structurelle jusqu’à aujourd’hui en Russie.

Le Diploweb.com publie un nouveau livre géopolitique signé Laurent Chamontin, "Ukraine et Russie : pour comprendre. Retour de Marioupol", éd. Diploweb 2016, ISBN : 979-10-92676-08-2.

Première partie

L’Ukraine et la Russie à la veille du conflit

Chapitre 1

Aux racines du conflit : la décomposition de l’URSS

LES CRISES diplomatiques naissent d’une divergence de perception entre les parties. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, on peut dire que les Européens ont mal perçu les risques que créait, du côté de la Russie, la signature d’un accord d’association avec l’Ukraine.
Il ne s’agit, cependant, que de la surface des choses ; de fait, une bonne partie de cet ouvrage sera consacrée à l’exploration des incompréhensions, mésententes et autres malentendus qui ont pu naître ces vingt-cinq dernières années entre la Russie, l’Ukraine, les pays européens et les États-Unis.

Parmi ceux-ci, les lectures antagonistes de la chute de l’URSS occupent une place centrale, ce qui n’est pas étonnant si on pense à l’ampleur de l’évènement et au bouleversement de l’équilibre des puissances qu’il a occasionné.
Certains acteurs voient essentiellement dans cette fin d’empire la libération du joug totalitaire et s’accommodent, avec des fortunes diverses, du surcroît d’incertitude lié à l’effondrement d’un système socialiste enveloppant ; ceux-ci prédominent dans les anciens pays frères d’Europe centrale et dans les pays baltes ; en Ukraine, comme le montre le caractère tardif d’une décommunisation enclenchée suite à la révolution de 2014, ce processus est plus lent, mais va dans le même sens.
Du côté russe, aussi étrange que cela puisse paraître à nos yeux, c’est le caractère traumatique de la fin de l’empire qui retient le plus l’attention. Quand Vladimir Poutine déclare que la chute de l’URSS est « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle  » il touche à n’en pas douter une corde sensible dans son public.
Cette phrase mérite que nous nous y attardions un peu, en raison de son caractère déconcertant. En effet, la formule « plus grande catastrophe géopolitique » pourrait s’appliquer à bien d’autres moments d’un XXe siècle prodigue en bouleversements d’ampleur planétaire (les guerres mondiales, la décolonisation…).
De fait, même si l’implosion de l’empire a eu un impact visible sur les taux de mortalité dans l’ensemble de l’ancien périmètre soviétique, il ne s’agit pas, et de loin, de l’évènement le plus meurtrier de la période dans cette zone : rien ne peut égaler en la matière les pertes de la Seconde Guerre mondiale (environ 25 millions de morts), et Vladimir Poutine le sait parfaitement.
C’est dire que, dans l’appréciation de ce qu’est une « catastrophe géopolitique », le nombre de victimes, pourtant extraordinairement élevé dans ce dernier cas, ne compte pas tant que l’évolution de la puissance russe : sous son habillage soviétique, celle-ci était à son zénith en 1945, alors qu’elle a atteint son point le plus bas dans les années quatre-vingt-dix.
En d’autres termes, cette manière de voir, avec la référence au « cœur » qu’elle comporte, n’est autre qu’une manifestation de nationalisme nostalgique – et indifférent aux pertes.

Un système fragilisé


À n’en pas douter, ce terme de « catastrophe » – un événement extérieur que l’on subit – rencontre un écho chez ceux qui croyaient sincèrement à la pérennité du système soviétique et de ses valeurs héroïques – des gens comme on en croise dans l’ouvrage de Svetlana Alexievitch consacré à la fin de l’URSS [1], qui ont été dépossédés du jour au lendemain de leur cadre familier et n’ont effectivement rien pu comprendre à ce qui se passait, d’autant moins qu’ils avaient vécu toute leur vie dans ce que Soljénitsyne appelait « l’empire du mensonge ».
Cette hébétude perdure d’ailleurs jusqu’à nos jours et va de pair avec un récit de la bonne foi trahie, qui entrave l’analyse pourtant nécessaire des causes et des effets de la chute de l’Union Soviétique.

De fait, si le rythme imposé par les États-Unis dans la course aux armements et la guerre d’Afghanistan jouent bien sûr un rôle dans l’effondrement, celui-ci résulte avant tout d’une accumulation de déséquilibres internes.
En premier lieu, le système économique n’est régulé ni par des institutions démocratiques, ni par le marché. Ceci permet d’une part l’atrophie du complexe militaro-industriel : on parle à son sujet d’une ponction de 25 % du PIB du pays [2]… Et d’autre part, celui-ci est soumis aux ravages de la planification centralisée, qui en dépit de son inefficacité aspire la majeure partie des ressources pour des productions à l’utilité douteuse.
À ceci s’ajoute l’extrême diversité d’un pays où les Russes ne représentaient que 53,4 % de la population en 1970 – c’est l’une des grandes différences avec le cas chinois, où l’ethnie Han représente plus de 90 % du total. Depuis 1917, les bolcheviks s’efforcent d’encadrer l’affirmation des identités ethniques, que la hausse générale du niveau d’éducation rend inévitable.
La solution choisie – création de subdivisions administratives attribuées à des nationalités – va se retourner contre son créateur, les frontières intérieures de l’URSS, voire les frontières intérieures de la Russie, se convertissant du jour au lendemain en autant de lignes de fracture.

Ce que l’on pourrait appeler l’auto-intoxication idéologique est le dernier grand facteur de l’effondrement : le système soviétique – l’empire du mensonge que nous évoquions plus haut – est soumis à une doctrine qui continue de chanter la marche glorieuse vers le Communisme en dépit des faits, à laquelle il est prudent de manifester une adhésion de façade, en raison de la vigilance du KGB. Il est donc perdu dans les faux semblants et pathologiquement incapable de penser sa propre évolution, si bien que les individus comme les peuples commencent à se replier sur des stratégies de survie individuelle.

Un effondrement extrêmement brutal


En bref, l’URSS approche de son point de rupture sans être en état d’élaborer une réponse adéquate ; la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev, tentative peu inspirée de sauver le système, vérifie pleinement la maxime de Tocqueville selon laquelle «  le moment le plus dangereux pour un mauvais gouvernement est d’ordinaire celui où il commence à se réformer [3] ».

En pratique, la politique de transparence, la glasnost, et la renonciation de plus en plus explicite au recours à la force conduisent en quelques années à la désagrégation de l’empire soviétique sous l’effet de forces centrifuges qui lui échappent désormais, et aussi sous celui d’une désaffection généralisée vis-à-vis de l’idéologie officielle. Entre 1989 et 1991, l’ensemble de l’Europe centrale échappe à l’orbite de Moscou.
Quant à l’URSS elle-même, elle est démantelée au premier chef par les présidents russe, biélorusse et ukrainien ; on note au passage que la Russie, dont les aspirations nationalistes ont été brimées pendant les 70 ans de la période communiste, participe pleinement à ce que Vladimir Poutine appelle une « catastrophe géopolitique », aux côtés d’une Ukraine qui s’est massivement prononcée pour son indépendance quelques jours plus tôt.
Ce que l’on peut effectivement qualifier de catastrophique, c’est la brutalité de la transition qui s’opère à partir de ce point.
Outre des conflits localisés mais parfois très violents, en particulier en Asie Centrale et dans le Caucase, les anciennes républiques soviétiques vont vivre une crise d’ajustement majeure liée à la disparition de la planification centralisée, à la transformation en frontières d’anciennes limites administratives et à l’introduction sans grande préparation des mécanismes de marché. Celle-ci se traduira par des chutes de PIB de l’ordre de 40 % en quelques années, qui auront un impact visible sur les taux de mortalité, et plus généralement sur la situation sanitaire de la population.

Dans un contexte aussi chaotique, la mise en œuvre des stratégies de survie évoquées plus haut va conduire à un résultat d’une extrême injustice. La privatisation sauvage, au sens fort du terme, laisse chacun face à la réalité de son capital social ; en termes plus crus, la loi de la jungle favorise ceux qui ont les relations et l’absence de scrupules nécessaires pour capter une part des ressources, tandis que ceux qui ont moins de chance doivent se faire une place dans l’économie informelle et se soumettre aux rackets de toute sorte [4].
Les années quatre-vingt-dix voient ainsi l’émergence, en Russie comme en Ukraine, d’un nouveau personnage, l’oligarque, capitaine d’industrie qui a réussi à mettre la main sur quelque bon morceau de l’économie, et à abriter une part de son magot dans un paradis fiscal. Son pouvoir s’enracine souvent dans une ville mono industrielle comme l’URSS en a tant créé : une cité regroupée autour d’une usine qui, dans le modèle socialiste, prenait en charge l’ensemble des services sociaux, du berceau à la tombe, et qui continue de le faire dans le modèle oligarchique, lui conférant ainsi une forte composante paternaliste.

Ces baronnies, qui sont de fait des concurrents de la machine étatique, vont connaître des destins différents en Ukraine et en Russie : dans le premier cas, l’État va rester la plupart du temps sous la coupe des oligarques, alors que dans le second, le Kremlin va réussir suite à l’affaire Khodorkovski (2003) à limiter leur autonomie politique et leur capacité de nouer des liens avec des entreprises étrangères.
Il ne s’agit cependant pas d’une remise en cause de l’invraisemblable spoliation qui est à la base du phénomène oligarchique : de fait, celle-ci demeure, et les envolées patriotiques servies par Vladimir Poutine et ses équipes ont, parmi leurs diverses fonctions, celle de la rendre acceptable en légitimant l’ordre des choses [5]. La chute de l’URSS n’a pas été une « catastrophe géopolitique » pour tout le monde…

Cependant, pour le plus grand nombre, le traumatisme demeure, et il est susceptible de développements inquiétants – c’est un point sur lequel nous reviendrons. D’abord, parce que l’instauration de la démocratie dans les conditions exécrables et chaotiques des années quatre-vingt-dix a rendu la population allergique à celle-ci – l’apparition dans le vocabulaire russe de la dénomination « dermocratiya », que l’on peut traduire exactement par merdocratie , suffit à l’illustrer. Ensuite, parce que l’effondrement incompréhensible d’un cadre de vie familier et l’interruption sans préavis du projet impérial favorisent un récit de la trahison qui n’est pas sans analogie avec le « coup de poignard dans le dos  », en vogue en Allemagne dans les années trente pour expliquer la défaite de 1918.
La Russie voit ainsi l’émergence d’une mentalité revancharde, signe d’une extrême violence latente liée à ses contradictions internes, qui va devoir se confronter à une réalité géopolitique nouvelle : celle de l’autonomie de « l’Étranger proche ».

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[1La fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, Actes Sud, 2013.

[2Pierre VERLUISE « Ex-URSS : la bataille des dépouilles de l’empire », 12 avril 2014, http://www.diploweb.com/Ex-URSS-la-bataille-des-depouilles.html

[3« L’Ancien Régime et la Révolution », III, 4.

[4Françoise THOM, « La Russie d’Eltsine à Poutine (1992 – 2014) », postface à Nicholas V. RIASANOVSKY, Histoire de la Russie – des origines à nos jours, trad. André Berelowitch, Robert Laffont, Bouquins, 2014.

[5Marlène LARUELLE, Le nouveau nationalisme russe – des repères pour comprendre, Éditions de l’œuvre, 2010.


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