Démographie et rapports de force : quelles relations ?

Par Gérard-François DUMONT, le 31 mai 2020  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne, Président de la revue Population & Avenir, www.population-et-avenir.com. Auteur de nombreux articles et livres dont « Géographie des populations. Concepts, dynamiques et perspectives », éd. Armand Colin, et « Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations », éd. Ellipses.

Quel rapport entre le nombre d’habitants et la stratégie ? Pour approfondir cette question, Gérard-François Dumont analyse deux aspects inverses. Dans un premier cas, il considère des pays très peu peuplés, en se questionnant sur la stratégie que ces derniers doivent adopter en conséquence de leur faible peuplement. Dans un second cas, il sera question de pays très peuplés et de l’influence que cette donnée exerce sur leur stratégie. Avec, notamment, des éléments à considérer pour l’avenir des relations Chine / Inde. Illustré de 7 graphiques.

Un État doit adapter sa stratégie aux réalités démographiques

L’ANALYSE stratégique doit prendre en compte tous les facteurs qui l’influencent. Parmi ces derniers, et sachant que les questions stratégiques qui se trouvent, tout particulièrement au XXIe siècle bousculées par les évolutions démographiques [1], figurent ceux tenant à la démographie, qui mesure d’abord le nombre d’habitants que possède un État. Donnons deux exemples permettant d’illustrer le fait qu’un État doit adapter sa stratégie aux réalités démographiques.

Démographie et rapports de force : quelles relations ?
Gérard-François Dumont

Le premier est enseigné par l’Histoire. En 1913, La France est inquiète parce qu’elle craint une guerre avec l’Allemagne, mais elle se trouve en difficulté : en raison d’une fécondité affaiblie depuis plus d’un siècle [2], elle compte des générations peu nombreuses à mobiliser dans son armée par rapport à l’Allemagne dont l’accroissement démographique naturel a été plus important et qui peut mobiliser des générations beaucoup plus nombreuses [3]. Le gouvernement français demande alors au Parlement de voter la loi des 3 ans. Il est décidé de porter à trois ans le service militaire pour avoir suffisamment de militaires appelés face à une Allemagne disposant d’effectifs plus importants dans ses armées.

Figure 1. Pourcentage d’augmentation de la population de pays européens entre 1871 et 1911

La figure 1 couvre la période de 1871, date de la dernière guerre entre la France et la Prusse, puisque ce n’était pas encore l’Allemagne à ce moment-là, et 1911. Pendant ces quarante années, la population de l’Empire allemand a augmenté de plus de 57 % alors que celle de la France, en raison de sa faible fécondité, a augmenté de moins de 10 %. En conséquence, le rapport de force démographique entre la France et l’Allemagne a considérablement changé et les générations de jeunes allemands sont beaucoup plus nombreuses que les générations de jeunes français.

La République démocratique allemande (RDA) fournit un autre exemple permettant d’illustrer la relation entre la stratégie et le nombre d’habitants dans un pays. En 1949, l’Allemagne est coupée en deux. Se crée alors à l’est de l’Allemagne, sous l’égide de Moscou, un État communiste qui est reconnu par la communauté internationale. Mais les Allemands de l’Est détestent ce régime autoritaire et liberticide qui leur est imposé. En dépit du rideau de fer, ils émigrent en masse, via Berlin-Ouest, soit la partie de la ville qui n’est pas sous contrôle communiste, vers l’Allemagne de l’Ouest (République fédérale d’Allemagne, RFA). Au fil des années, la population de l’Allemagne de l’Est, et notamment sa population d’âge actif, diminue considérablement. Le pays se trouve dans une situation où sa jeunesse n’est plus suffisante pour satisfaire ses projets de développement économiques. En 1961, le gouvernement de la RDA décide d’empêcher cette émigration en construisant le Mur de Berlin [4] et, bien entendu, en le militarisant, pour enrayer la diminution de sa population.

Ces deux exemples incitent donc à réfléchir à ce rapport entre le nombre d’habitants et la stratégie. Pour approfondir cette question, analysons deux aspects inverses. Dans un premier cas, considérons des pays très peu peuplés, en se questionnant sur la stratégie que ces derniers doivent adopter en conséquence de leur faible peuplement. Dans un second cas, il sera question de pays très peuplés et de l’influence que cette donnée exerce sur leur stratégie.

I. Les pays peu peuplés : des stratégies d’alliance

Un territoire très peu peuplé dispose de deux options stratégiques  :

Trouver un protecteur. Lorsqu’un État n’a pas les moyens d’avoir une armée puissante, il lui est nécessaire de trouver un grand voisin susceptible de protéger sa souveraineté.

Exemple : Monaco, au long les siècles, est une petite principauté, située entre la fin des Alpes et la Méditerranée, loin des grands réseaux de transports européens. Au fil de son histoire, cet État se trouve des protecteurs, à l’instar du Royaume de Sardaigne ou de la France. Mais la nécessité d’avoir des protecteurs entraîne aussi un certain nombre de contraintes ou de sujétions, comme le blocus de Monaco, mis en œuvre par le général de Gaulle, Président de la République française, en octobre 1962. Aussi Monaco finit par considérer que la communauté internationale, telle qu’elle s’est organisée dans la seconde moitié du XXe siècle, pourrait être une meilleure protection. C’est la raison pour laquelle toute la stratégie de Monaco, au cours de ces dernières décennies, a été de parvenir à une souveraineté internationale reconnue, d’une part en devenant membre de l’ONU en 1993 et, d’autre part, en étant acceptée au Conseil de l’Europe en 2004. Monaco est donc désormais considéré comme un État pleinement reconnu en droit international et européen.

S’entendre avec d’autres petits pour assurer sa défense. L’Histoire contemporaine enseigne notamment un exemple au Moyen-Orient. Lors des indépendances, après le retrait des Britanniques, demeurent sept petits émirats au poids démographique limité et surtout très faible par rapport à ses deux grands voisins qui voudraient bien disposer des richesses de ces émirats. Ces deux grands voisins sont, d’une part, l’Arabie Saoudite qui a toujours rêvé de dominer la totalité de la péninsule arabique et, d’autre part, l’Iran qui voudrait bien contrôler les deux rives du détroit d’Ormuz. Or, cette situation a conduit ces sept petits émirats, au moment de l’indépendance en 1971, à créer ensemble un État, donc à s’entraider à l’intérieur d’un État intitulé les Émirats Arabes Unis, leur objectif étant évidemment de peser moins faiblement par rapport à leurs grands voisins.

Figure 2. La population de l’Arabie saoudite, de l’Iran et des Émirats arabes unis au moment de l’indépendance de ces derniers, en 1971

Au milieu de la figure 2, la barre représente la population cumulée des sept petits émirats situés au sud-est de la péninsule arabique en 1971. Entre cette barre, deux barres très hautes représentent la population des deux grands voisins de ces sept émirats, d’une part l’Arabie Saoudite et, d’autre part, l’Iran. Certes l’Iran est plus peuplé que l’Arabie Saoudite ; néanmoins ces deux pays comptent une population beaucoup plus importante que ces sept petits émirats, d’où l’importance pour eux de faire le choix de l’union face à leurs grands voisins.

Ainsi, dans des pays qui ont peu d’habitants, la stratégie peut être commandée ou très largement influencée par leur niveau de population vis-à-vis de voisins beaucoup plus puissants démographiquement.

II. Les pays très peuplés : la puissance démographique

La question du rapport entre le nombre d’habitants et la stratégie se pose également dans les pays les plus peuplés. La Chine compte, en 2018, 1 393 millions d’habitants [5], soit 18,2 % de la population du monde. Ce pays est, depuis des décennies, le plus peuplé au monde. En conséquence, la stratégie chinoise ainsi que celle des autres pays vis-à-vis de la Chine ont dû prendre en compte cette dimension démographique. Par exemple, cela prise apparaît clairement au moment de la guerre de Corée au début des années 1950 autour d’une lutte entre les communistes qui veulent s’emparer de la totalité de la péninsule coréenne et ceux qui souhaitent s’opposer à l’extension du communisme.

Dans ce contexte, une guerre, le gouvernement communiste mis en place au Nord de la péninsule, soutenue essentiellement par la Chine et l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), lance en juin 1950 une offensive pour s’emparer de la totalité de la péninsule. En réaction, se crée une coalition dirigée par les États-Unis et dont l’action militaire est validée par l’Onu [6]. Après la contre-attaque sud-coréenne et onusienne, en septembre 1950, la coalition est en marche vers la conquête de la totalité de la péninsule coréenne qui est ainsi sur le point d’échapper au communisme. Pékin décide alors d’envoyer des soi-disant « volontaires », des centaines de milliers de chinois pour aller lutter contre cette coalition. Or la Chine peut se permettre une telle décision car elle dispose d’une population très importante et de nombreux jeunes qu’elle peut enrôler dans son armée. Bien que nombre de ces jeunes n’aient guère suivi de préparation militaire et sont plutôt mal équipés, ils sont considérablement plus nombreux que les militaires de la coalition.

Figure 3. La Population de la Chine et des États-Unis en 1950, au début de la guerre de Corée

La figure 3 présente la population de la Chine et celle des États-Unis au début de la guerre de Corée. La Chine, qui est déjà à l’époque le pays le plus peuplé au monde, a une population considérablement plus importante que celle des États-Unis. Cela lui permet de mobiliser des centaines de milliers de jeunes dans sa guerre contre la coalition dirigée par les États-Unis. Toutefois, le conflit se traduit par une véritable boucherie entre, d’un côté, des professionnels de la chose militaire et, du côté communiste, des « volontaires » en nombre considérable, souvent mal équipés et mal préparés. Ce contexte est l’un des éléments qui incite les États-Unis à réfléchir à un accord de paix tenant compte de cette inégalité du rapport de force démographique. Dans ce contexte démographique de la guerre de Corée, un cessez-le-feu intervient le 27 juillet 1953 et la coalition dirigée par les États-Unis accepte de retirer ses troupes en dessous d’une ligne de cessez-le-feu, fixée le long du 38e parallèle, donc située nettement au sud de l’ensemble des territoires que cette coalition contrôlait dans la partie correspondant depuis à la Corée du Nord.

Puissance démographique : le cas de la Chine

Deux décennies plus tard, l’année 1971 livre un autre exemple de la « loi du nombre » [7] dont bénéficie la Chine. Depuis 1945, les États-Unis ont rejeté l’entrée de la Chine à l’ONU. Le pays y est représenté par le gouvernement de l’île de Taïwan. Or comment peut-on considérer qu’une telle institution réunit la totalité du monde alors même qu’un cinquième de la population du monde n’y est pas représenté ?

Figure 4. Les pays les plus peuplés (plus de 100 millions d’habitants) à la veille de l’entrée de la Chine, en 1971, comme membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU

Les États-Unis sont dès lors obligés de changer de stratégie vis-à-vis de la Chine et d’accepter des négociations permettant l’entrée de cet État au sein de l’ONU et son introduction en qualité de membre permanent du Conseil de Sécurité (CdS). Qui plus est, le rapport de force démographique est tel que les États-Unis se voient obligés d’accepter l’exclusion de Taïwan non seulement du Conseil de Sécurité, mais de l’ONU elle-même, d’où il résulte que, depuis, Taïwan n’est plus un État de droit internationalement reconnu. Cet exemple illustre la prise en compte de l’importance du nombre d’habitants de la Chine dans la stratégie américaine.

Puissance démographique : le cas des États arabes

En mars 1945, une Ligue des États arabes est créée par sept pays. Elle regroupe aujourd’hui 22 pays. Or, au sein de cette Ligue des États arabes, le pays le plus peuplé est l’Égypte, qui représente plus du tiers de la population des États arabes. Il en résulte que dès 1945, le siège de la Ligue Arabe est installé au Caire, la capitale égyptienne.

Trois décennies plus tard, en 1977, le président de l’Égypte, Anouar el-Sadate, décide de se rapprocher d’Israël – « l’ennemi traditionnel » de la Ligue Arabe - et de travailler à l’élaboration d’un traité de paix avec ce pays. Les autres États de la Ligue Arabe n’apprécient pas cette initiative. Ils décident donc, dans un premier temps, de rappeler leurs ambassadeurs au Caire et de rompre leurs relations diplomatiques avec l’Égypte. Dans un second temps, après la signature du traité de paix israélo-égyptien du 26 mars 1979, ils décident d’exclure l’Égypte de la Ligue Arabe et de changer la localisation de son siège, alors transféré du Caire à Tunis. En conséquence, la Ligue Arabe ne représente désormais que moins des deux tiers de la population des pays arabes. La question est similaire à celle posée concernant l’absence de la Chine aux Nations Unies : une telle situation est-elle véritablement tenable ?

Il semblerait que la réponse soit négative une fois encore. Au fil des années, voyant son influence réduite, la Ligue Arabe a dû accepter de prendre en compte la nécessité d’avoir en son sein le pays arabe le plus peuplé. Donc les pays arabes ayant rompu leurs relations diplomatiques avec l’Égypte finissent par rétablir ces liens. Et, en 1990, l’Égypte est réintégrée dans la Ligue Arabe et son siège retourne au Caire.

Figure 5. La population des pays de la Ligue arabe en 1990, l’année où cette Ligue, après avoir réadmis l’Égypte, remets son siège au Caire (à la place de Tunis)

La figure 5 montre la population des différents pays de la Ligue Arabe. Leur poids démographique est très variable entre le pays le plus peuplé, l’Égypte, et ceux qui comptent moins d’un million d’habitants. Quant au deuxième pays au plus grand nombre d’habitants au sein de la Ligue Arabe, il est beaucoup moins peuplé que l’Égypte. La domination démographique de l’Égypte n’est pas seulement due au nombre élevé d’habitants que compte le pays, mais elle la doit également au fait que les autres pays très peuplés de la zone sont considérablement moins peuplés qu’elle. Dès lors, une organisation internationale nommée Ligue Arabe se doit d’avoir en son sein le pays arabe le plus peuplé, au risque d’avoir une légitimité réduite.

Puissance démographique : le cas de l’Amérique

Au début du XIXe siècle, précisément à l’occasion de son septième message au Congrès du 2 décembre 1923, James Monroe, alors président des États-Unis, présente une doctrine de politique étrangère qui porte aujourd’hui son nom : la doctrine Monroe.

En effet, il déclare que toute intervention européenne en Amérique, et donc y compris en Amérique latine sera perçue comme une menace pour la sécurité et la paix. Implicitement, cela signifie que l’Amérique latine doit être considérée comme un protectorat des États-Unis. Cela signifie parallèlement que les pays d’Amérique latine doivent une allégeance implicite aux États-Unis. Tout au long du XIXe siècle, cette doctrine donne lieu à des applications dans un contexte où les États-Unis dominent aussi, démographiquement parlant, tous les pays d’Amérique latine, y compris le pays le plus peuplé, le Brésil. En effet, encore en 1900, le Brésil ne représente que le cinquième de la population des États-Unis. Puis, au fil du XXe siècle, le rapport de force démographique se modifie. Certes, la population des États-Unis augmente. Mais celle de l’Amérique latine et notamment du Brésil croissent dans des proportions beaucoup plus importantes. À la fin du XXe siècle, le Brésil, le cinquième de la population des États-Unis en 1900, représente désormais plus de 60 % de la population. Et le Brésil devient, à la fin du XXe siècle, la cinquième puissance démographique du monde.

Le Brésil et l’Amérique latine peuvent donc davantage s’affirmer, et notamment vis-à-vis des États-Unis, en rejetant de facto cette doctrine Monroe. Cela conduit le Brésil à déposer une demande officielle pour devenir membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette demande contrevient doublement à la doctrine Monroe. D’une part, elle est effectuée sans l’aval des États-Unis. D’autre part, elle donne lieu à de nombreuses approbations, y compris de pays non américains. Par exemple, à chaque occasion diplomatique qui se présente, la France déclare qu’elle soutient la demande officielle du Brésil de devenir membre permanent du Conseil de sécurité. La stratégie du Brésil vis-à-vis de l’ONU ou des États-Unis a été, en partie du moins, la conséquence de sa forte croissance démographique et de l’assurance de son poids démographique de cinquième pays du monde.

La figure 6 représente le poids démographique du Brésil par rapport aux États-Unis depuis le début du XXe siècle. Au départ, dans la partie gauche du graphique, le Brésil représente un peu plus de 20 % de la population des États-Unis. C’est donc un pays peu peuplé par rapport à l’importance de son grand voisin d’Amérique du Nord. Mais, au fil du XXe siècle, la population du Brésil augmente beaucoup plus rapidement que celle des États-Unis. Il en résulte alors que le rapport entre le nombre d’habitants du Brésil et celui des États-Unis augmente considérablement pour atteindre, à la fin du XXe siècle, un chiffre qui dépasse 62 %. Cela signifie que le rapport de force démographique entre ces deux États s’est considérablement modifié et cela a des effets sur les réalités stratégiques.

Il est donc clair que le nombre d’habitants d’un pays et la stratégie d’un pays sont en interaction permanente. En conséquence, il est impossible de faire de l’analyse stratégique sans prendre en compte les réalités démographiques. Ce qui a été vrai dans le passé, ce qui est vrai dans l’histoire contemporaine, est également valable pour le futur. Or que nous annonce le futur ?

III. Demain, un ordre démographique modifié par l’Inde

Un exemple parlant à cet égard est de considérer le pays qui pourrait, dans le futur, devenir le plus peuplé du monde. Aujourd’hui, comme rappelé ci-dessus, la Chine, plus que milliardaire en population, est le pays le plus peuplé du monde. Puis le deuxième est l’Inde. Ce sont les deux pays milliardaires en nombre d’habitants sur terre. Or compte tenu des évolutions démographiques de ces pays, l’ordre de préséance démographique va très probablement se modifier :

. d’un côté, l’Inde compte une population dont le taux d’accroissement démographique s’est abaissé sous l’effet du processus de transition démographique [8], mais qui demeure nettement positif ;

. de l’autre, la Chine a connu une décélération nettement plus forte de sa croissance démographique en raison de la politique démographique coercitive dite « de l’enfant unique » [9] engendrant des effets minorant considérablement le nombre de femmes en âge de féconder [10] et accentuant son vieillissement [11]. Il est fort probable qu’à compter des années 2030, la population de la Chine commence à décliner.

Il est fort possible que l’Inde devienne plus peuplée que la Chine. Et d’ailleurs l’Inde a déjà pris en compte cette trajectoire démographique vers la première place dans le monde.
Comment ?
. L’Inde a demandé une place de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et cette demande est soutenue par des pays comme la France.

. Au-delà de sa géopolitique régionale [12], l’Inde tient à affirmer l’importance qu’elle prend dans le monde chaque fois que l’occasion se présente, et par des voies diversifiées. Par exemple, elle affirme sa dimension mondiale et non seulement régionale par l’importance qu’elle attache à ses diasporas [13] ; autre exemple, en 2004, lorsqu’a lieu le tsunami qui frappe violemment l’Asie du Sud, les pays occidentaux proposent à tous les pays asiatiques qui ont souffert de la catastrophe de venir les aider. L’Inde, quant à elle, choisit de repousser ces offres, considérant qu’elle est apte à régler par elle-même ses propres problèmes et à résoudre les conséquences de cette catastrophe naturelle.

Figure 7. Évolution et projection démographique moyenne de la Chine et de l’Inde

La figure 7 présente les évolutions et projections moyennes du nombre d’habitants de la Chine et de l’Inde. La partie gauche de la courbe montre qu’en 1950, la population de la Chine est nettement plus importante que celle de l’Inde. Mais, au fil des années, la croissance de la population de l’Inde est supérieure à celle de la Chine.

La démographie permet d’établir des projections, c’est-à-dire d’imaginer combien l’Inde et la Chine pourraient avoir d’habitants dans les prochaines décennies en retenant des hypothèses sur l’évolution de la natalité, de la mortalité et de la migration. Il faut insister sur le fait qu’en démographie, il est aisé de réaliser des projections, car tous les humains qui auront plus de 32 ans en 2050 sont déjà nés. Cette certitude offre une base pour calculer les perspectives démographiques. Elle informe également sur l’évolution du nombre de femmes en âge d’avoir des enfants dans les différents pays.

La projection moyenne, sur la partie droite de la figure 7, indique que la Chine pourrait être rattrapée dans les prochaines décennies par l’Inde, qui deviendrait dès lors le pays le plus peuplé du monde, non seulement du fait du taux de croissance plus élevé de l’Inde, mais aussi parce que la projection moyenne indique que la Chine va très probablement voir sa population diminuer à partir des années 2030.

L’évolution du poids de l’Inde, devenu milliardaire en nombre d’habitants au seuil du XXIe siècle, exerce d’autres effets. Pendant les quatre premières décennies qui suivent l’indépendance de l’Inde en 1947, les États-Unis soutiennent le Pakistan et ont de mauvais rapports diplomatiques avec l’Inde, quant à elle beaucoup plus proche de Moscou. Puis les États-Unis, à la fin du XXe siècle, sont obligés de considérer le poids démographique croissant de ce pays. Un rapprochement spectaculaire a alors lieu entre l’Inde et les États-Unis avec la signature de traités. Ces derniers sont également favorisés par l’augmentation de la présence du nombre d’Indiens qui travaillent aux États-Unis et qui exercent un rôle géopolitique pour faciliter le rapprochement entre les deux États [14].

*

L’avenir stratégique du monde dépendant de la démographie

L’avenir stratégique du monde est dépendant du nombre d’habitants des différents pays et de leur évolution, qui sont le résultat de la combinaison de ce qu’on appelle le mouvement naturel, soit de l’excédent des naissances sur les décès ou, au contraire, du déficit des naissances sur les décès, et du mouvement migratoire, soit la différence entre le nombre de personnes qui viennent habiter dans un pays et le nombre de personnes qui quittent ce pays.

Néanmoins, l’analyse stratégique, qui doit s’intéresser à la démographie, ne doit pas examiner que le nombre d’habitants. Il y a nombre d’autres aspects démographiques à prendre en compte [15] dans les paramètres stratégiques comme :
. L’importance de la répartition par âge d’une population ;
. L’importance de la répartition par sexe d’une population ;
. La géographie du peuplement ;
. La répartition par religion ;
. La répartition par ethnies ;
. Les dynamiques migratoires ;
. L’importance et la géographie des diasporas ;
. etc.

En considérant ces différents éléments, l’ensemble des questions liées aux rapports entre stratégie et démographie doivent et peuvent être approfondis, ce qui permet une meilleure connaissance des questions stratégiques.

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[1Dumont, Gérard-François, « La réflexion stratégique bousculée par les évolutions démographiques », Stratégique, n° 120, septembre 2019.

[2Dumont, Gérard-François, La population de la France, des régions et des DOM-TOM, Paris, Ellipses, 2000.

[3Baux, Jean-Pierre, « 1914 : une France démographiquement affaiblie », Population & Avenir, n° 717, mars-avril 2014.

[4Dumont, Gérard-François, « Le Mur de Berlin : vie, mort et héritage géopolitique », Diploweb.com, La revue géopolitique, 18 octobre 2009.

[5Sardon, Jean-Paul, « La population des continents et des pays », Population & Avenir, n° 740, novembre-décembre 2018.

[6Résolution 83 du 27 juin 1950. Aucun veto n’a été opposé car, d’une part, la Chine était alors représenté parmi les membres permanents du Conseil de sécurité par le gouvernement de Taiwan et, d’autre part, l’URSS pratiquait une politique dite du « siège vide ».

[7L’une des dix lois de la géopolitique des populations ; cf. Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

[8Notamment pour la compréhension de ce concept et des autres concepts démographiques, cf. Dumont, Gérard-François, Géographie des populations. Concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2018.

[9NDLE : La fin de la politique de l’enfant unique a été annoncée en 2015 par le gouvernement chinois. Cependant, en raison notamment des difficultés que les Chinoises rencontrent pour concilier vie familiale et vie professionnelle, rien ne permet d’assurer que la nouvelle « politique de deux enfants » permettra une remontée de la fécondité sur le long terme.

[10Dumont, Gérard-François, « Le déficit des filles en Chine : vers un nouvel enlèvement des Sabines ? », Monde chinois, n° 15, automne 2008.

[11Yiliminuer, Tuerxun, « La Chine, championne du monde de la gérontocroissance ? », Population & Avenir, n° 721, janvier-février 2015.

[12Da Lage, Olivier, « L’Inde : quelle géopolitique régionale pour un géant démographique ? », Population & Avenir, n° 734, septembre-octobre 2017.

[13Dumont, Gérard-François, « L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique », dans : Pierre Verluise (direction), Histoire, Géographie et Géopolitique de l’Asie, Éditions Diploweb, formats Kindle et papier broché via Amazon, 2018.

[14Dumont, Gérard-François, « L’Inde et sa diaspora : une synergie géopolitique », op. cit.

[15Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

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