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Les exportations d’armes : un levier d’influence géopolitique pour la Russie

Par Cyrille BRET*, le 7 décembre 2017.

Quand on fait la part entre le mythe et la réalité, on constate que les exportations de défense russes reposent sur des forces structurelles : organisation par l’Etat dans des buts géopolitiques, parts de marché historiques élevées, dynamisme dans les régions les plus tendues. Toutefois la réalité peut être cruelle : la préparation de l’avenir par la signature de nouveaux contrats, par le développement de nouvelles technologies ou encore par la conquête de nouveaux clients reste fort incertaine.

CONTRAT APRES CONTRAT, les exportations de défense russes sont souvent mises en avant par les pouvoirs publics russes. En 2017, la Russie a bousculé les habitudes du monde de la défense en annonçant l’exportation de batteries de missiles anti-missiles S-400 non seulement vers la Serbie, traditionnelle protégée de la Russie dans les Balkans, mais également à destination de la Turquie, pilier de l’Alliance atlantique au Moyen-Orient, et de l’Arabie saoudite, alliée historique des Etats-Unis dans le Golfe persique. Quels sont les objectifs et quelles sont les tactiques de la Russie dans le domaine ? Est-elle à l’offensive sur les terres mêmes des Occidentaux ?

En 2016, la Fédération de Russie a conservé le rang de deuxième exportateur mondial, avec une part de marché globale de 23% [1], juste après les Etats-Unis (33%). Depuis 2010, les livraisons de matériels de défense russes à l’étranger ont augmenté pour deux raisons. D’une part, en 2009, la Russie a lancé un programme de réarmement ambitieux jusqu’à lui consacrer 4,6% de son PIB en 2016, cela a accru les capacités exportatrices du complexe militaro-industriel. D’autre part, les marchés de défense ont crû tout particulièrement en Asie et au Moyen-Orient où la Russie compte ses clients traditionnels : Inde, Chine, Algérie et Vietnam.

Une croissance proportionnelle à l’essor des marchés mondiaux

Les exportations russes ont atteint leur sommet post-soviétique en 2015. Mais elles commencent aujourd’hui à stagner. Si, entre 2015 et 2016, le montant des livraisons s’est maintenu autour de 15 milliards de dollars par an, le portefeuille de commandes a, lui, commencé à se contracter de 56 milliards à 50 milliards de dollars. Bien sûr, la Russie restera le deuxième exportateur mondial à court terme : la part de marché globale moyenne de 24% pour 2007-2011 s’est maintenue à 23% pour 2012-2016. Les montants des exports ont même augmenté de 37% entre 2010 et 2014.

La croissance des années 2010 n’est toutefois pas aussi spectaculaire qu’il y paraît. En prix constants de 2011, la valeur des livraisons russes a augmenté de 27,2% en 2011 et de 14,6% en 2012 mais s’est contractée en 2013, 2014 et 2015. Pour la période récente, il faut plutôt parler de stabilité que d’explosion des exportations russes. La Russie a bénéficié des tendances globales mais n’en a pas accru pour autant sa place sur les marchés : en 2012-2016, les transferts d’équipement de défense ont atteint leur volume record depuis la fin de la Guerre froide : dans le monde, ils ont augmenté de +8,4% sur la période alors que la Russie a augmenté ses livraisons « seulement » de +4,7% sur la même durée.

L’Etat, force motrice des exportations de défense

Une des forces du complexe militaro-industriel russe est son organisation étatique centralisée. Le cadre légal des exports est clair et stable depuis les années 1990, avec les lois de 1996 et 1998. Il a été actualisé régulièrement dans le sens d’un renforcement des prérogatives de la présidence de la Fédération. En effet, celle-ci est en charge de la sécurité nationale et donc de la signature des « accords technico-militaires » avec les Etats étrangers. En outre, depuis 2009, la présidence a instauré les « rencontres de Sotchi » qui soumettent deux fois par an les actions des dirigeants industriels à l’examen direct du président [2].

Sur le plan industriel, les sociétés étatiques Rostec [3], créée en 2007, et sa filiale Rosoboronexport, créée antérieurement en 2000 et rattachée depuis lors, sont les piliers des exportations russes. Elles rassemblent des industries duales dans tous les domaines (MiG, Hélicoptères de Russie, etc.) et disposent du monopole des exportations de défense.

Sukhoi Su-30SM en vol
wikipedia

Des produits célèbres et des clients fidèles

Fortes de la proximité avec le pouvoir politique, elles exportent des produits mondialement reconnus : le pic de 2015 a mis de nouveau en évidence les best sellers des exportations de défense russes : les aéronefs (46%), les systèmes de défense aériens (22%), les systèmes d’armes terrestres (18%) et les systèmes navals (10%), en continuité avec la fin de l’ère soviétique. Qu’il s’agisse des chasseurs MiG et Sukhoi, des missiles anti-missiles S-300 et S-400 ou des chars d’assaut T-90, il s’agit d’équipement éprouvés et renommés à l’international.

La clientèle des exportations russes est stable et large car la Fédération a hérité de la clientèle de l’URSS. C’est évident pour les Etats dont la Russie a été le premier fournisseur de défense en 2012-2016 : l’Inde a réalisé 68% de ses importations de défense avec la Russie ; la Chine, 67% ; l’Algérie, 60% ; le Vietnam 88% et le Vénézuela, 74%. Après la perte du client libyen en 2011, la priorité a été de stabiliser la base de clients dans les régions (ré)émergentes : en 2012-2016, 53% des exportations russes ont été réalisées vers l’Asie et 42%, vers l’Afrique. En valeur, ces exportations sont très concentrées : en 2012-2016, 70% de ces exportations sont allées aux quatre clients traditionnels (Inde, Chine, Vietnam et Algérie).

La place de l’Inde dans les exportations est éminente. De 2007-2011 à 2012-2016, l’Inde a augmenté ses commandes à la Russie de 43% dans tous les domaines(sous-marins, frégates, missiles anti-missiles, etc.). Les liens avec la Chine sont eux aussi particulièrement étroits depuis la création de l’Organisation de Coopération de Shanghai. Ainsi la Russie y a exporté huit sous-marins de la classe Kilo, des chasseurs Su-35, etc. Mais le client chinois est également un compétiteur particulièrement agressif et peu soucieux de la protection de la propriété intellectuelle… De nouveaux clients sont également (ré)-apparus : ainsi, le Vietnam a passé une commande histoirique de six sous-marins de classe Kilo pour 6 milliards d’euros. Et, avec l’Egypte, la Russie a signé en 2014 un contrat pour 50 avions de combat et 46 hélicoptères de combat pour 3,5 milliards de dollars. Enfin, l’Iran et la Russie ont surmonté leurs différends pour l’exportation de quatre batteries de S-300 PMU-2 en 2016 pour un milliard de dollars.

Des exports au service d’une stratégie d’influence

Comme ses concurrents, la Fédération de Russie utilise les exportations de défense pour renforcer et développer son statut géopolitique. Son but principal est de garantir sa sécurité nationale en développant son réseau d’alliance, comme l’explicite la loi de 2014 sur la politique industrielle de la Russie. Le rang de 2ème exportateur mondial de défense est souvent érigé en attribut de puissance pour la Russie. Les buts économiques sont plus modestes surtout comparés aux exportations énergétiques. Si le complexe militaro-industriel représente 20% du produit industriel national, ses exportations ne constituent que de 2,5% en 2011 à 4,2% en 2015 des exportations totales.

Dans le cas des deux géants asiatiques, le but de la Russie est évident : il s’agit de ne pas se laisser distancer dans la région la plus tendue d’un point de vue géopolitique. Avec l’Inde, la Russie développe ses avantages de marché issus d’une relation très longue pour maîtriser ses transferts de technologie dans des Joint Ventures, par exemple pour les missiles BrahMos missile et de fournir en équipements de défense le seul rival reel de la Chine dans la region. Avec la Chine, les buts stratégiques sont plus complexe : il s’agit de sceller sur le plan industriel l’alliance de sécurité de l’Organisation de coopération de Shanghai pour faire contrepoids aux Occidentaux. Mais la méfiance est forte : depuis l’imitation du chasseur Su-27SK par l’avion chinois Shenyang J-11, la Russie réduit ses transferts de technologies vers la Chine. Tout est question d’équilibre.

La position géopolitique de la Russie sur les dossiers “chauds” de la scène international s’exprime également dans les exportations de défense. Premièrement, les exportations de batteries anti-missiles vers l’Iran souligne la solidité de l’axe Moscou-Téhéran en Syrie. Deuxièmement, les exportations de matériels de défense terrestres en Syrie matérialisent la volonté de la Russie de reprendre pied dans la region. Troisièmement, les exportations d’armes vers l’est de Ukraine constituent le volet matériel de l’action de Moscou sur ce conflit.

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Quand on fait la part entre le mythe et la réalité, on constate que les exportations de défense russes reposent sur des forces structurelles : organisation par l’Etat dans des buts géopolitiques, parts de marché historiques élevées, dynamisme dans les régions les plus tendues. Toutefois la réalité peut être cruelle : la préparation de l’avenir par la signature de nouveaux contrats, par le développement de nouvelles technologies ou encore par la conquête de nouveaux clients reste fort incertaine.

Copyright Décembre 2017-Bret/Diploweb.com

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Ancien élève de l’ENS et de l’ENA, auditeur IHEDN 49ème AED, enseigne la géopolitique à Sciences Po et dirige le site de géopolitique eurasiaprospective.net.

[2Mathieu BOULEGUE, “Disentangling the Ups and Downs of Military-Industrial Complex”, The National Interest, 20 May 2017.

[3Федеральный закон от 23 ноября 2007 года N 270-ФЗ « О Государственной корпорации « Ростехнологии », 24 ноября 2007 г.


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Citation / Quotation

Auteur / Author : Cyrille BRET

Date de publication / Date of publication : 7 décembre 2017

Titre de l'article / Article title : Les exportations d’armes : un levier d’influence géopolitique pour la Russie

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Quand on fait la part entre le mythe et la réalité, on constate que les exportations de défense russes reposent sur des forces structurelles : organisation par l’Etat dans des buts géopolitiques, parts de marché historiques élevées, dynamisme dans les régions les plus tendues. Toutefois la réalité peut être cruelle : la préparation de l’avenir par la signature de nouveaux contrats, par le développement de nouvelles technologies ou encore par la conquête de nouveaux clients reste fort incertaine.

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